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Liberté et paternalisme

De
334 pages
En se référant essentiellement à On Liberty, tout en le situant dans le cadre général de la pensée de son auteur, ce livre propose une nouvelle lecture de la doctrine de la liberté chez John Stuart Mill et tâche de répondre à la question cruciale qui divise ses commentateurs : le principe de la liberté est-il aussi simple et absolu que son auteur le croit ?
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Déjà parus
A. NEDEL, Husserl ou la phénoménologie de l'immortalité, 2008.

S. CALIANDRO, Images d'images, Ie métavisuel dans l'art
visuel, 2008. M. VETO, La Pensée de Jonathan M. VERRET, Théorie et politique, Edwards, 2008. 2007.

J.-R.-E. EYENE MBA, L'État et le marché dans les théories
politiques de Hayek et de Hegel, 2007. J.-R.-E. EYENE MBA, Le libéralisme philosophie sociale de Hegel, 2007. de Hayek au prisme de la

J.-B. de BEAUVAIS, Voir Dieu. Essai sur le visible et le christianisme, 2007. C. MARQUE, L'u-topie du féminin, une lecture féministe d'Emmanuel Lévinas, 2007. J. DE MONLÉON, Personne et Société, 2007.

P. DUPOUEY et J. BRUNET (publié par), Roland Brunet, un
itinéraire philosophique, 2007. Dominique CHATEAU, l'autonomie de l'esthétique. Shaftesbury, Kant, Alison, Hegel et quelques autres, 2007. Alain DELIGNE (dir.), Éric WEIL, Ficin et Plotin, 2007. Laurent DÉCHERY, Le premier regard, essai d'anatomie métaphysique, 2007. Alain MARLIAC, L'interdisciplinarité en question, 2007. Raphaël et Olivier SAINT-VINCENT, Manifeste du philosphevoyou, 2007.

Magali PAILLIER, La colère selon Platon, 2007.

Ridha Chaïbi

Liberté

et Paternalisme

chez John Stuart Mill

L'Hartnattan

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05009-9 EAN : 9782296050099

A

mes parents

Abréviations

1. ])rincipes :

])rincipes d'économie politique,

avec quelques-unes de leurs

applications à l'économie sociale

2. Logique:

Système de logique déductive et inductive: exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche
scientifique Mes mémoireJ~ histoire de ma lJie et de mes idées

3. Mémoires:

SOMMAIRE
SOM M A I RE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 9

INTRODUCTION PREMIEREPARTIE

13

Le principe de la libre discussion: fondements et limites
CHAPITRE l

27 29 29 32 33

Quatre arguments pour un principe 1. Introduction 2. Les quatre arguments A. Premier argument: lafaillibilité
B. Deux iè m e ar gum e nt : Ia vital ité ............... ........

35

C. Troisième argument: l'intelligibilité 38 D. Quatrième argument: la partialité 41 3. Discussions: les arguments de Mill et les critiques de H.l. McCloskey 42
CHAPITRE II

Les limites de la liberté d'expression 55 1. Trois exceptions ? 55 2. Liberté de pensée, liberté d'expression et liberté d'instigation 56 3. La liberté « absolue» d'expression: faut-il censurer pour protéger la société? 62
CHAPITRE III

La biographie problématique d'une idée « simple» 1. Les écrits de jeunesse 2. « The Speech on Perfectibility» : le tournant 3. Les contradictions de la théorie des « deux Mills»
4. Con c Ius ion.

71 71 75 83

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 98

DEUXIEME PARTIE

Le principe de l'individualité: fondements et limites de la liberté d'action, ou l'épreuve difficile du « principe très simple» 101
CHAPITRE l

Qu'est-ce que l'individualité? 1. L'individualité et ses synonymes 2. L'individualité et le conformisme: la complexité du « principe très simple» 3. Le principe de l'individualité: quelle valeur? 9

103 103 118 126

CHAPITREII Le principe de l'individualité et le principe de l'utilité 1. Les raisons de la controverse 2. Le principe de l'individualité et la conception du bonheur. 3. Individualité et .conformisme 4. Développement de l'individualité et développement de la
rai son.

131 131 137 142

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 44

CHAPITRE

III

Des questions autour d'un principe 147 1. Le principe et la réalité 147 2. Les trois sphères de l'action individuelle 151 3. Interdire 1'« indécence» et tolérer l'opium: une incohérence?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 164

TROISIEMEPARTIE Le principe de la liberté et le paternalisme: limite
CHAPITRE I

comprendre une 169

De l'autonomie 1. Définition 2. « L'autonomie-capacité » 3. « L'autonomie-activité » 4. «L'autonomie-qualité»
CHAPITRE II

171 171 174 175 181 183 183 186 187 188 194

Le paternalisme légitime: ses arguments et ses moyens 1. Définition et conséquences du paternalisme 2. Le dilemme libéral: comment le résoudre? A. Première solution a. La version modérée b. La version radicale
B. C. Deux T rois i è mes i è mes 0 lut ion. 0 lut ion.

. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 200 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 2 0 3

CHAPITRE

III

Applications 1. L'esclave « volontaire » 2. Les exclus du « principe absolu» : le cas des enfants
QUATRIEME PARTIE

211 211 224 241 243

Libéralisme et socialisme
CHAPITRE I

Le principe du « laissez-faire » 10

1. Laissez- fairiste ou interventionniste 7 2. Le « laissez-faire» : un principe absolu 7 3. Les arguments du « laissez-faire» 4. Les arguments de l'intervention légitime 5. Par-delà le« laissez-faire» et l'intervention
CHAPITRE II

244 251 254 259 267 271 271 277 286

Le socialisme: les raisons d'une tentation 1. La tentation socialiste de Mill: les symptômes 2. La tentation socialiste de Mill: les raisons 3. Socialiste ou libéral 7
CHAPITRE III

De l'état stationnaire: progrès économique et progrès humain 293 1. Progrès économique 293 2. Progrès économique et progrès humain 297
CONCLUSION

Le principe de la liberté est-il « très simple» et « absolu» 7 303
BIB LIOGRAPHIE 323

11

INTRODUCTION

La nature humaine n'est pas une machine qui se
construit d'après un modèle et qui se programme pour jàire exactement le travail qu'on lui prescrit, c'est un arbre qui doit crozÎre et se développer de tous t'ôtéJ~ selon la tendance des forces intérieures qui en font un être vivant.

De la liberté, p. 151

« Vous savez que j'ai accompli ma tâche. » Telles furent les dernières paroles prononcées le 7 mai 1873 par John Stuart Mill, auteur de trente-deux volumes publiés par l'université canadienne de Toronto1.

