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Monstres, fantasmes, dieux, souverains

De
342 pages
Quel élément peut relier entre eux des penseurs de la modernité aussi différents que le marquis de Sade, le grand écrivain de science-fiction californien Philip K. Dick, l'inventeur de la mécanique quantique Max Planck et le réalisateur italien Carmelo Bene ? Il s'agit de la puissance déconstructionniste de leur idée de « monstruosité » comme seconde nature de l'être. Un rôle important est joué également par le cinéma, la littérature et la musique. Le thème de la monstruosité, s'en retrouve foncièrement enrichi.
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MONSTRES, FANTASMES,
DIEUX, SOUVERAINS
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot


Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle
est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils
soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines,
sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.


Dernières parutions

Xavier ZUBIRI, L’homme, sa genèse et sa durée. Etudes
anthropologiques II, 2011. L’homme, sa réalité et ses structures. Etudes
antrhopologiques I, 2011.
Élysée Sarin, Épistémologie fondamentale appliquée aux sciences
sociales, 2011.
Pierre DULAU, L’arche du temps, 2011.
François HEIDSIECK, Simon Weil
Guy VINCENT, Des substitutions comme principe de la pensée,
2011.
Marco BELANGER, Existe-t-il des dilemmes moraux insolubles ?
2011.
Paul AÏM, Vivre et exister, 2011.
Franck JEDRZEJEWSKI, Ontologie des catégories, 2011.
Michel FATTAL, Paroles et actes chez Héraclite. Sur les
fondements théoriques de l’action morale, 2011.
Nadia BOCCARA et Francesca CRISI, Émotions et philosophie.
Des images du récit aux mots de la philosophie, 2011.
Paul DAWALIBI, L’identité abandonnée. Essai sur la
phénoménologie de la souffrance, 2011.

Alessia J. Magliacane







MONSTRES, FANTASMES,
DIEUX, SOUVERAINS

La contraction symbolique de l’esprit
chez Sade, Dick, Planck et Bene



















































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55896-0
EAN : 9782296558960

The Names



L’ouvrage que voici a été rédigé à partir de quatre conférences
prononcées, dans l’ordre des essais ici présentés, à Beijing (septembre
2009, à l’occasion de la conférence internationale de philosophie du
droit, septième IVR), Nanterre (septembre 2010, lors du congrès Marx
international, Université de Paris X), Paris (mars 2010, dans le séminaire
international “Science, éthique et droit”, Université de Paris 1, Panthéon-
Sorbonne) et Pavie (avril 2010, en ouverture du cycle de conférences
“Shakespeare et la philosophie”, au Collège S. Catherine de l’Université
de Pavie). L’introduction (The Names) et la conclusion (Innocent of what ?)
ont été rédigées pour la publication de ce livre. Je remercie Graziana
Ciola, Elisée Coulibaly, Adrien Evangelista, Jean-Marc Lachaud, Pasquale
Pasquino, Francesco Rubino, qui m’ont aidée.



Ŕ Sei Perotto ?
Ŕ Quarantotto
PASOLINI, Salò, o le 120 giornate di Sodoma

Et dormir, ajouta-t-il. Je voudrais dormir
tout en ayant conscience du soleil et de
mon existence
DICK, Au bout du labyrinthe

La loi de causalité apparaît alors comme
une règle expérimentale qui attache les unes
aux autres nos diverses perceptions
propres, mais sans que nous puissions
naturellement jamais savoir si, l’instant
d’après, la chaîne ne sera pas rompue. Nous
devons donc, à vrai dire, nous attendre
constamment à quelque prodige
PLANCK, Initiations à la physique

Il voulait sourire, mais il le fit en se
retenant, pour ne pas démystifier l’image
BENE, Notre-Dame-des-Turcs

I


La chute de cheval de Richard III Ŕ célèbre au point d’être
reproduite sans fin dans la plus célèbre parmi les chansons
pour enfants, inspirée par le plus célèbre parmi les héros
disgraciés, dont l’étrangeté est rendue par la ridiculisation du
nom et du prénom, Humpty Dumpty, et la fragilité par l’image
anthropomorph(isé)e d’un œuf qui tombe Ŕ condense un
principe général de commutation.
C’est le principe ultime de la matière : commutation en tant
que symétrie brisée, aussi bien qu’en tant que passage du
vide, du néant, à quelque chose, selon la célèbre question
leibnizienne.
C’est le résultat de la condensation de la matière dans un noyau
insaisissable à l’expérience : la « singularité initiale », encore
selon l’expression de Leibniz (plusieurs fois reprise par les
physiciens qui, souvent malgré eux, comme Einstein et
Hoyle, refusaient l’idée même d’une origine performative, de
par l’énergie et de par l’information, de la réalité physique).
Finalement, le principe en question suppose une sorte de
« mathématique » du langage, du type de celle lacanienne, où
le symbolique (codifié et structuré, dans les termes que nous
repérons dans l’analyse de la dialectique de l’imaginaire et du
désir) s’effondre sur le réel (du nom du père) impossible et
insaisissable par nature. Mais, peut-être, « intégrable » (le S du
discours du maître se transformerait en ∫ de l’intégrale de
Leibniz).

Il faut anticiper qu’en se rapprochant de la singularité, les
lois mêmes perdent leur validité et leur efficacité, et chaque
discours se brisant, les termes psychanalytiques que nous
engagerons dans ce travail ont des connotations floues, bien
que, évidemment, tirés des topiques lacaniennes ou des
théories physiques, plutôt que de la théorie de la norme

9
juridique ou de la littérature de science-fiction des années ’50
et ’60 du siècle passé.
Il y aura dans le texte une présentation de la « destination
d’usage » pour chaque expression signifiante utilisée dans un
contexte spécifique ; ainsi, le lecteur pourra comprendre Ŕ
on l’espère, du moins Ŕ les nuances du « symbolique » chez
Sade et du « réel » chez Shakespeare, de l’ « imaginaire
inhumain » chez Philip Dick et de la « réalité ultime » de
Planck et de la mécanique quantique. La richesse sémantique
de mots tels que « information » se traduit dans des
signifiants spécifiques pour la cosmologie des physiciens des
cordes et la thermodynamique des trous noirs de Stephen
Hawking, pour la cybernétique de l’école de Palo Alto et
pour John Wheeler qui, dans les années 1970, avait prévenu
le monde de la science du fait que tout est information. La
même notion de « quantum », parmi les fondamentaux de
l’analyse dégagée dans ce livre, révèle des assonances
insoupçonnables avec la « parole » dans les premiers
séminaires de Lacan : une structure formelle condensée et
commutable qui dénonce l’existence d’une machinerie, elle aussi
structurée et codifiée, composée de relations signifiantes
entre signifiants insaisissables, ou de toute façon pas encore
saisis.
« Au principe était le principe », commencement réel de
chaque loi symbolique et de chaque désir à partir duquel la
réalité, donc l’imaginaire proprement dit, s’origine par
commutation.


