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ISBN 978-2-02-129150-6
© Éditions du Seuil, 1972
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
« Le sauvage adore des idoles de bois et de pierre ; l’homme civilisé des idoles de chair et de sang. » Bernard Shaw.
Préface à la troisième édition
Le cinématographe fut conçu pour étudier le mouvement : il devint le plus grand spectacle du monde moderne. L’appareil de prise de vues semblait destiné à calquer le réel : il se mit à fabriquer des rêves. L’écran paraissait devoir présenter un miroir à e l’être humain : il offrit au XX siècle ses demi-dieux, les stars. Ces demi-divinités, créatures de rêve issues du spectacle cinématographique, sont ici étudiées en tant que mythe moderne. A ce titre, les stars constituent une matière exemplaire pour illustrer un problème qui n’a cessé de revenir dans mes recherches de sociologie contemporaine : celui de la mythologie, voire de la magie, dans nos sociétés dites rationnelles. Ce livre s’intéresse à ce qui était (et demeure) rejeté dans l’insignifiance ou la niaiserie par la sociologie officielle. Toutefois, et bien qu’à mes yeux aujourd’hui j’y trouve un peu trop 1 de sarcasme ,les Starsrelèvent pas de la « démystification », où une vulgate ne prétendue marxiste vitriole des mythes vécus dans lesquels elle ne voit que tromperies subalternes destinées à « aliéner » les masses naïves. Ici, le phénomène a été pris au sérieux : les stars sont des êtres qui participent à la fois à l’humain et au divin, analogues par certains traits aux héros de mythologies ou aux dieux de l’Olympe, suscitant un culte, voire une sorte de religion. Bien entendu, il ne faut pas prendre le phénomène trop au sérieux comme le font ces intellectuels qui croient que, dans les salles de cinéma, nul autre qu’eux-mêmes n’est capable de faire la différence entre le spectacle et la vie. Les spectateurs font la différence. Mais, en ce qui concerne les stars, cette différence s’estompe : la mythologie des stars se situe dans une zone mixte et confuse, entre croyance et divertissement. La religion des stars serait comme une religion toujours embryonnaire et toujours inachevée. Disons autrement : le phénomène des stars est à la fois esthétique – magique – religieux, sans être jamais, sinon à l’extrême limite, totalement l’un ou l’autre. Comment situer et comprendre ce phénomène ? On ne peut le faire que de façon multidimensionnelle, c’est-à-dire en le rattachant : 1. aux caractères filmiques de la présence humaine sur l’écran et du problème de l’acteur, 2. à la relation spectateur-spectacle, c’est-à-dire aux processus psychoaffectifs de projection-identification particulièrement vifs dans les salles obscures, 3. à l’économie capitaliste et au système de production cinématographique, 4. à l’évolution socio-historique de la civilisation bourgeoise.
Un tel examen fait apparaître clairement que la mythologie des stars ne saurait être considérée comme un îlot d’ignorance, d’infantilisme, de religiosité, au sein d’une civilisation moderne qui serait, elle, essentiellement rationnelle. Bien au contraire, ce sont les développements mêmes de la modernité, c’est-à-dire de la vie urbaine et bourgeoise, qui ont suscité et développé les mythes des stars. Du reste, les porteurs principaux de la mythologie des stars, les femmes et les jeunes, sont à la fois les éléments « barbares » les moins intégrés culturellement dans notre société, et les forces culturellement actives de la modernité. J’aborde dans ce livre le problème des femmes et des jeunes, que je retrouverai dans tous mes travaux ultérieurs de sociologie contemporaine, comme les forces les plus avancées et les plus arriérées de notre société : ce problème est lié aux phénomènes que j’ai formulés dansla Rumeur 2 d’Orléanscomme étant ceux duMoyen Age moderne. Du même coup, un thème comme celui des stars me semble d’autant plus fascinant qu’en nous contraignant à lier l’archaïsme et la modernité au lieu de les disjoindre comme on le fait couramment, il nous amène à considérer de tels phénomènes non seulement sous l’angle contemporain mais aussi sous l’angle anthropologique : ce thème, efflorescence historique de l’économie capitaliste et d’une civilisation bourgeoise, répond à des aspirations anthropologiques profondes qui s’expriment sur le plan du mythe et de la religion. La star-déesse et la star-marchandise qui sont deux faces d’une même réalité nous renvoient, l’une à e l’anthropologie fondamentale, l’autre à la sociologie du XX siècle. Ainsi ce thème me paraît-il plus que jamais stratégiquement riche. Bien plus : à relire et à revoir ce livre, je m’aperçois qu’il était déjà, voici 15 ans, au cœur de ma problématique. J’essaie de situer les stars à la fois du point de vue d’une sociologie phénoménale moderne et du point de vue d’une anthropo-sociologie générative qui s’efforce de saisir les principes organisateurs fondamentaux à partir desquels les phénomènes s’actualisent et se développent historiquement. Aussi ai-je retouché peu de chose. Mais il m’a fallu compléter. En effet, écrit à la 3 suite duCinéma ou l’Homme imaginaire, ce livre a été publié en 1957 alors que le cinéma déjà en crise s’efforçait de se sauver en relançant les stars. Quand paraît la deuxième édition, en 1962, le cours nouveau qui s’amorce reste encore imprécis. C’est dans la décennie 1960-1970 que s’opère le tournant capital qui ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire des stars. Aussi, ce qui était écrit au présent doit être souvent lu au passé — et il nous a fallu conclure par un nouveau chapitre où le crépuscule dustar system s’accompagne de la résurrection glorieuse des stars disparues. Aujourd’hui, bien que l’histoire des stars ne soit nullement terminée, nous pouvons embrasser un cycle complet : d’une naissance à un apogée, d’un apogée à une mort, d’une mort à une résurrection.
