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Les échelles de l'intelligence

De
384 pages
Les échelles de l'intelligence est une étude des maux et des espérances de la société dans laquelle nous vivons. Refusant de souscrire à certaines croyances et idées reçues, l'auteur procède à une analyse de l'intelligence sous les différents aspects scientifique, moral, politique, esthétique et religieux. A la question de savoir ce qu est l'intelligence, il répond par une enquête qui aboutit à la conclusion qu'il y a deux genres d'intelligence, l'un est instrumental, l'autre fondateur. La véritable intelligence est selon lui, "compréhension au sens le plus large et le plus noble du terme..."
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LES ECHELLES DE L'INTELLIGENCE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline acadélnique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

Jocelyne LE BLANC, L'archéologie du savoir de Michel Foucault pour penser le corps sexué autrement, 2004. Monique CASTILLO (Sous la dir.), Criticisme et religion, 2004. Régis DEFURNAUX, Les cathédrales sauvages, 2004. Benjan1in DELANNOY, Burke et Kant interprètes de la Révolution française, 2004. Christophe COLERA, Individualité et subjectivité chez Nietzsche, 2004. Samuel DUBOSSON, L'imagination légitimée. La conscience imaginative dans la phénoménologie proto-transcendantale de Husserl, 2004. Pierre V. ZIMA, Critique littéraire et esthétique, 2004. Magali PAILLIER, La katharsis chez Aristote, 2004. Philippe LAURIA, Cantor et le transfini, 2003. Caroline GUIBET LAF AYE, Kant. Logique du jugement esthétique, 2003. Manola ANTONIO LI, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, 2003.

cg L'Harn1attan, 2004 ISBN: 2-7475-6171-2 EAN: 9782747561716

Salloum SARKIS

LES ECHELLES DE L'INTELLIGENCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouvrages du même auteur

Drames contemporains et destin arabe Librairie du Liban, Beyrouth, 1973

Le monde arabe entre l'unité et l'isolationnisme Institut Arabe d'Etudes et d'Edition, Beyrouth, 1975

La notion de foi dans l'Evangile et le Coran Editions Universelles, Tripoli, 1981

Le Liban, La Palestine et le Christianisme Editions Universelles, Tripoli, 1982

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage est né d'une certaine curiosité et d'un certain intérêt. La curiosité provoquée par la richesse de la panoplie philosophique déployée au nom des valeurs, l'intérêt provoqué par la contradiction des phénomènes attribués au facteur nommé intelligence. Malentendu sur les valeurs et malentendu sur l'intelligence, c'est plus qu'il ne faut pour conclure que les hommes ne sont d'accord sur rien. Ce qu'ils nomment acquisitions de la civilisation ne sont que faits auxquels ils sont forcés de se rendre ou dont ils sont forcés de s'accommoder du fait que les générations successives dépendent nécessairement de leur patrimoine. La valorisation préférentielle qu'ils attribuent chacun à son patrimoine ne résiste pas au ridicule parce qu'elle est quotidiennement démentie par les faits. Quant aux conventions que les hommes contractent afin de dresser une liste de valeurs dites universelles, il est visible qu'elles ne représentent que le plus réduit des communs dénominateurs, qu'elles ne supposent aucune conviction, n'entraînent aucun engagement personnel. Elles ne sont respectées que pour autant qu'elles réalisent un certain équilibre des intérêts. Elles sont détournées sans scrupule par les plus malins. Elles sont régulièrement enfreintes par les plus "forts". Elles sont dénoncées à la première occasion favorable. Quand on regarde les variétés de l'intelligence chez ceux qui sont réputés être savants, philosophes, artistes, hommes d'action ou hommes d'affaires, on est tenté de ne lui reconnaître qu'un statut instrurnental au service du tempérament ou de l'instinct. Quand on observe le prophète, le mystique, l'homme religieux ou le saint, elle paraît initiatique au premier degré. Quand on l'examine en soi-même dans l'intimité de la personne ou de la conscience, elle est tyranniquement et essentiellement impérative. Qu'est-ce que l'intelligence? Concept simple ou composite? Lumière, énergie, curiosité, despotisme éclairé? Autant d'interrogations qui ont provoqué l'ensemble des enquêtes qui suivent.

INTRODUCTION

Le peu d'impact que la révolution copernicienne a eu sur la pensée et la marche de l'histoire est sidérant. Bien avant Copernic, les poètes arabes avaient noté sans ambiguïté à quel point l'être humain était somnambule, une "ombre errante" qui ne devient consciente qu'à l'heure de la mort. De Jonas à l'Evangile et au Coran, c'est-à-dire bien avant les poètes, cette conviction avait servi aux génies religieux pour faire de l'indulgence et du pardon des devoirs élémentaires. Pour des terriens cependant, qui ne voient dans le soleil que l'astre du jour qui, on ne sait pourquoi et en dépit de sa régularité, n'a pas toujours le même effet, on comprend que la combinaison de leur géocentrisme et de leur égocentrisme les ancre dans la mesquinerie et la prétention. Mais que la découverte de leurs ridicules dimensions et de leur rôle infime dans l'univers n'ait rien changé à leur outrecuidance, voilà qui est aussi désespérant qu'instructif en ce que cela donne raison à celui qui a dit qu'il y a deux infinis: Dieu et la sottise. L'ironie de l'histoire veut donc que ce moment décisif qui aurait dû marquer l'accession des terriens au minimum de réalisme nécessaire pour s'entendre sur la façon la plus intelligente de gérer ensemble ce petit point où ils se trouvent perdus, coïncide avec celui où de faux prophètes vont les convaincre que cette petite raison qui a mis tant de siècles pour repérer sa situation est susceptible de faire de I'homme, selon la naïveté onirique du Psalmiste, le "roi de la création". Rêve démesuré du microbe qui, humilié de se découvrir tel, s'évade dans un imaginaire flatteur. Heureusement ni les humains ne se ressemblent, ni la raison n'a chez tous même nature et mêmes dimensions. Longtemps avant que les faux prophètes, à partir du XVIIe siècle, ne s'évertuent à asservir l'esprit humain aux commodités des instincts, I'histoire avait suscité partout et à toutes les époques de grandes cultures foncièrement humaines en ce que toutes, respectueuses des proportions, discernaient les quatre données fondamentales de toute connaissance et de toute action: la transcendance absolue de la Nature, l'unité de l'Existence, l'immanence de l'esprit à la nature et la capacité assimilatrice de la conscience. Par trois voies, celle des Croisades, celle de l'Espagne arabe et celle des Byzantins fuyant les Turcs, la quintessence de ces grandes cultures arrivant en

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Occident produisit I'humanisme de la Renaissance. Pour le malheur de la civilisation, cet humanisme, illustré par des esprits de la taille d'un Montaigne ou d'un Goethe, fut sans prise sur les peuples nés des invasions barbares, officiellement christianisés et longtemps exploités par des dynasties belliqueuses. Ce que d'aucuns ont nommé la crise de la conscience européenne, d'autres n'y comprirent rien, n'eurent aucun scrupule à le trouver en continuité avec le fantasme du "miracle grec". Dans un geste hautement symbolique, Descartes, coupant l'apparent cordon ombilical qui semblait rattacher encore l'Occident aux grandes cultures étrangères, fait parler la philosophie en français pour dire qu'il va jouer à l'apprenti sorcier et redéfinir la philosophie à partir de visées pratiques. Le mot magique dont il se sert est naturellement le mot "clair" et le tour est joué. Clarté et évidence: deux vessies prises pour des lanternes voilà bientôt quatre siècles et qui ont marqué les festivités du dernier millénaire. La seule réalité claire et évidente aujourd'hui, c'est le terrorisme des grandes nations aussi corrompues à l'intérieur que gloutonnes et agressives à l'extérieur. Minées à l'intérieur par les vautours de ce qu'on a baptisé décemment en parlant d'économie et de finances, elles sont assez modernes pour présenter une figure démocratique (entendez des élus aussi reptiles devant les électeurs que dictateurs face aux honnêtes gens), mais sont plus que primitives dans leurs rivalités entre elles et leur rapacité à l'égard des nations plus faibles. Et comme les nations de seconde zone, en dépit de leur écrasante majorité numérique et, très souvent, d'un incomparable patrimoine culturel, sont constituées généralement de même pâte que les grandes, elles se condamnent elles-mêmes à une double servitude du fait d'une double décadence. Elles ne songent à brandir leur patrimoine et revendiquer leur identité que lorsqu'elles ont intérêt à s'affirmer comme différentes. En dehors de cela, elles ne sont ni suffisamment viriles pour résister à l'imitation des "grandes" ni assez douées pour vivre, approfondir et développer leur patrimoine. Servilement menées par des bourgeoisies polycéphales et des gouvernements fantoches, elles végètent à la remorque de dirigeants médiocres se débattant mal à'l'aise au sein d'institutions empruntées et de réseaux manipulés par l'étranger. Ceci du point de vue politique. Du point de vue culturel, la seule réalité claire et évidente est la destruction systématique des trois pôles de l'humain: Dieu, la personne et les valeurs. Nous disons trois pôles par métaphore, Dieu, la personne et les valeurs constituant le métaphysique, l'esprit. Le confusionnisme est l'arme satanique du "nouvel ordre mondial". Manipulant les masses, il les persuade aisément qu'être moderne, c'est être différent; et être différent, c'est être supérieur. Rejet du passé, apothéose des instincts, obsession de la consommation et fascination des

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technologies, c'est toute sa conception de la culture: le primitif dupé par le sorCIer. Nous parlons de trois destructions afin justement de prévenir contre ce confusionnisme. Le technologique n'est qu'application des sciences de la nature, lesquelles éclairent l'homme sur sa situation mais ne le renseignent en rien sur sa vocation. La culture commence le jour où l'homme s'interroge sur sa signification, c'est-à-dire ses origines et sa fin, l'en deçà et l'au-delà de son éphémère existence. Les réponses qu'il trouve ont beau être risquées, elles seules font sa dignité parce que elles seules constituent ses valeurs: le métaphysique, le spirituel, le religieux. C'est dire que la crise de notre temps est infiniment plus grave que celle qui a marqué le XVIIe siècle européen. Aucune sagesse, aucune religion n'a réussi à mater le fauve tapi au fond de l'homme social. Seuls les individus les plus doués se conçoivent et agissent en purs créateurs. Une société ne demeure en équilibre qu'aussi longtemps qu'elle sécrète une pensée adéquate à son tempérament. Ni le christianisme ni l'islam ni la Renaissance n'ont pu former une culture réellement européenne. Celui qui, à propos de Descartes, a parlé de "poésie de la Raison" a rencontré une formule heureuse unissant deux termes extrêmement vaporeux. Si le positivisme cartésien n'avait pas concentré l'esprit humain dans le souci du technique et si le technique n'était le seul langage universellement accessible et alléchant, la crise de la conscience au XVIIe siècle serait restée culturellement européenne. L'effritement des empires européens ayant ramené chaque peuple au tempérament de sa géographie, tous les facteurs soi-disant culturels disparurent pour laisser régner l'économique dans toute sa vulgarité. Après avoir longtemps dressé les Européens les uns contre les autres, les avoir compromis dans la colonisation, l'économique les épuise dans la guerre et une concurrence sans merci. Je ne sais dans quelle mesure leur peur panique est susceptible de les unifier, la peur étant chose négative. A en juger par leur timidité et leur illogisme face aux horribles crimes qui se commettent un peu partout et qui sont souvent les conséquences lointaines de leurs comportements quand ils étaient seuls grands et responsables, ils ont l'air de douter d'eux-mêmes au point qu'ils ne relèvent presque plus les affronts qu'on leur fait. Même une Albright a osé bafouer impunément les Nations Unies. Progrès à rebours. C'est parler trop bien que de parler d'une crise de la conscience. Il n'y a plus de conscience. La gravité de cette situation vient de ce qu'elle est générale et paraît irréversible. Sa généralité s'exprime dans un vocabulaire non équivoque qui ne se contente pas de constater, après la déconfiture de l'idéal communiste, I'hégémonie d'une super-puissance, mais présente cette déconfiture comme la

