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Maintenant Henri Lefebvre

De
220 pages
Certains naissent de façon posthume… C'est le cas d'Henri Lefebvre (1901-1991), en un sens, puisque après avoir transité par les États-Unis, il revient en France, la crise étant son élément. En quoi des idées émises par lui peuvent-elles nous aider à appréhender des possibles, des utopies concrètes, « des irruptions historiques » ? Avec un souci pédagogique de clarté les auteurs s'interrogent sur le travail et les classes sociales, la lutte au quotidien…
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Maintenant Henri Lefebvre
Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels
classiques.

Dernières parutions
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Cédric FRETIGNE, Exclusion, insertion et formation en questions, 2011.
Frédérique SICARD, Agencements identitaires. Comment des enfants
issus de l'immigration maghrébine grandissent en France, 2011.
Rahma BOURQIA, Culture politique au Maroc, A l’épreuve des
mutations, 2011.
Louis MOREAU DE BELLAING, Claude Lefort et l’idée de société
démocratique, 2011.
Elisabetta RUSPINI (sous la dir. de), Monoparentalité, homoparentalité,
transparentalité en France et en Italie. Tendances, défis et nouvelles
exigences, 2010.
T. DJEBALI, B. RAOULX, Marginalité et politiques sociales, 2010.
Thomas MIHCAUD, La stratégie comme discours, 2010. ICHAUD, Prospective et science-fiction, 2010.
André PETITAT (dir.), La pluralité interprétative. Aspects théoriques et
empiriques, 2010.
Claude GIRAUD, De la trahison, Contribution à une sociologie de
l’engagement, 2010.
eSabrina WEYMIENS, Les militants UMP du 16 arrondissement de
Paris, 2010.
Damien LAGAUZERE, Le masochisme, Du sadomasochisme au sacré,
2010.
Eric DACHEUX (dir.), Vivre ensemble aujourd'hui : Le lien social dans
les démocraties pluriculturelles, 2010.
Martine ABROUS, Se réaliser. Les intermittents du R.M.I, entre activités,
emplois, chômage et assistance, 2010.

Armand AJZENBERG
Hugues LETHIERRY (Co-dir.)
L éonore BAZINEK





Maintenant Henri Lefebvre

Renaissance de la pensée critique






Préface de Michael LOWY
















































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54181-8
EAN : 9782296541818


Sommaire






Préface (Michael Lowy) ........................................................... 11

INTRODUCTION .................................................................... 19

PREMIÈRE PARTIE : ............................................................ 21
Abécédaire (Hugues Lethierry et Léonore Bazinek ) ............ 23
Appropriation (aliénation) ..................................................... 26
Autogestion............................................................................ 33
Classe sociale......................................................................... 36
Critique.................................................................................. 39
Dialectique............................................................................. 41
(Droit à la) Différence ........................................................... 47
Fête ........................................................................................ 49
Forme (fonction, structure).................................................... 51
Homme total (humanisme) 54
Idéologie................................................................................ 57
Marxisme (occidental) 62
Méthode (régressive-progressive) ......................................... 65
(Post) Modernité.................................................................... 67
(Théorie des) Moments.......................................................... 69
Nature .................................................................................... 71
Œuvre 74
Parti (communiste) ................................................................ 76
Penser (L. Bazinek) ............................................................... 78
(Méta) Philosophie 83
(Mode) de production étatique (MPE)................................... 86
Praxis (poiesis, mimesis) ....................................................... 88
(Critique de la vie) Quotidien(ne) ......................................... 91
(La) Représentation 95
Reproduction ......................................................................... 97
Romantisme (révolutionnaire)............................................... 99
Rythmanalyse ........................................................................ 101
Société bureaucratique de consommation dirigée ................. 104
Utopie, Possible..................................................................... 106
Transduction.......................................................................... 109
Nom propre : Nietzsche (L. Bazinek).................................... 112