1 CollectedWorks ofJohn Stuart Mill, Toronto, University of Toronto Press, London, Routledge & Kegan, 1963-1991. 13

Dans sa préface à L'Asservissement desfemmes1, Marie-Françoise Cachin pense que s'il y avait une tâche à laquelle John Stuart Mill s'était complètement dévoué, c'était bien 1'« émancipation de la femme ». La lecture des œuvres de Mill, comme On Liberry, L'Utilitarisme, Le Gouvernement représentatif, LA ugique, les Printipes d'étonomie politique, ou même L'Asservissement des femmes, montre cependant l'étroitesse et l'insuffisance de cette interprétation. S'il faut définir cette «tâche» à travers la diversité étonnante de ses œuvres - qui embrassent à la fois la morale, la philosophie, la rhétorique, la logique et les sciences humaines -, mais aussi à travers le cours des changements incessants, des oscillations, des révoltes et des progrès de son esprit ouvert et antidoctrinaire, il est indéniable que le seul véritable noyau autour duquel gravitent les différentes préoccupations de la philosophie de Stuart Mill se résume en ce couple conceptuel: liberté-individualité. Le problème de l'émancipation de la femme est indéniablement un sujet qui lui tient à cœur2. C'est le fruit manquant de la civilisation florissante du XIXe siècle. Toutefois, pour qu'il y ait un progrès dans ce domaine, il faut parallèlement œuvrer à l'émancipation de l'homme, luimême victime de ses préjugés et de son ignorance. L'homme et la femme doivent conjuguer leurs efforts et lutter ensemble pour réformer la société et démasquer les différentes formes de despotisme qu'elle nourrit et protège. Le but de cette lutte n'est pas d'assurer la suprél11atie d'un sexe sur un autre, mais d'obtenir la reconnaissance et l'application de ce principe fondamental, voire le droit inaliénable de chaque homme et de chaque femme à une vie libre et autonome. « Ce principe veut que les hommes ne soient autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d'action de quiconque que pour assurer leur propre

1 L'Asservissement desfemmes, traduit de The 5 u,?jedion Women, trad. et préf. de 1,larieof Françoise Cachin, Paris, Payot, 1975. 2 Pour mesurer l'intérêt particulier que représente la cause de l'émancipation de la femme pour John Stuart Mill, il suffit de rappeler, hormis son essai cité ci-dessus et dédié complètement à cette cause, sa lutte acharnée aussi bien de l'intérieur qu'à l'extérieur du Parlement pour l'égalité des deux sexes et surtout pour la reconnaissance du droit de vote aux femmes. Il considère que l'émancipation de la femme est la condition nécessaire au progrès de l'humanité: «Les idées et les institutions, d'après lesquelles l'accident du sexe est le point du départ d'une inégalité de droits et d'une différence nécessaire de fonctions sociales, seront bientôt reconnues comme un des plus grands obstacles à tout progrès moral, social et même intellectuel », Principe
d'économie politique, avec quelques-unes de leurs applications à l'économie sociale, 1873, p. 308.

14

protection. [...] Mais pour ce qui ne concerne . 1 souveram. »

que lui, [...] l'individu

est

C'est à la défmition de ce droit fondamental, dans toutes ses acceptions et ses figures et avec toute sa fragilité, ses ambiguïtés et ses paradoxes, que John Stuart Mill va dévouer sa vie et ses œuvres. Fils d'un ennemi farouche du despotisme politique et religieux, mais aussi du conformisme intellectuel, Stuart Mill sera élevé dès l'aube de son enfance dans un esprit libéral très critique vis-à-vis de l'ordre conformiste établi. Dès son jeune âge, il acquiert une conscience aiguë de l'importance qu'a la liberté à procurer le bonheur au genre humain, asservi par des pratiques et des théories de nature tyrannique. A cette conscience s'ajoutera, plus tard, un sentiment fort de responsabilité d'un citoyen philosophe qui, à l'instar de Socrate et de Platon (ses deux grands maîtres), devait éclairer ses semblables. Né au début du XIXc siècle (20 mai 1806), John Stuart Mill a été soumis, dans la première partie de sa vie, à un régime peu ordinaire, et son éducation constitue une expérience qui mérite mention. Son père James Mill (1773-1836) - fils d'un chétif marchand écossais - était un philosophe, humien, ami intime de Bentham et de Ricardo. Il était l'un des grands défenseurs convaincus de l'extension de l'éducation à l'âge le plus jeune et à toutes les couches sociales. C'était aussi un vigoureux défenseur de la liberté de la presse.

James Mill avait des idées très arrêtées sur la règle à suivre pour développer l'intelligence et former le caractère des enfants; il croyait que « les circonstances particulières qui entourent l'enfant forment les premières habitudes, et que les premières habitudes constituent le caractère fondamental de l'homme; que dès que l'enfant ou plutôt l'embryon commence à sentir, le caractère commence à se former, et que les habitudes qu'il contracte alors sont les plus dominantes et les plus opératives de toutes »2. Ces vues décidèrent du genre d'éducation et du procédé d'entraînement qui furent appliqués à John Stuart Mill, qui n'ira jamais à l'école et ne sera jamais étudiant d'aucune université. Son père voyait dans le système éducatif anglais une perte de temps considérable et une source dangereuse de décadence et de conformisme. Dès son enfance, Stuart Mill fut formé à une carrière de penseur radical et
1 De la liberté, pp. 74-75. 2 Mes mémoires, histoire de ma vie et de mes idées, trad. de Autobiograplry par 1\1. E. Cazelles, Paris, F. Alcan, 1894, p. 17.

15

subversif: à l'âge de trois ans l'enfant apprit le grec, à huit ans, il avait déjà lu dans le texte original Hérodote, la ÇyroPédie, les EntretienJ mémorableJ de Socrate, une partie de Lucien, de Diogène Laerce, le Démonique et le NieolèJ d'Isocrate, six dialogues de Platon, etc. Il apprit alors le latin. De huit à douze ans, il lut plus ou moins complètement les Latins: Virgile, Horace, Phèdre, Salluste, Ovide, Térence, Cicéron, Lucrèce, et parmi les Grecs: Homère, Sophocle, Euripide, Aristophane, Xénophane, Démosthène, Polybe. Il dut mettre en tableau synoptique la rhétorique d'Aristote, apprit l'algèbre et la géométrie, et fut mis ensuite à l'algèbre supérieure et au calcul différentiel. Il remplaçait le jeu de billes par la lecture d'historiens célèbres comme Robertson, Hume, Gibbon, Hook, Rollin, et bien d'autres. L'histoire était toujours sa lecture favorite. C'était aussi une lecture que le père surveillait de très près. Ainsi, quand Stuart Mill lut La Grèce de Mitford, son père le « [mit] en garde contre les préjugés aristocratiques» de cet auteur. « Il m'avait averti, écrit-il, que Mitford ne laissait pas d'altérer les faits pour blanchir les despotes et noircir les institutions populaires.1 » Entre onze et douze ans, John Stuart Mill composa une histoire du gouvernement romain; il y discutait les questions constitutionnelles et prenait parti pour les démocrates de Rome. Ce parti pris du jeune John pour le peuple contre les tyrans est le fruit des explications et des idées que son père lui donnait sur la civilisation, le gouvernement, la moralité et la culture intellectuelle2. La liberté était la valeur fondamentale sur laquelle se basa toute son éducation. «Il la possède d'une antique possession, comme un héritage », écrira l'un de ses correspondants et traducteurs français3. A douze ans, il aborda la logique et les opérations de la pensée. À treize ans, il fit une étude complète de l'économie politique et rédigea un

1 Op. cit., pp. 11-12. 2 Cf. Op. cit., pp. 7-8. 3 L'économiste français Charles Brook Dupont-White (1807-1878), dans la préface du Gouvernementreprésentatif,p. VII. Catholique libéral, il s'émut des conditions de travail et de vie des ouvriers et préconisa, après Sismondi, l'intervention de l'État dans certains domaines de l'économie et en matière d'assistance publique. Il a traduit les deux œuvres de Mll, On Liberty et Considerationson the RepresentativeGovernment. Il est aussi l'auteur notamment de l'Essai sur les relationsdu travail avet'le capital (1845) et L Individu et l'État (1857).