II


Quel lien, alors, entre la commutation qui gouverne
l’observation scientifique et les principes de l’analyse du
pouvoir et de la souveraineté que nous présentons dans ce

10
livre (et qui pourrait étonner bien des « puristes » de la
philosophie du droit et des sciences politiques) ?
Commutation entre réalités différentes, en premier lieu.
Pouvoir et misère, violence donnée et violence subie, ciel et
terre, couronne et poudre… autant de substitutions (pour le
moment désenchaînées) entre des désirs et des actes
manqués, bien interprétées sur scène par ce manifesto
antithéâtral qu’est le Richard III de Carmelo Bene.
Incidemment, nous dirons que c’est bien ici que Bene nous
présente Ŕ ce qui lui a valu, évidemment, l’admiration de
Gilles Deleuze Ŕ la dialectique de la différence et de la
répétition dans le discours du roi et du père.
Et, comme nous savons, depuis Lacan, que la répétition est
de l’ordre du père (en raison du signifiant phallique
universel) tandis que la différence est de l’ordre de la mère
(nonobstant qu’elle soit insérée, d’après le Séminaire XVIII,
dans la chaîne infinie des zéros), le dramaturge italien a
entendu présenter, en fait, le net glissement du symbolique
au réel.
La loi de la castration, donc, qui est fondamentalement une
loi symbolique, n’est pas dénoncée, dans la lecture que
Carmelo Bene dégage de Shakespeare, par une constellation
imaginaire de symptômes (tels que, en première instance, les
actes manqués du roi : la phrase ponctuée, le sifflement
continu, les bégaiements, la perte de mémoire, les actes
compulsifs d’endosser et ôter les vêtements et les
accessoires, et bien d’autres), mais par le renvoi incessant à
un discours primordial et originaire, dont le langage est
chaotique et impérieux (le vagissement, l’injonction du
silence, le cri abasourdi, la lumière phonique qui se brise contre
les corps, le regard hors champ pointé vers un ailleurs
inconnu).
Commuter les réalités, en dernière instance la vie et la mort
(le lit et le coffre, chez Richard III de Bene, les pulsions et les
instincts, dans l’Au-delà de Freud, ainsi qu’ailleurs la
tendresse et l’agressivité vers le sein maternel en raison de la

11
« position dépressive » de l’enfant introduite par Mélanie
Klein), nous renvoie aux lois de la transformation, savoir
alchimique possédé par tous les rois savants de l’antiquité
myth(olog)ique : des pharaons (supposés connaître le cycle
plurimillénaire de précession de la planète) à Moïse (c’est-à-
dire « moi, j’ose »), au Christ (le transformé par excellence), à
Newton (le logos souverain de la formule physique qui
condense, par le logos validateur et symbolisé de la preuve
mathématique, le logos réel de l’univers).
Sur cette ligne, nous dirons sans aucune peur d’être
démentie, que le dernier puissant-savant n’est pas
l’ordinateur Ŕ au contraire de l’intuition superficielle d’une
sociologie du numérique Ŕ mais l’accélérateur de particules,
le collider, la machine savante qui, d’après tous les savants
venus du futur (voir En attendant l’année dernière, de 1966, de
Philip Dick, ou l’étonnant À rebrousse-temps, de 1967, jusqu’à
Ubik, de 1969, et au merveilleux Coulez mes larmes…, de
1974), connaît une réalité qui n’existe pas. Connaissance, à
savoir dans et par l’imaginaire. Et, comme nous le savons
d’après Heisenberg et Schrödinger, par le fait même de cette
connaissance, c’est elle qui déclenche la réalité.
Somme toute, la physique nous apprend aujourd’hui que, s’il
y a le temps en tant que dimension de la réalité, il s’agit au
moins d’un temps double, soit réel soit imaginaire. Trois
physiciens, qui n’imaginaient pas un tel succès, ont décrit un
1état d’équilibre , peut-être une géométrie, qui a trois
dimensions vectorielles dans l’espace et deux dimensions
dans le temps, la seconde étant rendue par des nombres
imaginaires. Cette dimension ultime, de plus, correspond à
peu près à la chaleur.




1 C’est la condition KMS, des noms des trois physiciens théoriciens
Kubo, Martin et Schweiger.

12
III


Alors, il est question de commutation entre différents degrés
et intensités de réalité.
Réalité des actes, dirons-nous : consistance structurée (tissée
par le symbolique causal plutôt que par le réel), et intensité
des rêves (celle-là produite dans le domaine de l’imaginaire,
ceux-ci faits de lumière, photons et phonons : ce que Freud
aurait appelé dans sa première nouvelle psychologie
« fantasme »).
Encore, profondeur de la souffrance matérielle et sensibilité
de l’imagination projective, solitude et discours, rêverie et
parole, cohérence dans le dialogue descriptif et déplacement
infini des associations logogiques.
Ce n’est pas la psychose Ŕ et ce n’est pas une pipe, comme
toujours ! Ŕ, et pourtant cela lui ressemble. La perte d’une
ontologie du sujet, pendant les transitions et les crises de la
modernité, a souvent pris la forme d’un désir de
transformation dans l’imaginaire, tout à coup devenu
inaccessible dans le réel (et donc, dans le symbolique
uniquement), par rapport auquel la paranoïa nous a fourni la
première les cordonnées cliniques d’une description en
termes de malaise (dans ou contre, ou bien en dehors de la
culture : question négociée plus tard par l’anthropologie).
La paranoïa est dominée par la culture (qui ne correspond
pas, ou pas nécessairement, à un certain véritable savoir),
soit par un système de parole(s) et d’objet(s) qu’aujourd’hui
nous attribuons sans doute au champ de l’imaginaire. La
collision et les commutations entre les systèmes de
l’imaginaire sont, donc, parmi les questions les premières que
nous allons aborder dans ce livre.
Dans le premier chapitre, nous envisageons chez Sade la
subjectivité d’un désir qui tente de « se » frayer dans les
égouts du symbolique (les champs de la loi, de la religion, de
la morale, de la politique, de l’académie, tout ce que Lacan

