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Leçons clermontoises

De
308 pages
Après le lycée d'Angers où il enseigne la philosophie à partir d'octobre 1881, Bergson est nommé à Clermont-Ferrand le 28 septembre 1883. Au-delà de l'ambiguïté du "mythe de Bergson à Clermont-Ferrand", alimenté par les témoignages de Joseph Désaymard d'abord, de Gilbert Maire ensuite, ces leçons transcrites au fur et à mesure de l'exposition nous font pénétrer dans sa classe de terminale, nous montrent un professeur avec le devoir de préparer ses élèves pour le baccalauréat, ce qui n'exclut pas que des thèmes proprement bergsoniens apparaissent déjà dans les cours.
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LEÇONS CLERMONTOISES

II

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Christina KOMI KALLINIKOS, Digressions sur la métropole. Roberto Arlt, Juan Carlos Onetti autour de Buenos Aires, 2006. Jean-Edouard ANDRÉ, Heidegger et la Liberté, 2005. www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00154-8 EAN: 9782296001541

La philosophie Collection

en commun

dirigée par S. Douailler, 1. Poulain et P. Vermeren

HENRI BERGSON

Leçons Clermontoises

II

Texte établi, présenté et annoté par Renzo Ragghianti

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie

75005 Paris

Espace L'Harmattan

Kinshasa

Kbnyvesbolt Kossuth Lu. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa - RDC

L'Hal'mattau Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

L'Harmattan Burkina Faso ] 200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou] 2

1053 Budapest

à Nicole et à Sara

AVERTISSEMENT

Pour éviter tout malentendu, je tiens dès l'ouverture de ce second tome à réaffirmer ma position déjà exposée dans le bref Avantpropos du premier, à savoir que je me rallie à la thèse, qui me paraissait désormais acquise, énoncée par Soulez dans son Bergson, selon laquelle une quelconque publication de cours doit tenir compte que l'enseignement donné au lycée est éloigné de toute recherche spéculative: «Il est donc pour le moment prématuré de faire de l'oeuvre publiée et des cours les deux moitiés inséparables de l'Œuvre bergsonienne. La proximité chronologique du cours et de l'Essai ne doit pas faire illusion». Ce qui n'exclut pas sans doute que «des thèmes propres à l'oeuvre publiée» apparaissent déjà dans les cours. Je persiste donc, et je signe. Cela me semblait une évidence d'autant plus que, déjà en 1991, dans la collection Que sais-je, 'l'une des plus grandes bases de données internationales construite pour le grand public', VieillardBaron notait dans son remarquable petit volume que si «la publication du moindre papier de la main de Bergson, de toutes les notes des cours prises par ses élèves», était souhaitable, cela ne signifiait pas que l' «on puisse préférer les cours ou les documents sortis ainsi de l'oubli aux ouvrages publiés par Bergson» et il revenait encore sur le testament, sur l'interdiction formelle, désormais de notoriété publique, de publier tout inédit. Je profite de l'occasion pour souligner la libéralité de Mme Annie Neuburger. En outre, je tiens à réaf-. fmuer l'importance du manuscrit Estival par rapport au tapuscrit conservé à la Bibliothèque Jacques-Doucet, n'ayant pas eu la prétention de substituer mon édition aux deux premiers volumes parus jadis aux Puj*. Le souci de ne pas faire un double inutile m'avait alors poussé à délaisser toute la psychologie, c'est-à-dire environ la moitié du manuscrit. Quant aux précautions de méthode et de principe dont doit s'entourer toute publication de notes d'élèves, je renvoyais, et je ne peux que le signaler à nouveau, à l'excellent article de J. Hamesse, Reportations, graphies et ponctuation, in Grafia e interpunzione
* M. Wonns semble en juger différemment dans son compte rendu paru dans les Annales bergsoniennes II, pp. 509-510.

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AVERTISSEMENT

de!latino ne! Medioevo, a cura di A. Maierù, Roma, Edizioni dell'Ateneo 1987. On est en effet en présence d'un genre littéraire bien connu par tous ceux qui étudient les productions universitaires ou les homélies du Moyen-Âge, celui de la reportation: «Il appartient à l'éditeur de suppléer à ces carences et de livrer un texte intelligible en respectant, dans la mesure du possible, la ponctuation originale». Pour les critères adoptés dans la transcription, je renvoie à l'Avertissement, aux pages 29 et 30 du premier tome. Le manuscrit a été rigoureusement respecté, mais les abréviations ont été complétées tandis que les quelques ratures ont été omises. Seules quelques rares interventions on été effectuées sur la ponctuation, de même que l'on a corrigé les quelques fautes d'orthographe qui révèlent sans aucune équivoque la hâte des élèves. Les titres des oeuvres entre guillemets ou en caractères romains ont été transcrits en italique, de même que les titres des revues. Un mot entre crochets est un
-

< > signifie une lecture douteuse, un mot manquant est signalé par <...>. Dans les passages tirés des mss. Achard et Cotton et reproduits dans les notes, vu l'impossibilité d'aller à la ligne pour des raison typographiques, une barre / signale le début du nouveau paragraphe. Dans le texte ont été utlisés les sigles suivants qui s'ajoutent à ceux du premier tome:
Cours III Cours IlL Leçons d'histoire de la philosophie moderne. Théories de l'âme, édition par H. Hude, avec la collaboration de J.-L. Dumas, Paris, PUF 1995. Cours IV. Cours sur la philosophie grecque, édition par H. Hude, avec la collaboration de F. Vinel, Paris, PUF2000. Leçons Clermontoises I, Paris, L'Hannattan 2003.

ajout de l'éditeur, des crochets à l'intérieur d'un mot - fond[ement] signifient une abréviation complétéepar l'éditeur. Un mot entre

Cours IV Leçons I

La préférence accordée au manuscrit Estival se base sur le fait que l'analyse de l'écriture nous permet d'établir qu'il a été transcrit par une seule main; au début et à la fm de chaque leçon figure la signature Estival, en outre on y lit en marge trois brèves annotations de Bergson. Par contre la datation du tapuscrit sur lequel se base l'édition Hude est incertaine et celui-ci a été l'objet vraisemblablement d'un travail de mise au propre au moment de la transcription. Cela justifie à mes yeux, même si on est en présence de rédactions très proches, le choix de reproduire les leçons sur Leibniz, sur Kant et sur la philosophie du X/X" siècle qu'on peut lire aussi aux pp. 2543 et 48-53 du Cours III. Par contre j'ai renoncé à reproduire le cours sur Spinoza car il s'agit d'une version sensiblement identique. Les leçons d'histoire de la philosophie grecque ont déjà été publiées par Jean Bardy dans son Bergson professeur. Je donne en appendice

AVERTISSEMENT

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la description ainsi que la transcription de brefs passages des autres rédactions connues des Cours de Clennont-Ferrand, c'est-à-dire le manuscrit Adolphe Achard conservé aux Archives Départementales du Puy-de-Dôme et le manuscrit Émile Cotton déposé à la Bibliothèque Universitaire et Municipale de Clennont. La pagination des ouvrages de Bergson est celle de l'édition du Centenaire des Oeuvres (PUF 1959). Les notes au Cours, en nombre assez limité, que l'on a introduites ont un caractère uniquement explicatif et l'on a privilégié les références aux autres cours bergsoniens de même qu'aux manuels scolaires ou aux dictionnaires que les élèves pouvaient facilement consulter et le jeune professeur utiliser. Je tiens à remercier M. Marcel Conche, ancien propriétaire du manuscrit Cotton, pour avoir autorisé cette publication. Je renouvelle mes remerciements à Mme Tarerias, propriétaire du manuscrit Eugène Estival, et à M. Jean Bardy; sans sa disponibilité, sa compétence et ses précieux conseils ce travail n'aurait pas vu le jour.

