Morts et résurrection de la Philosophie
MORTS ET RÉSURRECTION DE LA PHILOSOPHIE
PRINCIPALES
PUBLICATIONS
DE PIERRE FOUGEYROLLAS
Le marxisme en question, Seuil, Paris, 1959 La philosophie en question, Denoël, Paris, 1960 L'action sur l 'homme: cinéma et télévision, en collaboration avec G.CohenSéat, Denoël, 1961 La conscience politique dans la France contemporaine, Denoël, 1963 Contradiction et totalité. Surgissement et déploiement de la dialectique, Ed de Minuit, Paris, 1964 Modernisation des hommes. L'exemple du Sénégal. Flammarion Paris, 1967 La télévision et l'éducation sociale des femmes, UNESCO, Paris, 1967 L'art africain et la société sénégalaise, en collaboration avec L- V Thomas, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Dakar, 1967 Pour une France fédérale. Vers l'unité européenne par la révolution Régionale. Denoël, 1968 La révolution freudienne, Denoël, 1970 Où va le Sénégal? Analyse spectrale d'une nation africaine, Anthropos, Paris, 1970 Marx, Freud et la révolution totale, Anthropos, 1972 Le jeu de Kostas Axelos, en collaboration avec H. Lefebvre, Fata Morgana, Montpellier, 1973 La révolution prolétarienne et les impasses petites-bourgeoises, Anthropos, 1976 Contre Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Savelli, Rome-Paris, 1976, Nouvelle édition augmentée, L'obscurantisme contemporain. Lacan, Lévi-Strauss, Althusser, Spag-Papyrus, Paris, 1982 Sciences sociales et marxisme, Payot, Paris, 1979. Nouvelle édition, L'Harmattan, Paris, 1990 Les processus sociaux contemporains, Payot, 1980 Un destin planétaire, roman, Spag-Papyrus, 1982 Les métamorphoses de la crise. Racismes et révolution au XX" siècle. HachetteLittérature, Paris, 1985 Marx, PUF, Que sais-je? Paris, 1985. Deuxième édition revue et corrigée, 1992 La Nation. Essor et déclin des sociétés modernes, Fayard, Paris, 1987 L'attraction du futur. Essai sur la signification du présent, MéridiensKlincksieck, Paris, 1991 La conquis ta dei diritti dell 'uomo nell 'eta dei lumi, in La communicazione nella storia, SEAT-Divizione Stet, Roma 1993 Vers la nouvelle pensée. Essai postphilosophique, L'Harmattan, 1994 Métamorphoses de la philosophie. Platon, Descartes, Kant, Nietzsche, L' Harmattan 2000 Un philosophe dans la Résistance, en collaboration avec François George, Editions Odile Jacob, Paris, 2001
Pierre FOUGEYROLLAS
MORTS ET RÉSURRECTION DE LA PHILOSOPHIE
Libres propos sur quelques problèmes du millénaire nouveau
L'Harmattan
cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharlllattan.com d iffusi on. harlllattan@wanadoo.n. harmattan I @wanadoo.tî.
ISBN: 978-2-296-07510-8 EAN : 9782296075108
A Claudie inspiratrice
PROLOGUE
Ce livre n'est pas une œuvre de spécialiste adressée à d'autres spécialistes. C'est une suite de libres propos relatifs à notre nouveau millénaire, du moins à quelques problèmes qu'il nous paraît poser. Mon but est d'instaurer avec des lecteurs de bonne volonté un dialogue pour tenter de répondre à des questions comme celles-ci: vivons-nous la fin des Temps modernes et le début d'une ère fondamentalement nouvelle? Quelle est aujourd'hui la signification et la portée des croyances et des rites religieux, des activités de la création, singulièrement artistique, enfin des pratiques scientifiques et techniques et des représentations qui les accompagnent? Et, que pouvons-nous en attendre pour l'avenir? Après avoir entrepris de répondre à de telles interrogations, de Platon jusqu'à Kant et à ses successeurs, la philosophie n' a-t-elle pas perdu de sa fécondité ou tout simplement de sa pertinence en ce qui concerne spécialement le surgissement de problèmes inattendus ou radicalement neufs? Ne faudrait-il pas, si cette perte était véritablement confirmée, en appeler à une nouvelle pensée, à une manière de métamorphose de l'esprit? Une fois définis les contours et les caractéristiques de la nouvelle pensée en question, ne faudrait-il pas en vérifier l'efficacité intellectuelle et la fécondité spirituelle en déchiffrant les traits probablement nouveaux du devenir social et culturel de l'espèce humaine et en cherchant à entrevoir le cours futur d'une histoire universelle dont rien ne permet de prétendre qu'elle est achevée ou sur le point de s'achever? Les pages qui suivent, portent le témoignage d'une volonté d'initier un dialogue ou plutôt des dialogues dans un vaste champ où l'incontestable complexité des processus ne devrait pas nous conduire à renoncer à leur saisie intuitive ou discursive, même si ce n'était qu'à la faveur d 'hypothèses, en vue de leur dévoilement.
I. LA PENSEE RELIGIEUSE
1. Les ancêtres et le cosmos
Les recherches de l'archéologie préhistorique ont depuis longtemps établi que les activités et les représentations des êtres humains les plus anciens ne se réduisaient pas aux seules activités généralement observables chez les autres mammifères. La découverte de sépultures pour ainsi dire organisées ou orientées, celle de peintures et de gravures pariétales dans diverses grottes, enfin celle de mégalithes et d'alignement de mégalithes ont amené les préhistoriens à reconnaître la présence de faits religieux parmi les populations de l'ère paléolithique. Comme l'a montré Durkheim dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), la religion est originairement fondée sur la distinction entre le sacré et le profane. Ainsi, la pêche et la chasse exigent au minimum des savoirs et des savoir- faire relevant de l'expérience et de l'intelligence humaine; à cet égard, il s'agit d'activités profanes. Mais, dès lors que le chasseur ou le pêcheur s'adresse, de diverses manières, à des forces invisibles pour qu'elles favorisent, voire qu'elles rendent possible la réussite de son entreprise, nous touchons au domaine du sacré qui ne saurait se réduire à l'intelligence et à l'expérience ordinaires. Il est d'ailleurs permis de penser que le sacré enveloppe et pénètre à la fois ce qui nous apparaît tardivement et rétrospectivement comme profane. On doit donc admettre que l'être humain a été un être religieux dès son émergence comme espèce. Son existence a été, dès les origines, nimbée de religion et n'oublions pas qu'elle le reste encore pour l'immense majorité de nos contemporains. Sous la diversité des religions dans les différentes parties de la Terre et sous la pluralité de nouvelles religions nées au cours de l'histoire, existe-t-il un sacré commun, un commun dénominateur sacral qui atteste l'unité des phénomènes religieux? Sur la foi des informations dont il disposait, Durkheim a cru le trouver dans le totémisme, croyance fondatrice d'une collectivité à partir de son