13
appellera simplement S), par un contournement imaginaire.
Dominer l’imaginaire, et par l’imaginaire maîtriser le
symbolique, cela frôle la psychose, en tant que condition
tendanciellement universelle de la subjectivité humaine.
Stratégie fallacieuse, s’avère-t-elle être, et pourtant pleine de
suggestions autour de la réalité et de descriptions d’objets
(davantage partiels, évidemment dans le domaine solide du
fétichisme).
Poussant un peu plus loin l’instrumentaire psychanalytique,
voilà la commutation entre réalité imaginaire et réalité
symbolique, entre psychose et psychisme, entre réel en tant
que structuration causale et réel en tant qu’association de
symboles qui produisent des effets dans des domaines autres
que le symbolique (la norme morale et juridique pour tous).
Commencer ce livre par la Révolution, en identifiant dans le
« Jacobin » le roi savant de la modernité, dévoile les
structures de pouvoir inhérentes à chaque symbolique
organisé(e) du désir. C’est justement pour cela que la critique
sadienne à la Révolution se mêle à une critique Ŕ non dénuée
dans l’œuvre la plus connue de l’aristocrate Ŕ de la
Révolution qu’il relie à la terreur de la Sodome terrienne.
Imaginaire d’un symbolique, dirait Slavoij Žižek, incomplet
quant à sa physiologie et mal fonctionnant quant à sa
structure, « for they know not what they do ».
La Révolution, c’est l’effort le plus puissant de
transformation structurelle de la fonction de la vie, et le
visage enfantin de l’ange benjaminien en est la métaphore la
plus complexe. Il en vient que l’analyse livrée à la Révolution
mérite d’être, vivement, déplacée du moment imaginaire et
installée dans le domaine qui lui est propre, celui du réel. Il
est souhaitable que l’instrumentaire par lequel Sade se
concentre à déclencher le conflit, en posant l’imaginaire de la
loi et de la force contre le symbolique de la loi et de la force,
puisse nous donner le premier schéma de compréhension de
la forclusion originaire, ainsi que de l’étiolement soudain,
propre à chaque frayage libertaire ou révolutionnaire.

14
C’est la quête du premier sens (Deleuze) de la subjectivité à
venir, sur l’espace du langage et dans le temps de la parole.


IV


Enfin, abordons la commutation la plus influente sur la
science et sur la connaissance, celle entre parole et langage,
dominant la première topique lacanienne (ainsi nous
l’appellerons, pour y comprendre les séminaires jusqu’au
célèbre Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse de
1963-64).
Ce déplacement, autrement dit et écrit, engendre à la fois la
littérature et la psychanalyse, justement comme la queue du
vautour dessinait dans l’imaginaire de Leonardo da Vinci la
structure fondamentale de la célèbre Vierge et Sainte Anne
(incidemment : si chez Freud le souvenir d’enfance du maître
relie la queue du vautour au sein maternel, nous dirons que
chez Mélanie Klein il pourrait bien s’agir de la queue
maternelle proprement dite, du pénis féminin dé-pressé).
Les deux Ŕ parole et langage Ŕ se commutent dans une
théorie et une pratique du discours analytique pendant lequel
le Je perd sa qualité de sujet pour y découvrir des
déterminations de l’être qui ne sont plus directement ou
mécaniquement ontologiques.
Différent ou répété Ŕ ou différent et répété en même temps
(mais nous reviendrons encore sur ce « temps » en des
termes purement topologiques, ou bien « imaginaires ») Ŕ le
sujet se présentifie en tant que cri, énergie, soit : matière en
mouvement, souvent domestiqué dans les éruptions froides
d’un jeu de mots, d’un rêve récurrent, d’une altération
syllabique. Dans les manifestations, alors, d’une étrangeté
inquiétante non mieux définie, qui nous habite et qui nous
conditionne jusqu’à l’immobilité ou à l’inversion de ce que/
qui nous sommes.

15

Ce que nous avons trop souvent sous-estimé de la théorie
freudienne Ŕ telle qu’elle apparaît dans les œuvres
fondatrices, de l’Unheimlich au stade du miroir de Lacan, à
l’orgasme de Reich, à la mère de Klein et aux objets de
Winnicott, à l’amour primaire de Balint, sans oublier quelle
étrange et intéressante Massenpsychologie qui est le Soi jungien
Ŕ est que la dispersion ontologique du sujet ne correspond
pas à un véritable épanouissement de l’être.
L’effondrement de la matière et de ses fonctions en physique
Ŕ processus rendu absurdement populaire grâce à l’énigme
onto-pratique incarnée du chat de Schrödinger Ŕ n’ouvre en
réalité que d’autres combinaisons mathématiques (soit : dans
le domaine du possible) où les fonctions de la matière
(particule et onde) se représentent telles qu’auparavant.
Nous ne nous référons pas, ici, au multivers et aux charmantes
théories des mille mondes non plus (proposées par David
Ruesch et par le deuxième Lee Smolin, parmi les autres
grands physiciens), ni au modèle dit de l’univers ekpyrotique
d’après lequel notre monde est une membrane qui flotte à
proximité d’une autre dans un espace de dimension
supérieure et qui entre en collision avec elle en produisant
énergie, matière et rayonnement (théorie développée depuis
2001 par Justin Khoury et Paul Steinhardt, et par Neil
Turok).
Nous nous adressons évidemment à la réalité la plus cachée :
celle qui gravite en boucles (José Magueijo, Carlo Rovelli, et le
dernier Lee Smolin, parmi les quelques autres qui
soutiennent l’existence des atomes d’espace), qui s’étend en
twistors (Roger Penrose), ou qui résonne (et raisonne,
pourquoi pas) à travers la structure complexe et Ŕ jusqu’alors
insaisissable Ŕ de cordes et membranes en onze ou vingt-et-une
dimensions (Leonard Susskind, parmi les plus intéressants,
dans la ligne ouverte par Edward Witten et Susskind lui-
même à partir de la célèbre intuition mathématique de
Gabriele Veneziano dans les années 1970).

