LE SOURIRE DE FANTINE

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Cet ouvrage revient aux sources des cartographies les plus édifiantes: l'anatomie d'Avicenne et de Vésale, l'anthropométrie de Bertillon, la morphopsychologie et la phrénologie de Gall&Lavater, les débuts de séquençage du génome. Cartographier le corps n'est pas innocent: l'homme est mis en scène. Le sourire de Fantine, des Misérables, est là pour nous rappeler une humanité meurtrie dans sa chair. Le projet philosophique de ce livre est de retrouver la genèse de cette mise en ordre du vivant et ses conséquences pour l'avenir.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296225718
Nombre de pages : 162
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LE SOUHIHE DE FAJ\TIJ\E

Essai de cartographie du corps

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 2001. Juan ASENSIO, Essai sur l'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 2001. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001.

Christian Salomon

~

Le sourire de Fantine

Essai de cartographie du corps

~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

«Mettre en route Pintelligence sans le secours des cartes dJétat major. »
René CH AR, Feuillets dJHypnos (1943-1944)

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0850-1

Introduction

E

N LISANT

ces propos de Théodore
français d'Mrique noire»

Monod1 à propos de
(LEA.N.), nous voyons

« l'Institut

se dessiner

ce qui se cache derrière

le titre de cette étude:

« Il y avait deux ailes dans fLEA.N.: les sciences humaines d}une part et les sciences naturelles de f autre. Entre les deux) il y avait une section de géographie qui} à mon avis}faisait très bien la transition} puisque le travail des sciences humaines} mais aussi naturelles} se traduisait souvent par des cartes que pouvaient préparer et traiter lesgéographes. »2

remprunt du terme de carte dans la représentation du corps n'est pas le fruit du hasard. Cartes des naturalistes, cartes des géographes, et d'autres encore, sont souvent superposables. Ce rapport est si étroit que, le travail d'arpenteur qui est celui du généticien, a naturellement retrouvé ce terme. En effet, il s'agit pour lui de séquencer le génome, autrement dit de le découper et d'ordonner ainsi les morceaux ou tronçons ainsi obtenus. Cela revient à reconnaître des points de repère afin d'établir la cartographie du génome. ringénieur des Ponts & Chaussées a tout autant besoin de balises pour ordonner l'espace de ses interventions. Mais avant de voir le généticien cartographe au travail, posonsnous d'abord la question suivante: qu'est-ce qu'une carte? C'est la représentation d'un espace que l'on cherche à mesurer, à quantifier. ridée est de le restituer le plus fidèlement possible et le plus rationnellement. Les cartes s'efforcent également d'intégrer au mieux des données temporelles, relatives - entre autres - au déplacement dans cet espace3. Les naturalistes, les analystes des spécificités physiques humaines 4 ont ainsi retrouvé
1- Les notes sont en fm de chapitre, page 19.

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l'inspiration qui dirigeait les réalisations des cartes du géographe. C'est encore un moyen qui met en action des instruments: chaîne d'arpenteur, boussole, astrolabe, compas... La carte est le centre d'un microcosme technique. Celui-ci construit et reconstruit un espace. La cartographie du corps a donc commencé par un recensement des corps: on les observe, on les mesure. I:imagination en ce domaine fut florissante. Le corps de l'homme se trouva appareillé d'instruments plus incongrus les uns que les autres: compas, goniomètre, etc. ranatomiste, le policier, le romancier, tous ont mesuré des corps et leurs mouvements. Le but de notre étude est de montrer la pertinence d'une cartographie corporelle dans la perspective d'une réflexion philosophique sur l'homme. Comme nous le verrons, derrière la carte du corps, c'est une définition de l'homme que nous trouvons. Ce rapport s'établit autour de deux axes majeurs: l'espace et le temps. respace, c'est tout d'abord ici l'expression d'une corporéité matérielle. François Dagognet, à propos de la biologie «pré-scientifique » des XVIIe et XVIIIe siècles écrit: «À cetégard)cettebiologienousparaît une scienceexpérimentaleparI} s} ticulièrement précieuse et sans égale: elle inquiète autant de échelle des êtres}de leurs lieux respectifSet de leurs interférences éventuelles} que de leur Anatomie} c} est-à-dire encore de la situation des parties les unes par rapport d} aux autres. Et deux facteurs secoueront sans trêve ce damier: a) abord les poussées sociales}qui promeuvent d}autres relations et des réarrangements ;