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sanction naturelle d'une erreur colossale et présente l'hégémonie du modèle adverse comme une nécessité non seulement naturelle mais universellement salvatrice. Village planétaire n'est que métaphore. Mondialisation, globalisation est la pire des menaces planétaires. Jamais la conscience ne s'est trouvée dans une situation aussi tragique, elle qui, devenue virulente, a fini par introniser l'individu humain, en tant qu'esprit libre, comme "ce qui a le plus de prix au monde" (Steinbeck, A l'est de l'Eden, chap. XIII). Tout au long de I'histoire humaine, on la voit chez les meilleurs affirmer son empire et sa dignité, dressant l'individu contre l'iniquité des tyrans, faisant porter à l'individu la responsabilité des valeurs proprement humaines. Toujours dans le cadre d'institutions étatiques. Face au rouleau compresseur de la mondialisation, à la servilité des dirigeants, à l'ineptie des "penseurs" et à la connivence des valets, la conscience, déconcertée à la vue de cette débâcle, est forcée d'agir en franc-tireur par respect pour elle-même et les valeurs. L'aveuglement des instincts qui a empêché I'humanité de tirer de la découverte copernicienne des leçons de modestie et de solidarité se voit aujourd'hui doublé de trois facteurs supplémentaires d'enlisement: le poids de la masse, le matraquage de l'information et de la publicité, la débilité nerveuse consécutive à la corruption de l'environnement. Sans doute, la pression sociale, qu'on l'appelle tribalisme, esprit de corps, inquisition ou fondamentalisme, a toujours nié et écrasé l'individu parce que les sociétés ont toujours été des troupeaux, et trop d'humains des "bipèdes sans plumes". Si donc au XVIe siècle où l'individu avait la possibilité de fuir la foule, de se ménager du loisir et de la solitude dans un environnement salubre, de réaliser en somme la mens sana in corpore sana, on ne voit ,plus aucun Diogène sortir des rangs pour dénoncer l'enflure, ce n'est pas aujourd'hui que la voix d'un Diogène pourrait neutraliser les assourdissants, les abrutissants media. La fragilité de la conscience chez la plupart et sa virulence dans une minorité semblent pouvoir expliquer les aléas de la culture tout au long des quatre derniers siècles. L'esprit européen atteignant sa maturité produit des sceptiques d'un côté, des aventuristes de l'autre. Les promesses miroitantes du positivisme inondent l'Europe d'une vague d'optimisme qui déferle avec force jusqu'à la Révolution noyant tout, y compris la lucidité d'un Rousseau. Les horreurs de la Révolution et les remous qui longtemps en furent la suite ne troublèrent en rien la conscience de profiteurs qui en tirèrent parti pour seconder les ambitions d'une nouvelle couche de la population d'autant plus aggressive dans la réalisation de ses rêves que honteuse de manquer de noblesse; ils ébranlèrent, au contraire, la conscience des honnêtes gens au point de provoquer une vague parallèle qui tourna le sceptimisme en nausée. Les prévarications de la

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colonisation au XIXe siècle et le gigantisme criminel du XXe finissent aujourd'hui dans le cyclone Anti-culture hypocritement nommé mondialisation. Si la nature de la conscience se limitait à la réalisation personnelle et si la réalisation personnelle pouvait se définir comme autarcie, indifférence, paix inférieure ou ataraxie, la figure du monde serait pour l'intelligence un pur spectacle. Dans la mesure où la complexité de la conscience se révèle dans des exigences connexes et inséparables, la figure du monde demeure, la vie durant, le seul objet intéressant puisque c'est elle qui, en constituant la conscience tout au long de l'enfance, la réveille à un moment donné et lui assigne deux tâches concomitantes: l'interrogation et l'action. L'interrogation sur la situation propose le moi et le monde comme deux termes impliqués et doublement indivis: étudier l'un implique l'analyse de l'autre; former ou reformer l'un n'est possible que par l'autre. Observation, analyse, compréhension et intervention, voilà les tâches de la conscience, nécessaires et complémentaires. Parce que la conscience n'est pas à l'origine et parce que, par définition, elle est lumière acquise et progressive, elle est logique en tant qu'elle se constitue par des jugements cohérents. La cohérence des jugements, théoriques ou impératifs, réfère au monde des valeurs dont le souci constitue foncièrement la culture et dont l'échelle préside à la classification des cultures. Ainsi l'axiologie fille de l'intelligence est le pendant de la logique par opposition à l'instinct. Les frontières entre celui -ci et l'intelligence sont tellement malaisées à déterminer qu'on se résigne à parler de niveaux aussi bien pour ménager la susceptibilité de l'homme que pour rester fidèle aux données de l'expérience scientifique. Une fois déterminé plus ou moins vaguement le rubicond qui sépare les deux règnes, on se trouve immédiatement perdu dans le fouillis incohérent des pensées et des conduites humaines. A ses risques et périls, chacun est forcé de se frayer un chemin à travers les théories les plus contradictoires. N'était la virulence de la conscience qui se veut personnelle et responsable, on se contenterait de courber l'échine comme la plupart, de porter le masque, d'entrer en scène en tant que figurant et de se conformer aux conventions du troupeau. Heureusement pour la dignité du genre humain, il y eut des individus qui, par fidélité à eux-mêmes, n'ont cessé de s'interroger avec la certitude de se réaliser de la sorte et peut-être de sauvegarder I'humain.

Chapitre I

L'intelligence

scientifique

1 - L'idée de science
L'idée de science au sens strict est liée aux résultats des expériences de laboratoire et des calculs traduisibles en lois ou équations mathématiques. Dès l'abord, la science, dans ce sens, est le produit de la curiosité humaine intéressée à comprendre son environnement naturel soit par simple besoin de connaître soit par besoin d'utiliser les choses du monde en vue de satisfaire diverses tendances. D'où la nécessité de distinguer immédiatement le niveau théorique, particulièrement caractéristique de l'intelligence scientifique, et le niveau utilitaire et commun. Dans l'esprit de cet ouvrage, cette distinction est essentielle, aussi essentielle que celle de comprendre en vue de la sagesse et de comprendre en vue de la jouissance. Si dès l'abord on ne s'astreint pas au respect de cette distinction, on confond deux conceptions de I'homme absolument inconciliables. Tellement inconciliables que, dès l'origine de ce qu'il est convenu d'appeler la philosophie moderne, elles s'incarnent dans deux courants que rien ne rapproche: celui qui, à partir de Descartes, chosifie tout, et celui, qui, à travers Spinoza, continue à vouloir préserver et définir la spécificité humaine. La définition de l'âme comme pensée séparée a fourvoyé la philosophie dans des impasses qu'on s'est efforcé de pallier par des élucubrations auxquelles personne ne croit. Si bien que le ressentiment à l'égard de la morale chrétienne déjà perceptible dans la littérature populaire du Moyen Age, entretenu et favorisé par la décadence ecclésiastique, la redécouverte de l'Antiquité classique, les horreurs de l'Inquisition et des guerres de religion, rejaillit sur la métaphysique dont la morale était censée être la traduction pratique. Ce qui n'était qu'un ressentiment instinctif devint, avec les décevants avatars du rationalisme et les progrès des sciences de la nature, "philosophie", Mais ni les "philosophes" ne pouvaient retrouver l'âme antique pour réinventer une sagesse ni le subterfuge kantien pour sauver à la fois la morale et la métaphysique ne pouvait réussir. Là où l'idée de Dieu a échoué, ce n'est pas celle du Devoir qui pouvait réussir. Et ce que ni les affirmations des Prophètes ni les ratiocinations des doctes n'ont pu établir de façon satisfaisante, ce ne sont

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pas les exigences d'une certaine idée discutable de la "Justice" qui étaient à même de le rendre certain. En sorte que la philosophie, prétendant faire sa propre critique, finit par se réduire à une réflexion sur la valeur de la science. En même temps que cette réflexion relativisait la science, elle relativisait I'homme. D'où les quatre courants aujourd'hui remarquables. Ceux que leur tempérament a radicalement préservés des dérives d'un rationalisme déliquescent; ceux qui, victimes de ce "rationalisme" et à la fois incapables d'assumer leur propre relativité, ne savent que fuir en avant s'enfonçant dans un scientisme inconséquent; ceux qui, n'osant être eux-mêmes que dans un milieu indifférent, concluent du relativisme au relâchement; ceux qui, enfin, asthéniques et veules, plus intellectuels que vivants, concluent au nihilisme. Le XIXe siècle excepté, et dans un contexte européen maintes fois analysé, la raison n'a jamais été assez bornée pour s'imaginer suffisante ou infaillible. Aussi longtemps que son astuce se limitait à des découvertes apparemment anodines qui économisaient l'effort ou multipliaient la jouissance sans poser des problèmes inquiétants, les questions qu'elle se posait sur elle-même et auxquelles elle était incapable de répondre de façon certaine, elle comptait sur l'imagination pour les contenter. Ce qui explique la crédibilité accordée aux prophètes de toute sorte. Si la raison était aussi raisonnable que les scientistes le prétendent, I'homme, en bonne logique, aurait dû conclure des limites de sa raison à la nécessité de n'en user qu'avec prudence et modération de peur que son étourderie ne tourne à son détriment. L'aventure cartésienne s'est chargée de montrer que I'homme n'avait ni cette prudence ni cette modération. Le jour où Descartes s'aperçut de la nécessité de reconstruire la philosophie à partir de principes valables, non seulement il ne put éviter le danger de la précipitation dont il était conscient, mais il se laissa aller à sa fougue d'initiateur et pris au moins deux vessies pour des lanternes: la subjectivité de l'évidence et l'aptitude de l'homme à devenir "maître et possesseur de la nature,,(l). Tout s'est passé comme si la tâche que Descartes s'était assignée était aussi mirobolante qu'impossible. Victime peut-être de son mathématisme, il a imaginé pouvoir fonder la philosophie comme on fonde une mathématique. Il a vu la nécessité de la méthode; il n'a pas vu son insuffisance. Son imagination de la pensée séparée est sans doute responsable de sa conception d'une raison qui n'a besoin que d'être "purifiée" pour être objective. Nous savons aujourd'hui que ni la raison ne peut être pure ni la philosophie objective. Les déceptions successives d'un rationalisme de mauvais aloi ont abouti à ce qu'on a appelé le nouvel esprit scientifique caractérisé, nous l'avons dit, par un relativisme mesuré. Le rapport entre cet esprit et le besoin de tirer parti de la science est aisé à voir. Ce qui nous intéresse ici c'est le rapport entre cet esprit et la passion qui peut caractériser l'aspiration à comprendre.