16
Les théories cosmologiques pourraient nous conduire à la
supposition d’un univers miroir (un autre modèle issu de la
théorie des cordes et proposé en 1992 par Gabriele
Veneziano et Maurizio Gasperini) où l’univers antérieur au
big bang est une image miroir de l’univers postérieur. La
conséquence ultime en serait que notre univers est un trou
noir en évolution darwinienne (Lee Smolin) ou bien c’est un
« gargantuesque » trou noir « chiffonné » en expansion-
contraction, ce qui le fait ressembler à un trou de ver (Jean-
Pierre Luminet).
La perte d’une ontologie négative (celle du sujet par rapport
au savoir) correspond à l’ouverture stochastique dans
différents domaines de champs d’investigation tous capables
de nous donner des repères en forme de paradigmes. La
nature, alors, se représente à l’observateur sous la dimension
bien plus complexe de paysage (cosmique ou corporel, de
l’esprit et de la matière brute).
Paysage, c’est un mot qui nous mène également à une idée
différente de la forme. La forme peut-elle donc exister sans
contenu, sans matière : serait-elle une géométrie pure ? La
géométrie de Kurt Gödel, ou bien celle de Edward Kasner,
solutions de la théorie de la relativité einsteinienne, mais
avec une spécificité : d’en être sans source matérielle, sans
type aucun d’énergie, de matière et de constants non plus. Le
paysage émerge quand l’espace-temps n’interagit pas avec sa,
ou plutôt une géométrie.
Avant la structure géométrique de l’espace-temps, donc, la
nature serait une géométrie. Non une forme pure, mais une
vraie géométrie physique, capable d’incurver le vide et de
2donner l’origine à « quelque chose » au lieu du « néant ».


2 Voir à ce propos les observations très intéressantes du grand
cosmologue brésilien Mário Novello. NOVELLO, O que é a Cosmologia
[2006 : 165]. L’ancien directeur de l’ICRA est bien connu aussi grâce à
deux textes édités en France : NOVELLO, Jeux cosmiques [2005] et
principalement le pionnier NOVELLO, Cosmos et contexte [1987].

17
Ici, par rapport au corps et à la nature, Lacan a peut-être
commis une simplification, en se référant à Heidegger
comme épigone du Kant « puriste ». En fait, au contraire de
ce qu’il soutient dans ses écrits des années 1936-54 (et
pourtant, nous le verrons, il y reviendra en innovant ces
thèmes de la façon la plus étonnante et puissante dans le
Séminaire de 1963-64), l’ontologie ne se perd pas dans
l’analyse, mais elle se déplace, ontologisant le corps, les parties
et les morceaux du corps.
La commutation entre ces fragments et le corps n’est pas le
processus phénoménologique de réduction corps-chair ou
celui de condensation chair-sang, ni le processus tout
littéraire et psychanalytique de la séduction narcissique
(pourtant, combien de ruptures entre écoles psychana-
lytiques se sont consommées à partir de la séduction !) ou
bien les structures de la métonymie, du fétichisme, des objets
partiels.
Le singe Ŕ jusqu’alors considéré encore en termes d’ancêtre à
l’homme (bien qu’il manque tous les anneaux de
conjonction) Ŕ et le cyborg, comme l’avait explicité Donna
Haraway dans son célèbre manifesto socialiste, et comme nous
le verrons dans le deuxième chapitre de ce livre, partagent la
nature d’objets partiels, des fragments d’une ontologie et
d’une politique au service de sociétés machistes et violentes
qui, pour leur compte, ont perdu la dimension ontologique
de l’existence.
Le premier objet partiel sera donc la femme, qui se présente
dans la forme du déchet ontologique d’une société violente
et rationnelle, là où elle en est le corps, la matière, et par
conséquent le temps. La communauté que les femmes
semblent dessiner ne jouit pas de la structure masculine de la
filiation (et de la descendance), mais se déplace sur une ligne
d’incertitude et de hasard qui est la kinship, dont nous parlent
de façon paradigmatique Judith Butler dans Antigone’s claim
et, bien avant, Camille Paglia dans Sexual personae.

18
La kinship, d’après Paglia, relie les objets partiels que la
société du pouvoir tente d’éloigner de soi, en les rendant
créatures (c’est-à-dire toujours de second ordre) monstrueuses
(c’est-à-dire, on les souhaite privées de la fonction de se
reproduire). Œuvres d’art elles-mêmes dans leur vie (Emily
Dickinson et Sade, dont elle est le « féminin », mais en est
aussi la femme : simplement female chez Paglia), ou bien
matières érotisées par l’intermédiation-négociation d’un
apparat technique qui fonctionne de façon stochastique,
appelé, par Janet H. Murray, Holodeck : à la lettre « ce qui
supporte une image ».
Créatures monstrueuses donc, qui s’agitent et sont souvent
dominées par le hasard dans un milieu chaotique, arrivent à
se mélanger entre elles. Les lois de l’attraction ne pouvant
être celles des hommes et du pouvoir, ces monstres
obéissent aux lois de la nature, à savoir du contexte auto-
organisé. Comme les quarks s’apparentent (c’est le mot
original de Murray Gell-Mann) par couleur, bizarre forme
d’énergie inconnue, et pourtant très solide, ainsi, les déchets
érotisés s’apparentent souvent par d’étranges et exotiques
lois d’attraction élémentaire.
La black people est-elle donc la deuxième version universelle
de l’ontologie résiduelle des monstres : Welcome to the jungle,
c’est le titre de l’ouvrage le plus connu de Kobena Mercer,
de 1994, qui souhaite une nouvelle saison des « cultural
studies » et qui s’ouvre didactiquement avec la conférence
« Monsters metaphors » de 1986.
Une troisième version est l’animalité. Dans le miroir, mais en
raison de lois de symétrie jamais parfaites, l’animal devient
parfois un androïde (la première science-fiction que le cinéma
nous a offerte était peuplée de singes géants, hommes-
pipistrelles, hommes-gorilles, femmes-panthères, éponges
omnivores). Rappelons encore que l’un des hommages que
David Lynch a rendus au cinéma classique (parmi les autres,
à Freaks de Tod Browning) était l’histoire vraie de l’homme
éléphant. Si nous pouvons consentir une suggestion finale

