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Oeuvres complètes

De
808 pages
Le philosophe Francis Bacon (1521-1626) est l'un des pionniers de la pensée scientifique moderne. Comparable à Descartes, et peut-être méconnu en France pour cela même, son oeuvre s'étend de l'épistémologie à l'éthique en passant par la métaphysique. l'intégralité de son oeuvre, indisponible en France depuis de nombreuses années, est grâce à ce volume de nouveau accessible.
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PANTHÉON LITTÉRAIRE.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
PIIILOSOPHI.E. OEUVRES
DU
CHANCELIER BACON. OEUVRES
PHILOSOPHIQUES, MORALES ET POLITIQUES
DE
FRA ÇOIS BACONN
BARON DE VÉRULAM , VICOMTE DE SAINT-ALI3AN
LORD CHANCELIER D'ANGLETERRE.
AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE
PAR J. A. C. BUCIION.
PARIS
A. DESREZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE SAINT-GEORGES, I I.
nl DCCC À M. P. DE LA ROM1GUIÈRE,
PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE.
LA -PENSÉE DE SA VIE ENTIÈRE FUT CONSTAMMENT
DE FAIRE SERVIR LA SCIENCE A L'AMÉLIORATION DE LA MORALE
LA MORALE A L'AMÉLIORATION DU CARACTÈRE
LE CARACTÈRE AU PERFECTIONNEMENT DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
LA SOCIÉTÉ CIVILE AU PLUS GRAND BONHEUR POSSIBLE DE L'HUMANITÉ.
HOMMAGE RENDU
A LA SCIENCE DU PHILOSOPHE
AUX QUALITÉS DE L'HOMME AIMABLE
AU PATRIOTISME DU CITOYEN
AUX VERTUS DE L'HONNÊTE HOMME
PAR SON TOUT DEVOUI
SERVITEUR ET ADMIRATEUR
3. A. C. RUCHON. FRANÇOIS BACON,
EN 1626. Ni EN 1561. — MORT
Bacon eldned, if parts allure thee, tkink how
The greatest,wisest,meauest of mankind.
POrc.
de beaucoup de ses prédé-et leur justesse à celles Dans son discours historique sur les sciences
cesseurs; mais il les surpassait tous par sa connais-métaphysiques, morales et politiques, dont j'ai
sance profonde des lois , des ressources et des publié la traduction en i820', Dugald Stewart
limites rie l'entendement humain. La confiance avec s'exprime ainsi sur le mérite de Bacon :
laquelle if espérait tarit de l'avenir était fondée sue siècle . L'état des sciences à la fin du XVP
encore, des idées vastes de la capacité, inconnue présentait un champ d'observation bien fait pour
de l'esprit humain, et sur la conviction intime oit attirer la curiosité et éveiller le génie de Bacon.
il était que, par le moyen des règles de la logique, Fils d'un des ministres d'Élisabeth, sa position
on pouvait fortifier et guider les facultés, organes dans la vie favorisa surtout ses avantages person-
et instruments nécessaires à la recherche de la nels, en lui ouvrant partout où il se présentait
vérité. De telles règles, dit ce philosophe, équi-un accès facile dans les sociétés les plus éclairées
valent en pouvoir à l'esprit même de l'homme , et de l'Eurdpe. Il n'avait encore que dix -sept ans
lui cèdent à peine en activité. Si à l'aide de la main lorsque son père lui lit quitter Cambridge pour
seule on veut tracer une ligne ou décrire un cercle, Paris, où sans doute le spectacle nouveau de la
il y aura une grande différence selon qu'on y est scène littéraire continua beaucoup à entretenir la
plus ou moins habitué; mais quelle différence y libéralité et l'indépendance naturelle de son esprit.
si on se sert d'une règle ou d'un compas?. Sir J. Reynolds a dit fort élégamment dans un de
«Ce n'est pas seulement comme logicien que Bacon ses discours académiques, que les sanctuaires
mérite nos éloges. Il serait difficile de trouver avant consacrés aux sciences sont comme entourés d'une
Locke un écrivain dont les ouvrages soient enrichis atmosphère flottante de connaissances, qui, comme
d'un aussi grand nombre d'observations justes sur les particules de l'air, se compose, s'analyse et se
les phénomènes intellectuels. Les plus précieux se transforme selon les constitutions différentes des
rapportent aux lois de la mémoire et de l'imagina-êtres qui la respirent.. Il eût pu ajouter encore :
tion; il semble surtout avoir étudié cette dernière que c'est une atmosphère d'autant plus salutaire
avec une attention particulière. Dans un paragra-qu'on a été plus habitué à y vivre. La remarque de
poésie phe fort beau , quoique très court , sur la ce peintre philosophe s'étend à des sciences plus
(acception qui peut embrasser toutes les diverses élevees encore que celles qu'il décrivait, et nous
créations de l'imagination ), il a épuisé tout ce que fait voir en passant l'avantage de l'application d'une
la philosophie et le bon sens ont pu offrir jusqu'ici telle idée à l'éducation de la jeunesse.
sur ce qui, depuis, a été appelé le beau idéal, sujet Le mérite de Bacon, comme créateur de la phi-
qui a donné lieu aux critiques français de nous losophie expérimentale, est si universellement re-
donner leurs raffinements si recherchés, et aux connu qu'if serait entièrement superflu d'en rien
métaphysiciens exaltés et obscurs de l'école alle-dire ici. La lumière qu'il a versée sur les diverses
mande de nous prodiguer leurs systèmes extrava-branches de la philosophie de l'esprit humain n'a
gants et mystiques. En considérant l'imagination point attiré la même attention, et cependant l'en-
comme liée avec le système nerveux, et plus parti-semble et le but de tontes ses réflexions montrent
culièrement surtout avec cette espèce de sympathie que son esprit était plus fortement et plus heureu-
à laquelle les médecins ont donné le nom sement disposé pour cette étude que pour celle du
lion, il a fait entrevoir des découvertes importantes monde matériel. Ce n'est point, comme quelques-
qu'aucun de ses successeurs n'a développées, et tins semblent l'avoir pensé, parce que sa pénétra-
en même temps laissé un exemple de précaution tion avait prévu la possibilité de quelques décou-
scrupuleuse dans ses recherches, digne d'être imité vertes faites depuis dans les sciences physiques,
par tous ceux qui après lui chercheront à observer que ces écrits eurent une influence si prodigieuse
les lois qui règlent l'union entre l'esprit et le corps'. Sur les progrès de cette science. Ses connaissances
physiques étaient bien inférieures par leur étendue
U Bacon donne à celte branche de la philosophie de l'es-
de liedere, aire de anlammi ramait) prit le titre de Couffins)
(I) histoire rtûr(la(le des sciences iallaphysiques, morales Cl IV, c. I f. haus ci t anion et cornons (De donjon. Scient. , liv.
crépis la renaissance dee /eisres, plusieurs autres desiderata, une traduite du l'an- article il mentionne, pareil glais de pisan] Stewart, et précsidee d'un discours prelani- recherche niait recoinunantle aux medecins , concernant l'in-
Ses expressions Sont rc- iliqï), p Ir Cachou), ri yol. in-s°, Lei raidi. Cuence de l'imagination sur le corps.
Bàcosi. rt
NOTICE
n'approuve pas, dit-il, cette méthode confuse et éclaircissements sur les différentes classes de Je Ses
indistincte avec laquelle les philosophes s'accoutu-préjugés inhérents à la nature humaine sont, pour
ment à. traiter de la pneu m atologie, comme si l'âme leur utilité pratique, au moins égaux à tout ce qu'on
trouve sujet dans Locke, qui cepen- humaine n'était au-dessus de celle des brutes que sur le même
de la même manière que le soleil est au-dessus des dant, sans qu'on sache s'en expliquer la cause, re-
planètes, ou l'or au-dessus des autres métaux. s vient à différentes fois sur cet important sujet,saris
Parmi les différentes questions que Bacon pro-mentionner jamais le nom de son illustre prédé-
pose à la considération des logiciens futurs, il n'a cesseur. La principale amélioration faite par Locke
point oublié la question concernant l'influence dans le développement de cette théorie, est d'avoir
réciproque de lu pensée et du langage l'un sur appliqué la théorie des associations de Hobbes à
le l'autre ; ce problème est peut-être plus intéres-l'explication de l'origine primitive de ces préjugés.
sant de ceux que la logique présente. s Les hom-- 'routes les fois que, dans le cours de ses obser-
mes, dit-il, pensent que leur raison gouverne leurs vations,Bacon rencontre un sujet qui se trouve lié
paroles; mais il arrive souvent que les paroles ont à la philosophie de l'esprit humain proprement
assez de pouvoir pour réagir sur la raison, s Cet dite, on est étonné de l'exactitude de ses idées sur
de aphorisme peut être regardé coutume le texte la le but véritable de cette scieuce. Il est évident qu'il
partie la plus intéressante de l'Essai de Locke, avait réfléchi longtemps et avec succès sur les
celle qui traite de l'imperfection et de l'abus des progrès de sou entendement, et avait étudié avec
mots; mais ce n'est que depuis vingt ans qu'on eu une sagacité rare le caractère intellectuel des au-
vu la profondeur et l'importance dans toute leur u tres hommes. il nous a donné sur ces deux sujets
étendue; nous voulons parler de l'époque où paru-de nombreux et intéressants résultats de ses ré-
rent les excellents mémoires de M. Prévost et de flexions et observations, et en général il les a émis
M. De Geraudo sur les signes considérés dans leurs sans les rapporter en rien à aucune théorie physio-
rapports avec les opérations intellectuelles. L'idée logique sur leur cause, ou à aucune explication
conçue d'avance par Bacon sur cette branche de la analogue sur les caprices du langage métaphori-
logique moderne qui traite de la grammaire uni-que. Si dans quelques occasions il adopte l'exis-
verselle, ne fait pas moins d'honneur à son génie. tence des esprits animaux comme un moyen de
« La grammaire, dit-il, est de deux espèces, l'une communication entre l'âme et le corps, il faut se
littéraire cf l'autre philosophique. La première a rappeler que c'était alors la croyance universelle
pour objet de. donner les règles de coustruction des savants, et que, bien longtemps après, Locke
d'une langue particulière, de manière à en faciliter n'y a pas ajouté moins de foi ; il faut remarquer
l'acquisition à un étranger ou à le mettre en état aussi à l'honneur de ces deux auteurs que, toutes
de la parler avec correction et pureté. L'autre di-les fois qu'ils mentionnent ce fait, ils le font de
rige l'attention, non pas sur l'analogie 'que les manière à ce que le lecteur puisse le détacher ai-
mots ont entre, eux, niais sur l'analogie qu'ils ont sément de. la théorie. Quant aux questions scolasti-
arec les choses», ou, selon qu'il l'explique ensuite ques sur la nature et l'essence de l'esprit, sur son
plus clairement » avec le langage considérécounne étendue ou non étendue, sur la relation qu'il peut
l'image ou la représentation sensible des procédés avoir à l'espace ou au temps, sur t'importance de
de l'esprit. n Il donne un plus grand développe. savoir s'il existe, comme d'autres l'ont prétendu,
nient à cette pensée en faisant remarquer combien partout en général, mais nulle part en particulier,
le génie propre aux différentes langues sert à jeter Bacon les a toujours passées dans le silence le plus
de lumière sur la connaissance des caractèies et dédaigneux, et n'a pas moins contribué probable-
des habitudes des peuples qui les parlaient. Ainsi, ment à les discréditer par cette déclaration indi-
ajoute-t-il, il est aisé de voir que les Grecs étaient recte de son opinion que s'il eût descendu jusqu'à
adonnés à la culture des arts, et que les Romains l'emploi ingrat d'exposer leurs absurdités.
se livraient tout entiers aux affaires, en observant Cependant, tandis que Bacon évite soigneuse-
que les distinctions techniques introduites avec les ment ces inutiles discussions sur la nature de l'es-
progrès du raffinement réclament l'aide de mots prit, il exprime formellement sa conviction : que
composés, tandis que les affaires ordinaires de la les facultés de l'homme diffèrent , non-seulement
vie n'ont pas besoin d'un langage si artificie0, en degré, mais en espèce, de l'instinct des brutes.
De telles idées sont depuis quelques années deve-
nues très communes et pour ainsi dire triviales, mareables, surtout vers la fin , où il remarque l'effet produit
était bien autrement il y a deux siècles. par la fixité et la concentration d'attention qui donnent â un mais en
objet purement idéal toute la force d'une réalité. (cher) Il pro- n Ceux qui ont réfléchi sur les progrès lents et
pose aussi, couine un problemeinteressant, de terminer jus- irréguliers de la raison humaine ne s'étonneront
qu'à quel point ll est possible de tortiller et d'exalter l'imagi- pas de voir Bacon, au milieu de ses vues salues et nation, et quels sont les incitâmes moyens d'y arriver. Cette
classe de faits se rapporte évidemment à ceux sur lesquels
les prétentions de Mesmer et de Perkins ont appelé depuis (t) Le 411551. Scient. Lb. VI, c. I.
l'attention des philosophes,' (5) Va Aue. Scient. lin. VI, c. i. SUR FRANÇOIS BACON. xj
turelle ou théorétique de la société dans ses divers grandes de la: philosophie de l'esprit humain ,
points de vue, à l'histoire des langues, des arts, laisser échapper de temps en temps des remarques
qui se ressentent de la manière de penser généra- des sciences, des lois, du gouvernement, des moeurs
en trouve un et de la religion, est un des titres particuliers de lement répandue de son temps. On
gloire de la dernière moitié du dix-huitième siècle, curieux exemple dans le même chapitre qui con-
et forme dans sa philosophie un trait caractéristi-tient son excellente définition de la grammaire
que que Bacon même n'avait pas prévu. universelle. Une chose digne de remarque, dit-il,
Ce serait à n'en plus finir que de vouloir détailler c'est que les langues anciennes étaient hérissées
les idées originales émises par Bacon sur tout ce de déclinaisons, de cas, de conjugaisons et d'antres
qui se lie à la science de l'esprit. Le petit nombre semblables inflexions, tandis que les langues mo-
de celles que nous avons citées suffira pour faire dernes, qui en sont presque entièrement dépour-
juger du reste. Nous ne les avons pas choisies parce nonchalamment au même but à l'aide vues, arri vent
qu'elles étaient les plus importantes que continssent des prépositions et des verbes auxiliaires. De là,
ses ouvrages ; mais comme elles sc trouvaient avoir continue-t-il , on pourrait conclure, en dépit de la
laissé la plus forte impression sur notre mémoire, haute idée que nous avons de notre supériorité,
nous les avons crues aussi bien choisies que toute que l'intelligence humaine était beaucoup plus
autre pour inviter la curiosité de nos lecteurs à subtile dans les anciens temps qu'elle ne l'est au-
approfondir les riches mines d'où elles sont tirées. jourd'huiI.n Ii y a bien loin de cette dernière ré-
« Ses recherches sur la morale sont toutes prati-flexion au style ordinaire de Bacon. Cela convien-
ques. Il n'a rien dit des deux questions de théorie drait beaucoup mieux à la philosophie de M. Harris
si vivement agitées dans la Grande-Bretagne au et de lord Monboddo; aussi a-t-elle reçu l'appro-
dix-huitième siècle, sur le principe et l'objet de bation de ces deux savants auteurs. Si notre mé-
l'approbation morale ; mais il a présenté des aper-moire ne nous trompe pas, c'est le seul passage de
çus neufs et intéressants sur l'influence de la cou-Bacon que lord Monboddo ait jamais daigné citer.
tume et la formation des habitudes. Aucun écrivain Ces observations nous donnent l'occasion de
depuis Aristote n'avait traité cet article important remarquer l'extension et les progrès de l'esprit phi-
de la philosophie morale avec plus de talent et losophique depuis le commencement du dix-sep-
d'utilité. En parlant de ses ouvrages de morale, tième siècle. Cette courte citation de Bacon ren-
on ne doit pas oublier le petit volume auquel il a ferme deux erreurs grossières qui sont aujourd'hui
donné le titre d'Essais; c'est le plus ciumu et le presque universellement rangées par les hommes
plus populaire de ses ouvrages; c'est aussi celui d'éducation parmi les plus ridicules préjugés de la
dans lequel brille le mieux la supériorité de son multitude. L'une est de supposer que les déclinai-
génie ; la nouveauté et la profondeur de ses ré-sons et conjugaisons des langues anciennes, et les
flexions doivent souvent un nouveau lustre à la prépositions et les verbes auxiliaires que les mo-
trivialité de son sujet. On peut le lire tout entier dernes y ont substitués, soient dus au calcul sys-
en quelques heures, et cependant, après l'avoir lu tématique des grammairiens. L'autre, encore moins
vingt fois, on y trouve toujours quelque chose de analogue à la manière ordinaire de raisonner de
nouveau. C'est là en effet le trait distinctif de tous Bacon, c'est que les facultés de l'homme aillent en
les ouvrages de Bacon; ils fournissent un aliment déclinant à mesure que les siècles se succèdent. On
inépuisable à nos pensées et donnent une activité peut dire que ces erreurs ont entièrement disparu
nouvelle à nos facultés engourdies. aujourd'hui. La dernière surtout doit paraître si
Les idées de Bacon sur l'amélioration de la absurde à la génération qui s'élève qu'il faudrait
philosophie politique forment un contraste aussi en quelque sorte se justifier d'en avoir parlé. De-
marqué aux systèmes étroits des hommes d'état de puis longtemps nous avons regardé comme une
siècle que sa logique inductive diffère de la son maxime logique incontestable : que les capacités (le
logique des écoles. Quelle profondeur, quelle gran-l'esprit humain ont été les mêmes dans tous les
deur de vues dans les passages,sui ranis , si on les siècles, et que la diversité des phénomènes qu'offre
compare à ceux du fameux traité De jure belli ac
notre espèce est simplement le résultat des diverses
pacis Ce dernier ouvrage, publié pour la première circonstances dans lesquelles les hommes sont
fois environ un an avant la mort de Bacon, a pour-
placés. Telle est même l'influence d'une première
tant continué pendant plus de cent cinquante ans
instruction, qu'aujourd'hui cela nous semble une
à être regardé comme un trésor inépuisable de sa-
chose que le simple bon sens suffit pour démontrer ;
gesse en jurisprudence et eu morale!
et cependant, jusque vers le temps de Montesquieu
« Le but que le législateur doit se proposer, dit
tette idée était bien loin d'être reçue par le monde ses dé-Bacon , et auquel il doit soumettre tous
'Savant assez généralement pour avoir une influence
toutes ses ordonnances, c'est de rendre les crets, sensible sur la manière de penser en Europe. L'ap-
citoyens heureux; pour cela il faut leur donner
plication de tette idée fondamentale à l'histoire na-
une éducation religieuse ; il faut les accoutumer à
llj Augm. Scient. garantir lib. VI, e. I. la bonne morale ; Il faut /es des ennemis
xij NOTICE
étrangers par des dispositions militaires conve- veltes aux caractères et aux circonstances des peu-
nables; il faut qu'ils soient protégés contre les sé- ples pour lesquels elles sont destinées, et sur le
danger particulier aux gens de lettres de négliger ditions et les injures particulières par des régie-
cette considération , par la familiarité que leurs ments salutaires ; il faut qu'ils soient loyaux envers
premières études leur donnent avec les idées et les le gouvernement, obéissants envers les magistrats ;
sentiments des classiques anciens. il faut colin qu'ils possèdent en abondance la ri-
La remarque de Bacon sur la politique systé-chesse et les autres ressources nationales. La
matique de Henri VII, lui a été évidemment sug-connaissance de tels objets appartient sans doute
gérée par la même manière de raisonner.. Ses plus particulièrement à ceux qui, par l'habitude
lois, si l'oit y fait attention, étaient profondes et (les aflàires publiques, ont été conduits à embrasser
en grand l'ordre social, les intérêts du public, les peu communes; elles n'étaient point faites pour le
règles de l'équité naturelle, les moeurs des nations présent seul, mais elles embrassaient les besoins
et les différentes formes des gouvernements, et de l'avenir. Semblables à la législation des temps
qui se trouvent préparés ainsi à raisonner sur la anciens et héroïques, elles devaient de jour en jour
ajouter au bonheur du peuple.. Il importe peu de sagesse des lois par des considérations à la fois de
justice et de politique. La grande chose à faire est savoir jusqu'à quel point les législateurs de l'anti-
donc, en scrutant les principes de la justice natu- quité, ou le prince loué par Bacon, méritaient un
relle et de l'utilité politique, de donner un modèle tel éloge. Nous ne le citons qu'a cause de la dis-
théorique de législation qui, en servant de base tinction importante et philosophique qu'il exprime
pour juger de l'excellence comparative des codes indirectement, entre des lois profondes et des lois
municipaux, puisse indiquer à ceux qui ont vrai- vulgaires. Les premières arrivent à leur but sans
ment à coeur de faire le bonheur des hommes les donner une commotion violente et sans heurter
moyens de les corriger et de les améliorer I. les sentiments et les intérêts de la génération exis-
Si l'on veut savoir combien précise était l'idée tante, mais en donnant aux causes naturelles le
temps et l'occasion que Bacon se formait d'un système philosophique d'opérer, et en élaguant (le la
de jurisprudence qui pût servir de moyen d'appré- société les obstacles artificiels qui s'opposent à sa
ciation pour les divers codes municipaux, il suffit tendance naturelle à s'améliorer.
