Mémoire du mal Tentation du bien

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Sur le siècle du totalitarisme, voici un essai majeur qui s'inscrit dans la lignée des livres de François Furet et Jean-François Revel.





Que faut-il retenir du XXe siècle, quels enseignements doit-on en tirer ? Il s'est achevé par une forme d'action politique à première vue inédite : les "guerres éthiques", conduites en Irak et en Yougoslavie par les pays occidentaux qui n'emploient que des bombes "à caractère humanitaire" (Václav Havel). Nous croyons avoir bien compris le passé depuis que le mal a été clairement identifié: le totalitarisme, symbolisé pour nous par le camp d'extermination nazi et le goulag communiste. Mais la démocratie est-elle toujours un bien ? ou devons-nous penser, avec le grand Vassili Grossman, que "là ou se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule" ? Se souvenir du mal passé ne suffit pas pour empêcher les errements présents. La mémoire n'est pas toujours, et intrinsèquement, une bonne chose, ni l'oubli une malédiction. Ce n'est pas en nous prenant pour l'incarnation du bien, en donnant des leçons de morale à nos concitoyens comme aux pays étrangers que nous échappons au mal. On doit résister à cette tentation tout en continuant à défendre la liberté de l'individu et l'amour des hommes. Dans une réflexion exigeante sur le siècle, depuis la naissance des totalitarismes jusqu'à la guerre du Kosovo, en passant par la bombe atomique d'Hiroshima, Tzvetan Todorov s'interroge sur le sens de cette histoire tragique. Il éclaire l'opposition entre régimes démocratiques et totalitaires, aussi entre communisme et nazisme, avant d'analyser les abus les plus courants de la mémoire. Il nous met aussi en garde contre les dérives menaçant la démocratie. Ce siècle des ténèbres est traversé par quelques sillons lumineux, hommes et femmes exemplaires qui, confrontés avec les totalitarismes, ont su précisément combattre le mal sans se prendre pour une incarnation du bien. Leurs portraits ponctuent le livre : Vassili Grossman et Margarete Buber-Neumann, David Rousset et Primo Levi, Romain Gary et Germaine Tillion.





Staline et Hitler Le chef de l'État peut agir en dehors de la logique de son État, sans pour autant devenir irrationnel; le bien auquel il aspire a changé sans disparaître pour autant. Et c'est bien ce que fait Hitler, pour qui l'extermination des juifs devient un objectif qui prime sur tous les autres. Un indice de la présence de cette autre logique nous est fourni par une ressemblance dans les décisions de Staline et d'Hitler: celui-ci, on le sait, détourne les trains de l'armée pour qu'ils approvisionnent les camps de la mort en nouvelles victimes juives; ce qu'on sait moins bien est que celui-là réserve 40000 wagons et 120000 hommes du NKVD pour effectuer la déportation en Asie des Tchétchènes, des Ingouches et des Tatars de Crimée, à une époque (février 1944) où l'Armée rouge manque cruellement d'hommes et de matériel. On a déjà vu la façon paradoxale qu'avait Hitler de se souvenir du génocide des Arméniens: celui des juifs, espérait-il, serait oublié de la même manière. Staline a tenu le même raisonnement, devant Molotov et Ejov, au moment de signer les condamnations à mort de ses ex-camarades bolcheviques: "Qui se souviendra de toute cette racaille d'ici dix ou vingt ans? Personne. Qui se souvient des noms des boyards dont s'est débarrassé Ivan le Terrible? Personne." Par bonheur, Staline et Hitler se sont trompés, la mémoire a vaincu l'oubli qu'ils cherchaient à imposer; il n'en reste pas moins qu'en se souvenant du passé, ils s'identifiaient au bourreau, non à la victime. KosovoLes leçons de l'intervention militaire occidentale en Yougoslavie sont amères. Une minorité persécutée par un régime injuste et répressif, les Albanais du Kosovo, ne l'est plus, et l'on doit s'en réjouir; mais à quel prix? L'intervention militaire était une erreur, non parce que la politique de Milosevic méritait d'être soutenue, ni parce que les Européens étaient à la traîne des Américains, ni même parce qu'elle s'est produite en dehors de tout cadre juridique. Elle était une erreur parce qu'on pouvait obtenir les résultats recherchés par d'autres moyens; on aurait alors évité de diminuer les souffrances des uns en augmentant celles des autres. La démocratie ne produit pas les mêmes effets que le totalitarisme; pourtant les enfants massacrés ne font pas la différence entre les bombes totalitaires et les bombes humanitaires, atomiques ou conventionnelles, censées sauver de nombreuses vies et instaurer le règne de la justice ou de la morale. La tentation du bien Ce qui est nié à chaque fois est l'autonomie du sujet. D'un côté, c'est l'individu qui n'a plus le droit social d'exercer son jugement, puisque les transgressions du "moralement correct" seront stigmatisées. De l'autre, ce sont les peuples ou les États qui se voient privés de leur souveraineté, et un autre État ou une coalition d'États, militairement supérieurs, s'arroge le droit d'ingérence, en se présentant comme l'incarnation du bien, à imposer aux autres par la force. La tentation du bien est dangereuse: on lui doit déjà, au XXe siècle, les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki, sans parler des " chasses aux sorcières " qui ont eu lieu dans divers pays nullement totalitaires. La mise en garde de Grossman ne doit pas être oubliée: "Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule." Ni l'État démocratique ni l'ordre mondial n'ont pour vocation d'incarner le bien; mieux vaut que l'aspiration à la sainteté reste une affaire privée. Toute société a besoin d'affirmer son identité, de défendre ses idéaux et de résoudre efficacement les problèmes qui se posent à elle; pourtant, érigées en principes ultimes, les réponses à ces besoins entravent sa vie. Il est certain que ces dérives sont bien présentes parmi nous. La guerre au Kosovo les a illustrées toutes les trois: dérive identitaire du côté serbe et albanais, dérives instrumentale et moralisatrice, paradoxalement réunies, du côté des pays occidentaux. Le siècle à venir verra-t-il le triomphe de l'une de ces dérives sur le projet démocratique ou celui-ci saura-t-il mobiliser les forces nécessaires pour s'en défendre et les empêcher? Voilà une prédiction que je n'oserai pas formuler. Tout dépend de nos réactions: l'avenir reste entre nos mains.






Publié le : mercredi 16 mai 2012
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EAN13 : 9782221121689
Nombre de pages : 381
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Mémoire du mal Tentation du bien
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