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MERLEAU-PONTY, FREUD
ET LES PSYCHANALYSTES
Hervé Le Baut
Le parcours de Maurice Merleau-Ponty ne peut se comprendre sans le fl
rouge de la psychanalyse. Dès sa thèse de 1945, il brave son maître, E. Bréhier,
en consacrant tout un chapitre au corps sexué, à la lumière de Freud et de
Binswanger. Entre 1949 et 1952, à la Sorbonne, il renouvelle la Psychologie
de l’enfant en y intégrant l’inconscient freudien, mais aussi les apports de
J. Lacan, de M. Klein, de F. Dolto et de quelques autres analystes. Au Collège
de France, de 1953 à 1961, trois cours sur les huit sont consacrés au sommeil, MERLEAU-PONTY, FREUD au rêve et à la libido comme dimension inéluctable de l’humain. En 1960,
le colloque de Bonneval sur l’Inconscient, à l’initiative de H. Ey, réunit la fne
feur de la psychanalyse et de la psychiatrie, en présence de trois ou quatre ET LES PSYCHANALYSTESphilosophes, dont Merleau-Ponty.
Récemment (en 2012-2013), trois des plus grands psychanalystes français nous
ont quittés : A. Green, J. Laplanche et J.-B. Pontalis. Ils ont reçu de nombreux
hommages de leurs pairs et élèves. Mais sait-on que tous les trois furent des
lecteurs attentifs de Merleau-Ponty ? Pontalis a été spécialement marqué par
la personne du philosophe et un mot de lui pourrait servir d’exergue à cet
ouvrage : « Merleau-Ponty s’est laissé interroger par la psychanalyse. Il mérite
qu’en retour les analystes se laissent interroger par lui ». Parmi ceux qui ont
contribué à la « présence de Merleau-Ponty », en plus des susnommés, nous
avons retenu A. Hesnard, G. Pankow, D. Anzieu, P. Fédida, G. Lantéri-Laura,
F. Gantheret et L. Irigaray.
Hervé Le Baut est né en 1936. Après sa formation (licences
de philosophie, de théologie et de psycho-sociologie),
deux ans d’enseignement, un an de Bourse Fullbright
aux États-Unis, il a rejoint Bossard consultants (10 ans)
et créé un cabinet de recherche de cadres (20 ans).
Sa découverte de Merleau-Ponty remonte aux années
1960-1970. Depuis une quinzaine d’années, il s’est replongé dans l’œuvre
et la vie du philosophe : d’où un doctorat en 2006, Du corps à la chair,
un ouvrage en 2010, Présence de Maurice Merleau-Ponty (L’Harmattan)
et bientôt sa biographie.
ISBN : 978-2-343-04080-6
24 €
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
MERLEAU-PONTY, FREUD
Hervé Le Baut
ET LES PSYCHANALYSTES




















Merleau-Ponty, Freud
et les psychanalystes
















Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux
sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions,
qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est
réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient
professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Grégori JEAN et Adam TAKACS (eds.), Traces de l’être Heidegger en
France et en Hongrie, 2014.
Frédéric PRESS, Du sens de l’histoire. Essai d’épistémologie, 2014.
Grégoire-Sylvestre GAINSI, Charles de Bovelles et son anthropologie
philosophique, 2014.
Dieudonné UDAGA, La subjectivité à l’épreuve du mal, Réfléchir avec Jean
Nabert à une philosophie de l’intériorité, 2014.
Augustin TSHITENDE KALEKA, Politique et violence, Maurice
MerleauPonty et Hannah Arendt, 2014.
Glodel MEZILAS, Qu’est-ce qu’une crise ?, Eléments d’une théorie
critique, 2014.
Vincent Davy KACOU, Paul Ricoeur. Le cogito blessé et sa réception
africaine, 2014.
Jean-Louis BISCHOFF, Pascal et la pop culture, 2014.
Vincent TROVATO, Lecture symbolique du livre de l’Apocalypse, 2014.
Pierre CHARLES, Pensée antique et science contemporaine, 2014.
Miklos VETÖ, La métaphysique religieuse de Simone Weil, 2014.
Cyril IASCI, Le corps qui reste. Travestir, danser, résister !, 2014.
Jean-Michel CHARRUE, Néoplatonisme. De l’existence et de la destinée
humaine, 2014.
Sylvie PAILLAT, Métaphysique du rire, 2014.
Michel FATTAL, Paul de Tarse et le logos, 2014.
Miklos VETO, Gabriel Marcel. Les grands thèmes de sa philosophie, 2014.
Miguel ESPINOZA, Repenser le naturalisme, 2014.
NDZIMBA GANYANAD, Essai sur la détermination et les implications
philosophiques du concept de « Liberté humaine », 2014.

Hervé Le Baut


































Merleau-Ponty, Freud
et les psychanalystes














































































































Du même auteur



Présence de Maurice Merleau-Ponty, Paris, L’Harmattan, 2010.








































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04080-6
EAN : 9782343040806




MERLEAU-PONTY FREUD ET LES PSYCHANALYSTES


« La philosophie de Freud n’est pas une
philosophie du corps mais de la chair. »
Maurice Merleau-Ponty, VI, 324.

Avant-propos

1- « Ma confiance en la psychanalyse »

Aujourd’hui, la psychanalyse est entrée définitivement dans nos vies, dans
nos relations et dans notre langage. Merleau-Ponty, dès ses premiers écrits, fut
un découvreur et un intégrateur de nombreux domaines de la «
nonphilosophie » susceptibles d’intéresser et de renouveler la philosophie
ellemême. Ce rôle de médiateur et de passeur lui est désormais reconnu : il est le
premier philosophe à prendre l’inconscient freudien au sérieux et à braver
l’idéologie régnante, pour l’enseigner sans crainte à ses élèves. Dès 1945, en
poste à l’Université de Lyon, puis à la Sorbonne en 1949 et enfin au Collège de
France en 1953, il propose « d’apprendre à lire Freud comme on lit un
classique » (P2, 282). Sa lecture se veut une « défense et illustration », c’est à
dire, compréhension, critique, approfondissement et formulation pour en saisir
la pertinence dans chaque histoire personnelle. La pensée de Freud est bien plus
présente qu’on ne pense dans sa Phénoménologie de la perception. Voici, au
début du chapitre « Autrui et le monde humain », un aveu précieux :

« C’est à présent que je comprends mes vingt-cinq premières années comme une
enfance prolongée qui devait être suivie d’un sevrage difficile pour aboutir enfin à
l’autonomie. (…) L’interprétation que j’en donne maintenant est liée à ma confiance
dans la psychanalyse ; demain avec plus d’expérience et de clairvoyance, je la
comprendrai peut-être autrement et en conséquence je construirai autrement mon
passé. (…) Ma vie volontaire et rationnelle se sait donc mêlée à une autre puissance
qui l’empêche de s’accomplir et lui donne toujours l’air d’une ébauche. » (PhP, 398,
nous soulignons).

Ce texte a été rédigé fin 1943 à la même époque que « Le doute de Cézanne »,
texte clé pour notre sujet sur la place prise par Freud dans sa vie et sa pensée.
(cf. infra). C’est en enseignant Freud et ses disciples, à la chaire de Psychologie
7


de l’enfant de la Sorbonne, que Merleau-Ponty rencontre le succès : il n’est que
de voir la forte diffusion de ses cours annuels ronéotés du CDU en 1949-1952,
repris d’abord dans le Bulletin de Psychologie de novembre 1964 préfacé par
Hubert Damisch, puis dans Merleau-Ponty à la Sorbonne de Cynara en 1988.
Aujourd’hui, nous comprenons mieux que jamais que c’est l’aspect le plus
profond de toute sa philosophie qui le prédisposait à comprendre et à intégrer
l’univers de l’inconscient dans sa pensée : l’inconscient n’est-il pas cette
attache, cette « ombre » ou cette « adversité » que l’on sait sans savoir ni
1 pouvoir la reconnaître ? Penser, dira-t-il dans Eloge de la Philosophie, lors de
sa leçon inaugurale au Collège de France, et reprenant un mot de Bergson, c’est
avant tout s’enfoncer dans l’être, dans notre situation et admettre notre
complicité et ce « rapport oblique et clandestin », voire « obsessionnel » avec
l’être. (EP, 23-24). Il y reviendra fréquemment dans La Prose du monde, où il
fait état d’un « germe de dépersonnalisation » et de « cette parole qui se
prononce en nous et à laquelle nous demeurons attachés comme par un lien
ombilical (… ) dont on voudrait se défaire. » (PM, 24).