Après tout cependant, il faut avouer que c'est de s'arrêter à une phrase remarquable dans laquelle
il prescrit pour devoir, à ceux qui voudraient met- plutôt dans ses vues et dans ses maximes générales
tre son plan à exécution, d'examiner ces LEGES que dans l'application de sa théorie politique que
LEGUM, ex qui bus informatio peti possit quiet in la sagacité de Bacon brille dans son plus grand
sin'utis legibus bene out perperam positum aut jour. Ses notions sur la politique commerciale
constitutum sft. semblent surtout erronées. Il faut sans doute Nous ne savons pas si, dans l'es-
poir qu'il concevait des progrès futurs des sciences l'attribuer à l'opinion trop favorable qu'il avait de
l'efficacité des lois, dans des matières où il eût fallu physiques, il y a rien qui caractérise davantage la
laisser agir les causes naturelles. grandeur et la justesse de ses conceptions que cette
Hume remarque que les statuts de Henri VII courte définition. Nous en serons plus frappés en-
sur l'administration du royaume, partent en gé-core si nous considérons combien Grotius, dans
néral d'un jugement plus sain que ses régiments un ouvrage consacré particulièrement à l'examen
commerciaux. Le même écrivain ajoute que les (le cette question, devait ensuite s'écarter hors du
idées les plus simples d'ordre et d'équité suffisent droit chemin par l'idée vague et incertaine qu'il
pour guider un législateur dans tout ce qui con-se faisait du but de ses recherches.
cerne l'administration intérieure de la justice, mais On ne petit bien apprécier la sagacité déployée
que les principes de commerce sont beaucoup plus dans ces passages et dans d'autres qui leur sont
compliqués, et demandent une longue expérience analogues , sans remarquer en même temps les
et de profondes réflexions pour être bien compris; maximes de précaution et de modération incul-
que souvent sur ce point la conséquence réelle est quées par l'auteur au sujet des innovations poli-
tout-à-fait en opposition avec les premières appa-tiques. II faut aussi bien se mettre en garde con-
rences.. Il y a peu de raisons de s'étonner qu'on se tre l'attachement routinier aux vieilles coutumes
soit si souvent mépris sur cet objet sous le règne que contre un désir irréfléchi de nouveautés. Le
de Henri VII; on peut affirmer que, même au temps est le plus grand des innovateurs. Pourquoi
temps de Bacon, on n'avait sur ce point que des n'imiterions-nous pas le temps, dont les renouvelle-
idées très imparfaites et très erronées. ments silencieux s'opèrent sans que nous puissions
Les exemples cités par Hume en confirmation les remarquer? A côté de ces aphorismes on peut
de ces remarques générales ne peuvent que plaire citer les réflexions profondes contenues dans le
à ceux qui aiment à voir les progrès lents, tuais premier livre du De Augmentis Scientiarum sur
certains de_ la raison et du libéralisme. Sous le la nécessité de proportionner les institutions non-
règne de Henri VII, dit-il ; il était défendu d'ex-
fi) De ,invite. Scient. lib. VIII, c. 3. porter des chevaux, comme si cette exportation
SUR FRANÇOIS BACON. xiij
nieuse des écrits de tacon, je me contenterai d'a-n'avait pas été un encouragement à l'amélioration
jouter quelques mots sur sa personne, tâche ingrate des races et à leur multiplication dans le royaume.
et véritablement pénible, car le caractère moral On avait aussi fixé par des lois le prix des draps
de Bacon était loin d'être d'une trempe aussi vi-de laine, des chapeaux et des bonnets, et le salaire
goureuse que son intelligence. des ouvriers. Il est évident que tout cela doit être
François Bacon naquit à Londres, dans le Strand, libre et laissé au cours commun des affaires et du
le 28 janvier 1561. Sir Nicolas Bacon, son père, fut commerce. Par la même raison, la loi contre les
longtemps garde-des-sceaux d'Elisabeth et mérita enclos et pour l'entretien des fermes est loin de
l'estime universelle par ses vertus et son savoir. mériter les éloges que lui donne Bacon. Si les fer-
François Bacon, qui était le plus jeune de ses en-miers s'entendent en agriculture, et ont le moyen
fants, fut dès sa jeunesse traité avec amitié par de vendre leurs produits, on n'a pas besoin de
la reine Elisabeth, qui éveilla de bonne heure son craindre la diminution des gens employés aux tra-
ambition en l'appelant son jeune garde-des-sceaux. vaux de la campagne. Pendant plus cent cinquante
Pour se rendre digne de cet honneur il entra, ans après cette époque, on vit se succéder les lois
dès 1573, à l'université de Cambridge, et s'y dis-et les édits contre la dépopulation; ce qui prouve-
tingua par son esprit observateur et son ardeur rait bien qu'aucun n'avait été exécuté. Le cours
scientifique. Après trois ans de séjour clans les col-naturel des améliorations sociales y apporta enfin
léges, son père l'envoya à Paris, en 1577, comme un remède.
attaché à son ami sir Aniyas Paillet, ambassadeur Ces remarques ingénieuses et décisives sur
l'imp.olitique de quelques lois applaudies par Bacon en France. Bacon visita le Blaisois et plusieurs de
nos provinces , et résida même quelque temps à montrent bien quelles étaient les vues fausses et
Poitiers. La mort de son père le rappela en Angle-étroites d'économie politique conçues par les hom-
mes d'état et les philosophes les plus distingués, il terre en 1579. Il entra alors à Gray's Inn et se fit
recevoir avocat. y a deux siècles. Nous y voyons en même temps une
L'étude des lois n'était pour lui qu'un moyen de preuve que déjà des opinions justes et éclairées
parvenir aux emplois publics. Les détails de la pro-commençaient à s'introduire dans la Grande-Bre-
tagne sur cette branche importante de la législation. cédure gênaient son vaste esprit qui aimait à s'éle-
ver à des vues d'ensemble, et le désir de se frayer Toutes les fois que de telles doctrines prennent
une voie sûre à travers la législation anglaise, en-leur place dans l'histoire, on en peut conclure que
l'esprit public est disposé à les accueillir. combrée comme elle l'est d'arrêts et de précédents
qui finissent par acquérir l'autorité des lois, lui Les idées de Bacon, sur l'éducation de la jeu-
nesse, étaient telles qu'on pouvait les attendre d'un fit naître, dès ces premiers moments, la pensée
homme d'état philosophe. Dans différentes parties d'un digeste de la loi commune. Ses méditations se
portaient en même temps sur la philosophie, âme de ses ouvrages il a suggéré d'excellentes idées ,
du droit comme de toutes les autres sciences. sur l'éducation en général, dans ses effets sur le
développement et l'amélioration du caractère in- Soit que Bacon pensàt, ainsi 9ue l'ont fait plu-
sieurs savants du premier rang, que la science était tellectuel. Mais ce qui nous semble surtout digne
de remarque, c'est l'extrême importance qu'il a d'un intérêt si élevé, si universel, si permanent,
qu'on devait lui sacrifier jusqu'à la gloire des vertus attachée à l'éducation du peuple. Il compare en
publiques, toutes les fois qu'un tel sacrifice pouvait plusieurs endroits les effets d'une active culture
sur l'entendement et le coeur à la moisson abon- lui conférer une protection de plus, soit que son am-
bition ardente, son désir dante qui récompense le laboureur diligent des du faste, et le désordre de
fatigues du printemps. Il semble avoir particuliè- ses affaires, lui fissent au contraire en ce moment
rement cherché à attirer l'attention de ses lecteurs regarder la science comme un instrument d'éléva-
sur cette analogie, en donnant à l'éducation le nom tion ou une consolation des mauvais jours, on le voit
de Géorgiques de l'esprit, identifiant par cette mé- dans toutes ses lettres, clans toutes ses actions, dans
taphore heureuse deux des plus nobles fonctions toutes ses paroles, réclamer;solliciter, mendier le
pouvoir. Il n'est pas plus tût nommé député à la confiées aux législateurs, l'encouragement de l'a-
chambre des communes qu'il renonce à une velléité griculture et le soin de l'instruction nationale.
Dans toutes les deux le législateur déploie un pou- d'opposition et passe clans les rangs ministériels pour
voir de production ou de création dans l'une il obtenir un emploi. Cette apostasie ne lui réussit pas
force le désert inutile à lui prodiguer ses richesses suffisamment, il a recours à tous les moyens. Il flatte
cachées; dans l'autre il vivifie les germes engour- la vanité féminine d'Elisabeth par les éloges les
dis de génie et de vertu, et arrache aux champs plus emphatiques et les plus ridicules. Il s'adresse
négligés de l'intelligence humaine une moisson à ses parents, au favori Essex, à tous ceux qui pos-
nouvelle et inattendue qui doit contribuer à enri- sèdent ce pouvoir qu'il convoite. Le favori tombe,
chir l'héritage légué aux hommes.. il l'abandonne. Il fait plus ; comblé de ses bienfaits,
il ne rougit pas de se faire son accusateur, de pour-
Après cette appréciation aussi juste qu'ingé- suivre sa condamnation, de demander sa tête, et il
xiv NOTICE
l'obtient. l'avait obtenu en même temps une faible, si loin que l'attention dé la chambre des communes
mais indigne récompense dans le titre d'avocat au en fut éveillée. Des monopoles supprimés par les
conseil, indigne en effet par les moyens qu'il avait communes avaient été renouvelés par lettres pa-
pris pour l'obtenir, quand ses talents ne pouvaient tentes qu'il avait complaisamment revêtues des
manquer de lui faire confier plus tard une plus sceaux de l'Etat ; des faveurs abusives de toute na-
ture avaient été concédées sous la sanction de Bacon haute autorité. Poursuivi par la réprobation pu-
blique pour cette lâcheté, la seule excuse que peut au favori et à ses parents et amis ; il n'était pas de
présenter son esprit si fécond en ressources, c'est demande à laquelle Bacon se refusât pour se rendre
agréable. Les murmures commencèrent à s'élever qu'il avait été contraint par la reine, c'est qu'il
avait tremblé. jusqu'au favori lui-même dont il n'était que l'instru-
En payant son adulation, ses complaisances poli- ment, et pour sauver Buckingham. Jacques n'hésita
tiques et judiciaires des places secondaires de la ma- pas à sacrifier le chancel ier.11 fut mis en jugement.
gistrature, Elisabeth refusa toujours de l'élever au Ce malheureux penchant à capter les faveurs des
poste qu'avait longtemps possédé son père. A peine puissants et à se chercher partout à lui-même des
le pédant Jacques avait-il succedé à la rivale créatures et des appuis, cette soif de pouvoir, ce
impitoyable de sa mère Marie Stuart, que Bacon puéril amour pour un vain éclat extérieur, avaient
fit agir tous les ressorts pour se faire remarquer de amené de grands désordres dans la maison du lord
lui, 11 fut longtemps avant d'obtenir d'autre faveur chancelier. Des faveurs avaient été vendues par ses
que le titre de chevalier, à l'aide duquel il espé- gens; et lui-même, ainsi qu'il l'avoua dans une décla-
rait tenter et tenta en eflèt la vanité de la fille d'un ration écrite de sa main, avait accepté des présents
alderman, qui devint lady Bacon dans l'année 1606. en argent, que ses ennemis représentèrent connue le
Cependant les dépenses augmentaient et les emplois prix de jugements rendus.Bien que les sentiments de
n'arrivaient pas. La science. appelée par Bacon justice naturels à un si haut esprit paraissent l'avoir
pour le consoler de l'oubli des cours, vint encore guidé dans toutes ses décisions, et que malgré ses
aveux humiliants aucun de ses arrêts n'ait été atta-lui porter assistance. La publication de la Grande
Restauration appela sur lui l'attention publique. qué, il n'en reste pas moins prouvé par scs propres
Elu député, il montra beaucoup d'éloquence, une déclarations qu'il avait, en différentes occasions, reçu
activité infatigable, une grande habileté dans les de l'argent avant la décision même du procès. En
vain se défendit-il par l'exemple de ses prédéces-affaires, et surtout une grande disposition à faire
seurs; si la morale relâchée de son siècle pouvait Servir l'une et l'autre à la défense de l'autorité
royale; et en 1607 il reçut enfin la nomination l'acquitter, la morale plus éclairée des siècles sui-
vants ne saurait l'absoudre, et la tant désirée de solliciteur général. Dans ces fonc- sentence de la
chambre des communes qui h' priva de tous ses em-tions et dans celles de député, Bacon rendit de véri-
tables services à son pays. Sur toutes les questions, plois, en lui laissant ses titres de noblesse, doit
être regardée connue un jugement équitable dont sa rare intelligence présentait une solution neuve
et juste, et son esprit de conciliation sut entretenir la rigueur était encore tempérée par la considéra-
et ramener constamment la bonne harmonie entre tion universelle qu'on avait pour une aussi vaste
le roi et le parlement. Il en fut récompensé par la intelligence. Les communes eussent pu sans doute
place d'attorney-général en 1614. frapper avec équité en frappant plus haut ; mais cc
De moins nobles services, une persévérance in- n'est pas un homme comme Bacon qui peut faire
fatigable de sollicitation auprès du roi, et une cour valoir en sa faveur l'entraînement de la puissance
assidue au nouveau favori de Jacques le jeune ou la séduction de l'exemple
Le roi Jacques lui fit grâce de l'emprisonnement Villiers, depuis duc de Buckingham, lui obtinrent
enfin, en 1617, l'emploi si désiré de garde-des- et plus tard de l'amende de 40,000 liv. st . (un wil-
sceaux. Le roi, en lui remettant les sceaux, lui fit lion) à laquelle il avait été condamné ; il lui per-
aucune pièce qu'a- mit même jurer: « qu'il ne les apposeraità ensuite de revenir à Londres ; mais malgré
mûre délibération, qu'il serait équitable dans ses plus humbles supplications, Bacon ne put ja-près
les jugements à rendre entre les particuliers, et mais rentrer dans les emplois publics ;et après quel-
qu'il n'étendrait pas trop loin la prérogative royale. ques années traînées dans les souffrances d'esprit
Cette dernière condition, de la part d'un roi aussi produites par le désappointement de son ambition,
absolu de son pouvoir que l'était Jacques ter, prouve et dans les souffrances de corps qui arrivèrent à
la suite, et à peine soulagées par l'approbation uni-quelle avait dû être l'étendue des complaisances de
verselle donnée aux nobles ouvrages qui échap-Macon.
Ces complaisances se continuèrent pourtant en- paient fréquemment de sa plume féconde, il mourut
vers lui et envers son favori, dans tout ce qui d'un excès de travail le 9 avril 1626.
garde-des-sceaux et l'office concernait l'office de
La table chronologique suivante, dont les élé-de lord grand-chancelier, qui lui fut confié en 1618;
ments sont en partie tirés de la vie de Bacon de avec le titre de baron de Vérulam d'abord, et trois
ans après de vicomte de Saint-A.lban. Elles allèrent M. de Vauzelles, servira à faire embrasser d'un seul
xv SUR FRANÇOIS BACON.
partie mas- virile du siècle (Tempovis coup d'oeil l'ensemble de sa vie active et de sa vie _
culus ), Sentences sur l'interprétation de
intellectuelle. Plan et suite de la seconde la nature,
la Grande Restauration. partie de 1561. Naissance de François Bacon.
la Pensées et vues sur t'interprétation de 1602. 1573. 1l entre à l'université de Cambridge.
nature. 1576. Il quitte l'université de Cambridge.
est nommé solliciteur général et s'occupe 1577. 11 suit à Paris sir Amyas Paulet, ambassadeur
avec assiduité de travaux de législation. d'Angleterre.
Sagesse des anciens. 1609. Traité de la 1578. Sir Amyas Paulet est remplacé par Edward
1611. Juge de la cour du palais. Strafford, et François Bacon voyage dans
Travaux juridiques. le Btaisois et se fixe à Poitiers.
1612. Nommé attorney général, il est autorisé par 1579. La mort de son père le rappelle en Angleterre.
faire recevoir exception, en vertu d'une décision de la 1580. 11 entre à Gray's Inn pour se
chambre des communes, de continuer à avocat.
siéger dans son sein. La plus grande production 1586.11 écrit en anglais
la reineEtisabetle. 1615. Avis à sir Georges Villiers. dutemps et un Eloge de
1616. 11 écrit contre la découverte de Galilée. 1588. 11 est nominé queen's counsel.
contre la comtesse et le comte 1591.11 est nommé membre du parlement pour le Réquisitoire
de Soi:menet. comté de Middlesex.
Projet de révision et de codification des lois Greffier en survivance dé la Chambre Étoilée
(il n'eut la place effective que vingt ans anglaises.
Membre du conseil privé en conservant les après).
1593. Le comte d'Essex lui fait don d'une habita- fonctions d'attorney général.
tion dans le parc de Twickenham. 1617. Créé lord garde du grand sceau.
Eléments de Pendant l'absence du roi et des ministres il 1595. Ecrits politiques et judiciaires,
droit coutumier, etc. s'aliène tous les esprits par son faste.
Fête donnée par Essex à Elisabeth. Bacon est Le roi, à son retour, l'accueille fort mai, puis
chargé de composer une allégorie. Essex lui rend sa faveur.
lui fait présent d'un domaine de 50,000 fr. 1618. Il est nommé lord grand-chancelier(4 janvier).
1197. Première édition anglaise des Essais de mo- Il est créé baron de William (12 juillet).
rale et de politique, et des Couleurs du 1619. Il recuit du roi la ferme très productive du
du insérés depuis dans le de bien et mal, bureau des aliénations.
Augnientis. Nouvelle Atlantide. 1620.
1598. Il est arrêté pour dettes. Histoire naturelle (Sitca si /ro arum) et divei s
1600. Bacon porte la parole contre Essex. ouvrages scientifiques.
1601. 11 est chargé de l'instruction du procès Nonum Organum, Nouvel Organe ou nouvelle
d'Essex, qui a la tête tranchée. méthode.
.11 4erit un ouvrage pour justifier Elisabeth 1621. Créé vicomte de Saint-Alban (27 janvier).
accuser ta mémoire d'Essex. Travaux philosophiques complémentaires.
