Les méandres de la raison impure

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La philosophie s'en réfère à un archétype qu'elle invoque pour calibrer les choses : la Raison ou le Logos. Mais Marx, Nietzsche, Freud et d'autres ont commencé à relativiser ce qu'une Raison apparemment immuable semblait peser à l'étalon de sa mesure. L'auteur montre combien peu de raison entre dans la constitution de notre monde quotidien, combien la convention et le langage lui imposent leurs hiéroglyphes, leurs rites et leurs systèmes.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782336660325
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Jacques SteiwerLes méandres de la raison impure
Depuis ses premiers balbutiements, la philosophie s’en réfère à
un archétype qu’elle invoque pour calibrer les choses : la Raison ou
le Logos. Mais Marx, Nietzsche, Freud et d’autres ont commencé à
relativiser ce qu’une Raison apparemment immuable semblait peser Les méandres
à l’étalon de sa mesure.
Dans cet essai, l’auteur montre combien peu de raison entre dans
la constitution de notre monde quotidien, combien la convention de la raison impure
et le langage lui imposent leurs hiéroglyphes, leurs rites et leurs
systèmes.
À partir d’une vision systémique de la conscience, il analyse les
constructions – volatiles et factices – que l’intellect suscite dans son
aperception du monde.
Jacques Steiwer est né au Grand-duché du
Luxembourg. Il a fait ses études de philosophie
à la Sorbonne et au Collège de France. Après un
doctorat d’État, il a enseigné au Luxembourg et à
Bruxelles. Il est l’auteur, aux éditions L’Harmattan,
de plusieurs ouvrages philosophiques, ainsi que
d’un roman : Mort d’un Nietzschéen. Ses recherches se situent dans
le domaine d’une théorie de la connaissance systémique et d’une morale
non religieuse. Il a récemment publié un roman policier : Du gâchis
chez les Luxos, aux éditions Phi, à Luxembourg.
En couverture : la croissance dendritique, d’après Ramón y Cajal.
ISBN : 978-2-343-00177-7
17 euros
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
Jacques Steiwer
Les méandres de la raison impure










Les méandres
de la raison impure


Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle
est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils
soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines,
sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astrono-
miques.

Dernières parutions

Philippe RIVIALE, L’éternel dans le fini. Rencontre de Maître
Eckhart et de Simone Weil, 2013.
Norbert HILLAIRE, La fin de la modernité sans fin, 2013.
Jean-Pierre GRES, La démocratie et le vivant. Un système à
l’épreuve des hommes, 2012.
François HEIDSIECK, L’Ontologie de Merleau-Ponty (réédition),
2012.
María PUIG de la BELLACASA, Politiques féministes et cons-
truction des savoirs, 2012.
Pascal KOLESNORE, Histoire et liberté : éclairages kantiens,
2012.
Mahamadé SAVADOGO, Penser l’engagement, 2012
Françoise KLELTZ-DRAPEAU, Une dette à l’égard de la
culture grecque. La juste mesure d’Aristote, 2012.
Julien GARGANI, Poincaré, le Hasard et l’étude des Systèmes
Complexes, 2012.
Jean-Pascal COLLEGIA, Spinoza, la matrice, 2012.
Miklos VETÖ, Explorations métaphysiques
Marcel NGUIMBI, Penser l’épistémologie de Karl Popper,
2012.
Joachim Daniel DUPUIS, Gilles Châtelet, Gilles Deleuze et Félix
Guattari. De l’expérience diagrammatique, 2012.
Oudoua PIUS, Humanisme et dialectique. Quelle philosophie
de l’histoire, de Kant à Fukuyama ?, 2012.
Jacques Steiwer










Les méandres
de la raison impure



































































Du même auteur

Una Scuola per l’Europa, ouvrage collectif conçu sous la
direction d’Enrico Tacchi et Jacques Steiwer, éditions Franco
Angeli, Milan, 1998 (en italien).
De la Démocratie en Europe, L’Harmattan, Paris, 2008.
Mort d’un Nietzschéen, L’Harmattan, Paris, 2010.
Vers une Théorie de la Connaissance systémique, L’Harmattan,
Paris, 2010.
Une Morale sans Dieu, L’Harmattan, Paris, 2011.
Du Gâchis chez les Luxos, roman policier, éditions Phi,
Luxembourg, 2012

























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00177-7
EAN : 9782343001777


« De vos mains grossières,
Parmi des poussières,
Ecrivez, sorcières :
Abracadabra. »
Victor Hugo : Ballades, 14.