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ancêtre le plus souvent anthropo-zoomorphe. Mais, au cours du xxe siècle, il est apparu que le totémisme n'avait pas été aussi universellement répandu que l'on avait pu naguère le croire. Aussi le problème d'un commun dénominateur des religions, à supposer qu'il existe, demeure- il-ouvert. Nous ne prétendons pas le résoudre. Toutefois, nous croyons raisonnable de proposer une hypothèse selon laquelle on trouverait, en pleine vitalité dans les religions les plus anciennes et sous forme de vestiges plus ou moins importants dans les autres, deux éléments irréductibles et fondateurs: le culte des ancêtres et l'appartenance au cosmos. Les sépultures orientées montrent clairement que les morts faisaient, dès les temps préhistoriques, l'objet de croyances et de soins particuliers. On a dit de l'être humain qu'il était le seul des êtres vivants à savoir qu'il mourra; l'être-pour-la-mort de Heidegger. Ne faut-il pas compléter cette vision en disant que sachant sa mort inévitable l'être humain la refuse? Les morts ne sont pas morts, ils ne seront jamais morts. Ils continuent et continueront à vivre, bien que d'une vie différente, parmi les vivants et en eux. Il faut donc obtenir par des prières et des sacrifices leur influence favorable et se préserver de leurs actions éventuellement malveillantes à l'égard des vivants. Que l'on pense aux cimetières européens cernés de murs et dont on ne manque pas de fermer les portes au crépuscule. Il s'agit, à l'origine, moins de protéger les pierres tombales et les sépultures contre d'éventuelles déprédations nocturnes que de prémunir les vivants contre de monstrueuses incursions des défunts chez eux durant le temps du sommeil. La forme positive du culte des morts, c'est le culte des ancêtres. Ce que les témoignages préhistoriques nous montrent, c'est l'existence générale d'un tel culte dont nous pouvons observer la continuité à travers I'histoire. Manifeste pour les anciens Egyptiens chez lesquels la vie après la mort a suscité les plus beaux monuments et les cérémonies les plus importantes, le culte des ancêtres a été présent dans les cités grecques et à Rome au-dessous de formes religieuses plus récentes et plus complexes. Après avoir célébré le culte des Olympiens, le citoyen romain ne manque pas de se recueillir à la maison devant l'autel familial des lares et des pénates. Dans le Japon d'aujourd'hui, les cérémonies visibles du shintô, religion nationale, et celles du bouddhisme, religion de toute l'Asie orientale, 10
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ne doivent pas faire oublier les rites domestiques se déroulant devant l'autel des ancêtres. Par ailleurs, conformément à la liturgie de l'Eglise catholique, comment ne pas voir dans la Fête de la Toussaint une célébration des ancêtres spirituels suivie le lendemain par le jour des morts qui renvoie chaque famille à ses ancêtres propres? Enfin, les religions traditionnelles qui existent encore en Afrique en dépit des progrès continus du christianisme et surtout de l'islam, sont marquées par le culte des ancêtres plus que par toute autre croyance ou pratique. Et qui pourrait ne pas voir dans la persistance du retournement des morts à Madagascar, malgré les anciens efforts d'éradication des missionnaires protestants et catholiques, la pérennité d'un culte des ancêtres originaire probablement d'Indonésie et particulièrement vivace ? Bref, il n'y a aucune peine à établir l'universalité et la continuité du culte des ancêtres sous des formes variées du paléolithique jusqu'à nous. Rejet de la mort comme fin définitive, le culte des ancêtres a pour effet d'assurer la continuité du corps social à travers la succession des générations. L'individu comme tel meurt, mais la collectivité, elle, est immortelle. Longtemps avant que des religions enseignent que l'âme individuelle survit ou peut survivre à la décomposition du corps, les êtres humains en se retournant vers leur passé, c'est-à-dire les ancêtres, ont éprouvé le sentiment que ces ancêtres continuaient à vivre en eux, comme ils continueraient eux-mêmes à vivre à travers leur postérité. Il ne faut pas interpréter le culte des morts comme un refus de l'avenir au nom de la conservation intégrale du passé. Car, ce culte produit la garantie de la continuité de la vie collective. En lui et par lui s'affirme l'identité de ce qui dépasse chaque individu et le fait exister, à savoir le devenir générationnel. C'est au nom de ceux de ces morts qui sont reconnus comme ancêtres, que le groupe, loin de rester figé et immobile, se renouvelle et accomplit son devenir. Sans la conscience de son passé, un peuple n'aurait pas d'avenir. C'est pourquoi l'existence immémoriale et universelle du culte des ancêtres rend aberrante et monstrueuse la distinction de Vierkandt entre des peuples ayant une histoire et des peuples réputés sans histoire. Il s'agit d'un paralogisme assimilant faussement l'absence d'histoire écrite à l'absence d'histoire tout court. Dans un tel domaine, l'écriture n'est qu'un moyen d'expression et de communication. Et la tradition orale ne manque ni de puissance ni d'une certaine fidélité. Il
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Non seulement les ancêtres sont sacrés et le culte qui leur est rendu est vital pour le groupe humain concerné, mais encore ils sont à l'origine de ce que l'on pourrait appeler les processus de divinisation. De fait, tous les morts ne sont pas retenus par la tradition comme ancêtres; il y a donc dans la mémoire collective un choix qui s'opère entre les ancêtres et les morts ordinaires. Ces derniers peuvent faire l'objet de dévotions privées, mais ils ne sont pas considérés comme des personnalités fondatrices de l'existence et du devenir de la collectivité. Les ancêtres font l'objet de dévotions collectives qui rythment la vie sociale. Enfin, parmi ces ancêtres, certains avec le temps sont érigés en personnalités privilégiées auxquelles le groupe humain doit sa naissance ou sa survie au terme d'épreuves dangereuses. Bref, ce sont des dieux. Le divin, c'est le sacré personnalisé. On notera que les dieux et les déesses ne sont pas éternels. Ils ont eu un commencement, voire une existence humaine. Puis à travers une métamorphose ils sont devenus immortels. Ils ont eu un début, mais ils n'ont pas, ils n'auront pas de fin. Dii immortales, disaient les anciens Romains qui savaient distinguer entre l'immortalité et l'éternité. Les dieux des religions de l'Inde, de l'Egypte, de la Grèce et de la Rome antique sont des ancêtres que les générations successives ont choisis parmi d'autres en leur conférant la condition immortelle. Quant à la participation au cosmos, elle nous semble constituer un élément aussi important des religions les plus anciennes que le culte des ancêtres bien que ce dernier ait été davantage pris en considération, étudié et par conséquent valorisé. Cette participation signifie que les êtres humains sont des vivants parmi d'autres vivants dont ils sont parents, et que tous font partie d'un Grand Vivant que nous désignons, pour des raisons de commodité, par le terme de cosmos. Aucune des activités soi-disant profanes dont les humains ont besoin pour vivre comme la pêche, la chasse, puis l'élevage et l'agriculture, ne pourrait atteindre ses fins sans des rites et des croyances faisant appel à ce qu'il y a de commun vitalement parlant entre le pêcheur et les poissons, entre le chasseur et son gibier et aussi entre l'éleveur et la fécondité de son troupeau, enfin entre le cultivateur et la fécondité de la terre et des semences. Les rites de fécondité présents dans toutes les religions traditionnelles sont des pratiques d'intégration au cosmos. Si, depuis la nuit des temps, ce sont les femmes qui sèment et qui récoltent le riz, par 12