1602. 11 défend dans le parlement la prérogative Les communes présentent le 19 mars une ac-
de la reine. cusation en forme contre Bacon, accusé
1603. Après la mort d'Elisabeth il publie l'Apologie de corruption et de prévarication.
de sa conduite dans l'affaire d'Esses. Bacon adresse le 29 avril, à la chambre des
Bacon est nominé chevalier le 22 juillet, à lords, une humble confession, dans la-
l'occasion du couronnement. quelle il avoue, article par article, les
1604. Rapport à Jacques sur les moyens d'unir les divers dons qu'il a acceptés.
deux royaumes d'Écosse et d'Angleterre. Arrêts rendus contre Bacon le 3 mai par les
Il est réélu membre de la chambre des lords. 11 est condamné
communes. 10 A payer une amende de 40,000 liv. st .;
1605. De l'Avancement des sciences en deux livres, 2° A être emprisonné à la Tour tant qu'il
en anglais. plaira au roi ;
11 épouse Alix Barnham, fille de Benoît 3° A ne pouvoir plus exercer de fonctions
Barnham, alderman de la cité de Londres. publiques salariées ou honorifiques ;
$06. Il écrit le Récit des premières années de 4° A ne pouvoir plus siéger au parlement;
Jacques Y/ et demande sans succès à être 5° A ne jamais se montrer dans l'étendue
du ressort de la cour. invité par le roi à écrire l'histoire de la
Grande-Bretagne. C'est le premier jugement connu qui con
Fil du labyrinthe, Aphorismes sur les auxi- damne un pair à ne plus siéger au parle-
liaires de l'entendement, PrOduction ment
xvj NOTICE SUR FRANÇOIS BACON.
1621. Le 2 juin il est élargi de sa prison par l'ordre et n'a rien omis pour donner une utilité réelle
du roi. à ses travaux. Chacun des volumes et chacun des
Grande Restauration, grands traités est précédé d'une notice analytique Il arrête le plan de la
distribuée en six parties, et écrit le dis- très bien faite. Les diverses parties de la Grande Res-
tauration cours préliminaire. y sont pour la première fois classées dans
Il fait traduire son ouvrage en latin et re- l'ordre le plus méthodique, et conformément aux
Avancement des sciences en neuf vues de l'auteur, étudiées avec conscience dans ses fond son
divers écrits. Les recherches de M. Bouillet m'ont livres.
Travaux complémentaires de la Grande Res- toujours servi de guide.
Dès l'année 1619 les essais de Bacon avaient été tauration.
traduits en français par J. Baudouin, qui a publié 11 obtient, sur la fin de l'année, la permission
de revenir passer quelques jours à Lon- aussi divers autres traités du même auteur. Cette
dres, et le 17 octobre le roi lui fait gràce traduction est plate et illisible aujourd'hui.
entière, avec restitution de ses biens con- Le Silva silvarum a été traduit par Pierre d'A in-
boise, sieur de la Magdeleine ( Paris, in-8.), sous fisqués.
le titre 1622. 11 termine l'Histoire d'Henri .VII. d'Histoire naturelle de Bacon.
Il obtient au mois de mars la permission Golifer a publié , en 1632 (in-4.), le traité de
définitive de revenir à Londres. l'Accroissement et de la dignité des sciences ;
digeste des lois an- Maugars, les Considérations politiques sur la guerre Il offre de rédiger un
contre l'Espagne (Paris, in-4°,, 1634); l'abbé Ba-glaises.
Traité sur la guerre sacrée après la bataille guet, la Nouvelle Atlantide ( Paris, 1702, in-12 );
de Lépante. l'abbé Gouget, les Essais (1731, in-12).
1623. Publication du traité en neuf livres, sur la Antoine de La Salle avait entrepris de donner
dignité et l'accroissement des sciences, une traduction de ses œuvres complètes. Il en a
publié 15 vol. in-8° (Dijon, 1800), qui contiennent en latin.
11 sollicite inutilement la place de principal les ouvrages principaux, qu'il a fait précéder d'une
du collége d'Exeter. exposition de la philosophie de Bacon et accom-
pagné de longues notes, destinées à réfuter les Considérations politiques sur la guerre 1621.
principes philosophiques de Bacon ou à redresser contre l'Espagne.
Dissertation sur la vraie grandeur de la ses erreurs scientifiques. Il restait un bon nombre
de morceaux philosophiques à publier par La Salle, Grande-Bretagne.
Le roi accorde à Bacon, au mois d'août, un mais ils n'ont jamais paru. J'ai pris la traduction
de La Salle pour les ouvrages principaux, et j'ai com-bill de pardon plein et entier.
publiés plété cette édition en y joignant la traduction de Essais de morale et de politique, 1625.
d'une manière plus complète sous le titre divers morceaux anglais et latins qui m'ont paru
de Sermones fideles. les plus propres à faire apprécier l'intelligence de
1626. Il tombe malade et meurt le 9 avril. Bacon sous toutes ses faces. Ces divers morceaux
supplémentaires ont été traduits par MAI. Dufey
La meilleure édition des oeuvres complètes de fils, Guy, Collet et moi ; et je les ai revus tous avec
0, London, Bacon est celle en 5 volumes in- 4 soin sur les textes anglais ou latins.
Miller, 1765. Depuis la publication de la traduction de La
autre édition des oeuvres complètes a été Une Salle, M. de Vauzelles a publié la traduction de
1803. publiée en 10 vol. in-8°, à Londres, en l'Essai sur la justice universelle, et une Vie de
Une nouvelle en 1824, aussi en 10 vol. in- 8°, Bacon, en 2 vol. in-8°, qui renferme les documents
contenant toute sa correspondance. les plus complets sur l'auteur et l'époque. La lec-
Une quatrième enfin, qui est la plus correcte et ture de Bacon, par M. de Vauzelles, est d'une
la plus complète de toutes, aussi eu 10 vol. in-8°, utilité incontestable à tous ceux qui veulent étudier
a été publiée eu 1825 , avec 5 portraits de Bacon à le grand philosophe anglais; ce sont, avec l'édition
différents âges. de M. Douillet, les meilleurs travaux publiés sur
Chacun des traités philosophique, politique et ce sujet, non-seulement en France, niais eu An-
judiciaire a eu un nombre considérable d'éditions gleterre même.
en Angleterre et en Hollande.
Dans l'année 1834 , M. Bouillet, professeur de Paris, le 20 septembre 1836.
philosophie, a publié à Paris une excellente édition
latine de ses oeuvres philosophiques, en 3 vol. in-8°, J,-A.-C. BUCIION.
GRANDE RESTAURATION
DES SCIE'N CES.
( INSTAURA TIO LIGNA.)
EXPOSITION DE L'OUVRAGE.
Certain que l'entendement humain se susci- sis et mal assemblés, et ne forme qu'une sorte
tait à lui-même des difficultés, et qu'il ne sa- de monument pompeux et magnifique, mais sans
vait point user, avec assez de modération et de fondement ; car, tandis qu'on admire et qu'on
dextérité, de ces ressources très réelles que la vante les forces imaginaires de l'esprit humain,
nature a mises à la portée de l'homme, que de on néglige, on perd ses forces réelles, du moins
cette source dérivent l'ignorance d'une infinité celles qu'il pourrait avoir si on lui procurait
de choses et les maux sans nombre qu'elle des secours convenables, et qu'il sût lui-même
traîne à sa suite, François de Verulam, après se rendre docile et obéissant aux choses, au
s'être rendu compte de ses méditations, a pensé lieu de leur insulter, comme il le fait dans son
qu'il était du plus haut intérêt pour les géné- audacieuse faiblesse. Restait donc à recom-
rations présentes et à venir, de proclamer la né- mencer tout le travail, en recourant à des
cessité de faire tous ses efforts pour restaurer moyens plus réels, à entreprendre une totale
entièrement, s'il était possible, ou du moins pour restauration des sciences, des arts, en un mot
améliorer ce commerce que la science établit en- de toutes les connaissances humaines ; enfin à
tre l'esprit et les choses, commerce auquel il n'est reprendre l'édifice par les fondements, et à le
presque rien de comparable sur la terre, ou du faire reposer sur une base plus solide. Or,
moins dans les choses terrestres. Or, d'espérer quoiqu'une telle :entreprise, au premier coup
qu'en abandonnant l'esprit à lui-même, les er- d'oeil, semble infinie et paraisse excéder la me-
reurs qui ont déjà pris pied, ou qui pourront s'é- sure des forces humaines, néanmoins qu'on ose
tablir dans toute la suite des temps, pussent se essayer, et l'on y trouvera plus d'avantages réels
corriger naturellement et par la force propre et de stabilité que dans tout ee qu'on a fait jus-
de l'entendement humain, ou par les secours et qu'à présent. Car du moins ce que nous propo-
sons ici a une fin, au lieu que cette marche qu'on les adminicules de la dialectique, un tel espoir
eût été sans fondement ; d'autanfplus que ces suit ordinairement dans les sciences n'est
premières notions que l'esprit reçoit, qu'il qu'une sorte de tournoiement perpétuel, d'agi-
serre, qu'il entasse, pour ainsi dire, avec tant tation san fin et sans terme. Il n'ignorait pas
de négligence et de facilité, et d'où naissent tous non plus dans quelle solitude se trouve quicon-
les autres inconvénients, que ces notions, dis- que forme une telle entreprise, combien ce
je, sont'vicieuses, confuses, extraites des cho- qu'il a à dire est difficile à persuader et semble
ses sans une méthode fixe, et que, soit dans incroyable. Cependant il n'a pas cru devoir
les secondes notions, soit dans les suivantes, il s'abandonner soi-même, ni renoncer à son
ne règne pas moins de caprice et d'inconstance. dessein, avant d'avoir tenté et parcouru la
Ainsi tout cet appareil scientifique dont la rai- seule route qui soit ouverte à l'entendement hu-
son humaine fait usage dans l'étude de la na- main. Après tout, ne vaut-il pas mieux tenter
une entreprise qui peut avoir un terme, que ture n'est qu'un amas de matériaux mat ehoi-
BACON. 1 2 EXPOSITION DE L'OUVRAGE.
s'embarrasser, avec des efforts et une ardeur décidé à publier, le plus tôt possible, ce qu'en
inutiles, dans une route sans issue? Car les ce genre il lui a été permis d'achever. Et ce
n'est point l'ambition qui le fait se bâter ainsi, deux voies de la contemplation sont presque
en tout semblables à ces deux voies de fac- c'est la seule inquiétude ; c'est afin que, s'il lui
tion, dont on a tant parlé. Elles leur ressem- survenait quelqu'un de ces accidents auxquels
tout mortel est sujet, il restât du moins quelque blent en ce que l'une, d'abord escarpée et
indication de l'entreprise qu'il a embrassée difficile, débouche dans un pays découvert;
au lieu que l'autre, qui présente au premier dans sa pensée, et qu'il subsistât quelque mo-
coup d'oeil un terrain dégagé et une pente nument de ses louables intentions, de son zèle
douce, aboutit à des lieux inaccessibles et pour les vrais intérêts du genre humain. II a
à des précipices. Or, comme rien ne lui pa- jugé, sans contredit, tout autre objet d'ambition
en main ; raissait plus incertain que le temps où de telles fort au-dessous de celui qu'il a eu
idées tomberaient dans l'esprit de quelque au- car, ou ce dont il s'agit n'est rien du tout, ou
c'est quelque chose de si grand que, sans y tre, déterminé principalement par ce motif que
jusqu'ici il n'a trouvé personne qui ait appli- chercher d'autre fruit, il doit se contenter du
qué son attention à de telles pensées, il s'est mérite même de l'avoir entrepris.
ÉP1TRE DÉDICATOIRE
NOTRE SÉRÉNISSIME. PRINCE ET SOUVERAIN JACQUES Ic i, ROI DE LA GRANDE—BRÉTAGNE., A
DÉ FRANCE ET D'IRLANDE.
Votre Majesté pourra peut-être m'accuser trouve ici quelque chose de vraiment bon, c'est
de larcin pour avoir dérobé à ses affaires le à l'inartiensité de la munificence et de la bonté
temps qu'exigeaient de telles spéculations. Je divine et au bonheur de votre temps qu'il faut
n'aurais alors rien à répondre; car le temps est l'attribuer. Or, ce temps dont je parle, vivant,
de ces choses qu'on ne peut restituer, Si ce je l'ai servi avec tout le zèle dont je suis capa-
n'est peut-être 'que ce temps que j'ai dérobé à ble ; et, après ma mort, peut-être ce flambeau
vos affaires pourrait être rendu à la mémoire de que j'allume dans les ténèbres de la philoso-
votre nom et à la gloire de votre siècle, en phie pourra éclairer la marche de la postérité.
supposant toutefois que ce que je' propose soit gais à quel temps plutôt qii'à celui du plus sage
de quelque prix. Ce sont du moins des choses des rois, est chie cette régénératiiin, cette res-
neuves, absolument neuves quant à leur genre tauration des 'sciences? Il me reste à faire Mie
même; mais copiées d'après un très -vieux ma- demande qui n'est pas indigne de Votre Ma-
nuscrit, d'après l'univers même et la nature de jesté, et qùi n'est pas le point le moins eSsen-
l'esprit humain. Pour mol, je l'avoue ingénu- tiel dans ce que je propose; c'est que yous, qui
ment, si j'ose estimer cet ouvrage, c'est plutôt en tant dé choses nous retracei Saloinon, par
comme un fruit du temps qu'à titre de produc- la gravité dé vos jugements, la sérénité de vo-
tion du génie ; car tout ce qui peut s'y trouver tre règne, l'élévation de vos sentiments, enfin
d'étonnant, c'est que quelqu'un ait pu en avoir par l'étonnante variété des livres que vous avez
h première idée, et que des opinions si accré- composés, vous daigniez, pour avoir avec lui
ditées aient pu à tel point lui paraître suspec- un trait de ressemblance dé,phis, donner vos
tes. Le reste n'en est qu'une conséquence. Mais ordres pour choisir et rassembler les matériaux
il est sans contredit une sorte de hasard, je ne d'une histoire naturelle et expérimentale, vraie,
sais quoi de fortuit, non pas seulement dans les sévère, dépouillée de tout luxe de stylé, uni-
actions et les discours des hommes, mais dans quément destinée à servir de base à là philo-
leurs pensées même. Et par ce mot de hasard, sophie, telle enfin que nous la décrirons en son
dont je fais usage, je veut dire pie, s'il se lieu, afin itiii'àptè-S tant dé Siffles, la PhiloSo-
3 ÉPITRE DÉDICATOIRE.
choses même. Daigne l'Être suprême conserver phie et les sciences cessant de porter sur le
Votre Majesté. Tel est le vœu de son très dé-vide et d'être pour ainsi dire aériennes, elles
voué et très obéissant serviteur,' reposent enfin sur les solides fondements d'une
expérience bien constatée suffisamment va-et
Octobre 1620. riée. Pour moi, j'ai fourni l'instrument ; mais
quant à la matière, il faut la puiser dans les François VERuLme, chancelier.
PRÉFACE,
DU
INTRODUCTION A LA GRANDE RESTAURATION DES SCIENCES.
faut penser de leur utilité. Toute cette préten-Les hommes nous paraissent n'avoir hien
due sagesse que nous avons puisée chez les connu ni leurs forces ni leurs richesses, mais
Grecs n'est en quelque sorte que l'enfance de la se former une trop haute idée des dernières et
science, et elle a cela de commun avec les en-présumer trop peu des premières ; et c'est ainsi
fants qu'elle est fort propre pour babiller, qu'attachant un prix insensé aux connaissances
mais que, faute de maturité, elle est inhabile à la acquises, ils ne cherchent rien de plus , on que,
génération ; elle est très féconde en disputes et se méprisant eux-mêmes plus qu'ils ne doivent,
très stérile en effets; en sorte qu'on peut appli-ils s'épuisent dans des bagatelles au lieu d'éprou-
quer à l'état actuel des lettres ce que la fable ver leurs forces dans ce qui mène directement
nous raconte de Scylla qui avait le visage au vrai but. Aussi les sciences ont-elles en quel-
et la physionomie d'une jeune fille, niais qui qiie sorte, leurs colonnes fatales, leur non plus
eu-dessous de la ceinture était environnée de uilr4, les hommes n'étant excités ni par le dé-
monstres qui aboyaient avec un bruit terrible. sir ni par l'espérance à pénétrer plus avant.
De même les sciences auxquelles nous sommes OT, comme une des plus grandes causes d'indi-
accoutumés offrent certaines généralités spé-gence est de se croire dans l'abondance , et
cieuses qui frappent au premier coup d'œil ; qu'en se fiant trop au présent on ne pense
guère se ménager de vraies ressources pour mais vient :ion ensuite aux détails et aux appli-
rarnir, g e à propos et même nécessaire cations, qui sont comme les parties de la géné-st
avant d'entrer en matière, nous détruisions, ration, pour en tirer des fruits et des œuvres,
et cela franchement et alors s'élèvent les disputes bruyantes, on n'en-sans détour , cette ex-
cessive admiration qu'on prodigue aux choses tend plus que leur aboiement ; c'est à quoi elles
déjà inventées, afin que les hommes, une fois aboutissent, c'est là tout ce qu'elles enfantent.
