Ludwig Wittgenstein, une introduction

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Issu d'une riche famille autrichienne à la fin du XIXe siècle, Ludwig Wittgenstein est connu pour sa biographie spectaculaire. Dernier de huit enfants, il se consacre à la philosophie après des études d'ingénieur. C'est dans les tranchées de la Première Guerre mondiale qu'il compose son chef-d'œuvre : le Tractatus logico-philosophicus. Convaincu d'avoir résolu tous les problèmes philosophiques, il se consacre ensuite aux métiers les plus divers. Ce n'est que vers la fin des années 1920 qu'il revient aux concepts et commence à élaborer sa " seconde philosophie ", qui s'interroge sur les " formes de vie " et les " jeux de langage ".



Cette introduction est un guide précieux et clair pour initier le lecteur non spécialiste à la pensée intégrale de Wittgenstein, réputée exigeante.







INÉDIT






Publié le : jeudi 5 mai 2011
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EAN13 : 9782266217378
Nombre de pages : 241
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: Ludwig wittgenstein Une introduction
CHIARA PASTORINI




LUDWIG WITTGENSTEIN
Une introduction




À Alexandre
Introduction
« Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse. »
Par ces mots, le 29 avril 1951, se termine la vie de Ludwig Wittgenstein, dont l’existence très tourmentée en dépit de cette ultime phrase, a exercé une énorme fascination sur les esprits ainsi que sur les pensées de ces soixante dernières années. En dehors même de la réflexion philosophique, plusieurs domaines du savoir et de la culture contemporaine ont été marqués par ses observations : de l’anthropologie à la critique littéraire, de la psychologie au cinéma, du théâtre à la musique. Commenter, citer, imiter, évoquer Wittgenstein a été le ressort d’une masse immense d’œuvres, de textes, de productions artistiques qu’il serait impossible de recueillir en un seul livre. Et d’ailleurs, ce n’est pas le propos de cette introduction.
Notre but est plutôt de donner quelques clés au lecteur non spécialiste pour se rapprocher d’une pensée qui souvent paraît obscure et énigmatique, ne serait-ce qu’en raison de la forme aphoristique par laquelle elle s’exprime. En espérant fournir un éclairage qui ne prétend nullement se substituer à la lecture des textes, cette introduction à Wittgenstein constitue un guide pour accompagner le lecteur, avec des informations biographiques ainsi qu’une interprétation plus technique de ses réflexions. Cette tâche n’est pas évidente, parce qu’il n’est pas simple d’exposer Wittgenstein avec simplicité. Bien que les conclusions auxquelles il parvient ne soient pas compliquées, le parcours qui y amène l’est. Comme le dit explicitement Wittgenstein dans ses Remarques philosophiques : « La philosophie défait dans notre pensée les nœuds, que nous y avons introduits de façon insensée ; mais c’est pour cela qu’il lui faut accomplir des mouvements aussi compliqués que le sont ces nœuds. Donc, quoique le résultat de la philosophie soit simple, la méthode par laquelle elle y accède ne peut pas l’être. La complexité de la philosophie n’est pas celle de sa matière, mais celle des nodosités de notre entendement » (PB1, § 2). La philosophie, à travers un parcours qui est d’abord « un travail sur soi-même », vise donc à la clarté intellectuelle dont, nous enseigne Wittgenstein, dépend la « paix dans les pensées ».
Cette conception, que la philosophie dénoue les nœuds de notre pensée, est une idée fondamentale qui traverse toute la production de Wittgenstein, du Tractatus aux écrits postérieurs. Naturellement, ce sont les méthodes qui changent : dans le Tractatus, le but de clarification propre à la philosophie s’exprime par l’analyse logique des propositions du langage et consiste, comme le philosophe l’annonce dans la préface de l’œuvre, à tracer une limite entre pensable et impensable ou, ce qui revient au même, entre les expressions linguistiques pourvues de sens et celles qui sont dépourvues de sens. Dans les écrits postérieurs, en revanche, c’est la notion de « jeu de langage » qui permet d’éclaircir les différences et les analogies entre les concepts, en dissolvant ainsi les confusions qui surgissent souvent pendant l’activité philosophique.
Selon qu’elles mettent l’accent sur les éléments de continuité ou bien sur les ruptures présentes dans l’œuvre de Wittgenstein, les interprétations de sa pensée peuvent être classées en deux grandes catégories, les « continuistes » et les « non continuistes ». Nous n’avons pas pris, exprès, position par rapport à ces deux courants, préférant mettre en évidence tout à la fois les analogies et les changements de position entre le Wittgenstein du Tractatus et le Wittgenstein des écrits post-Tractatus. Dans cette introduction, nous présenterons donc le contenu des textes du penseur, en suivant un ordre chronologique, sans privilégier une période en particulier. En nous inspirant d’une distinction conventionnelle, désormais la plus classique, entre un premier et un second Wittgenstein, nous avons titré ainsi les deux chapitres de la première partie, séparés entre eux par une section, Transition, qui souligne l’écart entre Le premier Wittgenstein et Le second Wittgenstein.
Le premier Wittgenstein, se concentre donc sur la première œuvre du philosophe, le Tractatus logico-philosophicus, le seul livre de philosophie que Wittgenstein publie de son vivant, en 1921. Bien que d’une façon originale, et en s’en démarquant par plusieurs aspects, ce texte avance sur les rails posés par Gottlob Frege et Bertrand Russell, auxquels, comme Wittgenstein nous le rappelle dans l’avant-propos de son œuvre, il doit « pour une grande part la stimulation de [ses] pensées ». Le Tractatus, dont l’un des thèmes principaux concerne les limites du langage, présente une conception figurative des propositions du langage : ces dernières sont considérées comme des images des états de choses, c’est-à-dire de ce qui peut arriver ou ne pas arriver dans le monde. L’ensemble des états de choses constitue l’espace du dicible. En disant un état de choses, la proposition montre, sans pouvoir la nommer, la structure qu’elle a en commun avec le monde, c’est-à-dire la forme logique. La distinction entre dire et montrer, qui constitue un des pivots théoriques fondamentaux du Tractatus, permet d’établir que les conditions formelles de possibilité de toute connaissance ne sont pas représentables (dicibles) à travers le langage.
Tracer une limite entre dicible et indicible revient à traiter la question du sens et du non-sens. Si les propositions de la science sont les seules à être pourvues de sens et à dire quelque chose sur le monde, les propositions de la philosophie, de l’éthique, de l’esthétique ou bien de la religion sont en revanche en dehors du sens, appartenant à ce que Wittgenstein appelle l’« élément mystique ». C’est pourquoi les derniers paragraphes du Tractatus formulent de sévères restrictions quant à ce qu’il est possible d’affirmer de façon sensée, et jettent le discrédit sur la plupart des œuvres de philosophie antérieures, surtout sur la métaphysique : « La méthode correcte en philosophie consisterait proprement en ceci : ne rien dire que ce qui se laisse dire, à savoir les propositions de la science de la nature – quelque chose qui, par conséquent, n’a rien à voir avec la philosophie – puis, quand quelqu’un d’autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer toujours qu’il a omis de donner, dans ses propositions, une signification à certains signes. Cette méthode serait insatisfaisante pour l’autre – qui n’aurait pas le sentiment que nous lui avons enseigné de la philosophie – mais ce serait la seule strictement correcte » (T, 6.53).
TractatusTransitionQuelques remarques sur la forme logiqueConférence sur l’éthiqueThe Big TypescriptLe Grand CahierRemarques philosophiquesGrammaire philosophiqueLe cahier bleu et le cahier brun
TractatusTractatus
À partir des années 1930, parmi les notions les plus significatives de la nouvelle façon d’entendre et de faire de la philosophie développée par Wittgenstein, il y a celle de « jeu de langage » (Sprachspiel en allemand ou language-game en anglais), qui remplace celle de « calcul », et qui est définie dans les Recherches philosophiques comme l’« ensemble formé par le langage et les actions avec lesquelles il est entrelacé » (PU, I, § 7). La notion de « jeu » est intrinsèquement liée à celle de « signification » comme usage, en opposition à la conception du Tractatus  : les noms ne sont pas collés aux objets comme des étiquettes ; au contraire, c’est seulement si l’on connaît déjà la fonction (et donc l’usage) de quelque chose que l’on peut en demander sensément le nom. En rupture avec la quête, dans le Tractatus, d’un langage idéal, d’une essence de la logique, le second Wittgenstein ne situe pas les jeux de langage à un niveau autre que celui de leur application. C’est au niveau des formes de vie et de communication humaine que se structurent donc les règles de grammaire. Celles-ci sont autonomes et sans fondement. En outre, Wittgenstein ne formule pas une « théorie » des jeux de langage, en adoptant un point de vue d’analyse extérieur à la dimension pratique des usages linguistiques. Il raisonne au contraire à partir de situations et d’exemples concrets. Suivant sa conception de la philosophie comme activité de clarification conceptuelle, progressant de l’intérieur et non par spéculation abstraite sur les concepts, il refuse toute métaphilosophie. Des Recherches philosophiques aux dernières pensées sur la psychologie, la croyance ou les couleurs, cette perspective « pragmatique » ne se démentira pas.