Cours de Philosophie

au Lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand 1885-1886 Manuscrit Eugène Estival

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE Leçon I
PHILOSOPIllE GRECQUE AVANT SOCRATE

L'histoire de la philosophie peut se faire à deux points de vue assez différents. Longtemps on cherchait dans cette histoire un intérêt dogmatique\ on s'efforçait de tirer des doctrines anciennes et modernes des vérités durables. On étudiait alors plutôt les questions que les systèmes. Nous voulons dire que sur un point donné la question de la certitude par exemple ou celle des idées a priori, on passait en revue les opinions des philosophes anciens et modernes. Cette marche présente certains avantages2 dont le plus grand est la simplicité. En effet, en s'occupant plutôt des opinions elles-mêmes que des philosophes qui les ont admises, on ne s'expose pas à des redites comme il arrive quand on attribue une même opinion aux philosophes qui l'ont professée. Mais au point de vue historique, elle présente un inconvénient grave. C'est que comme nous le verrons dans le cours de cette histoire, une opinion philosophique ne forme jamais un tout isolé; elle ne peut se comprendre qu'à la condition d'être replacée au sein d'un système dont elle est un élément organique. Un système philosophique est en effet un tout organisé qui vit et chacune de ses parties emprunte quelque chose aux autres et à l'ensemble. C'est à la lumière de l'idée directrice du système qu'on se rend exactement compte d'une doctrine particulière. Or, en considérant les opinions des divers philosophes, abstraction faite du système auquel ces opinions se rattachent, on identifie des idées très différentes, parfois même opposées. Ainsi certaines formules d'Héraclite se retrouvent à peu près tex1 «dramatique» dans le manuscrit. 2 «de certains avantages» dans le manuscrit.

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HISTOIRE

DE LA PHILOSOPIllE

tuellement dans Hegel et il semble bien que sur certains points particuliers les doctrines des deux philosophes soient identiques, mais elles ne le sont qu'à la condition d'examiner isolément ces points particuliers3. Interprétez ces formules à la lumière générale qui est le centre du système, vous verrez qu'elles ont un sens différent en dépit de l'identité apparente. C'est pourquoi l'histoire de la philosophie n'est une reproduction fidèle de la marche des idées qu'à la condition de porter non sur les opinions détachées, mais sur le système considéré comme autant d'organismes où la partie ne saurait se détacher du tout. Si l'on a préféré cette seconde méthode à la première, c'est pour une autre raison encore. L'histoire se préoccupe surtout aujourd'hui de retrouver des intermédiaires entre les faits ou les institutions qui se succèdent, ou, pour parler le langage d'aujourd'hui, on cherche partout les traces d'une évolution. Or nulle part cette évolution n'est aussi facile à mettre en lumière que dans I'histoire de la philosophie, car ici nous n'avons pas affaire à des éléments produits par des acteurs aveugles ou inconnus comme dans l'histoire proprement dite, mais à des idées professées par des esprits très cultivés dont chacun connaissait ses devanciers et a pu nous indiquer quelles étaient ses sources. L'histoire de la philosophie, quand on l'approfondit, se présente sous forme d'un mouvement continuel, chacune des doctrines se déduisant presque nécessairement des doctrines qui l'ont précédée. On passe ainsi par quelques intermédiaires inconscients de la philosophie grecque des premiers temps, philosophie enfantine, aux systèmes les plus compliqués des temps modernes. Cette seconde méthode a été appliquée avec un grand succès par des historiens contemporains, Edouard Zeller\ Ueber3 Sur cette question, on pourra consulter en guise d'exemple, A FOUllLÉE,Histoire de la philosophie, Paris, Delagrave, p. 446: «Si on appelle Dieu l'absolu, il faut dire alors, selon Hegel: "Dieu n'est pas, mais devient". Ainsi reparaît agrandie la doctrine d'Héraclite: Une seule chose est absolue, c'est le devenir». En effet «tout progrès est une évolution, un devenir, un mouvement, et tout mouvement, comme le montrèrent Héraclite et Platon, est une contradiction réalisée». Cf. infra n. 11 et 12. 4 Sur cette question on pourra consulter E. ZELLER, philosophie La des Grecs considérée dans son développement historique, le part. La philosophie des Grecs avant Socrate, Paris, Hachette 1877-1884, 1. I, pp. 151-152: «les phases successives de développement empiètent les

LEÇON I

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weg5,etc. Nous ne l'appliquerons que dans la mesure du possible.
LES IONIENS

Le père de la philosophie grecque est Thalès de Milet. Il florissait vers l'an 600 avo J.-C. Il enseignait que l'eau est le
unes sur les autres au point de vue chronologique; et c'est précisément en cela que consiste la continuité et l'unité du développement historique, comme développement naturel. La forme nouvelle apparaît déjà et même acquiert ses caractères distinctifs, alors que la forme ancienne n'a pas encore complètement disparu». Par suite la division par périodes «doit être fondée sur les faits, et non pas seulement sur la chronologie». Eduard Zeller (1814-1908). À ce propos, voir la lettre du 31 juillet [1886-1888], envoyée de Clermont, à Albert Maire, in H. BERGSON, orC respondances, Paris, PUF2002, pp. 11-12, où il est question d'ouvrages prêtés, entre autres: Lange, Histoire du matérialisme; Zeller, Plato; Scriptores Graeci, Aristote; Espinas, Thèses [De veritate apud Platonem]; Boutroux, Thèses [De la contingence des lois de la nature]; Vacherot, École d'Alexandrie, 1er vol.; Sully-Prudhomme, L'expression [dans les beaux-arts]; Secchi, l'Unité des forces [physiques]; Comte [Cours de phil. positive] vol. I, II, et m; Max Müller, le langage [Sources du langage]. 5 Friedrich Ueberweg (1826-1871). À cet égard, cf les «ouvrages à consulter» pour le cours à la faculté des Lettres de Clermont-Ferrand durant l'année 1884-1885, in J. BARDY,Bergson à Clermont. L'enseignement à la Faculté des Lettres. 1884-1885?, Clermont-Ferrand, C.R.D.P.1992, pp. 15-16: «Sur la philosophie antérieure à la sophistique: Mullach: Fragmenta philosophorum grœcorum, Paris, 1860. Ritter: Geschichte der Ionischen Philosophie, Berlin, 1821. Decker: De Thalete Milesio, Halle, 1865. Lassalle: Die Philosophie Herakleitos' des Dunkeln, Berlin, 1858. Chaignet: Pythagore et le Pythagorisme, Paris, 1874. Mullach: Aristotelis de Melisso, Xenophone et Gorgia disputationes, etc., Berlin, 1845. Riaux: Essai sur Parménide d'Elée, Paris, 1840. Evellin: Infini et quantité, Paris, 1881 (discussion des arguments de Zénon d'Elée). Zévort: Discussion sur Anaxagore, Paris, 1848. Liard: De Democrito, Paris, 1873. Sur les sophistes: Grote: History of Greece, vm, 484-544. Schanz: Beitrage zur vorsokrat; Philos. aus Plato: Die Sophisten, Gœttingen, 1867. Sur la philosophie antésocratique en général: Zeller: Philosophie des Grecs, et les histoires générales de la philosophie ancienne. Sur la philosophie de Socrate: Alberti, Sokrates, etc. Gœttingen, 1869. Fouillée, Philosophie de Socrate, etc., etc. Sur la philosophie générale de Platon: Platon, Œuvres, éd. Stalbaum. Zeller, Philos. der Griechen, 2e vol., 2e partie. Fouillée, Philos. de Platon. Grote: Plato and the other companions of Socrates. Sur la philosophie générale d'Aristote: Aristote: Œuvres, édit. de Berlin. Ravaisson: Essai sur la Métaphysique d'Aristote. Michelet: Examen critique de la métaphysique d'Aristote, Paris, 1836. En ce qui concerne Socrate, Platon et Aristote, la bibliographie des diverses questions particulières, beaucoup trop longue pour figurer ici, sera donnée à la suite de chaque conférence».