détrompés à cet égard, cessent de s'exagérer à plus, si de telles sciences n'étaient absolu-De
eux-mêmes ou de vanter leur abondance ou ment mortes, eût-il été possible qu'elles restas-
leur utilité. Car si l'on considère d'un peu près sent ainsi durant plusieurs siècles comme clouées
toute cette prétendue variété de connaissances presque à la même place, et qu'elles ne présen-
qu'on croit répandues dans les livres, produc- tassent aucun accroissement digne du genre hu-
tions dont les arts et les sciences sont si fiers, main, et cela au point que non-seulement l'asser-
qu'y trouvera-t-on ?d'éternellesrép ét nions de la tion demeure assertion, mais même que la ques-
même chose, tout au plus un peu diversifiée tion demeure question; que toutes ces disputes,
parla au lieu de résoudre les difficultés, ne font que les manière de la traiter, mais dont l'inven-
n s'était nourrir et les fixer, et que le tableau de la suc-saisie depuis long-temps; en sorte
cession et de la tradition des sciences ne repré-que cette abondance, qu'au premier coup d'oeil
nu croit y personnages d'un maître et d'un voir, se réduit, tout examiné, à bien sente que les
peu de chose. Voyons actuellement ce qu'il disciple, au lieu de celui d'un inventeur et d'un
E. 4 phÉre:
quelqu'un, s'en laissant imposer par le consen-homme qui ajoute quelque chose de notable
tement unanime et invétéré, le regardait comme aux découvertes de son prédécesseur? Cepen-
dant nous voyons que le contraire a lieu dans une sorte de jugement rendu par le temps, qu'il
sache que rien n'est plus trompeur et plus faible les arts mécaniques lesquels, comme s'ils
que cette raison sur laquelle il s'appuie. Car étaient pénétrés d'un certain esprit vivifiant,
croissent et se perfectionnent de jour en jour ; d'abord nous ignorons en très grande partie ce
qui, dans les arts et dans les sciences, a pu être assez grossiers et presque onéreux, presque in-
mis au jour et publié en différents temps et en formes dans les premiers inventeurs , puis en-
richis par degrés de nouveaux moyens et de différents lieux ; encore moins savons-nous ce
que chacun a pu tenter et projeter dans le se-nouvelles facilités, et cela au point qu'on voit
cret. Ainsi ni les enfants du temps ni ses avor-les désirs même languir ou changer d'objet plus
tons ne se trouvent tous dans les fastes. Et il ne promptement que ces arts n'arrivent à leur
faut pas non plus s'exagérer l'universalité de cet perfection ou à leur plus haut période. La phi-
assentiment ni sa durée; car bien qu'il y ait dif-losophie au contraire et les sciences intellec-
tuelles, semblables à des statues, sont encen- férentesformespour la politique, l'état des scien-
est, sées et adorées, mais demeurent immobiles. ces n'en doit avoir qu'une seule. Cette formé
De plus, si quelquefois elles fleurissent fut et sera toujours populaire. Or, qu'est-ce qui avec
leur premier auteur, elles ne font, ensuite que a cours auprès du peuple? Ce sont les doctrines
dégénérer ; car une fois que les hommes se sont contentieuses et bruyantes ou celles qui ont (le
coalisés pour s'assujettir à l'opinion d'un seul belles formes et peu de fonds, qui sont telles
( comme autant de sénateurs pédaires), ils n'a- en un mot qu'elles doivent être, pour surprendre
son assentiment ou flatter ses passions. Ainsi joutent plus rien au corps même des sciences ;
mais, semblables à autant d'esclaves, ils se met- nul doute que les esprits surtout n'aient, dans
tent à la suite de certains auteurs pour leur ser- chaque âge, souffert une sorte de violence, lors-
vir de cortége et de décoration. Et qu'on ne que des hommes d'une intelligence et d'une pé-
vienne pas nous dire que les sciences croissant nétration au-dessus du commun, et néanmoins
peu à peu arrivent enfin à une sorte d'état, et uniquement occupés de leur réputation, se sont
qu'alors enfin, comme ayant fourni leur car- bassement soumis au jugement de leur siècle et
rière, elles fixent en quelque manière leur do- de la multitude. C'est pourquoi s'il y eut jamais
micile dans les ouvrages d'un petit nombre quelques spéculations plus serrées et plus exac-
d'auteurs; que, ne pouvant plus rien découvrir tes, elles furent ballottées et éteintes par le vent
de meilleur, ce qu'on put faire de mieux ce fut des opinions vulgaires, eu sorte que le temps,
de cultiver et d'orner ce qui était déjà inventé. semblable à un fleuve , charrie jusqu'à nous
Eh! plût à Dieu que les choses se fussent passées les choses légères et enflées, coulant à fond
ainsi ! Mais voulons-nous parler avec plus de celles qui ont plus de poids et de solidité. De
vérité et d'exactitude? disons : que tout cet es- plus, ces auteurs même qui ont usurpé une
clavage scientifique n'est autre chose qu'un ef- sorte de dictature dans lesseienees, et qui pro-
fet de l'audace d'un petit nombre d'hommes noncent sur tout avec tant de confiance, ne lais-
et de la mollesse, de l'inertie des autres ; car sent pas, lorsque de temps en temps ils revien-
une fois que les sciences ont été cultivées et nent à eux-mêmes, de se répandre en plaintes
traitées par parties avec assez de soin, tôt ou sur la subtilité de la nature, sur l'obscurité des
tard s'élève quelque esprit plus hardi qui sait choses, sur la complication des causes, enfin
se rendre agréable et se faire un nom par des sur la faiblesse de l'esprit humain ; et pour se
méthodes abréviatives, par des simplifications, plaindre ainsi, ils n'en sont pas plus modestes,
et qui du moins, quant à l'apparence, forme un aimant mieux s'en prendre à la commune con-
corps d'art, mais qui au fond ne fait que déna- dition des hommes et des choses que confesser
turer les productions des anciens ; or, ce genre leur propre faiblesse. De plus, presque tous ont
de service ne laisse pas d'être agréable à la pos- cela de commun que ce à quoi leur art ne peut
térité, parce qu'il ahrége le travail ; on est sitôt atteindre, ils ne manquent pas, d'après les rè-
las d'une étude soutenue et si prompt à se dé- gles de cet art même, de le déclarer impossi-
barrasser d'une nouvelle recherche ! Que si ble. Eh! comment l'art pourrait-il être con-
PR ETA C E.
damné dans ce procès? il est lui-même juge et ni de l'opinion d'autrui, mais partisans de la
partie. Aussi ne s'agit-il pour eux que de met- seule liberté, ont assez ardemment aimé la vé-
rité pour souhaiter que leS autres la cherchas-tre leur ignorance à couvert et de lui épargner
un affront. Telle est à peu près l'idée qu'on sent avec eux, ceux-là sans doute ont eu des
doit se faire de ces sciences qui nous ont été intentions assez louables, mais leurs efforts ont
transmises et qui sont aujourd'hui en vogue ; été impuissants, car ils paraissent ne s'être at-
elles sont aussi stériles en effets que fécondes en tachés qu'aux probabilités ; emportés par le
disputes. Rien de plus tardif et de plus languis- tourbillon des arguments, ils n'ont fait que tour-
noyer dans un cercle, et s'étant permis de cher-sant que leur progrès. Elles ont un air d'em-
cher la vérité par toutes sortes de voies, ils se bonpoint dans leur tout, mais rien n'est plus mai-
sont relâchés de cette sévérité qu'exigeait l'é-gre que leurs parties ; ce n'est qu'un fatras de
maximes populaires suspectes à leurs auteurs tude de la nature ; il ne s'en est trouvé aucun
qui ait fait dans les choses mêmes et dans l'ex-même. Aussi a-t-on grand soin de les rempa-
rer avec un certain artifice et de les étaler avec périence un séjour suffisant. D'autres, au con-
une certaine adresse. Il y a plus ; parlons-nous traire, qui se sont abandonnés aux flots de
de ceux qui ont résolu d'essayer leurs forces, l'expérience au point d'en être devenus presque
de s'appliquer sérieusement aux sciences et de de purs artisans mécaniques, ne laissent pas,
reculer leurs limites? ceux-là même n'ont osé tout en y restant attachés, de suivre une sorte
s'éloigner des routes battues et puiser aux sour- de méthode vagabonde et ne militent pas pour
ces mêmes des choses ; mais ils s'imaginent elle d'après des règles fixes. Ce n'est pas tout ;
avoir fait quelque chose de grand, s'ils ont pu la plupart d'entre eux se proposent je ne sais
y ajouter et y greffer un peu du leur, considé- quels buts mesquins, croient avoir fait quelque
rant avec une sorte de prudence qu'ils pourront chose de grand lorsqu'ils ont pu faire telle ou
tout à la fois se donner une apparence de mo- telle découverte, genre d'entreprise aussi mince
destie par leur déférence aux opinions reçues, que peu judicieux, vu que, lorsqu'on veut con-
et par ces additions, une apparence de liberté. naître la nature d'une chose, ce n'est pas dans
Mais tandis qu'on respecte ainsi les opinions cette chose même qu'on est le plus sûr de la dé-
et les usages, toutes ces précautions pour gar- couvrir et qu'on la voit le mieux ; et après avoir
der le milieu tournent au grand préjudice des laborieusement varié leurs expériences, ils ne
sciences, car il est rarement donné de pouvoir peuvent se reposer sur ce qu'ils ont trouvé; ils
tout à la fois admirer les autres et les surpas- trouvent toujours quelque autre chose à cher-
ser. Il en est de cela comme des eaux qui ne cher. Mais une méprise surtout qu'il ne faut pas
s'élèvent jamais au-dessus de leur source. Aussi oublier, c'est que ceux qui ont fait preuve de
les hommes de cette trempe corrigent- ils cer- quelque industrie à faire des expériences n'ont
taines choses, mais ils avancent peu les scien- pas manqué de courir d'abord à certains procé-
ces; leurs progrès sont en mieux et non en plus. dés qu'ils avaient en vue, s'efforçant de les sai-
Ce n'est pas qu'il n'y ait eu assez de personna- sir avant le temps. Je veux dire qu'on a cher-
ges qui, prenant un essor plus hardi, se sont ché les expériences fructueuses et non les expé-
cru tout permis, et qui, s'abandonnant à toute riences lumineuses ; loin d'imiter cet ordre qu'a
l'impétuosité de leur génie, ont su en abattant suivi Dieu même, qui le premier jour ne créa que
et ruinant tout ce qui était devant eux, se frayer la lumière, consacra un jour entier à ce seul
un chemin à eux-mêmes et à leurs opinions ; travail, et ce jour-là ne produisit aucun ou-
mais au fond qu'avons-nous gagné à tout ce vrage grossier, mais ne s'abaissa que les jours
fracas, nous qui voyons qu'ils visaient moins suivants aux œuvres de cette espèce. Quant à
à étendre la philosophie et les arts par les œu- ceux qui ont fait jouer le premier rôle à la dia-
vres et les effets, qu'à changer les systèmes reçus lectique et qui se sont flattés d'en tirer des se-
et à faire prédominer leur opinion? efforts qui cours effectifs, ils ont à la vérité assez vu que
n'étaient rien moins qu'utiles, attendu qu'entre l'entendement humain, abandonné à lui-même,
les erreurs opposées, les causes d'illusion sont doit être tenu pour suspect. Mais il s'en faut de
presque communes. Que s'il s'en est trouvé beaucoup que le remède soit aussi fort que le
qui, n'étant esclaves ni de leur propres opinions mal et il n'est pas lui-même exempt de mal 5 PRÉFACE.
car, bien que cette dialectique qui est en vo- ne pouvaient que longer les çôtes de l'ancien
gué soit d'un très bon service dans les arts et continent, ou tout au phis traverser les mers
dans les affaires civiles, toutes choses qui rou- méditerranées et de peu d'étendue, et que, pour
lent sur les diseunrs et les opinions, néanmoins pouvoir traverser l'Océan et découvrir les ré-
il s'en faut de heauenup qu'elle puisse 'saisir ce gions du nouveau inonde, il &fallu d'abord in-
que la nature a de plus subtil; et s'efforçant venter la boussole et y trouver un guide plus
fidèle et plus certain ; de même aussi, ce que d'embrasser ce qu'elle ne saisit point, elle sert
plutôt à établir et à fixer les erreurs qu'à frayer jusqu'ici on a inventé dans les arts et les scien-
le chemin à la vérité. ces, il suffisait de l'usage, de la méditation, de
Mais, pour résumer en peu de mots ce que l'observation, du raisonnement pour le décou-
sont nous avons dit, il ne paraît pas que les hommes vrir , attendu que ces connaissances-là
aient 4e4uçoup gagné 4 faire fonds dans les assez voisines des sens et presque immédiate-
sciences sur leur propre industrie, ou à les re- ment subordonnées aux notions communes.
cevoir sur la foi d'iutrui, vu principalement Mais, pour pouvoir aborder aux parties les
qu'il est peu de fonds à faire sur les méthodes plus reculées et les plus cachées de la nature,
il faut absolument découvrir et adopter une et les expériences déjà connues. Car l'édifice
de cet univers est par sa structure une sorte de manière plus stire et plus parfaite de mettre en
labyrinthe pour l'entendement humain qui le oeuvre l'entendement humain.
contemple ; labyrinthe où se présentent de tous Pour nous, animés sans contredit d'un éter-
côtés tant de routes incertaines, tant de simili- nel amour de la vérité, nous nous sommes lan-
tildes trompeuses de signes et de choses, tant cés courageusement dans des routes incertaines
. de noeuds, de tours et de retours qui se croisent et difficiles où il fallait marcher seul. Appuyés
en tous sens et qui s'embarrassent les uns dans faisant fonds sur l'assistance divine, nous et
les autres! Or, c'est à la lumière incertaine des nous sommes aussi fortifiés contre la violence
sens, lumière qui tantôt brille et tantôt se ca- des opinions qui se présentaient devant nous
dre, qu'il faut faire route à travers les forêts de comme autant d'armées rangées en bataille,
l'expérience et des faits particuliers. Il y a plus, contre nos propres et secrètes irrésolutions,
ceux qui se donnent pour guides, comme nous contre les scrupules de toute espèce, enfin
l'avons dit, ne sont pas moins embarrassés que contre l'obscurité des choses, contre ces nua-
les autres, et ne font qu'augmenter le nombre ges et ces fantômes qui voltigeaient dans notre
des erreurs et de ceux qui les commettent. Parmi esprit, afin de nous mettre une fois en état de
tant de difficultés, il faut désespérer du juge- procurer à nos contemporains et a la postérité
ment humain, soit quant à la force qui lui est des secours plus effectifs et plus assurés. Et si,
propre, soit quant à ùn heureux hasard qui le dans cette nouvelle route, nous avons fait quel-
ferait rencontrer juste ; car il n'est ni supério- ques pas, la seule méthode qui nous ait frayé le
rité de génie, ni chance heureuse, quelque nom- chemin n'est autre que ce soin même que nous
bre de fois qu'elle se répète, qui puisse surmon- avons d'humilier sincèrement, et autant qu'il
ter de telles difficultés. Il nous faut un fil pour est nécessaire l'esprit humain ; car tous ceux
diriger notre marche ; il nous faut tracer la qui, avant nous, se sont appliqués à l'invention
route tout entière depuis les premières percep- des arts, contents de jeter un coup d'oeil sur les
tions des sens jusqu'aux principes. Et qu'on ne choses, sur les exemples et l'expérience, comme
prenne pas ce que nous disons ici en ce sens : si l'invention n'était qu'une certaine manière
que depuis tant'de siècles il n'y aurait eu abso- d'imaginer, se sont hâtés d'invoquer en quel-
lument rien de fait ; car nous ne sommes pas que manière leur propre esprit, afin qu'il leur
trop mécontents de ce qu'on a inventé jusqu'ici ; rendit des oracles. Quanti nous, qui nous tenons
et nul doute que les anciens, dans tout ce qui modestement et perpétuellement dans les cho-
peut dépendre du génie et d'une méditation ses mêmes, et ne nous éloignons des faits par-
abstraite, n'aient été des horrimes admirables. ticuliers qu'autant qu'il est nécessaire pour
Mais de même que, dans les premiers siècles, que les images et les rayons des choses puissent
les hommes n'ayant que l'observation des étoi- se réunir dans l'esprit, comme ils sc réunissent
les pour se diriger dans leurs navigations, ils au fond de l'oeil , nous donnons peu aux forces PRÉFACE. 7
et à la supériorité du génie. Or, cette méthode de faire naître une certaine incrédulité et de ré-
si humble, que nous suivons dans l'invention, pandre une certaine obscurité dans les esprits
nous la suivons aussi dans l'exposition; car on ne par rapport aux divins mystères ; mais que
nous voit pas ici, 'par de fastueuses réfutations plutôt, avec un entendement pir, dégagé d'i-
ou Par d'ambitieux appels à l'antiquité, ou en dées fantastiquies , purgé de vanité , et qui
ittUrpant une certaine autorité, ou encore en n'en soit pas moins soumis, que dis-je, tota-
tioiià couvrant du voile d'une obsctirité mysté- Ment asservi aux oracles divins, on donne à la
îletisé, nous efforcer de donner à nos inven- foi ce qui appartient à la foi ; qu'enfin ayant
tiotià un certain air imposant, une sorte de ma- évacué le poison de la science que le serpent à
jesté; Mutes choses qui ne seraient pas hien fait couler dans les esprits et qui les enfle, nous
difficiles à trouver pour qui serait plus jaloux n'ayons point l'ambition d'être phis sages qu'il
tle donner de l'éclat à son nom que de faire ne faut, et que, saris passer jamais leS limiteS
briller la vérité aux yeux des autres : on ne prescrites, nous cultivions la vérité dans un
Mous toit pas, dis-je, faire violence ou tendre 'esprit de charité.
fies piéges aux jugements humains; et ce que Ces voeux une fois prononcés, nous tournant
&MS exrena Point encore fait à cet égard, vers les hot:tunes, nous avons encore quelques
fere lieSSein fi'eSt OS non phis de le faire avertisseinehts salutaires à leur donner et
lifir la suite. Mais noirs rappellerons les hommes quielques demandes assez justes à leur faire. Le
âiix choSes mêmes et aux vrais rapports qui premier avertissement que nous leur donineriniS
les unissent, afin qu'ils voient eux-mêmes ce ( et nous les en avons déjà priés ) c'est de main-
e'ils possèdent, et 'ce qu'ils doivent corriger, tenir leur sens dans le devoir par rapport 'aiik
fijdfizter et mettre à la }nasse. Quant à nous, si choses divines; car le sens, en cela semblable
flans le cours de cet ouvrage l'on nous voit de au soleil, dévoile la face du globe terrestre,
ferle à autre pécher par excès de crédulité, mais c'est en voilant celle du globe céleste. Ce-
dit sommeiller quelque peu, ou nous relâcher de pendant qu'ils prennent garde en évitant cet
notre intention, ou 'manquer de force en excès, de donner dans l'excès 'contraire, et ils
Chemin et interrompre notre recherche , la y donneront sans contredit, pour peu qu'ils
maniéré hue, et franche dont nous présentons s'imaginent que l'étude de là nature est dR'iséé
lés eliffses a du moins cet avantage que nos dans quelques-unes de ses parties en vertu
erreurs sont faciles à apercevoir et à corriger d'une espèce d'interdit. Car cc n'est pas cette
avant qu'elles puisSent teindre plus profon- science pure et sans tache à la himière de la-
ement }a masse de là Science, et que, par la quelle Adam imposa aux choses leurs noms
eine raison, nos travaux sont faciles à conti- tirés de leurs propriétés ; Ce n'est pas cette
miel.; Par, ce moyen, nous croyons marier à science-là qui a été le principe et l'occasion de
jamais, et d'une manière aussi stable que légi- sa chute, mais le désir ambitieux de cette
time, la méthode empirique et la méthode science impérative qui se fait juge du bien et
rationnelle, méthodes dont le divorce malheu- du mal, et cela en vue de se révolter contre
reux et les fâcheuses dissonances ont troublé Dieu, de s'imposer des lois à soi-même. Telle
tout dans la famille humaine. Ainsi, comme le fut la cause et le mode de sa tentation. Mais
succès de notre entreprise ne dépend nullement quant à ces sciences qui contemplent la nature,
de notre, volonté, nous adressons à Dieu en voici ce que prononce la philosophie sacrée :
trois personnes nos très humbles et très arden- La gloire de Dieu est de cacher son secret, et
tes supplications, afin qu'abaissant ses regards la gloire d'un roi est de le trouver. Comme
sur les misères du genre humain et sur le pèle- si la nature divine se plaisait à ce jeu innocent
rinage de cette vie, qui se réduit à si peu de des enfants, lesquels se cachent afin qu'on ne
Purs et assez malheureux, il daigne dispenser les trouve qu'après les avoir long-temps cher-
par..410S mains ses nouveaux bienfaits à la ra- chés, et qu'elle souhaitât, en vertu de son in-
s:Ale humaine. Nous souhaitons de plus que les dulgence et de sa condescendance pour les
Choses humaines ne nuisent pas aux choses di- hommes, que l'âme humaine le jouât avec elle.
vines, et que le fruit de la peine que nous pre- Enfin, nous souhaitons que tous les hommes
nons pour frayer la route des sens ne soit pas ensemble soient avertis de ne point perdre do
8 PRÉFACE.
vue la fut véritable de la science, et sachent une de notre restauration, en se la figurant comme
fois qu'il ne ne faut point la rechercher comme quelque chose d'infini et la croyant au-dessus des
une sorte de passe-temps, ou comme un sujet mortels, vu qu'au fond elle est la fin et le terme
propre à la dispute, ou pour mépriser les d'une erreur qui sans elle n'eût point eu de fin et
autres, ou en vue de son propre intérêt, ou pour de terme; et que, n'oubliant point la faiblesse hu-
se faire une réputation, ou pour augmenter sa maine et notre mortalité, loin de nous flatter
puissance, on pour tout autre motif de cette qu'une telle entreprise puisse s'achever dans le
espèce, mais pour se rendre utile et pour l'appli- cours de la vie d'un seul homme, nous la léguons à
quer aux usages de la vie. Nous souhaitons enfin d'autres afin qu'ils la continuent. Nous souhai-
qu'ils la perfectionnent et la dirigent par l'es- tons enfin qu'ils ne cherchent point des sciences
prit de charité ; car c'est la soif de la puis- orgueilleuses dans les cassetins de l'esprit hu-
causé la chutades anges, et la soif sance qui a main, dans le petit monde de l'homme, mais qu'ils
de la science qui a causé celle des hommes. les cherchent modestement dans le monde ma-
Mais la charité ne peut pécher par excès, et ja- jeur. Or, rien ordinairement n'est plus vaste que
les choses vides, au lieu que les choses solides mais par elle ange ou homme ne fut en danger.