Comme le travail de Saul Kripke l’a démontré, la notion de « règle grammaticale » est étroitement liée à un des arguments les plus débattus et controversés de la critique de la psychologie à laquelle se livre Wittgenstein : ce dernier ne pense pas qu’il puisse exister un langage privé, c’est-à-dire un langage qui nécessairement ne serait compris et parlé que par son hypothétique inventeur. Il faut être plusieurs, et qu’il y ait des interactions sociales pour qu’un langage existe. Ce problème, qui est au croisement de la philosophie du langage et de la psychologie, est abordé dans notre quatrième section Esprit et langage : l’argument central du philosophe est que, pour déterminer ce dont nous parlons, nous ne pouvons pas faire référence à des opérations ou à des entités de nature mentale, mais seulement à des usages et des situations de nature intersubjective. Dans la même section, nous avons traité aussi le thème du « voir-comme », c’est-à-dire la possibilité de voir quelque chose comme quelque chose d’autre (par exemple un dessin ambigu tantôt comme un lapin, tantôt comme un canard). Ce phénomène, à mi-chemin entre la pensée et la perception, permet de poser la question de la signification en s’interrogeant sur l’éventualité que cette dernière soit réductible à une image mentale.
La dernière section de la première partie, en revanche, est consacrée à l’analyse du concept de « certitude », qui occupe Wittgenstein pendant les dix-huit derniers mois de sa vie et dont les remarques ont été recueillies à titre posthume dans De la certitude. Dans ce texte, le problème abordé n’est plus celui de la vérité, comme c’était le cas dans le Tractatus, mais celui, justement, de la certitude, c’est-à-dire de la conviction qu’une proposition est vraie.
La seconde partie de cet ouvrage introductif, Controverses, vise à insérer Wittgenstein dans l’actualité des discussions qui se sont développées autour de certains aspects de sa philosophie. La première question abordée est celle de son rapport avec la tradition analytique2. Pendant longtemps, on a considéré Wittgenstein comme un précurseur du mouvement néopositiviste3 ainsi que de la philosophie anglo-américaine. Mais, depuis au moins une quinzaine d’années, cette image d’un Wittgenstein analytique a été réévaluée, voire réfutée. Certains traits essentiels de la philosophie wittgensteinienne – la séparation entre la philosophie et le travail du scientifique, la prédominance de la description sur la méthode explicative, le refus des constructions théoriques – et, dans la seconde partie de sa vie, la critique de toute attitude psychologiste réduisant les opérations logiques aux processus psychologiques, ont certainement contribué à éloigner Wittgenstein du panorama contemporain de la philosophie analytique. En même temps, les philosophes continentaux ont commencé à prendre en compte les réflexions du philosophe après une longue période de rejet, mais cela non sans réserves. Le refus de la primauté de l’évidence intérieure, d’un côté, et la distinction que Wittgenstein opère entre la compréhension et l’interprétation, de l’autre, contribuent à maintenir le philosophe à une certaine distance à la fois de la tradition phénoménologique et de l’herméneutique. À la croisée de la tradition continentale et anglo-américaine, la philosophie de Wittgenstein demeure donc extrêmement singulière.
Une autre question importante qui occupe les commentateurs de Wittgenstein concerne la continuité ou la discontinuité de sa réflexion philosophique. Contre l’interprétation traditionnelle qui souligne, surtout après le travail sur les Recherches philosophiques mené par Gordon Baker et Peter Hacker, la rupture entre la phase du Tractatus et celle qui commence dans les années 1930, se sont élevés ceux qu’on appelle les « nouveaux wittgensteiniens ». L’ouvrage collectif The New Wittgenstein a rassemblé, dans les années 1990, des voix éminentes du milieu universitaire anglo-américain, avec l’objectif de mettre en évidence le caractère continu de la réflexion wittgensteinienne, en soulignant notamment l’intention éthico-thérapeutique inhérente à l’ensemble de l’œuvre. Parmi les partisans de ce courant, on trouve certains des principaux philosophes analytiques contemporains : Stanley Cavell, James Conant, Cora Diamond, John McDowell, Hilary Putnam, et d’autres.
Contre cette position « continuiste », le dernier chapitre qui conclut ce travail est consacré, en revanche, à la perspective adoptée par les partisans d’un « troisième Wittgenstein », auteur de De la certitude et des dernières remarques sur la philosophie de la psychologie et des couleurs.
Bien que, tout au long de cette introduction à la philosophie de Wittgenstein, nous ayons essayé de mêler les éléments biographiques avec la présentation de sa pensée, il nous a paru opportun de donner une vision d’ensemble de la vie du philosophe dans une section séparée : Repères biographiques. Nous avons aussi ajouté un chapitre Lexique, qui prend en compte et explique, hors contexte, les notions clés de la réflexion wittgensteinienne – sans prétendre, évidemment à l’exhaustivité. Étant donné la grande influence que Wittgenstein exerce sur des domaines autres que la philosophie, nous avons fourni également en bibliographie quelques références à des champs comme le cinéma, le théâtre, la littérature et la musique, art qui a eu pour le philosophe une importance spéciale.
« Mon style est comme une mauvaise phrase musicale », concède Wittgenstein dans ses Remarques mêlées (VB, [39], p. 101), où il fait part de son admiration pour les grands compositeurs. Quoi qu’il en soit, pour être capable d’écouter la voix de ce philosophe décisif du XXe siècle, il est indispensable d’avoir exercé son oreille.
1-
Cf. chapitre Écrits de Ludwig Wittgenstein (et abréviations) en fin d'ouvrage.
2-
Par « philosophie analytique » on désigne un courant philosophique qui se développe au début du XXe siècle surtout à l’issue des travaux de Bertrand Russel, d’Edward Moore et du Cercle de Vienne. Par extension, on qualifie aussi d’« analytique » toute la tradition philosophique influencée par ces auteurs, et notamment présente dans le monde anglophone (Grande Bretagne, États-Unis, Canada et Australie). Le but de l’approche analytique est la clarification des idées et concepts, et sa démarche s’appuie sur l’analyse logique du langage, cherchant à mettre en évidence les erreurs de raisonnement que le langage peut induire. Les deux premiers et principaux domaines de la philosophie analytique furent la logique et la philosophie du langage.
Communément, on utilise le terme « analytique » par opposition au terme « continental » : le premier pour désigner la philosophie anglo-américaine, le second pour parler de la philosophie du continent européen, surtout allemande et française.
3-
Le mouvement néopositiviste, ou néopositivisme, est un mouvement de pensée qui, né dans la capitale autrichienne pendant les années 1920 autour d’un cercle d’intellectuels (philosophes et hommes de science) nommé le Cercle de Vienne, se répand ensuite à Prague et à Berlin, pour s’affirmer vers la fin des années 1930 aux États-Unis. Le manifeste du Cercle de Vienne, publié en 1929, sous le titre Wissenschaftliche Weltauffassung (La conception scientifique du monde), énonce le programme d’unification de la science qui doit se réaliser à travers la réduction de tous les concepts complexes à des concepts plus élémentaires, jusqu’à arriver aux concepts qui se réfèrent directement aux pures données empiriques. Selon les néopositivistes, c’est au niveau linguistique qu’une telle unification doit s’accomplir, l’objectif étant d’identifier un langage commun à toutes les sciences qui permette non seulement leur intégration, mais aussi la traduction d’un énoncé d’un domaine de la science à un autre.
I
Présentation de l’œuvre
1
Le « premier » Wittgenstein
« — Voulez-vous me dire, s’il vous plaît, si je suis complètement idiot ou non ?
— Mon cher collègue, je n’en sais rien. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que, si je suis complètement idiot, je deviendrai aéronaute ; mais si ce n’est pas le cas, alors je deviendrai philosophe1. »
Voici l’un des dialogues les plus célèbres qu’on retrouve dans toutes les biographies de Wittgenstein. Il s’agit d’une conversation qui se serait déroulée entre le jeune Ludwig et le professeur Bertrand Russell à Cambridge en 1911. Pour trancher l’affaire, Russell proposa à Wittgenstein d’écrire un court essai, sur un sujet philosophique de son choix. Quand celui-ci lui remit son texte, Russell y jeta un coup d’œil et après avoir lu une seule phrase décida : « Non, vous ne devez pas devenir aéronaute. »
Du jugement de Russell a peut-être dépendu le futur de ce jeune homme qui, arrivé à Cambridge pour se spécialiser dans l’ingénierie aéronautique, est devenu ensuite un des philosophes les plus influents du XXe siècle. Les premières investigations philosophiques que Wittgenstein a menées dans sa jeunesse ont abouti à la rédaction du Tractatus logico-philosophicus, qui a eu une influence majeure sur le positivisme logique et sur toute la philosophie analytique.