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HISTOIRE

DE LA PHILOSOPIllE

principe de toutes choses et que les objets aux mille qualités diverses qui frappent nos sens ne sont que les métamorphoses de l'élément humide. Il paraît d'ailleurs avoir attribué à cet élément une espèce de vie. Tout est plein de dieux, disait-il, TTâvTŒ TTÀlÎPll ELDV. entendait par là sans doute 8 Il que son principe était animé. Thalès est le fondateur de l'école dite ionienne6. Anaximandre qui paraît avoir été un disciple de Thalès remplace l'eau par l'indéfini, TÔ aTTELpOV, élément qui n'est d'aucune qualité particulière, qui n'est ni l'eau, ni l'air, ni le feu et qui se transforme indéfiniment, d'où l'univers que nous avons sous les yeux7. Anaximène substitue à ce principe d'une nature assez vague et mal définie quelque chose de plus concret, l'air, c'est de l'air que tout serait sortis. Mais le plus grand philosophe de l'école d'Ionie, penseur profond entre tous, un des plus éminents esprits de l'antiquité, fut Héraclite d'Ephèse, surnommé l'obscur, OKOTELVÔS', ses contemporains. Sa par philosophie est d'une très grande profondeur. Selon Héraclite, c'est le feu qui serait le principe universel. C'est une matière subtile qui n'est pas la flamme, mais qui est de même nature qu'elle9. Cette matière se transforme à l'infini
6 Les références aux présocratiques sont données d'après H. DIELSet W. KRANz,Die Fragmente des Vorsokratiker, Berlin, 3 vol. 1903, tr. ft. Les Présocratiques, Paris, «Bibliothèque de la Pléiade», Gallimard 1988 (abréviation utilisée: Pl.). Thalès, A, XXII,Pl., p. 39; De anima, J, V, 411 a 7. Au sujet des sources auxquelles il faut puiser cf. Histoire de Ia philosophie grecque (Cahier Noir), Cours IV, p. 160: «Il nous reste sur Thalès une foule de témoignages. Aristote, Cicéron, Strobée, Simplicius, Diogène Laërce, etc. Mais le témoignage d'Aristote est le seul qui ait quelgue valeur et encore faudra-t-il le critiquer». 7 Physica, nI, IV, 203 b 6. Voir le Cahier Noir, Cours IV,p. 161: «Sa philosophie nous est connue par quelques textes d'Aristote, par Théophraste, par Simplicius, par le pseudo-Plutarque et enfin par Diogène Laërce» . 8 Metaphysica, A, ill, 984 a 5. À propos des sources, le Cahier Noir indique tout «d'abord des ftagments de lui qui sont rapportés par Strobée. On peut aussi consulter Aristote, Physique, nI, 4 et Métaphysique, J, 3, le Pseudo-Plutarque et Diogène Laërce» (Cours IV, p. 164). 9 Sur ce point, voir Cours IV,p. 167: «Premièrement, il y a un principe matériel qui s'est transformé et se transforme encore à l'infini, qui est au fond de la transformation universelle, c'est le feu. S'il faut en croire Lassalle, ce feu ne serait point physique, mais une abstraction métaphysique. Mais tous les textes contredisent cette hypothèse». On pourra se référer pour l'exposé des notions d'histoire de la philosophie aux Extraits des grands philosophes par A Fouillée, Paris, Delagrave

LEÇON J

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sous l'influence de deux forces, la guerre, TTÔÀ.EI-l0S' et l'harJO. monie apl-l0VLa D'après lui, il n'y a pas de naissance à proprement parler ni de mort, mais une métamorphose continuelle; les éléments se changent les uns dans les autres, mais ne périssent pas et c'est cette transformation radicale et continuelle qu'il exprimait dans des formules célèbres: Tout passe et rien ne reste: TTâvTa pEL,ou8Èv I-lÉvEL, enou core: On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve Il , ou encore: Le même chemin monte et descend. Héraclite arrivait ainsi à identifier les choses contraires, montrant que tout est dans tout et que les qualités les plus opposées ne sont que les aspects différents d'une chose identique. C'est pourquoi quelques-uns ont vu en lui un ancêtre d'Hegel, comme nous disions12. Héraclite paraît avoir cru à des cycles. En d'autres termes, le feu d'où sortent nécessairement l'air, l'eau, la terre, etc., puis les objets que nous apercevons, regagne petit à petit du terrain; les choses tendent à redevenir ce qu'elles étaient, à rentrer dans l'élément igné dont elles sont sorties; de là un embrasement général, après quoi les choses recommenceront à sortir dans le même ordre du principe primordial et les mêmes événements se reproduiront à la même date. Cette idée de cycles périodiques est commune à la plupart des premiers philoso1877; sur ce point particulier, voir le

~ sur

les Pensées

d'Héraclite,

p. 25: «Tout se convertit en feu et le feu se transfonne en tout, comme l'or se change contre les marchandises, et les marchandises contre l'om. 10 Héraclite, B, XXII,Pl., p. 144. Ethica Nicomachea, VITI,J, 1155 b 4, Pl., p. 147, fro 8. «Les sources où il faut puiser pour étudier cette philosophie sont les fragments d'Héraclite, Platon (Cratyle), Aristote (Morale à Nicomaque), Plutarque, Clément d'Alexandrie, Sextus Empiricus, Diogène Laërce, Strobée, etc. Panni les modernes, des travaux nombreux ont été faits au sujet d'Héraclite: Lassalle, Schuster, Dauriac (De Heradito Ephesio, 1878)>>(Cours IV, p. 166). 11 Plutarque, Que signifie le moi, Pl., p. 167, fro 91. 12 Cf le Cahier Noir, Cours IV,pp. 167-168: «Premièrement, il y a un principe matériel qui s'est transfonné et se transfonne encore à l'infini, qui est au fond de la transfonnation universelle, c'est le feu. S'il faut en croire Lassalle, ce feu ne serait point physique, mais une abstraction métaphysique. Mais tous les textes contredisent cette hypothèse». En vérité «le philosophe ionien est loin d'avoir attribué à sa doctrine le sens métaphysique qu'Hegel donne à la sienne. Héraclite ne fait pas comme Hegel une distinction entre la pensée et la réalité: cette distinction ne date que des Temps modernes. La vérité est qu'Héraclite a été frappé de l'écoulement universel des choses, de ce changement perpétuel qui, aujourd'hui, a si vivement frappé les partisans de la doctrine de l'évolution».

