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Le souci du monde

De
206 pages
La mondialisation est présentée ici comme une philosophie de l'histoire - un projet philosophique qui change radicalement le regard que l'homme porte sur le monde. L'esprit de la mondialisation qui est aussi celui du capitalisme mondial est mis en lumière à travers la longue marche de la ruse et du désir.
Mais alors à quelles conditions la mondialisation actuelle pourrait déboucher sur une véritable civilisation de l'universel, sur un rendez-vous planétaire?
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Le souci du monde

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions

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E. H. IBRAHIMA SALL

Le souci du monde
L’Universel à l’épreuve de la mondialisation

Préface de François Henri Pinault

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

© L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-00538-1 EAN : 9782296005389

A la mémoire de Yves Cattin.

Sommaire Préface ............................................................................................... 9 L’esprit du monde ....................................................................... 13
1. Archéologies .................................................................................. 14 2. Philosophies de la mondialisation ............................................... 33 2. 1. De la maîtrise........................................................................ 33 2. 2. De la domination................................................................... 46

La déconstruction du monde ................................................... 69
1. Le destin mondial du capitalisme................................................ 69 2. Laisser-faire, laisser-être.............................................................. 82 3. Marché, échange, désir............................................................... 112 4. Monnaie, finance et idolâtrie ..................................................... 120

La connexité du monde ............................................................ 147
1. Du global à l’universel................................................................ 147 2. Bien commun et régulation du monde...................................... 157 3. Sagesse et quête de vertu............................................................ 168 4. Responsabilité et double pesanteur du pouvoir ....................... 175

L’avenir du monde .................................................................... 185

Préface
Le temps présent est celui de la mondialisation. Espérée ou redoutée, elle est bien là et redessine notre rapport au temps, à l’espace, à l’autre et à nous-mêmes. Ce phénomène aux implications multiples et équivoques, au sens propre du terme, ne se laisse pas aisément circonvenir. Le thème a pourtant fait florès, les ouvrages qui s’y rapportent abondent et son évocation est devenue presque automatique et quasi-incantatoire pour expliquer les réalités actuelles. Mais si nous percevons plus ou moins la « mondialité », c’est-àdire le fait mondial, les clefs nous manquent pour l’expliquer et en appréhender l’essence. C’est ce que nous propose Monsieur El Hadji Ibrahima Sall dans un ouvrage où il s’attache à dépasser les manifestations empiriques ou sporadiques de la mondialisation pour en découvrir l’esprit et en saisir les ressorts et la logique intime. Cette remontée aux sources est assurément salutaire. Il est d’abord réconfortant de voir un jeune Africain, ayant exercé des responsabilités dans son pays puis à l’international, intervenir dans ce débat mondial et très actuel. Mais au-delà du symbole, qui nous conforte dans la confiance que nous avons en ces générations montantes, c’est le pari exigeant que l’auteur s’est fixé qu’il importe de saluer. En montrant comment les premières manifestations du désir anthropologique de se rendre, selon la célèbre formule de Descartes, « comme maître et possesseur de la nature », ne tardent pas à susciter un élan productiviste et une logique d’accumulation fondée sur la ruse, l’ouvrage nous livre le « fil d’Ariane » de la mondialisation. Il s’attache ensuite à le suivre à travers les temps dont il propose une lecture où, dans la plus grande tradition humaniste, l’analyse -empreinte d’une rigueur héritée d’une