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exemple chez les Diola de Casamance, c'est en vertu d'une relation cosmique entre les femmes et la fécondité. Et, il est permis de penser que les peintures et les gravures d'animaux découvertes dans les grottes de Lascaux, d'Altamira et du Tassili faisaient partie de rituels précédant la chasse de ces espèces. L'implantation des temples shintô dans des paysages japonais généralement magnifiques ne répond pas seulement et en tout cas pas essentiellement à des exigences esthétiques; elle provient avant tout du sens cosmique qui caractérise cette religion. Les pratiquants des religions traditionnelles éprouvaient ou éprouvent encore intensément leurs liens organiques avec les animaux, les végétaux, les collines, les cours d'eau, les lacs, les mers et le Grand Tout dont le devenir n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin; première intuition de l'éternité. Il est malaisé de nos jours en Occident d'imaginer ce sentiment cosmique qui s'est tellement estompé avec le christianisme proclamant sa victoire au cri de « le Grand Pan est mort» et plus encore avec la modernité plus ou moins dominatrice et destructrice de l'environnement. Pour le retrouver au moins partiellement on peut évoquer entre autres la vision stoïcienne du monde, certaines prières de François d'Assise et certains textes de la mystique soufiste. Et, peut-être peut-on reconnaître qu'immanente à la pensée de quelques écologistes existe une nostalgie du sentiment cosmique. En tout état de cause, la christianisation et l'islamisation des peuples africains n'ont pas complètement détruit chez eux ce sentiment, mais ils ont presque partout aboli les rites qui le sous-tendaient et lui donnaient sa vigueur. En vivant pleinement et activement son appartenance au cosmos l'individu ou mieux la collectivité cherche à surmonter les difficultés et les obstacles de l'existence humaine. Membres du Grand Tout, nous ne pouvons pas réussir nos entreprises par nos seuls moyens. Il nous faut gagner l'aide des forces invisibles ou les empêcher de nous nuire. Les croyances et les rites cosmiques nous font prendre conscience de leur proximité. Nous leur appartenons, mais elles nous appartiennent. Nous devons contracter avec elles une alliance. Les religions traditionnelles africaines étaient caractérisées notamment par des rituels consistant en danses avec des masques. Le danseur masqué n'est plus l'individu qu'il était dans la vie quotidienne. Sa figure étant dissimulée aux yeux des autres, il est, pour le temps du rite, devenu l'ancêtre ou l'esprit qu'il incarne. Par lui se réalise 13
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l'alliance du groupe avec les forces cosmiques qui sont telluriques quand elles émanent de la terre, et ouraniennes quand elles proviennent du ciel. Peut-être ce type d'alliance a-t-il été vécu et pratiqué dans toutes les sociétés agro-pastorales. L'Afrique ne serait alors que le continent où presque jusqu'à nos jours il s'est conservé beaucoup mieux qu'ailleurs. Quoi qu'il en soit, c'est en Asie qu'est apparu un projet de civilisation complètement différent fondé non sur l'alliance avec le cosmos mais au contraire sur sa néantisation ; le nirvana se définissant par la disparition de toute souffrance dans l'abolition de toute singularité individuelle. Et, c'est dans la Grèce antique que s'est ébauché le projet de domination de la nature par les êtres humains que reprendra et développera à l'extrême l'ère moderne. Nous sommes maintenant en présence de trois projets de civilisation irréductibles entre eux: le projet de l'alliance avec le cosmos, le projet de lui échapper, on pourrait dire de s'en évader, enfin le projet de le maîtriser, de le dominer. En outre, ces projets sont nés dans des lieux différents, à des époques différentes. L'alliance caractérise les religions les plus anciennes dont chacune est le propre d'une ethnie, la néantisation est inséparable de la transformation de I'hindouisme en bouddhisme, religion à vocation universelle, enfin le thème de la domination s'esquisse dans le contexte de l'Egypte et de la Grèce anciennes que remodèlera le christianisme. L'apport de l'alliance a été d'affirmer l'unité de la vie sous la multiplicité des espèces vivantes. Chaque ethnie l'a fait dans le cadre de sa propre religion. Ce qui ne saurait nous empêcher de reconnaître, sous la pluralité de ces religions, de leurs croyances et de leurs rites, l'unité du sens cosmique qui les anime. De plus, il faut constater que si ces religions ne sont plus guère pratiquées et sont même en voie d'extinction, leur héritage spirituel se maintient clairement ici, obscurément là. C'est donc notre devoir de nous interroger sur la place qu'il pourrait occuper dans la nouvelle pensée. Le culte des ancêtres et les rites d'appartenance au cosmos, tout en étant des éléments distincts et non réductibles l'un à l'autre des religions qui ont été ou qui sont encore, à la fois, traditionnelles et ethniques, fonctionnent ensemble. Ainsi dans les cérémonies propitiatoires on demande aux forces cosmiques de déclencher les pluies nécessaires aux cultures nourricières et on supplie aussi les ancêtres d'intercéder auprès de ces forces. Les ancêtres et le cosmos sont des 14
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réalités distinctes mais unies. Du moins, ce sont les croyances et les pratiques des très anciennes religions qui les lient et les rendent inséparables. Le culte des ancêtres structure le temps vécu par les individus en tant qu'ils appartiennent à une collectivité tandis que les dévotions cosmiques organisent l'espace des individus d'une société par rapport à l'espace du Grand Tout. Par eux et à travers leurs interactions, la religion apparaît comme la matrice de l'être humain comme être social. A la suite de Comte, Durkheim avait bien saisi cette fonction de la religion traditionnelle. Mais il avait surestimé l'aspect temporel à la faveur de l'exemple du totémisme et, par conséquent, sous-estimé le côté spatial de l'intégration à un Grand Tout qui n'est pas seulement l'Humanité des positivistes. Le mérite de Durkheim, c'est d'avoir compris qu'à l'origine du fait religieux, il y avait la sacralisation de la société par elle-même. Pour surmonter la peur de la mort, les êtres humains se sont adorés eux-mêmes, sans en avoir conscience, bien entendu. Auparavant des anthropologues avaient tenté d'expliquer la religion par la sacralisation, voire la divinisation de forces naturelles, et d'autres par la découverte de la vie intérieure, vie invisible s'il en est. On mesurera l'insuffisance de ces spéculations. A partir de Durkheim nous pouvons maintenant voir comment la structuration de la temporalité humaine provient du culte des ancêtres qui en est la première manifestation, et comment l'organisation de notre spatialité procède de l'intégration au cosmos qui en est le fondement premier. Et, à partir de la spatio-temporalité ainsi induite, on peut comprendre qu'une sacralisation du Soleil, de la Lune, des montagnes, des fleuves ou des arbres se soit effectivement produite, de même, la sacralisation de la vie mentale, et de ce que l'on appellera le souffle ou plutôt l'âme. Nous ne prétendons pas qu'il ait existé aux origines de l'humanité une religion universelle. Nous croyons, au contraire, que les religions les plus anciennes étaient ethniques. Autrement dit, chaque peuple avait la sienne qui fondait son existence dans la continuité des générations et dans sa relation aux autres êtres vivants et au cosmos. Cependant, l'universalité de l'humain sous-jacente à la pluralité des sociétés et, par voie de conséquence, à la diversité des cultures a fait que des collectivités préhistoriques, séparées géographiquement les unes des autres et s'ignorant entre elles, ont eu recours au culte des 15
