OEUVRES CHOISIES

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" Maître à penser " de l'Amérique Latine, le philosophe équatorien Juan Montalvo (1832-1889) s'inscrit dans une lignée d'intellectuels polygraphes et polyvalents qui n'ont pas hésité à s'engager dans l'action politique. Ces Oeuvres choisies sont une Anthologie des textes les plus représentatifs de Juan Montalvo publiés dans Le Cosmopolite, La Dictature perpétuelle et Mercurial eclesiástica.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296347595
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ŒUVRES CHOISIES

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
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@ UNESCO, 1997, pour la traduction en langue française ISBN: 92-3-203414-X

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5784-3

LA PHILOSOPHIE Collection

EN COMMUN

dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Venneren

JUAN MONTALVO

ŒUVRES

CHOISIES

TRADUIT DE L'ESPAGNOL PAR GABRIEL JUDDE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Editions UNESCO

Première partie

INTRODUCTION

Plutarco Naranjo QUI EST JUAN MONTALVO? Nous adressant à un vaste public international, comme peut l'être celui qui consulte les publications de l'U.N.E.S.C.O., si l'on tient compte du fait qu'un siècle et demi s'est écoulé depuis la naissance de l'auteur et que celui-ci appartient à une petite nation du tiers monde, il est indispensable de dire de qui il s'agit, de présenter, ne serait-ce que brièvement, l'illustre écrivain. Je sais combien il est difficile de présenter un auteur, surtout quand il s'agit de l'un des plus grands que la langue espagnole ait connu, et encore davantage si la majorité de ses écrits a été consacrée à la propagation idéologique, à l'éclairement des consciences, à la polémique, à une lutte politique passionnée et inégale en faveur d'un monde de paix, de liberté, d'égalité et de justice. Les auteurs non-équatoriens ont en général mis l'accent, dans les écrits de Montalvo, sur le «génie de la langue» ; alors que ses compatriotes, surtout les ultramontains de cette époque, l'ont combattu sans relâche. Pour ce qui est du maniement de la langue, de la création littéraire, de la plasticité et de la voluptuosité du style, il est préférable de donner la parole à ceux qui font autorité en la matière. José Enrique Rod6,1 autre grand écrivain hispano-américain (Uruguayen) de la fin du siècle dernier et du début de l'actuel, dans son essai extraordinaire - aujourd'hui classique - sur Montalvo s'exprime ainsi: «La langue
1. Rod6, José Enrique: Montevideo, 1913. «Montalvo», in El mirador de Prospero, Librerfa Cervantes,

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de la Castille considère le style de Montalvo comme la mère amoureuse regarde l'enfant de ses entrailles. Il n'y eut jamais de goût littéraire ayant une origine espagnole plus pure, compte tenu de ses qualités et de ses défauts, que le sien. Il a réalisé à la perfection, avec précision et réalisme, les vertus et les dispositions caractéristiques de l'instrument verbal de la race, qui composent ce que nous appelons le génie de la langue,* tirant tout le parti possible de ses avantages et de ses qualités les plus grands, sans éviter aucun des écueils qui, par penchant naturel en dévie le cours; il n'a pas cherché non plus à dissimuler aucun des défauts qui, dans des cas bien précis, limitent ses moyens d'expression: c'est ainsi que cette prose pure et magnifique est, pour le génie de la langue, comme une lentille grossissante, à travers laquelle on verrait son relief augmenté, son tissu agrandi, ses disproportions mises en évidence, ou bien comme un alambic artificiel d'où coulerait un jus épais et coûteux, qui en serait la quintessence la plus concentrée (...).» «La prose de Montalvo, par ses caractéristiques les plus retentissantes, est l'expression violente d'un idéal de restauration dans la langue littéraire et du génie personnel d'un écrivain. Elle est beaucoup plus admirable dans sa singularité que comme archétype apte à être diffusé». Il n'est pas possible humainement d'exprimer une plus grande moisson d'idées aussi variées, si l'on s'en tient si fidèlement à l'intégrité traditionnelle et à la pureté de la langue... Rien de plus éloquent, rien de plus digne de revêtir la vieille toge oratoire, que la défense de la civilisation païenne dans sa réplique à un détracteur habillé en sacristain... «chez Montalvo, au-dessus un désir zélé de la correction trônait le rêve divin du beau (...) il posséda, parmi ses vertus les plus connues, le don de décrire, et arracha aux entrailles de la langue, tous les trésors de couleur, de lumière et d'énergie plastique qu'il gardait dans ses trésors les plus secrets et les plus oubliés, afin de réincarner les choses matérielles dans des mots pittoresques (...)>>.«La littérature de Montalvo a sa pérennité bien assise, non seulement dans la

divine vertu du style, * mais aussi dans la valeur de la noblesse et de la
beauté de l'expression personnelle qu'il porte en lui. Peu d'écrivains l'ont égalé dans l'art de faire sentir la condition réparatrice et fortifiante des bonnes lettres». En commentant l'étude de Montalvo sur le Quichotte, qui figure dans les Sept Traités sous l'épigraphe «Le ballon d'essai», et qui fut suivie du livre Chapitres oubliés par Cervantès, Rod6 ajoute: «Pers on* Souligné par nous.

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ne, en langue espagnole, n'a parlé de Cervantès et du Quichotte comme Montalvo l'a fait dans ces pages. On peut dire sans la moindre hyperbole qu'elles constituent l'analyse qui découle nécessairement de la synthèse créatrice du génie." La statue la plus durable de Cervantès est ici, sculptée grâce aux soins attentifs qu'un artiste pieux mettrait à ciseler une image sacrée (...). Mais il ne faudrait pas conclure de cela que toute l' œuvre de Montalvo se résume à une prose merveilleuse par sa plastique et sa forme. Qu'y a-t-il, dans ce cas, chez Montalvo, en plus de l'incomparable prosateur? Il yale pourfendeur d'idées: il y a cette sorte de penseur fragmentaire et militant auquel nous appliquons le nom de lutteur. Et dressée sous cette cuirasse, la valeur idéologique de son œuvre égale, ou s'approche, de celle que cette œuvre renferme en tant qu'art pur.» Le critique littéraire Anderson Imbert, d'origine argentine, qui a consacré un volume entier à l'étude du style de Montalvo,2 dit: «Il fut le prosateur aux éclatants effets de style... dans le lit de sa prose on pourrait ramasser beaucoup d'or. il avait un don extraordinaire pour frapper les phrases, pour s'écarter des sentiers battus et pour trouver une issue magistrale, pour évoquer une réalité avec le minimum de touches d'une prose imaginative.» Alfonso Reyes,3 mexicain, l'une des plus grandes valeurs de la pensée et de la philosophie hispano-américaine de cette époque indique: «Montalvo est l'un des rares américains qui peuvent rivaliser avec les écrivains de quelque pays que ce soit, qui aient mérité la renommée universelle.» Écoutons maintenant les Espagnols eux-mêmes, de l'époque de Montalvo, écoutons la romancière Emilia Pardo Bazan4 : «L'Espagne aura aujourd'hui jusqu'à six écrivains qui puissent égaler Montalvo dans la connaissance et la pratique de la langue, mais aucun qui le dépasse.» Et l'écrivain Luis Carrera,s critique renommé, s'exprime ainsi: «Montalvo mérite une place à part, car c'est un prosateur de bon aloi, et peut-être le seul aussi grand qu'ait produit l'Amérique
* Souligné par nous. Z.Anderson Imbert, E. : El arte de la prolia en Juan Montalvo, Edit. Colegio de México, México, 1948. 3. Reyes, Alfonso: «Sobre Montalvo», Obrali completali, vol.VI, Fondo de Cultura Econ6mica, México, 1956. 4. Pardo Bazan, Emilia, in «Montalvo ante sus admiradores extranjeros», p.ZZ, por C. Monge y A.Moscoso, Talleres Nacionales, Quito, 1911. 5. Carrera, Luis: «Don Juan Montalvo», in Juan Montalvo en Parili, por D. Lara, vo1.Z, Ed.Subsecretarla de Cultura y MWlicipio de Ambato, 1983-1985.