16

abrégé assez bon pour que son père pût l'utiliser par la suite quand il écrivit son Traité. Pour rédiger son travail, il devait faire la critique d'Adam Smith, en s'éclairant des travaux de Ricardo. À treize ans! Pour qu'un tel surmenage n'aboutisse pas à de fâcheux résultats, il a fallu que le maître et l'élève fussent d'une trempe exceptionnelle. L'éducation que James Mill donna à son flis est une nette expression de la psychologie en laquelle il croyait. Mais elle est aussi le symbole de l'obsession par l'éducation - en ce début du XIXc siècle - à laquelle on attribuait le pouvoir de guérir le monde de tous ses maux et imperfections; une obsession déjà bien enracinée chez Thomas Hobbes, précurseur des utilitaristes, pour lequel l'homme est égoïste par nature. Les valeurs altruistes et humanistes ne peuvent s'imprégner dans la conscience de l'individu, pour faire reculer son égoïsme, que par le biais d'une éducation rationnelle rigoureuse et bien conduite. La détermination du père a voulu pousser le développement des facultés de l'enfant au-delà de leurs limites conventionnelles et à une allure extraordinaire. John Stuart Mill approuvera cette méthode dans ses Mémoires et se félicitera toute sa vie d'avoir été soumis à cette culture intensivel.

Pour James Mill, le but était clair: il préparait son flls à une carrière de propagandiste de l'utilitarisme, ce que lui et son ami Bentham avaient déjà commencé. Le père ne sera pas déçu du résultat. Jusqu'en 1836 - en dépit de sa crise mentale survenue en 1826 -, John Stuart Mill ne s'opposera pas ouvertement2 à l'utilitarisme de ses deux maîtres.

Il a modestement écrit dans ses Mémoires: « Si j'ai pu accomplir quelque chose, je le dois, entre autres circonstances, à ce que l'éducation par laquelle mon père m'a formé m'a donné sur mes contemporains l'avantage d'une avance d'un quart de siècle », p. 29. Quoique :Millreproche à son père sa froideur et son manque de tendresse pour ses enfants, il s'efforce de justifier ce «défaut» par sa culture anglaise et son rôle de « professeur unique ». Ces deux facteurs l'ont contraint à se montrer distant et sévère. :Mill pense même que ce comportement était pédagogiquement efficace: «Je ne crois pas qu'on puisse uniquement, par la persuasion et la douceur des paroles, amener les enfants à s'appliquer avec énergie et, ce qui est plus difficile encore, avec persévérance. Il y a beaucoup de choses que les enfants doivent faire et beaucoup qu'ils doivent apprendre, qu'ils ne font et n'apprennent que par la contrainte d'une discipline sévère et de la perspective des punitions », Mémoires,pp. 49-50. 2 Mémoires, p. 171. En 1833, ses deux articles critiques sur son père et Bentham seront sans nom d'auteur. Cf. « Remarks on Bentham's philosophy» (1833), in Essqys on Ethics, Religion and Sociery, Col/eded Works of John Stuart Mill, vol. X, pp. 3-19. «.A. few Observations on Mr :Mill», 1833, op. dt., appendix C.
1

17

Cependant, s'il défendait le benthamisme avec ferveur, John Stuart Mill n'était pas, comme on l'accuse souvent, une simple «copie» ou « produit» de son père. Ce n'est que manquer de justice envers le père et le flis que de continuer à coller de tels qualificatifs à un éducateur originall et à un élève curieusement jaloux de sa liberté. N'est-ce pas James Mill qui mettait le jeune John en garde contre la « suffisance vaniteuse» et qui lui inculquait la modestie et la curiosité intellectuelle vigilante et critique? N'est-ce pas lui aussi qui - au dire de l'élève lui-même - a fait de son flis «un disputeur impertinent» qui «n'éprouvait aucun scrupule à opposer une contradiction directe à ce qu'[il entendait] dire »2. Même en matière de religion, James Mill se garda d'endoctriner le jeune John. «À la question: qui m'a fait ?, disait-il, on ne peut répondre, parce qu'on n'a aucune expérience, aucune information authentique, d'où on puisse partir pour formuler une réponse.3» Soucieux de la logique et de la preuve, James Mill en était venu, par ses études et ses réflexions, au point de rejeter non seulement la croyance à la révélation, mais aussi l'athéisme vulgaire qu'il qualifiait de «dogmatique» et d'« absurde ». Dès son jeune âge, John Stuart Mill se fit lire l'histoire ecclésiastique. Son père l'enseigna à prendre «un grand intérêt à la Réforme et à considérer ce grand débat comme la lutte suprême entre la tyrannie sacerdotale et la liberté de pensée »4. Mais quand il reçut la recommandation d'être prudent et de ne pas faire profession (de son incrédulité) devant le monde, Stuart Mill désobéit en affichant et soutenant son athéisme à chaque fois que l'occasion s'y prêtait, « sans recourir, disait-il, à l'hypocrisie »5. On n'ajoute rien à ses Mémoires, quand on constate ici que tout a été entrepris pour faire de l'enfant un penseur curieux, ouvert, modeste, antidoctrinaire et subversif; bref, un penseur libre. Après avoir acquis un
1 «Mon père ne permit jamais que mes leçons dégénérassent en un exercice de mémoire. Il tâchait de mener mon intelligence, non seulement du même pas que l'enseignement, mais autant que possible de lui faire prendre les devants. Tout ce que je peux apprendre par le seul effort de la pensée, mon père ne me le disait jamais, tant que je n'étais pas à bout de ressources pour le trouver moi-même », Mémoires,p. 30.
2 Mémoires, p. 32. 3 Op. tit., pp. 40-41. 4 Op. cit., p. 41. 5 Op. tit., p. 42.