DEUXIÈME PARTIE :
Vers un mode de production écologiste (A. Ajzenberg)......... 121
Introduction ...........................................................................
L’apport fondamental d’Henri à Karl.................................... 127
Formes nouvelles de « lutte de classe »
dans la ville… et ailleurs ....................................................... 130
Transformer le monde ........................................................... 131
Vers un mode de production écologiste :
quelques nécessités pour sa réalisation.................................. 135
À propos de l’accumulation élargie de capital....................... 154

TROISIÈME PARTIE :
Classes sociales et formes modernes
de luttes (A. Ajzenberg) ........................................................... 163
Psychologie collective des classes sociales (1963)................ 165
Les classes dans une société globale ..................................... 168
Ce qui a changé depuis 1963 ................................................. 179
Production et extraction de plus-value .................................. 191
Formes prises par la « lutte de classe » 193
Les coordinations................................................................... 202

CONCLUSION :
Lefebvre énorme, hors norme ................................................. 209

BIBLIOGRAPHIE
À plus d’un titre ....................................................................... 213








NB : sont suivis d’un astérisque les termes définis soit dans la
première partie de ce livre, soit dans la première partie de
« Sauve qui peut la ville » (L’Harmattan 2011).
8 Liste des collaborateurs
A. Ajzenberg animateur de la revue électronique “La somme et
le reste”.
H. Lethierry université de Lyon 1 (IUFM).
L. Bazinek membre associé du laboratoire ERIAC (université de
Rouen). Enseigne au Collège international de philosophie.
M. Lowy directeur d’études à l’EHESS.
P. Baringou dessinateur.

Note au lecteur : concernant les livres de Lefebvre cités, seul le titre
figurera en note (avec la page), l’indication de la date et de l’éditeur
étant mentionnée dans la bibliographie finale.
Par ailleurs le nom des concepts (ou de adverbe, verbe, adjectif,
participe correspondant) qui figurent dans les fiches du début est suivi
d’un astérisque (et celui d’Henri Lefebvre parfois désigné par H.L.)
sauf dans l’article qui le définit.
Certains de ces termes (ville, urbain, espace, rythmes sont par ailleurs
définis dans Sauve qui peut la ville).

Remerciements
• Mmes M. Matrat, secrétaire ;
• C. Lefebvre, veuve de H. Lefebvre ;
• N. Beaurain, ancienne compagne de H. Lefebvre ;
1• R. Hess, université Paris 8 (auteur d’ouvrages sur Lefebvre) ;
• A. Wievorka ;
• La fondation Gabriel Péri :
• L’association Maitron ;
• Les librairies Colette, point du jour, etc.

Remerciements personnels de H. Lethierry
• P. Ariès et la mairie de Vaulx-en-Velin (69) qui m’ont invité à
intervenir dans le colloque sur l’urbain du 30 janvier 2010 à Vaulx-
en-Velin ;
• M. Mokozlow, le musée des Arts modernes et l’université
Warszawski de Varsovie (Pologne) qui m’ont invité à intervenir dans
le colloque sur « Ville et profit » des 13 et 14 novembre 2009 ;
• Le colloque “Territoires du communisme”, université de droit de
Paris (15/16-12-2010) ;
• La société Diderot et le lycée Chaptal (journée Althusser, déc. 2010 ;

1 À l’origine de nombreuses préfaces et rééditions d’ouvrages de Lefebvre
chez Anthropos.
9 • Le séminaire “Communismes” de l’IHS Panthéon-Sorbonne ;
• Le colloque de Paris 8 sur Lapassade (du 23 au 26-6-2009) ;
• Les archives nationales de Fontainebleau, municipales de Montargis,
les archives de la police ;
• Les archives du PCF à Bobigny et Maurice Thorez à Ivry-sur-Seine ;
• Les archives le l’INA (B.N.F.) ;
• Le colloque d’Albi du CALS du 8 au 13-6-2009 ;
• Les U.P. d’Annemasse et Genève qui m’ont fait intervenir sur
l’urbanisation du monde (novembre 2010) ;
• Le fonds Ricœur, visité lors du colloque de la faculté de Théologie
(décembre 2010) ;
• F. Schwab, de l’Association Jankélévitch (pour mon intervention au
CALS à Albi (juillet 2010) ;
• M. Politzer, fils de G. Politzer (entretien aux archives nationales).

