Les Grecs et la vieillesse

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Comment les Grecs vivaient-ils leur troisième âge à l'époque que nous considérons comme la plus prestigieuse de leur civilisation, c'est-à -dire du VIIIe siècle au IVe siècle, avant notre ère ? L'auteur tente de répondre à cette question gràce à des sources essentiellement littéraires qui amènent le lecteur à fréquenter les plus grands esprits de l'Antiquité grecque, d'Homère à Épicure, en passant par Sophocle, Euripide, Platon, Aristote et les autres.
Publié le : samedi 15 mars 2003
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EAN13 : 9782296316973
Nombre de pages : 242
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LES GRECS ET LA VIEILLESSE d'Homère à Epicure

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou. . . polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

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ANDREE CATRYSSE

LES GRECS ET LA VIEILLESSE
D'HOMÈRE À EPICURE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4118-5

Préambule
I. De la longévité des Grecs anciens

Le XXe siècle revendique, parmi ses exploits, celui d'avoir augmenté, dans des proportions considérables, la longévité moyenne tant des femmes que des hommes. Et c'est tout à fait exact, s'il s'agit de longévité moyenne ou, comme on dit maintenant, d'espérance de vie à la naissance. Celle-ci n'a cessé de grimper1 grâce à la diminution spectaculaire de la mortalité infantile et aux remèdes et palliatifs dont nous disposons aujourd'hui pour prolonger la vie et retarder la mort des adultes. Mais est-ce à dire que les hommes n'ont jamais vécu aussi vieux qu'aujourd'hui? Beaucoup de gens en sont convaincus. Nous pensons plutôt que jamais un aussi grand nombre d'hommes et de femmes n'ont vécu aussi longtemps. Depuis la révolution néolithique2, il a toujours dû y avoir des "vieux". Rares, peut-être, mais plus ou moins rares, selon les siècles, selon les climats, selon les civilisations. La démographie historique3 et la paléodémographie4 s'intéressent bien à la Grèce ancienne mais elles ont dû, jusqu'ici, renoncer à établir la durée moyenne de vie de ses habitants, faute de disposer d'échantillons suffisants et de solides hypothèses démographiques5. Rien ne nous permet donc d'évaluer la proportion de vieillards que comptaient les populations grecques pendant la période que nous étudions. Mais, quelle qu'ait 7

été la durée moyenne de vie, nous avons de bonnes raisons pour penser que ces populations ne manquaient pas d'hommes de soixante ans et plus. En effet tant les Athéniens que les Spartiates avaient des obligations militaires jusqu'à 60 ans6.A cet âge, les Athéniens étaient encore astreints à servir la citéEtat pendant un an en qualité d'arbitres publics'. Rien d'ailleurs ne les obligeait, même âgés, à se retirer de la politique, s'ils conservaient la faveur du peuple. Périclès a soixante-cinq ans quand il prononce la fameuse oraison funèbre du livre II de Thucydide en l'honneur des premiers morts de la guerre du Péloponnèse. Parlant de l'empire athénien et de la part qu'y ont prise les générations successives, il dit:
Pour ce qui est venu en plus, c'est à nous personnellement, la génération encore en pleine maturité, qu'en revient le développement (Thucydide II, 36).

Manifestement, "vieillard" .

Périclès ne se considère pas comme un

Les Spartiates8, eux, avaient enfin le droit, à soixante ans, d'aspirer à participer au gouvernement de l'Etat, c'est-à-dire à faire partie de la Gérousia ou Sénat, formé de 28 vieillards de plus de 60 ans, élus à vie par l'assemblée des Egaux pour leur mérite. Enfin, soixante ans ne sonnent pas irrémédiablement I'heure de la retraite pour tous les militaires. Nous lisons dans Plutarque, Vie d' Eumène9, que les troupes de ce dernier, avant la bataille, l'exhortaient à être confiant, car ses adversaires reculeraient quand ils sauraient qu'ils avaient devant eux les plus anciens de l'équipe de Philippe et d'Alexandre, des guerriers professionnels, invaincus et jusqu'ici infaillibles:
beaucoup avaient soixante-dix ans et aucun n'avait moins de soixante ans. C'est pourquoi, en chargeant contre les troupes 8

d'Antigone, ils criaient: "Vous péchez contre vos pères, mauvaises têtes! 10.