18

savoir encyclopédique, le moment est venu pour que son père lui apprenne un principe universel à la fois utile et nécessaire avant que la « machine à raisonner» inaugure sa grande entrée sociale et intellectuelle. Il lui recommanda donc la tolérancel. Séduit par la pureté et la sincérité de son père, John Stuart Mill constate avec force: «On ne sera pas surpris qu'un homme, avec les opinions et le caractère que je viens de faire connaître, ait pu produire une forte impression morale sur un esprit qu'il contribuait plus que personne à former, et que son enseignement moral ne dut pas s'égarer du côté de l'indulgence et du relâchement.2 » John Stuart Mill avait quatorze ans quand son éducation par son père prit fin. Une éducation strictement rationnelle conduite par un esprit rebelle qui voulait substituer la démocratie à l'aristocratie, le rationalisme éthique au conformisme moral et religieux et la liberté au despotisme régnant. C'est cette éducation subversive qui décidera du reste de la vie de notre philosophe.

Au cours de l'hiver 1822-1823, à son retour en Angleterre

-

après un

séjour en France -le jeune Stuart Mill lit le Traité de légiJlation, de Jérémie Bentham, se convertit à la philosophie de l'utilité et fonde avec quelques amis une «Société utilitariste» dans laquelle il assumera un rôle de leader. C'est dans la même année qu'il commença sa carrière de propagandiste du radicalisme utilitariste. En 1822, il écrivit son premier essai de discussion où il attaquait ce qu'il appelait «le préjugé aristocratique, que le riche est supérieur au pauvre ou au moins censé l'être »3. En 1823, il écrivit un article signé « l'athée» où il dénonçait la persécution religieuse. C'est dans la même année qu'il envoya cinq lettres signées «Wickliffe» au journal Morning Chronical et intitulées «La Libre discussion» dans lesquelles il défendait, par des démonstrations logiques, la liberté d'expression et de discussion contre la tyrannie religieuse et politique. Trois de ces lettres furent publiées, les deux autres, jugées trop dangereuses pour le journal, ne parurent jamais. Dès lors, les articles suivirent en grand nombre, alimentés par un militantisme dynamique et très engagé en faveur d'un changement radical des institutions aristocratiques et de l'esprit qui les domine. À ces institutions, il projetait de substituer d'autres institutions démocratiques
1 Mémoires, p. 49. 2 Ibid. 3 Op. dt., p. 68.

19

basées sur les principes de la liberté et de la justice en vue de procurer le bonheur au plus grand nombre. Ces idées n'étaient pas, en réalité, proprement siennes. Elles faisaient partie du système philosophique de Bentham qui avait séduit Stuart Mill par le caractère complet de sa logique radicale. Il les avait embrassées «avec le fanatisme de la jeunesse », disait-il. Au sein de leur «Société utilitariste », avec ses camarades, il se

proposa comme modèle à imiter les philosophes français du X\Tlllc siècle,
ceux qui, par leur critique radicale de l'ordre social, politique et religieux, ont tracé le chemin de la liberté et préparé l'avènement de la Révolution française. Le cercle du jeune Mill n'espérait pas faire moins qu'eux 1. «Aucun membre de notre réunion, comme je l'ai dit, n'alla plus loin que moi pour satisfaire cette ambition puérile >}, écrit-il peu de temps avant de mourir. Donc, la tâche que Stuart Mill s'était proposée était bien de mettre la question de la liberté et de la réforme au premier plan chez ses compatriotes aux esprits conservateurs, où il régnait «une croyance universelle [...J que les lois de l'Angleterre, le corps des juges de l'Angleterre, la magistrature non salariée de l'Angleterre étaient des modèles de perfection »3 ; et où le gouvernement « semblait prêter son appui à la conspiration [européenne] contre la liberté, ourdie sous le nom de la sainte alliance »4. Son adhésion totale à l'utilitarisme de Bentham ne résistera pas longtemps. Vers l'année 1824, quand il lut la biographie de Turgot écrite par Condorcet, John Stuart Mill, l'utilitariste au calcul rationaliste et « froid» et à l'éducation antipathique pour le sentiment, fut guéri de toutes ses « folies sectaires ». La lecture de cette œuvre éveilla en lui « le plus pur enthousiasme ». L'énergie qui poussait le leader à faire de la société utilitariste une école et de l'utilitarisme une religion s'éteignit. À l'instar de Turgot, il commença à «regarder toute secte comme nuisible »5 et renonça à prendre pour lui et à donner aux autres le nom d'utilitaire. C'était la première grande «révolution» dans les idées de

1

Op. cit.,p.l03.
Op. cit., pp. 85-86.

2 Ibid.
3

4 Op. cit., p. 93. 5 Op. c'it., p. 108. 20

Stuart Mill. C'était aussi le début d'un long combat contre l'absolutisme. « Voir toutes les faces des choses» est devenue sa « nouvelle devise» 1. En 1825, la « Société utilitariste» sera dissoute et remplacée par une société de discussion (Debating Sociery), ouverte à toutes les tendances. Stuart Mill sera mis en contact avec les socialistes owenistes et les romantiques coleridgiens qui réveilleront en lui les deux questions fondamentales que l'utilitarisme de Bentham passait sous silence ou méprisait: la question de la justice sociale face aux valeurs égoïstes libérales et la question du sentiment face à la sécheresse et à l'insuffisance du rationalisme « froid» utilitariste. Stuart Mill commença donc à prendre du recul vis-à-vis de la philosophie sur laquelle reposait toute son éducation. Il se sentit de plus en plus à l'étroit dans la doctrine scientiste et utilitariste de James Mill et de Jérémie Bentham. Ce malaise se traduira à l'automne 1826 par une crise mentale profonde et bouleversante. Il alla jusqu'à se demander s'il pouvait « continuer à vivre »2. La lecture des Mémoires de Marmontel et de la poésie de Wodsworth le sauva de son tourment. La nature prit sa revanche, glissait-il ironiquement3. Il retrouva le sentiment et avec lui le goût à la vie. Sans ruer que le bonheur soit la pierre de touche de toutes les règles de conduite, et le but de la vie, il commença à penser que le seul moyen de l'atteindre était de ne plus en faire le but direct de l'existence. Aussi, il garda la culture des sentiments comme un des points cardinaux de sa croyance morale et philosophique. Sans rejeter la philosophie utilitariste, ilIa critiqua, l'enrichit et l'assouplit en l'ouvrant sur d'autres courants de pensée différents et parfois opposés. En 1830, John Stuart Mill a 24 ans quand il rencontre Harriet Taylor, qui exercera sur lui une influence considérable et qui l'épousera vingt ans plus tard. Cette liaison est d'une importance majeure pour un philosophe militant de la cause de la liberté des femmes et de l'égalité des sexes4. Elle avait le mérite de traduire concrètement sa conception de la femme
1 Mémoires, p. 156. 2 Mémoires, p. 134. 3 Mémoires, pp. 134-135. 4 «[...] La morale actuelle

correspond

surtout

à une

relation

d'autorité

et

d'obéissance. Cependant, autorité et obéissance ne sont que les nécessités malheureuses de la vie humaine; l'état normal de la société, c'est l'égalité », L'Asservissement desJèmmes, pp.113-114.