2 - Merleau-Ponty découvre simultanément Husserl et Freud

De tous les philosophes du dernier demi-siècle, Merleau-Ponty est celui qui a
le plus contribué à la restauration du corps dans la pensée moderne. Son œuvre
se présente comme une compréhension de la coexistence humaine née de
l’ambiguïté du corps. En 1930 un jeune agrégé de philosophie ignorait à peu
près tout de Hegel, Marx, Nietzsche, Freud, Husserl, Wittgenstein, Scheler,
Cassirer et de Heidegger : ils n’étaient pas au programme ! C’est donc à la
marge de l’enseignement officiel et par ses propres moyens que Merleau-Ponty
découvre les apports de la pensée allemande. Dans la même barque, il y a tous
ceux qui vont révolutionner la philosophie en France dans les vingt ans qui
suivent : ils s’appelaient Cavaillès, Canguilhem, Aron, Mounier, Sartre,
Bataille, Nizan, Hyppolite, Lautmann, Jankélévitch, S. Weil, Lévi-Strauss et
alii. Merleau-Ponty se concentre sur les travaux de Goldstein, Koffka, Cassirer,
Weizsäcker, Buytendijk, et surtout de Husserl et de Freud. Lecteur intrépide et
insatiable il met les bouchées doubles, dévore tout ce qui est traduit des uns et
des autres, - bien peu en fait pour certains -, perfectionne son allemand,
décroche une bourse d’un an du futur CNRS, se fait aider par quelques passeurs,
dont Politzer et Gurwitsch, écoute Koyré et Kojève, fréquente Lacan et
LéviStrauss, intègre l’anthropologie dans sa réflexion… Cette ouverture est
conforme à l’un ou l’autre des mots d’ordre qu’il se donne, le « primat de la
2 perception », « la raison élargie » et la « non-philosophie ».

1. Les titres des écrits de Merleau-Ponty sont souvent de précieux condensés ou ce qu’il appelle « des matrices
d’idées », (S, 125) ou encore « des talismans » chez les artistes. Cf. les titres Humanisme et Terreur, Sens et
non-sens, « L’homme et l’adversité » de 1951 ou « Le philosophe et son ombre » de 1959.
2. L’expression apparaît très tôt dans ses écrits, puisée peut-être chez Hegel, et c’est plus tardivement qu’il la
précise : « La tâche est donc d’élargir notre raison, pour la rendre capable de comprendre ce qui en nous et

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Dès 1938, dans les conclusions de son premier grand texte, La structure du
comportement, quelques pierres de fondation sont posées pour définir « l’ordre
humain ». Citons deux courts passages, surprenants à l’époque : - « Nos
analyses nous conduisaient donc bien à l’idéalité du corps, (…) », - et, « Il y a
donc des choses exactement au sens où je les vois, dans mon histoire et hors
d’elle, inséparables de cette double relation. Je perçois les choses directement,
sans que mon corps fasse écran entre elles et moi, il est comme elles un
3phénomène, doué il est vrai d’une structure originale, (…) » Dans sa
Phénoménologie de la perception, sa thèse de 1945, il ose tenir tête à son maître
Emile Bréhier et conserver son chapitre sur « le corps comme être sexué ». Les
dernières pages concilient, à plusieurs reprises, des idées puisées chez
Goldstein, Husserl et chez Freud pour dire que « nous sommes (…) une
coexistence ». Cette coexistence deviendra « la chair » en 1960 dans le
merveilleux chapitre, « L’entrelacs - le chiasme », du posthume Le visible et
l’invisible. Introduire Hegel, Husserl, Heidegger, passe encore, mais oser Freud
et le défendre, c’était risqué ! Il le savait et le dira : « C’est la philosophie, parce
qu’elle demande à voir, qui passe pour impiété. » (EP, 45).
3 - De sa réception de Freud … à sa réception par la psychanalyse

Cet ouvrage se propose d’illustrer la présence de Maurice Merleau-Ponty
dans le panorama de la réception de la psychanalyse en France Il est désormais
admis qu’après avoir contribué à la découverte et à l’implantation de la
phénoménologie en France, après avoir suscité l’intérêt de nombreux
philosophes pour la sociologie et l’anthropologie anglo-saxonne, pour les
travaux des linguistes, pour les recherches de la biologie moderne, il s’est
luimême investi dans l’élaboration d’une nouvelle ontologie dont nous avons les
principaux linéaments dans Le visible et l’invisible. Il restait une découverte du
début du siècle que l’idéologie française dominante refusait d’intégrer : Freud
ou l’invention de l’inconscient. Cette réception fut, selon Elisabeth Roudinesco,
« La bataille de cent ans » et son Histoire de la psychanalyse en France (1986)
est désormais la référence incontournable. En une trentaine années de nombreux
travaux ont été publiés, dont plus récemment ceux d’Alain de Mijolla. Nous en
4connaissons désormais la longue histoire et les nombreuses péripéties.
Nous estimons que la réception de Freud en France pouvait aussi se repérer
et s’illustrer dans le parcours et l’œuvre d’un des plus grands philosophes du

dans les autres précède et excède la raison ». Voir aussi son discours de présentation de la candidature de
Lévi-Strauss au Collège de France. Cf. S, 154.
3. Les deux citations sont dans SC, 227 et 236 (nous soulignons la 2è). Ce premier livre, fut bouclé en 1938,
un tapuscrit de 357 pages, déposé auprès de son maître de thèse E. Bréhier et confié également à Maurice
Pradines. Il avait alors pour titre Conscience et comportement.
4. Cf. Elisabeth Roudinesco, La bataille de cent ans : Histoire de la psychanalyse en France, deux Tomes,
Seuil, 1986, et Alain de Mijolla, Freud et la France 1885-1945 en 2010, en 2012, La France et Freud
19461953 et Freud et la France 1954-1964.
9


siècle dernier. La justification du travail proposé ici, nous la trouvons chez
Merleau-Ponty lui-même, dans sa célèbre « Préface à Hesnard » :
« L’accord de la phénoménologie et de la psychanalyse ne doit pas être compris
comme si « phénomène » disait en clair ce que la psychanalyse avait dit
confusément. C’est au contraire par ce qu’elle sous-entend ou dévoile à sa limite –
par son contenu latent ou son inconscient – que la phénoménologie est en
consonance avec la psychanalyse. (…) Freud montre du doigt le ça et le surmoi.
Husserl dans ses derniers écrits parle de la vie historique comme d’un Tiefenleben.
(comme d’un vécu profond). Phénoménologie et psychanalyse ne sont pas
parallèles ; c’est bien mieux : elles se dirigent toutes deux vers la même latence. »
(P2, 283).

La phénoménologie et la psychanalyse communiquent : à preuve,
MerleauPonty s’est très fortement investi dans ce qu’il appelle « l’herméneutique
freudienne », et son ontologie de la chair lui doit des orientations et des
concepts décisifs.

4 - Mode d’emploi

Cet ouvrage se comprend mieux si nous précisons qu’il fut précédé par la
publication en 2010 d’un ouvrage intitulé Présence de M. Merleau-Ponty ou la
réception de sa philosophie du Corps et de la Chair par ses pairs et ses
exégètes en France, soit :
- dans une première partie, la réception par onze de ses pairs, c’est-à-dire : Jean
Hyppolite, Jean Beaufret, Louis Althusser, Michel Foucault, Jean-Toussaint
Desanti, Jean-François Lyotard, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Henry,
Emmanuel Levinas et Paul Ricœur.
- et dans une seconde partie, la réception par douze de ses exégètes,
c’est-àdire : Claude Lefort, Henri Maldiney, Jacques Garelli, Françoise Dastur,
François Heidsieck, Renaud Barbaras, François George, Michel Lefeuvre,
Bernard Sichère, Vincent Peillon, Jean-Marie Tréguier et Emmanuel de Saint
Aubert. Et bien d’autres exégètes encore…
Merleau-Ponty, Freud et les Psychanalystes est donc, en quelque sorte, une
suite et le tome deux de Présence de Maurice Merleau-Ponty.
- La première partie est un historique de sa découverte de Freud depuis sa thèse
de 1945 jusqu’à la place primordiale de l’inconscient freudien dans son
enseignement de la Psychologie de l’enfant à la Sorbonne (1949-52), dans ses
Cours au Collège de France (1953-61) et dans Le visible et l’invisible.
- La seconde partie examine :
- d’une part, comment des disciples de Freud, médecins, analystes et
psychiatres, ont contribué par leurs écrits, leurs contacts et parfois leurs amitiés,
à renforcer l’intérêt de Merleau-Ponty vis-à-vis de la psychanalyse. Dans cette
première constellation de passeurs ou d’interprètes de Freud, nous avons réuni
10