D'autre part, quelques observations tirées du Corpus hippocratique prouvent qu'il y avait à l'époque classique suffisamment de vieillards pour que la médecine savante s'intéressât à eux. Elle observe que les personnes âgées ne sont pas nécessairement fragiles et, au contraire, résistent mieux que les jeunes dans de nombreux cas.
Les vieillards supportent plus aisément le jeûne (Aphorismes, I, 13). Pour la même raison les fièvres ne sont pas aussi aiguës chez les vieillards, car le corps est froid (Ibidem). Les personnes faites à supporter des travaux journaliers les tolèrent, quoique faibles ou âgées, mieux que des gens forts et jeunes qui n'y sont pas faits (Aphorismes, II, 49). (L'arthrite avec fièvre) attaque plus volontiers les jeunes que les vieux (Des affections, 30). Il faut redouter, jusqu'à ce que les 60 ans soient de beaucoup dépassés, des maladies comme les favus, les cancers cachés et souterrains, les herpès... Chez les vieillards, on ne voit aucune tumeur de ce genre, mais ils sont affectés de cancers cachés et superficiels qui ne finissent qu'avec leur vie (Pro"heticoll, II, Il).

Enfin, nous trouvons chez Diogène Laërcell des infonnations qui, pour être sans valeur aux yeux du démographe statisticien12, 'en donnent pas moins une idée de la longévité qu'ont n atteinte effectivement certains Grecs appartenant à une catégorie particulière, celle des philosophes. Diogène nous fournit des renseignements sur la vie et l'oeuvre de quatre-vingt-deux philosophes, de Thalès à Epicure. Quand il le peut, il nous indique l'âge auquel ils sont morts. C'est le cas pour trente-quatre philosophes. Quand on fait la moyenne des âges de leur décès, on obtient 79 ans et quelques mois. Pour vingt-cinq des philosophes restants, il emploie les formules: mourut déjà très âgé, bien avancé en âge, ou à l'extrême vieillesse. Parmi les trente-quatre qui nous ont servi à établir la moyenne, un seul 9

était mort à 53 ans, quelques-uns étaient sexagénaires. Pour arriver à notre moyenne de près de 80 ans, il a fallu quelques nonagénaires et un ou deux centenaires: nous les avons trouvés. Et si à ces philosophes, nous ajoutons les poètes Sophocle et Philémon, morts l'un nonagénaire et l'autre quasi centenaire, et l'écrivain Isocrate, qui commença son Discours Panathénaique étant âgé de 94 ans pour le finir quatre ans plus tard, après une intenuption de trois ans due à la maladie 13, on conviendra qu'en ces temps lointains, le métier de penseur ou d'écrivain conservait déjà mieux son homme que celui de tailleur de pierres, de pêcheur d'éponges ou de mercenaire. On ne manquera pas non plus de noter que ce métier trahit l' appartenance à une classe sociale privilégiée, à qui les lourds travaux physiques et les mauvais traitements étaient épargnés, qui ne souffrait ni du froid ni de la faim et qui mettait au premier rang des biens la santé tant physique que morale. Les écrivains étant pour nous la source principale de notre connaissance de la vieillesse chez les Anciens, on se réjouira que soient nombreux ceux qui ont été en état de nous en parler, non par supputation ou par ouï-dire, mais par expérience personnelle. On s'étonnera peut-être que nous n'utilisions pas les données fournies par les inscriptions funéraires mentionnant l'âge du défunt14.Contrairement à ce que croit le profane, elles n'ont pas plus d'utilité, pour évaluer la durée moyenne de vie, que les renseignements livrés par Diogène Laërce et les autres historiens ou biographes15sur la date de décès des personnages célèbres de l'Antiquité. Sans entrer dans le détail de la discussion dont fait l'objet la monographie de B.E. Richardson16 dans le livre de Grmek, nous prenons en compte le verdict des démographes qui proscrivent "comme illusoire toute détermination de la mortalité d'après les inscriptions funéraires"l? Nous signalons cependant que le corpus de 2022 épitaphes, sur lequel a travaillé Mme Richardson, atteste des âges de décès allant jusqu'à 110ans18et que deux femmes19,illustres inconnues, se trouvent panni les centenaires. 10