Janvier 1972
1. Je répudierai aujourd’hui le ton d’ironie supérieure qui me vient parfois. Je suis de plus en plus persuadé qu’il ne faut jamais être insolent à l’égard d’un phénomène et que la critique doit d’abord s’exercer sur soi pour conserver quelque valeur hors de soi.
2. Éditions du Seuil, 1969. 3de Minuit, 1956.. Éditions
Introduction
Sur une immense partie du globe, dans un immense secteur de la production cinématographique, les films gravitent autour d’un type solaire de vedettes justement nommé étoile oustar. Les noms et les visages des stars mangent les placards publicitaires. C’est très lentement que le réalisateur commence à émerger de l’anonymat. On dit encore souvent « le filmdeGarbo,deBardot,deBelmondo ». A juste titre, d’ailleurs : une star peut imposer des modifications de scénario et de dialogue aux auteurs du film. Ainsi Marcel Achard et Marc Allegret durent-ils se plier aux exigences de Charles Boyer pour un film qui devint finalementOrages. Une star peut même imposer un sujet ou un réalisateur au producteur, comme le fit Jean Gabin pourla Bandera, Pépé le Moko, la Belle Équipe, que Duvivier ou Carné n’auraient peut-être pas réussi à tourner sans son intervention. Vient même un moment où la star choisit ses partenaires, son scénariste, son réalisateur, et devient son propre producteur, comme Eddie Constantine et Alain Delon en France, John Wayne et Burt Lancaster aux États-Unis. Certains réalisateurs ont été libres de choisir leurs stars, mais longtemps, à Hollywood, ils n’eurent pas la liberté de ne pas choisir de stars. La naissance d’une star est l’événement le plus faste que l’industrie cinématographique puisse connaître. En 938-939, Deanna Durbin sauval’Universalde la faillite. Menacé par la télévision après 948, Hollywood chercha et trouva pendant quelques années son salut non seulement dans l’écran panoramique mais aussi dans le lancement de super-stars comme Marilyn Monroe. Aussi, dans la composition de cet alliage qu’est le film, la star peut être la substance la plus précieuse, donc la plus coûteuse. Des cachets fabuleux distinguent les stars des autres acteurs. Les revenus des grandes stars d’Hollywood ont dépassé ceux des plus importants producteurs. En France, vers 960, Gabin, Belmondo, Jeanne Moreau valaient de 20 à 40 millions d’anciens francs pour des films dont le devis s’établissait entre 00 et 200 millions. Toujours en francs anciens, au cours des années 965-970, Catherine Deneuve a valu 30 millions pourTristana (beaucoup plus que Buñuel, le réalisateur), Brigitte Bardot a atteint 50 millions et Alain Delon 200 millions, alors que le devis de bien des films s’échelonne entre 00 et 200 millions. Le rôle des stars a très largement débordé l’écran de cinéma. Elles parrainaient en 937 90 % des grands programmes de radio américains, et il n’est pas, aujourd’hui, de show télévisé qui n’accueille uneguess-star. Des stars continuent à parrainer produits de toilette, fards, concours de beauté, compétitions sportives, ventes d’écrivains, fêtes de charité, éventuellement élections : aux États-Unis, des stars sont intervenues activement dans les campagnes politiques. Un producteur eut même l’idée de consoler
la femme de Sacco, au moment de l’exécution du martyr, par la présence de Bette Davis (qui se refusa à cette exhibition). Répondant à leur innombrable courrier ainsi qu’au courrier du cœur de certains magazines, les stars ont joué un rôle tutélaire, conseiller, consolateur. Au temps où régnait lestar system, c’est-à-dire jusqu’aux années cinquante, cinq cents correspondants étaient fixés à Hollywood pour alimenter le monde en informations, potins et confidences concernant les stars. Margaret Throp, dans America at the movies, estime que 00 000 mots partaient quotidiennement d’Hollywood, troisième source d’informations des U.S.A. après Washington et New York. Aujourd’hui, les photos des stars apparaissent toujours en premier plan dans les journaux et magazines. Leur vie privée est publique, leur vie publique est publicitaire, leur vie d’écran est surréelle, leur vie réelle est mythique. Jamais, au théâtre, un acteur n’avait été à ce point mis en vedette. Jamais une vedette n’avait pu jouer un rôle si important dans et par-delà le spectacle… C’est le cinéma qui a inventé et révélé la star. Mais ici apparaît un paradoxe premier. La star semble se tenir au centre solaire du cinéma. Pourtant lestar system s’est greffé tardivement, après quinze ans d’évolution anonyme, au système de production des films. Ce phénomène original n’a rien d’originaire, ni apparemment rien de nécessaire. Rien dans la nature technique et esthétique du cinéma n’appelait immédiatement la star. Au contraire, le cinéma peut ignorer l’acteur, son jeu, sa présence même, le remplacer avantageusement par des amateurs, des enfants, des objets, des dessins animés. Et pourtant, capable de chasser l’acteur, le cinéma invente la star ; il l’hypostasie alors qu’elle ne semble nullement participer à son essence. La star est typiquement cinématographique et n’a pourtant rien de spécifiquement cinématographique. C’est cette spécificité non spécifique qu’il nous faut, si possible, éclairer et d’abord décrire.
1
LE TEMPS DES STARS
Un pour Un
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