10 PRÉFACE
Michael Lowy

Grâce à Hugues Lethierry, dont l’ouvrage Penser avec Henri
Lefebvre était une perle rare d’humour philosophique subversif,
ce recueil d’études lefebvriennes - avec la complicité de A.
Ajzenberg (l’animateur de la revue La Somme et le reste) et
L. Bazinek, apporte une nouvelle preuve de l’actualité d’un
penseur radicalement anticapitaliste qui nous aide à comprendre
eet à agir au XXI siècle. La diversité des thèmes témoigne de la
pluralité de pistes ouvertes par l’auteur de La critique de la vie
quotidienne : l’éducation, l’économie, la lutte de classes…
La savoureuse entrée, où la pièce de résistance – pour parler
le langage gastrosophique cher à Charles Fourier – de ce
banquet philosophique est le délicieux Abécédaire, auquel ont
collaboré deux des auteurs de ce livre. C’est une belle et utile
introduction à une œuvre dont la richesse est véritablement
encyclopédique. Certes, ce glossaire – qui serre de près ses
gloses, comme dirait Michel Leiris – n’a aucune vocation à être
exhaustif ; d’ailleurs, l’exhaustivité n’est-elle pas une mission
impossible en ce qui concerne Henri Lefebvre ?
Une des entrées – intéressante, mais trop courte à mon gré –
est dédiée au « romantisme (révolutionnaire) ». Je voudrais
profiter de cette préface pour nourrir un peu cette rubrique, qui
me semble capitale.
À mon avis, une des principales sources de l'originalité – de
la singularité même – de la pensée d’Henri Lefebvre dans le
panorama historique du marxisme français, marque dès son
origine par la présence insidieuse et permanente du positivisme,
c'est précisément son rapport au romantisme révolutionnaire.
Tout au long de son itinéraire intellectuel, sa réflexion va
s'enrichir par une confrontation avec la tradition romantique,
depuis ses travaux sur Schelling dans les années vingt, sur
Nietzsche à partir des années trente, sur Musset et Stendhal
dans l'après-guerre.
Bien entendu, il ne s’agit pas ici seulement du romantisme
ecomme école littéraire du XIX siècle, mais de la vision du
monde romantique, qu’on pourrait définir – en partant de cer-
taines suggestions de Georges Lukacs – comme une critique
11 culturelle de la civilisation moderne, industrielle capitaliste, au
nom de valeurs pré-modernes. Cette critique, ou protestation,
peut prendre des formes conservatrices, ou même réaction-
naires, mais aussi des formes utopiques et révolutionnaires,
auxquelles appartiennent les surréalistes, Guy Débord et…
Henri Lefebvre.
Il est intéressant de confronter, à ce sujet, sa pensée avec
celle de Georges Lukacs, dont il se sentait souvent assez
proche. Tandis que dans ses écrits de jeunesse Lukacs avait
largement puisé dans la culture romantique – aussi bien la
littérature que la philosophie et la sociologie allemandes – dans
ses travaux postérieurs, et en particulier dans son livre La
Destruction de la raison (1953) il développe une position
profondément unilatérale : le romantisme ne serait qu'une
idéologie réactionnaire, sans aucun rapport avec le marxisme et
destinée, par son irrationalisme, à favoriser l'essor des doctrines
fascistes.
Or, malgré son admiration pour le philosophe marxiste
hongrois, Lefebvre refuse de le suivre sur ce terrain ; dans une
conférence sur Lukacs en 1955, il avance une interprétation
alternative : « Le romantisme exprime le désaccord, la
distorsion, la contradiction intérieure à l'individu, la
contradiction entre l'individuel et le social. Il implique le
désaccord entre les idées et la pratique, la conscience et la vie,
les superstructures et la base. Il enveloppe, au moins
virtuellement, la révolte. Pour nous Français, le romantisme
garde une allure anti-bourgeoise... Vérité historique ou erreur,
le caractère anti-bourgeois et subversif du romantisme fait écran
entre le classicisme et nous. Pour mon compte, je n'ai pas
envers le romantisme la méfiance radicale que montre Lukacs.
2Je ne pourrai pas le sacrifier globalement » .
L'adhésion au potentiel subversif du romantisme joue un
rôle très important dans l'évolution intellectuelle et
philosophique de Lefebvre. Sa lecture de Marx lui-même sera
illuminée par cette perspective : pour lui, les écrits de jeunesse
sont la manifestation d'un romantisme révolutionnaire radical,

