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Les universalismes chinois et européen

De
182 pages
L'idéal universaliste, qui traverse les traditions intellectuelles chinoise et européenne, a entretenu des rapports équivoques, tantôt connivents, tantôt antagoniques avec diverses constructions mentales ou historiques particularisantes (première partie). À partir du XVIIe siècle, les deux universalismes ont évolué dans une certaine interaction, en donnant naissance à un étrange dialogue entre leurs divers représentants (seconde partie).
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Claude Geoffroy
Les universalismes chinois et européen
Dialogue sous le ciel
Les universalismes chinois et européenDialogue sous le ciel
Claude Geoffroy Les universalismes chinois eteuropéen Dialogue sous le ciel *
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07314-9 EAN : 9782343073149
à Chen Han-jin
Introduction
Notre représentation du monde est depuis longtemps dominée par des pôles, avec une opposition très ancienne entre Orient et Occident. A l’intérieur de ce grand partage Est-Ouest, calqué sur deux des points cardinaux, le couple supposé le plus antagoniste oppose « Chine » et 1 « Occident » ou Europe , en n’hésitant pas à mettre sur le même plan un pays-continent d’une grande diversité et une région du monde très composite et en constante évolution.A priori, rien d’étonnant donc à ce que ce soit dans leur face à face qu’ils ont été amenés à faire la plus bouleversante expérience de l’altérité. Le paradoxe est que celle-ci s’est moins alimentée à des différences irréductibles qu’à des particularités communes, dont notamment une attitude face à l’autre quasiment identique. C’est du moins ce qui ressort de leur confrontation si l’on envisage celle-ci sous l’angle des puissants universalismes que l’un et l’autre ont enfantés.
Si, érigeant des grandes murailles, il leur arrive parfois d’être tentés de se constituer en mondes clos, la Chine et l’Europe ont le plus souvent arboré, face au dehors d’elles-mêmes, une attitude hardie et magnanime, dédaigneuse des limites et autres facteurs potentiels de rabougrissement. Certes, leur élan vers l’autre a très souvent été, on le sait, problématique. Longue obstination à convertir la Chine au christianisme d’abord, puis à la modernité, pêle-mêle, au progrès, au marché, à la démocratie et aux droits de l’homme, l’histoire de l’universalisme européen dans ses rapports avec le géant asiatique a de quoi apporter de l’eau au moulin de ses adversaires les
1 Le terme désigne ici l’aire culturelle européenne. 7
plus résolus qui dénoncent en lui un système de domination. Doté d’une inébranlable confiance en son pouvoir de séduction et répugnant – dans les principes au moins – à s’imposer par la force, l’universalisme chinois n’en a pas moins eu la même prétention à exercer un magistère moral sur l’humanité. Notre propos n’est toutefois pas d’instruire un énième procès de l’universalisme, européen en particulier, mais de retracer la grande aventure d’une idée qui aura, comme jamais aucune autre, traversé les temps en marquant les représentations et les sensibilités comme seuls savent le faire les rêves et… les dogmes ; il est de restituer l’épaisseur humaine de ces deux universalismes, avec leurs idéaux, leurs contradictions, leurs apories et leurs incohérences.
L’histoire de ces deux universalismes est en effet marquée par la difficile conciliation de leur dogme unitaire avec la conception souvent élitiste qu’ils ont pu se faire de l’homme, ou encore par la connivence trouble que, tout en s’employant à les débouter de leur prétention à incarner une quelconque vérité, ils entretiennent avec les notions et revendications renvoyant à l’existence du particulier. Ainsi la Chine fait-elle depuis quelque temps montre d’un universalisme teinté de nationalisme qui conjugue tout à la fois le langage traditionnel de l’ «harmonie» et un discours de la spécificité opposé aux valeurs déclarées universelles en Europe. L’universalisme européen n’est pas dénué d’une semblable ambiguïté ni en reste de paradoxes. Car si, comme son homologue chinois, une défiance à l’égard de tout ce qui apparaît susceptible de cliver le genre humain l’a amené à nier, pendant très longtemps, diverses formes empruntées par le particulier – dont la « culture » -, il s’est aussi accommodé de constructions, les unes mentales, telles que l’idée de race, les autres sociopolitiques, tels que l’empire ou la nation,a priori peu compatibles avec le postulat universaliste de base qui requiert unité et égal traitement de tous. Quant aux postures caricaturales telles que celles opposant aujourd’hui encore «le camp nationaliste et xénophobe attaché à son patrimoine comme Harpagon à sa cassette et le camp cosmopolite affamé d’autrui, curieux de tout, pressé d’échanger l’étroitesse nationale 1 pour un vêtement plus ample» , ne traduisent-elles pas une très grande difficulté, si ce n’est une incapacité à penser l’universel autrement qu’en termes, assez paradoxaux, d’exclusives ?
1 Pascal Bruckner,Faut-il être cosmopolite ?, article paru dans la revueEsprit, n°12, décembre 1992. 8
La rencontre entre Chinois et Européens, comme le montre un bref survol de leurs relations avec des populations allogènes, ne constitue pas la première confrontation à l’altérité des uns et des autres, mais elle en est assurément un grand jalon. Elle est évoquée ici sous l’angle de leur commune profession de foi universaliste, avec un retour préalable sur leurs valeurs fondamentales et notions-fétiches ou encore leurs tropismes fonciers. Le développement des deux universalismes étant asymétrique et leur rencontre ayant été le fait d’une offensive de l’Europe, unilatérale émanant ce sont les métamorphoses successives de l’universalisme européen qui ont servi de périodisation à l’évocation de leur confrontation. Celle-ci a fondamentalement connu trois grands moments.
Le premier moment, ouvert à la fin du XVIe siècle avec l’arrivée en Chine de la mission jésuite conduite par l’illustre Matteo Ricci, a mis en présence l’universalisme chrétien et l’universalisme chinois. Cette première rencontre a donné naissance à un dialogue qui s’est poursuivi à travers les siècles, mais un dialogue en différé, les propositions formulées par l’un à certaines époques ne rencontrant d’écho chez l’autre que beaucoup plus tard. De même, alors qu’ils étaient partis aux XVIe et XVIIe siècles avec l’idée de subjuguer la Chine, les Européens, fascinés au XVIIIe siècle par une Chine qui leur apparaîtra comme un modèle de rationalité, seront eux-mêmes conquis : tel est le deuxième moment, qui voit la Chine érigée en référent par les philosophes des Lumières. Le troisième moment quitte hélas le champ de la séduction intellectuelle et donne lieu, sur fond d’expansionnisme européen, à une confrontation tout au long du milieu du XIXe siècle jusqu’au début du XXe siècle.
Du milieu du XIXe siècle à aujourd’hui, les deux universalismes sont entrés, l’un après l’autre, dans une grande ère d’incertitudes, mais peut-être aussi de véritable fondation. L’histoire de leur interaction longue de quelque quatre siècles n’y est pas pour rien. Les rencontres entre leurs divers représentants n’ont guère débouché sur une connaissance approfondie et sans équivoque de l’autre mais, de loin en loin, elles ont assurément favorisé, chez les uns et les autres, ce qui leur manquait peut-être le plus pour entamer un dialogue : une meilleure compréhension… d’eux-mêmes.
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