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Métaphysique et philosophie transcendantale selon Kant

De
291 pages
La philosophie transcendantale de Kant, en tant que science métaphysique réformée et système des connaissances rationnelles pures, est-elle préesquissée dans sa philosophie critique, ou bien reste-t-elle un horizon pour le criticisme, son prolongement et son achèvement futurs. Comment s'articulent, dans l'oeuvre kantienne, le métaphysique, le spéculatif, le critique et le transcendantal, voire le transcendant ? C'est à ces questions fondamentales du kantisme que le présent volume tente d'apporter quelques éléments de réponse.
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Métaphysique et philosophie transcendantale selon Kant

responsable l11ise en page: Gisèle

Coordination de la publication: de la Cellule d'Assistance PeucWestrade, Cellule

Pierre CROCE, à la Publication,

UPl\IF Up~rF UP)\IF

d'Assistance Schmitt,

à la Publication,

Création et illustration de la couverture: Frédéric

Sef\~ice Communication,

www.1ibrairieharmattan.com

e-mail: harmattanl@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8888-2 EAN : 9782747588881

Textes réunis et publiés par Mai Lequan

Métaphysique

et philosophie transcendantale selon Kant

Préface de Jean- Marie Lardic

« La Librairie des Humanités »

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

La Librairie des Humanités Dirigée par Alain Pessin, Vice-président chargé des Études et de la vie universitaire de la Culture et de la Documentation, et Pierre Croce, responsable de la Cellule d'Assistance à la publication à l'Université Pierre :Nlendès France, Grenoble 2 La Librairie des Humanités est une collection co-éditée par les Éditions L'Harmattan et par l'Université Pierre :Nlendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés.
~Iembres du Conseil scientifique de la collection: Fanny Coulomb, ÉcoJlO/nie Jérôme Ferrand, Droit Pierre I<.ukawka, Politique et Tenitoire Thierry Ménissier, Sciences de l'HO/n1lle Alain Spalanzani, GestioJl Dans la même J. Ferrand et H. Petit (Dir.) L'Oc/J'ssée desDroits de l'homllle(2003) T. I - Fondations et naissancesdes Droits de l'hoJJ/me
T. II - J\1ises en œuvres des Droits de l'homme
T. III - Et!Jeux l'hoJ11me et perspectives des Droits de

collection: A. Ferguène (Ed.) GOtlVeJïlance localeet dÙ'eloppeJ1Jen/ /enitorial Le casdespays dt( Sud (2004) L. Do\vbor
Préface de Pierre Judet
La mosaïque ou l'économie blisée au-delà des équations (2004)

A. Blanc et A. Pessin

(Dir.)

L'Art du terrain lvIélanges offerts à H01vard Becke1~ 2003

C. Offredi (Dir) La dynamique de l'évaluation face au développement durable (2004) F. Carluer
Pouvoir économique et espace (2004)

Ch. Amourous (Dir.)
Que faire Y. Chalas L'Imaginaire de l'hôpital? (Dir.) alnénageur en Inuta/ion (Dir.) de l'identité (2004) (2004)

P. Chaix
Le rug0' professionnel Et!jeux économiques en France. et sociaux (2004)

et C. Tournu J .-L. Chabot L'héritage religieux et spilituel euroPéenne E. Bogalska Entre mémoire (2004) :Nlartin et oubli

Y. POlit:)T, G. Henneron, L'organisa/ion Approches conceptuelles

R. Palermiti (2005)

des connaissances.

Le destin croisé des héros et des boictiJ11es (2004)

Sommaire

Liste des auteurs Avant-propos

7 9

Mai Lequan
Préface

15 Lardic 17

Jean-Marie

Positif et négatif chez Kant

Bernard

Bourgeois 31

Kant et les pas de la métap!!Jsique Bernard Mabille

Quand la logique sefait transcendantale Recherchessur l'écriture des Critiques kantiennes François Marty
Kant et la question de la transcendance Yves-Jean Harder transcendantale ))

49

79

Le problème du temps dans IJ((AnalYtique Alexander Schnell Affinité transcendantale Mai Lequan

103

et affinité emPirique chez Kant

137

L'« Appendice de la Critique

à la dialectique transcendantale )) de la raison pure: le langage du comme de la raison

si

et la notion d'usage régulateur Bruno Barthelmé

223

Être auteur de soi-même. Le stdet kantien en question Jean-Christophe Goddard

259

La critique de la critique kantienne de la Jnétaphysique chez Jaco bi

273 Buée

Jean-Michel

Liste

des auteurs

Bruno Bernard

Barthelmé Bourgeois

(Maître de conférences à l'IUFM

de Lyon),

(Professeur étJ2ériteà l'Université Paris 1),

Jean-Michel

Buée (Maître de conférencesà l'IUFM de Grenoble), Goddard (Professeur à l'Université de Poitiers),

Jean-Christophe Yves-Jean Jean-Marie Mai Lequan Harder

(Maître de conférencesà l'Université Strasbourg 2),

Lardic (Professeur à l'Université Grenoble 2), (Maître de conférencesà l'Université Lyon 3)

Bernard Mabille (Maître de conférencesà l'Université Paris 4), François Alexander Marty (Professeur au Centre Sèvres), Schnell (Maître de conférencesà l'Université de Poitiers).

AVANT-PROPOS

Le présent volume rassemble les textes des interventions du colloque « Kant: métaphysique et philosophie transcendantale », qui a eu lieu à la Faculté de philosophie de l'Université Lyon 3-Jean Moulin le 13 décembre 2002. Ce colloque visait à faire le point sur quelques-uns des travaux de recherche les plus récents relatifs à la philosophie de Kant, dans la continuité et en complément du colloque international organisé, l'année précédente, par la Faculté de philosophie de Lyon 3 sur «y a-t-il une histoire de la métaphysique?» (dont les Actes publiés aux Presses Universitaires de France). Il s'agissait de réexaminer, dans le cadre du questionnement sur une histoire de la métaphysique en général, le sens, le statut et la valeur de la conception kantienne de la métaphysique dans l'horizon de la philosophie transcendantale. Il en résulte une reconsidération transversale des liens qui unissent le spéculatif, le logique, le métaphysique, le transcendantal et le transcendant dans la philosophie de Kant et chez quelques-uns de ses interlocuteurs, tels que Jacobi ou Fichte. Le présent volume se présente comme une lecture synoptique de quelques-uns des différents niveaux auxquels se manifeste le lien qui unit, voire identifie, chez Kant, le métaphysique et le transcendantal. La philosophie transcendantale se définit en effet, en partie, comme la future science métaphysique réformée, voire révolutionnée, dédogmatisée, épurée et refondée, que IZant appelle de ses vœux dès la première Préface de 1781 à la Critique de la raison pure. La philosophie transcendantale,

