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Naître, vivre, et passer

De
270 pages
Une réflexion sur la mort, écrite dans un langage simple, aborde le concept sous diverses acceptations que le terme recouvre, des métaphysiques aux plus pragmatiques. Une promenade chez Platon et Aristote, une autre chez les ramapithèques, une échappée dans l'astronomie, une plongée dans la pensée avec une traque de l'âme, une traversée des grandes religions, une nécessaire explication neurobiologique, autant de propos qui s'enchaînent pour pénétrer un phénomène insituable, indéfinissable, incontournable et insondable, jusqu'à mettre en question sa réalité.
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Naître, vivre et passer La mort démythifiée

1èreédition VEGAPRESS., 1988

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6071-6 EAN : 9782747560719

Jean HAECHLER

Naître, vivre et passer

La mort démythifiée

L'Harmattan 5- 7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

HONGRIE

Bibliographie de Jean HaecWer

Vérités et dérision La Table Ronde, 1983.

Inconnus ou méconnus Hansli, 1985.
Et quand nous irons au destin Véga Press, 1988. LJEncyclopédie de Diderot et de...Jaucourt Honoré Champion, 1995. LJEncyclopédie, les combats et les hommes Les Belles Lettres, 1998.

Le chevalier de Vivens, un philosophe des Lumières en Guyenne Aubéron,2000.
Le règne des femmes Grasset, 2001. 1715 - 1793

Promenade dans le XVIIF siècle Nil édition, 2003.

AVERTISSEMENT

Cette petite méditation sur la mort ne se veut ni théorie, ni thèse; elle est dépourvue de la moindre prétention, elle n'apporte aucun fait nouveau. Elle est une simple promenade où l'on cueille les réalités, où l'on éradique systématiquement les supputations. D'où un déroulement non rigoureux de petites analyses qui s'essayent à l'être. D'où également une absence partielle de plan logique, des enchaînements imparfaits et la frustration peut-être ressentie au simple survol d'aspects à peine évoqués, que l'on souhaiterait approfondir. Il ne peut y avoir de déroulement strict sur un sujet aussi immense qui embrasse, et ou s'interpénètrent, la neurobiologie et la métaphysique, la sensibilité humaine et la chimie, la religion et la physique, la cosmologie et la

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paléontologie. Il n'y a que réflexions partielles et isolées. Cette méditation s'efforce de se garder du moindre sectarisme et évite tout vocabulaire philosophique qui ne soit instantanément compréhensible. Pour conserver au texte brièveté et simplicité, il est imprimé sur les seules pages de droite qu'il est vivement conseillé de lire seules en un premier temps, avant de prendre connaissance des pages de gauche, même si des signes y renvoient; celles-ci sont réservées à des commentaires aussi bien qu'à des développements qui ne sont pas essentiels; elles délivrent aussi quelques apophtègmes. En raison d'approches très personnelles et de convictions qui sont propres à l'auteur, il ne lui était pas possible de se cacher derrière le pluriel de modestie; d'où l'inhabituel mélange d'un nousréservé et d'un je engagé. Et si parfois, dans un sujet pareil, s'insinue en page de gauche un peu d'humour, il est voulu. Puisse le lecteur ne pas le trouver déplacé.

-7-

à la douloureuse

mémoire de mon frère

Ne pense pas, voilà le fond de la sagesse. Mais si tu t'interroges, efforce-toi d'aller au fond de toi-même.

- Il -

Je n'étais pas encore arrivé à la vérité, mais j'étais déjà soustrait à l'erreur.
Saint Augustin Les confessions

-

13 -

Quitter les hommes s'ily a des Dieux, n'arien de redoutable car ceux-ci ne sauraient te vouer au malheur. Mais s'il n'yen a pas, dès lors qu'il faut partir, et pour nulle part, rien ne console du regret, l'immense regret, de ceux, et de ce qu'on aime.

- 15 -

On aura beau faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes d'enseignement et mettre la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes s'instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps.

TOCQUEVILLE

- 17 -

OuonsÏmagmeunnombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent, voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et se regardant, les uns les autres, avec douleur et sans espérance, attendent leur tour: c'est j'image de la condition des hommes. PASCAL

(2]

Celles des riches, naturellement.