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espagnole, car pour ma partje n'en connais pas d'autre qui mérite un
tel jugement (...). Montalvo écrit avec toute sa personnalité, ce qui constitue une grande réussite; il a un style littéraire: qualité rare, très difficile; il invente des mots, quand il ne trouve pas tout faits ceux dont il a besoin, et il les invente bien, à bon escient; il mêle avec un art très profond et une habileté magistrale, les phrases familières avec les grandiloquentes, sans la moindre fausse note de style: mérite extraordinaire en tous points; il n'hésite pas à emprunter une tournure à une autre langue, s'il la croit capable d'être utilisée avec bonheur, et il se trompe rarement sur ce point; il fournit les détails les plus insignifiants avec une originalité et une précision uniques dans la littérature espagnoie: finalement, il est si américain et il a imprimé une telle marque à ses écrits, que le caractère régional apparaît en eux à chaque instant.» Le grand écrivain et romancier Juan Valera,6 dans sa lettre prologue de l' œuvre Géométrie morale dit : «L'inimitable style, si caractéristique de Montalvo, les ornements et les richesses de langage, l'étonnante érudition et l'abondance d'images, d'histoires, d'anecdotes et de personnages fictifs ou non fictifs, mais bien évoqués et dessinés, tout montre que ladite géométrie est une digne sœur des Sept Traités (...). Le livre de Montalvo est l' œuvre d'un homme de grand talent, le plus soigné qui ait été écrit ces temps derniers en langue espagnole: et d'un homme, enfin, à l'imagination fougueuse et riche.» Finalement, pour éviter de lasser par trop de citations, en voici une, la dernière, d'un auteur contemporain, AbelIan,? qui faisant allusion à un aspect du style et du langage de Montalvo, en particulier des écrits correspondants aux dix premières années de production littéraire, et dans lesquels l'auteur, après s'être abreuvé aux sources les plus classiques, emploie certaines tournures archaïques, s'exprime ainsi: «Nous, Espagnols, devons cependant lui être reconnaissants. Personne ne sut restaurer aussi bien que lui la beauté et la splendeur de la langue espagnole ancienne.)} Sans doute, ce qui fascine, à première vue, dans les écrits de Montalvo, c'est son style, la beauté de sa prose et l'on court le risque d'être si médusé par l'expression fascinante, la luminosité des tournures idiomatiques, la richesse des mots, les paraboles et les exemples de l'histoire ancienne qu'on risque de ne pas apercevoir le message, la
6. Valera, Juan: Carta Pr61ogo de Geometrfa Moral, p.35, Ed. Est. Tip. Sucesores de Rivadeneira, Madrid, 1902. * Souligné par nous. 7. AbeIlân, J. L. : Introducci6n a Siete Tratados, par J. Montalvo, Ed. Nacional. Madrid.

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protestation, la pensée elle-même. Peut-être, le cas le plus pathétique est celui d'Anderson Imbert,8 qui se grisa a un tel point du style de Montalvo qu'il ne parvint pas à voir ses idées et ses idéaux. Peu d'hommes comme Montalvo, dans l'Amérique hispanique de la seconde moitié du XIXe siècle, parvinrent à avoir une conscience politique aussi claire et aussi précis sur ce que le régime colonial avait représenté pour ces peuples, ainsi que les guerres de l'émancipation et de l'insurrection, par conséquent de régimes despotiques ou tyranniques qui étaient, précisément, la négation de ce que les grands hommes - comme Espejo, en Équateur, Narino, en Colombie, Miranda, au Vénézuéla et les Libertadors - Bolivar, San Martin, O'Higgins, Artigas -, avaient imaginé et promis. Les guerres si vantées de l'Indépendance n'avaient pas été autre chose que d'épidermiques guerres d«'émancipation», ainsi qualifiées si clairement par Montalvo.9 n est certain qu'elles mirent fin à la domination espagnole, que des gou-

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vernements indépendants surgirent, mais le régime social et économique, les forces productrices, la domination de l'église, le mépris de l'indien et en un mot de l'aborigène, tout l'échafaudage semi-féodal était resté quasiment intact. Le maître espagnol était parti, mais les nouveaux maîtres, dépourvus dans la plupart des cas de traditions démocratiques, d'une conscience politique claire, et même privés d'éducation et de culture, exerçaient le pouvoir avec plus d'abus, avec plus d'excès, avec plus de corruption et d'injustices. Après les guerres d'émancipation, la dure lutte pour la véritable libération, pour le respect des libertés et la souveraineté des peuples devait se produire. Peu d'hommes comme Montalvo surent s'adonner aussi complètement à la lutte contre le fanatisme, contre l'injustice, contre la violation de la liberté, et aucun ne sut aussi bien que lui revêtir la phrase, le message, d'une telle beauté, au point que très souvent sa pensée politique acquiert les caractéristiques d'une œuvre théâtrale. Peu d'hommes comme Montalvo surent combiner l'art et la lutte. Il écrivit avec une beauté captivante en même temps qu'il lutta farouchement. Sa lutte fut dure, violente, passionnée pour les grands idéaux; ce ne fut pas une lutte aveugle, ce fut une lutte consciente des risques et des dangers, «C'est l'indignation, dit Unamuno,lO qui fit de ce qui n'aurait été qu'un
8. Anderson Imbert, E. op. cir. 9. Montalvo, Juan : «Los héroes de la emancipaci6n de la raza hispanoaméricana», in Siete Tratados, Imp. J. Jacquin, Besançon, 1882. 10. Unamuno, Miguel, in Pr6logo de Las Catilinarias, Biblioth. Grandes Autores Amerlcanos, Ed.Gamier Frères, Paris, 1925.