Le Tractatus logico-philosophicus : genèse
La gestation de ce livre a été assez longue et complexe. Le premier projet remonte probablement à l’année 1911, quand Wittgenstein séjourne à Manchester pour poursuivre ses études d’ingénierie. Tandis qu’il se consacre à la conception d’un moteur à réaction pour les avions, sa curiosité l’éloigne de l’ingénierie et le pousse vers les mathématiques, puis vers l’enquête philosophique sur les fondements des mathématiques. Plus jeune, Wittgenstein s’était laissé fasciner par la philosophie idéaliste du Monde comme volonté et comme représentation (1818) d’Arthur Schopenhauer, mais à cette époque son intérêt se tourne de préférence vers la lecture des œuvres de Gottlob Frege – notamment, selon toute présomption, les Lois fondamentales de l’arithmétique (1893) – et de Bertrand Russell, auteur des Principes de la mathématique (1903). Wittgenstein découvre ainsi la logique et la philosophie des mathématiques qui lui font prendre la décision, à l’automne de cette même année, d’aller à Cambridge pour suivre les cours de Russell. C’est à ce moment-là, avant de se consacrer complètement à ces nouvelles disciplines, que Wittgenstein ressent le besoin d’une confirmation supplémentaire, et demande à Russell un jugement sur ses qualités intellectuelles. Ce dernier est impressionné par ce jeune homme âgé de vingt-trois ans et le traite comme son égal. Les deux hommes ont des débats typiques de logicien et de métaphysicien : « Mon ingénieur allemand […] pense que rien d’empirique n’est connaissable – je lui demande d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce, mais il a refusé », écrit Russell dans une lettre (datée du 2 novembre 1911) à sa maîtresse Lady Ottoline Morrell2.
Pendant son séjour à Cambridge, cinq trimestres au Trinity College durant les années 1912-1913, Wittgenstein se lie d’amitié avec le philosophe George Edward Moore et l’économiste John Maynard Keynes qui l’apprécient beaucoup. Plus tard, il fréquentera aussi le mathématicien et logicien Frank Ramsey et l’économiste italien Piero Sraffa. Il participe aux séances du Club des sciences morales ; il entame des recherches en psychologie expérimentale sur la perception musicale, aidé par son ami David Pinsent. À Cambridge, Wittgenstein trouve donc une ambiance culturelle très vivante et remuante, caractérisée par un refus des orthodoxies dominantes en philosophie comme en économie, dans la religion comme dans les mœurs, le tout dans un but de révision critique de la tradition, de mise en œuvre de nouvelles valeurs culturelles et d’élaboration d’autres instruments de clarification et rigueur intellectuelle.
Nonobstant l’admiration et l’affection de beaucoup d’amis, pendant cette période, Wittgenstein souffre énormément, ne pouvant venir à bout de ses crises de dépression ni de ses moments de désespoir. On lit chez Russell : « Ce n’était pas facile, toutefois, d’avoir à faire avec lui. Il avait l’habitude de venir chez moi à minuit et de marcher pendant des heures de long en large comme un tigre en cage. En arrivant il annonçait qu’en sortant de chez moi il se suiciderait. Aussi, malgré le sommeil qui me gagnait, je répugnais à l’éconduire. Lors d’une telle soirée, après une heure ou deux de silence de mort, je lui dis : “Wittgenstein, est-ce à la logique que vous pensez ou à vos péchés ?” “Aux deux”, dit-il, et il retomba dans le silence3. » Cet épisode montre bien le lien indissociable entre la vie de Wittgenstein homme et l’œuvre du philosophe, entre les obsessions de l’existence et celles de la logique. Aiguillonné par une crainte obsessionnelle de mourir avant d’avoir réussi à achever son travail, il poursuit ses réflexions sur la logique et en particulier sur la critique de la théorie des types logiques de Russell, et fixe les points théoriques principaux de sa propre philosophie. C’est ainsi que naissent les Notes sur la logique (Notes on Logic) en septembre 1913, premier témoignage écrit de sa pensée.
Toujours en 1913 a lieu la publication du premier des cinq textes que Wittgenstein a fait paraître de son vivant : le compte rendu de The Science of Logic, une recension polémique d’un traité de logique écrit par Peter Coffey. Dans ce texte, Wittgenstein dresse la liste des croyances erronées et des confusions de Coffey, et, d’un ton très âpre, en conclut que : « Le plus grave est que les livres de ce genre prédisposent les personnes sensées contre la Logique » (RC, p. 14).
De 1913 à 1914, Wittgenstein quitte Cambridge pour vivre dans le petit village de Skjolden, en Norvège (où il s’était déjà rendu avec son ami David Pinsent), situé sur l’anse d’un fjord immense, isolé du reste du monde. Charmé par la beauté des paysages et la tranquillité des lieux, Wittgenstein décide d’entamer la construction d’un chalet en bois dans une zone reculée, accessible seulement en traversant un lac en bateau. Ce chalet, mesurant environ huit mètres sur sept, sera achevé quelques années plus tard, Wittgenstein inventant un système de levage pour acheminer eau et provisions. Le séjour norvégien représente une période de grande créativité intellectuelle, pendant laquelle Wittgenstein atteint des résultats théoriques fondamentaux pour les thèses du Tractatus.
Pour discuter de ses recherches philosophiques, il décide d’inviter Moore chez lui. Malheureusement, cette rencontre manque de compromettre leur amitié parce que Moore, venu pour « discuter », se retrouve en réalité assigné à un rôle passif, consistant à prendre des notes. Wittgenstein lui dicte ses réflexions, le but étant toujours de substituer à la théorie des types de Russell une nouvelle théorie des symboles.
Pendant les années 1913-1914, en continuation des Notes sur la logique, Wittgenstein se consacre donc à une réflexion philosophique de ce genre, contenue dans un texte qui deviendra ensuite Notes dictées à G. E. Moore en Norvège (Notes dictated to G. E. Moore in Norway) (avril 1914). Dans ces notes apparaît déjà, en outre, la distinction entre dire et montrer, un des pivots principaux du Tractatus. Wittgenstein souhaiterait que ce manuscrit lui donne le diplôme de Bachelor of Arts au Trinity College de Cambridge. Malheureusement la réponse est négative, le règlement encadrant les travaux académiques de manière très rigide ; Wittgenstein en veut à Moore et l’invitation en Norvège se conclut ainsi par une brouille entre les deux philosophes.
Un autre texte recueille les observations autour de la philosophie et de la logique que Wittgenstein développe antérieurement au Tractatus  : il s’agit des Carnets 1914-1916 (Tagebücher 1914-1916), composés pendant l’expérience de la Première Guerre mondiale.
C’est probablement l’exigence intérieure de se mettre à l’épreuve pour découvrir ses limites (son vrai ) en affrontant la mort, qui pousse Wittgenstein à s’enrôler volontairement dans l’armée autrichienne comme simple soldat. Bien qu’il n’ait sûrement pas fait ce choix par patriotisme (il proclame que le philosophe n’est citoyen d’aucune communauté d’idées), pendant cette période, il reçoit plusieurs fois des médailles pour son héroïsme. Dans une lettre que Wittgenstein envoie du front à son ami Paul Engelmann (le 31 mars 1917), où il lui demande des poèmes de Goethe, on lit : « Je travaille à peu près assidûment et je souhaiterais être meilleur et plus intelligent, ce qui est une seule et même chose. – Que Dieu me vienne en aide ! » (BBE, p. 29). En novembre 1918, il est fait prisonnier par l’armée italienne près de Trento. moi
Durant la période militaire, Wittgenstein transcrit ses remarques philosophiques sur des carnets qu’il emporte toujours avec lui. La plupart de ces carnets seront détruits par sa volonté en 1950 ; il en restera seulement trois qui seront publiés à titre posthume. C’est à partir de ces carnets compilés pendant l’expérience de la guerre qu’est composé le Tractatus logico-philosophicus, une sélection parmi les meilleurs de ses aphorismes que Wittgenstein numérote et réorganise jusqu’à parvenir au résultat souhaité. La numérotation qui fait apparaître la hiérarchie logique entre les propositions reprend celle des Principia mathematica (1910, 1912, 1913) de Russell. Un de ces réarrangements préliminaires a été publié sous le nom de Prototractatus. Le Tractatus, sous le titre provisoire de Logisch-Philosophische Abhandlung, est terminé en 1918 et le philosophe le garde avec lui durant toute sa captivité en Italie.
Bien qu’il trouve la plupart de ses camarades d’une rare bassesse et méchanceté, au camp, Wittgenstein se lie d’amitié avec certains d’entre eux, avec qui il a des conversations littéraires ou musicales. Il lit l’Abrégé de l’Évangile (1890) de Léon Tolstoï (d’où le surnom que lui donnent ses camarades, l’« homme aux évangiles »), mais Fedor Dostoïevski est sans doute son préféré. C’est alors que se produit en lui une véritable conversion religieuse qui lui fera envisager l’idée, une fois la guerre terminée, de devenir prêtre.