19
concernant encore l’animalité androïde, nous dirons que
Freud avait choisi pour ses comptes-rendus de séances
particulièrement complexes avec des névrosés paradigma-
tiques les formules d’Homme aux rats et d’Homme aux loups !
Il est clair qu’il y a, dans la perception d’une extériorité au
système, à la matrice du pouvoir (c’est intentionnel d’éviter la
vulgarisation anglaise du mot), une relation de kinship (en
revanche, ici l’anglais est nécessaire) qui rassemble les objets
partiels, à savoir les sujets qui naissent dans la culture d’une
ontologie nouvelle : que ce soit les Mad people and Medusas de
Juliet Mitchell, ou l’arc-en-ciel tendu entre Vamps and tramps
par Camille Paglia, ou bien parfois une ville entière, une
jungle urbaine, flâneurs et passages inclus.
Pourtant, il faut prévenir le lecteur que dans ce domaine ce
sera Judith Butler, sur la ligne de la (controversée) critique
du droit de Catherine McKinnon, et parallèlement à la
critique de la politique de Wendy Brown, à pousser plus loin
les intuitions de Haraway en introduisant l’esquisse
ontologique la plus complète, appelée vie psychique du pouvoir.


V


« Nous ne pouvons que philosopher par fragments », nous
prévenait Adorno, exilé dans la Los Angeles des années ’40.
À savoir, par la peau, la voix, le phallus, la main (ici, c’est
aussi Heidegger dans la célèbre conférence sur la main, et
Ralph Waldo Emerson lu par Stanley Cavell, et plusieurs fois
repris dans ce livre), et à partir des lieux dispersés et
fragmentés qui sont au-delà des confins newtoniens du
corps, et que nous appelons peu correctement
« conscience ».
Depuis longtemps, la conscience était la garantie ultime de
cohérence d’un système qui plaçait dans le même lieu la loi
de la nature et les lois de l’homme, une sorte de dianoétique

20
réduite où le beau et le bon, la forme et la matière, l’eidos et
l’atè s’entrelaçaient entre eux comme par hasard, dessinant
un chaos originaire qui trop souvent prenait la consistance
politique d’un dieu parlant la voix des hommes et de ses
brigues pour le pouvoir sur les territoires et sur les peuples.
Bizarre est la manière dans laquelle l’inscription historique
du pouvoir en tant que catégorie sociologique s’est par elle-
même attribué une sorte de naturalité, fondée sur la
préexistence des institutions par rapport aux individus (tout
à démontrer, en fait) et, par conséquent, sur la légitimation
par les individus eux-mêmes !
Par contre, bien qu’inlassable dans les termes d’une
constante critique du pouvoir par les instruments de la
critique des idéologies (voire des théories, chez Pierre
Bourdieu, Wendy Brown, Fredric Jameson), notre critique se
livre d’abord aux enjeux méthodologiques, et donc à la
conception même d’une société et d’une politique avant les
sujets, et pourtant comprise et légitimée (ou bien refoulée)
par les sujets agissant la politique. C’est la discussion du
troisième chapitre, où la nature et la conscience, les « formes
de vie » et les structures, sont en jeu.

Au niveau méthodologique, le système social n’a pas de
confins et est plutôt flou. Il s’agit d’un système fuzzy, dirons-
nous en empruntant le terme au mathématicien russo-
iranien, Lofti Zadeh, le premier à avoir développé cette
chance d’investigation, dans les années 1960 (d’autre part,
aujourd’hui maladroitement dépassé par les moins exactes
théories de la complexité). Être à l’intérieur du système
signifie aussi pouvoir se placer à ses confins, fussent-ils flous.
En l’observant d’un point de vue supposé au centre du
système, et à la grande distance par rapport au sujet observé,
nous ne pourrons pas établir si l’observé est à l’intérieur ou
bien en dehors de l’ensemble considéré. Cette condition,
évidemment, correspond à l’être relevé comme placé à

21
l’extérieur du système par qui se place à son tour à la minime
distance de l’objet observé.
Abordons donc ici la question des frontières de la loi, à savoir
la question de la subjectivité mise à jour à partir de la
constitution juridique des droits et des capacités.
Il s’agit d’une approche qui pourrait se présenter en des
termes à la fois d’une perspective intégratrice et
émancipatoire, ce qui correspond à dire, dans notre
perspective, régressive ou libertaire.


VI


Très intéressante est la lecture de l’une parmi les philosophes
politiques les plus grands d’aujourd’hui, Martha C.
Nussbaum, là où elle redécouvre dans la méthode socratique
(voire plus en profondeur, chez les stoïciens) les garanties de
cohérence d’un système qu’elle souhaite « libéral », participé
et pluraliste.
C’est la présupposition d’un corps social, vaste et fécond,
que nous offre la pensée de Nussbaum, ainsi que de tous
ceux qui, tel le grand économiste indien Amartya Sen,
cherchent à mêler besoins et désirs dans une perspective
Aristotélico-Marxiste et, politiquement, libérale-féministe.
Cette approche émancipatoire est strictement liée à la
question de la subjectivité autant que cette constitution du
sujet est volontaire et, pour cela, libre.
Dans ce cadre interculturel, l’impératif éthique constitutif est
ce que voici : « Si seulement vous vouliez… vous pourriez »,
ce qui, par paradoxe, nous rappelle le « Français, encore un
petit effort » de Sade !
Comme il est clair, ce n’est pas le moment politique que ce
paradigme sous-tend Ŕ moralement, donc, digne d’éloge et
d’admiration, et pas du tout naïf Ŕ à être en jeu, mais toute