-18

-

Fascinante, obsédante, terrorisante parce que inéluctable -, la mort apparaît aux uns comme un terme à toujours repousser, quand elle est pour d'autres une délivrance. Son cortège est étrange, son décorum selon les pays et les âges presque toujours macabre, d'un macabre souvent entaché de pacotille. La tombe égyptienne est belle, heureuse, marquée par l'assurance d'une vie dans l'audelà - à la durée encore incertaine - pour peu qu'on ait vécu comme un juste et dans le respect des dieux: la momie est préservée des atteintes de la putréfaction~ L'Africain est inhumé, à même la terre. Le Musulman dans son linceul blanc ou dans l'ihram qu'il portait s'il a effectué le pélerinage

- 19-

(2]

Sinon l'Islam, du moins une certaine partie du monde arabe, la plus pure - celle des Wahhàbites - creuse la même tombe à chacun: la démonstration solennelle en fut administrée après l'assassinat de F ayçal, en 1975. Etendue sur une civière posée à même le so~ la dépouille mortelle du roi y est exposée. Elle est enveloppée d'un linceul blanc, semblable aux pans dëtoffe immaculée qu'il drapait autour de lui lorsqu'il se rendait à La Mecque. Plus que jamais, en cette heure, il n'est qu'un pèlerin qui se rend de ce monde-ci dans l'autre. Pas de fleurs, pas de tentures, aucun ornement. Pas de cercueil non plus. Rien qui le distingue du plus humble de ses sujets. Seule est posée sur son corps la vaste abbaya brune qu'ilportait tous les jours. Loin de dissimuler son corps, elle en accentue la présence. ... Vers 15 heures, un silence si total qu'il en est effrayant, descend sur la foule. Gagnant de proche en proche, il s ëtend jusqu'aux rues les plus lointaines de la capitale, où tout un peuple d'hommes pleure son roL.. L' enseveliss~ement atteint à la grandeur. Quelques hommes enlèvent l'abbaya brune qui le recouvrait jusqu'ici et l'emportent, enveloppé uniquement dans son linceul blanc sans couture. Ils l'emporteront dans le désert, car il nefaut à aucun prix que sa sépulture devienne l'objet d'un culte, un lieu

Comme J'ombre est attachée au corps, le Karma nous suit, Les actions présentes créent les actions futures, Et chacun recueille le fruit de ses œuvres.

C'est une hypothèse qui se fonde sur les problèmes posés par les grands tissus funéraires des fardos :elle fournit non seulement lexplication des géogfyphes mystérieux, mais celle des procédés de tissage qui ont permis la réalisation des plus vastes pièces dëtoffe d'un seul tenant jamais produites au cours de l'histoire de l'humanité. C'est là peut-êtrel'aspectleplus originalet leplus novateur de cette hypothèsedestinée à résoudre une énigme, elle apporte, en définitive, avec la clé du mystère des géoglyphes de Nazca, la reconstitution d'une technologie totalement nouvelle aux yeux des spécialistes du tissage. Au problème posé par la création de tissus de dimensions exception~E nelles, les Précolombiens ont répondu par la mise en œuvre de techniques très difjèrentes de celles qu'ils appliquent à l'ourdissage de chaines destinées à des pièces de tissu de format courant *

~

GD

...

ou encoreles'Tebetdont, selon Guil-

de pèlerinage. Ainsi l'exigent l'austérité et la
rigueur Wahhâbites. Arrivé enfin au terme de son voyage, son corps sera déposé, en la seule présence des Princes du sang, au fond d'une modeste excavation. Aucune pierre tombale ne l'ornera; aucune inscription ne permettra d'en violer l'anonymat. Seul un petit monticule de sable indiquera son emplacement. Jusqu il ce que ce monticule disparaisse à son tour... Là, Fayçal ibn Abdul-Aziz, troisième roi d'Arabie, reposera, face à l'immensité... *
Fayçal, roi d'Arabie (199).

laume de Rubro,,:!ck qui voyagea dans l'empire mongol au XIIIe me siècle la coutume était de manger leurs parents morts pour ne leur donner, par piété, d'autre sépulcre que leurs propres entrailles *~ C'est certainement une coutume de cannibalisme rituel issue du paléolitique ancien, consistant à manger uniquement le cerveau. On s'est aperçu de ce que les cannibales ne se trouvaient pas à un stade primitif de l'évolution et E.