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homme de lettres, épris du style de Cervantès, un apôtre, un prophète enflammé de quichottisme poétique; c'est l'indignation qui sauve la réthorique de Montalvo». Comme nous l'avons déjà dit, le Montalvo artiste du bon parler, le Montalvo admirable styliste, le Montalvo initiateur de l'essai en langue espagnole, et surtout l'incomparable et redouté parnphlétiste a été connu et célébré beaucoup plus que le Montalvo politique, que l'idéologue, que le penseur. Cependant, la grande majorité de ses écrits ont un net fond politique; et encore plus, de nombreux d'entr'eux sont destinés à une lutte de front et directe contre l'oppression et l'injustice, contre les despotismes et les tyrannies et avec pour tout objectif un régime de justice, de respect envers les libertés, de progrès, de bien. Mais chaque phrase, même si elle contient une insulte, chaque expression même si elle déborde de colère et de passion, chaque écrit enfin est empreint d'une telle splendeur idiomatique, de tant d'ornements littéraires, d'une telle force, d'une telle hauteur et d'une telle sublimité de pensée que la forme, la création artistique, atteignent des degrés si parfaits que la motivation et les desseins politiques apparaissent à peine comme corollaires. Je citerai, comme preuve à l'appui, quelques paragraphes de sa première «Leçon au peuple» (Le Cosmopolite!!), mais je procéderai comme Unamuno,!2 «laissant de côté ce qui est par trop littéraire... sautant des lignes, mettant de côté l'érudition, fuyant les artifices réthoriques)), afin de mettre en relief la substantifique moelle politique. «0 toi qui vis de la sueur de ton front; toi qui subviens au besoin de tes parents âgés, de tes jeunes enfants grâce à ton travail quotidien, tu es le peuple. o toi qui, dans les conflits de la patrie braves les dangers et endures les fatigues de la guerre; qui t'épuises à la défendre, et qui, si elle triomphe, n'as pour tout bénéfice que la gloire d'avoir été son sauveur, tu es le peuple. o toi qui arraches à la terre nourricière, à force d'ingéniosité et de constance les fruits indispensables à la vie, tu es le peuple. o toi qui forges les métaux, sculptes le bois, construis l'habitation de l'homme avec tes mains, et l'aménages commodément et luxueusement, tu es le peuple.)) Après ce bel exorde et s'être référé aux droits du peuple, à la liberté et à la tyrannie, il a recourt à une parabole grandiloquente: «On enten11. Montalvo, Juan: «Lecciones al pueblo», in El Cosmopolita, 4, Ofic. Tipog. D. F. Bermeo, Quito, Agosto 7,1867. 12. Unamuno, Miguel, op cit.

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dit un jour une clameur lointaine, sourde, immense; le ciel se couvrit de nuages; l'atmosphère devint lugubre, et la terre eut peur et attendit. Le bruit. allait se rapprochant, et les palais des rois commencèrent à trembler; un coup de vent arriva, qui les secoua fortement, et les jeta à terre. Le vacarme du renversement s'unit à la clameur qui déjà s'était levée, et le monde étourdi ne sut plus ce qui se produisait. Les couronnes des monarques volèrent dans les airs, leurs trÔnes craquèrent et tombèrent en morceaux, le vent emporta les lambeaux empourprés du manteau royal. «C'était un peuple, un grand peuple, qui avait connu ses droits, après avoir accompli en vain ses devoirs pendant une longue période. Il ouvrit les yeux et regarda, et la lumière les envahit et atteignit son âme, et l'illumina, et une fois illuminée, il vit tout ce qui doit être, et levant son bras, il dit : Je jure d'être libre ! «Et le son de cette voix fut si grave et si grand qu'il emplit l'espace et résonna comme le tonnerre, et les tyrans l'entendirent, pâlirent et tremblèrent.» Et finalement vient le corollaire,l'invocation, le message, la proclamation : «Savez-vous comment s'appelle ce nouveau châtiment de Dieu? Il s'appelle Révolution. L'orateur du peuple se retranche dans la tribune, secoue sa crinière comme un lion, lance des étincelles de ses yeux enflammés et profère d'une voix sublime et éloquente le mot Révolution! «L'ami du peuple élève le peuple, et il parcourt les rues comme un torrent dévastateur, et il invoque la liberté, et il formule des serments civiques, et il envahit les palais, et il déchire les titres de ses oppresseurs : Révolution! «Le peuple se réunit, et il discute, et il annule le passé, et il se donne de nouvelles lois, et les sceptres et les couronnes sont abolis, et on érige l'autel de la patrie avec les joyaux des tyrans: Révolution! «Révolution, monstre bienfaisant, qui dévore les iniquités comme Saturne dévorait les pierres. «Pèuple, si ceux qui te gouvernent cessent d'être des gouvernants et qu'ils se transforment en bourreaux, et qu'ils sucent ton sang, et qu'ils t'offensent et te salissent; la révoÎution étant un droit des tiens, exerce-le. Ne crains pas le tyran; poursuis-le et renverse tes oppresseurs.» La pensée de Montalvo, comme Valdano l'a déjà rnentionné,13 se développe dialectiquement. En tenant compte du fait que Montalvo
13 Valdano, J. : Uxico y slmbolo en J. Montalvo. Ensayo de interpretacion lexicolOgica y semi<J16gica Las Catilinarias, Col. Pendoneros, Edit Gallocapitlin, Otavalo, 1981. de 15

manie avec une parfaite maîtrise le contraste entre la thèse et l'antithèse. Dans les quelques paragraphes que j'ai cités, d'une part il yale peuple, c'est-à-dire la majorité des citoyens; c'est le peuple qui travaille, qui sue, qui crée la richesse; d'autre part, ce que j'appellerais «l'anti-peuple», les minorités privilégiées, ceux qui jouissent des biens et des richesses, et par conséquent du pouvoir politique. La synthèse de l'antinomie: le peuple doit connaître ses droits, y compris celui de se révolter; il doit poursuivre ses authentiques défenseurs et leaders, s'unir, élever cette voix tonitruante, ce bras puissant et faire la révolution, annuler le passé et créer un monde nouveau, une société nouvelle où régneront la liberté, lajustice dans un ordre parfait. Voici une prédication politique, idéologique, révolutionnaire, mais transformée en une œuvre littéraire, en un chant, en une toile artistiquement impérissable. Un autre aspect remarquable des écrits de Montalvo, et palpable à travers l'une ou l'autre de ses pages est la très vaste connaissance que l'auteur a de l'histoire - en particulier de l'histoire antique grécoromaine -, de la philosophie, des sciences en général. Il était doué d'une mémoire prodigieuse, ce qui lui permit d'accumuler de vastes connaissances et d'écrire, sans l'aide de textes de consultation ni de notes, beaucoup de ses essais, y compris ses substantiels Sept Traités, pleins de passages historiques et de réflexions philosophiques. Il écrivit ses œuvres les moins polémiques et d'un plus grand contenu idéologique et philosophique, comme les Sept Traités, les Chapitres oubliés par Cervantès, dans le solitaire petit village d'Ipiales (Colombie) pendant un de ses exils prolongés. Dans des lettres à ses amis il se plaignait et leur disait: «Fondez en larmes, je suis sans livres.» Il connaissait le latin et le grec et il réussit à écrire en français et en italien; il connaissait en outre d'autres langues. Tout ceci entraînera l'écrivain Valera14à exprimer son admiration en ces termes: «La première chose que l'on admire est le savoir très vaste de l'écrivain, la force de sa mémoire grâce à laquelle il se remémore tout ce qu'il sait, et la vertu ailée de son imagination au moyen de laquelle il relie les choses entre elles, et grâce à laquelle il vole naturellement et gracieusement d'un sujet à un autre, sans qu'il y ait de confusion ni d'obscurité dans ce qu'il dit, mais au contraire en se montrant toujours clair et sensé. «Telle est l'amplitude de l'esprit de Juan Montalvo, dans lequel a pénétré sans confusion et avec aisance et ordre tout le savoir de
14. Valera, Juan, op. ciL