22
une conception philosophique et scientifique du monde, de
la nature, de la vie.
La critique à une telle conception de l’éthique du vivant se
déroule au niveau empirique de la méthodologie.
Nous pourrons, par exemple, préalablement assumer que
bien-sûr nous travaillerons et lutterons contre l’oppression et
la discrimination. Il s’agit du moment politique de
l’organisation, bien développé chez Gramsci.
En plus, nous pourrons parler à quiconque en le considérant
notre égal sous la loi et dans la morale. Définissons cette
approche du moment politique de la position, suivant la
catégorisation des constitutions. Ce sont les termes initiaux
du débat entre Lassalle et Marx à propos de la loi
fondamentale et de la division des pouvoirs dans les sociétés.
Encore, pourrions-nous, par nous-mêmes, engager l’État et les
institutions politiques et sociales à garantir les droits
fondamentaux et inviolables de tous et de chacun, accordant
davantage une priorité matérielle à la protection de
l’environnement et à la sauvegarde de la complexité de la vie.
Il s’agit d’un véritable moment révolutionnaire, quoique
limité dans ses fins. C’est le moment de la distribution des
biens, autrement dit des droits (ou, mieux encore, du droit
tout court).
Déclarons que, sur le plan « passif », nous allons tolérer toute
diversité, en sortant à coup sûr enrichis d’après le dialogue
constant entre positions différenciées qui nous semblaient
auparavant inconciliables. C’est ici que Nussbaum et Sen,
suivant Rawls, et dans le cadre d’un libéralisme politique
contractualisé au sein de la société comme ensemble et
système, portent leurs innovations en termes de capacitation
des sujets au-delà des droits et, surtout, au-delà de la
conception même du sujet. C’est justement en vertu de cette
égalité parmi les sujets (et parmi les catégories de subjectivité,
ce qui nous permet de considérer sujets des objets de
l’observation tels que les animaux, l’environnement, le climat
aussi) que l’émancipation devient une chance politique pour

23
tous. Mais le prix à payer est, et nous l’aborderons tout de
suite, l’indifférence éthique des positions culturelles et
scientifiques.
Ce qui nous rend humains, c’est la culture de l’humanité (dans
le titre de l’un des livres de Nussbaum), et pourtant le sujet ne
s’estime humain qu’en tant que partiel, à savoir en tant
qu’objet à soi-même. Toute généralisation serait alors viciée
par idéologie. Toute catégorisation nous fera apparaître la
figure d’un sujet paranoïde en abyme de la dialectique la plus
puissante de la postmodernité, celle du capitalisme et de la
schizophrénie. Toute simplification nous conduira dans le
domaine de la psychanalyse, où le rêve, l’acte manqué, le mot
d’esprit, l’inquiétante étrangeté de notre conduite
constitueront la dimension relationnelle du sujet.
Finalement, alors, comprenons ce merveilleux exemple tiré
de Nussbaum à propos de l’humanité cultivée, dans lequel,
justement comme Diogène à Platon, nous aussi rendrons à
notre interlocuteur la dignité de préférer cultiver des tomates
et cueillir des pommes de terre au lieu de nous soumettre à
révérer un tyran.


VII


Dans une conception politique et éthique liée au libéralisme
cosmopolite et progressiste, d’où viendrait une nouvelle
conception de la vie, de la nature, du monde ?
Comme pour la théorie des cordes, est-ce que la révolution
serait possible seulement dans les coordonnées déjà établies
avant de la concevoir ?
Les cordes, c’est bien connu, sont les particules élémentaires
qui engendrent la matière. Mais, dans le cadre conceptuel de
cette théorie, l’espace et le temps (même en onze ou dix-sept
dimensions) sont permanents, immuables et constants. Le
sujet du discours de la loi, pour Nussbaum, est pareil. Il

24
mène à bien le beau, et il repère le bon dans l’horrible (ce
n’est pas par hasard que Nussbaum relie éthique et
esthétique, souvent conduisant des investigations de grande
complexité, comme celle sur Mahler in Upheavals of thought de
2001, ou sur Ralph Ellison in Humanities de 2003).
Parfois, le sujet Ŕ qu’elle tire méritoirement du premier
Marx, des Luttes de classe en France, et de Lukács, de Conscience
de classe Ŕ assiste à la chute de cheval d’un souverain. Parfois,
il la détermine. Toujours une dialectique, une lutte de contre-
position et pour la position, ancien regard aussi de Gramsci
que des socialistes populistes (et, par paradoxe, de Konrad
Lorenz, qui sur cette présupposition de lutte-pour-la-
position bâtit une grande partie de son éthologie, ailleurs
plus complexe et nuancée). Vice d’idéologie, donc, déjà
dénoncé plusieurs fois, non sans raison, par Simone Weil, et
par l’École de Francfort, repris depuis les années ’70 par
Andrew Barry, Pierre Bourdieu, Stuart Hall, David Harvey,
John Halloway, Thomas Osborne, et aujourd’hui par Wendy
Brown et Fredric Jameson de la manière la plus complexe.
De toute évidence, par ailleurs, le néolibéralisme peut
s’imposer comme gouvernamentalité sans constituer l’idéologie
3dominante.
Et donc, en revenant à Nussbaum et aux libéraux Ŕ qui ont
pourtant une grande importance dans notre investigation sur
les émotions et l’intelligence (la subjectivité en tant que
liberté, dira-t-on), dans ce texte et ailleurs Ŕ les positions de
lutte, de revendication et d’émancipation qu’ils envisagent
sont immuables, comme prédéterminées.
Une fois de plus nous traitons une commutation. Dans le
libéralisme politique, en tant que théorie de justice aussi, il ne
s’agit que de les commuter entre elles, ces positions, en
assignant les places aux concurrents selon leur force au
moment donné. La prestation est complexe et éthiquement
imbriquée sur un noyau de principes souvent gauchement