Melanie Klein, Ludwig Binswanger, Angélo Hesnard, Henri Ey, Jacques Lacan
et Françoise Dolto ;
- et d’autre part, comment d’autres psychanalystes, médecins et/ou philosophes
se sont intéressés aux écrits ou aux cours de Merleau-Ponty, et ceci jusqu’à en
être ‘marqués’ dans leur propre évolution et dans l’un ou l’autre de leurs écrits.
Dans cette seconde constellation, nous avons réuni Gisela Pankow, Didier
Anzieu, Pierre Fédida, Georges Lantéri-Laura, André Green, Jean Laplanche,
Jean-Bertrand Pontalis, François Gantheret et Luce Irigaray.
Ainsi il existe depuis plus d’un demi-siècle une mouvance pontyenne
indéniable au sein de la psychanalyse en France. Précisons que notre parcours
de repérage n’est en rien un essai de synthèse ou de compréhension globale de
quiconque des auteurs abordés. Ce texte se voudrait un hommage de
reconnaissance pour l’immense bonheur que nous avons ressenti à découvrir ce
foisonnant « chantier de la psychanalyse en France » durant ce dernier
demisiècle. Nous avons la conviction que les trente ans de retard accumulés
avantguerre ont été repris et que, désormais, Freud et la psychanalyse sont plus
vivants que jamais en France…Cela dit et maintenu, aujourd’hui en 2014, alors
que nous déplorons la disparition récente de trois des plus prestigieux
portedrapeaux de cette discipline en la personne d’André Green, de Jean Laplanche
et de Jean-Bertrand Pontalis.
11


Abréviations utilisées

dans les citations des œuvres de Merleau-Ponty


AD Les aventures de la dialectique, 1955, édition utilisée 2000.
C48 Causeries 1948, Seuil, édition 2002.
EP Eloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, 1953, éd. 1965.
HT Humanisme et terreur, 1947, Gallimard, éd. 1965.
IP L’Institution. La Passivité. Notes de Cours 1954-55, 2003.
LN La Nature, Notes, Cours du Collège de France - Seuil, 1994.
MPS Merleau-Ponty à la Sorbonne, 1949-1952, Cynara, 1988.
NC Notes de cours 1959-1961, Gallimard, éd. 1996.
PC Les Philosophes célèbres, 1956, Mazenod.
PhP Phénoménologie de la perception, 1945, Gallimard, éd. 1964.
PP Le Primat de la perception, 1946, Cynara, 1989.
PM La prose du monde - 1950-52, Gallimard, éd. 1969.
OE L’Œil et l’Esprit. 1960, Gallimard, éd. 1967.
P Parcours 1935-1951, Verdier, 1997.
P2 Parcours deux 1951-1961, Verdier, 2000.
RC Résumé de cours, Collège de France, 1952-1960, éd. 1968.
S Signes. 1960, Gallimard, éd. 1967.
SC La structure du comportement, 1942, PUF, éd. 1963.
SNS Sens et non-sens, 1948, Nagel, éd. 1965.
UAC L’union de l’âme et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson
Notes de cours à l’ENS 1947-1948, éd. Vrin, 1968.
VI Le visible et l’invisible, 1959-1961, Gallimard, éd. 1964

Nota bene : 1- Certains ouvrages sont suivis de leur première date de
parution ou de leur date d’écriture. Les références aux textes cités reprennent
ces mêmes sigles suivis d’une virgule et de la pagination.
2 - Le lecteur trouvera à la fin de l’ouvrage une Esquisse d’un glossaire
allemand-français.
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Première partie

Merleau-Ponty et Freud
ou
Comment Merleau-Ponty devient le philosophe des psychanalystes
et des psychiatres

« La psychanalyse ne rend pas impossible la liberté, elle nous
apprend à la concevoir concrètement, comme une reprise
créatrice de nous-mêmes. » Merleau-Ponty, SNS, 43.

« Une philosophie de la chair est condition sans laquelle la
psychanalyse reste anthropologie. » Merleau-Ponty, VI, 321.

Nous proposons d’étudier dans cette première partie la place prépondérante
que Freud prend dans l’œuvre et la vie de Maurice Merleau-Ponty, ou comment
il a découvert progressivement la psychanalyse, dans son œuvre et dans sa vie,
pour s’imposer comme Philosophe des psychanalystes et des psychiatres,
notamment à Bonneval en septembre 1960, lors du Colloque sur L’Inconscient,
ainsi que dans sa « Préface à Hesnard ». Cette découverte de Freud et son
évolution vis-à-vis de la psychanalyse se feront en plusieurs étapes :

e 1 étape : Au départ, il y a le contexte familial et la réception de Freud et de la
psychanalyse en France dans les années 1920-1939.

e 2 étape : Le tournant, ou « La guerre a eu lieu » : entre la rédaction de La
Structure du comportement et la soutenance de thèse sur Phénoménologie de la
perception, 1939-1948.

e3 étape : La psychanalyse enseignée à la Sorbonne, ou comment
MerleauPonty renouvelle l’enseignement de la Psychologie de l’enfant par les apports
de la psychanalyse et de l’anthropologie, 1949-1952.

e4 étape : Le corps, la chair et la psychanalyse au Collège de France et dans
ses derniers écrits, 1953-1961.



15













èreChapitre - 1 - ou 1 Etape


Le contexte familial… et la réception de Freud
en France : 1920-1938


Pour bien saisir l’évolution de M. Merleau-Ponty vis-à-vis de la
psychanalyse, il importe de rappeler brièvement le poids du contexte familial de
départ. Sa mère, Marie-Louise Barthé née à Thèze dans le Béarn le 30 décembre
1876, est orpheline de sa mère à quinze jours de sa naissance ; le père Jean-Paul
Barthé remarié verra mourir sa deuxième épouse et décède lui-même en 1883
alors que sa fille unique a six ans et demi. Marie-Louise est confiée à la famille
maternelle des Ricau, à Viella dans le Gers, au couple sans enfant Paul et Lucie
Ricau. Toute la scolarité de leur fille adoptive est assurée en internat par les
religieuses de Notre Dame de Lorette à Mont-de-Marsan pour le primaire puis à
Bordeaux pour le secondaire jusqu’au brevet élémentaire. Les familles Barthé et
Ricau, distantes d’une vingtaine de kilomètres sont toutes deux des petits
paysans viticulteurs, mais les Ricau vont s’enrichir comme négociants en vins, -
c’est le pays du Pacherenc et du Madiran, - puis en produits de bazar, et de plus,
ils obtiennent la recette buraliste de Viella.
Au fil des ans, au couvent de Bordeaux, situé 12, rue de Saintonge,
MarieLouise Barthé, l’orpheline éloignée de sa famille, s’est faite des amies, dont une
certaine Louise-Marie Merleau-Ponty : celle-ci l’invite volontiers, lors des
petites vacances, au château familial du Petit Campsec situé à Saint Vincent de
Paul, près de Bordeaux. A la tête de la famille, Samuel Anatole Mazeppa
Merleau-Ponty, médecin de la Marine et son épouse Marie Bellue. Le couple a
cinq enfants : l’aînée Marie-Aline épouse un médecin de marine, Georges
Dufour en 1888, mais l’aîné des garçons, Bernard Jean, trente ans en 1899,
inquiète fortement ses parents. Ayant échoué à tous les concours, il a fini par
s’engager simple deuxième classe dans l’artillerie de Marine à Rochefort. Il fera
les campagnes de Cochinchine et de Madagascar. Il en reviendra, mais avec de
sérieuses séquelles de santé et quelques autres « penchants », retardant son
avancement et l’obligeant à de nombreux « séjours aux eaux ». Il réussira
néanmoins à faire l’Ecole des Officiers d’Active. Pour le lieutenant et toute la
famille, Marie-Louise Barthé sera la bienvenue et le mariage est célébré le 15
novembre 1899 à Bordeaux. Trois enfants naissent au foyer de Bernard Jean et
de Marie Louise Merleau-Ponty installés à Rochefort : Bernard en 1900,
Monique en 1906 et Maurice le 14 mars 1908. Des séjours aux colonies, à la
17