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ancêtres et aux dévotions cosmiques pour répondre au défi de la mort. Par la suite, certaines collectivités ont pu acquérir les deux éléments en question sous l'influence d'une collectivité voisine par le moyen d'échanges pacifiques ou plus souvent par la guerre. Par là l'unité fondamentale de l'espèce a façonné durant la préhistoire et durant les ères historiques quelque chose de persistant dans les mentalités et les mœurs malgré les novations engendrées par d'autres formes de la vie sociale et de la vie spirituelle. Le fameux «désenchantement du monde par la science» (Entzauberung der Welt durch die Wissenschaft) dont parlait Max Weber, s'est effectivement soldé par une certaine indifférence de l'individu moderne à l'égard de ses aïeux et par la perte presque totale du sens cosmique, du sentiment d'appartenance à une Totalité vivante. C'est d'ailleurs dans la mesure où actuellement la modernité est remise en question de l'intérieur et de l'extérieur que ressurgissent les thèmes en question sous la forme d'exigences nouvelles. D'une part, on peut constater que les éléments constitutifs des religions traditionnelles persistent en nous, même si c'est parfois comme composants de ce qu'il faut bien appeler sorcellerie, magie, voyance ou même astrologie. D'autre part, ces éléments se sont affaiblis au cours des âges et ne sont plus reconnus comme strates essentielles d'une personnalité culturelle en proie à l'extrême modernité. Il y a donc là une contradiction non dans le discours, mais plutôt dans la réalité et dans son vécu. A tout prendre, s'il fallait distinguer entre le culte des ancêtres et les dévotions cosmiques, nous serions tenté de dire, en termes kantiens, que le premier est constituant et que les secondes sont régulatrices. En effet, sans le rapport aux ancêtres, je ne suis même pas un électron libre, je ne suis qu'un individu ou plutôt qu'une chose « sans qualités» donc, sans être. Par ailleurs, sans relation aux vivants des autres espèces, je ne suis qu'une ombre, ce qui n'est pas grand chose, mais tout de même un peu plus que rien. Le culte des ancêtres me fait exister dans la succession des individus d'une même collectivité. La participation à l'ordre et à la vie cosmiques articule mon existence à celle des autres vivants et à celle du Grand Tout. C'est ce que Rousseau, Goethe et la poésie romantique prétendaient retrouver sous le signe du panthéisme se situant radicalement à l'opposé de la vision de Spinoza dont Hegel a pertinemment déclaré qu'elle était un « acosmisme ». 16
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La relation à mes ancêtres me confère une existence sociale, don d'immortalité; la relation au cosmos m'intègre à un existant infini dans le temps et dans l'espace, en somme à l'éternité.
2. Les dieux et les héros
La naissance de l'Etat, sous forme de cité, de royaume ou d'empire, a engendré un bouleversement considérable dans la vie des sociétés et des individus. Elle n'a pas eu lieu partout ou, en tout cas, pas partout en même temps. Ce bouleversement s'est accompagné d'une métamorphose dans le champ religieux. Les sociétés préhistoriques constituaient des communautés qui ne comportaient pas de classes, au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Elles connaissaient seulement la distinction entre les sexes et la distinction entre les âges. Dans la cité grecque, dans le royaume égyptien ou dans l'empire perse, outre ces deux anciennes divisions, on peut observer l'existence de nobles et de roturiers, d'hommes libres et d'esclaves, enfin de groupements séparés de prêtres, de guerriers, d'artisans, de commerçants, de paysans et d'autres encore. C'est pourquoi au-dessus des cultes et des croyances ethniques se sont développées des formes religieuses nouvelles. La naissance des Etats a laissé des traces dans toutes les traditions. C'est la nostalgie de l'âge d'or au cours duquel les humains étaient réputés vivre sans contrainte. Pour les Romains, l'âge d'or se confondait avec le règne de Saturne. Malheureusement, ce dieu suprême avait pris la mauvaise habitude de dévorer ses enfants. Aussi, son fils Jupiter mit-il un terme à ces crimes en le tuant. Tout alors rentre ou plutôt entre dans un ordre qui n'est plus l'ancienne liberté, mais l'âge d'airain où les actions des individus sont soumises au contrôle de l'Etat. La nostalgie de l'âge d'or demeure au point d'inspirer annuellement les saturnales, fêtes durant lesquelles les esclaves jouent les maîtres, et les maîtres les esclaves. Les cérémonies adressées aux ancêtres et aux forces cosmiques ne disparaissent pas pour autant. Mais au-dessus d'elles s'instaure le culte de la puissance tutélaire. Ce n'est plus la sacralisation de la société par elle-même. C'est plutôt la divinisation de la force personnalisée qui domine ou, si l'on préfère, qui gouverne la collectivité. Jupiter est, à la fois, le maître de l'ordre social et le maître de l'ordre cosmique. Il unifie en sa personne divine les deux éléments de la 17
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religion antérieure. Cette dernière est progressivement confinée dans la sphère du privé alors que le culte de Jupiter et des divinités apparentées domine la sphère du public. Chaque clan ou chaque grande famille honore, à l'intérieur de la maison, ses ancêtres, tandis que le royaume ou la cité adore dans les temples qui leur sont publiquement consacrés, ses fondateurs et celles et ceux qui ont marqué son destin. Zeus est le maître de l'Univers, mais il est en outre le protecteur de la ville d'Olympie et d'autres cités vouées à son culte. Athéna, fille de Zeus, est la déesse par excellence de la cité d'Athènes où le plus beau des temples, le Parthénon, lui est dédié. La religion romaine de l'époque classique reposait, comme l'a montré Georges Dumézil, sur une divine triade: Jupiter que l'on finira par considérer comme le correspondant de Zeus, puissance suprême, Mars, le maître de la guerre, et Quirinus, le dieu des activités pacifiques, productives et créatrices qui, pour certains, n'était autre que Romulus, le fondateur de la cité des sept collines. Cette triade exprime-t-elle les trois fonctions qui sont celles des prêtres, des guerriers et des artisans-laboureurs? Peut-être. Toutefois, il est difficile de suivre Dumézil quand il affirme que cette division tripartite est spécifique des peuples parlant des langues indo-européennes. Nous trouvons en effet dans les sociétés traditionnelles africaines cette même hiérarchie entre la fonction sacerdotale, la fonction militaire et la fonction laborieuse et nourricière. A tout prendre, ne pourrait-on pas se demander si, la tripartition étant un phénomène universel ou devenu tel à un moment donné du développement social, le culte de la triade divine que l'on sait, n'aurait pas marqué certains peuples plutôt que d'autres? Quant au rapport au système linguistique, il nous paraît plus que douteux. Ce qui en revanche peut être retenu comme certain dans le passage des religions purement traditionnelles aux religions de l'antiquité grecque et romaine, c'est ce que l'on pourrait appeler le caractère politique de ces dernières. Les individus n'adorent plus seulement la collectivité dont ils font partie. Ils adorent les institutions qui encadrent cette collectivité. Ainsi, Rome elle-même devient une déesse qui est célébrée indépendamment du culte de la triade précédemment évoquée. Et, bien que ce personnage soit féminin, les religions de la cité ou du royaume sont beaucoup plus masculines que celles qui les ont précédées. N'oublions pas que l'espace des femmes 18