b) f expérimentationscientifiqueetphysiologique}qui} de son côté}impose des regroupements} ape ou interdit les anciennesthéoriesde l}espace de s et
ses liaisons. »
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Nous sommes bien ici au cœur de la matérialité des corps qui s'exprime dans leur espace propre, corporel et celui qu'ils occupent dans la nature. C'est sans nul doute ce qui s'impose au premier regard: nous repérons une altérité objective dans un territoire. Est ainsi affirmée l'importance de la représentation, de la description. Donner à voir, représenter, peut aller jusqu'à son sens théâtral et emprunter les voies de la mise en scène. Cette dimen-

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sion romanesque de la corporéité ne sera pas absente de certaines représentations anatomiques. Cependant, retenons déjà les modèles rationnels qui président à l'établissement de ces cartographies. F. Dagognet, dans la suite de son texte, parle, en se référant à Perrault et à son ouvrage Mémoires pour servir à l'histoirenaturelle des animaux, de topographie. Il associe à ce terme, celui d'anatomie. Nous consacrerons ce rapprochement entre l'anatomiste et les différentes topographies du corps que restituent ces traités. Topographie multiple représentée au travers de deux grands moments: l'anatomie dite philosophique, très influencée par la philosophie aristotélicienne et l'anatomie mécaniste. Il ne s'agit pas de réduire notre analyse à l'anatomie, retenons cependant dès maintenant que c'est par elle que s'est faite la conquête rationnelle de la corporéité. Nous rencontrerons d'autres manières de cartographier le corps, d'autres cartographies comme celles de l'anthropométrie de Bertillon, la morphopsychologie et la phrénologie de Gall et Lavater. Les progrès de l'imagerie médicale et enfin la génétique déjà citée en seront d'autres. Mais comme nous l'avons dit, une carte, c'est tout à la fois de l'espace et du temps. On y découvre un territoire et on y voit des corps s'y déplacer. Ils mettent un certain temps pour cela. Plus encore, le voyageur vit de différentes manières cette durée d'un point à un autre sur la carte. Cette temporalité de l'existence, des fonctions biologiques et psychologiques, a-telle sa place dans une cartographie du corps? C'est là la question principale de notre étude. C'est autour d'elle que s'articulent les analyses qui suivent. C'est elle qui donne sens à ce travail. Plus précisément au cœur de l'espace de la topographie, c'est la temporalité qui enrichit le questionnement philosophique. Lorsque F. Dagognet, toujours à propos de Perrault, parle d' « anthropomorphisme» dans une mécanique du « partes extra partes» systématique 6, nous voyons poindre le facteur temporel. F. Dagognet le dénomme encore le « référentiel vivant» 7. Le texte est très clair sur ce point:

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«

(...)

il se refuse à tenir un Corps pour une simple addition

d'organes, un habit d'Arlequin. » 8
C'est cela l'essentiel. Il y a dans un premier temps, une mise à plat des choses et des mouvements. Philosophiquement, cela ne saurait nous satisfaire. Nous n'aurions que la défroque d'Arlequin. Finalement, nous allons à la découverte du corps comme nous nous lançons dans une aventure maritime. Bien entendu, nous passons d'un point à un autre, nous découpons l'espace; mais la géométrie et l'arithmétique ne suffisent pas à rendre la réalité du voyage. Christophe Colomb doit savoir trouver sa route mais également faire patienter ses hommes. respace du corps, comme celui de la nature, est en mouvement. C'est un espace fluctuant, changeant. Il ne se laisse pas saisir facilement. Le corps de l'autre peut-être aussi revêche que l'océan. Et puis l'homme a des pudeurs, des impuissances. La découverte du corps, comme celle de la nature, obéit à des transgressions, à des audaces, dont les cartes sont tout à la fois l'image et le moyen de lecture. Pensons encore à la carte du tendre qui, à sa manière, envisage d'autres formes de conquêtes. N'est-elle pas également un moyen de reconnaître, dans l'écheveau de nos passions, la direction à suivre? Ne rythme-t-elle pas l'évanescence (ou leur inscription dans la durée) des sentiments? Nous le voyons, le terme de cartographie ne s'accepte pas seulement par commodité lexicale. Dans l'idée de la cartographie, il y a celle du repère. Nous cherchons tous, à différentes échelles, des repères qui nous guident ou qui du moins nous donnent la nécessaire confiance en nous. C'est ce qui explique le foisonnement des cartes en tous genres. Avec la cartographie, nous voyons se dessiner l'idée d'une connaissance qui n'est pas seulement instrument de reconnaissance. La carte, c'est la pensée en acte. En cartographiant, on ne se laisse pas exclusivement conduire par la main. C'est bien sûr discerner les bords et les contours d'une forme, mais c'est également une pensée qui construit. Cela ne se cantonne pas à un simple arpentage. Bien vite, la carte devient une

