Le sujet géométrique

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Descartes a subi toutes les déformations possibles, mais la pire sans doute, contemporaine, est celle qui tend à le réduire à ses trois premières Méditations métaphysiques. On oublie qu'il y en a trois autres qui reviennent vers le monde matériel et la réalité corporelle de l'homme. On caricature volontiers la moitié de son œuvre, on oublie simplement l'autre; or c'est précisément celle-là qui polarise tout le système vers la réalité quotidienne et naturelle de l'homme. Cet ouvrage tente de dévoiler la silhouette entière du système cartésien.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296373204
Nombre de pages : 190
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LE SUJET GÉOMÉTRIQUE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronollliques. Déjà parus Gisèle, GRAMMARE, L'auréole de la peinture, 2004. Cédric CAGNA T, La construction collective de la réalité, 2004. Alfredo GOMEZ-MULLER, La question de I 'humain entre l'éthique et l'anthropologie, 2004. Bertrand DEJARDIN, Terreur et corruption, 2004. Stéphanie KATZ, L'écran, de l'icône au virtuel, 2004. Mohan1ed MOULFI, Engels: philosophie et sciences, 2004. Chantal COLOMB, Roger Munier et la « topologie de l'être », 2004. Philippe RIVIALE, La pensée libre, 2004. Kostas E. BEYS, Le problème du droit et des valeurs morales, 2004. Bernard MORAND, Logiques de la conception. Figures de sémiotique générale d'après Charles S. Peirce, 2004. Christian SALOMON (textes réunis par), Les métaphores du corps,2004. Pierrette BONET, De la raison à l'ordre. Genèse de la philosophie de Malebranche, 2004. Caroline GUIBET LAFA YE et Jean-Louis VIEILLARDBARON, L'esthétique dans le système hégélien, 2004. Loïck ROCHE, La volonté. Approche philosophique et analytique, 2004. Salloun1 SARKIS, Les échelles de l'intelligence, 2004.

Yves MAYZAUD

LE SUJET GÉOMÉTRIQUE
ou Pour une solution au problème de l'union de l'âme et du corps dans la philosophie de R. Descartes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7099-1 EAN: 9782747570992

Cet ouvrage est dédié à monsieur lean-Paul Larthomas, professeur à l'université de Nice. Merci de m'avoir donné les clés du cartésianisme et l'envie de les utiliser.

«Dire que I'homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d'aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n'est pas lui faire son procès, c'est le définir» . Diderot.

Introduction

L'analogie

inconsciente

L'histoire philosophique est un espace d'es plus étranges, dans lequel chaque point peut servir de référence à tous les autres. Dans le cas de Descartes, ses racines scolastiques et antiques plongent jusqu'aux questions les plus importantes du platonisme pour se prolonger dans une floraison baroque et dans ce que Foucault appellera le moment d'une pensée qui «cesse de se mouvoir dans l'élément de la ressemblance»]. Notre travail ne requerra pourtant pas de tels développements, même si la forn1ulation du problème de l'âme et du corps est chez Descartes la synthèse d'une controverse historique depuis Platon. Notre recherche tentera de montrer que la figure générale du système cartésien apporte une réponse tout à fait originale à cette question. En ce sens, la ressemblance représente le premier défi lancé à la philosophie de Descartes. Par «ressemblance» nous entendons une simple relation entre deux termes partageant une qualité commune. Or c'est précisément cette capacité à remarquer des similitudes entre plusieurs éléments différents et à penser tout savoir scientifique sur une analogie de référence qui est remis en question avec le siècle de Descartes. Dans cette lente rationalisation, «la pensée classique [exclut] la ressemblance comme expérience fondamentale et forme première du savoir, [dénonce] en elle un mixte confus qu'il faut analyser en termes d'identité et de différences, de mesure et d'ordre »2. Dès lors émerge une seconde conception analogique du savoir fondée sur l'identité des rapports entre les termes de deux ou de plusieurs couples d'éléments, c'estFoucault, M. : Les mots et les choses, 2 Ide/n, p. 66. ] p. 65.