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HISTOIRE

DE LA PHILOSOPIllE

phes des temps anciens. L'école d'Ionie, en dépit de la naïveté apparente de sa doctrine, a émis une des grandes idées fondamentales de la philosophie. Les philosophes de cette école sont des dynamistes. En d'autres termes ils se sont posé cette question: expliquer la constitution actuelle des choses, la totalité de l'univers et ils l'ont expliquée en admettant la possibilité de la transformation radicale d'un élément donné; ils ont cru que l'air, que l'eau, le feu pouvaient revêtir un nombre incalculable de formes et donner ainsi l'univers varié que nous avons sous les yeux. Nous verrons que toute philosophie qui admet la possibilité de transformations qualitatives, qui croit qu'un homme peut en devenir un autre et une qualité une autre qualité s'appellent dynamistes. Cette tendance est la plus naturelle. C'est l'idée qui se présente d'elle-même à l'esprit humain. L'enfant croit que les objets matériels sont faits comme lui, que ce sont des êtres jusqu'à un certain point vivants, capables de se développer, de sentir et même jusqu'à un certain point de vouloir. Il est naturel que les premiers philosophes aient eu la même idée, qu'ils aient cru à un principe universel qui se transforme lui aussi, qui vit, qui passe, tout en restant luimême, par une multitude de formes ou d'aspects différents. Mais il faut remarquer qu'Héraclite a donné à cette doctrine une expression très précise, et que ces premiers penseurs de la Grèce ont été, quoi qu'on puisse dire, des penseurs profonds13.
ÉCOLE ÉLÉATIQUE OU D'ELÉE

Le fondateur de l'école d'Elée est Xénophane qui florissait vers 580 avo J._C14.La tendance de l'école éléatique est
13 Sur «la métaphysique moderne» qui «reconnaît avec Héraclite, dans le changement, une mystérieuse identité des contraires» et qui «admet que, à la vue du monde sensible, on peut dire avec lui: "Rien n'est et tout devient"», voir A. FOUILLÉE, istoire de la philosophie, op. H cit., p. 38. Quant au «dynamisme penchant vers le panthéisme», dont il est question dans le Cahier Noir (Cours IV,p. 171), ces cours, vraisemblablement professés à la faculté des Lettres, abordaient sans aucune réticence la question du panthéisme, jadis source d'une âpre querelle idéologique. 14 Cf. à ce propos le Cahier Noir, Cours IV, p. 172: «On peut consulter sur lui Aristote, Métaphysique, J,Set Rhétorique, J, 15. Il existe un

LEÇON I

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la tendance inverse de celle des Ioniens. Les Ioniens mettaient toute réalité dans le mouvement, le changement, la transformation. Pour les éléates, au contraire, tout mouvement, tout changement est une illusion. Il n'y a de réel que l'immobilité et l'unité. Le multiple n'existe pas. Cette idée fut développée avec une rare logique par le plus illustre philosophe de l'école, disciple de génie de Xénophane, c'est Parménide. Elle fut reprise ensuite et présentée sous une forme populaire par Zénon d'Elée, puis enfin par Mélissus. Les arguments par lesquels les Eléates et en particulier Zénon prouvaient l'impossibilité du mouvement ou du devenir (changement) sont restés fameux15. Ce sont: 10 l'argument de la flèche. Supposez une flèche en mouvement, lancée par un arc et considérez-la pendant un seul instant de son trajet, elle est immobile; l'instant suivant, elle est immobile encore; elle est donc immobile pendant tout son trajet et le mouvement est une illusion pure. 20 l'Achille. Supposons une tortue en marche et Achille aux pieds légers la poursuivant. Quand il arrive au point où la tortue se trouvait, point que nous appellerons A, celle-ci est en B, quand Achille est arrivé en B, comme il lui a fallu un certain temps pour aller de A en B, la tortue a marché encore, elle est en C et quand Achille sera en C la tortue sera en D et ainsi de suite indéfiniment. Jamais Achille n' atteindrait la tortue. Or l'expérience paraît prouver qu'Achille atteindra la tortue puisqu'un mobile plus rapide qu'un autre atteint ce second mobile. Donc l'expérience ne nous donne que des illusions. Le fond de tous ces arguments et la source de la doctrine éléatique tout entière est l'idée sui-

ouvrage de Cousin sur Xénophane et, en latin, un ouvrage de Reinhold, De ~enuina Xenophanis disciplina». 5 «Sur ce philosophe, on peut consulter Évellin (Infini et Quantité, 1881)~>(Cours IV, p. 176). Voir en guise d'exemple la Réponse à un article d'E. Borel, Mélanges, p. 758: «Certes, la Dichotomie, l'Achille, la Flèche et le Stade seraient de simples sophismes si l'on prétendait les faire servir à prouver l'impossibilité d'un mouvement réel. Mais ces arguments acquièrent une haute valeur quand on en tire ce qui s'y trouve en effet, l'impossibilité pour notre entendement de reconstruire a priori le mouvement, qui est un fait d'expérience». Trois ans après on lit dans La perception du changement (Mélanges, p. 899) que «la métaphysique est née, en effet, des arguments de Zenon d'Elée relatifs au changement et au mouvement».

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HISTOIRE

DE LA PHILOSOPIllE

vante: entre l'être et le non-être il n'y a pas de milieu. Une chose est ou n'est pas, comme disait Parménide. Or ce principe conduit à la négation de tout changement, car le changement est l'état d'une chose qui est et qui n'est pas tout à la fois, puisqu'elle n'est plus ce qu'elle était pendant qu'elle change, elle n'est pas encore ce qu'elle va être et ce qu'elle est à un moment donné, elle ne l'est déjà plus pendant qu'on en parle. Donc en partant du principe de contradiction énoncé sous cette forme et sans restriction aucune, une chose est ou n'est pas, on arrive tout naturellement comme l'ont fait les éléates à nier tout changement et dire qu'il n'y a de réalité que dans l'Un et l'Immobile. C'est une école idéaliste que l'école d'Elée, idéaliste en ce sens qu'elle attribue plus de réalité aux idées auxquelles le raisonnement nous conduit qu'aux données des sens16.
LES PYTIIAGORICIENS

Vers la même époque se développait dans la Grande Grèce une école idéaliste aussi, mais qui n'est pas exempte d'un certain mysticisme. Pythagore de Samos enseignait que toute réalité est dans le nombre. Il avait représenté la plupart des objets par des nombres déterminés, la ligne par 2, la surface par 3, la bonne occasion par 7 parce qu'une certaine maladie dure 7 jours, la perfection par 10, etc., et au lieu de raisonner sur les choses elles-mêmes, il raisonnait sur les nombres. C'est ainsi qu'ayant observé 9 planètes dans le ciel, comme le nombre parfait est le nombre 10, il en avait conclu qu'il existe une dixième planète et lui avait donné un nom Antichtone. Il y a là une vue qui ne manque pas de profondeur et à laquelle les savants et philosophes devaient revenir dans les temps modernes. Le principe fon-

16 À cet égard, voir le Cahier Noir, Cours IV,p. 175: «Quelles sont les conclusions que nous pouvons en tirer? C'est que le multiple et le changement sont des illusions». En effet «tel est le sens de ce vers célèbre de Parménide: la pensée et l'être sont la même chose. Il est faux de prétendre que Parménide ait entendu par là que les choses se ramèI}ent à la pensée. C'est commettre un anachronisme que de faire d'un Eléate un idéaliste au sens moderne du mot. Il serait peut-être exagéré de soutenir également avec Zeller que Parménide identifie la pensée avec la matière et qu'il soit un matérialiste».