Or, nos demandes se réduisent aux suivan- sont plus resserrées et occupent moins d'espace.
tes. Nous ne disons rien de nous-mêmes ; quant Enfin, de peur qu'on ne veuille tirer avan-
à ce dont il s'agit, nous demandons : que les tage contre nous des risques mêmes de l'entre-
hommes ne le regardent point comme une opi- prise, nous nous croyons fondés à demander
nion, mais comme une oeuvre, et qu'ils tiennent que les hommes considèrent jusqu'à quel point,
pour certain que notre désir n'est nullement de sur cette assertion qu'il nous faut soutenir (pour
jeter les fondements de telle secte et de tel sys- peu que nous v eu il l ions être d'accord avec nous-
tème, mais ceux de l'utilité et de la grandeur mêmes), ils se croient en droit d'opiner et de
humaine. Nous demandons encore : que les hom- ..porter leur jugement. Il est clair que tout ce
mes, consultant leur véritable intérêt et se dé- produit de la raison humaine, produit précoce,
pouillant de tout esprit de parti, tendent uni- anticipé, extrait des choses au hasard et beau-
quement au bien commun ; que, tirés par notre coup trop tôt, nous le rejetons, quant à l'étude
secours de toutes ces fausses routes et délivrés de la nature, comme quoique chose de trop
de tous les obstacles qu'ils y eussent rencon- inégal, de trop peu méthodique et de mal or-
trés, ils prennent part eux-mêmes au travail ganisé, et l'on ne doit pas exiger que nous nous
qui reste à faire. De plus, nous les engageons à en rapportions au jugement de ce qui est soi-
tout espérer, à ne point se faire une fausse idée même appelé en jugement.
DISTRIBUTION DE L'OUVRAGE
EN SIX PARTIES.
I. Revue et répartition des sciences ; de leur Echelle de l'entendement (Scala intel-IV.
dignité et de leur accroissement (Partitiones lectils).
scientiarum ; de dignitate et augmentis scien- Science provisoire, prodrome ou antici-V.
tiarum). pations de la philosophie (Prodromi).
II. Novum organum, ou Méthode pour l'in- VI. Science définitive, ou philosophie se-
terprétation de la nature. conde et science active, qui se compose des vé-
III. Phénomènes de l'univers (Phenomena rités découvertes par la vraie méthode seule,
universi), ou Histoire naturelle et expérimen- et doit diriger l'homme dans l'action (Philoso-
tale propre à servir de base à la philosophie. phia secundo).
DISTRIBUTION DE L'OUVRAGE. 9
SUJETS DE CES DIFFÉRENTES PARTIES.
te Soin de tout exposer avec autant de fran- que nous avons en vue et la nature de l'ouvrage
chise et de clarté qu'il est possible fait partie que nous embrassons dans notre pensée, nous
de notre dessein; car la nudité de l'âme est en aurons soin continuellement de donner quel-
tôut temps, comme celle du corps le fut autre- ques préceptes sur la manière de traiter un ou-
fois, compagne de l'innocence et de la simpli- vrage de cette nature, et, ce qui est beaucoup
cité. Ainsi nous commencerons par exposer plus, une partie de l'ouvrage même et de notre
l'ordre et le plan de cet ouvrage. propre composition, afin d'aider en chaque
Nous le diviserons en six parties. La première chose et de nos conseils et de notre travail ;
présente le sommaire de cette partie de la science car nous croyons qu'il n'importe pas seulement
dont le genre humain est déjà en possession. à l'utilité des autres, mais même à notre répu-
Noneivorts cru devoir ainsi nous arrêter un tation, d'empêcher qu'on ne pense que nous
peu sur ledacquisitions déjà faites afin de per- n'avons qu'une notion superficielle de ce que
fectionner plus aisément les découvertes et -de nous proposons, et que tous ces regrets que
frayer le 'chemin à de nouvelles inventions ; car nous témoignons par rapport aux parties omi-
nous sommes également jaloux de cultiver les ses, que nous souhaitons pouvoir saisir, se ré-
parties déjà connues et de faire de nouvelles duisent à de simples voeux. Le fait est qu'elles
acquisitions: Cette méthode tend aussi à facili- sont de nature à être à la disposition des hom-
ter la persuasion, et elle est conforme à cette mes pour peu qu'ils ne s'abandonnent pas eux-
maxime tœ L'ignorant ne reçoit point les pa- mêmes, et que nous sommes, relativement à ces
roles de la science si l'on ne commence par dire différents objets, en possession d'une méthode
ce qu'il recèle au fond de son cœur. » Ainsi certaine et bien éprouvée ; car, loin de nous
longer, pour ainsi dire, les côtes des différentes contenter de mesurer les régions à la manière
sciences et des différents arts, et y importer des augures, et seulement pour prendre les aus-
telle ou telle chose utile, c'est ce guenons ne pices, nous entrons nous-mêmes dans les rou-
manquerons pas de faire comme en passant. tes que nous montrons aux autres, étant jaloux
Cepetidantles divisions dont nous faisons usage de nous rendre utiles à titre de guides.
dans hn distribution des sciences sont de telle Telle est donc la première partie de l'ou-
nature qu'elles n'embrassent pas.seulement les vrage.
choses dèjà inventées et connues, mais aussi les II. Ayant une fois traversé la région des arts
choses omises, quoique nécessaires ; car le globe anciens, nous aiderons l'entendement à passer
intellectuel, ainsi que le globe terrestre, offre au-delà. C'est pourquoi nous traiterons, dans la
des pays cultivés et des régions désertes. Ainsi seconde partie, de cette doctrine qui apprend à
on ne doit pas être étonnés que nous nous écar- faire un usage plus méthodique et plus parfait
tions des divisions reçues ; car les additions, en de sa raison, méthode dont l'effet sera (autant
variant le tout, varient aussi ses parties et leurs toutefoig que le comporte la faiblesse et la mor-
divisions. Or, les divisions reçues ne convien- talité humaine) d'élever l'entendement, d'éten-
nent qu'à la totalité des sciences reçues, qu'à dre ses facultés, de le rendre capable de percer
leur état actuel. les obscurités de la nature et de gravir ses sen-
Quant aux choses que nous indiquerons com- tiers les plus escarpés. Or, cet art que nous pro-
posons et auquel nous donnons ordinairement me omises, nous ne nous contenterons pas de
le nom d'interprétation de la nature, cet art, proposer de simples titres, des sommaires con-
dis-je, est une sorte de logique, quoiqu'il y ait cis de ce qui peut manquer ; mais, pour peu
que le sujet que nous aurons rangé dans cette une différence infinie entre celle-ci et la science
à laquelle on donne ordinairement ce nom ; car classe soit de quelque importance ou enveloppé
(lette logique vulgaire fait bien profession de de quelque obscurité, et tel que nous ayons lieu
destiner et de procurer à l'entendement des se- de craindre qu'on ne saisisse pas aisément ce
Bneos.
10 DISTRIBUTION
cours et des appuis, et c'est ce que les deux lo- des sciences ; car, bien que nous laissions au
syllogisme et aux démonstrations si fameuses giques ont de commun ; mais elles diffèrent
principalement en trois choses, savoir : quant et si vantées cette espèce leur juridiction de
au but même, puis quant à l'ordre des démons- dans les arts populaires qui roulent sur l'opi-
trations, enfin quant à la manière de commen- nion, attendu que nous ne changeons rien dans
cer la recherche. cette partie, néanmoins s'il est question de pé-
En effet, la fin de la science que nous propo- nétrer dans la nature des choses, nous faisons
sons n'est pas d'inventer des arguments, mais partout usage de l'induction, tant pour les mi-
des arts ; non des choses conformes aux prin- neures que pour les majeures, et nous pensons
cipes, mais les principes mêmes; non des pro- que c'est l'induction qui est vraiment cette for-
babilités, mais des indications de nouveaux me qui garantit les sens de toute erreur, qui
procédés. Ainsi les intentions et les vues étant suit de près la nature, qui est voisine de la pra-
différentes, les effets ne doivent pas non plus tique et ya presque s'y mêler.
Ainsi l'ordre de la démonstration est aussi être les mêmes ; car là, ce qu'on se propose de
vaincre et de lier, pour ainsi dire, par la dis- tout-à-fait opposé à la marche ordinaire ; car
pute, c'est son adversaire ; ici c'est la nature, jusqu'ici l'on s'y est pris de telle manière que
et c'est par les œuvres qu'on tend à ce but. des sensations et des faits particuliers on saute
Or, la nature et l'ordre des démonstrations tout d'un coup aux principes les plus généraux,
même s'approprie à une telle lin ; car dans la comme à des pôles fixes autour desquels puis-
logique vulgaire tout le travail a pour objet le sent rouler des disputes, et que de ces princi-
syllogisme. Quant à l'induction, à peine les dia- pes-là on déduit tous les autres à l'aide des
lecticiens paraissent-ils y avoir pensé sérieuse- propositions moyennes, méthode sans contre-
ment ; ils ne font que toucher ce sujet en pas- dit très expéditive, mais précipitée, incapable
sant, se hâtant d'arriver aux formules qui ser- de nous conduire dans les voies de la nature,
vent dans la dispute. Quant à nous, nous reje- et tout - à-fait favorable et appropriée aux
tons toute déintinstration qui procède par la disputes, au lieu que, selon nous, il faut faire
voie du syllogisme, parce qu'elle ne produit germer les axiomes insensiblement par une
marche tellement graduée qu'on n'arrive qu'en que de la confusion et fait que la nature nous
échappe des mains. En effet, quoiqu'il soit hors dernier lieu aux principes généraux. Or, ces
de doute que deux choses qui s'accordent dans principes très généraux ne seront point des gé-
néralités purement idéales, mais des principes le moyen terme s'accordent aussi entre elles
(ce qui a une sorte de certitude mathématique), bien déterminés, tels en un mot que la nature
cependant il y a ici de la supercherie, en ce qu'ils sympathiseront les avouera pour siens et
que le syllogisme est composé de propositions, avec les choses mêmes.
les propositions de mots, et que les mots sont Quant à la forme même de l'induction et au
les signes et comme les étiquettes des notions. jugement qu'elle doit diriger, c'est là surtout
que nous devons faire les plus grands change-Si donc les notions même de l'esprit, qui sont
ments; car cette induction dont parlent les dia-comme l'âme des mots et comme la hase de
lecticiens, et qui procède par voie de simple tout l'édifice, sont vagues, extraites des choses
énumération, est quelque chose de puéril ; elle au hasard ou par une fausse méthode , si elles
ne conclut que précairement; elle est exposée ne sont pas bien déterminées et suffisamment
à être renversée par le premier exemple con-circonscrites, si enfin elles pèchent de mille
tradictoire qui peut se présenter ; elle n'envi-manières; dès lors croule tout l'édifice. Ainsi
nous rejetons le syllogisme, et cela non-seule- sage que les choses les plus familières ; enfin
ment quant aux principes par rapport aux- elle est sans issue.
Mais dans les vraies sciences nous avons be-quels eux-mêmes n'en font aucun usage, mais
même quant aux propositions moyennes que le soin d'une induction qui soit capable d'analy-
syllogisme parvient sans contredit à déduire et ser l'expérience, de la décomposer, et qui con-
à enfanter bien ou mal, mais qui sont tout-à- clue nécessairement à l'aide des exclusions et des
fait stériles en oeuvres, éloignées de la prati- éliminations convenables. Que si ce jugement
que et incompétentes quant à la partie active banal des dialecticiens a exigé tant de travaux
DE L'OUVRAGE. 11
et exercé de si grands génies, que sera-ce donc car le témoignage et l'information du sens ne
de cet autre jugement qui ne se tire pas sim- donne qu'une relation à l'homme, et non une
plement du fond de l'esprit humain, mais des relation à l'univers ; et c'est se tromper gros-
entrailles même de la nature ? sièrement que de dire que le sens est la mesure
Et ce n'est pas encore tout ; car de plus, nous des choses.
consolidOns, nous baissons davantage les fon- Ainsi, c'est pour remédier à ces inconvénients
dements des sciences, et nous reprenons de plus que nous avons rassemblé de toutes parts des
haut lé commencement de la recherche que secours pour les sens, en prêtant notre minis-
les hommes né l'ont encore fait, soumettant tère avec toute l'ardeur et la fidélité dont nous
à l'examen ces choses mêmes que la logique étions capables, afin de pouvoir remédier aux
vulgaire reçoit sur la foi d'autrui. En effet, les déficits par des substitutions, et aux variations
dialecticiens empruntent des sciences particu- par des rectifications. Et ces remèdes, ce n'est
lières les principes de ces mêmes sciences; de pas des instruments que nous les tirons, mais
plus ils ont une sorte de vénération pour les no- des expériences; car la subtilité des expériences
tions premières de l'esprit humain ;enfin ils se est infiniment plus grande que celle du sens,
reposent sur les informations des sens bien dis- fût-il même aidé des instruments les plus par-
posés. Quant à nous, nous avons statué que la faits. Nous parlons d'expériences qui aient été
véritable logique devait entrer dans les diffé- imaginées avec sagacité, et appropriées, d'après
rentes provinces des sciences avec de plus les règles de l'art, au but que nous nous pro-
grands pouvoirs que ceux dont leurs principes posons ici. Ainsi nous ne donnons pas beaucoup
sont revêtus; qu'elle doit forcer ces principes à la perception immédiate et propre des sens ;
putatifs à rendre des comptes et à montrer jus- mais nous amenons la chose à tel point que le
qu'à quel point ils peuvent se soutenir. Quant à sens ne juge que de l'expérience, et que c'est
ce qui regarde les notions premières, de tout l'expérience qui juge de la chose même. Ainsi,
ce que l'entendement abandonné à lui-même ces sens dont nous parlons et dont il faut tout
va entassant, il n'est rien que nous ne tenions tirer dans l'étude de la nature ( à moins qu'on
pour suspect, et nous ne le ratifions en aucune ne veuille extravaguer), nous croyons nous être
manière, à moins qu'il n'ait soutenu une nou- portés à leur égard pour de religieux ministres
velle épreuve et qu'on ne prononce d'après et pour interprètes de leurs oracles avec quel-
cette nouvelle vérification. Il y a plus : nous que sorte d'habileté; en sorte que cet hommage,
discutons en mille manières les informations cette espèce de culte que les autres se piquent
du sens même ; car il n'est pas douteux que les de rendre aux sens, il me semble que c'est nous
sens sont trompeurs. Cependant ils indiquent qui le leur rendons réellement. Tels sont les
eux -mêmes leurs erreurs ; mais ces erreurs sont, moyens que nous avons préparés pour saisir la
pour ainsi dire, sous la main, au lieu que les lumière de la nature et la répandre sur les ob-
indices qui servent à les reconnaître sont tirés jets; moyens qui par eux-mêmes pourraient
de fort loin. Or, le sens commet deux espèces suffire, si l'entendement était plus uni, mieux
de fautes : ou il nous abandonne, ou il nous aplani et semblable à une table rase. Mais les
trompe ; car, en premier lieu, il est une infi- esprits étant si remplis d'inégalités qu'il nous
nité de choses qui échappent aux sens très manque absolument une surface bien nette et
bien disposés et débarrassés de tout obstacle, bien unie pour recevoir les vrais rayons des
et cela, choses, nous sommes dans une sorte de néces-
Ou par la subtilité de tout le corps de l'objet, sité de chercher encore un remède à cet incon-
Ou par la petitesse de ses parties, vénient.
Ou per la grandeur de la distance, Les fantômes dont l'esprit humain est préoc-
Ou encore par l'extrême lenteur ou même cupé sont ou étrangers ou innés. Quant aux
l'extrême vitesse des mouvements, fantômes étrangers, c'est des systèmes et des
Ou par la trop grande familiarité de l'objet , sectes philosophiques ou des mauvaises formes
Ou par toute autre cause. de démonstrations qu'ils ont émigré et sont
Il -y a plus : lors même que le sens a saisi son venus s'établir dans les esprits. Mais les fantô-
objet, rien de moins ferme que ses perceptions mes innés sont inhérents à la nature de l'en-
i2 DISTRIBUTION
tendement même, qui est beaucoup plus enclin soit de nature à pouvoir servir de base a la phi-
à l'erreur que le sens. Car les hommes ont beau losophie. Car eût-on trouvé une méthode de
se complaire en leurs propres pensées, ils ont démonstration, une manière d'interpréter la na-
beau rester toujours admiration et presque ture assez parfaite pour garantir l'esprit humain en
én adoration devant l'esprit humain, il n'en est de toute erreur, de toute chute, elle n'en serait
gus moins certain que, de même qu'un miroir pas plus suffisante pour lui fournir la matière
des objets en inégal fléchit et altère les rayons première de la science; mais quant à ceux dont
raison de sa figure et de sa coupe, de même le dessein n'est pas de conjecturer, de faire les
aussi l'esprit humain, lorsqu'il est soumis à l'ac- devins,mais d'inventer,de savoir, qui ne se con-:
tion des choses par l'entremise des sens, en tentent pas de rêver des mondes imaginaires,
formant ou ruminant ses notions, mêle d'assez espèces de singes du grand, mais dont le dessein
mauvaise foi à la nature des choses, greffe, pour est de pénétrer dans la vraie nature de cemonde
ainsi dire, sur elle sa propre nature. que voilà et de le disséquer pour ainsi dire, ceux-
Or ces deux premières espèces de fantômes là doivent tout puiser dans les choses mêmes.
sont assez difficiles à écarter. Quant à ceux de Or ce travail-là, cette recherche, cette espèce
la dernière espèce, il est tout-à-fait impossible de promenade dans l'univers, il n'est aucune
de les chasser entièrement. Reste donc à les in- force de génie, aucune méthode d'argumenta-
diquer, ces fantômes , à marquer cette force qui tions qui puisse y suffire et tenir lieu des faits,
tend des embûches à l'esprit humain ; à la pren- non pas même quand les esprits de tous les hom-
dre, pour ainsi dire, sur le fait, de peur qu'après mes, parfaitement d'accord entre eux, concour-
avoir détruit les anciennes illusions, de nouveaux raient à un tel dessein; il faut donc se procurer
rejetons d'erreur ne pullulent en vertu de la une telle histoire ou renoncer tout-à-fait à l'en-
mauvaise complexion de l'esprit humain, et que, treprise. Mais, jusqu'à ce jour, les hommes se
tout examiné, pour dernier résultat, au lieu d'ex- sont, à cet égard, conduits de telle manière qu'il
tirper ces erreurs, on n'ait fait que les changer ; n'est nullement étonnant que la nature ne se soit
mais afin qu'au contraire il soit décidé, arrêté, pas laissé approcher.
premier lieu l'information des sens à jamais que l'entendement ne Peut juger que Car en
par le moyen de l'induction et de sa véritable même est trompeuse et insuffisante ; l'observa-
tion, paresseuse, inégale et une sorte de jeu de forme. Ainsi cette doctrine, dont le but est de
hasard ; la tradition, vaine et composéede bruits nettoyer l'entendement ,comprend trois censures
populaires; la pratique, toute attachée à la main-ou critiques, savoir : censures des philosophies,
censure des démonstrations, censure de la rai- d'oeuvre et toute servile ; la méthode expéri-
mentale, aveugle, stupide, vague et ne marchant son naturelle de l'homme. Ces différents points
que par bonds ; enfin l'histoire naturelle, super-une fois expliqués, quand nous aurons vu net-
ficielle et pauvre. Rien de plus vicieux que les tement ce que comportent la nature des cho-
matériaux qu'ils ont fournis à l'entendement ses et la nature de l'esprit humain, nous pour-
rons sans doute nous flatter d'avoir en quelque pour les sciences et la philosophie.