De la constitution du sens

e premier chapitre développera le socle épistémologique Csur lequel nous entendons construire ce livre. Il précisera
donc les fondements d’une théorie de la connaissance systé-
mique, telle que nous l’avons approfondie dans un autre ou-
vrage. Le lecteur qui ne voudra pas s’enfoncer dans ce dé-
broussaillage préliminaire pourra, sans trop de problèmes, lire
les chapitres suivants, tout en se rendant compte que chaque
pas dans une analyse de ce type nécessite une légitimation
explicative.
Voyons quelles sont ces prémisses.
Le monde en lui-même n’a pas de sens. Il est une pure
facticité qui s’accumule et qui, au contact de la conscience,
charrie des interrogations. Le sens arrive par l’acte de néga-
tion d’un moi qui s’affirme en s’opposant au monde et en se
constituant par là-même en conscience autoréférentielle. Mais
ce moi n’est pas un Ego transcendantal extra-mondain, qui,
par le simple fait d’être soustrait à la mondanité, garantirait
les intentionnalités et les jugements. Le système conscient ne
peut être conscient que par son interface avec le monde en
1tant que Umwelt . Le sens ne peut pas se supprimer, car en

1 Ce mot allemand signifie littéralement « monde environnant », mais dans
le cadre des théories systémiques il est utilisé pour désigner tout ce qui en-
7affirmant qu’il est non-sens ou qu’il y a non-sens, il s’affirme
lui-même en tant que thétique. Dire qu’il y a du non-sens est
aussi déjà du sens.
Le sens arrive par la position d’une différence. Dans un
espace non marqué, tous les possibles sont également pos-
sibles, et tout ce qui arrive est, par conséquent, totalement
contingent. Mon moi et ce qu’il perçoit comme ma cons-
cience autoréférentielle n’advient que par la distinction que
2celle-ci établit entre l’intérieur du système et l’extérieur.
Cette distinction originelle n’est pas réfutable. En cela elle
ressemble au doute cartésien, qui, par la mise entre paren-
thèses de toute connaissance, en découvre une qui n’est pas
niable. La fermeture circulaire de mon autoperception me
projette, du même coup, dans une perception d’un monde en-
vironnant, changeant, incertain, mortifère. Nous percevons le
monde en tant que monde, parce que, et seulement parce que
nous en sommes exclus !
3 Le sens lui-même n’a pas de préalable. Cela veut dire
qu’il n’émane pas d’une source autre que l’autoréférence de
4notre conscience, au contact de son Lebenswelt et donc aussi
de l’intersubjectivité offerte par celui-ci. Il n’y a pas dans le
monde le moindre indicateur de ce que pourrait être une es-
sence immuable ou une rationalité inhérente aux choses ni