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est devenu l'espace domestique et que, par conséquent, les cérémonies qui sont célébrées dans les lieux publics sont essentiellement fréquentées par des hommes. Les vestales entretiennent le feu sacré de la patrie romaine, mais précisément elles sont confinées dans leur temple et l'on sait quel supplice horrible attend celle qui aurait eu un commerce avec un homme et qui aurait été dénoncée ou surprise. Le mot patrie est bien lui aussi féminin, mais il renvoie aux pères et non aux mères. Sans revenir au mythe du matriarcat originel, ne peut-on pas remarquer que l'âge d'or était sans doute moins oppressif pour les femmes que l'âge d'airain qui lui a succédé? Pour plusieurs raisons majeures, c'est l'Egypte pharaonique qui devrait le mieux nous éclairer sur les anciennes métamorphoses des croyances et des pratiques religieuses. Notons d'abord que la religion égyptienne était étroitement apparentée aux autres religions africaines ou disons après Cheikh Anta Diop qu'elle était pleinement africaine. N'a-t-elle pas comporté un culte des morts si intense que la rive gauche du Nil lui était entièrement consacrée tandis que la rive droite demeurait le lieu des vivants et de leurs activités? N'a-t-elle pas également englobé des représentations et des pratiques cosmiques parmi lesquelles le soleil et la lune ont occupé les premières places, sans oublier le rôle joué par le fleuve nourricier? Comme les masques de l'Afrique subtropicale, les statues égyptiennes sont fréquemment dotées d'un corps humain et d'une tête animale (de lion, de faucon ou de chien). Elles témoignent d'une conscience de l'unité de la vie sous ses diverses manifestations. Remarquons ensuite que la religion de l'ancienne Egypte a évolué de la sacralisation des ancêtres et des forces vitales à la divinisation du corps social tout entier. Osiris, le dieu qui commande l'accès au monde des morts, est assassiné par un frère jaloux qui disperse les morceaux de son corps à travers le pays. Isis, sa sœur-épouse les retrouve, les recompose et provoque la résurrection d'Osiris. N'est-ce pas ainsi le pays des pharaons qui se trouve symboliquement réunifié et religieusement célébré? Horus, fils d'Osiris et d'Isis, les venge et devient une divinité solaire en attendant qu'Amon-Rê encore plus solaire devienne le dieu suprême. Plus tard, les Grecs et les Romains assimileront Amon respectivement à Zeus et à Jupiter. Dans le temple de Ramsès II à Abou Simbel, on peut voir les statues d'Amon et du pharaon côte à côte et de même taille. Elles sont installées au fond du temple de telle manière que le rayon du soleil 19
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vienne les éclairer à midi. La divinisation de Ramsès nous est ainsi superbement confirmée. Nous sommes alors dans le cadre d'une religion politique, ce qui ne veut pas dire que les aspects relatifs au culte des morts et au culte cosmique aient disparu. Ils sont en fait intégrés à un ensemble spirituel plus complexe. Par ses origines la religion égyptienne a plongé ses racines dans l'Afrique-mère. Par son évolution vers le politique, elle a inspiré le culte de la cité dans la Grèce-fille, et la divinisation du pharaon se retrouvera largement dans la déification des Césars. Même Louis XIV, en dépit du christianisme de la France de son temps, devra quelque chose à Ramsès Il. Cette religion annonce ce que nous appellerons les religions du salut. Selon son enseignement, quand l'individu trépasse, c'est-à-dire quand il va du monde des vivants au monde des morts, il doit réussir grâce à Isis ce passage dans ce dernier et l'on momifie son cadavre pour qu'il dispose ainsi d'un support assurant sa nouvelle vie, son existence immortelle. N'oublions pas enfin l'épisode historique d'Akhenaton, fondateur de ce qui nous apparaît rétrospectivement comme un culte intégralement solaire et comme un paléomonothéisme. A la suite de D. Merejkovski, des spécialistes ont supposé que les Hébreux qui avaient fui l'Egypte sous la conduite de Moïse, n'étaient autres que les disciples d' Akhénaton, persécutés par les prêtres égyptiens en raison de leur culte nouveau et singulier. Dans cette hypothèse, le monothéisme juif aurait eu pour origine plus ou moins lointaine une dissidence de la religion pharaonique. Nous ne sous-estimons ni l'importance ni l'influence des religions de la Mésopotamie, de l'Inde et d'autres régions du monde. Notre attention s'est surtout portée sur la religion égyptienne en raison de sa place dans l'espace géographique et dans le temps historique où ont été mis au contact et aux prises le monde africain et le monde méditerranéen. Avant le triomphe des religions abrahamiques selon lesquelles Dieu et ses créatures sont sans commune mesure parce qu'il n'y a pas de mesure et qu'il ne peut pas y en avoir entre l'infini et le fini, les religions que l'on appelle parfois païennes ont conçu des intermédiaires entre les dieux et les hommes, à savoir les héros ou demidieux. Nous avons vu que les dieux étaient non pas éternels, mais seulement immortels. Certains d'entre eux meurent et renaissent, tels 20
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Osiris et Dionysos, d'autres sont tués comme Saturne. Au-dessous d'eux se situent certains personnages nés parfois d'un dieu et d'une mortelle; ainsi Zeus enleva Europe et ils engendrèrent Minos qui après avoir régné sur la Crète est devenu le président du tribunal de l'au-delà. Héraclès, fils de Zeus et d'Alcmène est le type du héros personnifiant la force. Pour expier un crime, il est obligé d'accomplir les fameux douze travaux auxquels il doit sa célébrité. Minos, Héraclès sont des héros qui ont fait l'objet de cultes pendant des siècles. Plus proches des êtres humains que les dieux, les héros assument des fonctions comparables à celles que rempliront ultérieurement les saints dans le bouddhisme, le christianisme et l'islam. En un sens, ils sont des intercesseurs et il arrive que la dévotion à l'égard des intercesseurs l'emporte sur le culte des dieux ou, du moins, éclipse momentanément ce dernier. Cependant, il n'y a là aucune contradiction comparable à celles qui dramatiseront certaines périodes des religions du salut. Parmi les morts, la religion a fait un sort particulier aux ancêtres. Parmi les ancêtres, à travers divers avatars, elle a promu des héros et, au-dessus d'eux les dieux. Par suite de la formation des Etats, la divinisation d'anciens détenteurs du pouvoir, voire de ses détenteurs actuels a encore modifié la nature des croyances et des rites. Prince héritier, puis roi de Macédoine, Alexandre le Grand détruisit la dynastie perse des Achéménides et créa un vaste empire étendu sur trois continents. En Egypte, il se dota du statut pharaonique et se divinisa. A partir de lui, le monde hellénistique connut un grand nombre de souverains divinisés. Après avoir aboli chez elle la royauté, Rome était devenue une république dominée par les grandes familles patriciennes jusqu'à ce que ses immenses conquêtes territoriales engendrent des compétitions internes aboutissant à une longue suite de guerres civiles. Conquérant de toute la Gaule et vainqueur de Pompée et de ses partisans, César obtint à vie la magistrature exceptionnelle de la dictature, mais ne parvint pas à se faire accepter comme roi par les citoyens romains. Après son assassinat, la guerre civile reprit jusqu'à la victoire de son neveu Octave qui se fit admettre comme princeps senatus, titre qui n'abolissait pas formellement le régime républicain. En outre, Octave reçut du Sénat le nom d'Auguste qui sacralisait sa personne, et l'on prit I'habitude de nommer César Divus Julius, ce qui était une divini21