Pendant qu’il est à Montecassino, toujours en Italie, grâce à l’intervention de Keynes, une copie du Tractatus arrive à Russell. Wittgenstein tente, dans la lettre qui l’accompagne, de résumer le message de son livre par ces mots : « Cela dit, je crains que tu n’aies pas saisi mon intention fondamentale, dont toute l’affaire des propositions logiques n’est qu’un corollaire. Le point essentiel est la théorie qui distingue ce qui peut être exprimé (gesagt) par des propositions – i. e. par le langage – (et, ce qui revient au même, ce qui peut être pensé), et ce qui ne peut pas être dit, mais seulement montré. Et cette théorie est, à mon sens, le problème cardinal de la philosophie. » (CL, p. 67)
Libéré le 28 août 1919, Wittgenstein rentre à Vienne. À la mort de son père, à la tête d’un empire industriel, il est en tant qu’héritier l’un des hommes les plus riches d’Autriche, mais son premier acte une fois chez lui est de renoncer à l’héritage paternel et de s’inscrire à un cours de formation pour devenir maître d’école primaire. Déprimé et touché par le « syndrome du soldat », Wittgenstein envisage à plusieurs reprises le suicide (trois de ses quatre frères se sont déjà ôté la vie).
Le choix d’abandonner les études philosophiques est au fond cohérent avec la conception tractatienne implicite et « négative » de la philosophie (qui ne peut pas être dite, et se voit donc condamnée au silence), et avec la conviction d’avoir dit dans son œuvre tout ce qu’il était possible d’exprimer d’une façon sensée. Dans la Préface au Tractatus en effet, Wittgenstein écrit : « La vérité des pensées ici communiquées me semble intangible et définitive. » (T, Préface)
La publication du Tractatus n’est pas des plus immédiates, et malgré les difficultés à trouver un éditeur, Wittgenstein refuse l’idée de publier le livre à ses propres frais. À un certain moment, ses espérances se concentrent sur Ludwig Von Ficker, éditeur de la revue autrichienne Der Brenner. Présageant qu’il n’aurait sans doute rien compris à son œuvre, Wittgenstein lui écrit une lettre de présentation en lui donnant la clé : « Mon travail consiste en deux parties, celle qui est là et tout ce que je n’ai pas écrit. Et c’est justement la deuxième qui est la partie importante. Mon livre trace en quelque sorte de l’intérieur les limites du domaine de l’éthique et je suis convaincu que c’est la seule manière rigoureuse de les tracer. En bref, je crois que là où beaucoup d’auteurs actuels ne font que bavarder j’ai réussi dans mon livre à tout mettre fermement en place en me taisant à ce sujet. » (BLF, p. 224) Cette introduction plutôt énigmatique au texte ne convainc pas Von Ficker de le publier. Les choses changent quand Russell, avec lequel Wittgenstein a discuté le livre mot à mot lors d’une rencontre en Hollande, accepte d’en écrire l’introduction. Un auteur déjà confirmé au niveau international comme Russell s’offrant comme garantie d’une œuvre mystérieuse et difficile de compréhension comme le Tractatus amène l’éditeur et chimiste Wilhem Ostwald à publier le texte (encore sous le titre de Logisch-Philosophische Abhandlung) dans une revue allemande, Annalen der Naturphilosophie, en 1921. Cependant, cette version du Tractatus ne satisfait pas du tout Wittgenstein : pleine de fautes d’orthographe que le philosophe n’a pas eu la possibilité de corriger, elle contient en outre une introduction (celle de Russell) qui aux yeux de Wittgenstein comporte une interprétation erronée de sa pensée.
Enfin, en 1922, le Tractatus est publié dans une version anglaise, traduit par Cecil K. Odgen assisté par Frank Ramsey. Le titre, sur une proposition de Moore (qui a saisi certaines analogies avec le Tractatus theologico-politicus de Baruch Spinoza), est changé en Tractatus logico-philosophicus4. À cette époque, Wittgenstein a déjà embrassé la carrière de maître élémentaire, et il se gardera loin de la philosophie jusqu’à la fin des années 1920.
Structure et finalités du Tractatus
Comme son titre même l’indique, le Tractatus logico-philosophicus est un livre de logique philosophique5. Les problèmes auxquels la majeure partie du livre est consacrée sont la nature du langage et le rapport entre ce dernier et le monde, questions qui n’abandonneront jamais Wittgenstein. Il s’agit d’un texte très synthétique (environ quatre-vingts pages), mais assez dense, présentant de nombreuses difficultés de lecture.
Le Tractatus se compose de 7 propositions (Sätze) principales et de 519 corollaires, numérotés selon un système décimal qui organise hiérarchiquement les énoncés par ordre d’importance. Les sept propositions principales sont indiquées par un nombre entier (T, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7) tandis que les autres présentent aussi un décimal qui en indique la position hiérarchique (ex. T, 1.1, 4.42, 6.342, etc.). En réalité, Wittgenstein ne respecte pas toujours ce critère et il peut arriver qu’il n’y ait pas de correspondance entre l’ordre numérique des propositions et leur degré d’importance. On trouve dans le Tractatus un maximum de 5 chiffres décimaux et les propositions avec ces chiffres sont au nombre de 7 (T, 2.01231, 2.02331, 2.15121, 4.12721, 5.47321, 6.36111, 6.36311), ainsi que les propositions à chiffre entier : par une sorte de symétrie, les extrêmes (selon un critère mathématique ainsi que logique) sont en nombre égal. Des sept propositions une seule n’introduit pas à d’autres propositions avec des décimaux : la septième. Et cela pour des raisons que cet énoncé même précise (voir ci-dessous).
Les sept propositions principales qui forment la structure même de l’œuvre et son appareil théorique sont :


1. Le monde est tout ce qui a lieu.
2. Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance6 d’états de choses.
3. L’image logique des faits est la pensée.
4. La pensée est la proposition pourvue de sens.
5. La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires.
(La proposition élémentaire est une fonction de vérité d’elle-même.)
6. La forme générale d’une fonction de vérité est : [p, ξ, N (ξ)].
C’est la forme générale de la proposition.
7. Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.


Le style de ces aphorismes est austère, synthétique, pauvre d’exemples, pourvu d’un raffinement plus sophistiqué que les Carnets et le Prototractatus. La recherche de la clarté d’expression fait du Tractatus une œuvre d’une rare beauté, rigoureuse et linéaire. Le travail presque maniaque de cisèlement de la forme amène à un lien indissociable entre cette dernière et le contenu : Wittgenstein même considérait la forme de son livre impossible à modifier sans altérer le contenu de ses réflexions.
Au-delà de l’ordre systématique des énoncés, on assiste, dans la trame du Tractatus, à la réapparition continue et régulière de certaines idées fondamentales et à leur cadrage selon différents points de vue. En ce sens, la structure de l’œuvre a été comparée à plusieurs reprises à une composition musicale dont les leitmotivs réapparaissent continuellement à travers des fines modulations. Le livre se déroule comme un parcours tout au long duquel le lecteur est conduit graduellement et lentement : « J’aimerais vraiment ralentir le rythme de la lecture par l’abondance de mes signes de ponctuation. Car j’aimerais être lu lentement (C’est la façon dont moi-même je lis). » (VB, [67, 68], p. 137) Et encore : « De toutes les phrases que je consigne ici, ce n’est jamais que la énième qui accomplit un progrès ; les autres sont comme les cliquetis que le coiffeur doit maintenir en mouvement pour couper une mèche au moment voulu. » (VB, [66], p. 135)
Comme nous pouvons le lire dans la préface de l’œuvre, le but du Tractatus est de tracer une limite à l’expression des pensées ou, ce qui revient au même, de tracer une limite entre les expressions linguistiques pourvues de sens et celles qui sont dépourvues de sens. Wittgenstein tient à souligner que cette opération de délimitation doit avoir comme objet l’expression des pensées et non la pensée même, parce que, pour accomplir cette tâche-là il faudrait penser les deux côtés de la limite : nous devrions, en somme, pouvoir penser ce que nous ne pouvons pas penser. La recherche d’une limite entre pensable et impensable (ou, ce qui est la même chose, entre dicible et indicible) doit donc se dérouler à partir d’un point de vue intérieur au langage, tout ce qui est en dehors étant du non-sens (Unsinn). Même si, volontairement, l’auteur ne cite pas des sources, le renvoi à une opération critique de type kantien est ici évident (Kant avait le but d’analyser les limites de la raison en la soumettant au tribunal de la raison même).
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L’ontologie du Tractatus : la métaphore des échecs
Le Tractatus s’ouvre par une série d’aphorismes qui décrivent la réalité, c’est-à-dire la dimension ontologique (cf. T, 1-2.063), en définissant les notions de « monde », de « fait », d’« état de choses » et d’« objet ».
Le monde, « tout ce qui a lieu » (cf. T, 1), est selon Wittgenstein la totalité des faits et non des choses (cf. T, 1.1), au sens qu’il se constitue des combinaisons d’objets et non d’objets isolés. Ces combinaisons donnent lieu aux états de choses qui sont justement définis comme des connexions entre les objets, les entités, les choses (cf. T, 2.01). Les états de choses sont donc des entités complexes constituées par des configurations d’objets ; ils sont indépendants les uns des autres (cf. T, 2.061). Bien que les deux fassent référence à des relations entre les choses, il y a néanmoins une différence fondamentale entre le fait (Tatsache) et l’état de choses (Sachverhalt). Le premier, défini par Wittgenstein comme subsistance d’états de choses (cf. T, 2), a lieu dans le monde, tandis que l’état de choses est une entité seulement possible. La distinction entre fait et état de choses est, ainsi, purement modale : en d’autres termes, un état de choses devient un fait du moment qu’il acquiert une existence réelle dans le monde, et non seulement dans l’espace logique des possibilités combinatoires des objets. Il en résulte que le monde est la totalité des faits en tant qu’ensembles des états de choses qui existent (cf. T, 2.04).