21

et du mariage, . 1 sUJets egaux .
~

comme

lien d'amour

libre et d'interactivité

entre deux

Pendant les années 1830, Mill s'éloigne tellement du benthamisme qu'on le prend pour un «mystique »2. Il entame ses correspondances avec Carlyle, critique Bentham3 et James Mill4, rencontre Alexis de Tocqueville et s'enthousiasme pour son essai sur la démocratie en Amérique avant d'inaugurer une longue correspondance avec Auguste Comte. Ce n'est qu'à partir de 1840 que John Stuart Mill commence à publier ses principaux essais. Le premier fut son Système de logique déductive et inductive (1843), livre où il jette les fondements de l'éthologie et consacre tout un chapitre pour discuter du problème épineux de «la liberté et la nécessité ». Cinq ans après, il publie les ])rinczpes d'économie politique, ouvrage où Mill s'oriente plus vers un certain socialisme et où sa défense du principe libéral - le «laissez-faire» - est plutôt mitigée. Contrairement à tous les économistes, il pense que l'état stationnaire est désirable. La liberté économique n'est plus synonyme d'une course effrénée à la production et à l'accumulation des richesses dont le marché est le seul régulateur. Mais, comme la liberté politique, elle se justifie par l'épanouissement, la créativité et le bonheur qu'elle suscite chez les individus. Dès qu'elle perd de vue les principes moraux (L'Utilitarisme) et la philosophie sociale et politique (Le Gouvernement représentatij) qui la fondent, elle se mettra aussitôt au service de l'égoïsme et sera socialement destructrice. À la cause de la liberté, Stuart Mill a consacré non seulement sa carrière de philosophe, mais encore sa vie de citoyen responsable. Le militant et penseur de la liberté sera élu, en 1867, député de Westminster à la Chambre des communes comme candidat radical. Il saisira cette occasion pour y défendre les causes qui lui étaient les plus chères; en
1 C'est en fait ce sur quoi Mill avait insisté dans sa promesse solennelle rédigée à l'occasion de son mariage où il avait écrit: « [...] Je déclare que c'est ma volonté, mon intention et la condition de notre engagement qu'elle garde à tous égards la liberté absolue d'agir et de disposer d'elle-même et de tout ce qui lui appartient ou peut lui appartenir un jour, comme s'il n'y avait pas eu de mariage. » Voir l'extrait de ce manuscrit in Ronald Fletcher, J. Stuart Mill: a Logical Critique of S ot'iology, Great Britain, 1971, .l1..Wheaton, p. 45. 2 En 1831, quand Carlyle lut « The Spirit of the Age », il s'écria: « \1oici un mystique nouveau ». Cf. Mémoires, p. 166. 3 « Remarks on Bentham's Philosophy» (1833) in Essqys on EthÙ'S, Religion and S odet), Collected Works ojJohn Stuart Mill, vol. X, pp. 3-19. 4 « A Few Observations on Mr Mill » (1833), op. cit., appendix C.

22

particulier le constitutionnelle

suffrage féminin, la réforme ainsi que la cause de l'Irlande.

institutionnelle

et

Quand il meurt en 1873, Stuart Mill a déjà accompli sa tâche de défenseur de la liberté et de la Réforme. Son intégrité a fait de lui un homme ouvert et souple. Bien qu'il ait vécu dans un siècle où la systématisation et le souffle messianique étaient à leur apogée avec Marx, Hegel, Comte, Saint-Simon et beaucoup d'autres, on ne trouve chez notre philosophe aucune trace d'esprit de « système ». Cette ouverture d'esprit a fait à la fois son originalité et sa force, mais souvent aussi sa naïveté et sa faiblesse. Les multiples exceptions qu'il fait à ses principes risquent quelquefois de faire croire, chez un lecteur impatient, à des contradictions dans la pensée du philosophe; mais pour ses contemporains qui l'ont connu, il est une «grande figure de la philosophie» et un maître rare en son époque 1. Dans sa préface à John Stuart Mill, François Trévoux résume judicieusement la pensée de ce philosophe: « Stuart Mill attire et retient l'attention de tous ceux qui mettent au premier plan l'indépendance d'esprit et la fidélité dans la pratique aux principes dégagés par la raison. Dans l'histoire des idées, il gardera certainement une place; ses erreurs mêmes, ses flottements révélaient un esprit souple, toujours ouvert, qui n'a rien de la rigueur d'un doctrinaire. Il est bien de son temps, mais annonce cependant des inquiétudes et des problèmes de nos jours. Son attachement à la fois rationnel et passionné au développement de l'individu, à défendre ce dernier contre toutes les tyrannies et les conformismes sociaux [...] sont caractéristiques des tendances d'une grande âme qui se débat pour trouver la vérité, d'un esprit qui veut le développement [...] et hésite parfois sur les voies les plus propres à y . 2 parverur. » Comment ce militant inlassable de l'autonomie individuelle concevaitilIa liberté? Quelle est sa définition et en quoi est-elle originale? Quels
Cf. H. Taine, Le Positivisme anglais, étude sur Stuart Mill, Paris, G. Baillière, 1878. Dans son introduction à The Earlier Letters 1812-1848, CollectedWorks ofJohn Stuart Mill, vol. XII-XIII, F.A. Hayek note que l'intérêt pour Mill ne se limite pas aux frontières du monde occidental. Une bibliographie de John Stuart Mill, publiée dans la Keizai &nshu, The EconomÙ'Review ofKansai Universiry(Osaka), VI, n° 7 (novembre 1956), mentionne en plus de 350 travaux sur Mill en langues européennes plus de 180 titres en japonais seulemen t ! 2 F. Trévoux, Stuart Mill: textes choisisetpréfaœ par F. Trévoux, Paris, Librairie Dalloz, 1953, pp. 26-27. 23
1

