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Les Sages du judaïsme. Vie et enseignements

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303 pages

Les Sages du judaïsme


Nous connaissons aujourd'hui beaucoup mieux le Talmud. Mais les talmudistes, les connaissons-nous ? Qui étaient-ils donc, ces docteurs de la Loi dont les paroles, les débats et, souvent très partiellement, la vie nous sont connus à travers les écrits réunis dans le " Talmud de Babylone " et le " Talmud de Jérusalem " ? Oui, qui furent-ils ces maîtres de la sagesse juive, ces champions de l'" étude " qui ont façonné les formes générales du judaïsme actuel, ses croyances et ses pratiques, ses notions et ses concepts, ses refus et ses idéaux ? À jamais ils personnifient la vocation juive, qui est de sans cesse questionner sur le pourquoi et le comment. Dans des biographies très vivantes, Victor Malka nous les restitue tels qu'en eux-mêmes, avec leurs talents et leurs faiblesses, leurs passions et leurs querelles, leurs débats et leurs combats, leur grandeur et leur mesquinerie, leurs réalisations publiques et leur vie privée : leur poids d'humanité tout simplement... Veilleurs, éveilleurs, éclaireurs sur le qui-vive, buissons ardents, ils siègent au saint des saints de la mémoire juive.





Victor Malka


Journaliste, producteur à France Culture et directeur d'Information juive. il a longtemps enseigné à l'université Paris-X-Nanterre et à HEC. Auteur notamment au Seuil de Proverbes de la sagesse juive, Les Plus Belles Légendes juives et des Mots d'esprit de l'humour juif.


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Pour toi qui as rejoint ces maîtres
que tu aimais tant,
tes compagnons de vie.

Il risque d’arriver une époque

où l’on cherchera, sans les trouver, les leçons

des sages d’Israël.

Talmud, traité Chabbat 138 b.

Les paroles des docteurs rabbiniques se comparent

à la braise ardente :

elles deviennent flamme quand on souffle sur elles.

Emmanuel Levinas.

Ce livre


Dix ans : c’est l’âge où l’on doit commencer l’étude du Talmud par la Mishna. C’est du moins le conseil pédagogique que donne aux chefs de famille le Traité des Pères. Et c’est ainsi que, dans le monde juif, durant des siècles, on a procédé avec les enfants. Comment mon père aurait-il pu agir autrement avec moi et mes frères ? Lui dont la journée commençait et se terminait invariablement avec l’étude d’une page de Talmud ! J’étais un enfant turbulent, incapable de tenir en place longtemps. Révolté. Contre quoi ? Contre tout ! Pas commode en tout cas de m’enfermer des heures dans une pièce pour m’enseigner les premiers rudiments de Bava Metzia, un des traités du Talmud et pas forcément le plus facile d’accès – alors que je ne pensais qu’à aller jouer au foot. Mon père s’y prenait tantôt avec de vagues promesses, tantôt avec de solides fessées, mais les secondes ont toujours été plus nombreuses – et incontestablement plus efficaces – que les premières. Le Talmud constituait pour moi un monde nouveau où il fallait beaucoup souffrir avant de commencer à comprendre. Plus encore : avant de pouvoir simplement lire et déchiffrer les mots, les prononcer avec exactitude. Sans parler des nombreux passages rédigés en araméen et qui me donnaient littéralement des maux de tête. Enfant, je m’interrogeais souvent : pourquoi tous ces maîtres n’utilisaient-ils pas, dans leurs débats, l’hébreu comme tout le monde ? Pourquoi passaient-ils tout d’un coup de la langue de la Bible à un idiome inconnu, bien compliqué, et que personne ne parlait plus ? J’étais sûr qu’ils le faisaient exprès pour que je ne comprenne rien au texte et que mon père me punisse en me privant de parties de foot. Je me disais qu’au fond il y avait peu de chances qu’ils soient amateurs de ballon rond.

Quelques années plus tard, adolescent, je passai l’examen d’entrée à l’Institut des hautes études rabbiniques qui venait d’ouvrir ses portes à Rabat, ma ville natale, et dont la vocation était, à l’époque, de former des juges-rabbins pour la communauté juive du Maroc, alors nombreuse. Il n’est pas impossible que, élève relativement médiocre mais fils d’un des professeurs de cet Institut, j’aie été dans un premier temps quelque peu pistonné pour être déclaré admissible. Mais mon livret d’études de l’époque, lui, témoigne, aujourd’hui encore, de ce qu’aucune intervention n’a joué de rôle dans les « félicitations » du jury que mes professeurs m’attribuèrent avec une régularité de métronome tout au long de mes six années d’études.