Volhard, dans son livre Kanliibalismus

paru

en

1939, indique que les peuples anthropophages se distinguent d'autres peuples non anthropoNazca, La clé du mystère (457). * Voyage dans l'empire mongol (428). **

*

-20

-

à la Kaaba. Dans le sable, et avant le coucher du soleilf2J Le Péruvien pré-colombien momifié dans les immenses écharpes tissées à Nazca, dont le mystère élucidé tout récemment a éclairé l'usageS L'Hindou brûlé sur un bûcher, ses cendres dispersées dans le fleuve ou la mer. Le Mazdéen, aujourd'hui le Parsi, aussitôt mort, offert à l'appétit du ciel dans ces si impressionnantes Tours du Silence. Et, empreint de poésie, l'Indien Peau-Rouge, posé sur les branches d'un arbre, face au Grand-Esprit, proie des oiseaux, s'évanouira ainsi en plein ciel~ Enfin le Tibétain, privilégié, se verra offrir toutes les formes de sépulture connues, y compris la momification~

Tout cela est loin de nous, Occidentaux, qui n'avons pas su aseptiser les relents anciens de notre face à face avec la matérialité de la mort: le corps humain devenu cadavre, les quelques heures ou quelques jours consacrés à son exposition, la manifestation publi-

- 21 -

i
D'une tradition tibétaine antérieure au vnème siècle le Bardo Thôdol* livre dans son texte le passage suivant: Même s'il (était possible neuf fois de suite d'entrer dans ton cadavre - à cause du long intervalle passé dans le Chonyid Bardo. - celui-ci sera gelé si on est en hiver, ou décomposé si c'est lëté, ou encore ta famille l'aura porté à la crémation, ou l'aura enterré, ou jeté à l'eau, ou donné aux
oiseaux et bêtes de proie.

[êJ

phages par une civilisation déjà remarquablement développée. C'est une approche préhistorique. Peut-être est-ce simplement une illustration réaliste de l'an ti-catachrèse : anthropophage: voir à philantrope !

. Le

Bardo

ou

état

après

la mort

(littéralement

Bar:

entre,

Do : deux,

soit entre

deux

états)

est la période

intermédiaire

de 49 jours entre deux états c'est-à-dire venue, la renaissance n'est pas effectuée. Karma dant qui conditionne la période son nouvel Il existe du Bardo.

celle où, la mort surLe défunt, lié par le conscient Bardo. Depuis penle

état, reste plusieurs

moment de la mort et durant cipe conscient des personnes état de sommeil de la mort. de la Réalité, ou de transe

quatre jours environ, ordinaires demeure sans savoir Bardo s'il est séparé

le prindans un de son

(2)

TIsemble qu'une tendance très nette se

corps. C'est le Chikkhai Bardo
Lui succède où le principe

ou état transitoire
conscient s'éveille

du moment
à la compré-

le Ch6nyid

ou état transitoire

hension du fait de sa mort, lequel est suivi du Sidpai Bardo état transitoire de la renaissance.

ou

~
t

Loin au cœur de la forêt des Landes, sous les grands pins, dans la symphonie de l'océan qui se brise et du sifflement du vent dans les aiguilles... qu'il eût pu être beau, tellement beau, ce cimetière de Lacanau si, en plus de l'avoir

manifeste depuis quelques années, dans les grandes métropoles occidentales: celle d'escamoter les morts. TI y a un changement de style dans les funérailles qui les rend plus... dépendantes d'un professionnalisme qui veut apparaître avant tout très technique. Les gens sont embarrassés par la mor~ ils ne savent même plus quoi dire à la famille du défunt. Aussi dispose-ton hâtivement des morts; les coutumes sont abrogées, supprimées. Même le mourant devrait-il par décence hâter sa fin de son plein gré... c'est la tendance américaine d'aujourd'hui : on escamote la mort comme on escamote

le mort.

entouré d'un mur aveugle en

...

ciment, on

n'avait pas cru devoir ceinturer le carré tragique des noyés et celui des suicidés!

*

Le Bardo Thodol.

Livre des morts tibétain

(467).