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damental de notre science actuelle est que l'on ne raisonne clairement que sur des formules mathématiques. C'est à la forme géométrique que toute science aspire et par conséquent à la forme algébrique. Le grand mérite des pythagoriciens a été d'entrevoir vaguement ce principe, d'en avoir l'intuition. Si l'on avait développé rationnellement les vues de Pythagore, si au lieu de représenter les choses par un nombre abstrait, on s'était élevé petit à petit et par des idées insensibles à une représentation algébrique des choses et phénomènes, il est impossible de dire où en serait la science moderne, mais certainement elle serait beaucoup plus avancée qu'elle ne l'est. Les pythagoriciens furent donc des savants et des philosophes de premier ordre. Nous leur devons nombre de vérités positives qui sont restées dans l'invention et la démonstration de certains théorèmes, des travaux sur l'acoustique confirmés par des expériences. Enfin c'est chez Pythagore que Copernic alla chercher la théorie du mouvement de la terre; il le dit lui-même. Le disciple le plus remarquable fut Philolaüs17.
EMPÉDOCLE, ANAXAGORE ET DÉMOCRITE

Les Ioniens ont enseigné que toute réalité est dans le changement et les éléates que rien ne change attendu qu'on ne saurait concevoir qu'une chose ou qu'une qualité devienne autre chose que ce qu'elle est ou elle n'est pas. Ces deux théories se présentent naturellement à l'esprit humain. Il est naturel de dire que tout change et aussi naturel de dire que rien ne change. La première de ces deux propositions nous est suggérée par l'expérience qui nous fait assister à des transformations continuelles, mais la seconde est seule intelligible pour notre esprit, car on a peine à se figurer qu'une chose puisse être ce qu'elle est, puis être autre chose. Le passage d'une forme à une forme différente im17 Quant aux «sources données pour immédiates» cf Cours IV, pp. 180-181: «On trouve une foule de prétendues citations dans Diogène, Proclus, Strobée», ainsi que des «prétendus écrits de Pythagore», mais il fort probable qu'avant «Philolaüs il n'y avait pas d'expositions du pythagorisme». Sur les Révolutions des globes célestes, voir A FOUILLÉE, p. cil., p. 223: Copernic «en avait puisé l'idée dans Philolaüs o et les Pythagoriciens, et dans Aristarque de Samos».

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plique une véritable création dans l'intervalle. En d'autres termes la métamorphose est une idée obscure. On comprend donc que les philosophes grecs se soient efforcés de concilier ensemble ces deux doctrines ionienne et éléatique, qui correspondent à deux tendances naturelles mais opposées de l'intelligence humaine. Parmi les essais les plus remarquables tentés, citons ceux d'Empédocle, d'Anaxagore et de Démocrite18. D'après Empédocle, il n'y a pas qu'un élément primordial, il y en a quatre, l'eau, l'air, la terre, le feu. Ces éléments sont incapables de changer et en cela les éléates ont raison, mais ils peuvent se combiner entre eux, d'où résultent une infinité d'états ou aspects différents et une multiplicité de changements très réels, comme le veulent les ioniens. Ainsi les choses changent bien comme le montre l'école d'Ionie, mais les éléments sont identiques et ne font que se combiner diversement. D'où sortent ces éléments? D'un mélange primitif qu'Empédocle appelle le sphérus: c'est là le point obscur du système. Anaxagore procède tout autremene9. D'après lui, il existe un nombre infini de germes, spermata, dont chacun est doué de toutes les qualités possibles, mais à des degrés différents. Suivant que les germes qui composent un corps possèdent une certaine qualité dominante ou une autre qualité dominante, les corps revêtent pour nous des aspects différents. Les changements que nous observons dans l'univers s'expliquent par les déplacements de ces germes qui sont d'ailleurs eux-mêmes invariables, immuables. Comment s'expliquer la réunion en un même objet de germes qui ont les mêmes qualités? Par l'existence d'une force qu'Anaxagore appelle l'Esprit (voûu). On a dit qu'Anaxagore était le père du spiritualisme. Ce n'est pas tout à fait
18 On remarquera que Bergson soutient qu'ils «peuvent être appelés éclectiques», car «ils pnt cherché une conciliation entre la doctrine des Ioniens et celle des Eléates». En ce qui concerne les sources d'Empédocle, des fragments «se trouvent dans Sextus, Plutarque, Simplicius. Textes d'Aristote, de Timon d'Alexandrie, Diogène, Lucrèce (Livre I). Les ouvrages sur Empédocle sont nombreux. Les principaux sont: Panzerbieter, Contribution à la critique d'Empédocle; Raynaud, De Empedocle 1848» (Cours IV, p. 191). 19'Cf Cours IV,p. 197: «Il nous reste d'Anaxogore des fragments peu nombreux mais très importants: Aristote: De Generatione II; De Caelo III; Physique IV, 6; Métaphysique I, 3».

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exact, car le VOÛŒ d'Anaxagore possède sans doute certaines qualités de l'intelligence; il est doué de discernement, il distingue les qualités diverses, mais c'est une force physique2o.Notons chez ces deux philosophes nombre d'idées particulières reprises par les philosophes de notre temps. On a fait remarquer, non sans raison, que les principes de la doctrine de l'évolution et en particulier du darwinisme se trouvaient déjà chez Empédocle qui émit l'idée que la terre avait d'abord produit une multitude d'êtres organisés et que ceux-là seuls avaient survécu qui avaient été capables de résister aux forces ennemies et de vivre21.
DÉMOCRITE ET LES ATOMISTES

Le chef de l'école atomistique est Leucippe, mais sa gloire a été éclipsée par celle de son disciple Démocrite qu'il faut considérer comme un des génies les plus remarquables, les plus vastes, les plus profonds de l'antiquité22. Le mérite de Démocrite a été méconnu déjà dans l'antiquité. Sans doute ses contemporains lui rendirent justice. Les Abdéritains l'avaient surnommé la sagesse, ŒOcpLŒ, l'école mais socratique et en particulier Platon et Aristote, décria sa

20 À ce sujet, voir A FOUllLÉE,op. cil., p. 41: «le dieu d'Anaxagore n'est encore qu'une âme motrice du monde qui agit par un enchaînement d'effets mécaniques, sans agir en même temps par un enchaînement de moyens en vue d'une fm suprême, le Bien. C'est une pensée motrice et non une volonté morale». Dans le cours sur La Philosophie grecque (1894-1895) on lit que «la pensée, pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, est érigée en organisatrice des choses» (Cours IV, p. 85). 21 À dix ans d'intervalle, dans la khâgne du lycée Henri-IV, Bergson enseigne que ces trois philosophes «occupent une place intermédiaire entre le dynamisme des Ioniens et le mécanisme des Éléates». En outre «on trouve chez Empédocle le principe qui a été repris par les modernes évolutionnistes. Il a dit que les formes supérieures sortaient des formes inférieures grâce à l'élimination des êtres qui n'étaient pas capables de survivre» (Cours IV, pp. 84-85). 22 En ce qui concerne les sources, cf Cours IV,p. 202: «Pour Leucippe, nous n'avons pas de fragments. Diogène, IX p. 30; Aristote, De generatione I, 8. Sur Démocrite, fragments assez nombreux. Aristote parle de lui avec la plus grande estime (Physique I, 4; De Anima, I, 2). Il n'est pas question de Démocrite chez Platon qui affectait le plus profond mépris pour les philosophes matérialistes. Liard, De Democrilo, Paris, 1873, Revue philosophique, Levêque».