C’est bien plus tard que j’ai pris conscience de la chance qui était la mienne d’avoir eu deux types de professeurs de Talmud : un de sensibilité ashkénaze et de tradition universitaire, l’autre de formation séfarade, acquise sur le tas et en dehors de toute structure organisée1. Le premier, qui s’appelait Yehouda Sine, venait tout droit de l’université hébraïque de Jérusalem. Il était spécialiste de littérature talmudique et avait un tempérament aussi glacial que celui de ses élèves était méditerranéen, c’est-à-dire parfois volcanique. On l’a rarement vu esquisser un sourire, mais il est indéniable qu’il était extrêmement compétent, bon pédagogue et d’un naturel doux et généreux.

Nous étions neuf élèves-rabbins dans la classe, et quand il nous enseignait le moindre texte d’un traité talmudique, on eût dit qu’il cherchait à nous transmettre les équations d’on ne sait quelle théorie mathématique ou physique. Il écoutait le récitant – chaque jour un élève différent – donner lecture du texte. Lui se tenait debout face au tableau noir et y inscrivait au fur et à mesure les opinions des différents maîtres cités dans la discussion talmudique. Il n’oubliait jamais de noter en fin de parcours la décision juridique, la halakha, laquelle était naturellement soulignée. Il considérait, non sans raison, que c’était là l’essentiel. Après tout, c’était d’abord cela qu’il nous fallait connaître ! De temps à autre, il ajoutait, en marge de ses notes, un résumé du commentaire du Français Rachi ainsi que de celui des Tossafistes. De sorte qu’il fallait être singulièrement attardé ou particulièrement distrait (penser au foot par exemple) pour ne pas saisir visuellement les grandes séquences du texte talmudique. Tout le monde comprenait d’emblée quel était le point de vue de chacun des docteurs de la Loi et la règle établie.

Nous tous avions pourtant, je m’en souviens encore, un profond sentiment d’ennui. Les choses se passaient dans une ambiance des plus sévères et des plus rigoureuses. On se parlait mezzo voce et le professeur interdisait que l’on s’égare avec des questions sans signification ni prolongement dans l’ordre du concret. Il n’y avait guère d’enthousiasme. Pas de jubilation. On ne se passionnait pas et on « s’étripait » encore moins. Nous avions l’impression qu’une lecture talmudique sans empoignade, sans discussion vive, sans opposition tranchée des uns et des autres, manquait de l’essentiel, c’est-à-dire de ce piment qui accompagne d’ordinaire, singulièrement en Afrique du Nord, ce type d’étude. Nous trouvions cela auprès du second professeur.

C’était un homme d’une intelligence fine et quasiment aristocratique. Il s’appelait David Lasry. D’esprit agile, il avait reçu une formation traditionnelle, et il était connu dans les cénacles talmudiques du pays comme un excellent professeur et un dialecticien hors pair. Il avait formé des générations de maîtres. Il avait aussi la réputation de chercher à renouveler en permanence son enseignement. Il faisait confiance à son inspiration du moment. Il pouvait enseigner aujourd’hui une chose et le contraire – enfin, pas exactement le contraire – le lendemain. Il prenait manifestement plaisir à jongler avec les idées et avec les textes, à tourner et retourner une citation, à l’examiner sous toutes les coutures.

