Logiques des mondes. L'Etre et l'Evénement, 2

De
Publié par

Logiques des mondes, auquel Alain Badiou travaille depuis une quinzaine d'années, est conçu comme une suite de son précédent " grand " livre de philosophie, L'être et l'événement, paru aux Éditions du Seuil en 1988. Mais que veut dire " suite " ? En 1988, le propos ontologique consistait, avec l'appui des mathématiques, à établir que l'être, pensé comme tel, n'est que multiplicité indifférente. Le problème devient alors le suivant : comment, sur fond de cette indifférence, comprendre, non seulement qu'il y ait des vérités, mais qu'elles apparaissent dans des mondes déterminés ? Qu'est-ce que le corps visible, ou objectif, d'une vérité ? Cela ne se laisse pas déduire de l'ontologie. Il faut construire une logique de l'apparaître, une phénoménologie. Telle est la visée du présent livre : une " Grande Logique " qui, rendant raison de l'ordre des mondes, autorise la pensée des vérités comme exceptions à cet ordre. Le matérialisme contemporain soutient qu'il n'y a que des corps et des langages. La dialectique matérialiste, ici argumentée dans ses moindres détails, affirme, elle : oui, il n'y a que des corps et des langages, sinon qu'il y a des vérités. Ce n'est que sous l'effet de ce " sinon que " qu'est encore possible une vie qui ne soit pas indigne. Une vie où l'individu démocratique s'incorpore à ce dépassement de sa propre existence qu'on appelle un Sujet.


Publié le : mardi 25 février 2014
Lecture(s) : 25
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021068283
Nombre de pages : 638
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LOGIQUES DES MONDES
L’Être et l’événement, 2
ALAIN BADIOU
LOGIQUES DES MONDES L’Être et l’événement, 2
ouvrage publié avec le concours du centre national du livre
ÉDITIONS DU SEUIL e 27 rue Jacob, Paris VI
L’ O R D R E P H I L O S O P H I Q U E CPARDI R I GÉ E OL L E C T I ON AL AI NBADI OU E TBAR B AR ACAS S I N
isbn 978-2-02-106829-0
©éditions du seuil, mars 2006
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
à Françoise Badiou
Préface
« L’agonie de la France n’est pas née de l’affaiblisse-ment des raisons de croire en elle : défaite, démogra-phie, industrie, etc., mais de l’impuissance à croire en quoi que ce soit. » AndréMalraux
1. Matérialisme démocratique et dialectique matérialiste Que pensons-nous tous, aujourd’hui ? Qu’est-ce que je pense moi-même quand je suis hors de ma propre surveillance ? Ou plutôt, quelle est notre (ma) croyance naturelle ? « Naturelle », évidemment, selon la règle d’une nature inculquée. Une croyance est d’autant plus naturelle que son imposition, que son inculcation sont librement recherchées — et servent nos desseins immédiats. Aujourd’hui, la croyance naturelle se concentre en un seul énoncé, que voici : Il n’y a que des corps et des langages. Disons que cet énoncé est l’axiome de la conviction contempo-raine, et proposons de nommer cette conviction lematérialisme démocratique?. Pourquoi Matérialismedémocratique. L’individu tel que forgé par le monde contemporain ne reconnaît l’existence objective que des corps. Qui donc parlerait aujourd’hui, autrement que pour s’accorder à une rhétorique, de la séparabilité de notre âme immortelle ? Qui ne souscrit dans les faits, dans la pragmatique des désirs, dans l’évi-dence du commerce, au dogme de notre finitude, de notre exposition charnelle à la jouissance, à la souffrance et à la mort ? Un symptôme parmi d’autres : les artistes, les plus inventifs, chorégraphes, peintres, vidéastes, traquent l’évidence des corps, de la vie désirante et machi-nique des corps, de leur intimité, de leur nudité, de leurs étreintes et de leurs supplices. Tous ajustent le corps contraint, écartelé, souillé, au phantasme et au rêve. Tous imposent au visible la découpe de corps mitraillés par le vacarme de l’univers. La théorie esthétique ne
1 0
l o g i q u e s d e s m o n d e s
fait que suivre. Un exemple pris au hasard : une lettre de Toni Negri à Raoul Sanchez, du 15 décembre 1999. On y lit ceci :
« Aujourd’hui, le corps n’est plus seulement un sujet qui produit et qui — parce qu’il produit de l’art — nous montre le paradigme de la production en général, la puissance de la vie : le corps est désormais une machine dans laquelle s’inscrivent la production et l’art. Voilà ce que nous, les post-modernes, nous savons. »
« Post-moderne » est un des noms possibles du matérialisme démocratique contemporain. Negri a raison quant à ce que savent les post-modernes : le corps est la seule instance concrète des individus productifs qui aspirent à la jouissance. L’homme, au régime de la « puissance de la vie », est un animal convaincu que la loi du corps détient le secret de son espérance. Pour valider l’équation : existence = individu = corps, ladoxa contemporaine doit courageusement résorber l’humanité dans une vision sur-tendue de l’animalité. Les « droits de l’homme » sont une seule et même chose que les droits du vivant. Protection humaniste de tous les corps vivants, telle est la norme du matérialisme contem-porain. Cette norme reçoit aujourd’hui son nom savant : « bio-éthique ». Dont l’envers progressiste emprunte son nom à Foucault : « biopolitique ». Notre matérialisme est ainsi celui de la vie. Un bio-matérialisme. Par ailleurs, il est de façon essentielle un matérialismedémo-cratique. Car le consensus contemporain, reconnaissant la pluralité des langages, en suppose l’égalité juridique. De là que la résorption de l’humanité dans l’animalité se complète de l’identification de l’animal humain à la diversité de ses sous-espèces et aux droits démocratiques inhérents à cette diversité. Ce dont cette fois l’envers progressiste emprunte son nom à Deleuze : « minoritarisme ». Com-munautés et cultures, couleurs et pigments, religions et prêtrises, us et coutumes, sexualités disparates, intimités publiques et publicité de l’intime : tout, toutes, tous méritent d’être reconnus et protégés par la loi. Cependant, le matérialisme démocratique admet un point d’arrêt global à sa tolérance multiforme. Un langage qui ne reconnaît pas l’universelle égalité juridique et normative des langages ne mérite pas de bénéficier de cette égalité. D’un langage qui prétend normer tous les autres et régir tous les corps, on dira qu’il est dictatorial et totalitaire. C’est alors, non de la tolérance qu’il relève, mais du
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.