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seconde réalité. La multiplicité des cartographies du corps montre un souci de précision, se met au service de la rationalité, mais souligne également cette tentation quasi démiurgique qui nous habite. rhomme avec ses cartographies veut parfois réinventer une réalité à son image, et plus précisément, à l'image qu'il se fait de lui. Nous pouvons parler de carte-miroir. Le double ainsi restitué est un lieu de projection pour l'homme. Tous les fantasmes peuvent s'y exprimer. Le cheminement chronologique que nous avons choisi pour notre étude trouve ici une première justification. C'est le second enjeu de notre travail. Il se veut plus technique et consiste à souligner à quel schématisme obéit la cartographie du corps. Kant explique:
« Les éléments divers des représentations intuition qui est purement peuvent être donnés dans une sensible) c}est-à-dire qui n}est rien que récepti-

vité} tandis que laforme culté de représentation}

de cette intuition peut résider a priori dans notre fasans être autre chose cependant que la manière dont

le sujet est affecté. » 9

C'est la fécondité même de la démarche a priori qui est primordiale. La cartographie du corps montre en premier lieu, un homme assez flou: il échappe à la rigueur de l'investigation rationnelle. Le cartographe est à la recherche d'axes, de repères qu'il peut utiliser. La sculpture grecque n'est pas une des moindres associés des anatomistes. La recherche d'un morphotype apparaît dans ces calculs nés, entre autres, des recherches pythagoriciennes. Nous retrouvons une aporie bien connue. Kant explique que pour qu'une connaissance soit valable, l'entendement ne doit avoir à faire qu'à lui-même. Le géomètre qu'est Thalès s'en accommode. « C}est ainsi que tous lesprincipesgéométriques)comme celui-ci}par
exemple} que dans un triangle la somme de deux côtés est plus grande que le troisième} ne sortent pas des conceptsgénéraux de ligne et de triangle} mais

de fintuition} et d}une intuition apriori avecune certitudeapodictique.» 10 Mais qu'en est-il pour le cartographe? rarpentage concret du corps doit passer par l'expérience. Faire de la science en rendant

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compte d'un objet extérieur à l'entendement pose des difficultés. Ce sont celles rencontrées par la physique et que souligne Kant dans la seconde préface de la Critique de la raisonpure. Le cartographe du corps ne peut éviter cet écueil. Le corps rassemble un grand nombre de contradictions. rhomme n'est pas un objet de science comme un autre (et encore faut-il le constituer I). Kant loue la démarche intellectuelle des Grecs qui ont su inventer la géométrie en se détachant des erreurs commises par les Égyptiens. Ils se contentaient de mesurer la Terre plutôt que de partir des démonstrations et des fruits de leur entendement. Ce tâtonnement des Égyptiens est à mettre en parallèle avec certaines aberrations de nos cartographies. Ce sont des arpenteurs sans repères bien déterminés. Les portulans montrent ainsi que lorsque la mesure manque, l'onirisme vient combler ce vide. Et pourtant, le cartographe ne parle que du visible et du concret. U ne autre question se pose. Dans ces cartographies nées d'une représentation univoque de l'espace: quel est le centre de l'espace? Dans l'idée de cartographier, il y a celle d'unifier un espace autour d'axes. Cette mise en ordre ne peut faire l'économie d'un centre qui structure l'ensemble. D'un corps peu connu, nous passons à un espace plus lisible. Trop lisible peut-être! Peu à peu, l'onirisme laisse sa place à une rationalité grandissante. Comme le monde qui se découvre, le corps de l'homme se modèle ainsi au gré des cartes successives qui sont faites de lui. Les classifications des anatomistes en font un territoire mieux connu. Paradoxalement, il devient tentant de formuler des interprétations qui désertent la rationalité de la science pour rejoindre les fantasmes les plus fous. rhomme attire tellement de passions, que la tentation est toujours grande de vouloir justifier à tous prix ses préjugés. Certains partent du bassin, d'autres du crâne... Peu importe, l'idée est d'aboutir à des morphotypes, à des modèles censés découvrir une normalité tout autant physique que culturelle. Pour