10

AVANT-PROPOS

dont la critique de la raison pure spéculative est la simple « propédeutique », le traité de méthode et le plan architectonique, devra être le système complet, clos et définitif, de toutes nos connaissances philosophiques, c'est-à-dire de toutes nos connaissances rationnelles pures par concepts, qu'elles soient analytiques a Priori ou synthétiques a priori. Ces lectures stratifiées du lien entre métaphysique et philosophie transcendantale permettent de souligner l'originalité et la fécondité, parfois polémiques, de la conception criticiste kantienne de la métaphysique, au sein d'une histoire plus générale de la métaphysique, que Kant pense et décrit lui-même, dans la première Critique, comme une « histoire de la raison pure ». Il s'agit ici de préciser les étapes et modalités de la transformation révolutionnaire, opérée par le criticisme kantien, de la science métaphysique traditionnelle en philosophie transcendantale. La question directrice du présent volume est donc: comment s'opère, chez Kant, le passage du thème métaphysique au thème transcendantal, et, de façon plus complexe, comment s'explique la survivance d'un moment métaphysique au sein de la philosophie transcendantale (présente et/ou future) ? Ce volume se propose ainsi d'approfondir le lien entre métaphysique et transcendantal, ainsi que le passage du métaphysique au transcendantal, à travers neuf regards croisés, correspondant aux interrogations suivantes. 1) Comment la philosophie criticotranscendantale de Kant se structure-t-elle, au moins en partie, autour de la polarité rectrice des concepts de positif et de négatif? Comment dépasse-t-elle l'acception restreinte du rapport entre positif et négatif en soumettant ce rapport à une critique de la raison, en tant que faculté distincte de l'entendement? (Bernard Bourgeois: « Positif et négatif chez l<.ant »). 2) Comment Kant pense-t-il sa propre métaphysique à l'intérieur d'une histoire de la métaphysique, et plus généralement de la raison pure, qui progresse selon des « pas» distincts, quoique liés? La doctrine kantienne des trois pas de la métaphysique (que sont le pas de l'enfance ou métaphysique dogmatique, le pas de l'adolescence ou métaphysique sceptique, et le pas de la maturité ou métaphysique criticotranscendantale) est une histoire de la raison pure que l'on doit distinguer d'une simple histoire positive, empirique décrivant la succession temporelle des doctrines métaphysiques dogmatique, sceptique et criticotranscendantale (Bernard Mabille: « l<.ant et les pas de la métaphysique »).

AVANT-PROPOS

11

3) Comment la philosophie kantienne, dans son projet même d'élévation de la métaphysique au rang de science transcendantale de la raison pure, se dote-t-elle pour la première fois d'une logique transcendantale, qui, tout en prolongeant la tradition logique artistotélicienne, rompt avec celle-ci, du moins l'enrichit? La logique transcendantale kantienne est en effet à la fois conforme à la logique aristotélicienne, puisque, comme elle, elle se compose d'une « analytique» et d'une «dialectique» (transcendantales), et absolument distincte de la logique formelle pure, dont Aristote est le fondateur indépassé, selon la seconde Préface de 1787 à la Critique de la raison pure. La dimension transcendantale de la logique permet de souligner non seulement la continuité du motif logique entre les trois Critiques kantiennes, mais encore la fonction structurante, pour l'architecture, le style et l'enchaînement des trois Critiques, de la réflexion kantienne sur le transcendantal. En effet, le fil conducteur des transformations que subit la structure logique au fil des trois Critiques n'est autre que la question transcendantale et critique (François Marty: « Quand la logique se fait transcendantale. Recherches sur l'écriture des Critiques kantiennes »). 4) Comment la réflexion sur la raison pure dans son usage spéculatif conduit-elle Kant à penser, dans le cadre de sa refondation criticotranscendantale de la métaphysique, le rapport, voire la limite, la frontière, le passage entre le transcendantal et le transcendant? ou qu'est-ce que la transcendance pour Kant? (Yves-Jean Harder: « Kant et la question de la transcendance »). 5) Comment la pensée transcendantale de IZant se préfiguret-elle dès la première Critique, notamment à travers le traitement de la question du temps, de l'imagination transcendantale et du schématisme catégorial dans 1'« Esthétique transcendantale» et surtout dans 1'« Analytique transcendantale» ? Car si la Critique de la raison pure est dite ne constituer encore que la phase préliminaire de refondation d'une philosophie transcendantale (ou science métaphysique) future, elle se meut d'emblée dans le transcendantal, que Kant limite en 1781, », à la sphère de la seule connaissance au ~ VII de 1'« Introduction

spéculative (théorique pure), excluant, de fait, la possibilité même d'une philosophie transcendantale pratique, c'est-à-dire d'une morale transcendantale, lors même qu'il reconnaîtra, en 1785, en 1788 puis en 1797, l'existence d'une « métaphysique des mœurs» et ouvrira sa
dernière philosophie transcendantale, dans l'Opus postumum, au