formation pluridisciplinaire des plus exigeantes- articule avec bonheur les approches historienne, philosophique et économique. Pour nous aider à saisir le phénomène de la mondialisation audelà de l’impression de chaos qu’il inspire souvent, El Hadji Ibrahima Sall nous invite à relire l’œuvre de penseurs majeurs pour lesquels la trajectoire de l’Histoire et du monde devait mener inexorablement à l’unification du globe. Mais l’auteur est aussi un homme d’action riche d’une expérience professionnelle à de très hauts niveaux de responsabilité : cela aussi le prédisposait à ce travail et cela a aussi contribué à sa réussite, ne serait-ce qu’en l’incitant à une attitude de prudence face au phénomène divers et ondoyant qu’il aborde. On apprécie enfin que Ibrahima, économiste, gestionnaire, ayant une expérience concrète des aspérités de l’action quotidienne, privée comme publique, se soit attaché, au-delà de son effort de décryptage des données immédiates de l’Histoire, à penser l’alternative. En effet, la mondialisation n’est pas un défi seulement pour les Etats, si longtemps imbus de l’infaillibilité de leur « imperium ». En un mouvement paradoxal, l’unification du monde suscite des replis identitaires et la production de richesses semble devoir générer fatalement des pauvretés, des marginalités, des exclusions. Le « fait mondial » n’emporte pas nécessairement une « conscience mondiale ». Avec l’arrivée en masse des nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’humanité se trouve confrontée à des virtualités d’intégration inouïes et jamais contexte n’a été plus favorable à des échanges de toutes sortes. Encore faut-il que l’homme travaille à ne pas perdre le contrôle des outils qu’il a lui-même forgés et se rende de nouveau pleinement « maître et possesseur » de ce qui n’est jamais que le prolongement de sa présence au monde. Cette préface est pour moi l’occasion d’exprimer ma solidarité intellectuelle avec la démarche qui a présidé à cet ouvrage et l’esprit qui le traverse. A l’auteur comme à nous, il est clair que la mondialisation ne doit pas être subie, mais façonnée, réorientée dans la mesure du possible. Il est notamment exclu de se résigner à une uniformisation des cultures, c’est-à-dire, en fait, à une disparition de 10

certaines d’entre elles. Au-delà de tous les slogans et de toutes les déclarations de principe, la sauvegarde de la diversité culturelle s’impose à nous tous comme la version la plus urgente et la plus vitale de notre « souci du monde ». Loin de toute attitude défensive ou frileuse, il s’agit de saisir l’opportunité de l’intensification des échanges pour réaliser ce que le Président Léopold Sédar Senghor, auquel l’auteur du présent ouvrage a du reste déjà consacré un brillant essai, appelait le « rendez-vous du donner et du recevoir ». Ce qui vaut pour la culture s’impose évidemment pour l’économie. La mondialisation ne peut pas, ne doit pas, sceller la fatalité de l’inégalité entre le Nord et le Sud. En marquant l’avènement du « village planétaire », elle consacre la communauté de destins et surtout de desseins, de ceux qui le peuplent. Il ne suffit pas de relever l’interdépendance des événements, il faut encore saisir, derrière elle, celle des hommes et des peuples. L’auteur ne se contente pas de le proclamer, il le démontre et propose des pistes pour l’action collective de demain. Qu’il me soit permis, pour finir, d’ajouter une note plus personnelle. En lisant l’ouvrage d’El Hadji Ibrahima Sall, il m’a semblé être invité à entrer dans le cercle de ces « honnêtes hommes » dont les conversations ont fait les plus belles heures du siècle des Lumières. L’ambition du programme intellectuel est à la mesure de l’objet qu’il se donne et la pensée se nourrit aux deux sources de la science et de l’action. C’est un voyage auquel l’auteur nous invite : un voyage au pays de l’intelligence lorsqu’elle ne se contente pas du spectacle de sa propre marche mais prend le risque de s’aventurer hors d’elle-même et de s’avancer dans le monde pour en affronter les enjeux les plus graves, les plus actuels et les plus passionnants. « Ose penser » : pour qui connaît El Hadji Ibrahima Sall, la devise cartésienne s’impose comme la plus pure expression d’une démarche globale et profondément humaniste dans laquelle cet ouvrage est destiné à prendre une place de choix. François Henri Pinault Président de PPR 11