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Mais d'abord il s'agit de liquider une question de vocabulaire. Dans son ouvrage L 'homme neuronal, J-P. Changeux prétend avoir détruit par ses études sur le cerveau les barrières qui séparent le neural du mental. Tout en reconnaissant ignorer certains mécanismes, il ne résiste pas au réductionnisme simpliste des scientistes: "désormais à quoi bon parler d'esprit ?,,(2). Si renoncer à parler d'esprit permettait en quelque façon à I'homme de mieux se comprendre, aux hommes de mieux communiquer, la question posée aurait un sens. Mais outre que parler de "barrière" entre le neural et le mental, c'est poser un faux problème, il n'est pas du tout certain que le neural suffise jamais à expliquer le mystère humain; et quand il suffirait, ce serait au prix de la négation du sujet. Que le scientiste et ceux qui le prennent au sérieux se plaisent à se définir par le neural, jamais personne n'aura le droit de nier à la personne humaine le droit de se définir par sa conscience, c'est-à-dire comme synthèse qui dépasse de loin toutes les analyses des scientistes. Le neural est aussi bien animal. Aux antipodes de I'honnêteté scientifique, le scientiste, malade de ressentiment à l'égard des valeurs, croit que l'analyse est d'autant plus parfaite qu'elle est simplificatrice. L'Ecole de Francfort remarque bien que, quand il s'agit de I'homme, trois pôles sont à respecter qui rendent fausses toutes les oppositions dichotomiques. L'homme animal pensant n'est pas une autre définition que celle de l'homme animal parlant ni une autre que celle de l'homme animal politique. La raison théorique n'est pas séparable de la raison pratique ni la rationalité technique n'est séparable de la rationalité éthique(3). Ceci dit, il faut bien commencer par se rappeler que la passion de comprendre est, comme toutes les vraies passions, nécessairement ambiguë. La vie est dans la recherche, non dans la trouvaille. Et comprendre c'est trouver. Aller à la vérité avec toute son âme, c'est se presser, c'est-à-dire risquer de se faire illusion et de s'arrêter au beau milieu d'un chemin trop long. Nous avons parlé de tempérament. Cela ne suffit pas. Ou plutôt le tempérament de ceux que Lagneau appelle des âmes (et non point seulement des esprits)(4) a deux caractéristiques fondamentales. En même temps qu'il est entier, c'est-à-dire passionné, il est exigence à l'égard de soi-même. Ce que Nietzsche appelle sincérité et effort contre soi-même(5). Le Comprendre est le seul Bien-aimé. Mais ce Bien-aimé est l'Absolu qui ne se laisse voir et posséder que par éclairs aussi enivrants que fragmentaires(6). Au niveau du sentiment, chaque apparition est plénitude. Au niveau de l'expression, ce ne sont que balbutiements. De Socrate à Montaigne et à Nietzsche, la conscience authentiquement scientifique sait parfaitement qu'elle ne sait rien. Elle se

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demande toujours "Que peut bien signifier le terme esprit ?" et non point "A quoi bon parler d'esprit ?". La précipitation contre laquelle a prévenu Descartes et à laquelle il n'a pu résister, d'autres, innombrables et infiniment moins doués, s'y sont laissé aller depuis. Dans son Histoire des idées politiques, Jean Touchard cite Condorcet: "Un jour viendra où nos intérêts et nos passions n'auront pas plus d'influence sur les jugements qui dirigent la volonté que nous ne les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques,,(7). Opinions scientifiques signifient naturellement les équations mathématiques et les acquis expérimentaux qui ne donnent lieu à aucun conflit parce qu'ils sont ou purement théoriques ou également pratiques pour tout le monde. En d'autres termes, il ne s'agit que de conventions ou de faits purs et simples. Les hommes sont, en général, suffisamment raisonnables pour ne pas contester des faits purs et simples, c'est-à-dire indifférents aux sentiments et susceptibles d'être mis à profit par chacun. Il ne coûte rien d'affirmer un fait. Affirmer ici signifie constater, remarquer. C'est plutôt le fait qui s'affirme lorsqu'il est constaté; l'esprit est passif. L'erreur de Condorcet est d'avoir osé comparer, la constatation passive d'un fait aux "jugements qui dirigent la volonté". Ce qu'il désigne par cette dernière expression, ce sont les motivations intellectuelles de l'action de I'homme dans ses apports avec ses semblables. L'idéalisme optimiste de Condorcet lui fait imaginer l'homme capable d'angélisme même au niveau social. Même s'il avait dit "Viendra un jour où nous serons tellement clairvoyants que nos intérêts etc.", sa déclaration sentencieuse aurait été plus logique, elle n'en aurait pas été moins utopique. L'idée qu'il a du "Progrès", comme celle qu'il se fait de la pâte humaine, est d'un simplisme primaire, celui même des Lumières. Prenant trop à la lettre la théorie de l'idée-force aussi bien que celle de l'esprit tabula rasa, il semble tout réduire aux deux équations parallèles de la vertu-science et du mal-ignorance. Dans sa psychologie, aucune place n'est faite au mystère de la personnalité, de la force et de la faiblesse du tempérament. Voyant les sciences accroître un certain empire de l'homme sur les choses, il concluait à un certain empire sur lui-même parallèlement croissant. Pascal pourtant aurait dû le détromper: "Les philosophes qui ont maîtrisé leurs passions". Les philosophes et les saints qui, en dépit de leur nombre dans toutes les grandes cultures, demeurent minoritaires au point d'être exceptionnels. Tellement exceptionnels que leur existence et leur exemple n'ont pas empêché les sociétés soi-disant humaines de continuer à ne pouvoir être gouvernées que par ce que Montesquieu appelle des bêtes déchaînées, parce leurs concitoyens ne sont à même de coexister qu'en ce que Rousseau appelle des troupeaux.

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Condorcet allait en savoir quelque chose lui qui, conventionnel mais emprisonné par la Convention, s'avisa de se suicider par peur de l'échafaud. Il est à souhaiter que ses illusions concernant l'homme à venir aient contribué quelque peu à alléger le désespoir de son geste. Il n'en reste pas moins que ce sont des illusions. Si l'homme agit c'est-à-dire veut, c'est parce qu'il a des besoins à satisfaire. Besoins anarchiques, parfois urgents, le plus souvent vagues, susceptibles d'être satisfaits de façons diverses. Et comme la pâte humaine est plutôt commune, il n'est pas fréquent que l'individu puisse subvenir à ses besoins sans risquer d'empiéter sur les droits d'autres individus. D'où l'impossibilité de pouvoir se comporter en être réellement humain sans un effort contre soi-même difficile et rare à plus d'un titre. Nous nous contentons pour le moment de signaler que la condition indispensable à la coexistence humaine est que chacun se détermine à considérer tous les autres comme fins et non comme moyens. Jusqu'aujourd'hui, tout ce que la culture et la civilisation ont pu concevoir en fait de progrès humain se réduit au concept de droit, d'équilibre des droits. Les sociétés n'ont rien compris au summum jus summa injuria. Tout ce qu'elles conçoivent comme justice c'est la nécessité d'éviter autant que possible l'injustice, c'est-à-dire, dans leur vocabulaire, les conflits. Et tout ce qu'elles ont trouvé, pour éviter ou résoudre les conflits, c'est des lois et des tribunaux. Faites d'étoffe commune, les sociétés sont réalistes, se savent médiocres, forcées de vivre tout au plus d'accommodements. Condorcet était mathématicien, habitué à manier des symboles dont le contenu n'importe guère. Les concepts ne se laissent pas manier comme des symboles. Dans les concepts, c'est le contenu qui prime. Imaginer que les jugements qui dirigent la volonté peuvent un jour se constituer chez tous les humains comme indépendants des intérêts et des passions, ce n'est pas croire au progrès; c'est imaginer la généralité des hommes littéralement dénaturée. Même le prophétisme de Marx n'a pas oser viser si haut. Il s'est contenté de croire que l'expérience de l'injustice apprendra aux damnés de la terre à se solidariser en vue d'instaurer l'ordre de justice. L'histoire s'est vite chargée de montrer que la vie des hommes, les "jugements qui dirigent la volonté" sont faits d'oublis beaucoup plus qu'ils ne sont faits de mémoire. La science, telle qu'on la concevait au temps de Condorcet, ne permettait probablement pas de le remarquer. Cette science était tellement bornée que, cent ans après Condorcet, Nietzsche formulait comme suit la "question la plus épineuse" : la science est-elle à même de donner des buts de vie à l'homme après avoir prouvé qu'elle peut lui en enlever et en détruire ?(8). Lorsque Condorcet osait promettre une humanité différente, il le faisait au nom d'une science qui avait fait ses preuves dans les domaines de la matière. Nietzsche laisse paraître son pessimisme à la fin d'un siècle connu pour avoir inauguré la "science de I'homme" naturellement