12

AVANT-PROPOS

champ pratique. En effet, le transcendantal est omniprésent dès la première Critique, comme en témoigne la récurrence de ce terme dans les titres des parties et sous-parties de l'œuvre. En revanche, le terme « transcendantal », appliqué en 1781 à la raison pure spéculative, sera systématiquement remplacé, dans la seconde Critique de 1788, par une périphrase non strictement équivalente, mais analogue : « de la raison pure pratique ». Ainsi, par exemple, la « Théorie transcendantale des éléments» sera remplacée par une « Doctrine élémentaire de la raison pure pratique»; 1'« Analytique transcendantale » par une « Analytique de la raison pure pratique» ; la « Dialectique transcendantale» par une « Dialectique de la raison pure pratique» et la « Théorie transcendantale de la méthode» par une « Méthodologie de la raison pure pratique ». Quoique la première Critique se qualifie donc elle-même d'introduction au transcendantal, elle est déjà de plain-pied avec le transcendantal, comme le montrent, au sujet du temps, trois des chapitres de 1'« Analytique transcendantale », à savoir la « Déduction transcendantale des catégories », le « Schématisme» et 1'«Analytique des principes» (Alexander Schnell: « Le problème du temps dans l'Analytique transcendantale »). 6) Comment le transcendantal est-il pensé par Kant en son articulation avec l'empirique? Le transcendantal n'est pas seulement l'a priori, mais ce qui constitue (au moins dans l'ordre de la connaissance théorique) le passage (Ü bergang) entre l'a priori et l'a posteriori, entre le métaphysique et l'empirique, comme I(ant le redira dans l'Opus postumum, en théorisant les principaux concepts qui forment le « passage transcendantal» entre la métaphysique de la nature et la science physique empirique. Un concept en particulier permet à Kant de penser le passage transcendantal du métaphysique à l'empirique, ainsi que le passage du transcendantal à l'empirique, concept que I(ant emprunte à la science chimique d'alors: le concept d'« affinité » (Venvandschaft ou affinitas). L'affinité chimique permet à IZant de décrire analogiquement l'élaboration de la connaissance objective au moyen de la fonction synthétique propre à l'imagination transcendantale (Mai Lequan : « Affinité transcendantale et affinité empirique chez Kant »). 7) Comment le criticisme kantien inaugure-t-il non seulement une nouvelle méthode et un nouvel objet philosophiques, mais aussi et surtout un nouveau langage philosophique correspondant à l'usage régulateur (et non constitutif) des Idées de la raison pure?

AVANT-PROPOS

13

L' « Appendice à la dialectique transcendantale» révèle l'émergence d'une nouvelle langue, dotée d'un statut épistémique à part entière: la langue du « comme si» (aIs ob), langage de l'ambiguïté et de l'équivoque, langage du focus imaginarius, néanmoins nécessaire dans la conscience qu'il a de ses propres limites (Bruno Barthelmé: « L'Appendice à la dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure: le langage du comme si et la notion d'usage régulateur de la raison »). 8) Comment la philosophie critico-transcendantale de Kant redéfinit-t-elle, corrélativement, et en l'absence même d'une éthique transcendantale proprement dite, la notion de « sujet» ? Quelle place en particulier la dernière philosophie kantienne de l'Opus postumum, en tant que système transcendantal auto-fondé, auto-créé, de connaissances rationnelles pures, en tant que système auto-poïétique d'Idées, accorde-t-elle à l'autonomie, à la liberté de la volonté et à la personnalité? Enfreignant l'interdit qu'il s'était assigné à lui-même au

~ VII

de 1'« Introduction»

de la première Critique, Kant ouvre sa

dernière philosophie transcendantale au champ pratique et concilie ultimement sa définition de la philosophie transcendantale, comme auto-constitution du sujet en un système d'Idées en vue de l'expérience possible, avec le concept d'autonomie, voire d'autocratie, morale Oean-Christophe Goddard: « Être auteur de soi-même. Le sujet kantien en question »). 9) Enfin, comment la pensée kantienne de l'articulation du métaphysique et du transcendantal a-t-elle pu être interprétée et critiquée par ses contemporains et successeurs? Jacobi par exemple propose une lecture critique de la conception criticiste kantienne de la métaphysique, et soulève dans toute son acuité le problème métaphysique, et plus profondément transcendantal, de la chose en soi, où il voit une contradiction, une incohérence du kantisme (ballotté entre idéalisme et non philosophie de la croyance, comme rempart contre le nihilisme). Jacobi reproche en effet au criticisme kantien d'avoir voulu, mais en vain, chasser la chose en soi, effrayé par le risque d'une résurgence de la métaphysique dogmatique comme ontologie réaliste. Jacobi revient ainsi sur le statut éminemment problématique, y compris pour Kant lui-même, de la chose en soi OeanMichel Buée: « La critique de la critique kantienne de la métaphysique chez Jacobi »).

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AVANT-PROPOS

Que soient lCl vivement remerciés les auteurs pour leur contribution, ainsi que M. Bakhrouri, H. Essayari et Th. Ménissier pour leur précieuse aide à la publication de ce volume. Mai Lequan, 1vlaître de conférencesà l'Université Lyon 3

PRÉFACE

Il faut redire que le criticisme kantien ne consiste pas en une réduction de la métaphysique, mais en une clarification de son discours. Si la philosophie transcendantale définit en effet les conditions de possibilité de l'expérience, elle ne veut en aucun cas réduire justement la pensée à celle-ci. À cet égard, !(ant n'hésitera pas, d'ailleurs, à considérer la Critique comme la « métaphysique de la métaphysique» (Lettre à Marcus Herz du 11 mai 1781). Le présent volume a justement pour objet de montrer comment la pensée transcendantale contribue, pour Kant, à cette redéfinition de la métaphysique. Cette métaphysique désigne, on le sait, selon les termes de 1'« Architectonique de la raison pure », ce qui, après l'examen critique du pouvoir de la raison vis-à-vis de la connaissance a priori, concerne l'enchaînement systématique de toute connaissance philosophique venant de la raison pure. À cet égard, à la différence de l'usage mathématique de la raison qui procède par construction de concepts, la métaphysique est appelée, dans l'entreprise transcendantale, à traiter des principes de la nécessité de ce qui appartient à l'existence d'une chose impossible à représenter évidemment dans une intuition a priori, mais néanmoins régie par des lois qui ne sont pas empiriques. Ainsi, contenant les actions de la pensée qui unissent la diversité des représentations, la véritable métaphysique rend possible la physique mathématique ellemême, au lieu d'y mêler des chimères ou de s'ajouter indûment à ses connaissances. D'où la nécessité d'établir des « principes métaphysiques de la science de la nature ». D'autre part et surtout, la morale

16

PRÉFACE

comporte évidemment une partie rationnelle pure fondée sur des principes a priori. Si donc il importait de procéder à une critique des fondements extrinsèques, empiriques ou liés à un usage dogmatique de la raison, susceptible d'en altérer l'autonomie, la « métaphysique des mœurs» est indispensable pour dégager les concepts purs susceptibles de distinguer la morale en tant que telle de toute anthropologie pratique. Bref, c'est tout l'édifice critique qui requiert un usage nouveau de la métaphysique, visant non à nous engager dans une contemplation et dans des recherches transcendantes portant sur des choses en soi, mais à favoriser la maîtrise même de la raison dans la détermination de son champ d'activité scientifique ou moral. On voit à quel point la pensée kantienne de la métaphysique est donc structurante pour l'ensemble du système transcendantal et pour son évolution, notamment eu égard à l'ultime tentative de l'Opus postumunJ. Les riches contributions de ce volume doivent permettre au lecteur de mieux estimer les sens de la redéfinition transcendantale de cette science, qui permet seule d'espérer, aux yeux de I<.ant, la complétude dans le domaine du savoir, mais nous ouvre en même temps, plus que toute autre, à la dimension problématique qui est à la hauteur de son ambition. Jean-Marie Lardic, Professeur à l'Université Pien/Oe Mendès France) Grenoble 2