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l'Europe, depuis les premiers temps de la civilisation gréco-latine classique jusqu'au jour d'aujourd'hui; et telle est la stupéfiante capacité de son riche, pittoresque et brillant langage, grâce auquel il exprime et transmet tout ce qu'il sait: philosophie, religion, littérature et beaux arts, mettant en tout, avant de l'exprimer, le sceau original et caractéristique de sa propre personne.»

* * *
Pour conclure celte présentation, nous nous référerons à deux aspects sur lesquels, selon l'opinion de quelques critiques, Montalvo a forcé la note: l'archaïsme et le moralisme. Pas même la forme, si l'on excepte le contenu d'un écrit, ne peut être jugée en dehors de l'époque, sans placer celui-ci dans une perspective historique. Les circonstances dans lesquelles Montalvo commence son travail d'écrivain et de lutteur l'obligent à insister sur certains aspects qui, à la longue, deviennent insistants, réitératifs, surtout dans ses écrits correspondant à la décade initiale de sa vie politique. Le fascicule I de sa première œuvre polémique, Le Cosmopolite,15 publié dans un pays où, jusqu'à la veille la liberté de la presse n'avait pas existé, où personne ne s'était risqué à élever la voix, où personne n'avait osé regarder le tyran en face ou n'avait osé secouer la tête devant le regard inquisitorial du moine, ne put faire moins que causer une terrible commotion civique. Attaquer, blesser, souffleter celui qui venait de céder le pouvoir, * ne pouvait que déchaîner une violente réaction. C'est l'homme jeune - 34 ans - qui élève une voix pleine d'audace contre le tyran, le prévenant solennellement, qui s'élève contre les valeurs sacco-saintes, contre les courtisans et les adulateurs, les seuls qui pouvaient écrire dans les deux journaux quitéens : La Patrie et le Sud-américain, pour louer journellement les actions du gouvernement. En outre, pouvoir politique et pouvoir religieux ne formaient qu'une seule et même chose à cette époque; les conservateurs se disaient appartenir au <<particatholique», bien qu'en réalité il n'existât pas de structure de parti. Attaquer Garcia Moreno et plus encore, prendre des exemples comme paradigmes de morale de la Grèce et de la Rome païenne fut quelque chose d'inhabituel, simplement inconcevable.
15.~on~vo,Juan,op. cit * L'auteur fait allusion à la victoirede Garda Morenoet de Flores à Guayaquilsur le libéral G. Franco, le 24 septembre 1860, obligeantcelui-ci à s'expatrier (note du traducteur). 17

La presse conservatrice et catholique, dans laquelle écrivaient les brillants académiciens de la langue, s'attacha de façon hautaine et méprisable à ridiculiser Montalvo, l'accusant d'ignorer les règles de la grammaire, de s'être précipité sur le chemin de l'hérésie - ce qui constituait un délit même en droit civil-, très grave inculpation dans un pays croyant et surtout fanatique, où la pauvreté du prêtre comptait

plus que celle du tribun. Enfin, le rabaissant, on l'appelle: «Jeune
homme extravagant qui prétend passer pour sage philosophe.» Voici Montalvo «en lutte avec le monde». Qui allait prendre la défense du nouveau journaliste? Dans quel journal? C'est Montalvo luimême qui répond à ses gratuits et diligents adversaires et ennemis: «Si ceux-ci tombent sous ma plume, ils seront déchiquetés; et s'il arrive qu'ils tombent entre mes mains, je les obligerai avec des gifles à être des hommes. Ne savent-ils pas qu'il y a beaucoup de différence entre les pauvres gens accrochés à la vie et ceux qui la méprisent? Le lion est généreux, mais si on le blesse par traîtrise, il rugit, saute, dévore, vend cher sa vie. Il peut se faire qu'il tombe, mais ce sera sur un autre.» Mettant de côté le défi hautain, il faut noter que dans ses écrits suivants il soignera tout particulièrement le maniement de la langue, en s'abreuvant aux sources les plus pures et les plus classiques de l'idiome ; en démontrant que tout ce qu'il dit, censure et condamne est en accord avec les enseignements du Christ et des docteurs de l'église; il essaiera de démontrer que la vertu, les principes moraux et l'éthique ne sont ni le patrimoine du christianisme et encore moins celui de fanatiques catholiques, et que ces attributs ne peuvent non plus être niés par ceux qui ne professent pas le catholicisme, que ce soit Socrate, à l'époque païenne, ou un révolutionnaire français qui proclame la république. C'est à cela que l'on doit le ton de moraliste catholique qui transparaît dans beaucoup de ses écrits, ainsi que sa constante invocation de Dieu et de Jésus, dans un essai de propagation d'une morale laïque qui n'implique pas la négation de principes chrétiens mais qui ne tolère pas non plus la corruption de certains éléments du clergé; et en partie également, on doit à ces antécédents l'archaïsme de son vocabulaire et de son style. Les idées de Montalvo - non de son style - imprimèrent une marque profonde dans l'esprit du peuple équatorien. Sa lutte idéologique ne s'était pas perdue dans le désert. Son ami, compagnon occasionnel, Eloy Alfaro, porta la révolution à son terme. Le 5 juin 1895, plus d'un lustre après la mort du «Cosmopolite», la révolution libérale triomphait à Guayaquil. Puis vint la réorganisation juridique de la 18

nation, la création d'institutions civiles, le mariage civil, etc. ; la séparation de l'Église et de l'État, tout ceci garanti par une nouvelle Constitution afin d'accorder la gratuité des soins; une partie des latifundia qui appartenaient à l'église fut nationalisée. Plusieurs aspects de l'auteur ont été utilisés afin qu'en Équateur, il apparaisse sous plusieurs noms,16 tels que: le Cosmopolite, le polémiste, le lutteur; l'écrivain, le styliste et, peut-être, le plus honorable, celui de Maître, hommage que lui rendit le gouvernement il y a plus d'un demi-siècle, lorsqu'il institua sa date de naissance -le 13 avril- comme étant «Le jour du Maître».