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calquée sur le modèle de la science des objets. D'où la constatation de Nietzsche dans le même ouvrage: "Un monde essentiellement mécanique serait un monde essentiellement stupide,,(9).Constatation qui rappelle l'exclamation de Montaigne, trois siècles plus tôt: "0 mécanique civilisation!" Malheureusement, Bertrand Russell, lui aussi logicien et mathématicien, s'est efforcé au XXe siècle de réveiller la foi et l'espoir des hommes en la capacité de la science de les rendre quelque peu raisonnables(1O). Plus malheureusement encore, il l'a fait en termes peu dignes d'un homme de science. Nous ne connaissons pas I'histoire de son enfance pour pouvoir comprendre ses complexes. Mais son ton provoquant, ses généralisations sans nuances, ses affirmations gratuites sont étonnantes. Ce qu'il pense de la religion ne peut intéresser personne, le concept de religion pouvant appartenir à ce qu'il y a de mieux ou à ce qu'il y a de pire. Nous nous arrêterons de préférence à ses naïvetés "scientifiques" . Avec le temps, dit-il, la science pourra nous apprendre à modeler nos désirs de façon qu'ils n'entrent pas en conflit avec ceux d'autrui comme ils le font actuellement; alors nous serons à même de donner plus largement satisfaction à nos désirs. La science peut, si elle le veut, rendre capables nos petits-enfants d'accéder à une vie équilibrée en leur donnant les éléments qui engendrent l'harmonie plutôt que la lutte. Pour le moment, elle apprend à nos enfants à se détruire mutuellement parce que maints hommes de science préfèrent sacrifier l'avenir de I'humanité à leur prospérité immédiate. Mais ce stade sera dépassé quand les hommes sauront dominer leurs passions aussi bien qu'ils dominent les forces physiques du monde extérieur. Alors enfin nous aurons conquis notre liberté. Les étudiants de philosophie entendent bien parler de la raison capable de chercher à canaliser les désirs, et leurs professeurs se hâtent aussitôt de leur faire remarquer que c'est là un effort personnel à la fois nécessaire et extrêmement coûteux. Mais personne ne connaît encore une science qui enseigne à modeler ses désirs. La définition de la vertu comme science est sa définition comme niveau intellectuel et non comme apprentissage mémorial. Une fois que la science que Russell imagine aura modelé nos désirs de façon qu'ils n'entrent pas en conflit avec ceux d'autrui, nous pourrons satisfaire plus largement nos désirs modelés. Ce qui ne peut signifier que régler nos désirs à partir du respect des désirs d'autrui. Comme si autrui était déjà tout réglé! La non-résistance au mal et le compromis prêchés également par l'Evangile et par Gandhi, de même que l'impératif de la finalité absolue de la personne proclamée par Kant sont des règles bien plus claires que Russell eût mieux fait d'adopter au lieu d'improviser dans des domaines qui ne sont pas les siens. "La science, si elle le veut, rendra nos petits-enfants équilibrés". Si elle le veut! Mais pourquoi ne le voudrait-elle pas? Et pourquoi, pour le moment, comme le constate Nietzsche, les rend-elle plutôt destructeurs? - Parce qu'il y a de

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méchants hommes de science. - Et pourquoi la science n'a-t-elle pas réussi à rendre ces savants quelque peu honnêtes? - Parce que "la science n'a pas encore réussi à enseigner aux hommes à dominer leurs passions". Et voilà que nous retombons dans Condorcet. "Les hommes de science ne sont pas plus honnêtes que les autres, mais ce stade sera dépassé grâce à la science". Russell dixit. Croira qui voudra. L'atmosphère de la science étant virile comme disait Nietzsche(11), il est infiniment plus aisé de se spécialiser dans quelque discipline que de former en soi l'âme d'un savant. C'est la raison pourquoi il est rare qu'un homme de science ne soit pas vénal. C'est aussi la raison pourquoi rare est I'homme de science qui ne se laisse pas aller à la fatuité et à l'outrecuidance. Pour savoir de quoi I'homme est capable et à quelles conditions il en est capable, I'humanité, pour son bonheur, n'a pas attendu les "philosophes" du XVIIIe ni les scientistes des deux derniers siècles. D'Homère à Gandhi, I'histoire a été fertile en modèles géants. Réduire la science humaine aux données du laboratoire n'a jamais été l'œuvre d'un esprit objectif. Cela a toujours été l'effort de gens soucieux de camoufler quelque incapacité, de pallier quelque infériorité, de dépoétiser le monde faute de poésie personnelle. L'atmosphère virile de la science qu'on désigne par le terme superbe d'ascèse, il est important de ne pas la limiter aux fatigues assumées et aux sacrifices consentis par ce passionné de sincérité qu'est le savant authentique. La virilité de la science est également dans ses audaces et ses risques. On a raison de parler à son sujet d'aventure en ce qu'elle peut réserver de découvertes surprenantes, mais aussi de déceptions éprouvantes. Comme l'observe Kevin Reilly, Galilée découvre au bout de son télescope que les cieux sont faits de même matière que la terre; Machiavel, regardant les Princes, les voit se comporter exactement comme les bêtes de la forêtCI2).L'affaire de la science est de démystifier. De la démystification à la dépoétisation la différence est la même que celle qui sépare l'esprit de vérité du simplisme réducteur. Le premier est horreur de l'illusion; le second est vouloir de dégradation. La science de l'homme reconnaît avec Platon que nous sommes une plante du Ciel, non de la terre (Timée 90) et rappelle avec Meng Tseu que ceux qui ne pensent pas avec le cœur ne pensent point(l3).

2 - L'idée de connaissance
Dans l'histoire de la pensée, le modèle mathématique ajoué par rapport à la science de I'homme un rôle ambigu. Pascal s'est plaint que I'homme fût étudié moins que la géométrie. C'est peut-être que l'étude de l'homme est bien plus compliquée et bien plus encombrante du fait des choix qu'elle impose et des

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engagements auxquels elle appelle. Il reste que la consigne de la rigueur est impliquée dans tout effort de connaissance puisque en fin de compte il s'agit de chercher la vérité au risque de mille illusions. Plus généralement et dans la mesure où toute activité humaine est créatrice, tout créateur qui se respecte a la même devise que Léonard de Vinci: rigueur obstinée. Il se peut fort bien qu'en s'obligeant à composer son Ethique more geometrico, Spinoza montrait qu'il était du même avis que Platon. Mais ni l'inscription de la porte de l'Académie n'a empêché Platon d'être un grand poète, ni le géométrisme de l'Ethique n'a empêché Spinoza d'être un grand mystique. C'est qu'un grand penseur est tout autre chose qu'un pur mathématicien. Tellement autre chose que les "hommes de science" qui, prétendant être penseurs, se sont appliqués à étudier l'homme, ont fini par avouer, aussi ingénument que Le Dantec, qu'ils n'ont pas trouvé l'âme au bout de leur scalpel. L'esprit de rigueur suffit à quiconque pour aborder la science des objets. S'il suffisait pour faire la science de l'homme, tous les étudiants des facultés de science seraient de grands esprits. Parce qu'il n'en est rien, nous avons préféré nous débarrasser de l'idée de science avant d'aborder l'idée de connaissance bien qu'il s'agisse communément d'une terminologie confuse. Lorsque, dans les cours de logique, on traite la notion de positivisme, I'''esprit humain" est présenté à travers I'histoire sur le modèle de l'individu qui, dans sa croissance, traverse des "états". Alors naturellement on parle de "maturité" qui, plutôt que de s'interroger sur le pourquoi inconnaissable, s'intéresse au comment analysable. Nous faisons allusion au positivisme pour dire que le mathématisme de l'intelligence scientifique n'a rien à voir avec une doctrine qui, croyant pouvoir doter le scientisme du XIXe siècle d'un vocabulaire philosophique, n'a réussi qu'à assimiler l'homme au chien de Mr Bergeret ne regardant jamais le ciel parce qu'on n'y trouve rien de comestible. Le mathématisme de l'intelligence scientifique c'est, au contraire, la présence que constatait Nietzsche des valeurs morales jusque dans la théorie de la connaissance(l4). Le même Nietzsche, après avoir reconnu que nos idées s'inspirent de nos besoins(l5), était d'accord avec Plotin et Spinoza pour voir dans l'acte de l'intelligence la plus haute fonction de l'homme et la vie la plus parfaite de l'âme. Le mathématisme de l'intelligence scientifique ne manque pas de réalisme. Et c'est justement pourquoi il ne noie pas l'homme dans la chosification, du fait même qu'il n'est asservi à aucun préjugé. Ainsi, le point de départ dans la théorie de la connaissance, c'est-à-dire dans l'interrogation sur la nature de l'intelligence, est la question de l'origine des idées. Apparemment nos idées peuvent être groupées en cinq catégories: les

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images fournies par les choses à nos organes; les représentations que nous nous formons à partir de ce qu'autrui nous apporte à travers l'éducation ou les media; les impressions par lesquelles nous réagissons à ces données; les réflexions qu'elles excitent en nous; enfin les opinions que nous nous efforçons de nous faire à partir de ce double matériau constitué par notre culture et nos expériences. Ainsi le connaître est à la fois sentir, réagir spontanément ou après réflexion, réfléchir encore, expérimenter, s'interroger, chercher encore, ne cesser de discuter avec soi-même. Du fait que l'élément premier et fondamental de notre être est donné par la nature ou constitué par l'éducation, nous sommes, littéralement et radicalement parlant, incapables d'objectivité. Dans la mesure, par contre, où nous sommes doués pour nous informer, expérimenter, critiquer, être sincères avec nous-mêmes et oser nous affirmer tels que nous sommes et tels que nous voulons, dans cette mesure notre connaissance est objectivante. Non seulement elle porte sur des choses vécues, elle traduit sa propre expérience en actes, en démarches efficaces qui n'aboutissent pas toujours à réaliser des faits jusque là non remarqués, mais révèlent toujours des positions remarquables. Ainsi, outre l'objectivité du laboratoire, deux faits ne doivent jamais être perdus de vue quand il s'agit de définir l'intelligence scientifique: la force d'âme sans laquelle même l'objectivité du laboratoire n'est pas possible, et l'inséparabilité de l'action et de la vision. La personne humaine n'est pas seulement, mais se fait. Et elle n'est pas libre de se faire n'importe comment. Elle est obligée par sa propre conscience d'être fidèle à elle-même. Sans doute l'objectivité du laboratoire s'explique par la curiosité de connaître la nature de l'environnement afin de pouvoir s'en défendre au besoin, s'y adapter, l'utiliser, surtout si, outre les besoins propres, on a des responsabilités sociales. Mais chez le vrai savant, la curiosité intellectuelle suffit à expliquer I'honnêteté parce qu'elle appartient au domaine de l'amour, elle relève de la sympathie qu'a une grande âme pour ce qui l'entoure; et cette sympathie n'est que la première manifestation de la fidélité qu'on a à l'égard de soi-même, de sa propre réalisation. L'objectivité de la caméra et de l'enregistreur suffit à établir des lois physico-chimiques et des équations; elle ne contribue absolument en rien à donner une âme à un savant qui n'en a pas ni, conséquemment, ne contribue en rien de façon automatique au bien de l'homme. Si déjà, d'après Descartes, il y a moins de danger à ne rien chercher qu'à chercher sans méthode, il importe de remarquer que le plus grand malheur de l'humanité moderne a été la foule innombrable des apprentis sorciers qui, étourdiment, ont livré leurs secrets à des crapules. Observant le mauvais usage que les contemporains ont fait de la machine, Bergson regrettait qu'on n'eût pas commencé par donner de la conscience aux gens avant de mettre des machines à leur disposition. La