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philosophie. Le grand mérite de François Bacon a été de reconstituer le rôle de Démocrite dans la philosophie antique et de lui assigner la place qui est la sienne au milieu des grands penseurs, c'est-à-dire une des premières23. D'après Démocrite, toutes choses ici-bas s'expliquent par deux éléments, les atomes et le vide. Les atomes sont des corps d'une ténuité extrême, invisibles et indivisibles, ils n'ont aucune qualité physique, ni couleur, ni saveur, pas même de pesanteur, quoique ce dernier point ait été contesté par l'historien Zeller4. Ils sont en nombre infini.
23 Novum Organum, I, LXXIX,in The Works of Francis Bacon, London, Longman 1858, vol. I, p. 187. On peut se référer à P. JANET,G. SÉAILLES, istoire de la philosophie. Les problèmes et les écoles, Paris, H Delagrave 1887, pp. 724-725: «Entre tous les philosophes de l'antiquité Bacon met au premier rang Démocrite. Il juge "que cette philosophie, qui a écarté Dieu du système du monde, ne reconnaissant pour cause des choses particulières que la seule nécessité sans l'intervention des causes fmales, a beaucoup plus de solidité et a pénétré plus avant dans la nature que celles de Platon et d'Aristote" (De Dig. et Aug., sc. III, 4). Il ne veut pas "se perdre dans les atomes, dont l'existence suppose le vide et une matière immuable (deux hypothèses absolument fausses) (N. O., II, 8); mais il cherche le principe des formes dans les p,articules véritables de la matière, telle qu'on les trouve dans la nature' (ibid.)>>.À ce propos voir les Leçons d'Histoire de la Philosophie moderne et contemporaine au Lycée Henri-IV (1893-1894), Cours III, p. 60: «Bacon blâme Aristote d'avoir assigné la détermination des causes fmales pour objet à la science. Par là, Aristote a retardé de bien des siècle le progrès de la science. C'est Démocrite qui avait compris le véritable objet de la recherche scientifique. Les Grecs étaient dans la bonne voie avec les premiers penseurs. Socrate, Platon et surtout Aristote ont retardé les progrès de la science. Bacon revient plusieurs fois sur cette idée, reprise par Grote, selon laquelle ces trois philosophies ont retardé le progrès de la science pour vingt siècles, en détournant les recherches de la physique vers la métaphysique». Déjà dans le Quid Aristoteles de loco senserit (1889), Bergson avait relaté le reproche fait par le Stagirite «à Leucippe et à Démocrite d'avoir attribué un espace vide aux atomes, pour théâtre de leur mouvement, comme si ce qui n'est rien pouvait avoir quelaue existence» (Mélanges, p. 52). 2 Sur ce point particulier, voir E. ZELLER,La philosophie des Grecs considérée dans son développement historique, part., op. cit., t. II, pp. 307-309. «Il n'est pas probable que Démocrite ait assigné une cause à ce mouvement; c'est un absolu comme l'atome lui-même. C'est en vain que Zeller essaie de placer dans le poids la cause de ce mouvement. Il est au contraire un principe du système d'introduire le dynamisme dans l'explication des choses» (Cours IV,p. 205). Sur ce point particulier, voir les Extraits de Lucrèce, Mélanges, p. 280: d'après «Zeller, Démocrite aurait déjà attribué la pesanteur aux atomes. Mais M. Zeller a contre lui le témoignage d'Aristote (Métaphysique, I, 4) ainsi que des textes de Plutarque et de Strobée. En tous cas, à supposer que Démocrite

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Ils ne diffèrent les uns des autres que par des propriétés géométriques qui sont au nombre de trois, la forme ŒxÎl-lŒ, la disposition TâçLS'et l'orientation KTIlŒLS'. C'est ainsi que les lettres de l'alphabet A et N diffèrent par la forme, les syllabes AN et NA par la disposition et les lettres N et Z par l'orientation. Or de même que l'infinité des mots de la langue grecque s'explique par un tout petit nombre de lettres diversement combinées, et qu'avec ces quelques lettres, on peut construire des tragédies, des comédies, etc., à l'infini, ainsi les objets en nombre incalculable dont l'univers se compose se réduisent à des agrégats d'atomes et les différences que nous observons entre ces objets tiennent à des différences de forme, de disposition et d'orientation des atomes qui les composent. De là cette première conséquence vérifiée par la physique moderne que les qualités physiques des corps ne sont que des apparences, des impressions produites par nos organes et qu'en réalité il n'y a dans les choses que des atomes doués de mouvements divers dans l'espace, c'est-à-dire dans le vide. Dès lors les changements dans les choses s'expliquent par des déplacements d'atomes, l'atome étant immuable et éternel. Quant au mouvement dont l'atome est animé, il a existé de tout temps. À l'origine les atomes tombaient à travers l'espace. Les lois fatales qui régissent leur mouvement ont fait qu'ils se sont rapprochés un jour pour former le monde. Comme ils essayaient au hasard de toutes les combinaisons possibles, ils devaient tôt ou tard produire les êtres vivants. Les êtres vivants ne sont que des agrégats d'atomes en mouvement et l'âme est composée d'atomes comme le corps. Enfin le mouvement dont les atomes sont animés est cause qu'un jour le monde tombera en dissolution et que les atomes se rapprocheront de nouveau pour former des agrégats différents et ainsi de suite. Cette théorie est une théorie matérialiste. Aussi échoue-t-elle à rendre compte des phénomènes de l'âme. Mais I'historien allemand Lange a dit avec beaucoup de profondeur qu'elle avait inspiré toutes les recherches scientifiques, c'est-à-dire toutes les recherches relatives à la matière inerte. La doctrine des atomes a été reait donné du poids aux atomes, il n'a pas considéré leur poids comme cause de leur mouvement: c'est ce que fait Epicure».

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prise en effet de notre temps et appliquée non sans succès à la physique et à la chimie25. Le 12 février 1886
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LES SOPHISTES ET SOCRATE

La production, l'éclosion des grands systèmes fut suivie en Grèce d'une période de lassitude intellectuelle ainsi qu'il arrive quand des vérités contradictoires ont été soutenues et abandonnées tour à tour, on se réfugia dans la négation pure et simple de toute vérité spéculative. À cette période de doute spéculatif correspond la sophistique entre 440 et 40026. Les sophistes ne sont pas des sceptiques, mais ils sont d'avis qu'il y a lieu de laisser de côté les problèmes relatifs à l'essence et à la manière d'être des choses, que toute vérité sur ce point est inaccessible à notre esprit, qu'en revanche il est utile de se tourner du côté des choses qui tou25 À cet égard, voir Cours IV, pp. 207-208: «C'est là peut-être le système le plus scientifique et le plus profond de toute l'Antiquité. Lange regrette que la philosophie grecque ne se soit pas engagée dans cette voie. Socrate pour lui fut fatal au développement de l'esprit humain. Nous n'irons pas aussi loin; Socrate a découvert un monde nouveau; mais il est certain que si la philosophie grecque avait suivi la voie de Démocrite, l'esprit subtil des Grecs serait arrivé à des découvertes faites quinze ou vingt siècles plus tard. L'esprit du système consiste à considérer la qualité comme une apparence et la quantité comme réelle, comme le fond même des choses, toute différence se ramenant à une différence géométrique. C'est là une idée de la physique moderne. Mais il est remarquable que Démocrite y soit arrivé a priori en cherchant à concilier les Éléates et les Ioniens». On en déduit que «nous trouvons dans cette doctrine une conception nettement et profondément scientifique, l'idée d'exprimer le plus de choses possibles avec le plus petit nombre de postulats; de substituer des conditions géométriques aux considérations physiques et enfin de représenter la série des phénomènes par une chaîne ininterrompue de causes et d'effets se rattachant les uns aux autres». Sur ce point, cf. aussi Extraits de Lucrèce, Mélanges, p. 292. 26 Sur les sources on pourra consulter Cours IV,p. 209: «Fragments conservés par Plutarque, Aristote, Platon, Xénophane, Sextus Empiricus. Dialogues de Platon: Gorgias, Ménon, Protagoras, Théétète, le Sophiste; MémorabJes de Xénophon; passages assez ,nombreux d'Aristote: Traité de l'Ame, Métaphysique, livres N et VI,Ethique à Nicomaque, IX; Pseudo-Aristote: De Melisso, Xénophane et Gorgia; Plutarque, Diogène Laërce, etc.».