II. Des sources que nous utiliserons
Eliminées les sources épigraphiques (épitaphes) et ostéoarchéologiques, les sources dont nous disposons sont l'iconographie et les textes. L'iconographie: si, de la peinture grecque, il ne subsiste rien, en revanche nous disposons de milliers de vases peints où les représentations figurées de "vieillards" ne font pas défaut; à quoi l'on peut ajouter un petit nombre de sculptures, en général, des bustes de personnages illustres. Ces sources iconographiques ont été répertoriées, décrites et étudiées par Betty Richardson dans l'ouvrage que nous venons de citer. C'est la littérature grecque qu'ici nous nous proposons d'interroger. Et il convient avant tout de préciser ce qu'on entend par littérature grecque, qui n'est pas analogue à ce que nous entendons quand nous parlons de la littérature d'une langue moderne. Par littérature grecque, on entend tous les textes écrits en grec ancien qui sont parvenus jusqu'à nous, quels que soient leur contenu et leur forme, qu'il s'agisse de littérature proprement dite, avec tous ses genres20et sous-genres, ou de savoir scientifique ou technique. Il faut insister: tout ce qui est parvenu jusqu'à nous. A en juger par le nombre de volumes qui représentent cette littérature sur les rayons d'une bibliothèque moderne, c'est beaucoup2\ Pourtant ce n'est qu'une toute petite partie des oeuvres qui auraient pu la représenter. Cela, nous le savons grâce aux écrits qui ont survécu et qui nous ont transmis des centaines de noms d'auteurs et des centaines de titres d'oeuvres qui n'ont jamais été retrouvées22. Nous ne possédons en fait qu'une "sélection" de ce qui Il

s'est écrit en grec ancien depuis Homère jusqu'aux érudits byzantins. Qu'entendons-nous par sélection? Deux choses différentes. D'une part, la sélection fortuite, accidentelle. Donnons-en deux exemples. Celui de l'incendie qui consuma, en 47 av. J-C, la Bibliothèque d'Alexandrie; cette bibliothèque, fondée par le premier Lagide, Ptolémée Sôter, alla jusqu'à compter 700.000 volumes; en outre, elle détenait l'unique exemplaire existant de certains ouvrages qui trouvèrent là I'occasion de disparaître à jamais. Treize siècles plus tard, la prise et le pillage de Constantinople par les croisés de la quatrième croisade (1204) causèrent la perte de nombreux manuscrits précieusement conservés par les érudits byzantins23.Entre ces deux accidents ponctuels, et pendant près de trois siècles (du VIIc au IXC),l'empire byzantin fut le théâtre de désordres intérieurs suscités par la "querelle des images" ou iconoclasme: les iconoclastes détruisirent par le feu un grand nombre de monastères et les livres "impies", entendez païens, qu'ils abritaienf4. D'autre part, il y eut avec le temps des sélections nécessaires. Quand le livre, pour toutes sortes de raisons, abandonna la forme du rouleau25pour prendre celle, plus commode, du codex, c'est-à-dire la forme du livre tel que nous le connaissons encore, tout ce qui ne participa pas à cette transformation se perdit peu à peu. Il en aurait fallu des copistes pour copier à la fois la production contemporaine et recopier l'énorme héritage ! Nous devons croire que des critères intervenaient qui décidaient du passage de tel ou tel rouleau au codex. Il est vraisemblable que l'on a conservé de préférence les textes qui étaient utiles dans le milieu scolaire de haut niveau, instructifs et formateurs d'une élite intellectuelle conforme à l'idéal de l'époque. Victimes toutes désignées de la sélection ont dû être, de bonne heure, les textes dangereux, pouvant fournir des armes contre l'idéologie dominante: l'Empire romain d'Orient, de langue grecque, et l'Empire byzantin qui prit sa suite étaient fortement christianisés. D'où la disparition des ouvrages de 12