La distinction entre fait et état de choses en termes modaux (réalité/possibilité) ci-dessus soulignée paraît toutefois entrer en contradiction avec cette autre distinction affirmée par Wittgenstein dans une lettre à Russell, selon laquelle les états de choses ne seraient rien d’autre que les composantes atomiques des faits, et ces derniers, par conséquent, que les agrégats moléculaires des états de choses. Mais se limiter à cet autre type de distinction n’est pas non plus satisfaisant. Considérer l’état de choses comme un fait atomique laisserait en fait ouvert le problème de justifier les propositions fausses, qui sont des images d’états de choses : comment, en effet, pourrait-il y avoir des propositions élémentaires fausses si tous les états de choses étaient des faits ?
Une solution pour sortir de cet embarras est d’admettre que la différence états de choses/faits sous-entend une distinction modale possibilité/actualisation aussi bien qu’une distinction configuration/combinaison des configurations. Les deux possibilités, en fait, ne sont pas incompatibles : un fait peut être la réalisation d’un ou de plusieurs états de choses.
Après avoir défini le monde, les faits et les états de choses, reste à voir comment Wittgenstein introduit les objets, appelés par le philosophe également « choses » ou « entités » : en formant des relations entre eux, ils sont les composants des états de choses (cf. T, 2.01). Puisqu’ils constituent la substance du monde, les objets ne peuvent qu’être simples, leur complexité étant exclue en principe (cf. T, 2.02, 2.021). On peut faire ici deux remarques. La première est que Wittgenstein n’hésite pas à utiliser la notion métaphysique de « substance » en tant que fondement dernier du monde et limite au-delà de laquelle aucune division ultérieure de la réalité n’est admise. La seconde est que cette notion d’« objet simple » demeure assez obscure : d’une part, Wittgenstein n’en a jamais fourni d’exemples concrets, d’autre part, il énonce même des règles qui explicitement empêchent d’en donner (cf. T, 4.1272).
La notion de « simplicité » des objets est donc une nécessité logique qui, bien qu’en contraste avec l’expérience empirique de la divisibilité de toute entité physique, satisfait l’exigence de ne pas tomber dans un processus ad infinitum de justification de la réalité. En outre, étant donné la correspondance entre le monde et le langage postulé par le Tractatus, la simplicité et, par conséquent, l’indivisibilité des objets, empêche la perte de sens de toutes les propositions : les objets, en tant qu’objets simples, deviennent la condition sine qua non du langage. Autrement dit, Wittgenstein croit que la détermination du sens des propositions impose d’admettre l’existence des objets : « Requérir la possibilité des signes simples, c’est requérir la détermination du sens. » (T, 3.23) Dans le cas contraire il serait impossible d’esquisser une image du monde, vraie ou fausse (cf. T, 2.0212). Par la suite, Wittgenstein critiquera cette attitude en la dénonçant comme « dogmatique » ; cela s’accompagnera du refus d’une théorie du langage où les objets simples sont un ingrédient essentiel.
Les interprètes du Tractatus ont donné des versions différentes des objets dont Wittgenstein parle8 : certains ont pensé à des entités physiques minimales, comme des points matériels ou des points spatio-temporels9, certains à des unités phénoménologiques, comme des composantes élémentaires du champ visuel10, d’autres, en revanche, soutiennent qu’il ne faut pas identifier les objets avec des entités précises, et en relativisent la signification : en d’autres termes, les objets dépendraient du niveau de description du monde qui caractérise un certain langage. Changer le point de vue descriptif signifierait, donc, donner un statut différent à l’objet : une table, par exemple, peut être conçue en tant qu’objet simple dans le langage commun, mais peut aussi être interprétée comme une entité complexe du point de vue de la physique ou de la chimie qui adoptent des langages différents de l’expression ordinaire. Cette dernière lecture est l’interprétation dite « fonctionnaliste », ou « relativiste », des objets wittgensteiniens11.
Avant d’avancer davantage dans notre analyse de l’univers ontologique du Tractatus, arrêtons-nous un moment pour synthétiser schématiquement les éléments qui en font partie : le monde = la totalité des faits ; un fait = la réalisation d’un ou de plusieurs états de choses ; un état de choses = une combinaison possible d’objets ; un objet = une entité simple.
Tout cela peut être illustré par une métaphore efficace : le jeu d’échecs (cf. fig. 1). C’est Anthony J. P. Kenny qui a le premier introduit cette image pour éclaircir les présupposés fondamentaux de l’ontologie du Tractatus12. À partir de cette comparaison, nous pouvons considérer les objets comme les pièces des échecs (le pion, la tour, le fou, le cavalier etc.) ; les états de choses sont les positions possibles des pièces sur les carrés blancs et noirs de l’échiquier ; les faits sont les présences effectives d’une pièce ou d’une combinaison de pièces sur une partie de l’échiquier ; le monde est la totalité de positions de pièces sur l’échiquier à un certain moment.


: Ludwig wittgenstein Une introduction
Fig. 1. La méthaphore des échecs.
Quand il parle d’objets, Wittgenstein fait plusieurs fois référence à leurs propriétés « internes » en tant que conditions nécessaires de connaissance (cf. T, 2.01231) : connaître un objet veut dire connaître ses propriétés internes, à savoir ses propriétés logiques et essentielles (cf. T, 2.011), sa forme (cf. T, 2.0141) déclinée dans les caractéristiques de couleur, d’espace, de temps (cf. T, 2.0251).
Par opposition aux propriétés « externes », les propriétés internes établissent les possibilités d’appartenance d’un objet à un état de choses et ses possibilités de combinaison avec d’autres entités. En d’autres termes, elles représentent les possibilités logiques (et nécessaires) qu’un objet possède en tant que tel, tandis que les propriétés externes correspondent aux réalisations de ces possibilités (et donc aux relations avec d’autres entités) dans un fait.
Pour poursuivre l’analogie avec le jeu des échecs, considérons le mouvement d’une pièce. Prenons, par exemple, le cavalier : que le cavalier puisse se déplacer en L dépend de ses propriétés internes, tandis que la position du cavalier dans un certain carré sur l’échiquier et ses relations effectives avec les autres pièces constituent ses propriétés externes ; les premières sont nécessaires et déterminables a priori, les secondes sont contingentes et déterminables a posteriori. La logique détermine seulement les possibilités d’occurrence et de combinaisons d’un objet, mais pas ce qui arrive dans la réalité : la dimension des faits reste contingente.
Concernant les états de choses, Wittgenstein identifie leur existence avec les « faits positifs », leur non-existence avec les « faits négatifs » ( T, 2.06). Quand on parle de « faits » négatifs, il pourrait sembler que même les états de choses qui ne se réalisent pas entrent dans la constitution du monde ; mais cela serait contradictoire avec l’affirmation que le monde est la totalité des faits subsistants ( T, 2.04). En réalité, bien que les oscillations du philosophe sur ce point soient évidentes, Wittgenstein ne donne pas un statut ontologique aux faits négatifs, à savoir aux états de choses qui n’existent pas. Il n’y a pas dans la réalité un corrélat avec la négation parce que le signe « ¬ » (qui nie) ne correspond à rien dans le monde. Dans le cas contraire, en fait, en indiquant un fait positif “p” par l’expression logique « p », il faudrait admettre que, si les propositions « p » (affirmative) et « ¬ ¬p » (affirmative aussi en tant que composée d’une double négation) avaient un corrélat dans le réel, elles ne seraient pas équivalentes, c’est-à-dire qu’elles n’auraient pas le même contenu représentatif. S’il y avait un objet nommé « ¬ », en fait, «  ¬ ¬p » devrait dire autre chose que « p », car la première proposition traiterait de « ¬ » et la deuxième, point ( T, 5.44). Pour Wittgenstein, en revanche, « p », « ¬p » et « ¬ ¬p » renvoient toutes au état de choses “p”, dont « p » et « ¬ ¬p » en affirment la réalisation et « ¬p », au contraire, la négation. La distinction entre faits positifs et faits négatifs, donc, est surtout une question de langage qui n’a pas, à proprement parler, de correspondant ontologique « négatif » dans le monde. Pour le dire plus simplement, la distinction entre les faits positifs ou négatifs n’est qu’un artifice de la logique, un simple effet de langage, et ne renvoie à rien dans le monde. cf.cf.cf.même
Toujours en restant dans le cadre de l’analogie avec les échecs, considérons, par exemple, une portion d’échiquier dans laquelle il y aurait la tour dans une certaine position (appelons le carré concerné A1) et le cavalier dans une autre (le carré B1). Le monde pour Wittgenstein serait constitué dans ce cas par les deux faits (positifs) « tour en A1 » et « cavalier en B1 » (fig. 2), et non par la somme de ces deux faits positifs plus les faits négatifs (qui ne se produisent pas dans la réalité) « tour en A2 » et « cavalier en B2 » (en noir) (fig. 3) :
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Fig. 2 et 3. Le monde comme somme de faits « positifs » (tirées de S. SOLERI, Note al Tractatus logico-philosophicus di Wittgenstein, p. 53).