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réaction des consciences droites devant le drame des musulmans bosniaques est bien plus réaliste: grattez le civilisé, vous trouvez le fauve. La même partialité qui caractérise la définition de l'objectivité chez les esprits fermés à l'humanisme, on la retrouve dans la conception des critères. L'idée de vérité réduite aux lois physico-chimiques et aux équations, n'ayant rien d'humain, force les tenants du scientisme à divaguer en prophètes de l'utopie. C'est qu'avant de pouvoir déterminer un critère de la vérité, il faut s'entendre sur ce qu'on désigne par le terme vérité, lequel peut signifier n'importe quoi. Au sens le plus total pour I'homme et le plus noble, la vérité est ce qui rend l'homme libre; concrètement, la réalisation suprême de l'homme. Un critère sert à juger. Qui peut juger de la réalisation personnelle sinon la personne elle-même et ceux qui, la contemplant, et étant de même niveau, sont capables de sentir et de juger? L'idée de vérité dans ce cas est à la fois invincible et incommunicable. Croire qu'on diminue quelque chose à la valeur de cette expérience en la qualifiant de subjective est aussi pitoyable que d'ignorer que la plus grande noblesse de l'homme consiste à pouvoir être considéré comme sujet. On n'affirmera jamais suffisamment que, toute vérité, quelle qu'elle soit, ne prend sa signification et sa valeur qu'à partir de cette hauteur pour la simple et bonne raison que les hommes ne peuvent, en tant qu'êtres humains, s'accorder au sens plein du terme que dans la communion à ce qui fait leur noblesse de sujets. Afin d'illustrer quelque peu ce point, je prendrai dans I'histoire de la terminologie juridique un exemple significatif. A l'époque de la Réforme, le comportement de l'homme d'affaires qui extorquait était condamné en tant que contraire à la loi divine; chez les modernes, on est plus compréhensif à l'égard de l'extorqueur dans la mesure où son comportement est en accord avec la loi de la nature. C'est qu'au Moyen Age on invoquait la loi de la nature pour condamner l'avidité économique. A partir du XVIIe siècle, la nature n'était plus l'ordre divin, mais les appétits de I'homme. Le passage du métaphysique et du transcendant au physique et au psychologique aboutit à l'individualisme puis au personnalisme des droits naturels(16). C'est ici qu'on saisit peut-être le mieux l'ambiguïté de l'intelligence scientifique parallèle à l'ambiguïté humaine. Aussi longtemps que la conduite est entièrement explicable par ce que les "sciences de l'homme" ont cru pouvoir établir comme données communes, ce que les traités de logique appellent le Nouvel esprit scientifique continue à croire "provisoirement", tout en affirmant que la vérité est relative, qu'il existe des vérités scientifiques parce qu'elles sont communément établies. Dans la mesure, en revanche, où l'expérience de la personne, trouvant ces données insuffisantes ou fausses, s'oblige à la recherche de sa propre vérité - la vérité proprement humaine - l'intelligence se sent libérée

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de tout "critère" autre que la réalisation de sa suprême vocation. Au niveau de la situation, la quête de l'aspiration révèle dans la personne une autre intelligence que celle de la situation, une espèce de dieu qui sommeille tout au long de l'enfance, qui est réveillé par l'expérience et la culture et qui, une fois réveillé, ne cesse de détacher l'être du monde de la situation pour le faire vivre dans un monde entièrement différent, celui même de l'esprit qui, lui, est proprement
index sui et falsi.

L'intelligence religieuse conçoit le noumène en deçà et au-delà des phénomènes, c'est-à-dire en deçà et au-delà des notions d'espace et de temps. Bien plus que l'éternité de l'Etre, cela revient à affirmer que le monde des phénomènes a une signification qui le dépasse. Ce qui implique deux conséquences quelque peu disjointes puisque l'homme d'un côté est privilégié du fait qu'il est seul à pouvoir comprendre cet ordre; de l'autre, il est bien forcé de remarquer qu'il n'est pas maître de cet ordre puisqu'il en fait partie et conséquemment doit le respecter. En d'autres termes, l'intelligence religieuse conçoit la réalisation humaine à partir d'un double devoir: s'efforcer de bien percevoir l'ordre divin du monde et s'y accorder en n'usant des choses que conformément aux lois de ce même ordre enseignées par l'expérience, transmises par l'éducation, reconnues à partir d'une certaine culture. La pourriture des cadres religieux et politiques du Moyen Age, l'extension de la culture grâce à l'imprimerie, les guerres de religion ainsi que les nouvelles voies ouvertes à l'individu et qui lui permirent de prendre conscience de son efficacité, se chargèrent de montrer la facticité de cette intelligence soi-disant religieuse. Son ossature métaphysique n'avait rien de solide parce qu'elle ne répondait en rien au tempérament populaire. Contrairement aux religions de l'Antiquité où les dieux ne servaient qu'à expliquer les événements et les faits sans gêner en rien l'initiative personnelle ni l'évolution des sociétés, la religion vécue par le Moyen Age européen ne pouvait être sécularisée telle quelle. Sa morale qu'on avait déjà accommodée de toutes les façons selon l'opportunité des circonstances, on la garde pour la forme. Sa métaphysique, radicalement exsangue du fait que, dès l'origine, elle n'était pas autochtone mais exotique, importée, imposée et artificiellement entretenue par le politique, on ne manquait pas d'arguments pour montrer sa fragilité. Plutôt que de retracer le fouillis des conceptions métaphysiques en Occident et le triste sort qui leur a été réservé, il importe de dénoncer la prétention de traduire le métaphysique en système. Si l'absolu est possible mais non intelligible, c'est parce que l'absolu est principe d'intelligibilité. L'absolu, c'est ce que la conscience conçoit comme la condition et le sens de sa propre existence sans pour autant être capable de le raconter. Aussi bien au niveau de la pensée qu'au niveau de l'action, l'absolu est une expérience et non un

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apprentissage. Du fait même qu'il transcende la conscience, il transcende tout. Mais il appartient uniquement au domaine de la personne parce que seule la personne a la conscience. Une société est incapable d'admettre effectivement un autre absolu qu'elle-même. Si au XVIIIe siècle ce qui était interdit de droit divin est devenu licite de droit "naturel", c'est qu'on affirmait le droit divin sans aucune expérience du divin. Tout le divin, qu'on rattachait à la Révélation transmise par des Prophètes, avait eu le lamentable destin d'échouer dans des cerveaux scolastiques, c'est-à-dire verbeux. Ce n'était point des anges déchus qui se souvenaient des cieux. C'était des appétits individuels et des intérêts de classe à la recherche d'une légitimation théorique susceptible de leur assurer durée et domination. Mais l'esprit ne pouvant se laisser couler en lettre, la lettre finit par sonner creux et sous le faux ordre divin apparaît toute la laideur et la vulgarité de ce qu'il y a de moins humain dans l'homme: la "nature". Première phase. Heureusement, le mot nature est trop beau pour se laisser réduire à signifier ce qu'il y a de moins humain. Lorsque le droit divin servait de règle morale officielle, la Nature était conçue comme œuvre divine, épiphanie. A ce titre, il était plausible à ceux qui avaient le souci de rationaliser le métaphysique d'aller à la recherche des "harmonies" de la nature pour user et abuser du principe de finalité, prétendre établir la Cause des causes et même la décrire en remontant des effets à la cause. Imaginations aussi laborieuses que partiales et mesquines et qui se laissaient couler en "raisonnements" d'autant plus nombreux qu'ils étaient moins convaincants. Le responsable de ces confusions est manifestement une autre confusion, celle du monothéisme biblique essentiellement anthropomorphique et entaché dès l'origine de deux tares connexes et inguérissables parce que radicalement matérialistes: le particularisme et I'historicisme. L'histoire s'est chargée de montrer amplement que monothéisme ne signifie point monisme. Mais la plupart des humains ne sont pas capables de pensée rigoureuse. De même qu'au temps du polythéisme chaque société avait son panthéon, chaque société, depuis que le monothéisme biblique est devenu une mode réputée progressive, conçoit Dieu à sa façon. Il est bien plus flatteur pour une société que son Dieu soit le Dieu de tout le monde qu'il n'était flatteur pour une société, au temps du polythéisme, d'avoir son panthéon particulier. Et quand ce Dieu se prête à toutes les cuisines pratiquement polythéistes en prêtant sa caution aux conduites les plus infâmes, aux iniquités les plus criantes entre les citoyens et entre les peuples, sa proclamation dogmatique n'est pas seulement flatteuse pour la nation, elle sert à tout couvrir d'une apparence de rationalité. Spinoza entres autres, mais avec bien plus de lucidité et d'honnêteté que d'autres, a eu le mérite immense de mettre fin à cette imposture. Son Deus sive

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Natura, dont la limpidité défie tous les jésuitismes et rend vains tous les ostracismes philosophico-théologiques, n'est que la simple conséquence logique de deux données primordiales: la nécessité d'affirmer l'absolu et l'impossibilité de le définir autrement que par sa Face. Depuis lors et en dépit des supercheries auxquelles on s'est livré pour faire croire à un dualisme transcendanceimmanence, à un Méphistophélès qui s'appelle panthéisme, ceux qui s'intéressent à l'histoire de la pensée ne sont plus forcés d'étouffer dans le dédale des métaphysiques soi-disant fondatrices et des métaphysiques prétentieusement critiques. Sans les forcer en rien à se ranger à un "système" ni à s'astreindre à un lexique qui n'est plus celui de notre temps, la distinction de la Nature naturans et de la Nature naturata suffit à les dégager du fourré des théismes et des déismes, à leur épargner un tas de faux problèmes concernant la création et le temps. Sans nous ranger nous-même aux idées ou au vocabulaire de personne, nous nous contentons d'observer que le terme "nature", selon qu'on l'applique à l'ensemble des choses données ou à l'homme, ne peut avoir la même signification, parce que l'homme n'est pas seulement donnée, mais aspiration; il n'est pas un fait, mais une valeur. Le fait que la pâte humaine soit généralement d'une médiocrité insigne ne peut servir à légitimer aucune conduite médiocre. Déjà au XVIIIe siècle, Montesquieu qualifiait les hommes de bêtes et les princes (les gouvernants) de bêtes déchaînées. Aujourd'hui, c'est encore plus manifeste. Mais cela n'empêchera jamais personne de concevoir avec Spinoza "une nature humaine supérieure à la science et qu'il faut s'efforcer d'acquérir". Tant qu'il y aura des hommes de cette trempe, aucune injustice ne pourra être légitimée au nom des lois "naturelles". Là où la notion de droits naturels peut et doit être invoquée au nom et avec le prestige de la loi morale, c'est quand il s'agit des conditions minimales qu'il incombe à la société d'assurer et à l'individu de respecter afin de permettre à chacun de se développer comme homme. C'est l'exigence au cœur de l'homme de ce que l'arabe appelle magnifiquement le monde supérieur (al-malaou-la 'la) et que l'usage occidental appelle le métaphysique. Cette exigence est la preuve la plus irréfragable de l'absolu en tant qu'il est à la fois originant et référence, c'est-à-dire signification. C'est cela le monisme conséquent qui empêche le divin d'être accaparé et dégradé par des hiérarchies véreuses, rend insensé tout laïcisme se réclamant de référence aussi capricieuses qu'incertaines, et garde les valeurs morales à l'abri des manipulations instincti ves. Cette idée de la connaissance étant à tout point de vue coûteuse, on comprend qu'elle ne soit pas commune. On a attenté à la vie de Spinoza. Hegel a remarqué que la philosophie vient toujours trop tard dans la vie des nations,

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c'est-à-dire que les peuples ne commencent à produire des penseurs que lorsque leur sottise les a condamnée à la ruine. Merleau-Ponty accuse notre temps de ne rien chercher parce que les faux-monnayeurs ont ébranlé la foi dans les valeurs au point que les gens ne croient plus qu'à leurs passions et à ceux qui les
flattent(l7) .