L’esprit du monde

A l’origine, une quête du génie. C’est un rhéteur habile, Protagoras, qui raconte, dans la langue de Platon, l’aventure de Prométhée. Un mythe dont on retrouvera des variantes sous plusieurs cieux, jusqu’au Sénégal, en Afrique, où un conte bedik, ethnie à l’est du pays et en voie de disparition aujourd’hui, fait cas d’une histoire similaire, de vol de feu, qui finit, par se répandre et ravager tout sur son passage. Prométhée, héros mythique, associé à la naissance de la civilisation, trompa la vigilance des dieux pour apporter aux hommes un feu dérobé, qui servit à diffuser de l’intelligibilité dans un monde limpide et organisé. Le mythe s’ouvre sur un monde hiérarchique et ordonné, où les Dieux, les Titans, les Olympiens, et les humains occupent chacun la place qui leur revient de droit. Le sacrifice y est la modalité par laquelle ces ordres différents communiquent, échangent et se prolongent. C’est dans ce monde ordonné qu’il faut répartir les sécurités et les privilèges entre les dieux et les hommes, sur fond de différence… et de conflits latents. Les hommes et les dieux y sont des rivaux – inégaux – et partagent les mêmes rivages. La rivalité commence par des objets. Un taureau immolé doit être réparti en deux parts, selon la différence qui régit les dieux et les hommes : des os longs contre de la viande fraîche. Désir d’appropriation et rivalité d’objets vont donner lieu à une confrontation de plans. Le premier tour de la compétition voit la ruse des hommes triompher. Prométhée contraint les dieux à choisir les os longs, après les avoir induits en erreur, enveloppant la bonne chair de la panse et dissimulant les os dans l’appétissante graisse. La rivalité convoque la ruse. La vengeance de Zeus est immédiate. Deuxième objet de la rivalité, le feu est caché aux hommes. Avec le feu, les céréales et les nourritures sont hors de portée, le blé, au lieu

de tomber du ciel, sera désormais enfoui sous terre, pour le temps et l’effort requis. La rareté signe son règne et convoque, par conséquent, la ruse. Le mythe nous guide dans l’aventure du capitalisme où sont omniprésents ses deux rivages : ruse et désir. Depuis, l’infraction initiale se transmet au sein de l’espèce, de génération en génération. Les héritiers de Prométhée répètent à chaque génération la faute en prolongeant la ruse. En témoigne la longue marche de l’humanité vers un monde animé par l’esprit prométhéen, un monde de plus en plus limpide, de plus en plus efficace, de plus en plus unifié. 1. Archéologies Les premières infractions remontent de loin. Les révolutions néolithiques se produisent comme des ruses en réponse aux brutales ruptures climatiques. Dès 700, on assiste aux premières formes d’interconnexions : territoires politisés au-delà de la communauté de base ; territoires interconnectés par des flux d’échanges quoique faibles et lents ; connaissances et savoirs tels que les techniques agricoles et pastorales, la comptabilité, l’écriture, la médecine… qui s’échangent et se diffusent au-delà de leurs lieux d’origine ; des religions complexes qui identifient déjà la notion d’humanité, au-delà de la région ethnique. Des empires hégémoniques, comme Axum et Méroé en Afrique, constituent déjà des micromondes, tout en étant confinés dans les limites du monde méditerranéen. Ils n’ont pas encore accumulé le stock de connaissances, de techniques et de richesses nécessaire à la conquête du monde. C’est entre le Xe et le XVIe siècle que les contraintes sur l’expansion du monde seront, petit à petit, levées, sur la base d’un regain démographique, autre expression du désir. La diffusion agricole s’organise, l’assolement triennal apparaît en Europe du Nord, la riziculture inondée en Asie. L’expansion bantoue en Afrique suit la naissance du mil et de l’igname, pendant que la reprise agropastorale et les expansions nomades se fondent sur des interconnexions transcontinentales.

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En sus du désir, la ruse hante déjà l’agriculture. Par l’outil. La charrue, apparue en Germanie, puis repérée en Hongrie entre le Ier et Ve siècle, fait son apparition en Occident au Xe siècle, avant de se répandre dans les plaines de l’Europe du nord-ouest, au Xe siècle. Attelage des chevaux en file, utilisation de bœufs, généralisation de la ferrure des sabots, et découverte du collier d’épaule à armature rigide, finiront par améliorer la productivité de l’outil. Y contribue, aussi, une surveillance plus attentive de la force de travail que Walter de Henleg, conseille dès le XIIe siècle, dans son traité d’agronomie. Les réponses secondaires aux crises démographiques se fondent aussi sur le développement de la ruse : développement du commerce lointain, surgissement de nouveaux impérialismes. Au cours de cette période de trois siècles, du Xe au XIVe siècle, l’Europe se peuple, s’urbanise, et commerce. Le IXe siècle vit une crue d’hommes et de vaches grasses qui atteint son apogée au XIIe siècle, avant de s’achever à la fin du XIIIe siècle. De quarante millions, l’Europe passe à plus de soixante millions d’habitants. Elle défriche aussi : généralisation de la charrue, meilleure traction animale, baisse des températures moyennes… Autant de facteurs qui améliorent la productivité. A la fin du XIIe siècle, le rendement du blé en Artois, rapportent les historiens, atteint le niveau de la France rurale de 1900. Le commerce n’est pas en reste. Venise, contre toute une tradition qui voulut que l’argent ne reproduisît pas l’argent1, invente le capitalisme financier. Dès l’aube du XIe siècle, un bailleur de fonds, sédentaire, prête à un marchand, preneur de risques, sur la base d’un partage anticipé du profit qui laisse les trois quarts de la mise au bailleur. Venise tire profit de sa position maritime charnière, entre l’Occident, le Moyen-Orient, le monde musulman et l’Extrême-Orient. Mais le commerce florissant de fourrures, de pierres précieuses, de soie, de fer, de bois, et des épices doit beaucoup à l’habileté diplomatique d’un Etat stable, au service des négociants étroitement associés aux marins. Tirée de la boue et de l’eau par le miracle du capitalisme, Venise s’impose.