BERNARD BOURGEOIS

POSITIF

ET NÉGATIF CHEZ KANT

'EST À L'ÉPOQUE de l'exploitation, à partir, notamment, des découvertes du magnétisme et de l'électricité, de la notion de polarité, que Kant publie, en 1763, son célèbre Essai pour introduire en philosophie le concept des grandeurs négatives. Il y exemplifie ce concept, celui d'un moins devenant alors aussi réel que le plus auquel il s'oppose, dans tout le domaine de la « philosophie », comme étude rationnelle de l'être existant (différente de la mathématique, qui avait bien depuis longtemps aussi pour objet les grandeurs négatives, mais comme de pures idéalités), qu'il s'agisse de la physique, où Newton est salué par Kant, sur ce point, comme un pionnier, de la psychologie, ou de la théorie de la pratique. C'est dire que le champ assigné au concept du négatif n'est plus du tout celui de la logique, lieu de l'opération de la négation précipitant au néant, à l'irréel, ce qui est frappé de contradiction. Il est le champ de la réalité elle-même saisie, en toute sa variété, comme le résultat de l'opposition non logique de deux principes aussi réels l'un que l'autre en leur coexistence, même si l'un d'eux, le principe (de sens) négatif (ici, non pas nié, mais niant, négateur) ne peut être lu immédiatement en tant que tel dans son effet sensible, réel (I<.ant définira bien le réel, dans la Critique de la raison pure, comme ce qui correspond à la sensation dans l'intuition empirique), ou positif, à la différence du principe dit positif; c'est précisément en raison de ce statut non sensible, suprasensible, métaphysique, que le négatif ainsi conçu a dû d'attendre si longtemps avant d'être affirmé lui-même comme un principe réalisant, efficient

C

18

BERNARD

BOURGEOIS

et, par là, envisagé pour lui-même et non pas en sa relation avec le principe positif dont il nie l'efficience visible, comme un principe positif de ce qui, étant, réel, sensible, se donne toujours d'emblée comme positif. Nous voudrions ici proposer quelques considérations d'abord sur le statut accordé par Kant au négatif comme principe positif négateur à l'œuvre dans la position du réel pris en sa phénoménalité théorique ou pratique. Puis sur ce statut comme statut subordonné relativement au statut du principe positif aussi dans son sens, et non seulement dans son action, jugé prioritaire dans la position du monde réel, même si la relativité des deux principes affecte de négativité toute la sphère phénoménale où se déploie leur jeu d'oppositions. Enfin, prenant précisément en compte la subordination pratique, c'est-à-dire, pour l<ant, absolue, de ce jeu phénoménal de la position du réel comme simple négation se rapportant à soi ou négation de la négation, à la position immédiate nouménale de la raison, nous confirmerons, au niveau de l'affirmation catégorique du vrai, la limitation kantienne du principe du négatif: la négativité développée à l'œuvre dans le monde empirique ne peut s'accomplir que comme phénomène de l'auto-position nouménale, métempirique, du positif. Untel rapport vrai du positif au négatif, comme simple rapport, dans le phénomène lui-même, du noumène au phénomène, c'est-à-dire comme rapport ne surmontant pas la différence de l'identité nouménale et de la différence phénoménale du nouménal (le positif) et du phénoménal (le négatif), exprime bien, nous semble-t-il, la limite kantienne du sens et du rôle, tout à la fois, du négatif, qui ne constitue pas encore, en tant qu'auto-négation ou négation de soi, le cœur même du positif, et, par conséquent, de ce positif lui-même. Les thèmes novateurs de l'article kantien de 1763 sont bien connus. Si les logiciens n'ont considéré que l'opposition logique ou contradiction, destructrice d'un être qui serait à la fois A et non-A, tandis que les mathématiciens ont utilisé l'opposition réelle, qui fait annuler, dans un être cependant subsistant, un facteur + A par un facteur - A, mais dans le milieu des objectivités seulement idéales, l<ant découvre une telle opposition réelle dans le monde réel, naturel ou humain, physique ou moral. Ainsi, le repos, qui, en son sens, est la négation, comme absence ou défaut (un nihil negativuJ1t)du mouvement, peut, envisagé dans sa réalité, en être la privation (un nihil

POSITIF ET NÉGATIF CHEZ KANT

19

privativlan), pour autant que l'effet produit dans un être par une certaine force motrice est supprimé par l'effet qu'y produit une autre force motrice, en elle-même aussi positive que la première, mais agissant selon une direction opposée, et que l'on peut donc appeler négative relativement à celle-là, dite corrélativement positive. L'être en question n'est pas dissous en un rien, comme s'il se contredisait en étant à la fois en mouvement et en repos, mais il est quelque chose dont le mouvement seul est réduit à zéro. Si, de la sorte, ce qui résulte de la négation comme opposition logique est un négatif qui n'est pas, qui n'est rien, ce qui résulte de la négation comme opposition réelle est un être négatif, un négatif proprement dit, simplement privé d'une détermination en raison de l'annulation réciproque de leurs effets par deux principes réels opposés, également positifs en eux-mêmes, bien qu'on appelle l'un des deux le principe négatif. Le négatif est le positif sur son mode négatif: la répulsion est une attraction négative, le froid une chaleur négative, le déplaisir un plaisir négatif, le démérite un mérite négatif, le mal un bien négatif, la mort une naissance négative, etc. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le résultat négatif de l'opposition du négatif au positif, comme opposition du positif en tant que positif à lui-même en tant que négatif, par là comme opposition interne à ce qui est fondamentalement positif, soit lui-même positif. Le réel n'est ainsi, pour Kant, tel, positif comme vraiment posé, qu'en tant qu'il est le négatif issu du rapport d'opposition entre un positif et un négatif. La matière, réalité élémentaire, n'est fixée que comme le produit de la synthèse par laquelle la force attractive et la force répulsive, qui, livrées chacune à elle-même, dissoudraient le réel, la première en l'idéalité d'une punctiformité de plus en plus intensive et de moins en moins étendue, la seconde en celle d'une expansion spatiale de plus en plus désagrégée, se limitent et se nient réciproquement. Quant au monde, en sa réalité totale, il est luimême, précisément en tant qu'il est, dans son être identique à soi, dans son état, comme support de son devenir et de sa vie, le résultat de l'équilibre que se font ses principes positifs et ses principes négatifs, en leur opposition actuelle et potentielle: « Tous les principes réels de l'univers, si l'on additionne ense1Jlbleceux qui sont en accord et si l'on soustrait les uns des autres ceux qui sont opposés les uns aux autres, donnent un total qui est égal à zéro. Le tout du monde est, en lui-même, un