Si, plutôt que de nous attarder au triste spectacle de nos contemporains, nous préférons la compagnie des grands esprits qui étaient suffisamment doués pour nous donner une idée de ce que connaître peut signifier, nous remarquons qu'ils établissent un ensemble d'équations instructives. Pour Goethe, on n'apprend à connaître que ce qu'on aime. Pour Léonard de Vinci, toute grande passion est fille d'une grande connaissance. Pour Pascal, amour et raison signifient la même chose pour autant que "l'affaire du cœur est de penser" selon l'expression de Meng Tsu (Mencius)(l8). Ainsi, il importe de distinguer deux conceptions du rationalisme aux antipodes l'une de l'autre: ceux qui, par incapacité ou ressentiment à l'égard de certaines valeurs, décorent leurs manœuvres du nom d'objectivité et pensent prétexter des réussites techniques réalisées par les sciences de la matière pour nier à l'homme le droit de se considérer comme singulier, ne comprennent rien aux équations susdites. Ceux qui, en revanche, sont réellement capables d' 0bjecti vité, savent, dès l'abord, que la première règle de l'intelligence scientifique n'est pas de réduire à tout prix mais de respecter la complexité des données, quitte à avouer son ignorance au cas où l'analyse reste inévitablement déficiente. Nous ne nous étendrons pas sur les équations hégéliennes plus que suspectes du fait des hantises politiques qui, au XIXe siècle, minaient la pensé européenne et, plus particulièrement, la pensée allemande. L'identification du réel et du rationnel n'a de signification que de droit. Du fait que l'homme produit de la nature est raisonnable, il est permis de conclure de la raison humaine à une raison souveraine. Et du fait que la raison est la valeur suprême, il est permis de conclure derechef au parallélisme de la Raison infinie et du Réel. Quant à la raison humaine, elle pose l'absolu en principe d'intelligibilité et aspire vers lui; mais du fait qu'elle est finie, elle ne peut le traduire adéquatement ou analytiquement en aucune façon. Les deux conceptions radicalement opposées du rationalisme diffèrent également sur la croyance une raison pure. Etant donné que la matière est analysable et que, dans ce domaine, l'analyse peut être intégrale, on est imprudemment passé de l'idée d'objectivité à l'idée d'intelligence séparée. On a oublié que l'objectivité est le résultat d'un effort coûteux contre soi-même, un idéal souvent difficile à réaliser non seulement à cause de la complexité de

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l'objet, mais parce que l'intelligence humaine est constituée de mille composantes, celles que la psychologie s'efforce d'élucider. La conscience étant naturellement synthétique, le rationalisme de bon aloi ne saurait exiger que la conscience soit purement passive devant l'objet; il exige le plus grand détachement possible de ce qui n'est pas l'objet, la plus grande concentration possible sur les données de l'expérience. Ceci au niveau de la matière dont la connaissance n'est qu'un des soucis de I'homme, un souci qui, si noble et si intéressant soit-il, est forcément partiel et secondaire. Le souci premier et fondamental est la propre réalisation de la personne, la conscience souveraine. C'est là que s'opère l'identité du comprendre, du concevoir et de l'aimer, la construction mutuelle du sujet et de l'objet. Un grand mystique arabe disait avoir cherché Dieu durant trente ans. Au bout de ce temps, il s'aperçut que c'est Dieu qui le cherchait. Nous avons entendu Spinoza raconter la genèse de sa vision à partir du pressentiment qu'il avait de la capacité qu'a l'homme de dépasser les données de sa situation, de s'en libérer, de se régénérer au point de faire participer autrui aux avantages de sa nouvelle condition. Mais c'est surtout Plotin qui, longtemps avant et de manière plus expresse, reconnaissait l'intelligence en chaque homme comme une faculté qu'il s'agit de réveiller, d'apprendre à utiliser car, en même temps qu'elle fait partie de nous-mêmes, elle est un être supérieur auquel nous nous élevons par la contemplation parce que l'âme est et devient ce qu'elle
contemple(19).

Le cycle de connaissance peut donc être résumé à partir de la conscience inquiète du "Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé". Il ne s'agit ni d'une rencontre fortuite ni, au départ, de quelque curiosité vulgaire. Comme dans le cas de Spinoza et de ses prédécesseurs, il s'agit d'une insatisfaction radicale et du sentiment invincible d'une issue possible. L' objet n'est ni loin ni dehors. Il est présent dans le souci mais voilé par ce qui encombre l'esprit en fait de préjugés, d'habitudes, de pressions. Au fur et à mesure que l'esprit, à partir de ses expériences, et même au risque de rester vide, condamne définitivement tel ou tel préjugé, renonce à telle ou telle habitude, le soulagement qu'il éprouve suffit déjà à le faire persévérer dans une voie où toute nouvelle acquisition culturelle, toute nouvelle expérience entre dans la composition d'une vision bien plus satisfaisante. Comme dans l'expression du mystique arabe, on ne sait plus si l'on ne fait que céder à l'appel irrésistible de l'Autre ou si c'est la propre passion du sujet qui transfigure l'Autre. La seule certitude qu'on a est qu'on se réalise par sa propre recherche. On s'aperçoit tous les jours davantage qu'on vaut par ce qu'on apprécie. Apprécier signifie qu'on est bien au courant. Apprécier signifie également s'attacher. L'intelligence une fois réveillée sait immédiatement que, pour elle, vivre ne peut avoir qu'un sens: devenir de plus en plus intelligence, persévérer dans l'effort de comprendre.

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Le traumatisme dont, au cours de ce siècle, ont été victimes les générations aujourd'hui actives, et l'atmosphère affolante dans laquelle elles sont maintenues du fait d'une information purement mercantile rendent l'éducation impossible. Conséquemment, la connaissance ainsi entendue, si on en parle, paraît appartenir à un monde aussi étranger au nôtre que les utopies de jadis. Il faut être un Nietzsche pour constater que la passion de la connaissance est la seule chose nécessaire; il faut, comme lui, être de ces natures nobles dont il parle pour s'étonner du train de ce monde insensé qui ne veut pas reconnaître que c'est là la seule chose nécessaire. C'est qu'avant les traumatismes et le mercantilisme du XXe siècle, la décadence était un fait général: "Ce qu'on désire aujourd'hui, c'est le bien-être, une aisance qui satisfait les sens. On marche vers un esclavage spirituel tel qu'on n'en a jamais VU,,(20).

3 - Pédagogie, éducation et apprentissage
Lorsque Descartes veut s'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées(21)et lorsque Alain répète qu'il n'y a de pensée que dans un homme libre(22),ils désignent de façon laconique la seule liberté qui mériterait d'être considérée comme innée et dont le respect aurait dû et devrait toujours être imposé par toutes les législations quelles qu'elles soient. Or, ce qu'on appelle religions(23) sociales ou officielles, ainsi que les législations qui s'en inspirent, loin d'encourager l'individu à utiliser et développer en lui cet élément proprement divin afin de se promouvoir lui-même au niveau de personne, prennent dès l'abord l'individu en suspicion justement parce que les responsables de ces mêmes religions aussi bien que les législateurs à leur commande sont immanquablement d'une étoffe plus que médiocre. Ce qui explique pourquoi les religions que les prophètes ont à l'origine conçues pour être sel et lumière des sociétés se sont toutes, le prophète une fois décédé, régulièrement et immédiatement corrompues aux mains de successeurs bornés et rapaces(24). Pis encore: plutôt que de s'astreindre à l'exégèse scientifique du message prophétique, les soi-disant successeurs des prophètes ont torturé les textes pour leur faire refléter leurs propres idiosyncrasies au point que le commentaire officiel de ces textes n'est plus qu'un tissu d'élucubrations contradictoires. En ce qui concerne particulièrement la liberté humaine, on n'a rien négligé pour interdire à l'homme de penser librement mais on a tout fait pour qu'il se croie pleinement responsable. On tenait tellement à ce que la société ne soit qu'un troupeau facile à mener parce que les bergers étaient prélevés sur une race trop commune. Si l'individu humain est condamné à découvrir en lui-même, un jour ou l'autre, la capacité de penser librement, il est manifeste, par le fait même de la