L’ensemble des possibilités combinatoires des objets, dont les connexions engendrent les états de choses (possibles et existants, et possibles mais non existants) donne lieu à ce que Wittgenstein appelle l’« espace logique ». Ce dernier ne constitue évidemment pas une réalité empirique à laquelle on aurait un accès direct par nos sens ; il s’agit d’un système qui détermine a priori toutes leurs relations logiques possibles. Dans la métaphore des échecs, l’espace logique correspond à l’ensemble des possibilités admises par les règles du jeu. Ces dernières n’ont rien d’accidentel et constituent la forme logique des pièces (cf. T, 2.012), au sens où les possibilités de déplacement de chaque pièce sont déjà contenues dans les règles de son usage.
Tout ce qui transgresse les règles du jeu est inexprimable et impensable ; pour un cavalier ou pour un pion, par exemple, le monde correspond à l’échiquier et aux règles qui le gouvernent, rien (d’un point de vue intérieur au jeu) n’existant au-delà de cela. Dire que nous jouons aux échecs n’a pas de sens si nous ne respectons pas ces limites. Si, par exemple, nous changeons une règle ou bien déplaçons les pièces au-delà de l’espace physique de l’échiquier (ce qui est possible d’un point de vue extérieur au jeu) alors, tout simplement, nous ne jouons plus aux échecs.
C’est peut-être un des enseignements fondamentaux du Tractatus, qui s’explicite dans la thèse wittgensteinienne de l’impossibilité d’imaginer un point de vue extérieur au monde, au langage, à la pensée (étant donné la correspondance entre ces trois sphères). Dès la « Préface », dans le but de tracer une limite à l’expression des pensées (et pas aux pensées mêmes), l’auteur refuse l’idée d’un lieu extérieur à la pensée. On ne peut pas penser au-delà de la pensée pour en voir la limite, et par conséquent elle ne peut être tracée qu’à partir de l’intérieur. Tout ce qui est au-delà est non-sens (Unsinn).
Toutes ces considérations appartenant à l’ontologie du Tractatus ont été conçues par Wittgenstein après les réflexions sur le langage et en particulier, après sa théorie figurative des propositions. Cependant, le fait que ses thèses sur le monde soient présentées au début du Tractatus masque le caractère antécédent et la priorité logique de ses thèses sur le langage. C’est l’isomorphisme entre les structures de la réalité et celles de la langue qui permet à Wittgenstein de détourner brusquement le discours du niveau ontologique au niveau linguistique.
Les propositions : images du monde
La thèse centrale du Tractatus est explicitée par ce qu’on appelle la Bild-Theorie (ou, en anglais, la picture theory of language), c’est-à-dire la théorie figurative de la signification : le langage consiste en des propositions qui fournissent des images (Bilder ou pictures) de la réalité (cf. T, 4.01), au sens où le langage fournit les images de tout ce qui peut arriver ou ne pas arriver dans le monde. Les propositions sont les expressions perceptibles des pensées, et les pensées sont les images logiques des faits (cf. T, 3.1, 3).
Un premier noyau de la conception qui connecte les propositions aux faits du monde peut être déjà identifié dans les Carnets, et en particulier dans une observation en marge d’un dessin que Wittgenstein esquisse le 29 septembre 1914 :
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Fig. 4. La métaphore du modèle spatial (tirée de TB, p. 32).
« Le concept général de proposition entraîne avec lui un concept tout à fait général de coordination de la proposition et de l’état de choses : la solution de tous mes problèmes doit être extrêmement simple. Dans la proposition, un monde est composé en vue d’une épreuve. (Comme lorsque devant un tribunal parisien un accident d’automobile a été représenté au moyen de poupées, etc.) De là (si je n’étais pas aveugle) devrait immédiatement résulter la nature de la vérité. Pensons aux écritures hiéroglyphiques, où chaque mot représente sa signification. Pensons aussi que des images réelles d’états de choses peuvent être ou non correctes. Si dans cette image le personnage de droite représente l’individu A et le personnage de gauche l’individu B, l’ensemble pourrait exprimer à peu près “A se bat en duel avec B”. La proposition figurée peut être vraie ou fausse. Elle a un sens indépendamment de sa vérité ou de sa fausseté. » (TB, p. 32)
Pour comprendre ce à quoi Wittgenstein fait référence, nous pouvons nous fonder sur un épisode rapporté par Georg Henrik von Wright13 : pendant qu’il est en guerre sur le front oriental, Wittgenstein lit dans une revue que dans les tribunaux de Paris les accidents de voitures sont reconstruits à travers des maquettes en miniature. C’est cette correspondance entre les parties de la maquette (maisons, voitures, personnes) et les choses (maisons, voitures, personnes) qui inspire probablement à Wittgenstein la théorie figurative du langage, selon laquelle la proposition, comme une maquette, sert de modèle d’une situation possible dans le monde, autrement dit d’un certain état de choses. La proposition qui décrit cet état de choses fonctionne, donc, exactement comme un modèle spatial : elle connecte les noms A et B d’une façon conforme au lien qui connecte, dans le monde, les deux objets dénotés par ces noms-là.
Outre l’anecdote des tribunaux parisiens, c’est sûrement aussi la lecture des Principes de la mécanique (1894) de Heinrich Rudolf Hertz qui contribue à la conception wittgensteinienne de la théorie de la figurativité du langage. Chez Hertz, on trouve une notion de « modèle » comme structure idéale et la conviction que les raisonnements scientifiques reflètent le monde physique grâce à la présence de certaines « concordances entre la nature et notre esprit » (cf. T, 6.361).
Mais retournons un moment à la notion de « modèle spatial ». Bien que la proposition puisse fonctionner comme une image spatiale, elle présente quand même une particularité : par opposition à un modèle spatial, les signes linguistiques peuvent représenter les états de choses possibles qu’on établisse des conventions ultérieures pour garantir leur connexion avec la réalité. Pensons, par exemple, à la différence entre deux nuances de couleurs : s’il est impossible de décrire spatialement cette différence à moins d’introduire des conventions autres que la simple correspondance entre l’« objet bidimensionnel » (la figure sur le papier) et l’« objet tridimensionnel » (l’objet dans le monde), il est pourtant bien possible de représenter cette différence de couleur à travers l’écriture. Et cela parce que le rapport de projection entre le langage et les faits dépend de la forme logique. C’est bien en ce sens que Wittgenstein poursuit ses réflexions en écrivant : « On peut dire que nous n’avons pas, en vérité, la certitude de pouvoir traduire les états de choses en images sur le papier, mais bien celle de pouvoir représenter toutes les propriétés des états de choses dans une écriture bi-dimensionnelle. » (TB, p. 33) toussansexclusivementlogiques
Les relations qui existent entre les éléments d’un état de choses sont donc représentées par les relations qui connectent les éléments de la proposition, et non par des signes particuliers qui s’ajouteraient au signe propositionnel. De même qu’un tableau montre (zeigt) une image et les objets qui la composent sans y ajouter l’illustration des relations qui lient ces objets, de même la proposition ne dit (sagt) pas les relations qui connectent ses éléments, mais les montre à travers les combinaisons de ces éléments. Prenons l’exemple de Wittgenstein, le signe complexe « aRb » : ce qui permet sa figuration est le lien qui existe entre les noms « a » et « b ». C’est seulement apparemment que « R » dénote la relation entre les éléments de la figuration, en réalité il ne dit pas qu’entre « a » et « b » existe un lien, plutôt, qu’entre « a » et « b » existe une relation est montrée par le signe « aRb » (cf. T, 3.1432). Les propriétés formelles d’une proposition peuvent seulement être exhibées. « La proposition montre son sens. » (cf. T, 4.022)
C’est dans l’illusion de dépasser la limite du langage (c’est-à-dire sa figurativité) que réside selon Wittgenstein l’erreur de la théorie des types de Russell : cette dernière prétend qu’il est possible de dire la façon dont les symboles sont employés, à savoir les relations qui les lient, ou encore, qu’on puisse parler de leur forme logique. Pour Wittgenstein, cela revient à prétendre qu’une proposition peut affirmer quelque chose de supérieur à elle-même, qui en aucun cas ne peut être énoncé par elle (cf. T, 3.331, 3.332).
On voit bien alors que pour Wittgenstein l’écriture alphabétique (dans laquelle les signes ne ressemblent pas aux choses dénotées) est comparable à la graphie hiéroglyphique, les deux écritures étant figuratives. En outre, les combinaisons entre les noms ne se réalisent pas au hasard : de même qu’un thème musical n’est pas un mélange chaotique de sons, de même la proposition n’est pas un mélange désordonné de mots, ces derniers suivant une articulation (logique) déterminée (cf. T, 3.141).
En suivant l’introduction magistrale au Tractatus de Sandro Soleri, pour résumer brièvement les caractéristiques de la proposition en tant qu’image logique des faits, on peut dire que14 :


1. Toute proposition consiste en des éléments (les mots) combinés entre eux dans une certaine relation (cf. T, 3.14) logique (cf. T, 4.032). (Cf. aussi T, 2.14.)