Il était très myope. Pourquoi grillait-il, en classe, dès le petit matin et durant trois heures d’affilée, cigarette sur cigarette ? Nul ne l’a jamais su, parce que nul ne lui a posé la question. Quand il arrivait au cours, avant que le récitant de service ne commence l’étude du texte, il prenait soin, régulièrement – c’était un ardent sioniste, de cœur et de raison –, de me demander quelles étaient les informations de la journée en provenance d’Israël. Quand je finissais de résumer ce que j’avais entendu à la radio et lu dans différents journaux, on passait à l’étude de la page du traité talmudique à l’ordre du jour. Le rabbi avait un sens très exigeant et une définition bien ambitieuse de l’étude. Il la considérait comme le plus beau jeu, le sport le plus complet inventé par les juifs et, au total, comme la plus noble activité humaine. Le pilpoul était, pour lui, la plus solide des gymnastiques de l’esprit. Il laissait le récitant chargé de commenter le récit talmudique le dérouler selon les interprétations ordinaires ou classiques. Mais son intelligence était à l’affût de la vie du texte, des ambiguïtés des mots, de leurs curiosités, de leur rythme, de leurs résonances ou de leurs dérives. Il cherchait dans les détours des phrases, dans les interstices des termes utilisés, la possibilité de penser autre chose ou autrement. « Relisez donc ce qu’explique notre maître Rachi à ce propos ! » disait-il souvent au récitant de service. Quand il trouvait une faille, tout son être s’enthousiasmait : « Je demande humblement pardon à notre guide Rachi – et, révérence gardée – bimkhila mikvodo –, mais là, il n’a rien compris au texte. » Il ne disait pas cela par vantardise, inconscience ou encore par je ne sais quelle coquetterie de style (« Voyez comme je tiens tête aux interprétations et aux commentaires de Rachi ! ») : ce n’était pas son genre. Mais c’était là sa manière familière (familiale ?) de se confronter au débat talmudique. Pourquoi n’aurait-on pas le droit de contester et d’interpeller Rachi, de lui demander des comptes, puisque lui et nous avons un identique respect à l’égard de la Torah et que les uns et les autres ne cherchons qu’à étudier, ainsi que le dit la tradition ? De plus, il était en permanence en quête de chemins inconnus qui lui permettent de renouveler les significations, d’apporter au texte au moins un éclairage nouveau. Des décennies plus tard, pensant à ce maître, je me remémorais une formule de Confucius qui s’applique excellemment à son cas : « Le bon maître est celui qui, tout en répétant l’ancien, est capable d’y trouver du nouveau. »

Il adorait en particulier proposer à ses élèves des constructions dialectiques en apparence sans défaut. Il arrachait d’ici « des montagnes » pour les réinstaller là, ainsi que dit la tradition des grands rabbis (oker harim). Il réfléchissait vite et il fallait s’accrocher, attacher sa ceinture pour suivre, sans quoi l’élève était totalement « largué » (cela m’est bien souvent arrivé !) et n’était plus en mesure de participer à la discussion. Parfois, il semblait mener une réelle polémique, par-delà les siècles, avec le grand commentateur français. Il l’apostrophait d’une façon à la fois curieuse et affectueuse : « Pourquoi Rachi semble-t-il récuser mon interprétation ? Que lui reproche-t-il ? Il doit bien y avoir une raison ! » C’était une invitation tacite à chacun des élèves pour chercher ce qui, dans le raisonnement et les arguments que lui-même proposait, ne collait décidément pas. Quand l’un d’entre nous trouvait, le rabbi éprouvait et manifestait une telle joie qu’on eût dit qu’on venait de lui verser, lui qui ne roulait assurément pas sur l’or, un salaire royal2.

Ainsi se déroulait l’enseignement : dans une permanente contestation, c’était jubilatoire, roboratif, enthousiaste, désordonné, souvent cacophonique parce que, tout d’un coup, deux élèves-rabbins ignorant la discussion entreprise et conduite de son côté par le maître faisaient débat à part, argumentant à haute voix avec une gestuelle particulière devenue rite. Il y avait – il y a toujours – au cours de la discussion talmudique des gestes qui expriment d’eux-mêmes l’interrogation, il y a ceux de l’évidence, ceux des hypothèses à envisager (ah ! ce pouce de la main droite opérant un demi-cercle de la gauche vers la droite !), ceux enfin qui signifiaient : a-t-on vraiment besoin de nous dire cela ? Nous prendrait-on pour des analphabètes ? Pchita : est-ce que cela ne va pas de soi tout naturellement ? De plus, il ne suffisait pas que quelqu’un reconnaisse avoir fait fausse route, encore fallait-il qu’il explique comment il avait pu penser ce qu’il avait pensé initialement. On sortait de ces trois heures quotidiennes d’étude heureux, mais pas toujours avec les idées claires, joyeux mais, il faut bien le dire, pas très avancés sur le plan de la connaissance concrète des règles, des ordonnances et des lois.