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vie sociale, que cette liberté est bien mince non seulement parce que, en ellemême, elle est strictement confinée au domaine du penser, mais parce que ce penser lui-même, en milieu social, est conditionné aussi bien en étendue qu'en qualité. Et si, depuis que la radio, le transistor et la télévision offrent à chacun la possibilité de s'enfermer pour s'''informer'', il est difficile de dire que le penser manque de matière, il est également permis de remarquer qu'on peut bien se suicider par indigestion aussi bien que par inanition. Il ne vaut la peine de parler de liberté de penser que dans la mesure où penser est possible à trois niveaux: la culture, la méthode et la vocation. Si le penser signifie le comprendre, le critiquer et le conclure, il est manifeste que tout acte d'intelligence part de l'abstraction et de la mémoire, lesquelles, à leur tour, partent effectivement du langage. Ce n'est pas pour rien que l'intelligence scientifique, quand il s'agit de l'homme, essaie de comprendre au lieu de prétende "expliquer", tandis que le scientisme réductionniste est assez confus pour imaginer avoir épuisé la science de l'homme quand il a parlé d'un pôle physiologique et d'un pôle social. La première fois qu'à l'adolescence, l'individu prend conscience de luimême en tant qu'être autonome, c'est-à-dire responsable de lui-même, il se trouve bien dépourvu au début du bagage indispensable. De l'enfance et du milieu il a des parcelles de savoir et de connaître. Maintenant il est question de se connaître et d'agir. Dans quelle mesure les expériences de l'enfance et les leçons du milieu vous ont-elles préparé à vous prendre vous-même en main? C'est cela l'éducation. On parle de pédagogie ou d'éducation. Les deux termes sont superbes, quelle que soit la médiocrité de ceux qui les emploient ou de la manière dont ils sont compris. Si l'homme ne cesse d'être à la recherche de lui-même et si l'intelligence de soi-même et du monde se révèle si ardue, il ne faut pas s'étonner que Diogène, même dans l'Athènes du IVme siècle, ait été d'un goût si difficile, ni, encore moins, de la rareté des gens qui méritent ce nom magnifique d'éducateur. Le terme grec pédagogie signifie littéralement l'art de mener l'enfant; le terme éducation signifie l'art de tirer I'homme de l'enfant. Mener l'enfant et tirer quel homme? Théoriquement la réponse est simple: mener l'enfant où le mènent les capacités qu'il a mais dont il n'est pas conscient; tirer de lui l'homme qu'il est déjà à son insu. Dans le language de Goethe, il s'agit de devenir ce qu'on est; dans le langage de I'hindouisme, la tâche de chacun est de réaliser l' absolu. Avec Rabelais, la Renaissance veut qu'on fasse de l'enfant un abîme de science. Avec Montaigne, la maturité de l'esprit européen veut qu'on forme son intelligence au bon jugement. Dans son Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, Marou observe que lorsque Cicéron et Varron eurent à traduire le terme paideia, ils dirent humanitas. Plus de deux siècles avant Cicéron et Varron, Stilpon de Mégare

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estimait ne pouvoir rien perdre du fait même que personne ne pouvait lui ravir sa paideia faite de logos et d' épistémé, la culture qui permet le plein exercice du
jugement(25)

.

Notre dessein se limitant ici au rôle de l'éducation et de l'apprentissage dans la formation de l'intelligence scientifique, nous n'insisterons pas sur la manière dont l'enfant est exploité par ses parents aussi bien que par sa communauté ou par I'''éducation nationale" pour faire de lui un simple instrument familial ou social. Puisque les composantes de l'intelligence scientifique reviennent, le tempérament mis à part, à la culture, à l'expérience et à la critique, c'est l'analyse des composantes qui nous révèlera le mieux les méthodes et les finalités pédagogiques. Dès qu'on aborde l'idée de culture, perce le problème du quantitatif. L'horizon du savoir étant infini, que choisir et à quoi s'arrêter? Le critère ici ne peut être que l'équilibre sans lequel aucun exercice du jugement ne peut être fiable. Une initiation dans tous les domaines est nécessaire. On puisera dans chaque discipline, autant que le permet une prudente distribution du temps, de manière que l'enfant puisse, tout en s'astreignant à l'effort qu'il faut pour s'instruire, conserver l'équilibre de son système nerveux. Apparemment, les programmes officiels semblent tenir compte de ces visées essentielles. En fait, la politique, ennemie de la culture parce qu'elle est ennemie de l'individu, trouve continuellement des prétextes et des ruses pour réduire autant que possible la culture au profit de la spécialisation précoce. De la sorte, au lieu d'être à la charge de la communauté, l'individu est par les voies les plus courtes, mis à son service. S'il y avait un espoir quelconque de former une société équilibrée réellement soucieuse de la finalité de la personne comme les utopistes en ont rêvé et comme toutes les âmes nobles en rêvent, on s'appliquerait à concevoir des programmes éducationnels. Cet espoir étant vain, il est manifeste qu'en ce qui concerne une vraie pédagogie de la culture, chaque individu est forcé d'inventer sa propre pédagogie.
Il en va de même sur le plan de l'expérience.

Ce n'est qu'au niveau de la critique qu'une pédagogie de l'intelligence peut être définie sans que ses pratiques et ses résultats dépendent uniquement de l'intelligence d'autrui. Comme la critique signifie en termes propres le discernement, on peut résumer la pédagogie du discernement en cinq règles qui, tout en paraissant contradictoires se corrigent mutuellement, c'est-à-dire se complètent: le mépris de la foule, c'est-à-dire des opinions courantes, l'audace dérivée de la confiance en soi-même, le culte rigoureux de l'observation et de l'analyse, la hardiesse du risque, la sincérité enfin, c'est-à-dire l'attachement ou ce que Gandhi appelait l'adhésion à la vérité.

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L'application de ces règles personnelles permettront à toute intelligence d'aller dans les chemins de sa vocation jusqu'au maximum de ses possibilités, prévenant contre ce que l'éducation sociale peut avoir de partial, suppléant à ce qu'elle a de déficient. Pour illustrer ces propos, je me contenterai de quelques exemples. Le premier concerne ce qu'on appelle des programmes d'enseignement. Nous venons de rappeler que la culture nationale est toujours à la remorque de la politique. Aussi longtemps que l'axe de la politique avait pour pôles les deux grands blocs, le prestige du technologique, et plus particulièrement le nucléaire, dominait toutes les considérations. Ce qui nécessitait des transformations structurelles profondes dans l'économie. Au niveau de l'éducation, tous les prétextes étaient bons pour réduire les humanités à presque rien. Au point que même la langue nationale n'était plus suffisamment maîtrisée. La pensée humaine étant faite de nuances, sacrifier les humanités et dégrader les langues, c'est renoncer à former le goût et rendre la pensée déficiente. On le voit bien aujourd'hui. Mais comme des courants qui se disent philosophiques favorisent cette dégradation par des justifications prétendues rationnelles et "scientifiques", seul l'individu capable d'assumer pratiquement dans sa vie intellectuelle les cinq règles de la critique pourra désormais se faire un autre sort que celui d'appartenir à un troupeau quelconque. Le deuxième exemple se situe au niveau de l'utilisation de l'image. Contrairement aux programmes d'enseignement où l'on peut théoriquement désigner les responsables, avoir quelque audience et espérer quelque réforme, l'image est manipulée par des anonymes, des irresponsables, des entrepreneurs rarement caractérisables par autre chose que par leur avidité. Ne connaissant d'autres ressorts de l'homme que ceux dont leur personnalité est faite, ils les utilisent au maximum afin de vider le spectateur de ce qui peut faire de lui un être supérieur. Là aussi, et heureusement, personne ne prétendra accuser le cinéma ou la télévision le jour où il s'apercevra que, faute de s'être imposé à lui-même une discipline de vie, il a gaspillé le meilleur de son temps à vouloir se "cultiver" par le grand ou le petit écran comme l'appellent doucereusement les journalistes en mal de clichés. Le troisième exemple, je le trouve dans les méthodes d'enseignement. Sans aucune conscience, les livres si austères mais si bien faits qu'on mettait jadis aux mains des étudiants, on les a remplacés par des manuels illustrés en couleurs où rien n'est épargné pour que l'étudiant croie pouvoir apprendre sans peine comme ils disent. Regardez de plus près, vous verrez que ces manuels prétendent dans leur méthodologie être inspirés par le progrès de la psychopédagogie alors qu'en réalité ils n'ont d'autres buts que lucratifs et, si considérations psychologiques il y a, il ne s'agit que de la psychologie de

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laboratoire, celle de I'homme moyen, qui ne peut aboutir, si elle réussit, qu'à faire des copies conformes(26). Si la formation de l'intelligence scientifique dépendait uniquement des méthodes d'enseignement, il y aurait lieu de s'attendre bientôt à ce que le progrès se cantonne dans la production de ces gadgets qu'on nous présente régulièrement pour nous faire admirer l'ingéniosité de l'homme si malin quand il utilise son esprit à manipuler la matière au service de ses instincts, si stupide de ne point se soucier de savoir ce que c'est d'être homme. Mais ceux qui ont assez de personnalité pour s'intéresser d'abord à leur propre signification remarquent bien la carence des méthodes d'éducation auxquelles on les soumet et, une fois diplômés, sont assez doués pour s'imposer à eux-mêmes les disciplines sévères sans lesquelles nul homme ne peut accéder à l'intelligence de lui-même. On nous rebat les oreilles avec l'audiovisuel qui pourtant n'a point amélioré les résultats. C'est qu'il y a loin de l'information à l'enseignement. Pour qu'il y ait enseignement, il faut un pouvoir d'assimilation. Et qui dit pouvoir d'assimilation dit santé du système nerveux. Les conditions dans lesquelles vit l'enfant aujourd'hui, non seulement ne favorisent en rien l'équilibre nerveux, mais le détraquent. Les trucs, quels qu'ils soient, ne contribuent qu'à pallier certaines déficiences; ils ne recréent pas un milieu favorable.
Et ce au point de départ. Le parcours est pire.

En 1970, dans les émissions radiophoniques de France Culture, les auditeurs ont pu entendre un jour quatre professeurs assistants de Nanterre soutenir que les règles de grammaire ne sont que des conventions héritées du temps où c'était la bourgeoisie qui faisait autorité dans tous les domaines. La conséquence, vous la devinez. Elle est tellement facile à deviner qu'en 1987, une revue universitaire francophone publiait un article dans lequel l'auteur critiquait l'enseignement systématique de la grammaire en tant que science de la langue et s'exténuait à prôner une seule méthode rentable: la conversation! Au temps où le terme culture avait une signification, les Romains disaient de l'enfant qu'on confiait au pédagogue aller "sub ferula". Aucune valeur humaine n'était concevable sans discipline. Depuis que la modernité, à la fin du XVIIIe siècle, a tourné court pour s'enliser simultanément ou successivement dans ce qu'on peut appeler le fétichisme scientiste, les illusions libertaires, le chaos social, les psychoses guerrières, les rapacités colonisatrices, les désespoirs de l'art pour l'art, les folies nucléaires et les trucages informatiques, l'homme n'est plus rien, seules comptent les valeurs du marché pour lesquelles aucune éducation n'est nécessaire et contre lesquelles toute éducation est impuissante. Le niveau des rapports sociaux est devenu tellement bas que ne peuvent s'en

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accommoder, selon le mot de Chamfort, que le malhonnête homme et le sot du fait qu'ils en comprennent la langue et le ton. Ceux qui ont suffisamment d'étoffe pour faire d'eux-mêmes l'honnête homme et l'homme d'esprit, obligés d'apprendre cette langue, dédaignant souvent de l'apprendre, préfèrent rester en marge(27).Platon avait déjà observé que l'éducation ne donne pas des yeux à l'âme. Son rôle est d'apprendre à l'âme à tourner ses regards vers ce qui mérite d'être connu(28).Aujourd'hui que ce qui est réputé mériter d'être connu se réduit pratiquement à l' american way of life, ceux dont l'âme a encore des yeux sont bien forcés d'apprendre par eux-mêmes à tourner leurs regards vers ce qui mérite d'être connu mais que les autres ne voient guère.