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chent à la pratique, c'est d'avoir une règle de conduite pour se diriger soi-même et même pouvoir, s'il est possible, diriger les autres hommes, de là l'importance attribuée par eux aux questions de morale, de politique et de rhétorique, car les sophistes sont rhéteurs et politiciens. Bref aux sciences physiques et philosophiques proprement dites, à ce qu'on appellera plus tard la métaphysique, ils substituent l'étude des questions morales; les sciences morales sont de leur invention. Des circonstances politiques favorisent le développement de cette philosophie. Les grandes luttes d'où la Grèce était sortie victorieuse avaient mis les Grecs en contact avec des peuples aux croyances différentes. La religion avait reçu de fortes secousses, enfin la démocratie avait remplacé à Athènes l'aristocratie. Le pouvoir qui jusque-là avait été entre les mains de quelques-uns était accessible à tous. De là l'importance considérable prise par l'éloquence et par suite le développement tout nouveau des arts qui sont de nature à favoriser l'exercice de la parole. La rhétorique et la politique passèrent au premier rang. On peut distinguer plusieurs phases de la sophistique. La première est la plus brillante. Deux grands noms s'y rattachent. Ce sont ceux de Protagoras et Gorgias. Protagoras, compatriote de Démocrite et qui subit l'influence de ce philosophe d'ailleurs plus encore que celle d'Héraclite, enseignait, disait-il, la vertu et par vertu il entendait l'art de se conduire dans la vie pratique, d'être honnête et heureux tout à la fois, car les Grecs n'ont jamais séparé ces deux idées l'une de l'autre. Mais à côté des enseignements positifs de Protagoras, enseignements qui touchaient surtout à la morale, il y avait une doctrine négative assez rapprochée du scepticisme. D'abord il paraît avoir fortement mis en doute l'existence des dieux. On a conservé de lui cette phrase: En ce qui concerne les dieux, il n'est pas possible de savoir s'ils existent ou non, car il y a bien des choses qui nous empêchent de les connaître27. Cette phrase le fit d'ailleurs chasser d'Athènes. Une formule de lui est restée célèbre dans l'antiquité, formule sceptique et discutée tout au long dans le dialogue de Platon intitulé Protagoras. L'homme est la mesure de toutes choses:
27 Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, ill, 7, Pl., p. 1000.

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qu'il n'y a pas, en ce qui concerne les choses réelles de vérité absolue, mais que les choses sont pour chacun de nous ce qu'elles lui paraissent être et que toute connaissance est relative. Ainsi avec Protagoras, nous saisissons ce double caractère de la sophistique: 1° élimination de toutes les questions spéculatives 2° étude des choses de la vie pratique et en particulier des choses morales Gorgias est un rhéteur. Protagoras est plutôt un moraliste29.C'est Gorgias qui inventa les lieux communs, TÔTTOŒ, c'est-à-dire les développements en morceau préparés une fois pour toutes et qu'on intercale dans un discours. Il enseigne l'éloquence, l'art de persuader les hommes et ne paraît pas avoir séparé cet art de celui de se bien conduire. Les anciens avaient sur ce point une opinion voisine de celle de Fénelon qui dit dans sa lettre à l'Académie: Celui-là parle avec sublimité dont la vie n'est exposée à aucun mépris30. Mais, comme Protagoras, Gorgias a une doctrine négative, doctrine inspirée par les éléates. Il soutenait cette triple thèse que nous connaissons par le dialogue de Platon intitulé Gorgias: 1° l'être n'est pas, 2° s'il existait, il ne pourrait être connu, 3° s'il était connu, il ne pourraît être exprimé. Ainsi il n'y a pas de réalité absolue, et s'il y en avait une, elle serait inaccessible à notre esprit et inexprimable par le langage.

28 Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, Vil, 60, Pl., p.998. 29 L'un, originaire de Léontium, «nous est connu par quelques fragments conservés par Aristote, Strobée; dialogue de Platon: le Gorgias; Aristote, Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, XIID>. L'autre, Abdéritain, par quelques «dialogues de Platon: Protagoras, quelques fragments dans le Théétète. Aristote: Métaphysique, IX et XI. Diogène, Sextus Empiricus: Hypotyposes pyrrhoniennes et Adversus mathematicos» (Cours IV, pp. 209 et 211). 30 FÉNELON, Lettre à l'Académie, in Oeuvres II, «Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard 1997, p. 1153: «Celui-là parle avec sublimité, dont la vie ne peut être exposée à aucun mépris»; il s'agit d'une citation tirée de Saint Augustin, De doctrina christiana, N, XXVITI, Bibi. au61, gustinienne, 1. XI, p. 534.

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Comme on le voit, cette première période de la sophistique nous présente des doctrines morales et pratiques dont quelques-unes ne manquent pas d'élévation. La seconde période est déjà moins brillante avec les successeurs de Gorgias, Thrasymaque, Hippias, Prodicus3\ etc. Ces philosophes en vinrent à se demander jusqu'à quel point les idées morales devaient être considérées comme fondées dans la nature, quelle était la part de la convention. Après avoir distingué la loi naturelle de la loi écrite, ils en vinrent à dire que la loi naturelle n'existait pas, qu'il n'y avait que des lois écrites, c'est-à-dire des conventions imposées par les plus forts aux plus faibles, conventions sur lesquelles reposait la société. Enfin dans une troisième période qu'on appelle éristique, la sophistique n'est plus qu'un art vain et trompeur. Les sophistes enseignent à leurs élèves le moyen de tout démontrer, le vrai et le faux, le faux surtout. Les noms d'Euthydème et de Dionysodore sont les noms les plus fameux de cette dernière période32. Un certain nombre de procédés de la sophistique inventés par ces personnages nous ont été transmis. Nous en trouvons même l'énumération presque complète chez Aristote. Tantôt le sophiste embrouille les questions pour que son interlocuteur n'y comprenne rien, tantôt ayant en sa possession une proposition vraie et une fausse, il les mêlera si bien ensemble que l'une fasse passer l'autre. Enfin, à bout d'arguments, il se mettra en colère, procédé encore familier à beaucoup de gens qui discutent. Si nous insistons sur la sophistique c'est parce qu'il est impossible de comprendre Socrate sans elle, Socrate qui nous est présenté comme un adversaire des sophistes. Il entama contre eux une lutte mémorable, cependant il leur doit beaucoup et, à vrai dire, il ne fit que continuer leur oeuvre. Ce sont les sophistes, en effet, qui ont substitué aux problèmes physiques et métaphysiques des problèmes purement moraux et ce déplacement de l'axe philosophique qu'on at31 Hippias d'Élis (v. 443-première moitié du siècle av. J.-C.);

Prodicus (yOsiècle av. J.-C.); Thrasymaque (v. 459-il vécut à Athènes dans la seconde moitié du v. siècle av. J.-C.). 32 Euthydème de Chios (yOsiècle av. J.-C.), interlocuteur de Socrate, en compagnie de son ftère Dionysodore, dans l'Euthydème de Platon; des deux ftères, Dionysodore est l'aîné.