ITa En Mésopotamie, au 3èmemillénaire, les ossements conservés, qui avaient été l'armature de l'homme en vie, étaient ce qui subsistait du mort; c'était la demi-part de lui-même, celle qui restait du défunt et la seule à le représenter,

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que de décence, les regrets et les chagrins, la mise au tombeau. Dans notre civilisation judéo-chrétienne, le macabre est ininterrompu. Il semble que ce soit une tradition fatale, que la moralité rejette et condamne toute échappatoire, que la contrainte juridique, enfin, y ajoute sa pesanteurEJ En France et en Italie, les morts sont réunis dans un cimetière, aux arpents avarement comptés, entouré de murs, sans doute de crainte que les cloîtrés ne s'échappent, et de murs aveugles, peut-être pour qu'ils ne nous voient pas... à moins que ce ne soit pour les effacer de notre vue, ou de notre mémoireS Tristesse de ces prisons à cadavres! L'Allemagne, plus proche de la nature, éliminant souvent toute barrière, dissémine les tombes sur un parterre de gazon agrémenté de massifs de fleurs. Combien sommes-nous éloignés, aujourd'hui, du 3èmemillénaire où, chez les Sumériens, les vivants et les morts partageaient la même ville{]] Ces derniers conservaient leur place au foyer: on les enterrait dans le sous-

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endormi, son âme absente étant son autre demipart. D'où l'extrême respect qui entourait les tombes. D'où surtout la coutume qui voulait que si l'on s'expatriât, pour garder ses ancêtres avec soi, on emportât leurs restes.

Cette coutume est bien plus ancienne et
remonte 200.000 loin dans les temps préhistoriques, le

paléolithique
ans.

ancien,

c'est-à-dire

au moins d'un mor~

Écoutons plutôt: Après IInhumation

les membres de sa famille observent un deuil au cours duquel ils s'abstiennent de tous les plaisirs, et évitent de manger certains aliments. Ce deuil dure plusieurs mois, c'est-à-dire jusqu'au moment où la décomposition des chairs du cadavre est achevée. Alors, la dépouille est déterrée par les hommes; les ossements sont lavés dans la mer ou dans un cours d'eau, puis rapportés au village où les femmes les accueillent avec des lamentations. La mâchoire inférieure et le crâne sont enduits d'argile blanche et d'argile rouge, et on y fixe des cordons tressés qui serviront à les suspendre devant la poitrine ou derrière le dos des proches. Ceux -là les porteront désormais comme des reliques. C'est ainsi que les parents portent au cou les crânes de leurs enfants, les femmes ceux de leurs maris et de leurs enfants, et parfois ceux de leurs frères ou sœurs. Comme ces primitifs donnent ou prêtent volontiers les objets qui leur appartiennent, il/eur arrive de prêter ou dëchanger leurs reliques funèbres. Il peut donc se faire qu'un indigène qui possède un crâne ne sache

plus d'où il provient. D'autres ossements sont également conservés à titre de reliques, mais on ne les porte pas sur so~ ou l'on n'en porte que des fragments,' ils ne font pas l'objet de soins aussi attentifs que les crânes et les mâchoires, et on finit la plupart du temps par les égarer. Radcliffe-Brown dit: Tan-

dis qu'on peut être certain de trouver dans chaque village un certain nombre de crânes et de mandibules, il est relativement rare qu'on y trouve des os du squelette des membres.

(2]

Où est-on? Dans un cimetière. Ou du moins dans ce qu'il en reste. Pas un de ces cimetières d'aujourd'hui jalousement murés à J'écart.Non, un de ceux de Paris d'autrefois comme nous ne les reconnaîtrions pas. Où on marchait presque sur les morts, pataugeait dans des ossements, circulait

Et l'auteur de conclure: Le fait que l'on puisse attribuer de telles pratiques à certains hommes du paléolithique ancien ouvre des perspectives inattendues sur leur mentalité, et surtout sur leur affectivité. Ne témoignent-elles pas d'une solidarité qui unissait le monde des vivants à celui des morts? Nous devons donc nous dire que ces hommes avaient une sensibilité authentiquement humaine.