2 H. Lefebvre, Lukacs 1955, Paris, Aubier, p. 72-73. Cf. aussi H. Lefebvre, La
Somme et le reste, Paris, La Nef, 1958, t.II, p. 422.
12 auquel les œuvres de maturité donneront un fondement pratique
3et non spéculatif. D'où son refus de l'interprétation
structuraliste du marxisme, qui prétend retrancher de l'œuvre
marxienne sa dimension humaniste et romantique, et dissocier
les écrits de jeunesse de ceux de la maturité par une prétendue
« coupure épistémologique ».
La critique de la vie quotidienne, sans doute un des apports
les plus importants de Lefebvre au renouvellement de la pensée
marxiste, trouve là aussi sa source première. Examinant les
écrits du jeune Lukacs et les comparant avec ceux de Heidegger
dans les années 20, il observe : « Il faut rappeler que ces thèmes
– appréciation de la réalité quotidienne comme triviale,
abandonnée au souci, dépourvue de sens, ce qui oriente la
philosophie vers la vraie vie, ou la vie vraie et l'authenticité –
proviennent du romantisme. Et plus précisément du romantisme
4allemand : Hölderlin, Novalis, Hoffmann, etc. » . En même
temps Henri Lefebvre tient à se distancer de la problématique
du romantisme traditionnel (allemand ou Français) et en
particulier de ses courants restaurateurs, avec leur refus total de
la modernité et leurs illusions passéistes. Son objectif, c'est de
dépasser les limitations de ce romantisme ancien et lancer les
fondements d'un nouveau romantisme, un romantisme
révolutionnaire tourné vers l'avenir.
Cette aspiration est formulée de façon explicite et
systématique dans un texte programmatique qu'il publie en
1957 dans la Nouvelle Revue Française, précisément au
moment où il menait au sein du parti communiste français le
combat anti-stalinien qui allait résulter bientôt dans son
exclusion (« suspension »).
Ce texte fort intéressant est l'esquisse d'une nouvelle
interprétation du marxisme et contient le noyau de la vision du
monde qui se manifeste dans l'ensemble de son œuvre
philosophique. Intitulé Le Romantisme révolutionnaire, il
précise ce qui distingue l'ancien romantisme (de Novalis et Eta
Hoffmann à Baudelaire) du nouveau dont il se réclame : l'ironie

3 La Somme et le reste, II, p.596.
4 H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, Paris, L’Arche, 1981, t. II, p.
23-24.
13 romantique traditionnelle « juge l'actuel au nom du passé –
historique ou psychologique – idéalisé : elle vit dans
l'obsession et la fascination de la Grandeur, de la pureté du
passé ». Ceci n'est pas le cas du romantisme nouveau, à
vocation révolutionnaire, qui refuse cette nostalgie du passé. Il
existe cependant une continuité essentielle entre les deux
formes : « Tout romantisme se fonde sur le désaccord, sur le
dédoublement et le déchirement. En ce sens le romantisme
révolutionnaire perpétue et même approfondit les
dédoublements romantiques anciens, mais ces dédoublements
prennent un sens nouveau. La distance (la mise à bonne
distance) par rapport à l'actuel, au présent, au réel, à l'existant,
se prend sous le signe du possible et non au titre du passé, ou de
5la fuite. »
Il me semble, toutefois, que la référence au passé pré-
capitaliste ou pré-industriel est un aspect intrinsèque à toute
forme de romantisme, non seulement le conservateur ou
restaurationiste, mais aussi le révolutionnaire – même si sa
fonction est très différente dans les deux cas.
Dans l'œuvre de Lefebvre lui-même la nostalgie du passé
n'est pas absente. Par exemple, dans le remarquable chapitre de
la première version de la Critique de la vie quotidienne (1947)
intitulé « Notes écrites un dimanche dans la campagne
française », il regrette « une certaine plénitude humaine » de
l'ancienne communauté rurale, disparue depuis longtemps. Tout
en critiquant les partisans attardés du « bon vieux temps », il ne
peut s'empêcher de souligner que « contre les théoriciens naïfs
du progrès continu et complet, il faut notamment montrer la
déchéance de la vie quotidienne depuis la communauté antique
et l'aliénation croissante de l'homme ». Dans sa thèse de
doctorat sur la vallée pyrénéenne de Campan – dont la version
originale (1941) était intitulée « Une république pastorale » – il
décrit la dissolution, sous l'impact du capitalisme, de la
communauté rurale, par la dégradation progressive de « ses
équilibres délicats entre les populations, les ressources, les
. surfaces ».