à-dire sur une analogie de proportion. La fondation de cette figure de la pensée apparaîtra comme l'enjeu de cette période. Le modèle n'est pas nouveau. il suffit, pour bien raisonner, de suivre l'analogie de Thalès, bien connue de tous les sages depuis les Egyptiens. En respectant ce modèle, qui repose, rappelons le, sur deux droites concourantes en un point A et coupées par deux droites parallèles, nous pouvons a priori aboutir à des connaissances certaines sur nos objets. Tout le problème est alors de définir 1) un point de départ légitime à la construction des droites, 2) la loi qui justifie d'un point de vue philosophique cette construction et 3) la définition du point A. Etrangement, on retrouve ici les lignes directrices de la méthode cartésienne.
Fig. 1 : Le modèle géométrique de l'analogie
AB/AD

= AC/AB

A

B

c
E

D

D'illustres commentateurs ont analysé cette figure de la pensée chez Saint-Thomas (P. Aubenque par exemple), dans l'histoire de la philosophie (T. Barth ou F.A. Blanche) ou bien chez Descartes lui-même (l-L. Marion). Ils ont ainsi montré que les doctrines fondées explicitement sur l'analogie constituaient une étape importante de la pensée classique et médiévale, pour ne pas dire fondatrice. Or avec Descartes cet axiome géométrique semble avoir disparu. On pourrait ainsi résumer la situation de l'analogie dans le système cartésien:

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« L'analogie comme question régira désormais d'autant plus instamment l'entreprise cartésienne que, comme doctrine explicite, elle lui fera défaut» I.

Et pour cause, l'analogie est chez Descartes la figure du tout et non pas seulement celle de la connaissance humaine. Il ne s'agit pas pour lui de « doctrine» mais bien au contraire de la conséquence de l'existence de Dieu. C'est toute la structure de l'Être selon la philosophie de Descartes qui se révèle être une gigantesque analogie. Or si l'analogie de proportion constitue bien la structure cachée du système cartésien, nous pourrons compléter la pensée de Descartes sur un point aussi capital qu'obscur de sa doctrine: l'union de l'âme et du corps. En ce sens, on ne peut commencer par l'exposition du point de départ de René Descartes sans partir de la nature même de la connaissance. On a trop souvent oublié que pour ce philosophe le savoir est nécessairement et naturellement analogique. Si l'on oublie ce présupposé, on ne peut pas comprendre l'enjeu de ce point de départ à partir duquel tous les questionnements de sa philosophie se déploient. La méthode dépend étroitement d'une critique de l'analogie naturelle, c'est-à-dire de référence, et de son remplacement systématique par l'analogie géométrique. Le point de départ n'est pas tout et nous devrons rapidement comprendre par quelle rationalité Descartes passe du Cogito, le point de départ tant recherché, à Dieu. Dans cette démarche ce n'est pas seulement le Père Créateur que le

philosophe

va

trouver,

mais

une

« géométrie

transcendantale », c'est-à-dire la science de l'être créé par Dieu dans lequel l'étendue et la pensée se déploient. Ce plan ontologique absolu est considéré comme un espace dépassant les catégories géométriques formelles et objectives et les déterminant entièrement (et c'est en ce sens qu'il est

I Marion, J-L. : Sur la théologie blanche de Descartes, Il

p. 159.

transcendantall), et que l'on ne peut décrire que par ce qui l'habite, c'est-à-dire l'Âme, Dieu et la Nature. En bref, nous ne pouvons obtenir qu'un point de vue relatif sur cet espace, c'est-à-dire dépendant de notre propre relation avec Dieu, la Nature et nous-mêmes. Ceci établi, nous pourrons alors dégager la rationalité de cet espace et prendre Dieu comme point A de l'analogie. Une fois ce travail fondamental accompli, Descartes percevra, sans pour autant pouvoir l'exprimer, dans quelle mesure l'âme est liée au corps: ni par un manque, ni par une dépendance hylémorphique, mais par une loi géométrique divine qu'il nous faudra examiner. Que soient remerciés chaleureusement mes correcteurs et amis, Laeticia Garnier et Michael Thompson, pour le travail effectué et les conseils donnés.

]

Ce terme est bien entendu chargé de toute sorte de connotations. Cependant, avant tout idéalisme, il s'agissait d'un terme scolastique désignant une «essentiaIité » qui ne peut se prédiquer. Le cartésianisme entretenant des relations étroites avec la philosophie médiévale, et même si Descartes ne l'a jamais employé, nous nous permettons d'user de « transcendantal» pour décrire une réalité du système cartésien. 12