sont ses fondements? Sont-ils utilitaristes, libéraux, socialistes ou romantiques? Quelles sont ses limites et ses conséquences? Pour le militant radical et féministe, le développement spontané de « l'individualité» est-il le prélude d'une démocratie égalitariste ou d'une méritocratie élitiste? En 1859, Mill publia On Liber!)!, «une sorte de manuel philosophique »1 dans lequel il exposait sa doctrine générale de la liberté en réponse aux «projets liberticides des réformateurs de ce temps, Comte en particulier »2. Pour Mill, le principe de la liberté est un «principe très simple» et « absolu »3. Pour ce qui ne concerne que lui, l'indépendance de l'individu est, de droit, absolue. Sur son corps et son esprit, il est souverain. La seule limite à ce droit absolu est de ne pas nuire directement aux intérêts constitués d'autrui. De ce fait, la liberté d'expression et de discussion doit être absolue et sans réserve. Il est même du devoir de l'État d'aider à sa propagation la plus large. Quant à la liberté d'agir, ou l'individualité, Mill pense que les mêmes raisons qui justifient la liberté absolue d'expression exigent aussi que les hommes soient libres d'agir selon leurs opinions tant que leur liberté ne s'exerce qu'à leurs seuls risques et périls. Mais, quand il applique son principe « très simple» et « absolu» à la réalité, l'application paraît plus difficile. Mill semble faire quelques exceptions à ce principe. D'un côté, il interdit toute interférence dans le domaine strictement personnel. De l'autre, il autorise l'intervention paternaliste, comme dans le cas de «l'esclave volontaire» ou de la personne qui «s'apprête à traverser un pont dangereux ». Pour Mill, On Liber!)! est le meilleur de tous ses essais. Il a été mûrement réfléchi et soigneusement composé. Pour ses nombreux critiques, en revanche, c'est un essai rempli d'incohérences. «Ne pas nuire à autrui» est une règle aussi ambiguë que fragile et contradictoire4. Le concept d'« individualité» est franchement antiutilitariste5. La liberté
1 Mémoires,p. 242. 2 The LAter ùtters, (1849-1873), in CollectedLf70rks ofJohn Stuart Mill, t. XIV, lettre de Mill à Harriet (Rome, 15 janvier 1855), lettre 213, p. 294. 3 De la liberté,pp. 74-75. 4 Cf., par exemple, Sir James Fitzjames Stephen (1829-1894), Liberty, Equali!), Fraterni!), édité avec une introd. et notes par R. J. \Vite, Cambridge, Cambridge University Press, 1967. 5 Cf. Robert Paul Wolff, The Poverty Liberalism, Boston, Beacon Press, 1968, p. 19. of Aussi, Charles Dupont-White, Gouvernement représentatif, préface, p. L., John P. Plamenatz, The English Utilitarians, Oxford, Basil Blackwell, 1966, p. 129. 24

qu'il défend est insensée et même socialement dangereuse1. Pour d'autres, le libéralisme de On Liberry n'est au contraire qu'une imposture; c'est une apologie masquée de la tyrannie et de la volonté du plus fort2. On prétend même que On Liberry révèle un « autre Mill », extravagant, totalement différent du Mill des autres œuvres, modéré et plus prudent3. En me référant essentiellement à On LibertY, tout en le situant dans le cadre général de la pensée de son auteur, j'essayerai de proposer une nouvelle lecture de cet essai et de répondre à la question principale qui divise les défenseurs de John Stuart Mill et ses détracteurs, à savoir est-ce que le principe de la liberté est aussi simple et absolu que son auteur le croit? Dans la première et la deuxième partie de cette thèse, j'analyse la définition de la liberté d'expression et de la liberté d'action, tout en essayant de comprendre leurs limites. Dans la troisième partie, je pose le problème du paternalisme dans On Liberry. J'essaye d'extraire sa défmition, ses arguments et ses moyens selon Mill afin de savoir si les exemples d'interventions légitimes dans cet essai sont réellement des interventions paternalistes et quelles sont leurs conséquences sur le principe de la liberté. Enfin, dans la quatrième partie, j'essaye de comprendre pourquoi le défenseur du principe absolu de la liberté, le fondateur du libéralisme, était si fasciné par l'idéal socialiste. Pourquoi Mill défendait-il le principe du « laissez-faire », appelait les individus à s'impliquer davantage dans le jeu de la concurrence économique, en même temps qu'il n'épargnait aucun compliment pour vanter l'état stationnaire; cet état où la production et la concurrence économiques sont réduites au minimum et que tous les économistes libéraux redoutent le plus? C'est dans ce qui nous semble être à première vue une inconsistance que nous découvrirons, peut-être, tout le sens de l'originalité, la force, la cohérence et surtout l'actualité de la doctrine de la liberté chez John Stuart Mill.

1 Maurice Granston, « \Xlhen we should censure the censors », Times Higher Edt/tation Supplement, London, Times Newspapers, 23 septembre 1977. 2 Cf. notamment Maurice Cowling, Mill and Liberalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1963. 3 G. Himmelfarb, On Liberty and Liberalism: the Case Alfred A. I<nopf, 1974. of John Stuart Mill, New York,

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PREMIERE

PARTIE

Le principe

de la libre discussion: et limites

fonde111ents

CHAPITRE I

Quatre arguments pour un principe

1. l ntroduîtion

Juste au moment de commencer le chapitre II de On Liber(y, intitulé «De la liberté de pensée et de discussion », Stuart Mill avertit ses lecteurs: « [...] Ceux qui ne trouveront rien de nouveau dans ce que je vais dire voudront bien, je l'espère, m'excuser si je m'aventure à discuter une fois de plus un sujet si souvent débattu depuis maintenant trois siècles.1» Un siècle et demi après, l'exploration de ce chapitre n'est pas encore épuisée, et son sujet est plus que jamais d'actualité. Si le sujet de «la liberté de pensée, laquelle est indissociablement liée à la liberté de parler et d'écrire» est en soi familier au public depuis des siècles, l'approche que Mill en fait est complètement nouvelle, tant par son cadre philosophique que par ses fondements et ses conclusions. Tout d'abord, le cadre est différent. La défense du principe de la libre discussion, dans le deuxième chapitre de On Liber(y, n'est pas d'ordre « tactique », une défense de circonstance afin de contrer, par exemple, le despotisme du pouvoir politique; mais, pour utiliser l'expression de F.G. Berger, cette défense est d'ordre «stratégique »2. Là où ses prédécesseurs, dit-il, ont évoqué ce principe de la liberté d'expression comme une sécurité contre «les gouvernements corrompus et tyranniques », il l'évoque et le défend dans toutes les circonstances et sous tous les gouvernements, les meilleurs comme les pires. Sur ce point, Mill se distingue implicitement des utilitaristes: « Supposons, écrit-il,
1 De la liberté, p. 82. 2 Cf. F.R. Berger, Happiness, JustÙ'e and Freedom: the Moral and Politital Philosop~y q(John Stuart Mill, Berkeley, London, University of California Press, 1984, p. 271.