-Agoglia, Rodolfo: Pensamiento romantico dor et Corporaci6n Editora Nacional, Quito,

16. Autres ouvrages

consultés par le traducteur

- Revista «Culture., nacimiento de Banco Central del Ecuador, vol.V, n012, Sesquicentenario del J. Montalvo, Quito, 1982.

: ecuatoriano, 1980.

Ed.Banco

Central del Ecua-

Ed. en homenaje al

- «Juan Montalvo en Francia., Actas deI Coloquio de Besançon, Les Belles Lettres, Paris, 1976. - Naranjo, Plutarco: Ensayos sobre Montalva, Ed.Casa de la Cultura Ecuatoriana, Col. Bâsica de Escritores Ecuatorianos, Quito, 1985. - R0d6, José Enrique: Montalva, Ed.Pio XU, Ambato, 1967. - Sacoto Salamea, Antonio: Juan Montalva, Ed.Casa de la Cultura Ecuatoriana, Quito,

1973.

.

Paris, 1936.

- Zaldumbide,

Gonzalo

et Daireaux,

Max : Montalva,

Les éditions

France-Amérique,

19

Gabriel Judde LES ŒUVRES DE MONTALVO Bien qu'il ait écrit auparavant Lettres de voyages - belles chroniques de sa traversée de plusieurs pays européens, en particulier l'Italie - dont quelques unes apparurent dans l'hebdomadaire La Démocratie, de Quito, et dans quelqu'autre bref essai, la période de production littéraire de Montalvo débute en 1866, avec la publication du premier fascicule du Cosmopolite et se prolonge jusqu'à la publication du volume III du Spectateur (1888), qui apparait peu avant sa mort (janvier 1889). Quelques œuvres sont des publications posthumes. Pendant ces 22 années de vie agitée, d'exils, de persécutions, de privations et même de faim, le grand écrivain s'essaye à presque tous les genres littéraires. Au début les Muses ne lui furent pas favorables; il abandonna vite la poésie pour cette prose grâce à laquelle il atteindrait ensuite une telle renommée. Il est le précurseur de l'essai en langue espagnole et l'un des plus grands essayistes de tous les temps. Il fut le polémiste par excellence, élevant le pamphlet à la catégorie de genre littéraire, ainsi que l'invective, mais revêtue de grandeur, celle qui émotionna tant Unamuno. Il aborda la fiction dans Les Chapitres oubliés par Cervantes et dans d'autres œuvres courtes, comme le drame. On a publié cinq drames sous forme posthume. La production totale comprend près de deux millions de mots.

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Les principales œuvres sont, par ordre chronologique: Le Cosmopolite, publication périodique qui apparaît à Quito, dont le premier numéro sort le 3 janvier 1866, peu de temps après que Garcia Moreno ait quitté le gouvernement. À travers ses pages, Montalvo attaque avec orgueil et intrépidité le tyran qu'il va combattre jusqu'au dernier jour de sa vie, jusqu'à ce qu'il tombe criblé de balles et de coups de poignard; fin tragique qui arrachera à Montalvo, dans son exil, les mots célèbres: «Ma plume l'a tué.» La longue annonce introductive de l' œuvre commence par ces mots: «Il est important que nous puissions au moins exhaler par des plaintes l'oppression dans laquelle nous avons vécu tant d'années; il est important que nous ne soyons pas restés muets à jamais à force de nous taire par la force; il est important que la pensée et les idées des citoyens puissent être exprimées et entendues par les citoyens. La tyrannie s'achève, elle aussi, oui, la tyrannie a aussi une fin, et parfois elle a coutume d'être la plus courte de toutes, selon ce que disent les prophètes : "J'ai vu l'impie fort, haut comme le cèdre: je suis passé, et je ne l'ai plus vu ; je suis revenu et je ne l'ai plus trouvé". Maintenant nous avons besoin qu'il ne revienne pas, et il faut souhaiter que Dieu nous aide afin qu'un tel vœu soit exaucé. Il y a des pestes, des famines, des tremblements de terre, rien ne manque ici bas; mais ce qu'il y a de plus grave que tout, c'est la tyrannie.» Le combat contre Garcia Moreno est dû non seulement aux actes tyranniques de celui-ci pendant les cinq ans de son premier gouvernement, caractérisé par les persécutions et les exils, les exécutions de ses adversaires, la neutralisation de la presse d'opposition, mais surtout - et Montalvo ne se trompe pas dans cette prévision politique à la perspective de voir Garcia Moreno usurper de nouveau le pouvoir et assumer de nouveau les pouvoirs absolus. Bien que Le Cosmopolite entame la lutte contre Garcia Moreno, il ne se limite pas seulement qu'au champ politique, mais il essaie au contraire de réaliser une petite encyclopédie, au moyen de laquelle l'auteur se propose d'enseigner par la joie. Je prendrai quelques paragraphes qui se réfèrent aux buts de la publication: «Nous nous proposons d'écrire pour le public, non pour les partis, et il conviendra de lui montrer ce qu'il peut attendre et combien il doit attendre de ceux qui s'engagent volontairement envers lui. Naturellement, nous devons nous intéresser au sort du continent américain, sans que nous considérions

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comme hors de notre dessein les grands évènements de l'Europe et du monde entier, si le cas se produisait. Nous avons baptisé Cosmopolite ce journal, et nous essayerons d'être des citoyens de toutes les nations, des citoyens de l'univers, comme disait un philosophe de la sage antiquité.» «Nous ne proposons pas de faire abstraction de la politique, étant