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se donner des airs de rationalité, sont convoquées la géométrie, des techniques de mesure toujours plus fines. Cette cartographie illustre la confusion de l'esprit dénoncée par Kant. Comment pouvait-il en être autrement? Comment fonder des axiomes, comme le fait Euclide en géométrie? D'autres rejoignent un imaginaire plus baroque et ne veulent plus le quitter. La défroque rationnelle attribuée au corps est ici plus proche de 1'«habit d'Arlequin» cité par F. Dagognet. On peut même aller plus loin. Cartographier des espaces imaginaires est chose aisée. Il n'y a pas que l'île d'Utopie de Thomas More qui en a le privilège. Lorsque l'utopie rencontre l'uchronie, on peut tout autant cartographier des lutins, des géants et bien d'autres... La cartographie, en regroupant l'espace et le temps, se situe au cœur de l'interrogation philosophique et morale. Cette dernière transparaît à chaque cartographie du corps que nous découvrons page après page. C'est bien l'homme qui est en question: sa place dans la société en tant que corps au milieu de ses semblables (normal et pathologique), son rôle en tant qu'agent social économique et politique (voir le bertillonnage). Comme nous le savons, mesurer l'espace n'est pas un problème insurmontable. Il suffit de superposer un espace (qui représentera l'unité de mesure) à un autre espace. Les géomètres, les géographes y arrivent. Rendre compte du temps est plus complexe. Cela suppose un rapport au déplacement, à la vitesse du mobile qui va d'un point à un autre dans l'espace. Transposons cela à la cartographie du corps et nous voyons les problèmes se multiplier. Autour du corps se sont trois temporalités qui gravitent: celle des rythmes biologiques, celle de la conscience, et celle du temps physique lui-même. Il convient de préciser cela dès maintenan t. La pensée de la cartographie est avant tout spatialisante. Quelle pourra être son expérience du temps? Avec cette expérience, c'est la vie dans toute sa force et ses exubérances qui se présente à nous.

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La dimension temporelle du corps est là, et avec elle, celle de l'homme. Le corps-espace est un objet relativement facile à cer-

ner. Mais qu'en est-ildu

({

riférentiel

vivant»dont parle F.Dagognet?

Qu'en est-il du temps dans les sciences de la vie? La cartographie du corps retrouve ces problèmes. Certaines cartes tentent de rendre compte du temps vécul!, d'autres recensent la temporalité la plus préhensile: celle des rythmes. Le temps biologique renvoie à différents rythmes du corps. La physique y trouve son compte: la mesure d'intervalles. Ces différents rythmes sont les périodes successives de maturation sexuelle, les rythmes cardiaques, respiratoires, etc. Que ce soit à l'échelle d'une vie, d'un mois, d'une minute ou moins, tout est mesurable. La cartographie peut tout à loisir s'emparer de ces mesures. Mais, insistons sur ce point: la cartographie prend le temps par son usage le mieux pensé et le mieux pensable. Nous aboutissons invariablement à une spatialisation du corps, à des cartes qui systématisent. Elles nous apprennent, par exemple, que le cœur d'un cheval bat trente-cinq coups à la minute et celui de la souris six cents! Nous pouvons ainsi affiner, réduire les intervalles, mais nous ne modifions pas le principe. C'est toujours d'un temps physique dont il est question. C'est en ce sens que nous pouvons parler d'une spatialisation outrancière du corps dans la plupart des cartographies. Le crayon du géomètre peut dessiner le triangle universel, immuable, à trois côtés. Celui du cartographe doit prévenir tant d'aléas, qu'il a tendance à simplifier, à épurer. Laffirmation d'une rationalité passe par cette voie. La multiplication des cartes du corps est explicable ainsi. Le temps et son expérience, explicite au travers du vivant, posent problème. Déjà, la physique a dû intégrer le fait que l'univers a une histoire. On s'est efforcé de lui fournir un point zéro qui permet de développer la thèse évolutionniste. Cela ne va pas de soi. La théorie du Big Bang n'atteint pas totalement ce point zéro puisque nous devons compter avec la limite imposée par le ({temps de Plank ». Elle place les calculs scientifiques à partir de -10-43secondes de ce

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«Big Bang». Transférons cette recherche du point zéro au corps et nous verrons qu'il est littéralement introuvable. Plus exactement, on ne peut en trouver un seul mais on constate une multiplication des référents et avec eux des cartes. Nous pouvons ainsi dire que chaque carte a sa temporalité propre. Certaines, pour simplifier, retiennent le vécu, d'autres des principes transposables au temps physique. C'est toute la difficulté interne de la cartographie du corps.