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[une situation où l'idéal utilitariste est réalisé] que le gouvernement ne fasse qu'un avec le peuple et ne songe jamais à exercer aucun pouvoir de coercition, à moins d'être en accord avec ce qu'il estime être la voix du peuple.l » Ce pouvoir, même sous ces conditions, est aussi « illégitime» et «nuisible, si ce n'est plus, lorsqu'il s'exerce en accord avec l'opinion publique qu'en opposition avec elle »2. Aussi, les arguments sont nouveaux. Si l'homme est faillible, toute censure d'opinion adverse est une prétention à l'infaillibilité (assumption of injaillibili!)!)3. La discussion ne peut donc avoir d'autre limite que l'absence d'opinion contraire, et ceux qui s'attachent à des croyances ou à des idées doivent les exposer à la discussion la plus ouverte et les « pousser jusqu'au bout »4 afin d'en vérifier l'authenticité. Enfm, les conséquences sont, elles aussi, différentes. Les fondements de la liberté d'expression sont, pour Mill, inséparables des fondements des autres libertés fondamentales, notamment la liberté d'action ou le droit à l'individualité, qui forment Le « principe» de la liberté humaine. « Compris dans leur ensemble, ces fondements [de la liberté de penser, de parler et d'écrire] deviennent plus largement applicables que lorsqu'ils sont morcelés, et un examen approfondi de cet aspect du problème sera la meilleure introduction au reste.5 » Voilà donc une réponse qui devrait satisfaire Gertrude Himmelfarb, qui s'étonne de voir les arguments de Mill en faveur de la liberté d'expression prendre « un tournant étrange ». «Au lieu de défendre, ditelle, sa position en s'appuyant sur les mêmes arguments qui fondent de la liberté d'expression dans On Liber!)! -l'importance de préserver l'individualité des pressions du conformisme social et politique - Mill choisit de fonder sa défense sur des arguments complètement différents. Ce n'est pas pour défendre l'individu dissident qu'il refuse à l'humanité le droit de réduire au silence la moindre opinion rivale, mais c'est simplement pour favoriser l'émergence de la vérité.6» Est-ce que la
1 De la liberté, p. 84. 2 Op. ~it., p. 85. 3 :Mill reprend le même argument qu'il avait utilisé vingt ans plutôt. Cf. «On the Defmition of Political Economy; and on the Nlethod of Investigation» (écrit en 1831), in Essqys on EtonomÙ:s and Sodery, Colleded Works of John Stuart Mill, p. 332. 4 De la liberté, p. 92. 5 Op. dt., p. 82. 6 Gertrude Himmelfarb, On Liberty and Liberalism, the Case of John Stuart Afil/, New York, Alfred A. A. Knopf, 1974, p. 24.

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recherche de la vérité est incompatible ou contradictoire avec la préservation de l'individualité? La lecture de On Liber!} nous montre que, bien au contraire, la quête de la vérité et la quête de l'individualité sont aussi bien indissociables qu'interdépendantes. Elles forment les deux branches d'un seul et même tronc, le principe de la liberté. Ce que G. Himmelfarb appelle un «tournant étrange» n'est, en fait, qu'un enchaînement très logique. Mill n'a-t-il pas clairement averti ses lecteurs qu'en traitant de la liberté d'expression il n'examine qu'un « aspect du problème »1 et ne fait qu'introduire «au reste », à savoir la liberté d'action ou /'individua/ité2 ? Toutefois, avant de détailler cette réponse, et d'évoquer plusieurs autres objections beaucoup plus importantes concernant la cohérence de la défense de la liberté d'expression et la validité de ses arguments, il convient d'abord d'exposer les quatre arguments qui fondent « la liberté de pensée et de discussion» dans le chapitre II de On Liber!}, dont la conclusion fut cette célèbre formule: «Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n'en auraient pas pour autant le droit d'imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d'imposer silence aux hommes si elle en avait le pouvoir.3 »

1 Par « problème », Mill fait allusion au printtpe absolu de la liberté. 2 Déjà à la fm de ce chapitre II, p. 140, :N1illécrit ceci: « Nous avons maintenant affirmé la nécessité - pour le bien-être intellectuel de l'humanité (dont dépend son bienêtre général) - de la liberté de pensée et d'expression [.. .]. » Au début du chapitre III, p. 147, il nous incite en outre à considérer « le libre développement de l'individualité comme l'un des principes essentiels du bien-être ». Si, alors, le principe de la liberté d'expression favorise le bien-être intellectuel et le principe de la liberté d'action favorise le bien-être politique, social et moral, le principe de la liberté Qa synthèse de ces deux principes), lui, favorise le bien-être général.D'ailleurs, dès l'introduction Stuart Nfill avait résumé par une seule formule ces deux aspectsdu principe de la liberté: « Chacun est le gardien naturel de sa propre santé aussi bien physique que mentale et spirituelle », p. 79. 3 De la liberté, p. 85. Notons au passage que l\1ill ne considère le despotisme, « un mode de gouvernement légitime quand on a affaire à des barbares », que si le despote Qe cas ici est celui d'un individu en position de force absolue face à la totalité d'un peuple) œuvre à « l'avancement» de son peuple, jusqu'à ce qu'il devienne « capable de s'améliorer par la libre discussion entre individus égaux », De la liberté,p. 75. Cf. aussi Le Gouvernementreprésentatif,pp. 60-65. Dans le cas des sociétés barbares, Nfill n'autorise pas que le despotisme politique. Il pense que « l'esclavage lui-même, en donnant un commencement à la vie industrielle et en l'imposant comme l'occupation exclusive de la partie la plus nombreuse de la communauté, peut hâter le passage à une liberté meilleure que celle de se battre et de piller », Le Gouvernementreprésentatif, . 47. p 31

2. Les quatre arguments

V oici les « quatre raisons»

qui justifient

cette conclusion

ultralibérale

:

« Premièrement, une opinion qu'on réduirait au silence peut très bien être vraie: le nier, c'est afflfmer sa propre infaillibilité. Deuxièmement, même si l'opinion réduite au silence est fausse, elle peut contenir - ce qui arrive très souvent - une part de vérité; et puisque l'opinion générale ou dominante sur n'importe quel sujet n'est que rarement ou jamais toute la vérité, ce n'est que par la confrontation des opinions adverses qu'on a une chance de découvrir le reste de la vérité. Troisièmement, si l'opinion reçue est non seulement vraie, mais toute la vérité, on la professera comme une sorte de préjugé, sans comprendre ou sentir ses principes rationnels, si elle ne peut être discutée vigoureusement et loyalement. Et cela n'est pas tout, car, quatrièmement, le sens de la doctrine ellemême sera en danger d'être perdu, affaibli ou privé de son effet vital sur le caractère et la conduite: le dogme deviendra une simple profession formelle, inefficace au bien, mais encombrant le terrain et empêchant la naissance de toute conviction authentique et sincère fondée sur la raison ou l'expérience personnelle.1 » À première vue, les arguments que Stuart Mill utilise pour défendre la liberté d'expression sont assez simples. Il les résume lui-même comme suit: «On ne peut jamais être sûr que l'opinion qu'on s'efforce d'étouffer est fausse; et si nous l'étions, ce serait encore un ma1.2» Cependant, si nous procédons à l'examen de la façon dont ces arguments ont été élaborés, nous découvrons soudain que le résumé que Mill en donne est en effet trop simplifié.

Pour ce genre de société, la colonisation par un peuple civilisé est encore une meilleure solution selon :Mill « car elle lui fait franchir rapidement plusieurs phases du progrès et écarte bien des obstacles qui auraient pu subsister indéfiniment, si la population soumise avait été abandonnée à ses chances et à ses tendances naturelles », op. cit., p. 96. Pour sa préférence de cette solution sur le despotisme indigène, cf. op. (it., pp. 389-390. 1 De la liberté,pp. 140-141. 2 Op. dt., p. 85.