20

BERNARD

BOURGEOIS

néant [...] »1. Bref, le négatif, en son sens redoublé, par là confirmé, d'unité synthétisante ou totalisante négative de la relation d'opposition du négatif et du positif, est un principe constitutif de la réalité en tant qu'elle est envisagée en sa concréité déterminée: pour autant que la négation est arrachée au néant en étant détermination, la détermination de la réalité est négation, le négatif est érigé en principe ontologique. Mais un tel principe de la philosophie, en sa destination théorique de connaissance de l'être vrai, est aussi un principe d'elle-même en sa destination pratique. En tant qu'elle ne vise plus la connaissance de l'être de l'objet, mais l'appréciation de la bonté du sujet, la philosophie prend en effet en considération la négation impliquée dans l'affirmation de celle-ci. L'homme moralement bon n'est pas celui dont le vouloir est immédiatement, naturellement, identique au contenu de la loi morale, l'absence d'une telle identité naturelle étant elle-même purement naturelle (ainsi qu'il en serait chez l'animal) et, par conséquent, dénuée de toute détermination morale. Puisque le vouloir bon se veut nécessairement tel, l'absence d'un tel vouloir est elle-même voulue dans une opposition réelle au bien, et sa présence s'accomplit dans le combat contre le vouloir récusant le bien. L'omission prétendue du bien est donc son rejet et le bien moral, la positivité du bien, est la négation active du mal, en tant que ce dernier est la négation active du bien. Or, au moment où Kant élabore cette première théorie de l'efficace du négatif, il semble bien considérer que le résultat pratique global, dans le monde, de la relation d'opposition du bien et du mal, est, lui aussi, un résultat négatif, au sens de nul. Mais, déjà, une telle appréciation générale du sens négatif du positif est en passe d'être relativisée. L'homogénéisation que Kant opère encore, en sa période pré-critique, du théorique et du pratique, c'est-à-dire de ce qui, en sa vérité, sera renvoyé par les grandes critiques, pour ce qui est du premier, à l'entendement constructeur de l'objectivité phénoménale et, pour ce qui est du second, à la raison affirmant le sujet du noumène, se fait, conformément à la perspective traditionnelle, au profit de l'entendement théorique. Le traitement du négatif prend donc

1 Kant,

Versuch} den BegriJJder negativen Grôf3en in die We/tweisheit eini.!'führen,in Kants Band II, réed. \Valter de Gruyter, Berlin, 1968,

Werke [KW'], Akademie Textausgabe, p.197.

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celui-ci essentiellement dans le champ du phénomène ou du sensible, et c'est pourquoi le concept de ce négatif alors introduit dans la philosophie est le concept du négatif quantitatif (en extension et en intensité), le concept des « grandeurs négatives ». C'est une telle appréhension encore restreinte du positif et du négatif qui va être dépassée par la philosophie proprement critique comme critique de la raison. Il est vrai que le texte de 1763 entrouvre bien un tel avenir en situant sa thématique d'entendement à l'intérieur d'une conception plus ample, mobilisant déjà l'intervention de la raison suprasensible, de la relation du positif et du négatif, quant au sens de ses termes et de son résultat. En effet, Kant y déclare in fine que, rapporté à Dieu par la raison, et non plus pris en lui-même dans son immanence d'entendement, le tout du monde reçoit un caractère positif: « Le tout du monde est, en lui-même, un néant, excepté dans la mesure où il est quelque chose par la volonté d'un Autre », à savoir par « la volonté divine »2. La subordination de l'entendement purement mondain à la raison supra-phénoménale va alors modifier la signification de la relation du positif et du négatif dans le kantisme. Le kantisme critique soumet la problématique du positif et du négatif à la juridiction de la raison. Or, dans son entreprise de fondation de ce qui a sens et valeur, cette raison procède tout autrement que l'entendement suivant lequel la raison philosophique a pu s'exercer. Si l'entendement philosophant avère l'être et justifie le devoir-être en composant l'identité, théorique ou pratique, à partir de la différence, qui est originairement celle de l'identité et de la différence, il ne le peut qu'en présupposant subjectivement, pour orienter la différence dont il part vers l'identité, cette dernière, laquelle n'est, objectivement, ni donnée en même temps que la différence, ni posée par elle. Par exemple, et ceci est une critique qui a été précisément adressée à IZant, rien, dans l'identité comme attraction et dans la différence comme répulsion, n'exige la position de la matière comme leur identification délimitante ou négatrice. La synthèse de l'objet, qui assure sa réalité, n'est pas objective (elle n'est objectivement rien, égale à zéro), mais elle est la seule œuvre de la subjectivité philosophante, naïveté que la raison devenue critique dépasse, en fait, pour autant qu'elle se détermine elle-même comme pouvoir spécifique de l'esprit. Ce pouvoir n'est plus celui de la différence s'identifiant ou de
2 Kant, Ibid.