nombreux philosophes, comme les présocratiques et les atomistes, Démocrite, Leucippe et Epicure. Mais disparition aussi de textes littéraires qui semblaient présenter moins d'intérêt pédagogique, exigeaient beaucoup de commentaires érudits et étaient écrits dans une langue difficile, éloignée de la koinè byzantine26qui était principalement en usage chez les Byzantins cultivés27.Ainsi s'explique peut-être la disparition de la plus grande partie de la poésie lyrique de l'époque archaïque, écrite dans des dialectes grecs28qui avaient été supplantés, dès l' époque classique29,par la langue d'Athènes -le dialecte ionien-attique -, origine des "langues communes" ultérieures. Un phénomène analogue au passage du volume au codex intervint au IXe siècle à Byzance, qui devait encore réduire les sélections déjà opérées. Les copistes passèrent de l'écriture onciale, lettres capitales bien séparées, à l'écriture cursive plus fluide, minuscules souvent liées. Ce fut une nouvelle occasion d'abandonner bon nombre d'oeuvres pour ne recopier en cursive que les seuls ouvrages qui semblaient dignes d'être conservés. A cette époque, heureusement, un mouvement inspiré par le patriarche Photius, auquel les Byzantins donnèrent le nom de "deuxième hellénisme" et que nos historiens comparent à une première Renaissance, arriva à point pour limiter les dégâts. Sans cela, il est probable qu'une grande partie de la littérature grecque antique conservée jusqu'alors n'aurait pas survécu au changement d'écriture3o. La documentation dont dispose le chercheur est donc lacunaire, comme toutes celles qui touchent des époques très éloignées de la nôtre. Et même terriblement lacunaire. Elle interdit toute prétention à l'exhaustivité, laisse beaucoup de points dans l'ombre et beaucoup de questions sans réponse. Nous ne savons rien, ou très peu, sur la grande majorité des cités-Etats qui constituaient I'Hellade. Presque toutes nos informations concernent Athènes. Heureusement pour nous, Athènes s'intéressait parfois à d'autres qu'à elle-même et nous 13

a livré de précieux renseignements. Un exemple: sans les oeuvres des Athéniens Thucydide, Xénophon, Platon, nous saurions peu de chose de Sparte, cette cité si différente des autres, qui mettait son point d'honneur à ne pas parler d'elle mais à en faire beaucoup parler. Il est dommage que les monographies consacrées par les Anciens eux-mêmes à la vieillesse31aient péri dans le naufrage que nous venons d'évoquer. Savoir qu'ils sont trois à avoir écrit sur la question est déjà intéressant. Trois philosophes: Théophraste, le successeur d'Aristote à la tête du Lycée, le stoïcien Ariston de Chios, élève de Zénon de Kition, le fondateur du Portique, et un homme d'Etat athénien, disciple de Théophraste, Démétrios de Phalère, le fondateur de la bibliothèque d'Alexandrie. Si nous ne disposons pas de ces ouvrages, le sujet en est toutefois trop inhérent à la condition humaine pour ne pas affleurer dans beaucoup de contextes, et ne pas avoir été traité, occasionnellement et partiellement, dans des ouvrages qui à première vue lui sont étrangers. Pour tenter d'appréhender comment les Grecs anciens considéraient le dernier âge de la vie et comment ils le vivaient, nous avons donc la ressource d'interroger tous les textes écrits en grec ancien qui nous sont parvenus et, en particulier, ce qui survit de l'abondante littérature dramatique de l'âge classique à Athènes: les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide ainsi que les comédies d'Aristophane et de Ménandre. Certes ce sont là des oeuvres de fiction, qui ne se veulent pas copie conforme du réel. Mais qui, de nos jours, n'a pas recours aux grandes oeuvres de la littérature stricto sensu pour saisir l'esprit d'une époque, comprendre la vision du monde qu'elles sous-tendent ou expriment, éclairer et donner vie aux sociétés du passé et à nos frères, nos semblables, qui les constituaient? Nous procéderons chronologiquement, en partant des dé14

buts de la littérature, c'est-à-dire d'Homère, puisque l' Iliade et l'Odyssée sont nos plus anciens témoignages en langue grecque. Les fameuses tablettes en linéaire B, écrites dans ce qu'on est convenu d'appeler le grec mycénien, une fonne archaïque du grec, et qui remontent au XIIIe siècle av. J_C32, ont des texs tes administratifs, de déchiffrement incertain, n'offrant pas d'intérêt pour notre étude. Notre enquête s'étendra ensuite à l'époque archaïque, puis à l'âge classique. Ayant pour objectif d'établir un contact, le plus direct possible, entre des lecteurs d'aujourd'hui et la pensée des Anciens, souvent mal ou peu connue, voire ignorée des générations nouvelles, la présente étude, plutôt que de recourir à la paraphrase, fait une large place aux citations textuelles, en version française. Ces versions sont pour la plupart empruntées à des éditions bilingues de référence, en particulier aux éditions de la Collection des Universités de France (CUF). Nous ne les avons modifiées que rarement, sans altérer leur sens, à la seule fin de les rapprocher de la littéralité parfois souhaitable. Quand il y avait désaccord, nous l'avons signalé en note. En revanche, les citations d'Aristophane sont empruntées à la traduction de Pascal Thiercy, Aristophane, Pléiade, Gallimard 1997, qui a su faire passer un maximum de drôlerie tout en restant fidèle au texte, et celles de Ménandre, à la traduction d'Alain Blanchard, très réussie elle aussi: Ménandre, Théâtre, le Livre de poche classique, 2000. Par principe, nous limitons notre bibliographie aux ouvrages mentionnés en note, à la fin de chaque chapitre. Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur la vieillesse après Epicure, nous nous bornons à citer l'ouvrage de Georges Minois, Histoire de la vieillesse en Occident de l'Antiquité à la Renaissance, Fayard, 1987. Un dernier mot pour remercier Dolorès et Didier Pralon, Professeurs à l'Université d'Aix-Marseille, de nous avoir fait 15