1 Réunion, dégradent la santé de Jean Ponty et il craint d’être déclaré « inapte à
faire campagne ». Il sera momentanément sauvé par son oncle William Ponty, le
Gouverneur de l’AOF à Dakar, qui le prend à son service en février 1909. C’est
pendant ce séjour de deux ans et demi à Dakar, et après le décès du grand père
Anatole, en octobre de la même année, que la mère, ‘Louise Jean’, (son
appellation familiale), décide de rejoindre Paris avec ses trois enfants, au 74, rue
èmede La Tour dans le 16 . En juin 1911, Jean Ponty, promu capitaine grâce à son
oncle, est rapatrié sanitaire et mis en congé de convalescence. Sa santé se
détériore ; conseillé par sa famille et soutenu par son frère puîné Jules, médecin
de Marine lui aussi, le Capitaine Jean Ponty est en instance d’une demande de
retraite anticipée pour « infirmités contractées en service », quand il meurt
subitement à Saint Vincent de Paul, auprès de sa mère, au Petit Campsec, le 4
décembre 1913.
L’enfance et l’adolescence de Maurice, après un an et six mois à Rochefort,
ce sera donc Paris, puis Le Havre, chez sa tante Aline, épouse Dufour, pendant
la guerre et au-delà jusqu’en 1922, et de nouveau à Paris, au lycée Janson de
Sailly jusqu’au baccalauréat en 1924, puis Louis-le-Grand pour ses ‘khâgnes’ et
l’Ecole Normale Supérieure en septembre 1926. Mais lors des événements
familiaux et tous les ans aux grandes vacances, Louise-Jean tenait à rejoindre sa
famille des Barthé et des Ricau à Viella, et celle des Ponty au Petit-Campsec. Le
château a été transformé en une sorte de Musée Canaque par Anatole à la suite
d’une trentaine d’années en Nouvelle-Calédonie, au service des prisonniers
français et des indigènes, et aussi en tant qu’ethnologue amateur et
correspondant du Docteur Paul Rivet (1876-1958), le futur créateur du Musée de
l’Homme… La grand-mère, Marie Bellue décède en novembre 1923 et le
château restera dans la famille jusqu’en 1930, tandis qu’une grande partie de la
collection ethnologique sera confiée au Musée de l’Homme ou dispersée à
Drouot la même année.
L’on devine aisément l’ambiance dans laquelle baigne toute l’enfance et
l’éducation des Merleau-Ponty : respect des traditions, pratique religieuse, fort
attachement au patrimoine, désir de promotion sociale, fierté de servir la Nation.
Tout cela dans un contexte militaro-médico-colonial, et l’on sait que la Marine,
toujours appelée ‘la Royale’, ainsi que tout le Bordelais furent fortement
marqués par la pensée de Charles Maurras (1868-1952). Dans les années
19101930, L’Action Française ainsi que Les Echos de Paris avec les éditoriaux de
Maurice Barrès (1862-1923), étaient les seules presses parisiennes concevables
au foyer des Ponty. Maurice Merleau-Ponty intègre la Rue d’Ulm en 1926 en
tant qu’externe, il a 18 ans. Pendant quatre ans, pour réussir l’agrégation, et à un
bon rang, il lui faudra « apprendre » de préférence Bréhier et Brunschvicg. Mais
il y a les « camarades » et tous les à-côtés variés et trépidants de l’Ecole. Parmi

1. Les ‘Ponty’ était l’appellation courante de la famille à Bordeaux et à Rochefort. Aujourd’hui encore, à
Rochefort et à Dakar, une avenue s’appelle « William Ponty, Gouverneur de l’A.O.F.», tandis que la Tunisie
connaît encore une « Baie Ponty » (un oncle Amiral) près de Bizerte.
18

les rencontres, il convient de signaler quelques aînés dont le trio Sartre, Nizan et
Aron, mais aussi Hyppolite, Canguilhem, Cavaillès, Lagache, Gandillac,
Vignaux, Marrou, Lacombe, et bientôt, à la Sorbonne, Mounier, S. Weil et S. de
2Beauvoir .
Deux auteurs vont l’influencer d’une manière décisive, « au tournant des
années trente » : - Georges Politzer, avec son livre Critique des fondements de
la psychologie, paru en 1928 ; - puis, Paul-Yves Nizan, avec Aden Arabie en
1931 et Les Chiens de garde en 1932. Nous y reviendrons plus bas. Une fois
l’agrégation obtenue, pour se renouveler et s’ouvrir au monde, il leur fallait à
tous, selon Politzer et Nizan, oublier Bergson, Boutroux, Brunschvicg,
Lachelier, Lalande, et même, contester sur bien des aspects le « retour au
concret » ou « à l’existence » préconisée par Jean Wahl ou Gabriel Marcel. Pour
découvrir les apports de la pensée d’outre-Rhin, notamment celle des trois ‘H’,
Hegel, Husserl et Heidegger, mais aussi Freud et Goldstein, Merleau-Ponty
devra d’abord se mettre à l’allemand dès 1930. Cet apprentissage et la
découverte de la pensée allemande lui seront facilités par quelques passeurs tels
Aron Gurwitsch, Emmanuel Levinas, Alexandre Koyré et Alexandre Kojève.
Mais c’est en se familiarisant avec la psychopathologie de Gelb et Goldstein
qu’il découvre son introducteur à Freud et à l’inconscient en la personne de
Ludwig Binswanger.
Comment Merleau-Ponty a-t-il découvert Freud ?

Entre 1920 et 1940 la place de Freud dans les études universitaires en France
est quasi inexistante ; sa diffusion se heurte à de nombreux blocages tant du côté
3de la Faculté de Médecine que du côté de la Faculté des Lettres. Les
traductions des ouvrages de Freud en France sont peu nombreuses : il y a
d’abord les deux livres traduits par Samuel Jankélévitch et publiés par Payot :
Introduction à la psychanalyse en 1921, et Psychopathologie de la vie
quotidienne en 1922. Traumdeutung, (1900) le premier grand ouvrage de Freud
ene sera traduit qu’en 1926, sur la base de sa 7 édition, par Ignace Meyerson et
publié chez Alcan, sous le titre fallacieux de La science des rêves. Les Cinq
psychanalyses, première traduction par Marie Bonaparte et Rudolf Loewenstein,
paraîtra en 1928, révisée par A. Berman en 1935. Pendant toute l’après-guerre,
pour de multiples raisons, - dont l’anti-germanisme, l’influence de L’Action
Française, et au plan universitaire ou médical, le verrouillage intellectuel exercé

2. Ni E. Mounier ni S. de Beauvoir n’ont intégré l’ENS, mais Mounier, appuyé auprès de Brunschvicg par son
maître J. Chevalier, sera admis à l’Ecole en 1927-28 pour y préparer l’agrégation, tandis que S. de Beauvoir
fera la connaissance de Merleau-Ponty à la Sorbonne lors des résultats du Certificat de philosophie générale :
il sera reçu troisième, devancé par deux femmes, S. Weil et S. de Beauvoir ; quelque peu déçu il tiendra à les
rencontrer. Ce sera le début d’une grande amitié entre Merleau-Ponty et S. de Beauvoir, deux ans avant le
coup de foudre entre Simone et Jean-Paul Sartre lors de leur préparation de l’agrégation de 1929…
3. Nous renvoyons sur ce point à l’ouvrage fondamental d’Elisabeth Roudinesco La bataille de cent ans.
Histoire de la Psychanalyse en France, tome 1, 1885-1939, Tome 2, 1925-1985. Seuil, 1986. Récemment, un
autre ouvrage, aussi ‘monumental’ déjà dans son premier tome, est venu compléter ou amplifier celui d’E.
Roudinesco : il s’agit de Freud et la France, 1885-1945, par Alain de Mijolla, PUF, 2010, 950 pages.
19