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Cette tradition dont saint Thomas a formulé la doctrine pourrait se résumer dans l’interdiction « Nummus non parit nummo ».

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Mais le Moyen Âge ne fut pas marqué seulement par l’Europe. Il vit aussi la gloire du Bilad es Sudan, Pays des Noirs. Djénné, ville soudanaise typique de l’ouest africain médiéval, reçut le titre de « Venise soudanaise ». Mêlant faits commerciaux et faits urbains, comme toutes les grandes villes du Moyen Âge ouest africain, Djénné est à la fois un carrefour des routes menant vers les pays de la cola, un port d’embarquement pour les produits destinés à Tombouctou et, enfin, un port de rupture de charges pour des produits tels que le sel en barres. Au cœur des cours princières et des grands courants d’échanges, les villes soudanaises comme Awdaghost se développent et accueillent déjà, dès le XIe siècle, des ressortissants étrangers arabes et juifs. D’autres villes rayonneront autant : sur la route du Mali, Walta habite le récit de l’historien arabe Ibn Battuta. Ghana et Tombouctou ne seront pas en reste. Le plus remarquable fait cosmopolite de ce Moyen Âge constitue l’unification, sur fond de commerce, du Maghreb, de la Méditerranée, et de l’Afrique de l’Ouest, en une « économie-monde » complexe dont le souffle sera asphyxié par l’arrivée et l’installation des Européens sur les côtes africaines. Malgré ces mouvements, il n’existe pas encore, vers 1500, de système mondial. Trop d’humanités s’ignorent. Les échanges de biens et d’informations sont handicapés par la longue distance (90% des productions sont consommées sur place, pendant que 1% seulement des productions est échangé à longue distance, dans le cadre des grandes formations territoriales autocentrées). Les diffusions les plus significatives sont confinées aux systèmes de croyance. L’ancien monde n’a ni la fermeté, ni la continuité d’une économie mondiale. Tout de même, un fait majeur : de nouveaux mondes sont découverts et interconnectés, dans une logique d’accumulation qui en est à son enfance. Jusqu’au XVe siècle donc, la répartition des sociétés à la surface de la terre reste marquée par une configuration simple : des « isolats », et au mieux, des « archipels », sans aucune solution de continuité entre les grands ensembles. Un réseau d’un seul tenant sur l’Eurasie et l’Afrique. Au-delà, des mondes séparés par la remontée des océans, et une coupure entre les extrêmes que sont l’Occident, l’Orient, et l’Afrique. Les réseaux seront