5 H. Lefebvre, Au-delà du structuralisme, Paris, Anthropos, 1971, p. 37-46.
14 Bien entendu, dans le romantisme nouveau, tourné vers
l'avenir et le possible, le rôle de ce détour par le passé n'est pas
le même que dans les formes traditionnelles de la culture
romantique. Mais il ne constitue pas moins une composante
essentielle de toute critique romantique de la modernité
industrielle-capitaliste.
Henri Lefebvre reviendra sur ces questions dans le dernier
chapitre de l'Introduction à la modernité (1962) intitulé « Le
nouveau romantisme ». Mais d'une façon ou d’une autre, le
romantisme révolutionnaire est au cœur de toute sa démarche
de philosophe et de critique sociale. Elle va inspirer sa rupture
avec le stalinisme, ainsi que ses polémiques philosophiques
avec le structuralisme et le positivisme, et son combat politique
contre le technocratisme et l'étatisme. Et ce n'est pas un hasard
si c'est précisément lui qui exercera une influence intellectuelle
non négligeable sur la révolte de la jeunesse de mai 68, révolte
dont la dimension romantique révolutionnaire est indéniable. En
1967, à la veille des « événements », Henri Lefebvre publie un
livre intitulé Contre les technocrates, qui a probablement eu un
impact assez direct sur quelques-uns des animateurs du
mouvement étudiant. En se réclamant autant de Fourier que de
Marx, il rejette la mythologie technocratique – dans sa forme
réactionnaire ou de « gauche » (par exemple la planification
autoritaire soviétique) – et examine d'un point de vue
dialectique les contradictions de la technique :
a) elle tend à fermer la société, à boucher l'horizon
(notamment avec la cybernétique, qui parachève le "cosmos" de
la quantité et de la quantification du cosmos !). La technicité
devient obsédante et par conséquent déterminante. Elle envahit
la pensée et l'action, donc leur fixe leur ligne ;
b) elle menace de destruction ce monde bouché, ce cosmos
clôturé, où le seul possible se réduit au fonctionnement
automatique et à la structuration d'équilibre parfait ; elle ravage
le monde et peut aller jusqu'au bout de ces ravages par
l'anéantissement nucléaire ;
15 c) elle ouvre le possible, à condition qu'elle soit investie
6dans le quotidien.
On retrouve dans des textes du mouvement étudiant de
l'année 68 des formulations presque identiques. Par exemple,
dans cette résolution adoptée lors de la création du mouvement
22 mars : « Ces phénomènes... correspondent à une offensive
du capitalisme en mal de modernisation et de rationalisation,
7automation et cybernétisation de notre société » . Il n'y a pas de
doute qu'à Nanterre – et ailleurs – Henri Lefebvre ait été un des
inspirateurs de la contestation « romantique » de la société par
la jeunesse rebelle.
Dans son essai sur les événements de mai, Lefebvre revient
sur ses questions. Il s'attaque avec vigueur contre ceux qu'il
appelle « les modernistes », dont la seule ambition est de
répondre au « défi de l'Amérique » (une référence assez
transparente à J.-J. Servan-Schreiber et ses disciples) et de
« mettre la France à l'ordre des ordinateurs, en terminer avec les
retards » : ce sont les « récupérateurs par excellence du
mouvement », des gens qui ont « peu d'imagination et beaucoup
d'idéologie ». Il leur oppose ceux qu'il désigne comme les
« possibilistes », c'est-à-dire ceux qui vont « jusqu'à proclamer
le primat de l'imagination sur la raison », qui explorent le
possible et veulent réaliser toutes ses potentialités. Parmi eux,
les étudiants en révolte contre la mercantilisation de la culture
et du savoir, et la jeunesse ouvrière qui « va vers un romantisme
8révolutionnaire, sans théorie, mais agissant » .
Après mai 68, au cours des années 70 et 80, Henri Lefebvre
est un des rares marxistes qui n'accepte pas de se renier, qui
refuse de se rallier au consensus mou autour de la
« modernisation », et qui essaye de renouveler la pensée
socialiste par une critique radicale du « mode de production
étatique » – que ce soit dans le capitalisme ou dans le prétendu