à la Sorbonne par Pierre Janet (1859-1947), aidé en cela par Henri Piéron et
Henri Wallon, tous trois médecins et philosophe, la médecine n’aborde l’étude,
la critique et le contrôle des idées de Freud « qu’avec répugnance, comme
4contrainte par l’opinion publique », dira Angélo Hesnard . C’est en 1923, au
Congrès de psychiatrie de Besançon, que ce jeune médecin de la Marine, à
l’époque professeur de psychiatrie à l’Ecole de Médecine navale de Bordeaux,
présente le premier rapport officiel de la psychiatrie française sur la
psychanalyse. C’est la même année qu’une première thèse en médecine, celle
d’Emile Adam, Le Freudisme, sous la présidence du professeur de psychiatrie
Henri Claude, ose aborder la théorie de l’inconscient. Les ouvrages vont se
multiplier : signalons en 1924 La psychanalyse et les névroses par René
Laforgue et Félix Allendy. Ces deux auteurs sont médecins psychiatres de
formation mais quelque peu ‘à la marge’ : Laforgue (1894-1962) par ses
origines alsaciennes et du fait qu’il dut servir ‘malgré lui’ dans les forces
allemandes pendant la guerre 14-18, tandis qu’Allendy, (1889-1942) a fait les
langues orientales, pratique l’homéopathie et s’intéresse volontiers à la
théosophie et à la pensée ésotérique !
5 C’est également par le biais des Revues que les étudiants des années
19251935 pourront peu à peu découvrir la psychanalyse. L’Evolution psychiatrique
est créée à Sainte-Anne sous la direction de Laforgue et Hesnard et publie son
premier numéro en 1925. La Société Psychanalytique de Paris est créée en
novembre 1926, avec douze membres au Comité de direction : Marie
Bonaparte, Eugénie Sokolnicka, Loewenstein, Hesnard, Laforgue (Président),
Allendy, Borel, Odier, R. de Saussure, Pichon, Parcheminey et Codet. La Revue
française de psychanalyse débute en juillet 1927 avec les mêmes collaborateurs.
Jacques Lacan y fera paraître de courtes traductions de Freud en 1932, et ses
interventions orales à des exposés de Piaget, Odier ou Schiff en 1933 et 34.
Notons aussi l’abord de l’inconscient freudien sous l’angle ‘linguistique’ par
l’association, devenue célèbre, du grammairien Jacques Damourette et du
médecin Edouard Pichon (celui-ci étant le neveu de celui-là et le gendre de P.
Janet) et qui publient en 1929, Des mots à la pensée, ou « la grammaire en tant
6que mode de l’exploration de l’inconscient » . On connaît par ailleurs, dans la

4. Cf. infra, (deuxième partie) le témoignage de sa fille Edith Félix-Hesnard.
5. La lecture dans la NRF des critiques de Thibaudet, dans les années 1920-35, est un passage obligé pour les
étudiants en lettres et en philosophie. Merleau-Ponty recommandera sa lecture à ses amis et à ses élèves. En
philosophie, mentionnons, en 1931, la création d’une nouvelle revue annuelle, Recherches philosophiques, par
A. Spaïer, H.-C. Puech et A. Koyré, qui se révèle plus ouverte aux valeurs montantes de la jeune génération,
acceptant des textes d’E. Levinas, Souriau, Ruyer, E. Weil, R. Caillois, E. Minkowski, P. Klossowski, M. de
Gandillac, B. Parain, G. Dumézil, G. Bataille, D. de Rougemont etc., jusqu’à J.-P. Sartre avec sa
« Transcendance de l’Ego » en 1936... Notons aussi la création de la revue mensuelle Esprit en 1932 par
Emmanuel Mounier, agrégé en 1928, mais déjà en rébellion contre l’Université …
6. Pour plus de détails se reporter à E. Roudinesco, op. cit. La présentation qu’elle en fait ne manque pas de
piquant : voici comment elle qualifie leur travail en commun, « beau comme la rencontre d’un parapluie et
d’une machine à coudre sur une table de dissection », et elle poursuit : « Dans un mariage d’amour ou
d’amourette, un clinicien de l’esprit s’associe à un architecte de la langue pour engendrer une grammaire ; la
folie de cette copulation en trente années et sept volumes entre un oncle et un neveu mérite d’être interrogée. »
(op. cit., 310). Notons une appréciation de cette somme par Robert-Léon Wagner, (1905-1982), beau-frère de

20

diffusion des idées de Freud en France, la place primordiale prise par le
7Surréalisme , et d’une manière générale par les écrivains, les poètes et les
8artistes. Certains rendent visite à Freud : André Breton et André Gide , tous
deux en 1921, Romain Rolland en 1923. Albert Thibaudet écrit sur Freud dans
9la NRF de Gallimard en avril 1921, P.-J. Jouve écrit Paulina 1880, en 1925 et
le mouvement Dada de Tristan Tzara débute dès 1918, sans oublier la passion
de Salvador Dali pour la psychanalyse dès les années vingt…
Vers 1925, au plan de l’histoire de la pensée, si l’on veut cependant
s’informer sur la réception de Freud et de son interprétation de l’inconscient, le
lecteur français dispose essentiellement de trois ouvrages écrits par des
médecins psychiatres : par ordre de parution, La Psycho-Analyse des névroses et
des psychoses ; les applications médicales et extra-médicales, par les Docteurs
10Régis et Hesnard paru en 1914 , La Méthode psychanalytique de Raymond de
Saussure (1894-1971, le fils de Ferdinand le linguiste), analysé par Freud qui
préfaça son livre, en 1922, et La Psychanalyse par Charles Blondel, professeur à
Strasbourg, frère du philosophe Maurice, mais disciple de Janet et pour qui il
11s’agit avant tout de combattre « l’obscénité promue scientifique » . « De tous
les pays européens, écrit Freud en 1927 dans son Essai de Psychanalyse, c’est la
12France qui jusqu’ici s’est montrée la plus réfractaire à la psychanalyse » . C’est
donc par le biais de ses propres lectures, par sa fréquentation de certains milieux
ou personnes plus ouverts aux idées nouvelles, que Merleau-Ponty découvre la
philosophie allemande, la phénoménologie de Husserl, les travaux sur la
psychopathologie et la place qu’y prend la psychanalyse.
Arrêtons-nous aux années de formation de Merleau-Ponty à l’Ecole
Normale, entre 1926-1930. On pourrait croire que le plus grand philosophe de
l’époque, ou du moins le plus important pour un futur professeur, ne pouvait
qu’être Henri Bergson ! C’est oublier qu’il a régné au Collège de France de
1900 à 1914, date à laquelle il se fait suppléer par F. Le Roy et il résilie son

Maurice Merleau-Ponty, ici cité pour ses Essais de linguistique française, Nathan, 1980. Et pour le Docteur A.
Hesnard voir infra, en deuxième partie…
7. Le Manifeste de Breton est de 1924, mais déjà en 1920 Breton et Soupault publient Les Champs
magnétiques.
8. L’appréciation de Freud par Gide dans son Journal est restée célèbre : « Ah ! que Freud est gênant (…) Ce
qu’il nous apporte surtout c’est d’avoir habitué les lecteurs à entendre traiter de certains sujets sans avoir à
rougir. Ce qu’il nous apporte c’est de l’audace, ou plus exactement, il écarte de nous une certaine fausse et
gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! ». Cité par Roudinesco, T. 2, p. 90.
9. P.-J. Jouve épouse en 1922 Blanche Reverchon, psychiatre et assistante du docteur Edouard Toulouse à
Sainte-Anne, qui rend visite à Freud en 1927 et devient l’une de ses traductrices, avec Marie Bonaparte et
Samuel Jankélévitch, le père de Vladimir.
10. Un autre ouvrage d’Hesnard seul paraît en 1923, intitulé L’inconscient, préfacé par le Professeur Toulouse
et un troisième en 1927, L’individu et le sexe, psychologie du narcissisme.
11. Politzer fera le compte rendu de cet ouvrage dans la revue Philosophies, N°5-6 de mars 1925. On pourrait
y ajouter les écrits de Charles Baudouin, français et philosophe de formation, qui enseigne en Suisse, formé
par Ch. Odier mais qui, s’orientant vers Jung et Adler, se verra repoussé par Freud et par la SPP en 1929.
12. Notons le témoignage de S. de Beauvoir : « En tant que méthode d’exploration de l’homme normal nous
récusions la psychanalyse (…) Le pansexualisme de Freud nous semblait tenir du délire, il heurtait notre
puritanisme. Surtout, par le rôle qu’il accordait à l’inconscient, par la rigidité des explications mécanistes, le
freudisme tel que nous le concevions, écrasait la liberté humaine. » Cf. La Force de l’âge, pp. 25-26.
21