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sation posthume. En fait, un régime politique nouveau était né: le principat, plus généralement appelé l'empire. Ni l'oncle ni le neveu n'avaient accédé à la royauté, mais faute d'être des rois, ils étaient devenus des dieux. Le nom de César désigna le détenteur d'un pouvoir considérable, supérieur à certains égards à celui des rois à telle enseigne qu'on le retrouva beaucoup plus tard chez les Allemands comme Kaiser et chez les Russes et les Bulgares comme tsar. Au sommet de la religion romaine se trouve sous le principat le culte de César. Selon les règnes, la divinisation s'accomplit après la mort du souverain ou de son vivant. Et, selon les règnes le culte du César mort se prolonge ou se trouve promptement rejeté par son successeur et l'opinion commune. Le culte de l'empereur a pour but d'assurer la loyauté des citoyens et des autres individus à l'égard de l'Etat. C'est pourquoi des chrétiens qui refusaient cette idolâtrie ont été persécutés, condamnés et exécutés à diverses périodes de la Rome impériale. Néanmoins, il n'est pas sûr que les Romains les plus instruits aient sérieusement cru à la divinité de leurs Césars. Sénèque, par exemple, avait quelques raisons de ne pas aimer l'empereur Claude qui l'avait exilé en Corse. Après sa mort, au début du règne de Néron dont il était le précepteur, il publie un pamphlet féroce. La transformation de l'être humain en un dieu s'appelant littéralement apothéose, Sénèque appelle son pamphlet l'Apocoloquintose, autrement dit la transformation de Claude en une coloquinte. On peut même penser que les privilégiés de la société impériale en proie à la corruption et à la décadence avaient pris mentalement des distances avec les divinités de la religion de leurs pères. La montée de cette incroyance devait susciter de nouveaux besoins spirituels et ouvrir la voie à la future victoire du christianisme. Des religions préhistoriques aux religions politiques de l'Antiquité, une pratique continue d'être accomplie, celle des sacrifices. Pour obtenir les faveurs des ancêtres, celles des forces cosmiques, celles des dieux ou celles des souverains divinisés il faut leur immoler une victime. L'être humain a-t-il été la première victime offerte aux puissances qu'il s'agissait de fléchir? On peut le penser. Pour que le sacrifice soit suivi de l'effet désiré, on ne saurait hésiter à immoler ce que l'on a de plus cher. Le roi Agamemnon, chef de la flotte achéenne, n' a-t-il pas accepté que l'on tue sa fille Iphigénie pour que réussisse l'expédition 22
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contre Troie? Et, le Livre des Juges ne nous raconte-t-il pas que Jephté à dû se résigner à un tel sort pour sa fille afin de respecter un vœu fait au cours d'une bataille contre les Ammonites? Le lent adoucissement des mœurs a entraîné le remplacement des victimes humaines par des victimes animales. Socrate demande qu'après sa mort on sacrifie un coq à Asclépios pour remercier ce dieu de l'avoir guéri de la maladie qu'est la vie. Par ailleurs des bas-reliefs romains nous ont conservé le souvenir du suovetaurilium, immolation d'une truie, d'une brebis et d'un taureau. Dans les religions de l'Afrique subsaharienne qui subsistent encore, les sacrifices d'animaux continuent à être pratiqués. Aux sacrifices proprement dits s'ajoutent les offrandes de plantes ou d'objets inanimés, parfois précieux, que l'on dépose au pied des autels. Par elles comme par eux s'établit une communication entre les êtres humains et les êtres sacrés ou divins. Ces derniers sont implorés par les croyants qui espèrent ainsi fléchir ou infléchir leur volonté tout en sachant que les humains ne disposent vis-à-vis des êtres supérieurs d'aucun pouvoir de contrainte. A l'origine, le sacrifice et l'offrande ne font nullement partie d'un marché. Ils seront suivis d'un heureux effet si l'être sacré ou divin le veut ainsi. Et, s'il ne le veut pas, le croyant ne continue pas moins de le vénérer, de l'adorer. Quand la croyance s'affaiblit, la pureté de la relation qui avait lieu dans le sacrifice et dans l'offrande, s'altère. La religion ainsi affectée devient une sorte de commerce. C'est ainsi que les Hébreux ont considéré les pratiques rituelles des Egyptiens, des Grecs et des Romains et, à leur tour, rétrospectivement les chrétiens, puis les musulmans: croyances idolâtriques, rites mercantiles. En vérité, la diminution de la foi et les progrès de l'incroyance parmi les couches supérieures de la société antique ont réellement transformé en une sorte de commerce bondieusard les religions d'autrefois. C'est au terme de ce processus historique que plus ou moins tôt ou plus ou moins tard, selon les diverses régions de la Terre, des religions nouvelles ont détruit et remplacé les anciennes.
3. Religions du salut, religions universelles
Trois religions prétendent s'adresser à toute l'Humanité: le bouddhisme, le christianisme et l' islam. Avant leur apparition, les religions étaient essentiellement ethniques. Chacune était la religion 23
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d'un peuple et sa fonction était d'assurer la cohésion et la continuité générationnelle de ce peuple. Les religions politiques étaient demeurées, à certains égards, dans un cadre de type ethnique: on parle de la religion des Egyptiens, de celle des Grecs, de celle des Germains, de celle des Gaulois et de bien d'autres. Mais, le culte des Césars, étendu à l'Empire romain, dépassait le cadre ethnique et divinisait un Etat régnant sur de nombreux peuples. Il en a été ainsi pour l'Empire chinois, l'Empire perse ou l'Empire des Incas. On peut y voir un premier pas vers l'universalité. Sans doute avons-nous remarqué qu'au sein de certaines religions traditionnelles le problème du salut de ce qui reste de l'individu après la mort s'était trouvé posé. L'Inde avec la métempsycose et l'Egypte avec l'immortalité en constituaient des exemples. Mais, ce souci d'une existence de l'individu après la mort n'avait pas empêché les religions en question de rester limitées chacune à son peuple. Successivement, les religions bouddhique, chrétienne et musulmane ont mis, dès leurs origines, au centre de leur spiritualité la question du salut tout en réformant et en dépassant par leur volonté d'extension les religions plus anciennes dont elles étaient issues. Le bouddhisme est né aux VIe-Ve siècles avant l'ère chrétienne comme une réforme de la religion traditionnelle des peuples de l'Inde qui depuis les textes sacrés des Véda avait englobé et plus ou moins unifié les croyances et les rites en usage dans ce vaste espace géopolitique. Conformément aux traditions, il s'agit pour le croyant de sortir à travers la métempsycose du cycle infernal du mal, de la souffrance et du malheur. Dans ce but, le Bouddha (l'Eveillé) propose une Voie pour ainsi dire simplifiée. Mais, il s'agit toujours de se délivrer de la singularité existentielle individuelle pour se fondre dans l'Un-Tout. Né en Inde, le bouddhisme ne s'est guère répandu dans ce pays, il a surtout conquis l'Asie orientale tout en espérant toujours convertir toute 1'Humanité. Il constitue bien une religion à vocation ou à prétention universelle. Au demeurant, la crise de la civilisation occidentale lui a valu quelques recrues en Amérique et en Europe, sans parler de ses adeptes à l'intérieur de la nombreuse diaspora chinoise. Comme chacun le sait, le christianisme est issu du judaïsme qui était originellement la religion traditionnelle, ethnique des Hébreux de l'Antiquité. Cependant, le passage du judaïsme au christianisme n'a pas eu lieu subitement. S'il est vrai que la religion de Moïse se soucie essentiellement du destin du peuple avec lequel Dieu a choisi de faire 24