toure un système sans faire partie de lui. L’Umwelt peut cependant pertur-
ber le système et constituer une irritation pour lui. Il définit les limites du
système, comme interface.
2 On peut s’imaginer ainsi le début de l’univers, où ni l’espace ni a fortiori
le temps n’existent. A partir du moment où s’installe une fluctuation, met-
tons qu’un électron se distingue d’un proton, espace, temps et univers sont
nés. Tout ce qui arrive dans cet univers y arrive par distinctions successives.
3 La célèbre question des épistémologues anglo-saxons : What is the mea-
ning of meaning ? n’a donc, au plus profond d’elle-même, pas de sens !
4Le monde du vécu, ou le monde du vivant (traduction de Suzanne Bache-
lard) désigne, depuis Husserl, la région du monde qui enveloppe le moi
d’une sphère intersubjective de contacts et de références culturelles, perçues
dans une immédiateté apodictique, comme aperception intentionnelle d’un
horizon.
8aux événements. Le sens émerge par rapport à un horizon de
possibles, dont un certain nombre s’évanouissent comme in-
signifiants, d’autres restent dans le champ de l’intentionnalité
comme aptes à la distinction. Celle-ci fait du chaos un cos-
mos, où les notions – et d’après elles les choses – apparais-
sent comme ordonnées, rangées, catégorisées, en abstraction
séquentielle, définissables.
Toute donation de sens doit être à la limite circulaire. Cela
apparaît le plus clairement dans l’exemple du dictionnaire :
chaque mot se définit par d’autres mots, lesquels renvoient à
d’autres mots, et ainsi de suite. En dernière analyse, la vraie
définition est déictique, c’est-à-dire qu’elle montre du doigt
ce qui est désigné comme cette chose-ci ou celle-là. Quelque-
fois, d’ailleurs, les dictionnaires ont recours à des images
pour illustrer tel ou tel terme, mais alors ils font appel au ré-
férent du mot et donc à une expérience intramondaine. Ils
confirment ainsi en quelque sorte la maxime kantienne selon
5laquelle « des concepts sans intuitions sont vides » . Saussure
a magistralement relevé la particularité circulaire du langage :
« [Les concepts] sont purement différentiels, définis non pas
positivement par leur contenu, mais négativement par leur
rapports avec les autres termes du système. Leur plus exacte
6caractéristique est d’être ce que les autres ne sont pas. » Il
fut ainsi un des premiers à percevoir la structure systémique
et du langage et de toute donation de sens, au-delà du lan-
gage.
Le sens se crée d’abord dans le système autoréférentiel de
la conscience individuelle. Mais comme nous l’avons montré
7ailleurs , cette conscience individuelle ne peut être solipsiste :
elle est toujours déjà codimensionnée à l’Alter Ego. Ainsi

5Begriffe ohne Anschauungen sind leer.
6 Ferdinand de Saussure : Cours de linguistique générale, Paris 1973,
p. 162
7 Cf. Jacques Steiwer : Vers une Théorie de la connaissance systémique,
L’Harmattan, 2010.
9naissent deux systèmes pour ainsi dire concentriques : l’unité
psychique individuelle et l’unité sociale, la première fonc-
tionnant sur le mode de l’autoréférence, la deuxième sur le
mode de la communication. Toutes les deux se sont harmoni-
sées l’une sur l’autre et sur le monde physique environnant
par une coévolution et une cosélection qui s’étend sur des
millénaires.
En dehors de ces deux systèmes interactifs, il n’existe pas
de sens ni de non-sens. Mais à l’intérieur de ces systèmes
l’émergence de sens est une nécessité constante, servant à la
survie des deux. Non seulement le sens doit se constituer sans
arrêt comme condition d’adaptation, mais il doit aussi chan-
ger en fonction des circonstances changeantes de l’Umwelt. Il
existe une contrainte constante de création de sens. Un afflux
perpétuel de possibles demande que ces possibles se trans-
forment en actuels, et cela exige des systèmes conscients une
ouverture à des distinctions infiniment renouvelées.
L’existant émerge par un rejet premier d’un possible non ac-
crédité. C’est dans ce contexte, avons-nous dit ailleurs, que le
jugement fondateur est la négation : instituer une différence,
c’est tracer un ⌐p séparé du p, distinguer la lumière comme
non appartenant aux ténèbres, le mouillé comme non appar-
tenant au sec, le noir comme non appartenant au blanc, ni au
rouge, ni au bleu… L’existant opaque que rencontre la cons-
cience est en lui-même une thèse inéluctable, face à laquelle
elle doit nier pour trier. Le néant n’existe pas, mais la cons-
cience le suscite, par séparation.
Conséquemment, le non-sens s’avère toujours comme une
inadaptation. Il est alors erreur (le faux opposé au vrai), et il
mène à l’échec et à la mort. Ou bien il est communication ra-
tée, et il mène à l’isolement social, à l’incompréhension mu-
8tuelle, à la folie schizophrène, à une lallopathie quelconque.
Ce qui résulte de cette analyse, c’est que le sens n’est jamais