Notes bibliographiques:
Nous citerons en règle générale la traduction de F. Alquié dans les Œuvres philosophiques de R. Descartes. Toutefois nous avons aussi fait appel à d'autres versions quand notre propos dépassait l'interprétation de F. Alquié. Dans tous les cas, nous indiquons toujours la référence de l'extrait dans l'édition de référence d'Adam et Tannery (AT) et, par le nom du traducteur, dans l'édition française utilisée (Voir la bibliographie). En outre nous userons des mots clés suivants pour désigner certains ouvrages de Descartes, suivi d'un chiffre romain désignant la règle, la méditation ou le chapitre concerné: Règles: Règles pour la direction de l'esprit Méditations: Méditations métaphysiques Principes: Principes de la philosophie Discours: Discours de la méthode Passions: Les Passions de l'âme

Section I La structure du vrai

Le rapport entre l'analogie de proportion et l'analogie de référence est la clé de la compréhension de la critique cartésienne de la scolastique et de la méthode analytique que notre philosophe développe dans les Regulae ad directionem ingenii. L'analogie appliquée au savoir n'est aucunement une méthode. Elle est le principe même de la pensée humaine. Elle est ce par quoi l'âme acquiert de nouvelles connaissances, vraies ou fausses. Dire que l'homme connaît, c'est là un truisme, mais dire qu'il connaît par analogie, c'est une position cartésienne sur laquelle on n'a, à notre sens, pas suffisamment insisté. De ce point de départ, Descartes va pouvoir développer deux axes de réflexion. Le premier est critique et il s'applique aux hommes de savoir, aux scolastiques et plus généralement, à l'histoire de la philosophie. Ce qui est remarquable, c'est le paradoxe propre au philosophe qui ne cesse de puiser son inspiration dans la philosophie scolastique de son époque, et la critique qu'il fait systématiquement à la lumière de cette inspiration 1. Cette dernière est d'ailleurs un authentique travail de transformation d'une pensée médiévale inadaptée, comme on peut le lire dans les premiers chapitres du Monde, où Descartes qualifie d'obscure la physique scolastique et de bien impropre à l'explication de l'expérimentation et de l'observation. Le second axe est l'établissement d'une méthode proprement cartésienne. Il s'agit ici non pas de réformer la philosophie ou les sciences, mais bien le savant. Ce dernier ne doit plus penser au gré de ses croyances. Une théorie rationnelle n'aura de sens que si elle respecte les structures de la pensée qui permettent une pensée vraie. L'analogie proportionnelle résume ces structures qui mettent en jeu de complexes relations entre l'entendement, l'imagination et la sensation.
Nous renvoyons sur ces points aux classiques Gouhier et J -L. Marion cités en bibliographie. I de E. Gilson, de H.

Au-delà toutefois d'une théorie originale de la connaissance, Descartes propose une esquisse géniale d'un nouveau rapport à l'objet. Le sujet devient celui qui possède la puissance de découvrir la vérité, et celle-ci s'élabore en relation, non plus seulement avec l'objet, mais avec l'expérience et la représentation que j'en ai.

18

Chapitre 1

Critiques et analogies
E. Gilson résume parfaitement la situation historique de la philosophie de Descartes, quand il conclut son Etude sur le rôle de la philosophie médiévale dans la formation du système cartésien par ces mots:
« On ne peut comprendre le cartésianisme sans le confronter continuellement avec cette scolastique qu'il dédaigne, mais au sein de laquelle il s'installe et dont, puisqu'il l'assimile, on peut bien dire qu'il se nourrit» J.

Cette « digestion» est une prise de conscience des limites du système scolastique. Descartes ne remet pas en question le fond de la méthode aristotélicienne, c'est-à-dire une pensée analogique et métaphysique fondée sur Dieu. Il tente seulement de corriger une philosophie et une science qu'il découvre dogmatique et inutilisable pour la recherche de la vérité. La condamnation de Bruno puis de Galilée sont des symptômes importants de l'intolérance dans laquelle ont sombré les lumières de la Renaissance, niant la vérité et obligeant Descartes à la prudence dans l'exposition de ses idées2. Or qui dit prudence, dit aussitôt compromis et un lent travail de sape des positions adverses. La digestion

J Gilson, p. 255. 2 Voir la lettre à Mersenne du 18 décembre 1629 où Descartes lui demande certaines informations sur ce que pense la théologie en certaines matières physiques, et la lettre à Mersenne de novembre-décembre 1632, AT I, 202sq, où l'on comprend le désir profond de Descartes de vivre en paix et loin de toute controverse, sans compter le ~ 76 du premier tome des Principes qui est un acte de soumission et aux vérités révélées et à la théologie. On renverra aussi le lecteur intéressé à l'intérêt de Descartes pour les résultats des conciles avant tout discours sur des sujets d'ordre religieux (Mersenne, 18 et 31 mars 1641, Alquié, II, p. 323-324 ;

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