6 H. Lefebvre, Vers le cybernanthrope (réédition de Contre les technocrates),
Paris, Denoël-Gonthier, 1967-71, pp. 22-23.
7 Cité par J. Baynac, « Le petit "grand soir" de Nanterre », Le Monde, 27-2S
mars 1968, p. 2.
8 H. Lefebvre, « L'irruption de Nanterre au sommet », L’Homme et la Société,
n° 8, juin 196S, p. 65-79.
16 « socialisme réel ». On trouve dans ces écrits une opposition
d'inspiration typiquement romantique, entre l’art subversif et le
conformisme scientificiste de l'État :
« La scientificité, mixte de connaissance et d'idéologie, de
représentation et de savoir, postule l'existence et le primat dans
le réel de ce qu'elle réclame : le répétitif. [...] Par effet contraire,
l'art visant l'intensification du vécu mise sur la surprise et le
déséquilibre créateur, sur les conflits féconds. Sans toujours y
parvenir. Si l'éthique se rallie à la répartition « normée » des
actes et gestes, l'esthétique prononce son incompatibilité avec
des normes éthico-politiques. [...] Il se trouve que les États...
visent le répétitif, le prévisible, les mécanismes
d'autorégulation. [...] À l'échelle mondiale, la bureaucratie
étatique stipule des actes, gestes et lieux répétitifs, marqués par
la technicité et la scientificité : aéroports, autoroutes, bureaux,
hôtels, questionnaires, formalités et formalismes, etc., tous
d'une incontestable utilité et d'une fonctionnalité souveraine. »
Dans son livre-essai sur la situation actuelle de la pensée
critique, Perry Anderson, après avoir constaté avec regret le
déclin ou dilution des idées révolutionnaires en Europe, ajoutait
ce magnifique et émouvant hommage, dans la conclusion de
son premier chapitre :
« Aucun changement intellectuel n'est universel. Au moins
une exception, d'un honneur insigne, reste debout face au
déplacement général des positions des dernières années. Le plus
âgé survivant de la tradition du marxisme occidental, Henri
Lefebvre, ni ne s'incline ni rebrousse chemin dans sa huitième
décade, continuant imperturbablement à produire une œuvre
originale sur des sujets typiquement ignorés par la plupart de la
9gauche ».
Le regain d’intérêt pour les idées d’Henri Lefebvre en ce
edébut du XXI siècle serait-il le signe d’un tournant intellectuel
plus large ?