4 - Culture, civilisation et philosophie
L'intelligence scientifique supposée devenue adulte cherche à guider l'homme dans les jugements qu'elle porte sur les autres hommes, sur les choses et les valeurs. Si les débats concernant la culture et la civilisation ne sauraient être innocents, c'est à cause de leur charge affective. L'être humain est si misérable, esclave de sa situation, que la philosophie n'a jamais osé attendre de lui plus que la tolérance d'autrui. Ceux qui, inspirés par certaines religions, ont osé lui demander davantage, n'ont jamais été pris au sérieux. La chose est aisée à comprendre lorsqu'on voit combien a été tardive et pénible l'émergence de l'individu, la possibilité pour lui de penser et de critiquer le social, de concevoir l'humain universel, de vouloir se considérer citoyen du monde. Phénomène absolument ahurissant: cette lucidité est demeurée ponctuelle, le fait de quelques grands esprits tellement rares qu'on continue à les citer comme des types merveilleux aussi admirables qu'exceptionnels. L'individu libre de penser continue à n'user de cette capacité que pour subvenir à ses petits besoins dans le cadre du groupe où il est né. Non seulement il est comme le chien de Mr Bergeret qui ne regarde jamais le ciel parce qu'il n'y trouve rien de comestible; il baisse la tête et colle à son groupe comme font les moutons en temps de canicule, longtemps chiffre anonyme dans la tribu, il reste irrémédiablement nationaliste, raciste, partisan. La théorie de I'homme-plante ne cesse d'être confirmée par les faits. Ainsi est justifiée la distinction essentielle de la culture sociale et de la culture personnelle. Dans la mesure où chaque société a sa vision et ses pratiques, il n'y a pas lieu de distinguer culture et civilisation, parce que les détails pratiques de la vie quotidienne ne sont pas séparables de l'ensemble des légendes, des croyances et des représentations théoriques. Mais rien n'empêche un individu de s'ouvrir à d'autres cultures au point d'atteindre le niveau du

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humani nihil a me alienum puto, pourvu qu'il soit doué. La plupart ne le sont point parce que la géographie est la mère des ethnies. Mille ans d'hellénisme et cinq siècles d'arabisme n'ont pu changer grand chose au cloisonnement ni au découpage du Proche et du Moyen-Orient, pas plus que la civilisation occidentale comme on dit n'a réussi en quoi que ce soit à faire prédominer une culture quelconque. L'hybridation qui a abouti aux Etats-Unis d'Amérique révèle, par contre, un phénomène nouveau: une culture bâtarde où l'éducation est stérilisée par le principe du help yourself, où l'humanisme est noyé dans le mercantilisme et l'arrogance. Pour la première fois dans I'histoire, la civilisation cesse d'être un rayonnement de la culture pour devenir la mort de la culture. Ce qui explique les réactions violentes qu'on voit heureusement naître dans le but d'endiguer la marée montante de l'anti-humanisme. Mais comme les réactions des cultures nationales proviennent à leurs débuts des couches les moins contaminées, les moins cosmopolites, elles sont malheureusement plutôt négatives parce que viscérales. L'américanisme remplira les magasins de marchandises et de gadgets et menacera de tuer dans toutes les jeunesses du monde les vertus de la race. Il n'a rien pour nourrir l'esprit et donner un sens à la vie. C'est aujourd'hui la vraie menace mondiale. Quels sont les peuples qui seront capables de s'en préserver et quel espoir reste-t-il encore de vraie culture humaine? Nous nous contenterons ici de rappeler les données que l'individu aura toujours la possibilité d'entretenir pour réaliser en lui-même l'infini humain, en jouir et, dans la mesure où cela demeurera possible, le faire rayonner dans l'immense océan de la déshumanisation galopante. De peur que cette constatation ne prête à malentendu, nous prévenons immédiatement que notre but est de voir l'intelligence scientifique à l'œuvre et non de soutenir une philosophie quelconque de l'histoire. On pardonne aux prédicateurs soi-disant religieux de brailler dans les haut-parleurs qu'à tel moment de I'Histoire la Vérité s'est révélée aux ancêtres dont ils sont les héritiers et qu'ils en sont aujourd'hui les hérauts. On leur pardonne parce qu'ils remplissent une fonction payée ou parce qu'ils sont incapables d'autres horizons. Mais il n'est pas nécessaire d'être grand clerc pour savoir que I'humanité, à chaque moment de I'histoire, est tout ce qu'elle peut être, ni bonne ni mauvaise, ni meilleure ni pire. Comparer différents moments de l'histoire pour remarquer un "progrès" en ceci ou en cela, c'est opter pour des critères que chacun est libre d'adopter mais qui n'ont d'autre appui que la foi qu'on veut bien leur prêter. Là où la réflexion peut avoir un sens, c'est dans deux cas: regardant où en est la race humaine, on se permet d'exprimer certains espoirs ou certaines craintes concernant un avenir qui ne saurait être trop éloigné; ou bien, regardant le passé de la race humaine, on cherche à y déceler des constantes. Comparer la

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vie d'une tribu amazonienne avec le style de vie d'un citadin japonais ne permet aucun jugement de valeur qui soit universellement valable. Accuser les sciences et les arts de certains maux humains est aussi vain et aussi inutile que d'avoir la nostalgie de telle ou telle époque. Le "miracle grec" devant lequel d'aucuns ne cessent de s'ébahir, d'autres le classent comme le commencement d'une décadence de l' esprit(29).La constatation si banale qui voit dans les Grecs les héritiers de l'Asie inspire au raciste allemand ou européen une indignation qui lui fait trouver mille arguments négateurs. Rica voyageant aux Etats-Unis d'Amérique écrit à Uzbek son admiration pour ce peuple "Bâtisseur". Uzbek rétorque: un peuple "bâtisseur" qui n'a même pas le minimum de conscience nécessaire pour ne point se jeter dans l'enfer atomique. A toutes les époques et dans toutes les grandes nations, selon que vous vous concentrez sur les injustices, les meurtres et les massacres ou, au contraire, vous vous plaisez dans la compagnie des grandes âmes, vous serez écœuré par la médiocrité et la vulgarité de ce méchant animal dont parlait Molière, ou vous serez ravi par la noblesse de cet être qui, loin de se noyer dans sa chair mortelle, vous révèle par chacun de ses gestes la dimension infinie qui est en vous. A toutes les époques et dans tous les milieux, l'individu est porté à se laisser mener par la médiocrité commune; ce qui ne l'empêche en rien d'aller, s'il le veut, à contre-courant. Le privilège de l'intelligence proprement humaine a toujours consisté à interdire à l'individu de se laisser aller, à le retenir sur la pente de la routine et de l'imitation, à l'obliger de s'inventer une culture susceptible de lui donner un sens. Cette vocation de l'être humain à devoir se donner un sens quel que soit le niveau de son environnement social constitue à proprement parler ce que la psychologie appelle la personnalité. Si la science humaine pouvait jamais être suffisamment étendue pour faire l'unité des esprits sur les questions les plus graves concernant le sens et la conduite de la vie, la personnalité se réduirait à quelques traits caractéristiques mais secondaires. Du fait que cette science est condamnée à demeurer éternellement courte et parcellaire, c'est à l'intérieur de chaque conscience que l'intelligence a le rôle essentiel de la recherche et de la décision qui donnent à la vie son sens. Mais comme la conscience n'est à même de s'assumer qu'assez tard, nous avons vu les sociétés s'appliquer à la munir de cadres de pensée qui se réclament de système de philosophie et de théologie déterminés. Comme l'intelligence est la chose du monde la moins bien partagée, l'apprentissage social reste chez la plupart le seul capital de l'intelligence. Cela est manifeste non seulement dans les religions sociales ou les pays à régime plus ou moins dictatorial, mais dans le cloisonnement traditionnel des partis et des écoles. Au point que les historiens de la philosophie, dans la mesure où, pour une raison ou pour une

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autre, ne compressent pas tel ou tel penseur, n'ont aucune peine à prétendre comprendre en retrouvant chez lui des prises de position susceptibles d'être rattachées à telle ou telle filière, comme Wolfson a cru pouvoir faire dans sa minable Philosophy of Spinoza. Chez les grands penseurs, les réminiscences n'ont de signification que par rapport à l'ensemble, et cet ensemble exprime une expérience radicalement originale. Si, au niveau du simple savoir, on a cru nécessaire de pousser l'homme à l'audace, c'est parce qu'on n'a jamais cru bon de le faire au niveau du penser. Penser, c'est se créer soi-même. Ceux qui ont pu penser vous invitent à penser. Mais combien sont-ils? Ainsi, dans la formation de l'intelligence, le rôle de la culture et de la civilisation n'est que pédagogie. Si, comme le voulait Montaigne, la philosophie c'est la pensée gouvernant la conduite, elle n'est pas, comme chez la plupart, une matière d'enseignement, elle est l'intelligence quotidiennement à l'œuvre. Et quelle œuvre! Le comprendre qui réalise le divin. L'impression de fouillis qu'on a quand on aborde les concepts de culture et de civilisation révèle que l'être humain, comme la grenouille de la fable, aime enfler son idée de lui-même, comme il préfère se mentir à lui-même plutôt que de rendre hommage aux valeurs dont il est incapable. Assez intelligent pour ruser et tricher, il ne l'est pas généralement pour se déterminer à réaliser ses plus grandes dimensions. Deux genres d'intelligence qui n'ont rien de commun. Deux ordres. Lorsque Descartes prône la méthode comme condition de la recherche sérieuse, il est dans la ligne de ceux qui ont toujours rêvé de faire de la philosophie une science. Socrate a compris la valeur du Connais-toi toi-même et en a fait l'usage à la fois le plus équilibré et le plus héroïque. Mais ceux qui, depuis lors, se sont fait illusion dans leur entêtement à construire des systèmes ont méconnu un fait aussi essentiel que simple: faire la science d'un objet, c'est le réduire à un squelette parfaitement charpenté et solide certes, mais à un squelette, c'est-à-dire à quelque chose de non-vivant. L'intelligence supérieure du Connais-toi toi-même telle qu'elle s'est révélée dans Socrate s'est heurtée à l'intelligence terre-à- terre de ses amis aussi bien qu'à l'intelligence malfaisante de ses détracteurs. A son sujet, on peut répéter le jugement de Valéry à propos de Jésus: s'il n'était pas mort de cette façon, il n'aurait pas eu cette envergure. Qu'il s'agisse de l'attachement des disciples ou de la malveillance des juges, la logique de l'intérêt relève d'un monde et d'une visée sans commune mesure avec ceux du héros. Aux juifs incapables d'universalisme, à Nicodème incapable de comprendre comment l'homme peut se régénérer, Jésus oppose un Royaume dont ne font partie que ceux qui renaissent d'en haut.