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alliance, il faut aussi savoir qu'au terme de la captivité de Babylone la question du salut personnel prend de l'importance dans la croyance à la résurrection finale des morts. Enfin, au premier siècle avant l'ère chrétienne un grand théologien comme Hillel peut dire que la Loi mosaïque se résume dans ce précepte: «Aimez-vous les uns les autres ». De plus, Hillel eut pour disciple Gamaliel qui donna luimême son enseignement à un certain Saül de Tarse dont les chrétiens ont fait Saint Paul et dont on connaît le rôle immense dans l'élaboration et l'établissement de la doctrine chrétienne. Il y a donc eu toute une évolution du judaïsme qui a précédé et, d'une certaine manière, préparé le dépassement du cadre ethnique par le christianisme naissant. Et, c'est bien la question du salut de l'âme personnelle et immortelle qui s'est trouvée au cœur de ce
dépassement: «Il n y a plus ni Juif, ni Grec, ni Romain» ; ce qui
signifie qu'il existe seulement des créatures humaines vivant depuis la vie terrestre, la mort et la résurrection du Christ non plus sous le signe de la Loi, mais sous celui de la Grâce. De même que l'hindouisme a poursuivi son cours dans l'histoire après la naissance du bouddhisme, de même le judaïsme a continué à vivre après l'apparition et la progression du christianisme. Il a même fait des conversions individuelles ou massives comme chez les Khazars durant le haut Moyen Age. Cette religion a maintenu une cohésion culturelle de très longue durée entre ses fidèles et leur a permis de surmonter les persécutions provenant notamment de la « dissidence» chrétienne et aussi de survivre aux massacres subis tout au long d'une tragique histoire et à une entreprise d'extermination durant la Seconde Guerre mondiale. Certes, on a pu dire que le judaïsme avait été dès ses origines non seulement une religion ethnique mais aussi une religion universelle. Le Décalogue, en effet, constitue le fondement d'une morale universelle, mais l'élection divine privilégie le rôle du peuple d'Israël dans l'accomplissement de cette morale. On pourrait dire, en conclusion d'un tel débat, que la religion de Moïse est potentiellement universaliste et qu'elle a une priorité chronologique dans l'universalisation, mais que le bouddhisme, le christianisme et l'islam se sont installés d'emblée dans une perspective de conquête spirituelle de tous les êtres humains. La relation entre l'universalisation religieuse et le problème du salut était visible dans l'Inde ancienne lorsque le Bouddha a rompu 25
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avec la multitude des préceptes et des interdits de l'hindouisme en proposant, selon une réforme simplificatrice, une Voie certes ardue, mais ouverte à tous et praticable par tous. Cette même relation est également visible dans l'apparition et l'expansion du christianisme. A lire les Textes du Nouveau Testament, on découvre que le souci primordial du salut l'emporte sur le respect sourcilleux des prescriptions et des proscriptions de la religion juive tel que le concevaient et le pratiquaient, par exemple, les Pharisiens. En se constituant dans son originalité, le christianisme s'affirme, à la fois, vis-à-vis du judaïsme et vis-à-vis des religions païennes. Il déclare ne pas vouloir abolir la Loi mosaïque, mais vouloir l'accomplir en la spiritualisant en quelque sorte. Ainsi l'acte charnel de la circoncision est remplacé par l'acte plutôt symbolique du baptême. Le peuple élu ne se limite pas aux seuls Juifs, il englobe tous les baptisés; c'est le peuple chrétien. Par là une dissidence initiale du judaïsme devient une nouvelle religion, encore qu'elle entende le dépasser et l'intégrer plutôt que rompre complètement avec lui. Le Pape Jean-Paul II n'a-t-il pas dit aux fidèles du judaïsme: « Vous êtes nos frères aînés» ? En revanche, face au paganisme, le christianisme naissant est radicalement critique. Il dénonce l'idolâtrie et le mercantilisme des croyances et des rites païens. Les soldats chrétiens des légions romaines refusent de célébrer le culte de César. Aussi fort que les juifs, les chrétiens proclament qu'il n'existe qu'un seul Dieu « créateur du ciel et de la terre». On sait par ailleurs que la religion juive interdit les représentations matérielles de Dieu et de l'être humain qu'elle tient pour idolâtriques. Même le nom de Dieu ne doit pas être proféré. Dans la ligne de cette tradition, le christianisme dénonce les statues des dieux auxquelles rendaient un culte les peuples païens. Cependant, lorsque le christianisme est devenu après Constantin la religion officielle de l'Empire romain, des mosaïques, des fresques, enfin des statues représentant le Christ, la Vierge et les saints ont progressivement fait leur apparition. La doctrine chrétienne se défend de tout retour au paganisme. Selon elle, ces peintures et ces statues ne sont que des symboles à usage pédagogique et non des fétiches qui seraient en eux-mêmes sacrés. Il n'empêche que dans l'Empire byzantin des VIlle et IXe siècles, le mouvement des iconoclastes s'en est pris aux « images» du Christ et des saints au nom du combat contre l'idolâtrie, et qu'il n'a 26
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été réduit qu'au terme de longues luttes fratricides. Finalement, le christianisme a cherché à dépasser le judaïsme et à anéantir le paganisme, tout en intégrant certains de ses aspects extérieurs, notamment dans l'architecture, la sculpture et la peinture. N'est-il pas significatif qu'au XVIe siècle, la Réforme protestante ait en partie repris l'héritage de l'iconoclasme et fait en partie retour à l'Ancien Testament 7 Et, n'est-il pas également significatif que le Concile Vatican II (1962-1965) ait, d'une certaine façon, pris ses distances avec la latinisation du catholicisme et réévalué positivement son rapport au judaïsme 7 Entre le judaïsme et le paganisme, la religion chrétienne serait-elle toujours à réinventer 7 Dans l'Arabie du VIle siècle de l'ère chrétienne, les populations pratiquaient une très ancienne religion ethnique que la tradition faisait remonter aux temps d'Abraham. En outre, les caravansérails du pays étaient fréquentés par des commerçants juifs et chrétiens qui exerçaient une influence non seulement économique, mais aussi culturelle, donc religieuse sur leur environnement humain. Dans ce contexte, l'ange Gabriel (en arabe, Djibril), celui qui avait annoncé à Marie qu'elle était enceinte de Dieu, délivra au prophète Mohamed les sourates du message divin que l'on appelle le Coran. Ainsi est née la religion musulmane qui affirme qu'il n'existe qu'un seul Dieu et que Mohamed est son prophète ou plutôt son dernier prophète, celui qui clôt le temps des prophéties. Cela veut dire que cette nouvelle religion se revendique expressément de l'héritage juif (Abraham n'est-il pas l'ancêtre commun des Hébreux et des Arabes 7) et de l'héritage chrétien (Jésus étant non pas le Messie, mais le dernier des prophètes d'Israël). Elle professe un monothéisme intransigeant qui interdit les représentations sculpturales de Dieu et de l'être humain « fait à son image». Elle remet entre les mains de Dieu la décision du salut ou de la damnation des âmes. L'islam, soumission à Dieu, se présente comme l'accomplissement d'un devenir spirituel dont la religion de Moïse et celle du Christ ont été les étapes préparatoires. C'est ce que nous devons savoir pour ne pas être intellectuellement contaminés par les préjugés historiques de l'Occident. Le bouddhisme et le christianisme, nous l'avons déjà dit, sont nés d'une sorte de réforme simplificatrice par rapport aux religions qui les ont précédés. C'est encore plus vrai de l'islam qui ne comporte que cinq obligations fondamentales: la profession de foi ou shahâda, les cinq prières quotidiennes, l'impôt volontaire de solidarité au bénéfice 27