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essentiellement maritimes et les moyens limités à la force des vents et à l’efficacité des voiliers. A partir du XVIe siècle une rupture s’engage. La « maritimisation » des espaces commence. Avec elle, une « protohistoire » aussi. Elle est décisive. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le projet d’un système mondial s’affirme et s’élabore au-delà des liens locaux. Il est affirmé par les conquêtes maritimes : Christophe Colomb aux Antilles, Vasco de Gama en Afrique, Cabral au Brésil ; Magellan fait le tour du monde, le Pacifique sud est reconnu pendant que se déroulent les explorations polaires. Le philosophe allemand Hegel, sur la base des travaux du géographe Ritter, annonce dans ses œuvres l’esprit de conquête qui anime la mer. Puis, le projet se corse, fouetté par la volonté des politiques : en 1494, l’Eglise catholique, « universelle » bien entendu, partage le monde à découvrir entre Portugais et Espagnols par le traité de Tordesillas ; le traité de Westphalie partage l’Europe ; les traités d’Utrecht assurent le second partage du monde en faveur de l’Europe, parachevés par celui de Paris en 1763. Débarquements et colonisations se succèdent, une « économiemonde » naît autour de Lisbonne, Séville, et travaille sur les routes orientale et occidentale des Indes. Les premières formes d’internationalisation des capitaux apparaissent avec l’afflux en Europe des trésors américains, entre 1500 et 1580. Séville en est l’illustration. Les cargaisons chargées de métaux du nouveau monde arrivent : entre 1601 et 1610, le volume moyen des échanges triple. Dans cette cité, au beau milieu du XVIe siècle, où la Maison du Commerce officialise le pillage du nouveau monde, où les commerçants s’organisent en Consulat en 1543, des centaines d’ouvriers frappent les pièces d’or et d’argent, pour les convertir en moyens de transaction. Dans cet Eldorado, la population connaît un boom et fournit déjà le lumpen proletariat que les peintures de Murillo ont immortalisé. On est à la fin de Charles Quint. A l’orée du XVIIe siècle. Les génocides, la traite des Noirs, le travail forcé, l’échange inégal à cours forcé, en un mot le pacte colonial, seront les dynamiques de ce système mondial naissant, centré et dominé par l’Europe dès le XVIe siècle. Vers 1850, cette économie-monde européenne est subitement 17

bridée pour s’être heurtée, de 1600 jusqu’à 1760, à de puissantes expansions rivales. La Chine et le Japon, jadis ouverts, se referment. L’expansion maritime arabe va à la conquête de l’Océan indien, la chinoise se dirige vers l’Inde, l’Insulinde, le Japon et les Philippines… Le système en gestation commence déjà à se complexifier avec ses réseaux et ses labyrinthes, comme l’illustrent les singularités américaines : l’Amérique rompt le pacte colonial en 1776, suivie par Haïti en 1804 qui se libère de l’esclavage, et l’Amérique du Sud (1810-1825) qui permet l’extension du libre-échange à l’échelle mondiale. Singularités aussi, dans ces premières crises qui revêtent déjà un aspect continental : Krach de la bourse d’Amsterdam ; fluctuations économiques au XVIIIe et XIXe siècles ; guerre de l’opium qui ouvre la Chine et le Japon aux Britanniques et aux Nordaméricains. Ce système à labyrinthes va se préciser vers 1860, avec un centre (des centres) et une périphérie (des périphéries), la métaphore géographique traduisant un système spatial de pouvoir, entre un centre qui commande, tire bénéfice du système et une périphérie qui subit. Le centre autour de Lisbonne et Séville d’abord, ensuite Amsterdam et Londres, concentre population, richesses, informations, capacités d’innovation, moyens d’actions, pouvoir de décision. Et la périphérie selon le principe de différenciation de l’organisation spatiale et politique, subit. Ce modèle persistera jusqu’à nos jours. Il subira toutefois des évolutions. Des périphéries fortement « marginalisées » verront la possibilité de remonter dans la hiérarchie, malgré les blocages et les rétroactions négatives. C’est le cas de l’Irlande, de la Malaisie, du Japon… Le phénomène s’appliquera aussi, pour certains paramètres, pour certains types de problèmes seulement, c’est-à-dire, localement. Il tend aussi à se spécifier dans des réseaux de nature différente, et non plus simplement dans des territoires, appelant une intelligence de la complexité et de la multidimensionnalité. L’Europe de cette première « économie-monde » fonctionne sur l’exploitation d’au moins la moitié de l’humanité, qu’elle enserre dans ses relations mercantiles directes ou indirectes : paysanneries mercantilisées, esclavage de plantation, rapports présalariaux de production… Un réseau global différencié naît avec des différentiels déjà manifestes dans les rythmes et les logiques d’accumulation. On doit à Rosa 18