Nous vivions quotidiennement avec les grandes figures du Talmud. Ces maîtres étaient, d’une certaine façon, nos compagnons. Il y avait, par-delà les siècles, une telle familiarité entre eux et nous que nous croyions – bêtement – quasiment tout savoir d’eux : leur vie et leur caractère. Chacun d’entre nous avait ses préférés : Resh Lakish pour les uns, rabbi Yohanane pour les autres. Tel prenait position pour Rav et tel autre pour Shmouël. Les uns revendiquaient avec passion les choix éthiques et idéologiques de Hillel, les autres défendaient bec et ongles les exigences, pourtant minoritaires, de Shammaï. Certains parmi nous se prenaient d’une véritable affection pour tel docteur de la Loi en rupture avec le Sanhédrin ou en délicatesse avec les pouvoirs romains. Les uns aimaient la poésie des légendes les plus manifestement imaginaires ou mythiques, les autres les considéraient, au contraire, comme des exagérations sans grand intérêt. Je me souviens de tel de mes compagnons d’étude qui, non sans courage, vouait – et surtout la proclamait haut et fort – une réelle admiration pour le docteur de la Loi rebelle Élisha ben Avouya, ce qui lui valait régulièrement d’être traité par un autre élève, excusez du peu, d’impie et d’incroyant (installé en Israël, ingénieur aéronautique, il est en effet devenu entre-temps l’un et l’autre, tandis que l’élève accusateur est, lui, tout naturellement devenu… rabbin). On avait l’impression d’une certaine manière que, mutatis mutandis, à notre très modeste échelle d’élèves-rabbins, nous poursuivions, sur les bancs de cette yechivah installée à l’extrémité occidentale du Maghreb, les mêmes discussions et les mêmes joutes que celles qui, vingt siècles plus tôt, divisaient en deux les académies de Soura et celles de Poumbédita. Bref, nous poursuivions fidèlement la vie du Talmud.

Les années ont passé. L’école rabbinique a, depuis longtemps, par décret de l’Histoire – comme tout le judaïsme d’Afrique du Nord – fermé ses portes. Mais il me reste au fond de la gorge, sous forme de sanglots, le souvenir de quelques mélodies talmudiques, de telle empoignade fraternelle sur le sens véritable d’un verset de la Bible, des jeux et des exercices de pilpoul que nous menions et qui ressemblaient à des parties de tennis, de certaines fulgurances intellectuelles, spirituelles ou mystiques de mon père et de mes maîtres.

J’ai voulu revisiter ces docteurs de la Loi qui me furent naguère familiers. Leur demander aujourd’hui ce qu’a été leur vie quotidienne et ce qu’ont été leurs combats. Comparer le judaïsme qu’ils défendaient alors avec celui, multiforme et par moments désenchanté ou disgracieux, que j’observe en action tous les jours autour de moi. Chercher à comprendre comment ils ont toujours réussi, eux, à résister et à maintenir, à vivre en harmonie avec leur environnement, à se protéger contre la méchanceté du monde. Que disent-ils de l’absolu et du sens de la vie ? Comment ont-ils pu, dans les circonstances les plus désespérées, mobiliser les ressources du moi ? J’ai cherché à me réfugier, l’espace de ce livre, comme un enfant qui a peur face à l’évolution du monde et à la nouvelle et décidément omniprésente haine des juifs, auprès de ces maîtres pour retrouver quelques-uns de leurs repères et les moteurs ou les ingrédients de leur millénaire sagesse.

Ce sont ces maîtres qui ont façonné les formes générales du judaïsme, ses croyances et ses pratiques, ses rites et ses métaphysiques, ses notions et ses concepts, ses refus et ses idéaux. Ils ont en grande partie déterminé l’image de la nation, défini les principes dominants de l’être juif. Leur vie est marquée par la passion de l’étude et de la connaissance. Ils personnifient à jamais la vocation du juif qui est, depuis toujours, celle d’interroger, de questionner incessamment : pourquoi ? Comment ? C’est ce qu’ont d’ailleurs fait, après eux, les maîtres du hassidisme et ceux de la kabbale (peut-être les juifs d’aujourd’hui ne savent-ils plus interroger ? Peut-être sont-ils désormais enfermés dans des certitudes ?). L’époque à laquelle ces sages ont vécu est, ainsi que le note l’historien Itzhak Baer, celle où est posé le fondement de toutes les facettes de la tradition juive.