donné qu'elle est et doit être la chose la plus importante pour les
citoyens.» «Nous traiterons de tout avec respect et dignité, et seulement quand nous serons parfaitement informé de ce que nous attaquons.» «Les dures leçons de gouvernement seront suivies, si elles obtiennent le succès souhaité, de quelque morceau de littérature et de poèsie amène, de cette poèsie qui déplisse le front et fait oublier la déportation ; de cette science surhumaine à l'aide de laquelle Ovide adoucit la rigueur de la sienne en chantant doucement les amours des dieux.» «Je pense quant à moi qu'un événement important et confirmé par les siècles, une sentence ou un apophthegme philosophique apportent plus à l'instruction et au plaisir que le flot insipide et disloqué de termes vides que déversent les esprits vulgaires, sans que personne n'en profite, mais peut-être au détriment des bons.» «Nous avons gardé pour la fin l'éducation du beau sexe à laquelle nous pensons et devons consacrer de nombreuses lignes, comme délassement faisant suite aux discours de politique et de gouvernement des États, lesquels ne sont pas toujours agréables, ainsi qu'aux autres thèmes capables d'éveiller l'inspiration des écrivains. Est-il une inspiration plus forte que celle appelée "ange" par les uns, "démon" par les autres, mais démon ou ange qui tient dans ses mains le sort des sociétés humaines? Éduquons la femme, oui, éduquons-la, pas comme les maîtres de l'ancien temps éduquaient les enfants, avec toute la rigueur d'un maitre brutal, les ensanglantant et les faisant nager dans leurs larmes, mais avec la patience des philosophes, avec la tendresse des pères, avec la bonté et la douceur de chrétiens, sans perdre de vue que ce démon est la créature la plus sensible, à la constitution la plus fragile, plus facile à élever et à purifier par la douceur, de même que d'être corrompue et abâtardie par la rudesse.»1
1. Ce point de vue de Montalvo sur l'éducation des femmes doit être particulièrement replacé dans le contexte de l'époque, et sans doute de l'Équateur, pays théocratique, aux mœurs fortement conservatrices. S'il a été reproché à Montalvo de penser «a la antigua» (à l'antique, ou de façon surannée), ce chapitre est sans doute l'un de ceux où il est le plus vulnérable, bien davantage que sur ses évocation de la culture gréco-latine, qui, elles se rétèrent plus à la forme qu'au fond (note du traducteur).

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Chaque fascicule contient des essais sur plusieurs thèmes, en même temps qu'il se transforme en une arme puissante de lutte politique. À travers ses pages défilent de nombreuses leçons adressées au peuple, aux partis politiques, aux étudiants, à la classe militaire. En janvier 1869 apparaît le numéro 9, qui est le dernier, non voulu par l'auteur mais parce que de graves évènements politiques, qui se produisent en Équateur, intetTompent la publication. Les craintes de Montalvo s'avérant justes, Garcia Moreno réussit à se proclamer Chef Suprême, renversant le gouvernement constitutionnel d'Espinoza, qui avait obtenu le triomphe aux élections, précisément parce que choisi et protégé par Garcia Moreno lui-même. Montalvo réussit à se réfugier à la Légation de Colombie et peu après il est expatrié. La dictature perpétuelle, opuscule publié à Panama, en 1874, est consacré à la vivisection de la tyrannie garcienne. Cette œuvre a une influence décisive sur la jeunesse équatorienne, surtout les universitaires, dont un groupe, après avoir lu subrepticement l'ouvrage, décide de conspirer et d'en finir avec la vie du tyran. Le Régénérateur. Après l'assassinat (connu en Équateur sous le nom de «tyrannicide») de Garcia Moreno, Montalvo peut revenir dans sa patrie et reprendre ses publications, en même temps qu'il participe à quelques actions politiques, entre autres celle qui consiste à exiger personnellement du nouveau Président de la République la convocation à une Assemblée Constituante, afin qu'elle édicte une nouvelle constitution politique qui remplacera la «charte noire» instituée par Garcia Moreno; constitution oppressive, anachronique, qui établissait, parmi les conditions de citoyenneté, l'appartenance au catholicisme. En 1876 apparaît le premier fascicule du Régénérateur. Le style, la forme et le contenu sont semblables à ceux du Cosmopolite, mais l'auteur considère qu'après les années de tyrannie et d' opprobe que le pays a vécues il y a beaucoup à régénérer, d'où le titre de la nouvelle publication. Il dit: «J'essaierai de régénérer par des leçons de morale et de saine politique, selon la somme de nos connaissances. Elles ne sont pas grandes, nous le savons; mais comptant sur la docilité de nos compatriotes, pourquoi n'essaierions-nous pas de leur enseigner quelque chose en même temps que nous apprenons d'eux ce qui peut-être digne d'attirer l'attention? L'araignée, la foutTOisavent des choses que nous ignorons: Si nous pouvions savoir tout ce que savent d'humbles personnes que nous regardons avec dédain ?» Mais le Régénérateur n'eut pas un meilleur sort que le Cosmopolite : après le numéro 4 son auteur est violemment exilé par Veintemilla, 24

militaire qui assume le pouvoir en renversant le gouvernement constitutionnel et qui se transfonnera en un despote des plus méprisables. Son pouvoir affermi, Veintemilla pennet le retour de l'écrivain. Montalvo, dans cette nouvelle période, parvient à publier quatre fascicules de plus avant sa nouvelle et définitive expatriation. Les Catilinaires constituent une autre série de fascicules dont la première livraison a lieu en 1880, à Panama, où sont publiées également les autres parties qui constituent cette œuvre. Celle-ci, à la différence des précédentes, a pour seul objectif de briser, de dépouiller trois personnages iniques de la politique équatorienne, surtout le général Veintemilla, despote d'une ignorance crasse et plein de vantardise. «Il est difficile de trouver», commente Benjamin Carrién, «un degré d'injure aussi fort dans la littérature; une puissance de flagellation qui fustige aussi intensément; une efficacité morale de soufflet aussi grande que ceux qu'exerce Montalvo dans les Catilinaires. Mais il est difficile en même temps de trouver des insultes revêtues d'une plus grande noblesse, d'une correction littéraire plus châtiée, d'une maîtrise intellectuelle plus grande. Le secret de Montalvo réside dans sa capacité d'unir la colère au dédain». Les Catilinaires, chef-d' œuvre de l'invective, ne sont pas que cela; la pensée politique et sociologique s'y déroulent en une fonne ample. Beaucoup d'idées acquièrent chez l'auteur une transcendance philosophique. À partir de l'expérience dure et peut-être tragique des phénomènes socio-politiques équatoriens, Montalvo élabore des généralisations importantes, aussi valables pour l'époque d'alors que pour le présent et l'avenir. Sept traités est le titre de l' œuvre la plus importante de Montalvo. Elle parut dans une édition élégante et très soignée, en deux volumes, publiés à Besançon en 1883. L'œuvre fut accueillie par de grands éloges d'admiration dans de nombreux cercles intellectuels de l'Europe, surtout d'Espagne, de France et d'Italie. Le long exil dans un village aussi petit, perdu parmi les broussailles des Andes, que fut Ipiales (Colombie), en 1870, la solitude et la tranquillité d'esprit, donnèrent à Montalvo l'occasion d'écrire plusieurs essais relativement longs. À cette époque le genre «essai» en langue espagnole n'avait pas encore fait autorité. Montalvo donna aux siens le nom de «traités». Chacun aborde un thème central, bien qu'il y ait dans plusieurs d'entre eux de longues digressions sur des thèmes secondaires et de nombreux passages historiques et mythologiques. 25