l'amitié de relire notre manuscrit et d'y avoir relevé quelques omissions et inexactitudes. Nous nous sommes empressée de prendre en compte leurs judicieuses remarques et suggestions.

Notes.
1

Aux dernièresnouvelles,l'augmentationde l'espérancede vie marquele

pas. Voir Le Monde du 21-2-2001 : "A moins d'agir sur les processus de vieillissement eux-mêmes, on ne peut espérer voir augmenter la longévité au XXIe siècle, comme cela a été le cas au cours du XXe siècle dans les pays développés", Aline Désesquelles, Institut des études démographiques, Paris. 2 Voir Claude Masset, Population et sociétés, dans Bulletin mensuel de l'Institut national d'Etudes démographiques, juin 2002. 3 Science récente ayant pour objet la population du passé et ne disposant qu'exceptionnellement de matériaux statistiques fiables et bien élaborés. Voir Encyclopaedia Universalis, J. Dupâquier, s.v. Démographie historique. 4 Science née au xxe siècle qui étudie les populations sans documents écri ts et est réduite à travailler sur les ossements et vestiges humains. 5 Selon Mirko Grmek, "à l'état actuel de nos connaissances, les matériaux ostéo-archéologiques disponibles ne petmettent qu'une estimation globale très approximative de l'espérance de vie à la naissance dans le monde grec classique... A notre avis, les populations grecques vivantes de cette époque doivent être situées entre le niveau 15 et le niveau 20 des tables-types de mortalité établies par les experts des Nations Unies. L'espérance de vie y oscillait donc entre 27 et 30 ans. Ce dernier chiffre fut très probablement atteint et même dépassé vers 600-500 avoJ-C, période de plus grand bienêtre sanitaire de l'ancienne société grecque", Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale, Payot, 1983, p.158. Signalons, à titre de comparaison, que l'espérance de vie à la naissance pouvait être, dans l'Europe du XVIIIe siècle, de l'ordre de 28 à 30 ans (Alain Girard, Encyclop(J£diaUniversalis, s. v. Démographie). Ceux que ces questions intéressent liront avec profit le chapitre III du livre très savant de M. Grrnek précité où se trouvent mentionnées beaucoup d'études spécialisées. 6 Les Athéniens devaient le service militaire de 18 à 20 ans. Chaque classe d'âge pouvait ensuite être convoquée, en totalité ou en partie, à l'initiative 16

des stratèges. Seules les dix dernières classes, constituées d'hommes de 50 à 60 ans, ne pouvaient être appelées que pour la défense du territoire national et ne participaient pas aux campagnes hors de l'Attique.

Ils intervenaient dans toutes les actions privées (dikai), c'est-à-dire celles où l'intérêt commun n'est pas en jeu et où l'accusateur est toujours un particulier. 8 Pour le citoyen spartiate, seule est possible la carrière des aImes. C'est un soldat professionnel. Jusqu'à 30 ans, marié ou non, il couche à la caserne. Après 30 ans, quand il n'est pas en can1pagne, il peut avoir une vie de famille mais il s'entraîne tous les jours et prend tous les soirs son repas au mess de son unité. 9 Eumène de Cardie, un des lieutenants d'Alexandre; lors du premier partage de l'empire fondé par ce dernier (mort en 323 avoJ-C), il reçoit la satrapie de Cappadoce et de Paphlagonie; dans les deux premières guerres des diadoques, il s'oppose à Antigone; traqué par Antigone de l'Asie mineure à la Mésopotamie, il est livré par ses soldats, condamné et exécuté en 316 avoJ-C. Plutarque lui a consacré une de ses Vies Parallèles. 10 Plutarque, Vie d'Eulnène, XVI, 7. Il Historien érudit du Ille siècle de notre ère, auteur de Vies et doctrines des
philosophes illustres, un ouvrage sans lequel notre connaissance de la philosophie grecque, torrent de pensée d'une force et d'une richesse extraordinaires, serait fragmentaire et discontinue, privée de trame, tronquée, orphe... line d'EpÎcure et de dizaines de noms de philosophes passés à la trappe. Le lecteur français dispose, depuis 1999, d'une nouvelle traduction, tout à fait recommandable, de cet ouvrage par une équipe de chercheurs du CNRS et d'universitaires, publiée dans Le livre de poche, Classiques modernes.

