Oedipe athée

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Chez Sophocle, la tragédie d'Œdipe tient au fait que les dieux l'ont abandonné. Telle fut aussi la plainte de Jésus mourant sur la croix. Après Hölderlin et les romantiques allemands, et jusqu'à Nietzsche et Heidegger, ce délaissement allait être perçu comme le tragique par excellence. D'autres allaient bâtir une théologie de la mort de Dieu. Si ce sentiment mène à la catastrophe que Wagner a mise en scène et que le XXe siècle a réalisée, est-il vraiment notre destin ? Sommes-nous condamnés à ressentir l'absence de Dieu comme un manque ?
Publié le : lundi 1 février 2016
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EAN13 : 9782336402222
Nombre de pages : 226
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MarcL EBIEZ
ŒDIPE ATHÉE
Les hommes abandonnés des dieux
OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
ŒDIPE ATHÉE Les hommes abandonnés des dieux
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques. Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Philippe FLEURY,Nicolas de Cues et Giordano Bruno, philosophes de la Renaissance, 2016. Christian SALOMON,La Condition corporelle, 2015. Edmundo MORIM de CARVALHO,Paradoxes et peinture I : Escher, Klee, Kandinsky, Matisse, Picasso, 2015. Edmundo MORIM de CARVALHO,Paradoxes et peinture II : Monochrome, Hyperréalisme, expressionnisme abstrait et pop art, 2015. Lenka STRANSKA, Hervé ZÉNOUDA (dir.),Son – image – geste. Une interaction illusoire ?, 2015. Jean-Luc EVARD,Du sensible au sensé, 2015. Philippe FLEURY,Philosophie de l’histoire et cosmopolitisme, 2015. Aouichaoui Mohamed KARRAY,Thomas Hobbes et l’idée de puissance, 2015. Jalal BADLEH,De Derrida à Lévinas, La dette et l’envoi, Le temps de l’autre, La déconstruction et l’invention du futur, 2015. Lilia BACHA,Le Regard en-péché, Réflexion sur le regard porté sur le corps féminin, 2015. Andreas WILMES, Johan-Antoine MALLET (eds),Figures philosophiques du conflit, 2015. Adrien DIAKIODI,Le combat philosophique de Maurice Blondel contre la double ignorance des masses,2015.
Marc Lebiez
ŒDIPE ATHÉE Les hommes abandonnés des dieux
Du même auteur PhilosophieÉloge d’un philosophe resté païen (Proclos 412-485) Décadence : Homère (Décadence et Modernité 1) Les premiers Temps modernes (Décadence et Modernité 2) LittératureLe Congrès de Bologne Politique Une politique mondiale pour nourrir le monde (En collaboration avec Edgard Pisani) Prix Terra 2009 © L'HARM ATTAN, 2016 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08152-6 EAN : 9782343081526
« Si vous agissez avec iniquité, les yeux tournés vers ce qui est privé du divin et vers ce qui est ténébreux, alors vos actes en seront affectés, parce que vous ne vous connaîtrez pas vous-mêmes » PLATON,Alcibiade, 134e « La mort, chez les dieux, n'est jamais qu'un préjugé. » NIETZSCHE,Ainsi parlait Zarathoustra, « La fête de l'âne »
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Ouverture Dans une société qui accorde sa foi à la puissance technique, il semble aller de soi que la question de Dieu ne se pose pas. Ou même qu'elle ne se pose plus, comme s'il était clair que le savoir scientifique et le pouvoir technique avaient apporté réponse définitive à cette question dont le libellé même montrerait l'archaïsme. Après le premier vol spatial habité, la propagande soviétique a triomphé : s'il y avait eu quelque dieu au ciel, Gagarine l'aurait vu. La grossièreté de l'argument a fait sourire ; il y a pourtant lieu de se demander si l'athéisme ordinaire est beaucoup plus subtil. Le simplisme est une arme polémique dont l’usage n’est réprimé par aucune convention. En l'occurrence, on peut toutefois se demander s’il n’est pas une manière de s'aveugler sur une désagréable réalité de notre époque. S'il en allait bien comme la logique semble le réclamer, les progrès technoscientifiques devraient avoir pour corollaire un triomphe sans équivoque du rationalisme théorique et pratique. Au lieu de quoi, on assiste à un vif retour de flamme de la religiosité, laquelle peut prendre une forme assez vague ou s'inscrire, et cette fois sur un mode pur et dur, dans le cadre des religions traditionnelles. On ne fait confiance qu'à la force, on nie la liberté au nom du déterminisme génétique, on soigne les troubles psychiques par injection de molécules psycholeptiques – et, quand s’achève la semaine, on se presse dans son temple favori. Cette conjonction de matérialisme et de religiosité ne paraît pas contradictoire, elle est même devenue le ressort ordinaire du discours politique adressé à des citoyens dont beaucoup, quoique adeptes fervents de toutes les innovations technologiques, se laissent prendre à telle ou telle forme d'irrationalisme, entre horoscope et créationnisme.