poste en 1921. C’est aussi oublier que c’est de la Rue d’Ulm comme caïman
qu’il a rejoint le Collège de France sans jamais passer par l’Université. Certes, il
est très célèbre puisqu’il rejoint l’Académie française dès 1914, obtient le Prix
Nobel de littérature en 1928, et il sera fait grand-croix de la Légion d’honneur
en 1930. L’on attend de lui une nouvelle morale, qu’il refuse, arguant que « nul
n’est obligé d’écrire un livre ». Pas tout à fait cependant, car Les deux sources
de la Morale et de la religion, en 1932, pourront en tenir lieu. De plus, son
enseignement sur bien des points prenait le contre-pied de la pensée officielle
toujours fortement colorée par le rationalisme néo-kantien et le spiritualisme
éclectique hérité d’un Jouffroy ou d’un Cousin. Par ailleurs, l’Université de la
Sorbonne avait son maître et pas un des moindres, en la personne de Léon
Brunschvicg. Pour obtenir ses grades, c’était par lui qu’il fallait passer, tandis
que le bergsonisme était trop connu pour qu’on s’y attarde : « Bergson, - dira un
jour Merleau-Ponty, en 1959 -, était pour nous quelqu’un déjà institué,
quelqu’un de déjà établi ! De sorte que notre tendance était, comme toujours
chez les étudiants, de chercher autre chose. Toujours est-il que l’influence de
Bergson n’était pas tellement importante vers 1930. » (Dialogue, p. 310 ou P2,
252).
Dans l’immédiat, c’était donc Brunschvicg qui demeurait le maître
incontesté auprès des étudiants, et ceci non pas tant à cause de la philosophie
qu’il enseignait, qu’à cause « de sa valeur personnelle qui était extraordinaire,
nous précise son élève. C’était un philosophe qui avait accès à la poésie, à la
littérature, c’était un penseur extraordinairement cultivé. » (id., p. 308). Dans
cette même rétrospective à grands traits, Merleau-Ponty admire aussi en
Brunschvicg, sa connaissance profonde de l’histoire de la philosophie en
13relation avec le développement des sciences . Ainsi, la première initiation à
Kant et à Descartes, c’est par le biais de Brunschvicg que Merleau-Ponty en fera
l’apprentissage. Pour l’auteur du Progrès de la conscience dans la Philosophie
occidentale, de prime abord, la philosophie ne peut être qu’un retour sur soi en
tant que conscience ; il s’agit de se départir de la considération des objets et du
monde pour ne voir que la maîtrise exercée par l’esprit humain sur lui-même et
sur le monde ; et ce monde c’est l’esprit qui le construit en tant que « maître et
14possesseur de la nature » . C’est donc à l’esprit qu’il faut revenir : lui seul est
le maître d’œuvre de la perception aussi bien que de la science. Achever la
philosophie, c’est « libérer l’intelligence » et unifier l’esprit auquel participe
tout homme. Le titre même de son grand ouvrage est assez significatif : il
postule un progrès constant de la conscience comme expression d’un vouloir
d’ordre et de causalité. La pensée est la valeur à laquelle nous participons et peu

13. On peut à bon droit s'étonner que Brunschvicg ne se soit que peu préoccupé de l'histoire et de la
philosophie des sciences biologiques. Ce fait est relevé par Hyppolite dans sa préface à l'ouvrage de Deschoux
sur La philosophie de Brunschvicg, P.U.F., 1949. Balmès, qui fut l'élève de ce dernier, se demande comment
ce « grand ennemi de la biologie » a pu tant attirer et influencer Merleau-Ponty. (Balmès, Manuel de
philosophie, T. 1, p. 33).
14. Expression de Descartes. Discours de la méthode, VI.
22

à peu une prise de conscience se fait, et selon Merleau-Ponty, pour Brunschvicg,
« les philosophies valaient dans la mesure où elles réussissaient en tant que
conscience, et il les jugeait d’après ce canon, d’après cette règle-là. » (id. p.
310).
Brunschvicg, à la fin de sa vie, consacre une de ses meilleures études à
15éclaircir les relations entre Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne . Il voit
en ces trois hommes du doute, du savoir et de la foi, les trois grands piliers du
progrès de la conscience, et il discerne dans leurs œuvres les « attitudes
fondamentales de la pensée ». L’évolution de la pensée occidentale est, tel le
flux et le reflux de l’esprit, en quête du vrai et de la sagesse, mais aussi
préoccupé de charité. Il concluait ce petit livre par ce désir d’unification de la
conscience : « Là comme ailleurs (allusion à l’époque, 1942 !), là surtout, le
devoir présent est de rechercher, de recréer l’unité sainte de la tunique sans
16couture . »
Quelles étaient, aux yeux de Merleau-Ponty, les insuffisances de la
philosophie de son maître et professeur ? En contrepartie, Bergson pouvait-il
combler ce manque ? Nous avons noté qu’un certain état d’esprit empêchait
cette influence de se faire sentir auprès des jeunes philosophes. Brunschvicg
n’était point dupe du refus qu’allait lui opposer la génération montante et il
évoque lui-même « l’attrait des jeunes gens d’aujourd’hui pour ce qu’ils
appellent le concret, leur répulsion, - amants ivres de chair -, à l’égard d’un
idéalisme qu’ils traitent volontiers d’exsangue », et de leur rétorquer le
17paradoxe que « le concret n’est tel que par l’abstrait ». Les élèves allaient donc
réagir contre le maître, réalisant une fois de plus l’assassinat mythique du père.
Mais l’on ne se débarrasse pas si facilement de celui qui vous façonne, penser
18contre quelqu’un c’est encore en dépendre . Hyppolite, autre élève de
Brunschvicg, disait du maître ce que beaucoup d’autres auraient pu en dire :
« Même quand nous avons réagi contre sa pensée ou cherché, dans des
directions différentes, un renouvellement de nos perspectives intellectuelles, il
19nous a fallu reconnaître que nous étions profondément marqués par lui .
Merleau-Ponty est toujours resté très déférent envers son maître et il le cite,
(dans sa Phénoménologie, p. 452), à propos de « l’éternité du vrai ». On peut se
demander si son rêve impossible de l’unité n’a pas quelque chose de
brunschvicgien, dans la mesure où sa philosophie, surtout dans Le visible et

15. L. Brunschvicg, Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne. La Baconnière, 1942, 1e édition p. 1941.
16. L. Br op. cit., p. 210. Merleau-Ponty cite cet ouvrage à deux reprises dans sa « Lecture de
Montaigne », Signes, pp. 251 et 256. Pendant l’Occupation, traqué et malade, Brunschvicg se réfugia auprès
de son ami Maurice Blondel à Aix-en-Provence : il y meurt le 18 janvier 1944.
17. L. Brunschvicg, Les Ages de l'intelligence, p. 131, cité par Deschoux, op. cit.
18. La psycho-sociologie des groupes insiste sur la contre-dépendance. Bachelard notait que l'on pense
toujours contre quelqu'un, ne serait-ce d’abord que contre soi comme le fera J.-P. Sartre : « Nous avons tous
des commandements qu’on nous a cousus sous la peau », dira-t-il dans Les Mots !
19. Deschoux, op. cit. Préface de J. Hyppolite. Cf. aussi ceci de J. Hyppolite : « Le mouvement existentialiste
s’est montré très, trop sévère à l’égard de Brunschvicg auquel il devait peut-être plus qu’il ne croyait.»
(Figures, p. 489).
23