7

En effet, elles ne sont pas représentatives de la population dans son ensemble et, con1rne l'écrit Grmek dans l'ouvrage cité plus haut: " On pourrait tout au plus tenter de s'en servir pour se faire une idée de la mortalité dans les hautes tranches d'âge chez les membres des classes sociales privilégiées" (p. 159). 13 Voir Isocrate, Panathéndique, CUF, IV, 3 et 266-7. 14 Les inscriptions grecques ne mentionnent qu'accidentellement l'âge du défunt. C'était une habitude romaine et elle a fini par influencer la pratique grecque. 15 Comme Plutarque, Lucien, Strabon, Diodore de Sicile, Suidas. 16 Old Age among the Ancient Greeks, Baltimore, John Hopkins Press, 1933.
17

12

Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale, p. 159 à 162.

Fragment d'une stèle de Lycie (Supplementum Epigraphicum cum, I, 690). 17

18

Grae-

19

Il est exceptionnel, ailleurs que dans les inscriptions, de voir mentionL'histoire et la géographie, qui déjà dans l'Antiquité n'avaient rien à
de leur auteur, en font natu-

née la date de décès des femmes.
20

voir avec la fiction, du moins dans l'intention rellement partie, de même que la philosophie.
21

Le Thesaurus Linguae Graecae (TLGTM), centre de recherche de l'Université de Californie, Irvine, a produit un CD ROM dont la dernière édition (version E, février 2000), qui doit encore être complétée, comporte 76 millions de mots, 6625 oeuvres et 1823 auteurs. 22 Si l'on veut un exemple, le Myriobiblion du patriarche Photius (820891) décrit et dénombre les 279 ouvrages qu'il avait lus et analysés. Sur ces écrits, environ 80 sont perdus. Sans Photius, nous ne saurions pas qu'ils ont existé et qu'on pouvait encore les lire de son temps. 23 Lorsque les Turcs s'emparèrent de Constantinople, en 1453, provoquant la disparition de l'empire byzantin, la plus grande partie des manuscrits avaient déjà trouvé refuge en Italie, où les humanistes redécouvraient les textes prestigieux et donnaient l'élan initial au grand mouvement connu sous le nom de renaissance des lettres antiques. L'imprimerie allait bientôt les mettre définitivement à l'abri et permettre leur diffusion. 24 Voir plus loin, note 30. 25 Le rouleau (volulnen), longue bande de papyrus munie d'une baguette au début et à la fin, divisée horizontalement en colonnes faisant fonction de nos pages, que l'on déroulait au fur et à mesure de la lecture; le rouleau se consultait moins facilement qu'un codex. La transformation commence au 1ersiècle de notre ère et elle est généralisée au lye siècle.
26

Elle-même issue de la koinè hellénistique,à savoir le dialecte ionien-

attique devenu la langue tant de la culture que du commerce au lye siècle avo J-C et qui se répandit en tout sens avec les conquêtes d'Alexandre, en perdant naturellement de sa pureté. 27 Byzance offrait un exemple de diglossie dont la Grèce contemporaine est
encore victime. On y parlait une langue di te "populaire" ou "démotique", résultat de l'évolution naturelle de la langue grecque depuis la koinè hellénistique et on écrivait une langue "savante", "épurée", "archaïsante", s' efforçant de ressembler à la langue de l'époque classique.
28

Tels l'éolien d'Alcée et de Saphoet le dorien littérairedu lYlismechoral

(Stésichore, Ibycos, Sémonide de Céos, Bacchylide et Pindare).