2. La proposition, en tant que combinaison d’éléments, est un fait (cf. T, 3.14). (Cf. aussi T, 2.141.)
3. Toute proposition se caractérise par une correspondance (de représentation) entre la combinaison de ses éléments (les noms ou signes simples) et la combinaison des objets du monde (cf. T, 3.21, 3.22, 4.0311, 4.0312).
4. Cette correspondance de représentation entre langage et monde est un rapport de projection (cf. T, 3.11, 3.12).
5. Ce rapport de projection présuppose l’existence de la forme logique, c’est-à-dire de ce qui est en commun entre l’image et le monde (cf. T, 2.18, 2.2, 4.12). Donc, c’est bien grâce à la forme logique qu’existe l’isomorphisme entre propositions et faits : la proposition peut représenter toute la réalité (cf. T, 4.12).
6. Toute proposition montre de façon autonome et sans explications ultérieures ce qu’elle représente ; comme une image, elle montre son sens (cf. T, 4.022).
7. La proposition peut représenter (dire) le monde, mais elle ne peut pas représenter (dire) la façon dont est formée sa représentation, c’est-à-dire sa forme logique. La proposition ne peut détourner le rapport de projection des faits sur elle-même ; comme une image, elle ne peut pas se placer en dehors de sa propre forme de figuration (cf. T, 2.174). La proposition ne dit pas, mais « montre la forme logique de la réalité » (cf. T, 4.121).
Atomisme logique et isomorphisme entre langage et réalité
En utilisant une expression que Wittgenstein n’a jamais employée, mais en suivant l’indication de Russell, nous pouvons définir la théorie figurative du langage comme un « atomisme logique ». De même qu’en science physique la structure et les propriétés des corps peuvent être expliquées en les réduisant à des combinaisons d’entités élémentaires (les atomes, justement), de même la théorie du Tractatus explique le fonctionnement du langage en réduisant tout énoncé pourvu de sens (une proposition complexe) à des combinaisons d’entités linguistiques minimales (les propositions élémentaires).
Nous pouvons remarquer que même les propositions élémentaires, en tant qu’elles sont constituées de noms, peuvent être considérées comme des entités complexes, mais le point fondamental est qu’elles représentent quand même l’entité figurative minimale. Les noms, en fait, ne sont pas des images : ils indiquent, ils dénotent un objet ; seules les propositions ont une capacité de représentation imaginative. Comme la simplicité des objets est la condition sine qua non du langage, l’existence de propositions élémentaires en tant qu’unités figuratives minimales est aussi une exigence de type logique.
Étant donné la présence d’un élément commun entre la sphère linguistique et le monde (la forme logique), nous pouvons avec Wittgenstein établir un parallélisme entre le plan ontologique et les différentes composantes du langage : les noms, les propositions élémentaires et les propositions complexes. Prenons d’abord en considération les noms et les propositions élémentaires :


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Fig. 5. Le parallélisme entre le monde et le langage : propositions élémentaires et états de choses (tirée de S. SOLERI, Note al Tractatus logico-philosophicus di Wittgenstein, p. 205).
Comme le souligne Soleri15, entre les noms et les propositions élémentaires, ainsi qu’entre les objets et les états de choses existe une relation de composition (horizontale) : les combinaisons de noms donnent lieu aux propositions de la même façon que les combinaisons d’objets constituent les états de choses. Entre les noms et les objets, ainsi qu’entre les propositions élémentaires et les états de choses il y a, en revanche, une relation de type symbolique (verticale) : les premiers (noms, propositions élémentaires) sont les symboles des seconds (objets, états de choses). Toutefois, cette relation symbolique n’est pas la même dans les deux cas : dans le premier cas, la relation est dénotative (les noms dénotent les objets), tandis que dans l’autre cas, la relation est figurative (les propositions élémentaires représentant, en tant qu’images, les états de choses).
En outre, les noms ont un seul lien avec les objets qu’ils indiquent (la relation dénotative est singulière), tandis que propositions et états de choses sont liés par une relation double. La raison de cette duplicité réside dans le fait que, selon Wittgenstein, les propositions, contrairement aux noms (qui ne possèdent qu’une signification), ont aussi un sens, c’est-à-dire qu’elles ont la possibilité d’être vraies ou bien fausses. Une proposition élémentaire est vraie si l’état de choses qu’elle représente existe dans la réalité (en d’autres termes, si elle est l’image d’un fait). Une proposition, au contraire, est fausse si l’état de choses qu’elle représente n’existe pas dans le monde (l’état de chose reste au niveau de la possibilité et pas de l’actualisation). Nous pouvons alors considérer que la proposition est connectée aux états de choses par un double lien : de vérité et de fausseté.
Wittgenstein corrige ainsi la thèse sur la signification de Gottlob Frege (dont Wittgenstein rappelle dans la « Préface » au Tractatus les œuvres et leur importance pour ses réflexions) en deux points principaux. Premièrement, Frege attribuait aux noms un sens (Sinnet une signification (Bedeutung), le premier étant l’objet (la dénotation) auquel le nom se réfère, le deuxième étant en revanche le « mode de présentation » de l’objet dénoté à notre compréhension. Selon Wittgenstein, au contraire, les noms n’ont qu’une signification, c’est-à-dire qu’ils ne renvoient qu’à un objet simple qui est dénoté (indiqué) par les noms mêmes.
Deuxièmement, Frege considérait les propositions comme des noms en mesure de nommer des états de choses ; Wittgenstein souligne en revanche le caractère plus complexe des propositions et leur tâche (différente de celle des noms) de le monde en tant qu’images. C’est bien le caractère figuratif des propositions, leur capacité (et en même temps nécessité) d’être des images de la réalité, au bout du compte leur point commun avec le monde (la forme logique), qui leur donne un sens. Le sens est alors défini par Wittgenstein comme ce que l’image représente ( T, 2.221), à savoir la possibilité d’une situation ( T, 2.203). Pour une proposition, avoir un sens correspond donc à avoir la d’être vraie ou fausse, en étant par son essence liée avec le monde à travers ces valeurs de vérité. Selon Wittgenstein, en revanche, un nom ne peut être ni vrai ni faux ; le nom n’a pas de sens, il a simplement une signification. Comme une étiquette conventionnelle, il s’applique sur un objet (conception dénotative de la signification). S’il n’a pas de signification, le nom nous est incompréhensible ; mieux, en perdant son essence, il n’est plus un nom. Une proposition sans signification en revanche est pour nous tout à fait compréhensible ( T, 4.026), et ne cesse pas pour cela d’être une proposition (une image de la réalité). Ce que nous comprenons quand nous entendons une proposition en effet est son sens, son contenu représentatif, la de sa correspondance avec la réalité, qui, à la différence de sa signification, est complètement indépendante de la correspondance effective avec le monde (c’est seulement pour connaître la signification d’une proposition que nous avons besoin de savoir si elle est vraie ou fausse). représentercf.cf.possibilitédeux16cf.possibilité
Nous avons abordé jusqu’ici la correspondance langage/monde (en d’autres termes, l’isomorphisme entre le niveau linguistique et le niveau ontologique) du Tractatus en prenant en compte les noms et les propositions élémentaires. Il nous reste à considérer les propositions complexes. Étant donné que ces dernières peuvent être définies comme des agrégats de propositions élémentaires, qui à leur tour correspondent à des états de choses au niveau ontologique, par une sorte de symétrie, nous pourrions être tentés de penser qu’une proposition complexe correspond (au niveau ontologique) à un fait (Tatsache) complexe constitué de la somme de plusieurs états de choses (Sachverhalte) :


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Fig. 6. Le parallélisme entre le monde et le langage selon Bertrand Russell (tirée de S. SOLERI, Note al Tractatus logico-philosophicus di Wittgenstein, p. 207).
C’était l’interprétation de Russell. En réalité, si l’on veut rester cohérent avec la pensée wittgensteinienne, elle ne tient pas. Il suffit de rappeler le fait que les états de choses sont, selon Wittgenstein, indépendants les uns des autres (cf. T, 2.061) ; il en suit que les opérateurs logiques entre les propositions (la conjonction ∧, la disjonction ∨, la négation ¬, le conditionnel →, le biconditionnel ↔) ne peuvent pas correspondre aux connectifs réels entre les états de choses. La conception russellienne d’après laquelle une proposition complexe est l’image d’une entité (ou fait) complexe composée d’une combinaison d’états de choses est donc trompeuse, ainsi que l’interprétation du binôme Sachverhalt/Tatsache (état de choses/fait) en termes de « fait atomique » et « fait complexe ». La relation horizontale de composition vaut pour les propositions (la somme des propositions élémentaires engendre une proposition complexe), mais elle n’a pas de sens au niveau ontologique, les états de choses étant indépendants l’un de l’autre :


: Ludwig wittgenstein Une introduction
Fig. 7. Le parallélisme entre le monde et le langage du Tractatus (tirée de S. SOLERI, Note al Tractatus logico-philosophicus di Wittgenstein, p. 208).