8 Je désigne sous ce terme nouveau toute incompétence du langage dans les
échanges avec autrui.
10dépendant d’une délinéation inscrite dans les choses mêmes,
il ne se copie pas sur le réel, ni sur des essences idéelles cons-
tituées une fois pour toutes dans un ontologique ou un on-
tique pur. Il émane de la conscience et du concours des cons-
ciences et se constitue à leur intersection.
La notion hégélienne et marxiste d’un sens de l’Histoire
tombe sous le couperet de cette constatation. Hegel et Marx
avaient conçu ce « sens » comme émergeant d’une dialec-
tique entre la thèse et l’antithèse. Si on envisage les cercles
concentriques « moi – monde social – monde objectal » cou-
plés dans une dialectique du sujet, on peut à la rigueur récu-
pérer une fondation du sens dans une telle perspective. Mais
elle risque de tomber très vite dans les excès d’un subjecti-
visme idéaliste, de type fichtéen, qui ne correspond nullement
à une vision systémique, adaptative et évolutive. La volonté
d’imprimer un sens à l’Histoire a amené des notions comme
le « déterminisme historique » ou la « surdétermination des
superstructures par les infrastructures », qui peuvent avoir
une valeur de catégories descriptives, mais non d’indicateurs
rationnels. Cette conclusion n’invalide nullement les analyses
marxistes du capitalisme et de son évolution autodestructrice.
Elle souligne simplement la prépondérance du gnoséologique
sur le scientifique, de la liberté sur la nécessité en matière
d’Histoire. La volonté d’une société de se choisir comme en-
tité communiste plutôt que capitaliste est une décision dis-
tinctive, faite à un point donné de son évolution. Dans ce
sens, elle peut imposer sa facticité sans être d’aucune manière
prédéterminée.
Le propre des systèmes psychiques imbriqués dans des
systèmes sociaux est donc de créer du sens. Ils sont même les
seuls systèmes à le faire. Ils constituent le monde en tant
qu’ensemble de signes qui, par leur nature, sont en même
temps intériorité et extériorité. Le signe est à la fois signifié,
en tant qu’intériorité, et signifiant, en tant qu’extériorité, les
deux faces étant inséparables, sous peine de s’annihiler. Le
11sens émerge avec son signe, lequel peut être multiple et varier
dans le temps. En tant que signifiant, il a toujours besoin d’un
medium pour s’exprimer.
L’opération de signification effectuée par la conscience
sur son environnement n’est jamais ni immuable ni défini-
tive. Elle agrippe certes des entités qui nous paraissent sub
specie aeternitatis, et que nous avons tendance, par consé-
quent, à ontologiser sous forme de « substances » ou
d’« essences ». Mais ce n’est guère qu’une illusion d’optique
due au langage. En effet, dans l’espèce humaine le sens se
coagule presque automatiquement en langage parlé. Les syn-
tagmes sont du sens coulé dans le medium de la langue. Les
mots sont du sens coulé dans le medium des phonèmes dont
dispose homo sapiens. Le sens des gestes et des attitudes
existe, mais il est souvent oublié, face à la prépondérance
qu’a prise la parole. Pourtant celle-ci fluctue, s’effrite,
s’émiette, se polit sous l’effet de l’usage, comme des galets
sous l’éternel déferlement de la houle. En plus, comme nous
allons le voir dans la suite de cet essai, l’homme adore le halo
du vague, le rituel de la cantilène et l’emphase de la rhéto-
rique, enveloppant sa parole.
Le medium général du sens est la matière nerveuse, avec
ses flux électriques, ses prolongements perceptifs et muscu-
laires ; cet appareil médiateur différencie le sens sur un hori-
zon de possibles. Lorsque je délimite la notion de « rouge »,
les autres couleurs, le vert, le bleu, le jaune… mais aussi des
qualités comme clair, obscur, visible, caché… doivent flotter
à l’horizon de mon flux de conscience. Ce processus est
9mien, dans une apprésentation immédiate qui inclut indisso-
ciablement Ego, Alter Ego et Monde. Se refuser au sens est
impossible, dans l’acception la plus forte du terme : impen-
sable. Car qui penserait la négation d’un sens quelconque