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des pauvres de la communauté musulmane, le jeûne durant le mois de Ramâdan, enfin le pèlerinage à La Mecque, une fois au moins dans la VIe. Considéré par rapport au christianisme, l'islam présente des traits de retour au judaïsme comme la pratique de la circoncision et l'interdiction de la représentation matérielle de Dieu et des créatures humaines. Toutefois, les musulmans partagent non seulement avec les juifs, mais encore avec les chrétiens la condamnation de toutes les autres religions réputées païennes et idolâtriques et leur rejet en tant que superstitions. Parmi les trois religions se voulant universelles, il est clair que chez les bouddhistes a généralement prévalu un esprit pacifique alors que les chrétiens et les musulmans ont été ou sont encore inspirés par un esprit belliqueux, du moins certains d'entre eux à certains moments. Si l'on compare ces trois religions à celles que nous avons qualifiées de traditionnelles et d'ethniques, il est facile de comprendre que ces dernières, ignorant le prosélytisme, ne sont en elles-mêmes ni pacifiques ni agressives. En tant que tels, les conflits interethniques ne sont pas des guerres de religion encore que les dieux des uns et des autres puissent être mêlés aux combats ou appelés à s'en mêler. Le caractère fondamentalement pacifique du bouddhisme provient de l'enseignement de son fondateur qui nous invite à mourir au monde non pas pour vivre une autre existence personnelle dans un au-delà, mais pour disparaître en tant qu'individualité et nous fondre dans l'Un-Tout après avoir compris que le monde comme toute réalité n'est qu'une illusion. Les bouddhistes peuvent ou doivent inciter les autres à suivre la Voie, mais ils savent que toute contrainte se retournerait contre le but de leur prédication. Le christianisme se présente lui aussi comme une religion d'amour, donc de libre persuasion. Originellement pour lui la contrainte ne peut être un moyen d'apostolat et doit être totalement condamnée. Ayant subi les persécutions des païens, notamment dans l'Empire romain, ayant donc une expérience de la violence, les chrétiens n'ont pas toujours résisté à la tentation de l'employer à leur tour contre les païens, les juifs et les hérétiques lorsque leur religion est devenue la religion officielle de l'Empire, autrement dit la religion de l'Etat, et après qu'ont été fondés des Etats chrétiens. La finalité du christianisme étant le salut des âmes et non la dissolution de la personne dans l'Un-Tout, on peut comprendre que 28
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pour l'atteindre on soit parfois passé par une certaine violence. On s'indigne encore des conversions forcées auxquelles Charlemagne a soumis un grand nombre de Saxons. Il n'en est pas moins vrai que les descendants de ceux qui avaient subi ces terribles traitements ont été par là même christianisés et mis en situation d'obtenir le salut de leurs âmes. On peut toujours discuter de la légitimité de l'action carolingienne, mais on n'en doit pas moins constater les effets qu'elle a eus. Plus tard, la conversion forcée de peuples amérindiens par les conquistadores s'est accompagnée d'oppressions extrêmes et de massacres allant parfois jusqu'au génocide. Il n'empêche que l'Amérique latine est aujourd'hui très majoritairement chrétienne. Par ailleurs les Croisades et les pratiques de l'Inquisition ont comporté des actes violents et humainement destructeurs. Du point de vue de la morale telle qu'elle est aujourd'hui reçue, toutes ces violences sont condamnables. Certains diront qu'elles étaient en contradiction avec l'esprit des Evangiles, qu'elles ont constitué des déviations par rapport à l'essence du christianisme. Ce serait l'Etat, comme tel, et non comme Etat chrétien qui serait responsable de ces horreurs. Il n'en est pas moins vrai que la religion chrétienne a fourni, dans les cas évoqués, une justification aux violences, qu'elle a fonctionné comme une idéologie de légitimation des entreprises oppressives ou exterminatrices. Et, que dire de l'islam? Née en 622, date de l'Hégire, la religion musulmane s'est heurtée tout de suite à la résistance et à l'opposition brutale des Arabes encore païens, puisque l'Hégire c'est précisément le départ forcé du Prophète de sa ville de naissance pour celle que l'on appellera Médine. Les premiers musulmans sont contraints à une violence défensive qui se transformera assez vite en une entreprise conquérante. S'il est vrai que la guerre sainte (djihad) signifie, par excellence, le combat intérieur que le croyant doit mener en lui-même contre les puissances du mal, elle désigne aussi les luttes armées des musulmans contre les « infidèles », ceux qui ne partagent pas la foi du Prophète qui lui-même était un chef de guerre. Bien entendu, il est légitime de faire une distinction entre l'esprit du Coran et certaines actions meurtrières que des musulmans ont accomplies dans le passé ou accomplissent encore aujourd'hui. Mais, comme dans le cas du christianisme, il est très difficile de ne pas voir que l'islam a servi ou sert de justification, d'idéologie de légitimation aux actions en question. 29
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Les deux religions ont pour but essentiel le salut de la personne après son parcours terrestre et pour vocation d'inviter tous les êtres humains à tendre de toutes leurs forces vers ce but. Une telle conjonction n'engendre pas nécessairement le recours à la violence. Elle comporte toutefois deux risques d'un tel recours: l'un vis-à-vis de ceux qui résistent au prosélytisme et l'autre dans la compétition, voire l'affrontement entre la Croix et le Croissant. C'est, comme chacun le sait, ce qui s'est produit à maintes reprises dans l'histoire. Les religions traditionnelles ne pouvaient guère se transformer en idéologies, c'est-à-dire en des systèmes à la fois conceptuels et passionnels de rationalisation de l'irrationnel, car l'unité de l'ethnie ne produit pas un tel besoin. En revanche, nous avons constaté que les religions du salut en quête d'universalisation pouvaient, dans certaines circonstances, engendrer des idéologies, étant entendu que le bouddhisme a fait exception en raison de sa représentation, pour ainsi dire, négative du salut. En somme, ce que la morale commune d'aujourd'hui condamne, le cas échéant, dans le christianisme et dans l'islam, ce n'est pas la religion comme telle, ce ne sont pas non plus de simples déviations occasionnelles, c'est l'idéologie qui s'est greffée sur leur spiritualité religieuse. Les religions à vocation ou à prétention universelle ont réduit l'importance du culte des ancêtres sans pour autant le faire disparaître. Elles ont affaibli chez leurs fidèles le sens cosmique et l'ont largement remplacé par l'adoration du Dieu unique, du moins chez les chrétiens et les musulmans, à la suite des juifs. Hegel disait que le judaïsme était la religion du sublime, car il n'y a aucune commune mesure entre l'infinité de Dieu et la finitude de l'être humain. Prise de conscience qui se poursuivra dans le christianisme et dans l'islam. Ce qui implique le rejet de toutes les formes d'idoles et de toutes les formes de commerce religieux telles que les pratiquaient les paganismes. Les dieux des religions traditionnelles sont des êtres finis dans le temps puisqu'ils sont immortels et non pas éternels, et dans l'espace puisqu'ils sont multiples et que de ce fait la puissance des uns limite celle des autres. Il en va de même des divinités des religions des cités ou des empires. C'est là peut-être ce qui a préservé ces religions de ce que nous appelons le fanatisme et qui réside dans la transformation de la religion en idéologie.
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