On considère généralement que, au milieu du IVe siècle av. J-C, le dialecte d'Athènes est devenu la langue du commerce et de la culture dans toute l' Hellade.
30

29

Le lecteur intéressé par la transmission

des auteurs classiques peut se ré-

férer à deux ouvrages récemment traduits en français: D'Hom£re à Eras18

me, la tran~mission des classiques grecs et latins, en anglais Scribes aml Scholars: a Guide to the Transmission of greek and latin Literature, par L.D. Reynolds et N.G. Wilson, éd. du C.N.R.S., 1984. Et Tiziano Dorandi, Le stylet et la tablette dans le secret des auteurs antiques, Les Belles Lettres, Paris, 2000. 31 Sans doute Cicéron disposait-il encore de ces écrits lorsqu'il écrivit le De Senectute. Mais il est discret sur ses sources. Nous pouvons repérer ses nombreux emprunts à Platon parce que nous possédons toute l'oeuvre de Platon, mais nous ne pouvons pas apprécier sa dette envers les prédécesseurs perdus. 32 John Chadwick, The Decipherment of Linear B, Cambridge University Press, 1958. Traduction française: Le déchiffrement du linéaire B, Paris, Gallimard, 1972.

19

Chapitre I

La vieillesse chez Homère

L'importance de l'âge dans le système social et politique

des Grecs se lit dans leur langue même1. Ce système,en effet,
est formé sur le modèle de la cellule sociale initiale, à savoir, la famille, "qui est régie dans la forme monarchique par le mâle le plus âgé" (Aristote, Politique 1,2, 1252). Il s'ensuit que l'âge donne pouvoir et autorité, garantit obéissance et respect et reçoit des marques d'honneur. Le sceptre, attribut du roi mais aussi des personnages revêtus, par nature ou par occasion, d'autorité2, est un bâton; si l'on tient compte du sens du verbe skèptomai qui lui correspond et signifie "s'appuyer sur", ce pourrait être, à l'origine, le bâton de vieillesse3, et nous aurions un lien supplémentaire entre l'âge et le pouvoir. Quoi de plus naturel pour le paterfamilias primitif que d'utiliser sa canne pour frapper le fils ou petit-fils désobéissant? D'où la vocation dudit bâton à devenir le symbole de l'autorité. Comment s'étonner, dans ces conditions, que le terme qui désigne la personne âgée ait une connotation positive? Si l'on en croit une étymologie populaire4, ce terme serait même à rapprocher du substantif geras (part d'honneur, privilège) et on 21

pourrait ainsi imaginer que les Grecs de l'époque archaïque voyaient dans un vieillard (gerôn) une sorte de privilégié. On voit déjà le problème qui se pose au traducteur, dont l'intervention est devenue indispensable pour qui veut lire les textes écrits en grec ancien. Notre adjectif "vieil" vient du latin velus, via le diminutif vetulus, mot qui en latin classique a déjà une nuance péjorative: il indique une détérioration par le temps5. A ce mot, nous avons ajouté un suffixe -ard, souvent péjoratif lui aussi6. De là le mot "vieillard", défini "personne d'un âge avancé", que notre époque n'utilise qu'à regret et qu'elle remplace le plus souvent par des euphémismes. Il ne faut certes pas attacher trop d'importance à l'étymologie : les langues vivent, les mots évoluent, ils ont une histoire et peuvent, au cours de celle-ci, s'éloigner considérablement du sens premier, qui est souvent inconnu de l'usager ordinaire. Mais dans les textes grecs de l'époque archaïque comme l' Iliade et l'Odyssée, qui décrivent une époque encore plus ancienne que celle-là où ils furent écrits, plus proche des débuts de I'histoire grecque, les vieillards, les gérontes, sont souvent nommés et certains jouent un rôle de premier plan. Pour le comprendre, un petit détour par l'étymologie n'était pas inutile. Qui croirait que les Achéens, partant pour une expédition punitive contre la ville de Troie en Asie Mineure, ont embarqué des vieillards? Ils ont embarqué, cela va de soi, des hommes en état de porter les armes et de combattre en terre lointaine, donc des hommes jeunes et de moins jeunes, parmi lesquels des hommes relativement âgés ou beaucoup plus âgés que les combattants les plus jeunes 7.Parmi les "moins jeunes", il y a ceux qui sont désignés globalement. Par exemple, les gérontes des Achéens, des Argiens ou d'un autre des nombreux peuples grecs participant à l'expédition collective. Ces gérontes sont les conseillers attitrés du chef de chaque contingent; ils forment le Conseil des Anciens dont chaque roitelet prend les avis avant l'action à laquelle tous vont participer. Le mot gérontes, 22