Puis tous ces raisonnements subtils qu'on fait sorte marié l'esprit humain à l'univers, sous les
après coup pour éplucher tout cela ne sont auspices de la bonté divine. Et s'il est permis de
qu'un remède appliqué trop tard et quand tout faire leur épithalame et d'y joindre un vœu :
est déjà désespéré ; ils ne réparent nullement le puisse cette union produire une race d'inven-
mal et n'ôtent pas les erreurs. Si donc il reste tions et de ressources de toute espèce, capable
quelque espoir de progrès et d'accroissement, d'adoucir et de dompter, en quelque manière,
les nécessités et les misères humaines ! Telle est il ne peut naître que d'une sorte de restauration
donc la seconde partie de cet ouvrage. des sciences.
III. Or notre dessein n'est pas seulement de Or, une opération de cette espèce doit com-
montrer et de tracer la route, mais encore d'y mencer à l'histoire naturelle, mais à une his-
toire d'un genre et d'un appareil tout-à-fait entrer nous -mêmes; ainsi la troisième partie
de notre ouvrage embrasse les phénomènes de nouveau; car lorsqu'on manque d'images, à quoi
l'univers, c'est-à-dire les expériences de toute sert de polir le miroir? Il faut donc commencer
par préparer à l'entendement , non pas seule- espèce ; une histoire naturelle, en un mot, qui
DE L'OUVRAGE. 13
ment des secours effectifs, mais aussi une ma- s'il faut tout dire ; peu touchés de l'orgueil de
tière sur laquelle il agisse ; et c'est encore en certaines gens et peu séduits par les belles ap-
cela que notre histoire diffère de la logique qui parences, nous nous occupons plus spécialement
est en usage, savoir : par sa fin ou son office, de cette partie, et nous en attendons plus de
par sa masse et son ensemble , enfin par la secours que de celle dont nous parlions d'abord,
attendu que la nature se décèle mieux par les finesse de son tissu et même par son choix, par
sa constitution -appropriée à ce qui doit suivre. tourments que l'art lui fait subir que lors-
1 0 Le véritable avantage de notre histoire na- qu'elle est abandonnée à elle-même et laissée
turelle n'est pas d'amuser les spectateurs par dans toute sa liberté.
la variété des objets qu'elle met sous les yeux, Et non content de former l'histoire des corps,
ni d'encourager par l'utilité présente de cer- nous avons cru que ce soin et cette exactitude,
taines expériences, mais d'éclairer notre mar- dont nous nous piquons, nous faisaient une loi
che dans la recherche des causes et de donner de former aussi à part une histoire des qualités
en quelque manière le premier lait à la philo- elles-mêmes, je veux dire de celles qui peuvent
sophie; car bien que nous nous attachions prin- être regardées comme cardinales dans l'univers
cipalement aux oeuvres, à la partie active des et qui constituent proprement les forces primor-
sciences, cependant nous savons attendre la diales de la nature, et qui sont comme ses pre-
moisson; nous ne nous hâtons pas de cueillir mières passions et ses premiers désirs. Telles
de la mousse, et pour nous servir d'une expres- sont la densité, la rarité , le chaud et le froid,
sion proverbiale, de moissànner notre blé en la consistance et la fluidité, la gravité et la lé-
herbe ; car nous savons que les vrais axiomes, gèreté, et un assez grand nombre d'autres sem-
une fois découverts, traînent après eux des lé- blables.
gions de procédés nouveaux, et les présentent Que si nous venons à parler de la finesse du
non un à un, mais par poignées. Quant à cette tissu, qu'on sache que nous rassemblons un
ardeur puérile qui porte à vouloir saisir avant certain genre d'expériences beaucoup plus dé-
le temps certains nouveaux procédés comme licates et plus simples que celles qui se présen-
autant de gages, nous la condamnons absolu- teraient d'elles-mêmes, car nous tirons de l'obs-
ment, la regardant comme la pomme d'Ata- curité et mettons au grand jour des choses que
tout autre qu'un homme qui marche à la re-lante, qui n'est bonne que pour retarder notre
course. Tel est donc l'office de notre histoire cherche des causes par une route constante et
naturelle. toujours la même, ne se serait jamais avisé de
Quant à la manière de la composer, l'histoire chercher ; en sorte qu'on voit clairement que
que nous projetons n'est pas seulement celle de ce n'est pas pour elles-mêmes qu'on les a cher-
la nature, libre, dégagée de tout lien, et telle chées, mais qu'elles sont, relativement aux cho-
qu'elle est lorsqu'elle coule d'elle-même et exé- ses et aux oeuvres, ce que les lettres de l'alpha-
cute son oeuvre sans obstacle ; telle qu'est l'his- bet sont par rapport aux discours et aux mots;
toire des corps célestes,des météores, de la terre lettres qui par elles-mêmes sont inutiles, et qui
et de la mer, des minéraux , des plantes, des sont pourtant les éléments de tout discours.
animaux ; mais bien plus celle de la nature liée Or, dans le choix des narrations nous
et tourmentée, c'est-à-dire de la nature telle croyons avoir mieux servi les hommes que
qu'elle se trouve, lorsque, par le moyen de l'art ceux qui jusqu'ici se sont occupés de l'histoire
et par le ministère de l'homme, elle est chassée naturelle, car nous n'y faisons rien entrer dont
de son état, pressée et comme forgée. C'est nous n'ayons été nous mêmes témoins oculai-
pourquoi nous faisons entrer dans notre his- res, ou du moins que nous n'ayons bien exa-
toire toutes les expériences des arts mécaniques, miné, et nous ne recevons rien qu'avec une
toutes celles dont se compose la partie active sévérité qui ne se dément jamais ; en sorte que
des arts libéraux ; enfin toutes celles d'Où ré- nous ne rapportons rien qui tienne du merveil-
sultent une infinité de pratiques qui ne forment leux, aucun fait exagéré, et toutes nos rela-
pas encore proprement un corps d'art, et cela au- tions sont dépouillées de faste, purgées de va-
tant que la recherche nous en a été possible et nité et parfaitement pures. Il y a plus, nous
notons eque ces expériences vont à notre but. Il y a plus, t proscrivons nommément tous ces
14 DISTRIBUTION
secours et des appuis bien effectifs, et avoir, en mensonges reçus et si vantéi, qui, par une né-
quelque manière, rassemblé l'armée des oeuvres gligence très étonnante, ont eu cours durant
qu'ils divines avec le choix lé plus sévère, il parait tant de siècles et se sont invétérés, afin
ne fassent plus obStacle aux sciences, Quel- qu'il ne nous reste phis qu'à mettre la main à la
philosophie même. Cependant, Sur une entre-qu'un a observé très judicieuSetnent que leS fa-
; prise aussi difficile et .exposée à tant de doutesbles, les contes SuperStitietix, et toutes ces sor-
nettes dont lei nourrices bercent les enfants et il est encore un avertissement que nous devons
qu'elles regardent comme un badinage, ne lais- faire précéder, soit pour répandre plus de lu-
Mière sur ce qui doit suivre, soit pour en faire sent pas de dépraver très sérieusement leur es-
usagé dariS cet instant Même. prit ; c'est cette raison-là même qui éveille
IV. Le premier point, "c'est de proposer des notre sollicittide; nous craignons que dès le
commencement, ét lorsque nous manions et exemples de recherche et d'invention selon
notre méthode, et présentés dans gouvernons, pour ainsi dire, l'enfance de la notre thareheet
quelques sujets, mais en choisissant les sujets philosophie, én traitant l'histoire naturelle,
les plus dignes d'attention et ceux qui diffèrent elle ne s'accoutume à dès futilités. AinSi, dans
le plus entre eux, afin 'qu'on fie manque pas toute 'expérience nouvelle et un peu délicate,
d'eXempleS dans chaque genre. Or, nous ne quoique certaine et bien vérifiée, du moins à
parlons pas ici de ces exemples qu'on ajoute à ce qu'il nous semblé, nous n'avons pas laissé
chaque règle pour l'éclair-de décrire avec clarté la manière dont nous chaque précepte et à
cir, car c'eSt dans là seconde partie que nous nous y Sommes pris pour là faire, afin qu'ayant
avons abondamment fourni des exemples de bien considéré notre procédé et notre résultat,
cette espèce; mais nous voulons dire des types, d'autres voient plus aisément ce qu'il peut s'y
des modèles proprement dits, qui montrent glisser d'erreur et s'y attacher de Esta, et qu'ils
tout le procédé, la marche continue, l'ordre 'S'évertuent eue-mêmes pour trouver des épreu-
que l'esprit doit suivre, en inventant, dans cer-Ves plus sûres et plus délicates, s'il s'en trouve
dé telleS. En un mot, bons semons partout des tains sujets remarquables et variés, et qui le
mettent comme sous les yeux. En effet, nous avertissements, deS doutes, des précautions,
voyons qu'en mathématiques, lorsque la figure thasSant et reptintant tons leS fantômes par
est sous les yeux, la démonstration devient une sorte de religion et d'exorcisme.
que, sans ce secours, Enfin, comme notià ne savons que trop com- claire et facile, au lieu
bien l'expérience et l'histoire émoussent l'es- tout paraît enveloppé et plus subtil qu'il ne l'est
en effet. C'est pourquoi nous avons consacré prit le plus aigu, combien il est difficile, sur-
aux exemples de cette espèce la quatrième par-tout aux esprits sans vigueur ou préoccupés,
de se familiariser dès le commencement avec tie de cet ouvrage, qui n'est au fond que.l'ap-
la nature, nous ne manquons pas d'ajouter nos plication particulière et développée de la se-
observations, comme premiers essais autant de conde.
par lesquehi l'histoire semble se tourner, se V. Quant à la cinquième partie, nous n'en fai-
-y donner sons usage que pour le moment et jusqu'à ce pencher un peu vers la philosophie et
que ces premières vues que le reste soit achevé. C'est une sorte d'à-un coup d'oeil, afin
tiennent lieu aux hommes de garantie qu'ils compte dont il faut se contenter jusqu'à ce
ne seront qu'on ait fait fortune ; car nous ne courons pas pas toujours détenus dans les flots de
l'histoire, et qu'à l'époque où nous en vien- à notre but si aveuglément que nous négligions
drons à l'oeuvre théine de l'entendement, toutes ce qui se rencontre d'utile sur notre chemin.
choses se sous la main. Or, nous , Ainsi la cinquième partie sera composée de ce trouvent plus
lieus flattons qu'a l'aide d'une histoire naturelle que nous avons pu nous-mêmes inventer, véri-
telle que celle dont donnons l'idée; nous fier ou ajouter; et cela non pas d'après nos nous
ouvrons une préceptes et notre méthode d'interprétation, route sûre et commode vers la
mais d'après cette marche même que suivent. nature, et que nous fournissons à l'entende-
les autres dans la recherche et l'invention. En ment une matière de bon choix et bien pré-
parée. effet, comme, d'après le soin que nous avons de
après avoir fortifié l'entendement par des nous familiariser continuellement avec la nature,
L'OUVRAGE. 15 DE
s'agit pas ici d'une simple félicité contempla-ce que nous attendons de nos méditations sur-
tive, mais de l'affaire du genre humain, de sa passe infiniment tout ce que nous pourrions es-
fortune, de toute cette puissance qu'il peut ac-pérer des seules forces de notre esprit, ces pre-
quérir par la science active. En effet, l'homme, mières observations peuvent être regardées
interprète et ministre de la nature, ne conçoit et comme autant de tentes placées sur notre route,
ne réalise ses conceptions qu'en proportion de ce et où l'esprit, tendant à des connaissances plus
qu'il sait découvrir dans l'ordre de la nature, soit certaines, puisse, en attendant, se reposer quel-
par l'observation, soit par la réflexion ; il ne que peu. Néanmoins, nous déclarons que nous
sait et ne peut rien de plus, car il n'est point de ne prétendons point répondre de ces choses-là
force qui puisse relâcher ou rompre la chaîne mêmes qui n'ont point été inventées ou vérifiées
des causes ; et si l'on peut vaincre la nature, ce par la vraie méthode d'interprétation. Or,
n'est qu'en lui obéissant; ainsi ces deux buts, quant à cette suspension de jugement dont nous
la science et la puissance humaine, coïncident usons sur ce point, elle ne doit rien avoir de
exactement dans les mêmes points; et si l'on choquant dans une doctrine qui n'affirme pas
manque les effets, c'est par l'ignorance des simplement qu'on ne peut rien savoir, mais
causes. seulement qu'on ne peut rien savoir sans un
certain ordre et une certaine méthode, et qui L'essentiel est de ne jamais détourner des
cependant détermine certains degrés de certi- choses les yeux de l'esprit et de recevoir leurs
tude, pour aider le travail et faciliter la prati- images précisément telles qu'elles sont ; car
que, jusqu'à ce que l'explication des causes Dieu sans doute ne permettrait pas que nous
fournisse un point d'appui. Car ces écoles-là donnassions pour une copie fidèle du monde
même qui professaient purement et simplement un pur rêve de notre imagination. Espérons plu-
l'acatalepsie n'étaient en rien inférieures à tôt que, moyennant sa faveur et sa bonté,
celles qui tranchaient sur tout avec le plus de nous serons en état d'écrire l'Apocalypse et la
hardiesse. Cependant ces mêmes écoles ne pro- véritable vision des vestiges et des caractères
curaient point de secours aux sens et à l'enten- que l'auteur des choses a imprimés dans ses
dement, comme nous le faisons, mais elles créatures.
ôtaient toute espèce de croyance et d'autorité, Daigne donc, ô père de toute sagesse, qui
donnas à la créature les prémices de la lumière ce qui est bien différent et presque opposé.
visible, et qui, mettant la dernière main à tes VI. Enfin, la sixième partie de notre ouvrage,
oeuvres, fis briller sur la face huritaine la lu-à laquelle les autres sont subordonnées, et dont
elles ne sont que les ministres, dévoile cette mière intellectuelle, daigne favoriser et diriger
philosophie que la méthode pure et légitime de cet ouvrage, qui, étant parti de ta bonté, doit
retourner à ta propre gloire ! Toi, lorsque tu recherche, que nous avons commencé par en-
seigner, prépare, enfante et constitue ; mais tournas tes regards vers l'oeuvre que tes mains
d'achever cette dernière partie et de la con- avaient opérée, tu vis que tout était bon ; mais
l'homme, lorsqu'il se tourne vers Pceuvre de ses duire à sa fin, c'est une entreprise qui est au-
dessus de nos forces et qui passe nos espéran- mains, voit que tout n'est que vanité et tour-
ces. Quant à nous, nous pouvons peut-être ment d'esprit, et ne trouve aucun repos. Si donc
nous arrosons de nos sueurs l'oeuvre de ta main, nous flatter d'en avoir donné un commence-
tu daigneras nous rendre participants de ta vi-ment qui n'est pas à mépriser ; mais, quant à
sa fin, c'est de la fortune du genre humain sion et de ton sabbat. Daigne fixer dans nos
coeurs ces sentiments si dignes de toi, et dis-qu'il faut l'attendre ; fin qui peut-être sera telle
es- penser à la famille humaine de nouvelles au-que, dans l'état présent des choses et des
prits, mônes, par nes mains et par les mains de ceux les hommes pourraient à peine l'embras-
à qui tu auras inspiré d'aussi saintes intentions. ser et la mesurer par leur pensée ; car il ne
PREMIÈRE PARTIE
DE LA GRANDE RESTAURATION DES SCIENCES.
DE LA DIGNITÉ ET DE L'ACCROISSEMENT
DES SCIENCES.
(DE DIGNITATE ET AUGHENTIS SCIENTIARUel 1.1E81 NovEll.)
LIVRE PREMIER.
Sous l'ancienne loi, monarque plein de bon- cette facilité d'élocution qui vous distinguent.
té, on distinguait des offrandes volontaires et Toutes ces grandes qualités me rappellent sans
des sacrifices journaliers ; les derniers étaient doute ce dogme de Platon, que « la science
prescrits par le rituel, les premiers étaient le n'est autre chose qu'une réminiscence ; que
fruit d'une pieuse allégresse. Je pense que les l'âme humaine, rendue 'a sa lumière native que
sujets doivent quelque chose de semblable à la caverne du corps avait comme éclipsée,
leurs souverains; je veux dire que chacun ne connaît naturellement toutes les vérités.» C'est
leur doit pas seulement le tribut de son emploi, ce dont, sans contredit, l'on voit un exemple
mais, de plus, des gages de son amour. Or, frappant dans Votre Majesté, dont l'esprit est
j'ose espérer que je ne manquerai pas au pre- si prompt à prendre feu à la plus légère occa-
mier de ces devoirs. Quant au second, j'ai été sion qui l'excite, et à la moindre étincelle de la
quelque peu embarrassé sur le choix que j'a- pensée d'autrui qui vient à briller; car, de
vais à faire ; et, tout examiné, j'ai cru devoir même que l'Ecriture dit du plus sage des rois,
préférer un sujet'qui se rapportât plutôt à qu'il eut «un coeur semblable au sable de la
l'excellence de votre personne qu'aux affaires mer 1 , » dont la masse est immense et dont néan-
de votre couronne. moins les parties sont si déliées, c'est ainsi que
l'Etre suprême a doué Votre Majesté d'une Pour moi, en m'occupant fréquemment de
Votre Majesté comme je le dois, et oubliant, complexion d'esprit admirable, qui, tout en
embrassant les plus grands objets, saisit aussi pour un instant, vos vertus et les dons de votre
les plus petits, et n'en laisse échapper aucun, fortune, je suis frappé du plus grand étonne-
quoique, dans l'ordre naturel, il paraisse très ment lorsque je considère en vous ces facultés
que vous possédez au degré le plus éminent, et difficile, ou plutôt impossible, qu'un même ins-
que les philosophes qualifient d'intellectuelles ; trument exécute les plus grands et les moindres
je veux dire, cette étendue de génie qui em- ouvrages. Quant à votre élocution, elle me
2 : brasse tant et de si grandes choses, cette tenue rappelle ce que Tacite dit de César-Auguste
de mémoire, cette vivacité de conception, cette
pénétration (le jugement, enfin cet ordre et (I) /lois, III, r, 4, v, 9.9. (1.) XIII, c. S.
DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT DES SCIENCES, LIVRE I. 17
Auguste, dit-il, eut cette éloquence naturelle réunies avec les lettres profanes; en sorte que,
et soutenue qui sied à un prince. " Certes. si nous semblable à Hermès le Trismégiste, une triple
y faisons bien attention, toute diction labo- gloire vous distingue, savoir : la puissance du
rieuse ou affectée, ou trop imitative, quelques roi, l'illumination du prêtre, et la science du
beautés qu'elle puisse avoir d'ailleurs, a je ne philosophe. Ainsi, comme vous l'emportez de
sais quoi de servile et qui ne sent pas son homme beaucoup sur tous les autres souverains par ce
libre ; mais quant à votre diction, elle est toute genre de mérite qui est proprement à vous, il
royale, coulant comme de source, et néan- est juste que non-seulement il fasse le sujet de
moins, comme l'exige l'ordre naturel, distri- l'admiration du siècle présent ou que la lumière
buée en ses ruisseaux, pleine de douceur et de de l'histoire le fasse connaitre à la postérité,
facilité; telle, en un mot, que, n'imitant qui mais encore qu'il soit gra\ é sur quelque solide
que ce soit, elle est elle-même inimitable. Et monument qui puisse tout à la fois manifester
comme dans les choses qui concernent soit la puissance d'un grand roi et retracer l'image
votre royaume, soit votre maison, la vertu d'un monarque si éminemment savant.
semble rivaliser avec la fortune, les mœurs les Ainsi, pour revenir à mon dessein, je n'ai
plus pures avec la plus heureuse administra- trouvé aucun présent plus digne de vous qu'un
tion, vos espérances d'abord si patiemment et traité tendant à ce but. Un tel sujet se divise
si sagement contenues avec l'heureux événe- naturellement en deux parties. Dans la pre-
ment qui vous a mis si à propos au comble de mière, qui est la moins essentielle et que pour-
vos voeux, la sainte foi du lit conjugal avec la tant nous n'avons garde d'oublier tout-à-fait,
belle lignée qui est l'heureux fruit de cette nous traiterons de l'excellence et de la dignité
union, un amour pour la paix, si religieux et des sciences et des lettres en tontes circonstan-
si convenable à un prince chrétien, avec une ces, et en même temps du mérite de ceux qui,
disposition toute semblable dans les princes vos avec autant d'intelligence que d'ardeur, tra-
voisins, qui tous conspirent si heureusement au vaillent à leur avancement. Quant à la dernière
même but ; ainsi on voit s'élever entre les émi- partie, qui est la plus importante, elle expo-
nentes facultés de votre entendement une sorte sera ce qu'en ce genre on a fait et terminé jus-
d'émulation et de rivalité, dès qu'on vient à qu'ici; elle touchera de plus les parties qui pa-
comparer celles que vous ne devez qu'à la na- raissent avoir été omises et avoir besoin d'être
ture et qui sont en vous comme infuses, avec les suppléées. A l'aide de ces indications, quoique
richesses de l'érudition la plus variée et la con- je n'ose mettre à part et choisir moi -même tel
naissance d'un grand nombre d'arts, avantages ou tel objet pour le recommander spéciale-
que vous ne devez qu'à vous-même. Et il ne ment à Votre Majesté, je puis du moins, en fai-
serait pas facile de trouver, depuis l'ère chré- sant passer sous vos yeux un si grand nombre
tienne, un autre monarque qu'on pût compa- d'objets et si variés, éveiller vos pensées roya-
rer à Votre Majesté pour la culture et la variété les, et vous exciter à fouiller dans les trésors
des lettres divines et humaines. Parcoure qui de votre propre esprit et à en tirer, d'après
voudra la suite des rois et des empereurs, il l'impulsion de votre propre magnanimité et la
direction de votre propre sagesse, ce qui s'y sera forcé d'être de mon sentiment. Communé-
ment les rois croient avoir fait quelque chose trouve de meilleur pour reculer les limites des
de grand si, en ne cueillant que la fleur de sciences et des arts.
l'esprit des autres, ils peuvent ainsi avoir une A l'entrée de la première partie, pour net-
teinte de chaque genre de connaissances et toyer le chemin et comme pour commander le
s'attacher quelque peu à l'écorce de la science, silence, afin que ces témoignages que nous ren-
ou enfin s'ils savent tout au moins aimer les dons de, la dignité des lettres puissent, malgré
lettrés et les avancer. Mais un roi, et un roi né le murmure des objections tacites, se faire en-
tel, avoir puisé aux sources de l'érudition, en tendre aisément, j'ai résolu de commencer par
être lui-même une source, c'est ce qui tient délivrer les lettres de l'opprobre et du mépris
presque du miracle ! Et ce qu'on admire de plus dont l'ignorance s'efforce de les couvrir ; l'igno-
dans Votre Majesté, c'est que, dans ce trésor rance, dis-je, qui se montre et se décèle sous
plus d'une forme, savoir : dans la jalousie des de votre esprit, les lettres sacrées se trouvent
3 BACON.
18 DIGNITÉ ET ÀCCROISSEMENT
théologiens, dans le dédain des politiques, et le contenant est plus grand que le contenu ; car
dans les erreurs même des lettrés. J'entends c'est l'idée qu'il nous donne de la science elle-
les premiers dire que la science est de ces choses même et de l'esprit humain, dont les sens sont
qu'il ne faut adopter qu'avec mesure et avec comme les émissaires, par ces mots qu'il place à
précaution ; que le trop grand désir de savoir la lin de son calendrier et de ses ephétnerides,
a été le premier péché de l'homme et la cause de où il marque le temps de chaque chose, con-
sa chute; qu'aujourd'hui même je ne sais quoi cluant ainsi : « Dieu a tout ordonné, pour que
de vénéneux qu'y a glissé le serpent tentateur chaque chose Fut belle en son temps. Il a
y demeure attaché, vu que partout où elle entre gravé aussi dans leur esprit l'image du inonde
elle occasionne une enflure. «La science enfle', même ; cependant l'homme ne peut concevoir
disent-ils. Salomon lui-même témoigne qu'il est entièrement l'ouvre que Dieu exécute depuis le
de ce sentiment, lorsqu'il dit : »La composition commencent jusqu'à la fin '; ,, paroles par les-
des livres est un travail sans fin: la grande lec- quelles il fait entendre assez clairement que
ture est l'affliction de la chair 2; ,, et ailleurs: Dieu a fait l'âme humaine semblable à un mi-
» Avec une grande sagesse se trouve toujours roir capable de reflechir le monde entier,
une grande indignation ; qui augmente sa n'ayant pas moins soif de cette eminaissance
5 . ,science, augmente ses douleurs , Saint-Paul, que l'oeil n'a soif de la lumière, et non-seule-
ajoutent-ils, nous donne le même av ertissement, ment curieuse de contempler la variété et les
en disant : « Ne nous laissons point abuser par vicissitudes des temps, mais non moins jalouse
une vaine philosophie 4. « Bien plus, disent-ils de scruter et de découvrir les immuable's dé-
encore, l'expérience même atteste que les plus crets et les lois inviolables de la nature. Et quoi-
savants hommes ont été les coryphées de l'hé- qu'il semble insinuer, par rapport à cette sou-
résie ; que les siècles les plus savants ont été veraine économie de la nature, qu'il désigne
enclins à l'athéisme. Ils disent collo que la con- par ces mots : « L'oeuvre que Dieu exécute de-
l'au-templation des causes secondes déroge à puis le commencement jusqu'à la fin, ,, que
torité de la cause première. l'homme ne peut la découvrir, cependant cela
fausseté Mais qu'il est facile de montrer la n'ôte rien à l'entendement humain et ne doit
de cette assertion et de faire voir combien elle s'entendre que des obstacles que rencontre la
est mal fondée! En effet, qui ne voit que ceux science, tels que la courte durée de la vie, le
qui parlent ainsi oublient que ce qui causa la peu d'accord des études, la manière infidèle et
chute de l'homme, ce ne l'ut point cette science inexacte de transmettre les sciences, et une in-
naturelle, pure et première-née, à la lumière finité d'autres inconvénients qui enlacent l'in-
de laquelle, lorsque les animaux furent amenés dustrie humaine. Car ailleurs il nous apprend
devant l'homme dans le paradis, il leur imposa assez clairement qu'aucune partie de l'univers
noms analogues à leur nature ; mais cette des n'est étrangère aux recherches de l'homme,
science orgueilleuse du bien et du mal dont il lorsqu'il dit : » L'esprit de l'Immune est comme
eut l'ambition de vouloir s'armer pour secouer le flambeau de Dieu, flambeau à l'aide du-
le joug de Dieu et ne recevoir de loi que de lui- quel il découvre les secrets les plus intitnes 2 .
même? Or, certes, il n'est point de science, Si donc telle est l'immense capacité de l'esprit
quelque grandeur, quelque volume qu'on puisse humain, il est manifeste que nous n'avons rien
lui supposer, qui enfle l'esprit, attendu que à redouter de la quantité de la science, quel-
rien ne peut l'emplir, encore moins le distendre, que grande qu'elle puisse être, ni lieu de craindre
sinon Dieu même et la contemplation de Dieu, qu'elle occasionne quelque enflure ou quelque
Aussi Salomon, parlant des deux principaux excès; et que, s'il est quelque danger à redouter,
sens qui fournissent des matériaux à l'invention c'est seulement de la part de la qualité , la-
( la vue et l'ouïe ), nous dit -il : « L'oeil ne se quelle, quelque faible que puisse être la dose,
rassasie point de voir, ni l'oreille d'entendre . ne laisse pas, si on la prend sans antidote, d'a-
Que s'il n'y a point de réplétion, il s'ensuit que voir je ne sais quoi de malin et de vénéneux
pour l'esprit humain, et qui le remplit de vent.- Eccl. c. 14, Y. 14. aux corsa. I, c. 8, v. 1. (2) s. ema,,
aux Colon. C. 2, y. 8 (:i) )1(1. c, 1, Y. 18. (4; S. P.m.,
(1) EcCi. C. a, y, 51. (2) c, 1, Y. 8. PrOverOes, c. 40,
DES SCIENCES, LIV. I. 19
Cet antidote, ce parfum qui, mêlé avec la science, lernent ; car toute science et toute admiration
la tempère et la rend très salubre, c'est la cha- ( qui est le germe de la science ) est agréable
par elle-même, mais lorsque nous en déduisons rité. C'est même ce que l'apôtre joint au pas-
sage déjà cité, en disant « La science enfle, des conséquences qui, appliquées avec peu de
mais la charité édifie « à quoi se rapporte égale- justesse à nos propres affaires, engendrent de
ment bien ce qu'il dit ailleurs : « Quand je par- lâches terreurs ou des désirs immodérés, alors
lerais toutes les langues des anges etdes hommes, enfin nait ce tourment et ce trouble d'esprit
si je n'ai la charité, je ne suis plus qu'un airain dont nous parlons, car c'est alors que la science
sonnant, qu'une cymbale retentissante 2 . Non n'est plus une lumière sèche, comme l'exigeait
que ce soit quelque chose de si grand de parler cet Héraclite si obscur, lorsqu'il disait : « Lu-
les langues des anges et des hommes, mais par- mière sèche, excellent esprit ; « elle n'est désor-
ce que si tous ces talents sont séparés de la cha- mais qu'une lumière humide et comme trempée
rité et ne sont pas dirigés verste bien commun dans les humeurs des passious.
du genre humain, ils produiront plutôt une La troisième règle demande une discussion
vaine gloire que des fruits solides. Quant à ce un peu plus exacte, et ce ne serait pas assez de
qui regarde la censure de Salomon, relative- la toucher en passant ; car, s'il est quelque
ment à l'excès dans la lecture ou la composition mortel qui, de la seule contemplation des choses
des livres, le tourment d'esprit qui résulte de sensibles et matérielles, espère tirer assez de
la science, et cet avertissement de Saint-Paul, lumières pour dévoiler la nature ou la volonté
« de ne nous pas laisser abuser par une vaine divine, voilà l'homme qui se laisse abuser par
philosophie s ; 7, si on prend ces passages dans une vaine philosophie. En Ket, la contempla-
leur véritable sens, ils marquent très distincte- tion de la nature, quant aux créatures elles-
ment les vraies limites où la science humaine mêmes, produit la science, mais quant.à Dieu,
doit être circonscrite de manière cependant l'admiration seulement, qui est une sorte de
qu'il lui est libre d'embrasser la totalité de la science mutilée. Aussi est-ce un mot d'un grand
nature des choses sans que rien la restreigne, sens que celui de ce platonicien qui a dit " que le
car ces limites sont au nombre de trois : sens humain ressemble au soleil qui dévoile le
1 0 Ne plaçons pas tellement notre félicité globe terrestre, mais en voilant le globe céleste
dans la science que l'oubli de notre mortalité et les étoiles. " C'est ainsi que les sens mani-
se glisse clans notre âme. festent les choses naturelles et couvrent d'un
20 Ne faisons pas un tel usage de la science voile les choses divines ; et c'est par cette rai-
qu'elle ne produise pour nous que de l'inquié- son même que, dans ce petit nombre des
tude, au lieu de cette tranquillité d'âme qu'elle plus savants, quelques-uns sont tombés dans
doit produire. l'hérésie lorsque, portés sur les ailes de cire
3 0 N'espérons point pouvoir, par la seule des sens, ils ont voulu s'élever aux choses
contemplation de la nature, atteindre à la par- divines ; car s'il est question de ceux qui pré-
faite intelligence des mystères divins. sument que trop de science fait pencher vers
Quant au premier point, Salomon s'explique l'athéisme et que l'ignorance des causes se-
très clairement dans un autre passage du même condes enfante une religieuse déférence pour la
livre, lorsqu'il dit : «J'ai assez compris que la cause première,,je les interpellerais volontiers par
sagesse est aussi éloignée de la folie que la lu- cette question de Job : « Faut-il donc mentir en
mière l'est des ténèbres. Le sage a des yeux à faveur de Dieu, et convient-il, pour se rendre
la tête, l'insensé va errant dans les ténèbres, agréable à lui, de tenir des discours artificieux)?,,
mais en même temps j'ai appris que la néces- Il est évident que, dans le cours ordinaire de la
sité de mourir est commune à tous deux 4. nature, Dieu ne fait rien que par les causes se-
Quant au second point, il est certain qu'aucune condes. Or, s'ils voulaient nous persuader le
anxiété, aucun trouble d'esprit ne résulte na- pure ira. contraire, ce serait alors soutenir une
turellement de la science, si ce n'est accidentel- posture en faveur de Dieu, et ce ne serait autre
chose qu'immoler à l'auteur de toute vérité,
(s) S. PÀCL, aux COPint. ép. I , e. 8, y. 1. (2) Id. ép. I, c. 15,
Y. 1. (3) &el. e. 12, y. 12, et S. PAcc, aux Coloss. c. 9, Y. 8.
t41 ext. c. 2,'e.13 et 14, (t) JoB, c. 13, 'e. P.
DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT .20 4
à disputer qu'à obéir. Aussi, ajoutent - ils, l'immonde victime du mensonge. Bien plus, it
voyons-nous que Caton le censeur, lorsqu'il est hors de doute et c'est ce qu'atteste l'expé-
vit la jeunesse romaine accourant de toutes rience, que, quand on ne fait encore que goûter
parts vers le philosophé Carnéade, qui était de la philosophie, elle peu,t porter à l'athéisme;
venu à Rome en qualité de député, attirée par mais l'a-t-on pour ainsi dire bue à longs traits,
la douceur et la majesté de son éloquence, que alors elle ramène à la religion. Car à l'entrée
de la philosophie, lorsque les causes secondes, Caton, dis-je, d'accord sur ce point avec les plus
sages mortels, fut d'avis en plein sénat d'ex-comme étant plus voisines des sens, s'insinuent
pédier les affaires qui l'avaient amené et de dans l'esprit humain, que l'esprit même s'y
arrête et y fait un trop long séjour, l'oubli de renvoyer au plus tôt cet homme dangereux, de
la cause première peut s'y glisser ; mais si, peur qu'infectant et fascinant les esprits il
poursuivant sa route, on envisage la suite, la n'introduisît, sans qu'on s'en aperçût, de perni-
cieuses nouveautés dans les moeurs et dans les dépendance mutuelle, l'enchaînement des causes
secondes et le tout ensemble des œuvres de la coutumes de la patrie. C'est cette même raison
Providence, alors, conformément à la mytho- qui portait Virgile (lequel ne faisait pas difficulté
logie des poètes, on croira aisément que l'an- de préférer la gloire de sa patrie à ses propres
neau le plus élevé de la chaîne naturelle est goûts) à séparer les arts politiques des arts
attaché au pied du trône de Jupiter. littéraires, et à réclamer les premiers pour les
En un mot, qu'on n'aille pas, affectant une Romains, en abandonnant les derniers aux
sobriété et une modération qui serait déplacée, Grecs, comme il le dit dans ces vers célèbres :
s'imaginer qu'on peut faire de trop grands pro-
Tu regere imperio populos, ((mune, n2eznenlo:
grès dans les livres, soit des Écritures, soit des
Ha) abi malt oies 1.
créatures, par la théologie ou la philosophie ;
mais qu'au contraire les hommes s'éveillent et Nous voyons aussi qu'Anytus, accusateur de
s'élancent courageusement dans les cieux rou- Socrate, pour premier chef d'accusation, lui re-
tes, sans crainte d'y faire trop de chemin, prochait que, par la force et la variété de ses
prenant garde seulement de ne pas faire usage discours et de ses disputes, il ébranlait dans les
de la science pour satisfaire leur orgueil, mais jeunes esprits l'autorité et la vénération due aux
clans un esprit de charité ; non pour faire un lois et aux coutumes de la pairie; que, pour
vain étalage, mais pour en tirer une véritable tout métier, il professait un art dangereux,
utilité; qu'enfin, distinguant avec soin ces deux pernicieux même, et tel que qui le posséderait
doctrines, la théologie et la philosophie, ils bien se verrait en état de ressusciter la plus
prennent garde de mêler et confondre impru- mauvaise cause, et d'accabler la vérité même
demment leurs eaux. sous l'appareil et le poids de son éloquence.
Passons maintenant aux reproches que les Mais accusations et toutes celles de même ces
politiques font aux lettres. Les arts, disent-ils, trempe respirent plutôt je ne sais quelle gra-
énervent les âmes et les rendent inhabiles aux vité affectée que la candeur de la vérité ; et
travaux glorieux de l'art militaire. Dans l'état c'est l'expérience qui -atteste que, comme ce
politique ils corrompent les esprits en les furent précisément les mêmes hommes, ce furent
rendant ou trop curieux par cette grande di- aussi précisément les mêmes temps qu'on vit
versité d'objets à laquelle ils les accoutument, briller par la gloire des exploits militaires
ou trop raides par la rigueur des règles qu'ils et par celle des arts libéraux. Et quant à ce qui
prescrivent, ou trop superbes par la grandeur regarde les hommes, choisissons pour exem-
imposante des exemples qu'ils y proposent, ou ple ce noble couple de capitaines, Alexandre-le-
trop étrangers à leur siècle par la disparité de Grand et Jules-Céer dictateur, l'un disciple
ces mêmes exemples ; ou tout au moins, d'une d'Aristote, et l'autre rival de Cicéron en élo-
manière ou de Vautre, ils détournent les esprits
(1) 'foi, noinuio, souviens-lui de r. sir ers ; des affaires et de l'action, eu 'leur inspirant peu
Doil5c aux. 1015050 la paix, aux rebelles dos fors; à peu an mur de la retraite et du repos, et in-
rai; die, ir de les lois la sagesse prefoncle;
troduisent dans lus républiques le rclAclienient
Vci'à les arts de houle cl. des MillifeS (111111(111de.
de la discipline en rendant eltactri plus prompt (tondit. UV. VI, trad. de DELILLE.