Tout ce qu'il y a en Montalvo de penseur, de sociologue, de moraliste, de philosophe, tout ce qu'il y a en ce sens de plus médullaire figure sans doute dans chacun de ces Sept Traités. Mais ils sont écrits avec tant d'érudition, avec une telle profusion de citations historiques, de paraboles et d'exemples, que même pour l'homme cultivé, leur lecture n'est pas facile et la beauté de la parabole ou de la citation se perd pour qui méconnaît l'histoire et la mythologie. C'est dans les Sept Traités que l'expression selon laquelle «Montalvo ne doit être lu que lorsqu'il a été étudié» atteint sa perfection. Le lecteur ordinaire doit sauter des paragraphes, peut-être des pages entières, afin de ne pas se perdre dans les dédales de l'histoire, dans le labyrinthe de la mythologie et de pouvoir suivre à grands pas la «pensée de Montalvo». Les Sept Traités sont les suivants: «De la noblesse», «De la beauté», «Du génie», «Réplique à un sophiste pseudo-catholique» - qui aurait pu être appelé «De la Vertu» -, «Les héros de l'émancipation de la race hispano-américaine» - qui aurait pu s'appeler «De l'héroïsme» - et
le «Ballon d'essai»

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exégèse, la mieux réussie, sur Don Quichotte.

Géométrie morale et Le rire : ce sont deux autres «Traités» qui furent publiés, indépendamment et post mortem. Le premier est une étude extraordinaire sur l'amour et sur cet archétype qu'est Don Juan Tenorio. En face du Tenorio responsable d'outrages, de malheurs et de tragédies, Montalvo présente un Don Juan en Fleur, ravisseur comme son homonyme, mais au contraire de celui-là, noble d'esprit, généreux, disposé à sacrifier sa vie pour une dame inconnue. Le rire est un amusant essai psychologique et sociologique de ce phénomène humain. Mercuriale ecclésiastique: c'est une «Catilinaire», mais en l'occurrence, dirigée contre l'archevêque Ordonez, de Quito, qui adressa une lettre pastorale interdisant la lecture des Sept Traités, en même temps qu'il obtint de Rome l'inclusion de l'œuvre dans l'Index des Livres Interdits. C'est un terrible libelle contre l'archevêque et les mauvais prêtres.2 Le Spectateur: c'est le titre d'une nouvelle série d'essais. La publicaûon apparaît sous forme de livre, dont le premier volume circule à Paris en 1886. Il choisit le nom d'après la feuille journalière qu'Addison publiait à Londres avec beaucoup de succès.
2. Sur Ord6nez voir tout particulièrement Juan Montalva en Francia
Références bibliographiques

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opus cité in

pp.144, 148 (qui reproduit faire tuer un libéral par le peuple, il y parvient le jour de son choix), 150-151.(Note du traducteur).

- in G. R. Pérez, pA? ; P. Naranjo, p.120 ; H. Montalvo, une réflexion de J. Montalvo estimant que si Ord6nez veut

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«Mon Spectateur, dit Montalvo, ne sera pas comme celui d'Addison; comment le pourrait-il, puisqu'en m'acquittant de ma dette [d'écriture] je ne pourrai rivaliser avec lui; les intentions seront bonnes, et si je n'enseigne pas en amusant, j'essaierai de ne pas nuire en lassant.» C'est une publication qui, dans son premier volume, contient 16 essais. Il publia les deux années suivantes un volume chaque année. Le troisième fut également inclus dans l'Index des livres interdits. Bien que la majorité des critiques, d'une façon ou d'une autre, ait fait allusion au «style de Montalvo», il faut à vrai dire distinguer plus d'un style chez cet auteur. L'un d'eux est celui des Sept Traités, du Cosmopolite, du Régénérateur, l'autre celui des Catilinaires et de la Mercuriale, un autre celui des Chapitres oubliés par Cervantès, et un autre, assez différent, est celui du Spectateur. Dans ce dernier, un nouveau Montalvo parle: c'est le journaliste agile qui s'est abreuvé aux sources européennes modernes. L'écrivain amène parle, ainsi que le causeur qui se délasse. Le Spectateur est une œuvre pour le grand public. Style clair, direct, simple, purifié d'archaïsmes et de l'excès de citations historiques, mais non dépourvu de science et de sagesse. Chapitres oubliés par Cervantès; essai d'imitation d'un livre inimitable. Cette œuvre également fut écrite dans sa majeure partie pendant l'exil à Ipiales, mais pendant les années suivantes Montalvo polit le texte et finalement il fut publié après sa mort (1889), en 1895, également à Besançon. «Celui qui n'a rien de Don Quichotte, dit Montalvo, sur le frontispice de son œuvre, ne mérite pas l'appréciation ni l'amour de ses semblables.» Montalvo fut un lecteur assidu du Quichotte et un grand admirateur de Cervantès. Il se fondit intimement dans le message de l'œuvre du «Manchot de Lépante». «Le Don Quichotte symbolique, cette sublime incarnation de la vérité et de la vertu sous forme de caricature, ce Don Quichotte appartient à toutes les époques et à tous les peuples, et cette personne morale sera la bienvenue où qu'elle arrive, haute et belle.» Le triomphe de Cervantès fut la satire franche, le coup bien asséné, si bien que l'énorme folie de ce siècle, blessée au cœur, fut abattue, comme un taureau des arènes de Valladolid aux mains de don Diego Ramirez. «C'est le genre le plus difficile: s'être attaqué à cette tâche relève d'une louable audace, c'est certain: la mener à une heureuse issue ne 27

nous est pas réservé, car nous ne pensons pas que notre livre puisse être sensationnel. S'il lui arrivait de tomber par hasard entre les mains de quelque Espagnol cultivé, que cet européen sache que nous avons écrit un Quichotte pour l'Amérique espagnole et en aucune façon pour l'Espagne.» Comment Montalvo allait-il, lui le lutteur qui supporte des défaites mais qui ne s'incline jamais devant des despotes et des tyrans, devant des malfaiteurs et des malandrins, comment allait-il épargner tant de coquins sans leur administrer son châtiment fictif? «Qui dit vertu dit pardon: pardon pour les ennemis; les crimes, insolences, ingratitudes, méchancetés sont pour le bourreau. Qu'il les pende en un ensemble fantastique; mais que le délinquant sache qu'il est pendu.» L' œuvre, au début, est fictive, mais plus encore que la trame romanesque, ce sont les monologues, les méditations du Quichotte qui prédominent aux dépens des thèmes linguistiques, sociaux, littéraires et philosophiques. n fait également la caricature de nombreux personnages et de scènes de l'époque. En tout cas, il s'agit d'une des plus grandes œuvres de l'auteur. Le livre des passions. Sous cette épigraphe furent édités en un volume les cinq drames qui ont été sauvés grâce aux soins de Roberto Andrade. L'édition, réalisée par l'université de La Havane, en 1936, fut placée sous la direction inégalée de Roberto Agramonte. Chaque drame représente une passion humaine, bonne ou mauvaise. Les drames de Montalvo sont écrits sous un modèle qui est beaucoup plus près des tragédies grecques, en particulier de celles d'Eschyle, que des modernes pièces de théâtre. Elles se développent avec très peu de personnages et presque sans scénographie, sans aucune préoccupation pour la machinerie. Pages inconnues et pages inédites. Roberto Agramonte a recueilli avec empressement et diligence une bonne partie de la production abondante mais dispersée de Montalvo: des articles publiés dans divers journaux, des feuilles séparées, des pamphlets à faible tirage et aussi des articles qui sont restés inédits; des matériaux avec lesquels il a pu composer trois volumes: l'un de Pages inconnues publié à La Havane, en 1936, et deux de Pages inédites publiés à Mexico, en 1969, et qui en outre reproduit une partie du Journal de Montalvo, écrit parfois en français et parfois en espagnol.