«Je suis toujoursà la hauteur du hasard.»12 Cette phrase de
Nietzsche dans EcceHomo révèle l'enjeu des cartographies du corps. Comment recenser un corps et s'accommoder des mystères de l'homme? La carte est marquée par son usage, le choix de ses instruments, sa structure. Elle est avant tout une mise à plat du réel. C'est une vaste entreprise de rationalisation du corps à l'aide de constantes chiffrées. Celles-ci saisissent le corps dans sa matérialité: squelette, masse musculaire, réseau sanguin, etc. Cette quantification passe également par les rythmes biologiques. La carte veut un homme sans mystère. Fiché. Ordonné. Mieux, les cartes tentent de transposer l'idéal de la mesure à la psychologie13. La cartographie du corps doit compter avec un temps intimement lié à l'homme. De multiples résistances se lèvent. C'est la défense d'un jardin secret: « Le passagedu présent à un autreprésent)je ne lepense pas}je n}en
suis pas le speetateu~ je l'effectue. » 14

Maurice Merleau-Ponty a raison d'insister sur l'idée de continuité du temps. Le défi du cartographe du corps est de la saisir dans une représentation qui est discontinue. Être à la hauteur de son hasard, c'est renvoyer toutes ces questions dans la sphère de l'éthique. Comment l'homme peut-il répondre à ce que nous pouvons appeler un destin? Est-ce une histoire trop bien écrite ou le hasard des contingences est-il perpétuellement en train de créer du sens, du non-sens? Il n'est alors pas étonnant que la question classique de la séparation de l'âme et du corps se retrouve dans les pages à venir.

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Nous redécouvrons ainsi l'irréductibilité du corps à la machine: « fhabit d}Arlequin ». Avec la cartographie du corps, s'ouvre un champ philosophique qui, d'Aristote aux réflexions de la bioéthique, permet de mieux formuler les questions qui occupent les débats actuels. Les rapports entre la science, la morale, la responsabilité sociale des divers acteurs, apparaissent toujours les mêmes malgré les modes de formulation. Insistons bien sur l'enjeu d'une carte du corps. Elle définit, dans ses contours mêmes, un homme. Non seulement elle le décrit, le mesure, mais elle le confronte aux autres espèces. - la mesure:
« Humaine trop humaine) la mesure serait donc un jeu} plutôt un acte
théâtral. » 15

Bien vite, en effet, comme le souligne Jean-Claude Beaune, la mesure prend des allures grandiloquentes. Nous parlions de mises en scène. C'est bien tout à la fois mesure et démesure. Fantaisie et tragédie. Notre travail en recensera les différents paradoxes et leurs influences sur la vie sociale, politique et morale de l'homme. - la confrontation aux autres espèces: Dans un texte intitulé Les limites de I} animalité et de fhumanité
selon Buffon et leur pertinence pour r anthropologie contemporaine
16,

Franck

Tinland insiste sur ce problème.

Il précise que l'interrogation

posée

par Buffon « conduit à se demander à quoi il estpossible de reconnaître un homme) c}est-à-dire un vivant manifestant les traits caractéristiques de fhu-

manité. » 17 Cette confrontation trouvera dans la mesure un allié de choix. Les cartes qui en résulteront, seront autant de réponses naïves, simplistes, complexes, mais toujours déterminantes. En ce sens, un approfondissement sémantique du terme même de carte permet d'envisager les multiples perspectives de la question éthique posée par la cartographie. La carte, c'est tout à la fois ce qui représente le réel, donne une identité, mais c'est également ce qui attribue des droits, impose des devoirs. La mise en carte de l'homme peut apparaître démocratique! Elle est synonyme de choix offerts: c'est la carte bancaire, la carte d'électeurs. .. La carte

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