-24

-

sol de la maison. Les sépultures étaient d'ailleurs très variées: inhumation en pleine terre, sous une cloche, dans une jarre, dans des cuves, des mausolées, des tombes de briques crues ou cuites, etc... Aujourd'hui encore, en Nouvelle-Guinée, le défunt est enterré dans la maison des vivants. ~,~

Totalement affranchie de cette simplicité dans la commensalité avec le défunt, la France a le triste privilège de détenir la palme de l'infect dans le macabre. Sans remonter bien loin, sous le règne de Louis XVI,au cimetière des Saints Innocents

où Philippe Muray * voit, dans le transfert de
cette nécropole, la première manifestation de la grande Révolution et l'aube de la dixneuviémité, la description de la putridité qui en est faite atteint l'insoutenable; le décor composé est hallucinant~
*

Le XIXème siècle à travers

les âges (406).

-

25 -

libremen~ continuait ses affaires pendant que des morceaux de chairs récentes remontaient à fleur de terre, mêlés aux déchets plus anciens. Voilà, on est aux Innocents, le cimetière des Innocents. Ah! l'odeur fétide se comprend, la densité de puanteur, le brouillard qui prend à la gorge.

... Cela fail déjà des années que les plaintes
affiuent, les pétitions. Que les populations grondent se scandalisent et menacent. Mijotantes d'un soulèvement de plus en plus imminent. Qu'elles accusent les autorités qui les font vivre dans cet air malsain, cette atmosphère méphitique. Certains jours on ne peut plus respirer. Taux de pollution maximum. Début d'angoisse écologique. Smog des morts, marée noire des tombes. Bouillon de culture microbienne, cuve chimique, poubelle, Exsudats bouillonnants, croupissants. déchets.

Ils étaient attachés à leurs défunts,et il ne semble pas qu Ils eussent connu la peur des morts, qui joue un rôle assez important dans l'histoire des religions. ils considéraient avec affection les restes indestructibles des disparns, particulièrement le crâne. ils devaient croire que les crânes, plus encore que les autres parties du squelette, perpétuaient la présence des morts parmi les vivants. *

... Les siècles d'accumulation. Les pestes pourvoyeuses de malheur et les nouvelles pestes en attente. Les os sortant du soL partout. Les similigreniers à tibias débordants, sans cesse surélevés, rehaussés de nouvelles charpentes. Les cadavres de vingt-deux paroisses absorbés pendant des siècles et des siècles par ce marécage généreux dont le niveau n il cessé de monter. Huit pieds plus haut que les rues voisines. Presque une colline. La montagne vivante de la mort. *
* Le XIxeme sièc1e à travers les âges (406).

o

Curieusement, Jean du Plan de Carpin

envoyé par Innocent IV comme légat en Tartarie en 1245-1246, note dans ses mémoires** l'impureté et les interdits liés à ceux qui ont assisté un mort dont la défense expresse, pendant un an, d'entrer dans la maison du Khan. Les lieux de sépulture étaient tenus cachés.
#I

* L'homme préhistorique et ses dieux (474). Histoires des Mongols (430). **

Montfaucon, gibet de sinistre mémoire où, des siècles durant, ont été pendus, mais surtout exposés à la
décomposition

-

leurs mem-

bres pourris se détachant, morceaux après morceaux, pour être dévorés par les
chiens et les porcs - gueux et tire-laine, coquins et assassins.

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Une telle horreur, l'étalage des putréfactions infectes de la décomposition des corps sont la manifestation tangible, visible, olfactive de la mort, au sens physique, ceci dans ce qui nous touche le plus, personnellement, chacun en particulier: notre corps, notre propriété, notre identité, notre moi-même. Face à nous, notre devenir visible est éCCEurant, la confrontation insupportable~ Impossible de dissocier de la mort cette décomposition, alors qu'elle en est l'expression et la résultante naturelle, fatale dans notre tradition: en réalité, elle est la seule manifestation réelle, la seule à laquelle l'homme soit matériellement confronté, la seule tangible, la seule qui atteste. Que notre Occident, sous la pression des cultes, n'ait pas su, ou n'ait pas pu, en tous cas n'ait pas eu la volonté d'aseptiser cette tangibilité de la mort, donne à penser: on peut se demander si cette maintenance aussi longtemps' imposée de la décomposition des corps n'a pas été voulue, délibérément, pour mieux diviniser r âme par opposition à la dépouille. On mesure à cette aune la dérive de religions aux intentions pourtant pures qui se sont emparées, sans que ce soit l'expression

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