l’invisible, est l’expression d’une nostalgie essentielle : cette quête de l’unité
20avec soi-même et avec autrui dans l’esprit Un .
Il ne suffit pas de regimber contre un maître du rationalisme pour s’attacher
aux pas de celui qu’on disait « antirationaliste ».En effet, la question réapparaît :
pourquoi Merleau-Ponty ne s’est-il pas préoccupé de découvrir par lui-même les
apports d’une philosophie des « données immédiates », et qui, de plus, fait
de l’« enfoncement » dans la perception le tout de la philosophie ? A cette
interrogation, les réponses de Merleau-Ponty nous paraissent insuffisantes.
C’est un empêchement d’ordre psychologique qu’il faut invoquer : chercher
autre chose que Brunschvicg ou Bergson ! Merleau-Ponty admettra que les
années 1930 à 1939 furent pour lui et ses amis « la grande période d’entrée dans
la philosophie de l’existence telle qu’elle nous venait à travers Husserl, Jaspers,
Heidegger et, en France, à travers Gabriel Marcel et en particulier, à travers la
revue Esprit qui, sous l’impulsion d’Emmanuel Mounier, était très souvent
21orientée sur les thèmes de la philosophie de l’existence » .
Parmi ces thèmes, Merleau-Ponty retient en priorité ceux de l’incarnation et
des relations avec autrui, tout en ajoutant que le plus important ce n’était pas
tant le thème que la manière de philosopher, qui, elle, nous fait déboucher sur
« une étrange connaissance » plus proche, selon G. Marcel, d’un mystère dans
lequel nous sommes déjà engagés, que d’un problème devant soi à résoudre.
Merleau-Ponty faisait allusion au Journal métaphysique (1927) de G. Marcel
puis à son ouvrage le plus connu, Etre et Avoir (1935), dont il assure un compte
22rendu dans la revue La Vie intellectuelle en octobre 1936 . Dans son analyse, il
signale et apprécie l’aspect innovateur et le style de pensée, mais il y décèle des
faiblesses : la jonction n’est pas faite avec les préoccupations du biologiste ou
du médecin. Ce manque à gagner se révèle des plus accablants quand on sait
avec quelle perspicacité Merleau-Ponty passera au crible les apports de la
biologie, de la psychologie expérimentale, de la gestaltheorie aussi bien que de
la neuropsychiatrie. Les critiques n’ont pas de peine à reconnaître qu’il y a dans
l’œuvre de G. Marcel une « méfiance unilatérale et outrée » vis-à-vis des
23sciences .Le savoir scientifique, parce que relevant de la pensée objective a été
trop vite relégué dans le domaine « problématique » ou « dialectique, et par le
fait même « inférieur » et « appauvrissant » : la science c’est le « répertoire »
constitué à partir d’un « questionnaire ». Cette lacune et ce discrédit d’un
philosophe du concret vis-à-vis de la science font que G. Marcel continue de
s’inscrire dans la lignée des philosophes classiques qui, depuis la rupture
cartésienne, discréditent les sciences biologiques. Cette lignée a été
momentanément interrompue par Maine de Biran, l’inventeur du corps-propre.

20. Merleau-Ponty cite Brunschvicg à plusieurs reprises dans Le Primat de la perception. Devant la Société
française de philosophie, il prend sa défense pour « contrer » Bréhier, et il évoque son cours sur les techniques
« du passage à l’absolu ». (p. 57 et 89).
21. Cf. Dialogue, p. 311 ou P2, 253.
22. Ce compte rendu est désormais accessible dans Parcours 1935-1951, Verdier, 1997, pp. 35-44.
23. Cf., X. Tilliette, Philosophes contemporains, Desclée de Brouwer, 1962, p. 17.
24

Précisons qu’à ce dédain pour la biologie s’en ajoute un second tout aussi
étonnant : le peu de cas que manifeste G. Marcel vis-à-vis des acquisitions de la
pensée freudienne et de toute la psychologie de l’inconscient !

Si nous avons aujourd’hui quelque mal à apprécier ce qu’il y avait de
novateur dans la volonté de G. Marcel de resituer le corps à sa vraie place, si
nous ne lui rendons pas tout son dû, c’est sans doute parce que sa pensée a été
banalisée et peut-être trop simplifiée : rançon de toute œuvre devenue classique.
Il demeure que l’auteur du Journal métaphysique a provoqué Merleau-Ponty :
peut-être y a-t-il apprécié l’idéal du « philosopher », à savoir, la force
24suggestive et la fécondité du cheminement socratique . Il serait injuste de voir
les résultats de Merleau-Ponty présupposés dans l’acquis marcélien, mais il le
serait tout autant de croire que, sans ces pierres d’attente, l’édifice pontyen n’eût
point vu le jour ! G. Marcel et sa philosophie ne sont qu’une des composantes
ou une des orientations qui, parmi bien d’autres, ont créé le milieu favorable à
l’éclosion de son œuvre. Parmi les auteurs qui l’influencent fortement, - nous
l’annoncions plus haut - il nous faut accorder une place spéciale à Georges
Politzer et à Paul-Yves Nizan.

Les années 1925 -1935 voient s’accentuer un courant anti-bergsonien, et
25 Georges Politzer sera l’un des tenants de cette campagne de
« démythification ». Il publie son premier livre en 1928, Critique des
fondements de la psychologie et, en février 1929, il fonde la Revue de
psychologie concrète. Celle-ci s’annonçait comme une publication
internationale pour les recherches de psychologie positive, et elle devait paraître
quatre fois par an. Dans le premier numéro, il dénonce « les prétentions
monarchiques de Pierre Janet (1859-1947) ratifiées par tout un système de
consentement et d’accords tacites. » Cette revue se veut ouverte à la
psychanalyse en général : nous y trouvons un article d’A. Adler et la reprise du
texte d’Hesnard et Pichon paru dans L’Evolution psychiatrique. Dans le
deuxième numéro, il engage une polémique contre cet article. Il a trouvé ses
ennemis, la psychanalyse à la française, en attendant de s’en prendre au

24. Nous ne donnons dans ces lignes qu’une vue partielle de la philosophie existentielle de G. Marcel : celle-ci
s’est construit tout autant dans son théâtre, à travers sa carrière de dramaturge et sa passion de la musique.
Selon P. Ricœur, le théâtre chez G. Marcel « suscite la vision dramatique qui fait tenir ensemble une
épistémologie du toi, une éthique du réveil et une ontologie de l’espérance ». (Cf. Lectures 2, p. 105).
25. Georg Politzer est né en 1903 en Hongrie à Oradea (aujourd'hui en Roumanie), d’un père médecin et de
famille juive. Il s’intéresse très tôt à la psychanalyse et rencontre Freud et Ferenczi à Vienne. Il est à Paris dès
1921, étudiant en philosophie à la Sorbonne, agrégé en 1926, et fréquente les intellectuels communistes et le
groupe « Philosophies ». Henri Lefebvre le surnomme « le sauvage des Karpathes », avec sa grande carrure et
sa barbe rousse ! Il publie ses premiers articles dans la revue Philosophies fondée par ce même groupe, (avec
Morhange, Guterman, Friedmann et bientôt Nizan), dont notamment, en 1925, son compte rendu et sa
dénonciation de l’ouvrage de Charles Blondel intitulé La Psychanalyse. A cette occasion, il crée l’expression
« Mythe de l’antipsychanalyse » et se révèle néanmoins, à l’époque, plutôt un partisan de Freud, y voyant les
premiers « matériaux » d’une « psychologie concrète ». Cf. E.U., vol.13, p. 246. Dans les années 34-38 G.
Politzer quitte l’Education nationale pour se consacrer à l’éducation populaire au sein de l’Université ouvrière
du Parti communiste.
25

bergsonisme… Dans ce même numéro, il donne la parole à Otto Rank déjà renié
par Freud et qui vient de publier la traduction chez Payot de son Traumatisme
de la naissance (paru en 1923). Mais l’orientation marxiste et pamphlétaire des
26éditoriaux et des notes de Politzer signe la fin de la revue.
La Critique des fondements de la psychologie porte en sous-titre « La
psychologie et la psychanalyse », et il est dédié à Pierre Morhange (le financier
du Groupe Philosophies). L’avant-propos précise que son étude suppose la
connaissance de la psychanalyse (essentiellement celle de la Traumdeutung), et
son projet est de réfléchir sur elle à partir de son point de vue, i.e. en termes de
Gestalt et de Behavior, (qui sont les « matériaux » de ses deux autres ex-futurs
volumes). Cet ouvrage est le premier en France sur Freud écrit par un
philosophe, agrégé et issu de la Sorbonne, et il importe de lui reconnaître un
impact considérable auprès des philosophes et des psychanalystes : l’on en
parlera encore au Colloque de Bonneval en 1960… mais il faudra attendre 1967
pour le voir réédité.
Après quelques pages en avant-propos, notons cinq chapitres d’interprétation
encadrés par une introduction en 26 points et des conclusions également en 26
points. Les grands principes ou thèmes sont annoncés dans l’introduction :
l’histoire des cinquante dernières années de la psychologie n’est que « l’histoire
d’une mare aux grenouilles » qui aboutit à « la dissolution du mythe de la
double nature de l’homme » ; fin donc de l’abstraction et de la « vie intérieure »
et place désormais à l’étude de « la vie dramatique de l’homme ». Mais, dit-il,
« c’est en réfléchissant sur la psychanalyse que nous avons aperçu la vraie
psychologie (…) parce qu’elle seule en est déjà une incarnation. » (p. 21) Il
estime que la première vague de protestation, faite au nom de la morale et des
convenances, est maintenant aplanie. Il voit dans la psychanalyse non pas une
évolution, mais bien une « révolution un peu plus ‘copernicienne’ qu’on ne
croit : au lieu d’être un enrichissement de la psychologie classique, elle est
précisément la démonstration de sa défaite.» Le point critique est repéré quand
il s’interroge sur « l’incompatibilité, dans la psychanalyse, entre l’inspiration
fondamentale et les théories dans lesquelles elle s’incarne. » Et déjà il estime
que sa « charpente théorique est remplie d’éléments empruntés à la vieille
psychologie de la Vorstellung.» (i.e. de la représentation, p. 23).
Les développements qui suivent sont centrés sur les apports de la
Traumdeutung : « l’efficacité pratique du savoir du psychanalyste est révélatrice
du fait que nous sommes en présence de découvertes véritables. » (p. 30). Le
premier chapitre est consacré à ces découvertes dont il apprécie l’ « orientation
concrète », et qui, note-t-il, « s’étaient réfugiées dans la littérature et dans le
drame », et il nous renvoie à Stendhal. Ce dernier sera, avec Proust, l’un des
écrivains les plus cités par Merleau-Ponty. Les citations de Freud par Politzer