La proposition complexe exprime seulement la concordance ou la discordance avec la possibilité d’existence ou de non-existence des propositions élémentaires qui la composent. La vérité ou la fausseté d’une proposition complexe ne dépend pas de l’existence ou de la non-existence d’un fait complexe, mais de la combinaison des valeurs de vérité (Vrai ou Faux) qui caractérisent les propositions élémentaires entrant dans la constitution de ces propositions complexes ; à leur tour, les valeurs de vérité des propositions élémentaires dépendent de l’existence ou non des états de choses qu’elles représentent. En bref : dans la perspective wittgensteinienne, la proposition complexe est une fonction de vérité des propositions élémentaires (cf. T, 5).
La pensée entre monde et langage
Le Tractatus ne nous dit pas grand-chose sur les pensées. Tout au plus pouvons-nous essayer de tirer ici quelques conclusions, à partir des considérations que Wittgenstein esquisse sur ce sujet. La quatrième proposition, en particulier, affirme : « La pensée est la proposition pourvue de sens. » Et juste avant (cf. T, 3.5), Wittgenstein écrit : « Le signe propositionnel employé, pensé, est la pensée. » On voit bien qu’il y a une relation entre la proposition et la pensée, de plus, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une vraie identification. Si la théorie de la figurativité du langage relève une correspondance (fondée sur un modèle de projection) entre le langage et le monde, ici nous apparaît aussi le lien entre le langage et la pensée.
Cette coïncidence semble être soumise à deux conditions fondamentales : a) que la proposition ait un sens ; b) que la proposition soit entendue non comme simple signe (configuration de phonèmes, ou d’encre sur du papier, etc.), mais comme signe « appliqué », c’est-à-dire mis en relation (à travers un rapport de projection) avec la réalité (cf. T, 3.12). La relation entre pensée et réalité est mise en évidence par Wittgenstein à plusieurs reprises : la pensée est introduite comme image logique de faits (cf. T, 3) et l’image du monde est définie comme la totalité des pensées vraies (cf. T, 3.01). La pensée est donc caractérisée par une double correspondance : d’un côté avec le langage, étant donné l’identification pensée/proposition (cf. T, 4) ; de l’autre côté avec le monde, la pensée étant introduite comme image logique de faits (cf. T, 3).
La connexion entre la pensée et le langage s’explicite en cela que, dans la proposition, la pensée trouve son expression sensiblement perceptible (cf. T, 3.1). Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’autres formes perceptibles d’expression conceptuelle : nous pouvons présumer par exemple qu’une partition musicale, un tableau, un son ou bien une photographie constituent autant de moyens à travers lesquels nos pensées s’expriment. Dans la perspective wittgensteinienne, en fait, le langage n’est pas forcément langage verbal, donné dans une forme graphique ou phonétique : il est également possible de concevoir, par exemple, un signe propositionnel composé d’objets spatiaux, comme des tables, des chaises ou des livres (cf. T, 3.1431). La particularité du langage réside dans sa capacité de représenter le monde à travers des modèles imaginatifs.
La connexion entre la réalité et les pensées dérive donc de la nature imaginative de ces dernières. Penser quelque chose revient à s’en construire une image (cf. T, 3.001). Comme Wittgenstein le dit explicitement, toutes les images sont aussi des images logiques (cf. T, 2.182), mais les pensées constituent les images logiques par excellence, au sens où elles ne sont rien d’autre que cela. Voyons en quel sens, en distinguant, à la suite de Kenny, forme figurative (Form der Abbildung), forme de représentation (Form der Darstellung) et forme logique (logische Form ou Form der Wirklichkeit, cette dernière signifiant « forme de la réalité »)17.
Prenons de nouveau l’exemple que Wittgenstein lui-même utilise dans les Carnets, lorsqu’il esquisse pour la première fois, en 1914, l’intuition de la théorie figurative du langage : les maquettes qui représentent les accidents de voitures dans les tribunaux de Paris. La forme figurative (Form der Abbildung) est l’élément commun (identique) entre l’image et ce qu’elle figure, afin que la première puisse être image du second (cf. T, 2.161). Cette forme est appelée par Wittgenstein la « possibilité de la structure » (cf. T, 2.033). Dans l’exemple de Wittgenstein, la structure de l’image est la relation spatiale effective entre les véhicules en miniature, et la possibilité de cette relation (à savoir la forme figurative) est donnée par le caractère tridimensionnel des maquettes. La forme de représentation (Form der Darstellung), en revanche, est ce qui n’est pas commun à l’image et à ce qu’elle figure (sinon, il n’y aurait pas de différence entre image et objet représenté). Dans le modèle des tribunaux, ce sont les dimensions et les couleurs qui constituent la forme de représentation. Il ne faut pas oublier que cette représentation peut être vraie ou fausse (cf. T, 2.173). En ce qui concerne la forme logique (logische Form ou Form der Wirklichkeit), elle est définie comme le minimum commun entre l’image et la réalité (cf. T, 2.18) ; elle se montre dans une correspondance d’identité entre les combinaisons des éléments qui caractérisent à la fois l’image et la réalité figurée. La forme logique appartient à la forme figurative de l’image.
Considérons un autre exemple : celui d’un dessin qui représente un paysage. Dans ce cas, la forme figurative est la spatialité de l’image (ce que le dessin a en commun avec le paysage), tandis que la forme de représentation est donnée par la bidimensionnalité de l’image (ce qui est différent de la tridimensionnalité du paysage et qui donc n’est pas un point commun avec ce dernier). En outre, une image est plus ou moins semblable à ce qu’elle figure, plus ou moins abstraite et, par conséquent, sa forme figurative plus ou moins riche ; mais il y a toujours un minimum que l’image et l’objet figuré doivent avoir en commun : il s’agit de la forme logique. Les éléments de la représentation doivent donc pouvoir se combiner les uns avec les autres selon le modèle des relations qui existe entre les éléments de la réalité.
En revenant au cas des pensées, la Form der Abbildung (la forme figurative) coïncide avec la forme logique, laquelle suffit à assurer la représentativité de l’image ; les pensées « n’ont pas en commun avec ce qu’elles représentent des relations chromatiques, ou bien géométriques, ou, encore, sonores, mais que des relations en tant que telles18 ». Gilles-Gaston Granger écrit : « Il y a donc, outre les conditions spécifiques pour chaque catégorie d’images, une condition universelle de représentativité. Les unes et les autres pourraient être dites “transcendantales”, car elles commandent a priori et nécessairement la possibilité de la représentation par image. Mais seule l’exigence de la forme logique est requise de toute image, car elle est le point de départ du langage et de la représentation19. » La nature logique constitue le minimum commun à toutes les images, mais quand il s’agit de la pensée on n’a affaire qu’à une image purement logique. En d’autres termes, les pensées sont les images logiques par excellence parce que leur structure logique épuise toute leur forme de représentation20. Les pensées sont en mesure de représenter les faits indépendamment du type de relation qui existe entre leurs éléments : la capacité figurative des pensées ne tient qu’au fait qu’il y ait une relation entre ces derniers.
L’identification de la pensée avec l’image logique ne doit pas, cependant, nous faire tomber dans la fausse conviction que Wittgenstein côtoie une position psychologiste : le philosophe refuse nettement la réduction des opérations logiques aux procès psychologiques qui peuvent en être à l’origine. Cette attitude perdurera chez Wittgenstein tout au long de sa vie, en se radicalisant ultérieurement dans les écrits postérieurs au Tractatus. Sur la même ligne que Frege, Wittgenstein distingue le domaine de la logique de celui de la psychologie, la validité du premier n’ayant rien à voir avec les faits, le second ayant comme objet d’étude les faits psychiques mêmes. La psychologie n’est donc pas plus proche de la philosophie qu’une science naturelle quelconque (cf. T, 4.1121).
Une dernière remarque peut être faite sur le rapport entre la pensée et le possible : comme on le lit dans la proposition 3.02, « la pensée contient la possibilité des situations qu’elle pense » ; il s’ensuit qu’il y a une coïncidence entre l’espace logique du pensable et l’espace du possible. Tout ce qu’on peut penser est aussi possible et, vice versa, tout ce qui est en désaccord avec les lois de la pensée est irreprésentable et donc impossible. Nous pouvons avoir des pensées fausses, mais pas illogiques : le fait que la logique soit donnée a priori consiste en fait en l’impossibilité de penser illogiquement (T, 5.4731). Cette dernière opération est impossible en tant qu’elle viole les lois mêmes de la grammaire et du dicible : Dieu lui-même ne serait pas en mesure de créer en transgressant ces règles, parce que dans un monde « illogique » nous ne pourrions pas dire quel aspect aurait ce monde (cf. T, 3.031). Représenter quelque chose dans le langage qui aille contre les lois de la logique, c’est aussi absurde pour Wittgenstein que de dessiner en géométrie une figure qui contredise les lois de l’espace, ou bien de donner les coordonnées d’un point inexistant (cf. T, 3.032). L’identification de l’espace propositionnel (du dicible) à l’espace de la possibilité logique est confirmée d’ailleurs à plusieurs reprises (cf. T, 2.201, 2.202, 2.203).
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