dans ces cas-là, se rend plus justement par "les anciens" que par "les vieillards", "anciens" ayant gardé pour nous une connotation positive due au respect qu'inspire l'expérience acquise par des prédécesseurs. Mais, parmi les "moins jeunes" , il y a aussi des individus cités nommément, de fortes personnalités, des héros pour tout dire, que nous allons passer en revue rapidement pour tenter de préciser ce que le poète entend par ce mot de "géronte" que nous traduisons par "vieillard". Ne parlons pas du vieux Pélée, le père d'Achille. Il est resté en Thessalie, "couché dans son palais, tout affaibli par la vieillesse amère"g(Iliade XVIII, 434-5), entouré de voisins qui sans doute lui font des misères, sans personne près de lui pour écarter le malheur et la mort (Iliade XXIV, 487-89). Son fils, quand il parle de lui, ignore s'il est encore vivant à l'heure qu'il est. Ne parlons pas non plus de Priam. Comme pour d'autres vieux cités par l'épopée, "l'âge pour lui a mis fin à la guerre" (Iliade III, 150), mais il reste le chef, le roi qui règne sur Troie. Il a encore toute sa tête et est toujours capable de conduire son char. Il est dit être "au seuil de la vieillesse", ses forces sont amoindries et son courage affaibli. La peur facilement 'fait se dresser son poil sur ses membres tordus" (Iliade XXIV, 358-60) ; nous dirions sans doute "défonnés par les rhumatismes", car il est exclu qu'il ait été contrefait de naissance... C'est sans ménagement que dans un moment de presse un héraut le pousse à partir (Iliade III, 249). Au chant XXIV, nous le voyons se jeter aux pieds d'Achille qui a tué presque tous ses fils, lui baiser les mains, le supplier de lui rendre la dépouille d'Hector en échange d'une immense rançon, pauvre vieil homme anéanti par les malheurs (Iliade XXIV, 477-506). Voyons plutôt le cas de Nestor, le vieux meneur de chars, roi de Pylos, à qui obéissent les quatre-vingt-dix navires mis en ligne par les peuples de la région. Certes il est âgé, probable23

ment septuagénaire puisqu'il a déjà vu passer deux générations et règne sur la troisième (Iliade I, 250-2), mais quelle vitalité! Nous parlerons plus loin de son rôle dans les conseils et dans les assemblées. Signalons pour l'instant qu'il rend encore de grands services sur le champ de bataille. Ce n'est jamais lui qui traîne près des nefs, tout vieux guerrier qu'il est (Iliade X, 548-9). C'est merveille de le voir arriver à point avec son char pour emmener loin de la mêlée le médecin Machaon, gravement blessé (Iliade XI, 511-18) ou, dans sa baraque, s'armant à la hâte d'une lance et d'un bouclier pour courir en direction d'un vacanne venant du front qui lui fait craindre la déroute des Grecs (Iliade XIV, 9-15). Il n'est évidemment plus question pour lui de se mesurer aux héros troyens en combat singulier ni de participer à la mêlée du corps à corps. Le jour où les circonstances l'ont obligé à intervenir de trop près dans le combat, le bouillant Diomède a dû courir à son secours et il l'apostrophe ainsi:
Ah ! vieillard, les jeunes combattants te donnent bien du ma1... Ta vigueur est brisée, la fâcheuse vieillesse t'accompagne... Allons, apprête-toi à monter sur mon char (Ilimk VIII, 102-3, 105 et 112).

Et, continue Homère, "Nestor n'a garde de dire non". C'est un prix symbolique qu'Achille offre à Nestor lors des jeux funèbres en I'honneur de Patrocle. En lui remettant la coupe qui constitue le cinquième prix pour la course de chars à laquelle le roi de Pylos n'a pas pris part, il lui dit:
Tiens, toi aussi, vieillard, conserve cette pièce en mémoire des funérailles de Patrocle... Je te donne ce prix d'office: tu n'auras à combattre ni au pugilat ni à la lutte, tu n'entreras pas dans le tournoi des javelots, tu ne prendras pas de part à la course. La vieillesse fâcheuse désormais te presse (Iliade XXIII, 618-23).

A quoi Nestor répond: 24

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