3 BROWN, Les habits neufs de la politique mondiale [2007 : 67].

25
conciliables, tels que la liberté (même la jouissance, selon les
parallèles théories des émotions) et la tolérance. L’effort de
conciliation est digne d’éloge, mais on tombe souvent sur
l’utilitarisme qui demeurait, il y a quelque temps, la théorie
opposée.
Ce n’est pas notre intention de simplifier. Limitons-nous à la
constatation du fait que les femmes, alors, émergent en tant que
sujets de l’histoire et de la politique dans leur discours de
revendication et d’émancipation, à savoir en tant que
catégorie porteuse d’un intérêt vers leur émancipation.
La nature articule un bégaiement véhiculant un intérêt à la
protection, ainsi qu’un intérêt à la compréhension
scientifique de la diversité, parmi les autres.
La négociation, par rapport à la protection de
l’environnement ainsi qu’aux revendications de genre, en fin
de compte, soit se déroule à l’intérieur du système de
référence, donc en suivant les règles de fonctionnement et
en observant les équilibres de la structure, soit se compose à
l’extérieur du système, donc sans règle aucune. Et, ce qui est
bien plus frappant, sans aucune chance de définir les
systèmes, c’est ce que nous a appris la logique de
l’incomplétude de Gödel et de l’incertitude de De Finetti.
Un pas en avant par rapport à John Rawls, et bien sûr aux
utilitaristes, qui ne supposent guère, dans le contrat de
fondation, l’importance de la nature et des animaux, et qui
sous-estiment des phénomènes naturels et sociaux comme la
maladie ou la nationalité, et donc ne reconnaissent pas la
puissance historique de l’ananke (et, finalement, du « malaise
dans la culture »).
Et pourtant, décidément, c’est un pas en arrière par rapport
aux théories de la complexité à partir de la stupéfiante
hypothèse fondatrice de la liberté de choix exprimée par la
théorie des jeux.
Nous reporterons aux chapitres 2 et 3 de ce travail la critique
à la liberté que Judith Butler dégage dans la première partie
de sa Vie psychique du pouvoir, brillante synthèse hégélo-

26
freudienne de la formation enfantine des premières
structures du pouvoir interhumain, en correspondance à la
formation de la capacité linguistique de l’individu.


VIII


De surcroît, ce qui est moins structuré dans les capabilities
approach de Nussbaum, envers laquelle nous portons
d’ailleurs plusieurs manifestations de soutien pour ce qui
concerne l’abordage alternatif et émancipatoire de la théorie
libérale de la justice et des droits humains, c’est la théorie du
sujet.
Le sujet est toujours supposé unitaire, bien déterminé,
motivé, voire rationnel, par la même définition de sujet. Bref,
c’est le sujet de la politique, de la philosophie politique et,
bien sûr, du droit. En même temps ! Et donc, somme toute,
un sujet du savoir.
Nous comprenons ici la raison pour laquelle les meilleurs
philosophes (et les plus stimulants) après John Rawls, que
nous présentons dans ce livre, notamment Martha
Nussbaum et Stanley Cavell, ont choisi expressément le sujet
« émancipé » du jeune Marx (La question juive, La critique à
Hegel, Les Manuscrits de 1844). Il s’agit évidemment d’un sujet
prêt aux exigences de libération par émancipation, ainsi que
par opposition. L’introduction marxienne aux Grundrisse
aurait donné du sens davantage à la dialectique interne au
sujet, qui aurait à son tour ouvert la voie aux théoriciens de
l’aliénation et de la schizoanalyse.
Revenons à la souveraineté du sujet chez Nussbaum et
Cavell. Contradictoire et contredit, donc, secoué dans le
noyau de son identité individuelle et sociale, c’est qu’il peut
devenir sujet uniquement dans la condition d’un refus,
irrationnel vis-à-vis des irrationnels, et pour cela rationnel et
ratiocinant (rappelons-nous du Marx des Manuscrits de 1844),

27
pendant le cours d’un bouleversement symétrique de toute
dimension ontologique, phénoménologique et, évidemment,
herméneutique des références qu’il a et qu’il est pour l’autre
(Marx, La question juive).
Une fois de plus, la structure rigide de la psychose aide
l’observateur, en rendant linéaire ce qui est matriciel, et
anormaux ceux qui n’ont que des références faibles ou
marginales. Bien entendu, le vecteur de l’anormalité n’insiste
pas sur le plan de la rationalité (l’anormal est bien rationnel
et conséquent, voire cohérent), mais sur la corde de la
volonté, donc d’un certain savoir présupposé dans la matrice
de raison de l’individu. Non proprement le libre arbitre Ŕ qui
est toujours matière de foi ! Ŕ, mais quelque chose de très
proche d’une opération d’arbitrage et médiation entre
tendances inconciliables (c’est bien ça le clivage de la pensée
dont nous parle Nussbaum).
Suivant les ancêtres sophocléens, tous les grands tragiques
des comédies humaines shakespeariennes, dont on tire
Richard III en tant que paradigme pour conclure le quatrième
chapitre de notre travail, sont d’autant plus rationnels (ou
simplement ratiocinants) lorsque leur raison est mise à
l’épreuve par un pouvoir paternel(lement) tyrannique et
absurde. Concevoir l’homicide, le parricide, l’uxoricide,
l’infanticide, jusqu’au suicide, implique l’effort le plus haut
de la raison humaine, et la psychanalyse la meilleure
(notamment Lacan) s’arrête à la dénonciation d’un atè situé
« dans l’entre deux morts », avant qu’une seconde mort Ŕ qui
vient précisément de nulle part Ŕ déchaîne le supplice que le
temps et l’espace de la vie (dans le sens d’une vie seule) ne
peuvent pas assurer.
La nature humaine se révèle donc en tant que
« systématique », matricielle et intégrable, à savoir :
écologique. L’écologie de l’esprit, ouverte par Gregory
Bateson à partir de la découverte du double bind à Bali dans
les années ’30 du siècle dernier, nous donne les repères les

28
plus complets pour parvenir à la compréhension structurelle
des systèmes cybernétiques humains.


IX


Commutons enfin les langages (tous inappropriés et limités).
Empruntons à la science les suggestions dont elle nous fait
cadeau si souvent, et découvrons que le sujet est « discret ».
En appliquant la mécanique quantique à la psychanalyse,
Lacan pourra parler de sujet troué.
Intimement fou, ce sujet, ou “simplement” dispersé et
morcelé ? Dominé par le hasard et par la transmission
stochastique des informations, ou chaotique et donc,
tendanciellement, auto-organisé ?
Autrement dit : bête par rapport à la raison (qu’elle soit
insuffisante et partielle), ou spirituel par rapport à la matière
dont il est pourtant composé, et à laquelle il donne donc le
but, la cause et la direction du mouvement de la structure ?