Luxembourg de très beaux essais sur cette expansion mondiale du capitalisme par contamination des sphères non capitalistes. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le projet de mondialisation est poursuivi, le monde bouclé, l’échelle modifiée au point de changer les métriques, les lieux. La phase antérieure se limitait pourtant à réduire simplement la distance, laissant intacte les lieux et les métriques. S’instaurent et se fortifient le libre-échange, la généralisation de la navigation à vapeur, les télégraphes, les bourses internationales d’assurances et de valeurs, la pénétration des hinterland africains, américains et asiatiques… A l’orée de la première guerre mondiale, le système mondial est bien là, intégré, cohérent dans une configuration de réseaux à labyrinthes locaux multiples. L’économie-monde est unique, planétaire et inégale, avec 80% de l’humanité subissant le capitalisme, tout en vivant hors de ses rapports sociaux. La Révolution industrielle est déjà passée par là. Reposant sur le coton, le fer, le charbon, elle jettera les bases d’une croissance plus durable que significative avec, en moyenne, 1% seulement de la croissance du PNB sur cent ans. Malgré tout, les nouvelles techniques vont défaire les solidarités sociales et imposer de nouvelles méthodes d’organisation sociale. L’industriel allemand Krupp réalise une des plus fortes concentrations de l’histoire. En succédant à son père, il fit fortune avec la fièvre qui secoua les chemins de fer et le charbon de la Ruhr. Son empire à Essen est immense : 70 000 ouvriers en 1912, plus de 7500 machines-outils, 430 générateurs, 1000 grues… C’est ce monde clos, autour de l’entreprise familiale, avec ses écoles, ses hôpitaux et ses crèches intégrées, qui fournira à l’Europe industrielle ses premiers modèles. Le chronomètre et la parcellisation des tâches sont les témoins de cette révolution. Tout comme la misère et la souffrance des prolétaires de Londres que Dickens immortalise2. En France,
Ailleurs, en France, cette souffrance et cette misère conduisent au suicide ou expliquent le fort taux de mortalité. Voir notamment sur ce point : Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris-Hachette, 1984, pp. 482-486 et Maxime Du Camp, Paris. ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu’en 1870, Monaco, G. Rondeau, 1993, pp. 648-649.
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l’introduction d’une loi de 1841 interdisant le travail des enfants en dit long sur l’ambiance du nouvel âge industriel. Et quand soixante dix neuf mouvements de navires sont annoncés à Londres en 1888, Jack l’Eventreur terrorise les prostituées des quartiers ouvriers de Londres, où domine le vacarme des machines et des grues. Ce Londres de l’ère victorienne où les marchandises sont encore, comme aujourd’hui à Bamako ou à Saigon, transportées à dos d’hommes, de la cale à l’entrepôt, fera le lit du commerce mondial de l’époque. Le métropolitain est construit (1860), la ligne LiverpoolManchester est ouverte (1829) et Marx publie avec Engels en 1848, Le Manifeste du Parti Communiste, trois ans avant l’exposition au Crystal Palace où Krupp présente un impressionnant canon coulé d’acier. Le « spectre qui hante l’Europe », à ce moment-là, est la paupérisation qui va, paradoxalement, mais aussi logiquement, assurer la création des richesses. Affrontement entre le travail et le capital, ce « travail mort » dont Marx disait qu’il ne vit qu’en saignant le « travail vivant », et qui expliquera de 1914 à 1945 la tentative d’endiguement de la vague de la mondialisation capitaliste : crises, guerres mondiales, résistances politiques autour du socialisme, construction stalinienne du socialisme dans un seul pays ou projet trotskyste alternatif de mondialisation. Ces stériles digues politiques n’y feront rien. Par la ruse et le désir, le capitalisme continuera sa longue et irrépressible marche. L’esprit du siècle est déjà là, triomphant. Dans l’expression du désir humain. En 1937, l’épicier américain entre dans l’histoire en inventant le panier de la ménagère : un panier posé sur une chaise se métamorphose, à l’insu de tout le monde, en chariot de supermarché, symbole de la société de consommation. Henry Ford avait auparavant, en 1908, lancé son nouveau modèle, la Ford T, au prix d’un salaire annuel d’instituteur. En 1914, grâce à la ruse, c’est-à-dire à la rationalisation du travail d’usine, il porte le temps nécessaire à la production d’un véhicule de 12 heures 8 minutes à une 1 heure 33 minutes, ramenant le prix de la voiture en 1924 à… celui d’un cheval ! L’idée de Ford va inspirer le capitalisme. Il est simple : « le vrai prix est le prix le plus bas auquel un article puisse être vendu régulièrement. Quant au meilleur salaire, c’est le plus élevé que l’employeur puisse payer régulièrement ». Le 20