9 Le terme fut introduit dans le vocabulaire phénoménologique par Husserl
dans Logische Untersuchungen, Halle an der Saale, 1928.
12penserait aussi, et donc constituerait du sens. Ou alors il ne
penserait plus, et ne serait pas de la matière vivante innervée.
On peut aussi aborder ce problème dans une autre optique.
La conscience est, par son émergence, un marqueur. Elle ne
peut pas opérer dans un espace non marqué, puisque sa nature
est précisément de marquer, de démarquer et de remarquer.
En tant que système autoréférentiel, elle est concave au
monde qu’elle découpe. Celui-ci l’assaille de ses photons,
quanta, atomes et molécules, en paquets réguliers, certes, et
en cycles répétitifs, heureusement, mais elle doit sérier, mé-
moriser, identifier, abstraire, recomposer, nommer, synthéti-
ser.

La conclusion qui découle de ces quelques remarques pré-
liminaires est double :

 Tout sens naît par autopoïèse et se constitue en circu-
larité. Il diminue ainsi la complexité du monde envi-
ronnant et y installe un ordre. La reproduction de cet
ordre est une garantie de stabilité, mais elle ne se fait
pas sans crises ni irritations. Celles-ci peuvent provo-
quer des changements de paradigmes et des reconsti-
tutions révolutionnaires.

 Il n’y a pas de rationalité systémique émanant du
monde, mais le système autoréférentiel « conscience »
engendre sa cohérence interne, jusqu’à certaines limi-
tes. Au-delà de celles-ci il peut devenir paradoxal. Il
peut jouer avec ses propres limites, déguiser ou dé-
doubler ses sens, les étendre à l’infini, quitte à se
heurter à des contradictions internes.
Face à la constitution du sens se dresse, en perpétuel défi,
un monde initialement non marqué. Cela veut dire qu’il est le
domaine de tous les possibles. Mais dans ce limbe arrivent
des événements, dont chacun installe une différence entre ce
13qui aurait pu être, mais qui n’est pas, et ce qui est, et
s’impose à la conscience comme facticité, être-là. La matéria-
lité opaque du monde montre une certaine stabilité des
formes et des changements. Nous ne nous attendons pas à ce
que le soleil ne se lève pas demain, que la terre cesse de tour-
ner sur son axe. De même nous ne prévoyons pas que l’étoile
polaire disparaisse subitement de notre univers, ni d’ailleurs
la grande ourse. C’est cependant possible un jour, voire pro-
bable. Mais le monde matériel de notre vécu est pourvu d’une
grande stabilité dans le temps, et de certains enchaînements
causaux répétitifs que nous saisissons en séquences contrô-
lables et utilisables, pour le plus grand profit de notre bien-
être et de notre survie.
Néanmoins, plus on monte dans la complexité de la ma-
tière, plus cette répétitivité devient aléatoire, et plus une cer-
taine imprévisibilité s’installe. Les systèmes organiques, et
tout particulièrement le système « homme », opposent au
« déterminisme » des degrés croissants de « liberté ». Je ne
puis prévoir si mon chien, dans notre actuelle promenade en
forêt, courra à gauche ou à droite du sentier. Encore moins, si
mon voisin de métro médite de s’allumer une cigarette ou de
cambrioler une bijouterie. Cela bannit un déterminisme li-
néaire des sciences comportementales. Mais cela ne soustrait
pas les systèmes organiques et humains au sens. Celui-ci
émerge dans la convergence de pôles autoréférentiels au sein
d’une société communicationnelle, d’où émerge un ordre di-
gitalisé, face à une matérialité brute.
La raison, paradigme prétendu de tout sens, devient une
instance qui se construit et se déconstruit. De pure, elle de-
vient impure et incongrue. Nous nous efforcerons d’en suivre
les méandres dans cet ouvrage.