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la négativité se faisant positive, mais celui de l'identité comme autodifférenciation ou auto-détermination, c'est-à-dire de la totalité, du moins en sa visée revendiquée, la critique de la raison devant alors examiner et justifier une telle visée. Cette visée, en tout cas, signifie le primat de l'identité par rapport à la différence, donc du positif par rapport au négatif, même si l'affirmation d'un tel primat va être pleinement justifiée par le seul usage pratique de la raison, et non pas par son simple usage théorique ou spéculatif. En sa démarche, d'abord, la raison se critiquant elle-même dans un examen qui n'a rien d'une « censure» sceptique, s'affirme, certes en recourant à la négation, mais comme étant, en sa méthode essentielle la plus propre, affirmation ou position de son contenu. La critique est bien l'anticipation justificatrice négative de la doctrine ou métaphysique définitivement positive de la raison, et c'est pourquoi Kant déclare lapidairement que l'élaboration de celle-ci à partir de la critique est plus une distraction qu'un véritable travaiP. Assurément, la négation a une large place dans la critique de la raison. Ainsi, la limitation à un sens purement régulateur, non pas du tout constitutif, de l'usage théorico-spéculatif, de cette raison, établit l'impossibilité où elle est de donner une valeur objective aux Idées ou concepts rationnels, sans s'effondrer elle-même dans les contradictions qui ont discrédité la métaphysique spéciale antérieure, en niant une telle négativité mortifère. Chaque thèse et antithèse de l'antinomie de la raison cosmologique est soutenue, non pas directement, positivement, mais indirectement, par la négation de ce qui est présenté, à chaque fois, comme une pure hypothèse niant logiquement la thèse ou antithèse en question. Car l'utilisation de l'hypothèse est permise comme une « arme de guerre »4 contre l'adversaire face auquel Kant, sympathisant méthodologiquement avec le parti dont il se fait momentanément le champion, veut défendre son droit, corrélatif du non-droit de celui-là, mais pas plus que corrélatif, donc pas plus justifié, cela sans prétendre le moins du monde fonder, ce qui est impossible, un tel droit 5. La Critique de la raison pure a bien aussi recours à des preuves apagogiques, établissant la vérité du positif en montrant la fausseté du négatif, et ces preuves ont même l'avantage
3 cf

Critique de la raisonpure [CRP], 1èreédition, Préface, trad. Tremesaygues et
aux hypothèses », trad. cit., p. 528.

Pacaut, Paris, PUF, 1967, p. 10. 4 Ibid, « Discipline de la raison pure par rapport 5 Cf ibid.

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de produire, en vertu de la contradiction, une évidence que n'ont pas les preuves directes, positives, qui synthétisent, dans l'exposition systématique doctrinale, les principes fondateurs en la conclusion alors objectivement fondée6. Pourtant, ce sont ces preuves directes, ostensives, subjectivement moins contraignantes en matière de certitude, qui constituent les vraies preuves de la philosophie transcendantale accédant à la scientificité: «La preuve directe ou ostensive, dans toute espèce de connaissance, est celle qui joint à la conviction de la vérité la vue des sources de cette vérité, tandis que la preuve apagogique peut sans doute produire la certitude, mais non la compréhension de la vérité au point de vue de l'enchaînement des raisons de sa possibilité »7. Un tel primat rationnel du positif relativement au négatif, dans la méthode revendiquée pour elle par la philosophie transcendantale kantienne, se confirme bien dans le contenu de celle-ci. Il ne peut en aller autrement, car l'objet central de la raison philosophante s'élevant à la scientificité comme systématicité n'est autre que la raison elle-même, ressaisie en son essence d'autodifférenciation de l'identité, de détermination, et non pas seulement de conditionnement, du particulier par l'universel. Cet arrachement de la différence à son immédiateté négative conservée dans son identification d'entendement, sa médiation par la positivité de l'identité à soi originaire en cela totalisatrice, constitue le contenu pensé comme totalité dont l'autosuffisance la fixe en un en-soi objectif pour le sujet rationnel. Mais, on le sait, la phénoménalité réalisant théorétiquement cet objet visé, idéal, fait défaut, puisqu'il n'y a pas de phénomène, le phénomène étant relatif, du tout, qui est absolu, en tant que tel, et c'est pourquoi, dans l'usage cognitif de la raison, la négativité phénoménale n'est pas réellement totalisée et par là rendue réellement positive. Il y a bien, dans la thèse, dans la position de ces positivités que sont, en leur contenu visé, les objets rationnels (l'âme, le monde, Dieu), un intérêt pratique (pour la morale) que ne comporte pas l'antithèse qui les nie, mais la thèse et l'antithèse, conduites par la logique de l'apparence qu'est la dialectique se dévoilant transcendantalement, ne sont pas plus vraies théorétiquement l'une que l'autre. La raison dont le principe totalisant assure la légalité du divers cf ibid.,« Discipline

6

de la raison pure par rapport

à ses démonstrations

», p. 534.

7 Ibid

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réel contingent et incite, en vertu de la répétabilité alors promise des identifications de l'entendement transcendantal, à l'usage empirique effectif de celui-ci pour forger des concepts réutilisables, ne le fait que comme régulation subjective de l'exercice de l'entendement, lui, objectivant. La négativité mondaine réelle n'est maîtrisée qu'idéellement ou subjectivement par la positivité revendiquée par la raison théorique. Mais on sait que le finalisme hérité de Leibniz par I<.ant lui fait affirmer que la seule raison d'être d'un pouvoir est son pouvoir effectif, c'est-à-dire constituant d'objectivité. Si, par conséquent, il y a une raison régulatrice, c'est qu'il y a, à son fondement, une raison constitutive, et telle est la raison pratique, capable, elle, de poser réellement par son identité idéale la différence qui lui convient, puisque cette différence est alors, par essence, idéale, celle d'une détermination du devoir. Puisque, alors que l'être-posé est, comme une détermination subie, du négatif, le se-poser est, comme agir libre, du positif, le fondement positif de la négativité phénoménale non réellement dépassée par la raison théorique est la raison en son autoposition pratique absolue, dont les postulats avèrent pratiquement les thèses, sans vérité théorique, de la raison théorique, qui échoue à fonder la finité ou négativité du monde phénoménal sur l'en-soi positif visé dans les concepts rationnels. Le primat kantien de la positivité pratique de l'auto-position ou auto-détermination qu'est la liberté relativement à la négativité de l'être-posé ou de l'être déterminé naturel objet de la théorie est, certes, un primat non théorique. Dans le «territoire» mondain commun, où la législation théorique et la législation pratique de la raison ont leurs «domaines» radicalement distincts, la liberté doit pouvoir, en vertu de la catégoricité de la loi morale qui requiert son affirmation, réaliser dans le monde naturelle but imposé par cette loi qui la révèle: ce qui s'exprime ici, c'est la subordination pratique de l'usage théorique à l'usage pratique de la raison. Cette affirmation elle-même pratique du primat du pratique, vérité absolue unifiant ou systématisant la philosophie kantienne, ne laisse place à aucune problématicité quant à la réalité du triomphe du positif sur un négatif métaphysiquement autre que lui (la métaphysique des mœurs ou de la liberté est bien autre que la métaphysique de la nature). Mais le kantisme découvre un négatif proprement pratique à l'intérieur même de l'affirmation de soi pratique de la raison, dans la mesure où l'affirmation de la loi morale, que celle-ci impose de penser comme