Évidemment, entre esprit et cerveau, il n’y a ni contradiction
ni dialectique. Tout au plus, une reconnaissance que nous
définirons fonctionnelle. Brisée dans sa structure, jusqu’à la
supposition d’une morphologie bicamérale (Julian Jaynes, et
aujourd’hui Antonio Damasio et Richard Davidson, que
nous décrypterons dans cette investigation en sens
psychanalytique), la matière du cerveau emprunte à sa fonction
le plus-de-sens qu’elle requiert afin de se présenter en des
termes scientifiquement valables. Une biologie de la conscience
(d’après la pierre milliaire posée par Gerard Edelman, mais
aussi par la tradition de la philosophie fonctionnaliste
d’auparavant), voire une biologie des passions et une
intelligence des émotions (parmi les ouvrages les plus
charmants de Martha C. Nussbaum, le Upheavals of thought),

29
se disposent autour de la commutation finale : celle triadique
entre le réel, le symbolique et l’imaginaire.
La conquête scientifique lacanienne, reconnue pour son
caractère de fondation de plusieurs pensées critiques (lisez :
logiques et méthodologies), de Slavoij Žižek (For they know
not what to do) à Judith Butler (Antigone’s claim), à Fredric
Jameson (Marx’s purloined letter), à Nina Power (La femme
unidimensionnelle), est présentée tout au long des essais qui
articulent ce livre en tant que structures qui partagent,
divisent, équilibrent, et qui en définitive mesurent.


X


La mesure, elle, c’est l’objet Ŕ disons la matière Ŕ ultime de ce
livre. Celle qui mesure un homme, un animal, un cyborg, un
androïde, toute vie politique (où il s’agit, depuis longtemps,
de la φρόνησις d’Aristote, c’est-à-dire de la juste distance).
S’il est acceptable que, dans les termes lacaniens, un sujet
soit « un signifiant signifié par un signifiant pour un autre
signifiant », ce qui est ici en jeu sont ces « par » et « pour »,
mesures de la subjectivité à venir, témoignages et repères
d’une archéologie du futur, produits et déchets, données et
dégâts du dénouement d’un désir nommé utopie (encore
4Fredric Jameson, sur la science-fiction) . D’ailleurs, n’était-ce
pas Lacan qui supposait le temps universel du « futur
antérieur » ?
Et alors la perte de l’ontologie Ŕ que l’on a déjà mentionnée
plus haut Ŕ arrive jusqu’aux terminaisons d’un processus
inachevé, pendant lequel les noms du père se transforment
en des noms génériques tels qu’animal, bête (nommément le
Jacques Derrida de son Séminaire sur la bête et le souverain),
fantasme ou cyborg, et, plus simplement, en la parole hors

4 JAMESON, Archéologies du futur [2005, 2007].

30
langage du plus grand écrivain de science et de fiction, Philip
K. Dick, « androïde ». Traduisons par ce terme Ŕ également
plein d’ambiguïtés aussi bien que de chances heuristiques Ŕ
la diction que Michel Foucault utilisa dans l’un des plus
intéressants de ses Cours, en la référant aux monstres et aux
souverains, celle d’ « anormalité ».
Normale est la structure « ordonnée » Ŕ verticale, droite,
même dans le sens de « station debout » Ŕ qui fonctionne par
l’intermédiation herméneutique des normes, mais aussi qui
est reconnue par les individus comme ayant des normes
(c’est la dimension proprement sociologique de la notion de
normalité, voire reliée au conformisme et, structurellement, à
5la société de masse). Toutefois, à maintes reprises, l’histoire
nous a fourni différentes hypothèses de normalité, ou bien de
l’ordre normatif : une pour toutes, le Romantisme.
L’hellénisme dionysien et chthonien aussi, qui en est l’une
des racines culturelles et politiques, par le passage de la
Renaissance italienne et anglaise (Shakespeare, notamment,
6pour cette dernière).
C’est ici quelque chose qui relie, dans l’intuition
extraordinaire de Camille Paglia Ŕ comme l’avait déjà tenté
Pasolini dans ses esquisses d’une Oresteia africaine Ŕ,
Rousseau et Sade, le dionysien déguisé en apollinien, dirons-
nous l’ordre du chaos : à savoir, « le retour de la grande
7mère ».

5 Incidemment, nous constaterons que cette notion « sociologique » de
normalité a été souvent employée pour consolider l’hypothèse
herméneutique, prétendument abstraite et générale, bien que fondée sur
la force effective, de l’ordre juridique.
6 La science-fiction pourrait en être une sorte de nouvelle vague dans la
littérature et le cinéma. Plusieurs fois, la science-fiction s’articule autour
de sagas qui rappellent les formes tragiques de la narration et, en général,
du plot. THAON, Psycho-histoire de la science-fiction [1986].
7 « Return of the Great Mother. Rousseau versus Sade », dans PAGLIA, Sexual
Personae [1990 : 208]. À propos de la « grande mère » c’est bien
évidemment l’écho de Mélanie Klein : voir le chapitre « Some reflections

31
Voici encore quelque chose qui relie Lacan et Bataille sur le
8thème fondatif Ŕ « point d’impasse et d’aporie » Ŕ de la
jouissance féminine, et donc de la monstruosité des figures
archaïques et « goyesques », telles les « terrifiantes sœurs
criminelles », qui ne sont pas sans agiter au fond de la
conscience moderne les déesses « sauvages et sanglantes »
9d’une indépassable Orestie.
Ébauche phénoménologique plus qu’empirique. Scientifique
donc, au sens propre du terme, et pour cela même
inachevée. Passage sûr parmi les cheminements de la
science-fiction, et pour cela orienté vers un imaginaire de la
nature et de l’humanité pas encore et non plus dominé par le
symbolique normatif à travers les noms du père et du sujet.
Et donc, une démarche qui, comme les anciennes galeries de
la pyramide majeure (nommée erronément de Ku-fu en
hommage au nom d’un père qui ne l’a même pas bâtie)
pointe aux étoiles du souverain céleste Horus, lui-même
déguisé en vautour, alors que le chemin lui est forclos par les
pierres calcanéennes du manteau de protection.


on The Oresteia », dans KLEIN, Envy and gratitude and other works 1946-1963
[1988].
8 SICHÈRE, Le moment lacanien [2004 : 223].
9 Les adjectifs sont tirés de SICHÈRE, Le moment lacanien [2004 : 223].

32
SUR SADE
Bête et esprit dans la réglementation