14Déraison et Raison

a déraison est première. A la conscience vierge, à la Lconscience naïve, elle oppose toute l’opacité de l’être,
celle que Sartre appelait l’absurde. C’est la racine qui sort du
sol à un endroit aléatoire, sous une forme bizarre, devant un
Roquentin aussi aléatoire, jeté dans le flux des événements,
sans que des ‘raisons’ ne lui aient jamais parues plausibles.
C’est probablement ce roc fondamental qui paraît dans toute
sa nudité à chaque déprimé, à chaque suicidaire : incontour-
nable inanité d’un être-là obtus ! Sans les dopamines de notre
cerveau qui nous lancent, optimistes, à la conquête du monde,
nous serions probablement tous au diapason des dépressifs, et
notre espèce aurait depuis longtemps disparu. Mais la pulsion
10négentropique qui pousse indifféremment tous les vivants à
se maintenir et à se reproduire a fait en sorte que nos prédé-
cesseurs sur terre ont défendu leur niche avec un succès
croissant.
Depuis homo habilis (– 1 600 000 ans), à travers homo
erectus (– 200 000 ans), et jusqu’à homo sapiens (– 130 000
ans), la cavité cervicale n’a cessé d’évoluer vers des volumes
de plus en plus grands, recevant un nombre croissant de cel-
lules nerveuses et de synapses. Les capacités de mémoire et
d’interconnexion se sont développées en conséquence. L’agir
communicationnel à l’intérieur des groupes a défendu des in-
dividus vaillants contre un monde hostile, ceci probablement
grâce aussi à l’acquisition progressive d’une faculté de lan-
gage dont les anthropologues font remonter les rudiments à la
période du pléistocène.

10 L’entropie est une notion de la thermodynamique qui décrit la tendance
de la matière à se répartir uniformément dans l’espace en perdant de
l’énergie ; la négentropie est la tendance inverse qui pousse la matière à
s’organiser dans des molécules complexes et à se maintenir loin de
l’équilibre en absorbant de l’énergie.
15 Cependant, il est tout aussi probable que la première fonc-
tion de l’ « intelligence » humaine avait une tournure essen-
tiellement pratique, servant, dans une droite interprétation
darwiniste, à la conservation de l’espèce : nourriture, progé-
niture, habitat, tribu, tels devaient être les enjeux et d’un
échange linguistique et d’une structure de la parenté élémen-
taires.
Des systèmes sociaux – au sens d’une théorie systémique
des sociétés – émergeaient au fur et à mesure, probablement
avec une stabilité millénaire, à l’intérieur d’une espèce dont
la grégarité a toujours été attestée. La communication par
signes auditifs y jouait un rôle primordial. Même la nuit,
ceux-ci permettent de se coordonner et d’éviter un danger,
mieux que de simples gestes. Très tôt devaient émerger des
comportements orientés selon les lignes de la causalité et de
la finalité.
Les notions de ‘cause’ et de ‘fin’ apparaissent comme les
pierres angulaires de ce qui se constitue en tant que rationali-
té du monde. En effet, une des premières caractéristiques
dures du monde environnant à se manifester aux êtres vivants
– et surtout aux mammifères supérieurs – c’est sans doute le
fait que ce monde n’est pas totalement aléatoire, mais en par-
tie prévisible et dirigeable. Les comportements des animaux
évolués montrent de nombreux schémas qui intègrent la con-
naissance d’une causalité et qui projettent la planification
d’une finalité. Le lion sent l’orage en approche, sait qu’il
remplira la mare d’eau et que les antilopes devront s’y désal-
térer, chaîne causale manifeste. La moindre fabrication
d’outil, comme par exemple, chez le chimpanzé, l’élagage
d’un bâtonnet pour sortir sa nourriture d’une termitière,
montre d’autre part une projection finale élaborée et astu-
cieuse.
Pour l’homme primitif, dans le vaste domaine des pos-
sibles, l’utilisation stratégique de certaines striures de l’être-
là a permis de distinguer des zones de maniabilité, de diri-
16

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