Pourquoi seraient-ils tous construits sur le même moule ? On observe, en étudiant leur monde, différents courants idéologiques comme dans toute société humaine. Il y a ceux qui, en même temps que la Torah, connaissent les œuvres grecques et classiques et subissent des influences extérieures, et d’autres qui vouent toutes ces œuvres, qu’elles soient grecques ou romaines, aux gémonies. Les uns sont sévères à l’excès, intransigeants ; les autres, au contraire, font preuve d’universalisme, d’esprit d’ouverture et se soucient grandement des autres. On trouve parmi eux des humbles mais aussi des hommes suffisants et même orgueilleux. Il y a ceux qui ont la sagesse de la tête et qui recherchent la vérité, et ceux qui ont celle du cœur et qui recherchent le bien. Et il y a ceux qui ont la grâce de posséder les deux.

Tel est obsédé par l’urgente nécessité de ne jamais se couper des couches populaires ; tel autre considère le statut de docteur de la Loi comme une dignité qui n’a pas à se compromettre avec la multitude. Mais qu’ils occupent ou non des fonctions officielles, ils se pensent toujours comme des leaders, des guides intellectuels et des dirigeants. Leur seul point commun : leur autorité procède uniquement de la connaissance de la Torah. Tous considèrent que l’étude est l’instrument de la Rédemption par excellence : c’est là que résident tout à la fois le culte de Dieu3 et le creuset de la condition juive. Tous partagent l’opinion qu’exprimera, des siècles plus tard, Hayim de Volozhin : si les juifs cessaient d’étudier, le monde retournerait au tohu bohu originel. De plus, ils ne sont pas attentifs aux seuls événements de la vie religieuse. Ils se préoccupent des aspects politiques de la vie de la cité, de leur environnement, de ce qui se dit, de la situation sociale et matérielle de leur communauté, des perspectives de son avenir et des dangers qui éventuellement la menacent.

Socialement, ils représentent toutes les couches et tous les métiers. Qu’ils vivent dans le centre de la Babylonie ou dans celui d’Eretz Israël, ils ont tous des origines diverses. Cela va du prêtre à l’artisan, de l’homme fortuné au nécessiteux, du paysan à l’aristocrate, du médecin au marchand ambulant, de l’ouvrier journalier au fils de prosélyte. Mais les uns et les autres ne songent qu’à la façon d’assurer la pérennité du peuple et la survie du judaïsme. Comment transmettre les nourritures spirituelles aux générations montantes ? Comment garantir la cohésion du peuple ? Par des mises en garde ? Des leçons morales ? En tirant la sonnette d’alarme face au danger de dilution des traditions ? Ils savent par expérience que cela ne suffit pas.

Il faut prêcher d’exemple, montrer au peuple la voie à suivre, éveiller à la sagesse, galvaniser les énergies, être constamment à l’écoute des difficultés des gens et aménager les décrets et les ordonnances en tenant compte des circonstances de temps et de lieu. Faire de sorte que le sage soit lui-même source d’inspiration et modèle de vie, qu’il rayonne comme exemple. On dit ainsi que rabbi Akiva savait se servir du rire pour dissiper la douleur et le désespoir.

Mais il y a aussi les contes et les légendes que ces sages suscitent en abondance et qui occupent dans le récit talmudique une grande place. Moins pour qu’on en tire vraiment des règles normatives que pour faire rêver et pour donner un enseignement éthique. Légendes irrationnelles, surréalistes, irréelles ? Maïmonide les considère comme des textes poétiques, des métaphores, des allégories qui servent à conforter des coutumes. Elles ont pour fonction de dire, à leur manière, les désirs, les douleurs et les espérances des hommes. Elles illustrent un enseignement, mettent en scène ou en exergue une vertu, fournissent aux fidèles des repères.

Il arrive d’ailleurs qu’une même légende soit racontée, presque dans des termes identiques, à propos d’un maître du deuxième siècle et d’un autre docteur de la Loi ayant vécu deux siècles plus tard. Preuve que ces petites pièces poétiques ne sont pas de l’Histoire mais ont une portée essentiellement symbolique et spirituelle.