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libre, peut par essence, en tant que libre, aussi bien nier qu'affirmer, comme principe du choix de ses maximes effectives, la soumission à la loi. C'est bien là le thème inaugural de La religion dans les limites de la simple raison. C'est bien au niveau absolu du vrai, le niveau absolu de la liberté requise, par l'impératif catégorique de la morale, dans son affirmation et son exercice comme libre choix de cet impératif en tant que principe de toutes les maximes, que la relation du positif et du négatif s'actualise en sa vérité suprême. Elle s'y réalise en toute son intensité, dans la mesure où l'absence même de l'affirmation, comme principe, du choix de la loi morale ne peut provenir du silence de l'impératif moral, à l'écoute duquel nous sommes disposés naturellement, mais seulement de l'affirmation du principe opposé, immoral, de la subordination de la loi morale aux inclinations naturelles ou sensibles, dans l'impossibilité de tout indifférentisme moral. Le bien moral se rapporte ainsi au mal moral comme le Ciel à l'Enfer, et non pas à la Terre8. La présence ineffaçable de la disposition naturelle au bien moral ne peut empêcher l'arbitre libre de choisir le primat du penchant naturel ou sensible en suivant un penchant radical à ce mal qu'est le renversement du rapport entre la motivation morale et la motivation naturelle ou sensible. L'expérience de l'humanité montre que ce penchant radical à un tel mal est universellement contracté, c'est-à-dire librement adopté, et, par conséquent, lui-même un mal moral. De la sorte, le négatif s'oppose au positif, non pas comme la motivation sensible à la motivation rationnelle, comme la nature à la liberté, mais, à l'intérieur même de l'affirmation de la liberté, comme la liberté choisissant la nature à la liberté choisissant moralement elle-même comme autonomie. Cependant, la liberté, en sa positivité d'autonomie libérant de toute la puissance du sensible et permettant par là le libre choix de ce sensible comme principe effectif de la motivation, fonde elle-même la possibilité de sa restauration en son sens originel vrai, à partir de la présence permanente de la disposition naturelle au bien. Cette libre restauration s'opère par une «révolution» de la «manière de penser », insondable et insaisissable en tant qu'acte intelligible de la liberté s'affirmant librement, comme un libre choix de la maxime de

8

cf Die

&Iigion

innerhalb der Grenzen der blo{3en Vernunft, II, KW, VI, p. 60, note.

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ses maximes, acte que Dieu seul peut connaître en son sens un, et qui ne peut se vérifier aux yeux des hommes qu'à travers leur constant et progressif effort pour «réformer» une telle maxime, en luttant contre les effets du penchant radical pour le mal. Le positif assure bien la possibilité, pour lui, de toujours triompher d'un négatif dont il rend d'abord possible le surgissement, mais sans que la réalité de ce triomphe puisse être affirmée absolument, puisque la traduction phénoménale de l'auto-position du positif n'est que la négation indéfinie du négatif. On dira cependant que cette restriction du pouvoir de la négation du négatif ne concerne que l'auto-affirmation morale éthique, purement volitive ou intelligible, du positif, non son autoaffirmation juridico-politique, factuelle et sensible, où, semble-t-il, le négatif, en s'appliquant à lui-même, peut déterminer la position du positif. C'est bien là où la raison réalise, extériorise, son but luimême purement extérieur comme rationalité des mœurs prises en leurs effets objectifs, et non plus son but intérieur, la rationalité de leur intention subjective, c'est-à-dire au niveau du droit ou de la légalité, et non plus à celui de la moralité ou de l'éthique, que l'on a pu croire découvrir chez Kant l'idée que la simple négation du négatif, en tant qu'annulation naturelle de la nature, suffisait à poser le positif, à actualiser la liberté. Et c'est en cela que l'on a voulu voir en un Kant faisant réaliser par la nature, comprise par la raison théorique, l'objectif même de la raison pratique ou de la liberté, un précurseur de Hegel célébrant la ruse d'une raison qui se ferait advenir dialectiquement à travers l'auto-négation de cela même qui la nie. La raison juridico-politico-historique (l'histoire étant ordonnée à la réalisation essentiellement politique du droit), en tant que noumène se faisant phénomène, se manifestant suivant sa destination même, le droit, raison extérieure, dans l'extériorité phénoménale, immergerait totalement le positif dans le négatif et obtiendrait celui-là de la simple dialectique de celui-ci. Nous ne croyons pas du tout que Kant ait attribué une telle vertu au jeu dialectique du négatif avec lui-même. Chez lui, la dialectique reste une logique de l'apparence et ne devient jamais une logique, la logique même, du vrai. On évoque, à l'appui de la thèse de la découverte, par Kant, avant Hegel, de la puissance positive du négatif, des passages se trouvant notamment dans ses articles: Idée d'une histoire universelle dans une perspective cosmopolitique et En vue de la paix perpétuelle. Ces passages

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sont bien connus, évoquons-les donc brièvement. L'histoire de l'humanité, objectivement observée, fait apparaître une efficience de la négativité naturelle dans la réalisation de la liberté. L'« insociable sociabilité» de l'homme, conduisant à l'apaisement contraint des égoïsmes conflictuels en une communauté extérieurement raisonnable, semble bien être le moteur du développement historique du droit. En 1784, les Propositions de l'Idée d'une histoire universelle dans une perspective cosmopolitique qui encadrent la sixième, de sens moralisant, présentent ainsi l'accord civil des individus comme extorqués à ceux-ci par l'art avec lequel la nature, en ceci providentielle, se fait, à travers son auto-négation, le moyen efficient de la raison pratique. Quant à l'article de 1795 sur la paix perpétuelle, il évoque, dans un passage abondamment exploité, la nécessité naturelle imposant à un peuple de démons, uniquement mûs par l'égoïsme calculateur, de se constituer en une république, réalisant ainsi malgré eux le droit qu'ils exècrent. En 1793, le texte sur théorie et pratique avait déjà exposé le rôle du négatif, du mal, dans la position du bien: « C'est précisément l'opposition réciproque des penchants, dont naît le mal, qui ménage à la raison un libre jeu lui permettant de les assujettir en leur ensemble et, au lieu du mal, qui se détruit lui-même, de faire surgir le bien qui, une fois existant, se conserve ensuite de lui-même »9. C'est ce thème qui est repris dans le texte de 1795 : « On peut voir que [...] le mécanisme de la nature, à travers des penchants égoïstes qui, de façon naturelle, agissent aussi extérieurement les uns contre les autres, peut être utilisé par la raison comme un moyen, afin de faire place au but propre qu'elle se donne, la prescription du droit »10. Tout en reconnaissant, alors, que, en même temps, voire dans les mêmes textes, I<:'ant développe aussi bien, à l'opposé, le thème de l'intervention fondamentale du vouloir rationnel, moral, du droit, on maintient que les deux « points de vue », celui du nécessitarisme de l'auto-négation naturelle du négatif de la nature et celui du volontarisme moral juridico-politique, sont, l'un et l'autre, donc en particulier le premier, considérés par Kant comme auto-suffisants, de telle sorte qu'on peut parler d'une « ambiguïté» de la pensée politique kantienne, et cela au profit du point de vue naturel-théorique, relativement au point de