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Sans doute les explications sont-elles multiples, à ce qu'il est convenu d'appeler retour du religieux. Rares sont ceux qui s'en réjouissent tout à fait car il est polymorphe. L'Église s'inquiète de voir que reprennent vigueur des superstitions qu'elle a toujours combattues, quand de soi-disant modernistes donnent dans les platitudes d’un syncrétisme qui leur paraît un bon vaccin contre l’intégrisme. Certains, qui se désolent en toute bonne foi de voir se diffuser un irrationalisme cotonneux et incriminent à juste titre l'abrutissement médiatique, pensent devoir applaudir quand des peuples qui, colonisés ou non, se sont sentis opprimés redécouvrent les richesses de leur religion traditionnelle. Quelque hésitation que l’on éprouve à rassembler sous le même vocable de « religieux » des phénomènes somme toute assez disparates, reste le constat que, contrairement à la promesse des Lumières, l'ère de la maîtrise technoscientifique ne voit pas triompher la raison. On ne peut s'en tenir à le regretter, il faut tenter de le comprendre. Et, pour cela, revenir, sinon à Dieu, du moins à la question de Dieu, qui est, tout aussi bien, celle de l'athéisme. Notre conscience éclairée se rêve athée sur un mode proche de ce qui fut, dans l'Antiquité, la conception épicurienne : d'une part, on considère le monde comme le pur produit du hasard et de la nécessité ; d'autre part, on relègue les dieux éventuels dans un ailleurs tellement lointain que tout se passe comme s'ils n'existaient pas. Ils ont, en particulier, le bon goût de se désintéresser des activités et des consciences humaines. Ce n'est hélas qu'un rêve car nous ne sommes pas nés de l'épicurisme mais du christianisme. Que nous le voulions ou non, aussi déchristianisés que nous puissions nous croire, nous sommes les enfants d'une culture chrétienne qui nous imprègne même là et quand nous y pensons le moins. Car on ne saurait être athée comme notre époque se vit ailleurs que dans l'horizon chrétien. On peut ne pas observer les préceptes de la Torah, ne jamais la lire, juger peu éclairant ce que Moïse y a écrit, mais que trouverait à nier un juif athée ? Le Buisson ardent ? L’incendiaire de Sodome et Gomorrhe ? Celui qui parle par la bouche des prophètes ? En tout état de cause resterait
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le Livre et sa richesse infinie. Pour d’autres raisons, on voit mal le sens d’un athéisme en pays d’islam, quand le Coran est la source de toute loi, de toute tradition, de toute norme sociale. Sous d’autres cieux, c’est faute de pouvoir concevoir la notion même de dieu que l’athéisme serait impensable. Les échos sont parvenus jusqu’à nous e de la querelle des rites auXVII siècle, quand Matteo Ricci eut constaté l’impossibilité de traduire en chinois le mot « dieu ». L’empereur était « fils du Ciel ». Qu’aurait nié un vieux Chinois « athée » ? Le pouvoir impérial ? Quant aux Anciens, il ne leur serait pas venu à l’idée de se dire athées à notre manière car ils ne concevaient pas des dieux dont on aurait pu nier l’existence. La divinité était à leurs yeux une propriété partagée par un certain nombre d’êtres qui, pour le reste, présentaient aussi peu de points communs qu’Achille et les planètes. Comment nier « l’existence » du vin, dont Dionysos incarne la divinité, ou l’amour, que représente Aphrodite ? On peut refuser ces personnifications de réalités naturelles, de sentiments ou de valeurs ; on peut restreindre la divinité à ces corps célestes qui, contemplés à l’œil nu sans le secours d’aucune lunette, paraissent immuables et éternels comme le cercle ou les nombres ; on peut se faire fort de tenir les légendes de la mythologie pour des légendes – mais qu’aurait pu nier un athée ? Tout au plus, l’utilité des rituels, une pratique. Certes, le mot était employé ; nous verrons en quel sens, qui n’est pas celui dont nous usons communément. Dans la culture européenne actuelle, il est convenu de faire comme si l’on n’avait jamais été chrétien, sans percevoir que, sur des points qui sont loin d’être mineurs, nous le sommes encore tout à fait. C’est vrai de nos valeurs morales mais aussi d’une notion aussi peu religieuse en apparence que celle de laïcité, qui trouve son fondement et sa justification dans la maxime évangélique de rendre « à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », ou même de l’espérance révolutionnaire : par toute son œuvre, certes très singulière, le philosophe communiste Ernst Bloch en a montré la dimension pleinement chrétienne.A contrario,
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