9 Perry Anderson, In the Tracks of Historical Materialism, Londres, Verso,
1983, p. 30.
17 INTRODUCTION

Études lefebvriennes

Nous ne reviendrons pas ici sur les nombreuses recensions
10concernant l’ouvrage Penser avec Henri Lefebvre . A.
Merrifield, notre préfacier, écrivait par exemple : « Le Penser
avec Henri Lefebvre d’Hugues Lethierry réussit admirablement
son objectif d’une “biographie intellectuelle et politique”
précisément parce qu’il s’oriente sur le côté poétique de la
personne de Lefebvre et démontre comment les excès poétiques
et libertins sont les ingrédients vitaux de sa politique marxiste.
[…]
Ce que Lethierry a écrit est un livre radical, stylistiquement
aussi bien que politiquement. […]
La biographie la plus respirante dans le langage de Lefebvre
lui-même.
Penser avec Henri Lefebvre compense les points aveugles
parce qu’il apporte aux études lefebvriennes françaises ce qui
était oublié dans les études lefebvriennes françaises : un sens de
l’humour et une ironie, une langue “pas dans la poche”,
plaisante, qui colle bien avec la matière du sujet traité.
Lethierry a fondé une nouvelle école de pensée en France :
la french théorie Lefebvre, faisant pour Lefebvre ce que
oFrançois Cusset a fait pour Foucault, Derrida, Deleuze and C ».
M. Lowy parle dans sa préface de « perle rare d’humour
philosophique subversif ».
Mais nous ne sommes pas là pour nous envoyer des fleurs !
L’essentiel, en un sens, restait et reste encore à faire :
prolonger la recherche lefebvrienne pour mieux comprendre, à
l’aide de ses concepts dont nous proposons un « abécédaire »,
non pas l’urbain (qui fait l’objet d’un ouvrage séparé intitulé
Sauve qui peut la ville) mais le quotidien, celui existant et à-
venir, du XXIe siècle.
Une deuxième partie qui, pourrait-on dire, considère
« l’apport d’Henri à Karl » passe de la critique de l’économie à

10 Chronique sociale, 2009.
19 celle de la vie quotidienne. La dernière, enfin, s’interroge sur
les classes et « les formes modernes de leur lutte ».
« Lefebvre, énorme, hors norme » : conclusion suivie d’une
bibliographie.
Nous espérons ainsi contribuer, pour la part qui est la nôtre,
aux études lefebvriennes et à la redécouverte, en France, d’un
penseur connu mondialement et auteur d’un nombre d’ouvrages
presque aussi important que J. Derrida, pour ne prendre que ce
seul exemple.
20 PREMIÈRE PARTIE

Abécédaire
H. Lethierry
(et pour « penser » et « Nietzsche » : L. Bazinek)

« Ici le temps que nous vivons est magnifique ; j’appelle magnifique une
époque qui soulève des problèmes en masse et des problèmes énormes, qui
aiguillonne la pensée*, qui suscite critique, ironie et signification profonde,
fouette les passions et surtout est féconde […] ».
R. Luxemburg in Rosa Luxemburg, 1981, p. 29.

« Le romantisme réhabilite la femme, valorise l’amour, place le féminin au-
dessus du viril. La femme procède de la nature*, comme la nature elle crée
[…] en bas, proche des profondeurs, au sommet dans le divin ».
M. Lowy, Le Romantisme révolutionnaire*.

« Une tête de philosophe* est une tête dure, voire incassable ».
M. Blanchot “Lentes funérailles” in L’amitié, Gallimard,
1981, p. 105.

« Ne pensez pas, dépensez ».
D. R. Dufour, La Cité perverse, Denoël, 2009.

« L’Histoire prenait l’apparence d’une matière soumise à quelques lois
“dialectiques”*, monde imaginaire où le philosophe* marxiste* contemplait la
nécessité qui poussait l’humanité à entrer dans le communisme primitif pour
sortir dans le communisme définitif. »
M. Godelier, préface à Sur les sociétés précapitalistes,
Éditions sociales, 1973, p. 14-15.

« Je pense à la chaleur que tisse la parole. Autour de son noyau ce rêve qu’on
appelle nous. »
T. Tzara, L’Homme approximatif, 1931.

« D’abord, ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses.
LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils
peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi
et le rebelle, le pouvoir et l’ange. »
G. Deleuze, texte daté du 5 juin 1977 et intitulé À propos des
nouveaux philosophes et d’un problème plus général (supplément
au n° 24 de Minuit, éd. Minuit, 1977).
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