9 Über

den Gemeinspruch

: Das

mag in der The01ie

lichtig

sein, taugt

aber nicht für

die Praxis,

KW, VIII, p. 312. 10Zum ewigenFrieden,K\X', VIII, p. 366 sq.

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vue rationnel-pratique, à l'époque délaissé11. Nous ne pouvons faire nôtre une telle interprétation, qui brouille le sens du rapport, en vérité conservé par Kant, de la subordination du négatif au positif, même au niveau de l'extériorité phénoménale où il a son plein jeu. Ce jeu, en effet, n'est bien qu'un « moyen » au service d'une réalisation du positif, la rationalité pratique objective de la constitution républicaine, réalisation qui est l'auto-affirmation, dans les citoyens, de cette rationalité en tant qu'elle-même. La nature se fait la complice de la liberté, dont l'actualisation ne peut procéder essentiellement que d'elle-même. Certes, des démons, à supposer, d'ailleurs, ce qui n'est pas, que des hommes puissent être tels, peuvent, par calcul égoïste, être incités à instituer un régime républicain, mais, observe Kant, une telle voie, par elle-même, comporte de nombreux « inconvénients »12. Le seul intérêt, variable comme tout ce qui est purement empirique, ne saurait garantir la solidité durable d'une constitution républicaine, qui peut exiger, comme toute norme rationnelle, le sacrifice de la singularité naturelle à l'universalité de la loi. Si le droit n'est pas voulu comme droit, son existence, pour reprendre un couple kantien, ne peut jamais être que « provisoire », mais non « péremptoire ». Pour que la république existe vraiment, c'est-à-dire subsiste, il faut qu'il y ait en elle au moins, pour peu qu'il détienne le pouvoir, un républicain résolu, tel l'autocrate républicain que fut, aux yeux de Kant, Frédéric II. C'est bien la volonté morale, ici juridico-politique, qui, tout comme elle conduit gnoséologiquement à affirmer l'existence d'un sens dans l'histoire et fait naître la conscience d'une totalisation immanente, naturelle, de celle-ci, assure ontologiquement son accomplissement républicain. Le texte sur la paix perpétuelle affirme ainsi que le succès de toute « politique », à savoir l'établissement d'un contexte social satisfaisant les individus naturels, est strictement conditionné par sa soumission à la « morale» comme volonté rationnelle du droit. Il n'y a aucune ambiguïté dans la pensée politique de Kant: il n'y a pas, pour lui, à choisir entre l'affirmation purement théorique, naturaliste, de la négation du négatif, et celle, entièrement pratique, de l'auto-position du positif, puisque la première est rendue possible comme théorie et

11

cf

A. Renaut,

Le .[)'stème du droit: philosophie et droit dans la pensée de Fichte, Paris,

PUF, 1986, p. 60-78. 12 2um ewigen Frieden, KW, VIII, p. 367.

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son objet, la praxis historique, rendu vraiment réel, accompli, que par la pratique effective de la seconde. I<.ant ne reconnaît aucune efficience absolue à la négation du négatif, même dans le domaine de l'objectivité de la raison: c'est l'auto-position du positif qui permet à l'auto-négation du négatif de jouer son rôle de moyen. Ainsi, même là où il s'agit de la simple réalisation objective juridico-politique de la raison, alors manifestée comme telle, à la différence du domaine éthique, où la réalisation subjective, absolue, de cette raison ne peut jamais être affirmée absolument par la conscience humaine, le négatif ne s'accomplit, dans son application à lui-même ou sa réflexion en lui-même, que porté par le positif. Toujours, d'après le kantisme, le lien vertical de l'existence finie à la raison médiatise le lien horizontal des manifestations de celle-ci, même si l'on ne peut comprendre théorétiquement un tel rapport et qu'on soit tenu seulement de façon pratique d'affirmer la subordination, au sein même du même territoire, le monde réel, de la législation de la nature à la législation de la liberté. La finalité, comme légalité totalisatrice du particulier contingent, laquelle peut être découverte dans la nature pure, dans l'histoire réelle juridico-politique, et dans l'histoire idéelle de la philosophie, est toujours portée par la présence phénoménale de l'absolu s'attestant à elle-même et se réalisant elle-même dans et par l'autonomie morale. Tel est, nous semble-t-il, le message essentiel de la philosophie kantienne. En toutes ses étapes et en toutes ses modalités, le négatif réel que Kant introduit dans la philosophie pour rendre compte de la négation qui n'annule pas absolument, c'est-à-dire abstraitement, la réalité, mais la limite ou la détermine, joue donc un rôle tout à fait nécessaire dans sa constitution comme réalité, naturelle ou libre, finie, mais le rôle d'un facteur toujours subordonné, dont l'effectivité même comme un tel facteur est assurée par le positif qu'est, seule, la raison, bien loin qu'il puisse, ne serait-ce que dans la finitude phénoménale, assurer lui-même la réalisation du positif. Le négatif demeure un simple moyen, en cela une extériorité par rapport à ce positif. C'est un principe subordonné, et dont la subordination, à travers l'extériorité qui est la sienne relativement au principe positif, interdit d'en comprendre l'existence à partir de ce dernier. Le positif en tant que tel est autre que le négatif dans lequel il affirme sa maîtrise: il ne se pose pas lui-même dans et comme le négatif, en tant qu'il se nierait alors en son être même tout en restant lui-même,