26. Les articles qu'y publia G. Politzer seront repris en 1947 aux Editions Sociales, dans La Crise de la
psychologie contemporaine, préface de Kanapa. Nous y relevons cette affirmation pour le moins étonnante
: « La psychanalyse a rejoint parce qu'elle devait le rejoindre, le bric-à-brac charlatanesque du spiritisme, de
l’occultisme et autres « sciences » ou autres « littératures » (p. 9).
26

sont faites d’après la traduction de Meyerson parue en1927. Notons qu’il lui
arrive à plusieurs reprises de faire appel à d’autres textes de Freud plus récents
dont Das Ich und das Es paru en 1923 (p. 39) et Vorlesungen über den Traum,
et non encore traduits en français. Le deuxième chapitre compare l’introspection
classique (ou abstraite et en troisième personne) à la méthode psychanalytique
(liée à l’événement ou aux segments de la vie ou du drame vécu par le ‘je’). Des
« survivances de l’abstraction » sont repérées dans la « charpente théorique de
la psychanalyse ». Notre auteur cite ici, p. 119, la ‘pique’ bien connue de Freud
contre les philosophes : « Nous avons le sentiment que l’interprétation des rêves
pourrait nous donner, sur la structure de l’esprit, des notions que jusqu’à présent
nous avons vainement attendues de la philosophie ». Les interrogations et
doutes de Politzer se multiplient face aux concepts de condensation, de
dépendance, de censure, de refoulement, de résistance, de régression… et autres
processus du type « troisième personne ». D’où un chapitre IV qui pose
« l’hypothèse de l’inconscient », i.e. l’ignorance ou la latence du sens du rêve
par le rêveur, considérée en elle-même, est-elle une « preuve » de
l’inconscient ? C’est dans cette partie que Politzer recourt de préférence à des
textes extraits du Das Ich und das Es. (pp. 160-168). Nous pensons que, dans
ces deux derniers chapitres, jamais encore en France les découvertes de Freud
n’avaient suscité une analyse aussi rigoureuse et aussi pertinente.
Le meilleur de Politzer nous le trouvons peut-être dans les « Conclusions »
de sa Critique quand il énonce en 26 points, comme autant de scolies, les
« vertus de la psychologie concrète ». Retenons, par exemple, le point 12 où il
définit le fait psychologique comme « comportement qui a un sens humain ».
Seulement pour constituer ce sens, on a besoin de données qui nous sont
fournies par le sujet et qui nous parviennent par l’intermédiaire du récit : « le
comportement simplement moteur ne devient donc fait psychologique qu’après
avoir été éclairé par le récit. » (p. 249) L’originalité n’est pas dans la simple
perception mais bien complétée par la compréhension et qui nous donne un récit
significatif. Si nous notons de plus Politzer insistant sur l’apport de la
Gestaltheorie, il apparaît qu’il y a ici des pierres d’attente ou des préfigurations
de la psychologie phénoménologique.
C’est encore en 1929 que Politzer, cette fois sous le pseudonyme de François
Arouet, (comme s’il pensait avoir déjà ‘dépassé les bornes’), fait paraître aux
éditions « Les Revues » un texte intitulé : La fin d’une parade philosophique, le
27bergsonisme . La question de l’auteur est celle-ci : « L’inspiration
fondamentale du bergsonisme est-elle une inspiration concrète ? » Le
bergsonisme, nous dit-il, prétend s’appuyer sur des résultats scientifiques ; mais
les résultats psychologiques qu’il en tire se font d’un point de vue formel,
étudiant des états et non pas des événements, la forme et jamais le contenu.
Peut-on admettre que la psychologie soit l’étude de réalités sui-generis d’états
de conscience ? N’est-ce pas là tomber dans l’abstraction et donc rater le

27. Cf. Politzer, Le Bergsonisme : Une mystification philosophique. Edit. Sociales, 1947, réédition.
27

concret pour tomber dans des mythes ? Selon Politzer, Bergson a « réalisé » la
psychologie ; il l’a mise « en position ‘troisième personne’». C’est ainsi qu’il
reproche à Bergson de chosifier le souvenir : « mais dire du souvenir qu’il
28 existe est aussi absurde que de dire qu’il est localisé dans le cerveau. »
Nous trouvons dans ce pamphlet bien d’autres reproches et accusations :
ainsi, il lui objecte de morceler la vie, alors que celle-ci est simple, faite
d’événements et de « comportements humains ». Morceler, selon Politzer, c’est
faire abstraction de la signification humaine d’un comportement pour se trouver
subitement devant un corps vide ; c’est encore « arracher une signification à son
contexte, arracher l’élément d’un comportement humain à son contexte
29individuel ». L’auteur insiste fortement sur cette notion de ‘comportement’
qu’il oppose aux mythes formels des ‘nécessités de l’action’ de Bergson. Les
critiques de Politzer à l’égard de Bergson s’adressent également à sa conception
de la vie : voici une des orientations majeures de la nouvelle philosophie
existentielle :

« Il n’y a pas moi d’une part et mon corps d’autre part. Il y a moi tout court. Et vous
avez beau faire miroiter devant mes yeux une origine lointaine où les perspectives
d’une survivance possible : ce n’est pas moi, tel que je suis ici concrètement, que ces
avatars et cette survivance concernent, c’est quelque chose que vous appelez âme et
esprit et que je sais être un extrait seulement de l’homme concret. (…) Les esprits
vivent-ils ? Mais c’est mon enfant qu’il me faut tel qu’il est devant moi ; que
voulez30 vous que je fasse de son âme ou de son fantôme ? »

Ce texte nous paraît précieux : deux idées essentielles s’y trouvent
exprimées, la revendication fondamentale de mon unité en tant qu’être incarné
et aussi le refus d’une survivance réservée à une seule partie de mon être.
Notre propos ici n’est pas de justifier le bien-fondé des assertions de Politzer
mais simplement de nous interroger sur la répercussion qu’elles pouvaient avoir
sur le jeune Merleau-Ponty. L’on ne peut s’interdire d’y voir comme un
programme tout tracé. Admettons, néanmoins, qu’il y a dans ce pamphlet de
graves inexactitudes et des reproches injustifiés. Le bergsonisme est qualifié de
« psychologie abstraite qui rêve du concret », de « promesse non tenue ». La
magie du style relèverait de la prestidigitation ! En dernière analyse, le
bergsonisme ne serait qu’une « philosophie réactionnaire (...) qui attire dans les
vieux pièges (vie intérieure, énergie spirituelle) au nom des espoirs nouveaux »,
31ou encore un « nouveau pharisaïsme » . Nous ne citerons pas d’autres formules
32 qui relèvent de l’insulte plutôt que l’interprétation critique d’une pensée !
Cependant, mis à part ces passages aberrants où Politzer déblatère volontiers sur
l’individu et sur ses intentions, nous sommes en droit de penser que de telles

28. G. Politzer, op. cit., p. 46.
29. Ibid., p. 48.
30. Ibid., p. 83.
31. Ibid., pp. 94, 99, 102.
32. Cf. par exemple, pp. 103-104.
28

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