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tribue à Socrate d'habitude ce sont les sophistes qui en ont été la cause. Socrate n'a donc fait que reprendre le problème qu'ils avaient déjà traité, seulement il a appliqué à l'étude de ce problème une méthode, ce que n'avaient pas fait les sophistes qui sont des empiriques et qui cherchent, comme le fera Socrate, l'utilité pratique, mais qui la cherchent au hasard, sans système33. Le mérite de Socrate a été d'étudier systématiquement des questions que les sophistes avaient posées et empiriquement résolues34.
SOCRATE

Socrate est né en 469 et mort en 399 avo J.-C. Il appartenait à une famille obscure et pauvre; lui-même resta pauvre toute sa vie. Il apprit un métier qu'il n'exerça pas d'ailleurs, car de bonne heure il se sentit une mission, celle d'initier ses concitoyens à la sagesse. Nous n'avons pas de
33 À ce propos, voir dans la section Histoire de la Philosophie du ms. Achard, la 2e leçon, Les Sophistes et Socrate, p. 14: «Rôle de la Sophistique - Ce rôle fut de déplacer l'axe de la philosophie, les problèmes phys[iques] et métaphysiques avaient préoccupé leurs devanciers, les sophistes les laissent de côté, les considèrent comme accessoires; ils ont fait des choses humaines et morales, l'objet de la philosophie, le centre des études philosophiques. On attribue généralement cette innovation à Socrate. L'historien anglais Grote a été le premier à montrer que les sophistes en sont les véritables auteurs, mais tandis que les sophistes avaient abordé l'étude des questions morales à la manière empirique, Socrate apporta une méthode et prouva que ces questions pouvaient être élucidées d'une manière plus scientifique que les problèmes physiques. C'est dans l'invention de cette méthode que consiste son originalité». George Grote (1794-1871); allusion à Plato and the other Companions of Sokrates (London, John Murray 1865). Sur ce point voir aussi Cours IV, p. 209: «La sophistique est donc une philosophie d'un genre particulier et qui n'est pas une simple négation. Les Sophistes laissent à la deuxième place les questions spéculatives et le premier rôle revient aux questions pratiques. C'est une philosophie qui prépare celle de Socrate. Aussi, Grote a pu classer Socrate parmi les Sophistes: c'est un Sophiste de ~énie». 4 À ce propos, cf É. BOUTROUX, Leçons sur Socrate, Paris, Presses Universitaires 1989, p. 50: «Nous ne dirons pas avec Zeller que Socrate se distingue des sophistes en ce qu'il substitue l'absolu à l'individuel. Nous dirons plutôt que tandis que les sophistes se bornent à faire la théorie de la pratique de leur temps, Socrate a cherché à faire la théorie de la vie humaine en général. Notre explication ne fait ni descendre les sophistes si bas, ni monter Socrate si haut». Reçu à l'École Normale Supérieure en 1878, Bergson a pu suivre les deux cours de Boutroux consacrés à la philosophie grecque: celui de 1878-1879 et celui de 1880-1881.

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détails très précis sur sa vie. Nous savons seulement que sa mission lui fut révélée par l'oracle de Delphes, lequel déclara à un ami de Socrate que Socrate était le plus sage de tous les hommes. Nous savons aussi qu'il accomplissait avec courage ses devoirs de citoyen, il fut même blessé dans un combat. Les témoignages contemporains nous le montrent errant dans la ville, prenant à partie ceux qu'il rencontrait, les interrogeant et leur prouvant par mille questions habilement posées qu'ils ne savaient rien de ce qu'ils croyaient savoir. Il est vraisemblable que cette ironie continuelle irrita les Athéniens. On l'accusa, bien tard il est vrai, de vouloir introduire à Athènes des dieux nouveaux et de corrompre la jeunesse. Qu'il ait cherché à introduire des dieux nouveaux, cela n'est pas probable, mais qu'il ait cru à des dieux et en particulier à un certain dieu différent de ceux auxquels ses concitoyens croyaient, cela est certain. Nous reviendrons sur son démon, c'est-à-dire sur cette divinité qui lui était personnelle. Quoiqu'il en soit, la vraie cause de sa condamnation est due à l'état politique d'Athènes en l'an 400. Deux grands malheurs s'étaient abattus sur la ville. On croyait à une décadence non sans raison. On chercha dans la sophistique les causes de l'abaissement des esprits et c'est comme sophiste que Socrate fut condamné. Il mourut en 399 en buvant la ciguë. Il est très difficile de reconstituer aujourd'hui le caractère et la philosophie de Socrate, car il n'a rien écrit. Nous avons sur sa personne et sur sa doctrine trois témoignages assez différents. D'abord Xénophon (Entretiens mémorables et Apologie de Socrate), puis Platon qui met Socrate en scène dans tous ses dialogues, enfin Aristote qui nous donne sur Socrate quelques indications très concises, mais très précieuses. Or ces témoignages ne concordent pas entre eux, tant s'en faut. Le Socrate de Platon est un Socrate idéaliste, un Socrate artiste et poète. Rien de plus élevé que cette théorie des Idées que Platon met dans la bouche de Socrate et qui se développe dans les divers dialogues. Le Socrate de Xénophon au contraire est un Socrate terre à terre, un utilitaire, un homme pratique, qui ne comprend ni n'admet quoi que ce soit en dehors de la recherche de l'utilité. Enfin les textes d'Aristote tendent tous à nous faire voir dans Socrate un métaphysicien ou en tout cas un homme à

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HISTOIRE

DE LA PHILOSOPIllE

qui les abstractions étaient familières. Il est vraisemblable qu'il faut corriger ces témoignages l'un par l'autre, que le Socrate de Platon est beaucoup plus idéaliste que le Socrate même, qu'au contraire Xénophon, en sa qualité d'historien ou de chroniqueur a plutôt vu le dehors, l'extérieur de la doctrine de Socrate que le fond, lequel, comme nous verrons, diffère assez de ce qu'il paraît à la surface. Enfin les textes d'Aristote nous font comprendre quelles étaient les doctrines philosophiques ou métaphysiques en germe chez Socrate bien plutôt que les théories proprement dites développées par Socrate lui-même. En combinant ces différents témoignages, essayons de reconstituer la personne de Socrate35. Ainsi qu'on l'a remarqué de tout temps, ce caractère est plein de contradictions36. Socrate a consacré sa vie toute entière à l'éducation de ses concitoyens. Cependant il ne croyait pas à la science; il ne paraît pas avoir étudié. Il n'a certainement pas connu les écrits de ses prédécesseurs, sauf peut-être un ouvrage d'Anaxagore, dont il n'a pas pu d'ailleurs être l'élève, comme on le soutient quelquefois. Il ne connaissait ni les mathématiques, ni la physique, ni l' astronomie, sciences relativement assez avancées à cette épo35 Au sujet de la valeur de ces sources, cf Cours IV, pp. 220-221: «Pendant longtemps on a considéré Xénophon comme le seul témoin digne de foi: c'était l'opinion de Bruck[er]. Au contraire, Dissen, Brandis et beaucoup d'autres sont venus soutenir que Platon seul nous donnait une idée du vrai Socrate. Cette opinion a été défendue avec beaucoup de force par Schleiermacher qui ne voit dans le Socrate de Xénophon qu'un Socrate exotique pour ainsi dire et qui déclare que le Socrate de Platon est le seul philosophe. Ce conflit reposait tout entier sur l'idée qu'entre Xénophon et Platon, il y a en ce qui concerne le caractère de Socrate, sa nature, antagonisme; qu'il y a une différence profonde entre les deux Socrate. Or les critiques contemporains: Zeller, Grote, M. Fouillée, considérant de plus près les textes, sont arrivés à cette conclusion que, bien qu'il y ait une différence entre le personnage de Xénophon et le personnage des dialogues de Platon, il n'y a pas contradiction entre les deux témoignages». Cependant «il ne faut pas se dissimuler que cette méthode difficile (celle de Zeller, de Grote et même de M. Fouillée, bien que celui-ci penche vers une méthode de construction a priori) n'arrive à nous donner qu'un Socrate aux traits mal accentués». 36 À ce sujet se rapporter au Cahier Noir, Cours IV, p. 223: «Si maintenant, approfondissant le caractère de Socrate, nous essayons d'en déterminer les traits essentiels (Boutroux), nous nous trouvons en présence d'une foule de traits difficilement conciliables entre eux, mais que cet auteur a cependant essayé de fondre harmonieusement ensemble».