32

A. Premier argument: lafaillibilité

L'un de ces arguments fondamentaux est basé sur la notion de la faillibilité humaine: «Premièrement, il se peut que l'opinion qu'on cherche à supprimer soit vraie: ceux qui désirent la supprimer en contestent naturellement la vérité, mais ils ne sont pas infaillibles.1 » Ce choix de l'argument de la faillibilité humaine pour ouvrir la défense de la liberté d'expression n'est pas innocent. À ceci, il y a au moins deux raisons essentielles. La première, c'est que tous les hommes reconnaissent sans difficulté qu'ils sont, de nature, faillibles. La deuxième, c'est que cette évidence «est loin de garder dans leur jugement pratique le poids qu'ils lui accordent en théorie »2. Stuart Mill ne pourrait trouver un meilleur appui à sa défense de la liberté de discussion que ce contraste très fort entre le jugement abstrait et les pratiques des hommes. En rappelant le consensus sur le principe théorique de la liberté d'expression, il précise sa tâche: «pousser jusqu'au bout» les arguments de ce principe afin qu'il y ait harmonie entre les conclusions théoriques et leur mise en pratique. Reconnaître notre faillibilité, c'est reconnaître que toutes nos idées et nos croyances - les plus sacrées comme les plus banales - sont provisoires, qu'elles sont aussi relatives que celles des autres, et que le seul moyen de vérifier si nos opinions sont vraies c'est de s'assurer qu'aucune opinion contraire n'a été négligée. Reconnaître notre faillibilité, c'est aussi reconnaître qu'il n'existe aucune assise rationnelle à la censure des opinions dissidentes, qu'il est possible que ces opinions soient vraies, que les nôtres soient fausses, et que si c'est le cas, ce qui est fort
probable, nous aurons perdu

-

ainsi que « l'humanité

tout

entière»

- les

bénéfices de cette vérité étouffée. Mais, quand on reconnaît sa propre faillibilité, ce n'est pas pour se remettre «implicitement à l'infaillibilité "du monde" en général. Et le monde, pour chaque individu, signifie la partie du monde avec laquelle il est en contact: son parti, sa secte, son Église, sa classe sociale. En comparaison, on trouvera à un homme l'esprit large et libéral s'il étend le terme de "du monde" à son pays ou à son époque. [...J Cependant, il est évident, comme pourraient le prouver une infinité d'exemples, que les époques ne sont pas plus infaillibles que

10p. cit., pp. 85-86. 2 Op. cit., p. 89.

33

les individus [...] »1. Le fait qu'un groupe d'individus, qu'une société tout entière, ou même une époque, partage une opinion ne prouve en rien, à lui seul, que cette opinion est vraie. Le nombre d'adhérents d'une opinion n'est pas, pour Mill, u critère de vérité. Au contraire, l'histoire nous enseigne que les idées les plus résistantes, celles qui ont eu le plus d'impact sur le progrès de l'humanité, étaient plutôt des idées d'individus dissidents longtemps persécutés. À cet égard, Stuart Mill choisit trois exemples représentatifs: le premier est du domaine de la raison ou de la philosophie. Le deuxième est du domaine de la foi ou de la religion. Et enfin, le troisième est du domaine du gouvernement ou de la politique. Pour le premier exemple, il choisit la condamnation de Socrate, «ce maître avoué de tous les éminents penseurs qui vécurent après lui »2, qui fut traité de « corrupteur de la jeunesse» et fut condamné à mort par ses concitoyens pour impiété et immoralité. Pour le deuxième, il cite l'exemple du Christ, « qui laissa sur tous les témoins de sa vie et de ses paroles une telle impression de grandeur morale que les dix-huit siècles suivants lui ont rendu hommage comme au Tout-Puissant en personne »3. Il fut ignominieusement mis à mort et traité de blasphémateur. Enfin, pour le troisième exemple, Stuart Mill cite l'empereur Marc Aurèle, ce « maître absolu du monde civilisé tout entier, [qui] se conduisit toute sa vie avec la plus pure justice et conserva, en dépit de son éducation stoïcienne, le plus tendre des cœurs »4. Ce fut pourtant cet homme, le plus sage de tous les politiques de tous les temps, qui persécuta le christianisme, jugé destructeur des liens sociaux. Ces trois exemples visent à démontrer que ni la sagesse de l'homme politique (le cas de Marc Aurèle), ni le jugement unanime de l'élite intellectuelle (le cas de la condamnation de Socrate), ni la popularité d'une valeur morale (le cas de l'assassinat du Christ) ne peuvent constituer un garant assez sûr pour censurer les idées et les valeurs nouvelles, ou prouver - en tant que tel- que celles-ci sont fausses. La seule garantie, efficace à cet effet, c'est la discussion libre et absolue. Une discussion qui doit aller au-delà de la secte, du parti, du pays et de l'époque. Ils sont aussi la preuve que l'intolérance frappe tous les domaines, là où l'homme est susceptible de réfléchir, d'innover et de
10p. cit., pp. 86-87. 2 Op. cit., p. 97. 3 Ibid. 4 Op. cit., p. 99.

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créer. La tendance humaine à renforcer le conformisme moral et intellectuel, à voir dans toute idée ou valeur dissidente une source de désagrégation des liens sociaux et une menace pour la paix civile, explique l'acharnement systématique du grand nombre -l'opinion publique - contre ces idées et ces valeurs dissidentes; alors qu'il suffit d'interroger l'histoire pour savoir que si par moments il y a eu prépondérance d'opinions et de conduites rationnelles, c'est parce que la discussion a été assez libre pour rectifier les erreurs. Le futur corrigera le présent qui n'est lui-même qu'un passé rectifié. Si ce constat est vrai, ce sont alors nos idées reçues qu'il faut plutôt soupçonner. Ce premier argument en faveur de la liberté de discussion contient, comme nous venons de voir, deux parties. La première se fonde sur un principe purement logique: «Étouffer une discussion, c'est s'arroger [implicitement ou eXplicitement] l'infaillibilité.1» La deuxième est beaucoup plus concrète. Outre les trois exemples représentatifs de la persécution d'idées et de valeurs dont la contribution au progrès général de l'humanité a été considérable (Socrate, Jésus et Marc Aurèle), Stuart Mill prend aussi l'histoire intellectuelle de l'Europe pour témoin2. Les deux parties de l'argument n'ont, toutefois, qu'un seul but, celui de prouver que si nous refusons de tolérer la liberté de discussion, ou si nous ne la reconnaissons qu'à moitié, nous refusons par là même à nos opinions toute chance d'être vérifiées et corrigées.

B. Deuxième argument: la vitalité

Mais, admettons que les opinions reçues soient vraieJ, y a-t-il encore besoin de maintenir le principe de la liberté de discussion? « [...] Si vraie que soit cette opinion, réplique Stuart Mill, on la considérera comme un dogme mort et non comme une vérité vivante, si on ne la remet pas entièrement, fréquemment, et hardiment en question.3» Ce deuxième argument prouve bien, comme le remarque C.L. Ten4, que Mill accorde autant de valeur à la possession de la vérité ~e premier argument) qu'à la

lOp. dt., p. 86. 2 Op. dt., p. 112. 3 Op. (it., p. 113. 4 Cf. C.L. Ten, Mill on Liberry, Clarendon Press, Oxford, 1980, p. 127. 35