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BIO-BmLIOGRAPIDE

DE JUAN MONTALVO

Juan Montalvo y Fiallos naquit le 13 avril 1832 à Ambato, petite ville équatorienne située au cœur de la cordillère, non loin du Chimborazo, le plus haut sommet du pays (6310 m), et du Tungurahua, autre géant des Andes. Il eut une enfance calme, loin du monde et quelque peu mélancolique parce que solitaire. Ses parents l'envoyèrent à Quito où il étudia au collège San Fernando et au séminaire San Luis, avant d'entrer à la faculté de droit. Outre les classiques, l'histoire et la philosophie morale, ses auteurs préférés étaient les romantiques, les poètes et surtout Lamartine. Dans cette capitale située à près de 3000 mètres d'altitude, aux nuits froides, on se couche tôt et on s'amuse peu. Montalvo écrit des poèmes - quelque peu emphatiques - qui annoncent sa prose future. Grâce à eux, il se fait connaître des milieux cultivés et obtient un poste d'attaché à la Légation de l'Équateur à Paris en 1857. Il est comblé, car la culture française a toujours reçu ses faveurs. Il séjourne deux ans en Europe tout en continuant à s'intéresser à la vie politique de son pays natal. Celui-ci est aux prises avec le Pérou, qui nourrit sur lui des ambitions impérialistes et qui projette, avec la Colombie, de se l'approprier. Les libéraux équatoriens sont au pouvoir, mais leur déclin est proche. Un homme de premier plan apparaît, conservateur et théocrate, Gabriel Garda Moreno, qui n'hésite pas à tenter une alliance avec le général péruvien Castilla, afin de mieux renverser le régime libéral équatorien. 29

Juan Montalvo est au courant de ces tractations et commence sa carrière de polémiste, après son retour en Équateur, en écrivant, le 26 septembre 1860 à Garcia Moreno pour essayer de le dissuader de s'allier au Pérou, au nom de l'intégrité nationale et d'un patriotisme exemplaire. Élu Président de la République en 1861, Garda Moreno va fournir un magnifique sujet de polémique au jeune Uambateno qui atteindra son plus haut degré d'intensité en 1865, à l'expiration du mandat du dictateur, dans le but de s'opposer à sa réélection. Enjanvier 1866 paraît le premier numéro du Cosmopolite. On a souvent dit de Montalvo qu'il sentait le soufre, l'utilisant ainsi comme un repoussoir auprès d'une grande majorité de dévots - surtout de dévotes - que le régime théocratique satisfaisait et nourrissait. En fait, catholique de naissance, respectueux de l'évangile, Montalvo ne fut même pas hétérodoxe. Érudit plus que penseur, ses romans sont médiocres, mais en revanche il excelle dans le combat de plume, la diatribe et le commentaire. Cette lutte politique contre le Président-dictateur n'empêche pas celuici d'être réélu le 17janvier 1869. Montalvo s'expatrie aussitôt, et après un séjour à Ipiales, petite ville colombienne, frontalière de l'Équateur, il choisit Paris comme terre d'exil. Un an plus tard, en 1870, lorsqu'éclate la guerre franco-prussienne, Montalvo retourne en Amérique du Sud et se fixe de nouveau à Ipiales. De 1871 à 1875, il Y écrit ses Sept Traités et les Chapitres oubliés par Cervantès. Les Sept Traités ne paraîtront à Besançon que huit ans plus tard, en 1883, et les Chapitres oubliés par Cervantes, posthumes, dans la même ville, en 1895. La critique regrettera qu'ils aient été écrits et pensés «a la antigua» (à l'antique). En effet, Montalvo prône une connaissance indispensable des grands classiques espagnols et français pour tout homme de lettres. En mai 1875, Garda Moreno est réélu. il doit attendre le 30 août pour entamer son mandat présidentiel. Mais le 6 de ce mois, il est assassiné à Quito, ce qui fait prononcer à Montalvo la phrase célèbre : «Ma plume l'a tué.» En effet, au début de cette même année, il avait écrit La dictature perpétuelle, qui parut à Panama en octobre 1874, mettant en parallèle la situation politique de son pays et celle de Rome livrée à l'autocratie. Montalvo espérait retrouver une vie normale en Équateur après la mort de son ennemi invétéré. Il se trompait. Ignacio de Veintemilla di30

rigea un mouvement insurrectionnel qui renversa Antonio Borrero en 1876, se montrant encore plus cruel que ne l'avait été Garda Moreno. Montalvo, après avoir publié Le régénérateur, de 1876 à 1878, dut reprendre le chemin de l'exil. Il retourne à Ipiales pour y mener contre le nouveau dictateur un combat sans relâche. En 1882, âgé de 50 ans, il décide de s'exiler définitivement et de revenir en Europe pour y finir sa vie. Séjournant à Panama, il publie les Douze Catilinaires, qui est une œuvre de combat, peut-être la plus belle, contre celui qu'il appela «Ignacio de la Cuchilla» (<<Ignaceau couperet»). Un an plus tard, le 9 juillet 1883, Veintemilla, vaincu à Guayaquil, s'enfuit du pays. Montalvo aurait alors pu siéger dans la capitale comme sénateur. Mais l'Église, toute puissante, représentée par l'archevêque Ord6nez, condamnait sans appelles Sept Traités dans une célèbre pastorale de ce dernier qui interdisait la lecture des Catilinaires. Montalvo, de son logement parisien, y répondit par une Mercuriale ecclésiastique, publiée à Paris en 1884. Il s'agit d'une des œuvres les plus représentatives du style polémique de l'écrivain, qui fustige le clergé en général, et plus particulièrement Ord6nez. Reclus à Paris, il s'inspire alors d'Addison et écrit Le Spectateur, qui est publié de 1866 à 1888. Démuni et malade, Montalvo meurt un an plus tard, le 17 janvier 1889, dans son domicile de la rue Cardinet.

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