LIV. L DES SCIENCES, 2r
ou, si l'on aime mieux envisager des confiant à certains conseillers empiriques le (pence ;
lettrés qui soient devenus grands capitaines destin des Etats. Au contraire, à peine peut-on
que de grands capitaines qui soient devenus citer un seul exemple d'une république dont
lettrés, nous trouvons sous notre main Épami- l'administration ait été malheureuse lorsque de
nondas, Thébain, et Xénophon, Athénien, deux savants hommes étaient assis au timon. Car,
personnages dont l'un fut le premier qui ruina quoique les politiques soient dans l'usage de dé-
corer les lettrés de l'épithète de pédants, cepen-la puissance des Spartiates, et l'autre le pre-
mier qui fraya le chemin aux Grecs pour ren- dant l'histoire, qui est la seule maîtresse de .toute
vérité, fait foi par plus d'un exemple que des verser la monarchie des Perses. Or, ce mariage
des armes et des lettres est encore plus frap- princes encore en tutelle l'ont emporté de beau-
pant dans les temps que dans les personnages, coup sur des princes adultes, par cette cause-là
et cela en proportion qu'un objet, tel qu'un même dont les politiques font aux lettres un
siècle tout entier, l'emporte par sa grandeur sujet de reproches, parce qu'alors l'Etat était
sur un seul individu. Car ce furent les mêmes, gouverné par des pédagogues. Qui ne sait que,
absolument les mêmes temps, qui, chez les durant ces cinq premières années si vantées
Egyptiens, les Assyriens, les Perses, les Grecs de Néron, tout le poids des affaires portait sur
et les Romains, furent tout à la fois les plus re- Sénèque son pédagogue? Ce fut aussi à Misi-
nommés pour la gloire militaire et les plus thée, son pédagogue, que Gordien-le-jeune dut
illustrés par les lettres; en sorte que les plus dix années d'un, règne glorieux ; et l'admi-
graves écrivains, les philosophes les plus pro- nistration d'Alexandre-Sévère ne fut pas moins
fonds et les plus grands capitaines ont vécu heureuse durant sa minorité, temps où les
dans le même siècle. Et pouvait-il en être autre- femmes gouvernaient tout, mais d'après les
ment, quand on sait que dans l'homme la vigueur conseils de ses précepteurs. Il y a plus ; tour-
du corps et celle de l'esprit mûrissent presque en nons les yeux vers l'administration pontificale,
même temps, si ce n'est que celle-là précède de et nommément vers celle de Pie V et de Sixte-
quelque peu ? De même, dans les républiques, Quint nos contemporains, lesquels, au commen-
la gloire militaire et la gloire littéraire, dont la cement de leur règne, étaient regardés comme
première répond au corps et la dernière à l'âme, des moines tout-à-fait novices dans les affaires ;
sont contemporaines ou se suivent de fort près. nous trouverons que les actes des papes de
Au reste, que l'érudition soit plutôt un obs- cette classe sont ordinairement plus mémora-
tacle qu'un secours en politique, c'est ce qui bles que les actes de ceux qui, ayant été élevés
n'est rien moins que probable ; car nous con- dans les affaires et nourris dans les cours des
venons tous que c'est une sorte de témérité de princes, se sont ensuite élevés à la papauté.
confier le soin de son corps et de sa santé à ces Car, quoique ceux qui ont consumé la plus
médecins empiriques qui vont sans cesse van- grande partie de leur vie dans la culture des
tant un petit nombre de remèdes qui, selon lettres soient moins versatiles, moins souples,
eux, sont autant de panacées, et auxquels ils moins prestes à saisir les occasions et à s'ac-
se fient tellement qu'il n'est rien que, dans commoder aux circonstances ( genre d'habi-
cette confiance, ils n'osent tenter, quoiqu'ils ne leté auquel se rapporte ce que les Italiens ap-
connaissent ni les causes des maladies, ni le pellent des Raisons d'Etat; dont Pie V détestait
tempérament du malade, ni les dangers qu'an- jusqu'au nom, ayant coutume de dire que c'é-
noncent les symptômes, ni la vraie méthode taient de pures inventions d'hommes pervers et
curative. Nous voyons tomber dans la même diamétralement opposées à la religion et aux
méprise ceux qui, pour la défense de leurs cau- vertus morales), ce qui fait une ample com-
ses et la conduite de leurs procès, se reposent pensation à ces désavantages, c'est que ceux
sur certains légistes plus versés dans la prati- qui méprisent tous ces expédients marchent
que que dans les livres de droit, et à qui il est avec autant de promptitude que de facilité, par
si facile de fermer la bouche à la première dif- la roule sùre et bien aplanie de la religion, de
ficulté qui se rencontre et qui est hors du che- la justice, de l'honnêteté et des vertus morales ;
min battu de leur expérience. De même on ne route telle que ceux qui ont le courage de s'y
peut que s'exposer au plus grand danger en tenir constamment n'ont pas plus besoin de
22 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
qui semble avoir toujours vécu avec lui, ou ces autres ressources qu'un corps en santé n'a
besoin de médecine. D'ailleurs, le cours de la les vacillations de Cicéron, qu'il a lui-même
tracées au vif de sa propre main dans ses lettres vie d'un seul homme ne peut fournir assez
d'exemples pour régler la conduite d'une vie à Atticus, et vous tâcherez de vous préserver
tout-à-fait de l'inconstance et des fréquents entière, pas même celle d'un seul homme ; car,
changements de résolution. Jetez les yeux sur de même qu'il arrive quelquefois que le petit-
les fautes de Phocion, et vous aurez en horreur fils ou l'arrière-petit-fils ressemble plus à son
aïeul ou à sou bisaïeul qu'à son père, de même l'excessive opiniâtreté. Si vous lisez la fable
aussi il n'est pas rare que les affaires présentes d'Ixion, vous bannirez de votre coeur les espé-
rances excessives, vous efforçant de dissiper quadrent mieux avec les exemples très anciens
qu'avec les exemples plus modernes. Enfin, l'es- toutes ces vapeurs, tous ces nuages. Enfin si
prit d'un seul homme le cède autant à la vaste l'on envisage Caton d'Utique, on se gardera
étendue des lettres prises en entier que les reve- bien d'émigrer, pour ainsi dire, aux antipodes
nus d'un particulier le cèdent au trésor public. de son pays et de marcher en sens contraire de
Si l'on accorde que ces dépravations et ces son siècle.
obstacles, que les politiques imputent aux let- Quant à ceux qui pensent que les lettres
tres, aient quelque influence et quelque réalité, amollissent l'âme par la douceur du repos et de
il faut convenir pourtant que dans chaque cir- la retraite, ils nous étonneront fort s'ils par-
constance la science fournit plus de remèdes viennent à nous faire voir que ces talents qui
qu'elle ne cause de maux. En effet, accordons accoutument l'esprit à une perpétuelle agita-
que les lettres, par une certaine force cachée, tion sont les patrons de l'indolence. On serait
jettent l'esprit dans l'incertitude et la per- au contraire fondé à soutenir que, de toutes les
plexité, d'un autre côté, il est, hors de doute espèces d'hommes, il n'en est point qui aime les
qu'elles nous apprennent comment nous pou- affaires pour les affaires mêmes, si ce n'est les
vons nous dégager de la foule de nos pensees, lettrés ; car les uns aiment les affaires et les
jusqu'à quel point il faut délibérer, et quel est occupations en vue du gain, comme les merce-
le moment où il faut prendre un parti. De plus, naires aiment le travail en vue du salaire ; les
elles apprennent cornaient on peut, en attendant, autres ont la gloire pour but ; tandis qu'ils tra-
suspendre ses desseins et tirer les choses en vaillent, ils vivent, pour ainsi dire, dans les
longueur. Accordons aussi qu'elles rendent les yeux d'autrui, toujours esclaves de leur répu-
esprits plus raides et plus difficiles ; mais en tation qui s'évanouirait sans cela. D'autres as-
même temps elles nous apprennent à distinguer pirent à la puissance et ne recherchent que
les choses qui sont appuyées sur des démons- cette prérogative que donne la fortune, pour
trations de celles qui ne sont fondées que sur récompenser leurs amis et se venger de leurs
des conjectures, et elles ne nous font pas moins ennemis. Il en est qui, en travaillant ; ne pen-
connaître l'usage des distinctions et des excep- sent qu'à exercer telle de leurs facultés dont ils
tions que la solidité des règles et des principes. sont amoureux pour se féliciter plus souvent à
Accordons encore qu'elles séduisent les esprits et ce titre et se sourire à eux-mêmes ; d'autres en-
les font dévoyer par l'inégalité ou la disparité des fin pour atteindre tel ou tel but qu'ils se pro-
exemples. Je ne sais trop ce qui en est ; mais je posent. En sorte que ce qu'on dit ordinairement
sais assez qu'elles ne nous font pas moins con- des glorieux, que leur courage est dans les
naître la force des circonstances que le peu yeux de ceux qui les regardent, » on peut l'ap-
pliquer à tous les hommes de cette trempe. d'exactitude des comparaisons, et les distinc-
tions à faire dans les applications; en sorte Dans tous ces travaux auxquels ils se condam-
qu'à tout prendre elles corrigent plus les es- nent, dans tous ces mouvements qu'ils se don-
nent, ils ne paraissent avoir d'autre but que prits qu'elles ne les dépravent. Et ces remèdes-
là, les lettres les insinuent, les font pour ainsi celui de s'attirer les applaudissements des au-
dire entrer par toutes les portes, à l'aide de tres ou de s'applaudir à eux-mêmes. Les lettrés
cette abondante variété d'exemples qu'elles sont les seuls qui se délectent dans leurs affai-
fournissent. En effet, considérez les fautes de res et leurs occupations, les regardant comme
Clément VII, si bien décrites par Guicciardini, dee actions conformes à leur nature et non
DES SCIENCES, LIV. I. 23
moins salutaires à l'âme que l'exercice l'est au telle accusation n'a pas le moindre degré de
corps, n'envisageant que la chose même et probabilité ; car quiconque ose prétendre
non ses émoluments; en sorte qu'ils sont de tous qu'une aveugle obéissance lie plus fortement
les hommes les plus infatigables, pourvu que ce qu'un amour éclairé de son devoir, doit en
qui les occupe soit de nature à fixer, à remplir même temps assurer qu'un aveugle, que l'on
l'âme en proportion de sa dignité. S'il s'en conduit par la main, marche plus sùrement
trouve qui, très ardents à la lecture, deviennent que celui qui, en plein jour, fait usage de ses
mous et lâches dès qu'il s'agit de mettre la main yeux. De plus, il est hors de toute dispute que
à fceuvre, ce défaut, on ne doit pas l'attribuer les arts adoucissent les mœurs, qu'ils rendent
aux lettres, mais à une certaine faiblesse, à une les âmes douces, souples, ductiles et dociles au
certaine mollesse de corps et d'âme. Ce sont des commandement; qu'au contraire l'ignorance
hommes de cette espèce que désigne Sénèque les rend opiniâtres, réfractaires et séditieuses.
lorsqu'il dit : « 11 en est qui aiment tellement Et c'est ce que l'histoire laisse hors de doute ;
l'ombre que tout ce qui est exposé au jour car on voit que les temps d'ignorance, de gros-
leur parait trouble' .,. Vous en trouverez peut- sièreté et de barbarie sont aussi les temps les
être qui, se connaissant bien à cet égard, s'a- plus sujets aux troubles, aux séditions et aux
donnent aux lettres ; mais ce n'est pas la grandes innovations.
science elle-même qui donne et qui enfante un Quant au jugement de Caton le censeur, qu'il
tel caractère. Que si quelqu'un, n'en voulant suffise de dire qu'il porta la juste peine de ses
pas démordre, disait encore que les lettres blasphèmes contre les lettres, lorsqu'on le vit,
consument trop de temps, et un temps qui pour- à l'âge de plus de soixante-dix ans, redevenir
rait être mieux employé à autre chose, je dis : pour ainsi dire enfant et s'appliquer avec tant
qu'il n'est point d'homme tellement obsédé par d'ardeur à la langue grecque ; preuve que cette
les affaires qu'il n'ait ses heures de loisir, en prétendue censure qu'il exerça contre les let-
attendant le retour des heures du travail et le tres partait plutôt d'une certaine gravité affec-
reflux de l'action, à moins qu'il ne soit prodi- tée que de ses vrais sentiments. Quant à ce qui
gieusement lent à expédier, ou que, par une regarde les vers de Virgile, il a pu, se donnant
ambition peu honorable, il ne tâche de s'em- carrière, insulter à l'univers entier et réserver
parer de toutes sortes d'affaires. Reste donc à pour les Romains les arts propres au comman-
savoir en quoi et comment il faut employer ces dement, en abandonnant aux autres nations les
heures de loisir qu'on aura su se ménager. Sera- autres arts comme serviles et populaires. Il est
ce aux études ou aux voluptés ? à exercer son pourtant un fait qu'il ne pouvait nier, savoir :
génie ou à se donner du bon temps? Ici se que les Romains ne se sont élevés au faîte de
place très bien la réponse que fit Démosthènes la puissance qu'à l'époque même où les arts
à Eschine, homme adonné aux voluptés. Celui- étaient parvenus au comble de la perfection ;
ci lui objectant, par forme de reproche, que car les deux premiers Césars, hommes si supé-
ses harangues sentaient la lampe : « Sans rieurs dans l'art de gouverner, eurent pour
doute, répondit-il, elles la sentent 3 mais encore contemporains ce Virgile même, le premier des
y a-t-il grande différence entre ce que toi et poètes ; Tite-Live, le premier des historiens ;
moi faisons à la lumière de cette lampe. Il Varron, le premier de tous les antiquaires; et
n'est donc nullement à craindre que les lettres Cicéron, le premier des orateurs ou peu s'en faut;
donnent l'exclusion aux affaires ; tout au con- c'est-à-d ire tous les hommes qui, au jugementde
traire elles garantissent l'âme de l'oisiveté et de tous les siècles, furent les premiers chacun dans
la volupté, qui, sans cela, ne manquent guère son genre. Enfin, quant à l'accusation intentée
de s'y insinuer peu à peu, au double préjudice à Socrate, voici ce que je me contenterai d'y ré-
des lettres et des affaires. pondre. Rappelons-nous le temps où elle fut in-
Enfin nous objectent-ils que les lettres dé- tentée. Ne fut-ce pas au temps des trente tyrans,
truisent le respect fIù aux lois et à l'autorité ; le les plus cruels, les plus odieux de tous les mor-
réponds que c'est une pure calomnie, et qu'une tels et les plus indignes du commandement?
Mais lorsque cette période si courte de temps
(f} pitre 01, vers la Ca. et de choses fut révolue, ce même Socrate, cet
24 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
homme si criminel, fut mis au nombre des hé- ligicux mendiants n'eût balancé l'effet du luxe
et des vices des évêques.» C'est ainsi qu'on peut ros, et sa mémoire fut comblée de tous les
dire hardiment que de cette prospérité et de honneurs divins et humains. Il y a plus ; ces en-
cette magnificence qui donnent tant d'éclat aux tretiens, que d'abord on regardait comme capa-
princes et aux grands, on serait dès long-temps bles de corrompre les moeurs, furent célébrés
retombé dans la misère et la barbarie si l'on par la postérité comme les antidotes les plus effi-
n'avait, à ces mêmes lettrés si misérables, l'o-caces et les plus sûrs pour l'esprit et les moeurs.
Que ce, peu de mots suffise pour réfuter ces bligation de la décence et des agréments de la
vie civile. Mais, laissant de côté ces politiques qui, par une orgueilleuse sévérité éloges cap-
tieux, attachons-nous à un autre fait bien di-ou une gravité affectée, ont osé faire injure
gne de remarque; il s'agit de cette vénération aux lettres ; réfutation qui, sans le doute où
et de cette espèce de consécration où la pau-nous sommes que ce fruit de nos travaux par-
vreté fut chez les Romains durant tant de siè-vienne jamais à la postérité, paraîtrait assez
cles; chez les Romains, dont la république ne peu nécessaire dans un temps où l'aspect et la
se gouvernait point par des paradoxes ; car faveur de deux souverains très éclairés, la reine
c'est Lucida Sidcral qui ainsi qu'en parle Tite-Live dans son Elisabeth et Votre Majesté,
nous retracent Castor et Pollux, ont concilié aux préambule : « Si l'amour de mon sujet ne me
répu-séduit, je peux dire qu'il n'y eut jamais lettres parmi nous tant d'amour et de respect.
blique plus grande, plus sainte et plus riche en Nous voici arrivés au troisième genre de re-
proches qui rejaillit des lettrés sur les lettres bons exemples; qu'il n'y en eut point où le luxe
et la cupidité vinrent si tard s'établir, où l'on' avant même, et qui communément pénètre plus
rendit de si grands honneurs, et durant tant que les deux autres. Ces reproches se tirent ou
d'années, à la pauvreté et à l'économie 1 . « Il y de leur fortune, ou de leurs moeurs, ou de leurs
a plus; dans ces temps où Rome avait déjà dé-études. Quant au premier point il ne dépend
généré et à l'époque où César témoignait que pas d'eux ; le deuxième est hors de la question;
son dessein était de relever la république, le en sorte que le troisième est le seul qui mérite
sentiment d'un de ses amis fut que rien ne me-quelque discussion, Cependant, comme ce qui
nerdit plus promptement à ce but que d'ôter est ici à considérer est moins le vrai poids des
tout crédit et tout honneur aux richesses : « Ces choses que le jugement du vulgaire, il ne sera
maux-là, disait-il, et tous les autres maux pas inutile de dire quelques mots des deux au-
paraîtront avec cette prérogative dont jouit tres.
l'or, sitôt que les magistratures et toutes ces Je dis donc que le discrédit et le déshonneur
distinctions auxquelles aspire le vulgaire cesse-qui rejaillit de la fortune des lettrés sur les let-
tres se tire ou de leur pauvreté et même de leur ront d'être vénales. » Enfin comme on a dit
indigence, ou de leur genre de vie obscur et que la « rougeur est la couleur de la vertu, »
quoique ce soit assez souvent une faute qui nous retiré, ou du genre même de leurs occupations,
fait rougir, on peut dire avec autant de vérité quine semble pas des plus nobles.
que » la pauvreté est la fortune de .la vertu, » Quant à la pauvreté, si l'on voit tous les
quoiqu'elle ait quelquefois pour cause le luxe jours que les lettrés sont indigents, que la plu-
et l'incurie. C'est sans contredit à Salomon part sont d'une extraction assez obscure et
qu'ils ne s'enrichissent pas aussi vite que d'au- qu'appartient cette sentence : ‘‘ Celui qui court
aux richesses ne sera pas long-temps inno-tres qui ne halètent qu'après le gain, l'éloge de
cent " ainsi que ce précepte : « Achète la vé-la pauvreté est un fort beau sujet; mais c'est
rité, mais toi ne vends pas la science et la pru-aux religieux mendiants qu'il vaudrait mieux
dence 5 ; " comme s'il lui paraissait convenable abandonner le soin de le traiter ( soit dit sans
d'employer les richesses à acquérir la science, les offenser), religieux dont Machiavel ne fai-
et non d'employer la science à sait pas un faible éloge lorsqu'il disait d'eux : amasser des
richesses. . Depuis long-temps le règne des prêtres serait
passé si la vénération pour les frères etles re-
(1) T/TELIVE, prèface, vers la fin. (2) Prez erbes, c. 8, y. O.
ilrAstres lumineux. Clos. liv. 1, ode a, y. 2. (5) ici. c. 25, v
DES SCIENCES, LIS'.
Qu'est-il besoin de parler de cette vie obs- marquée, c'est que de notre temps, quoique les
pédagogues, regardés comme une espèce de cure et retirée qu'on reproche aux lettrés?
Soutenir que le repos et la retraite (pourvu tou- singes des t) rans, soient les jouets du théâtre,
tefois qu'on en ôte le luxe et la paresse) sont pré- on ne cesse pas, dans le choix qu'on en fait, de
férables à la vie contentieuse et active, par suite mettre la même inattention et la même insou-
de la sécurité, la liberté, lesdouceurs, l'existence ciance; ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui seu-
honorable qui en sont les fruits, ou tout au lement que cette négligence a été remarquée et
moins à cause de la facilité qu'on y trouve à se que les plaintes à cet égard se sont fait enten-
garantir des indignités, c'est un sujet si rebattu dre; mais depuis les siècles les plus vertueux
et tellement usé par tous les écrivains que, de et les plus sages jusqu'à nos jours on s'est
tous ceux qui se mêlent de le traiter, il n'en est plaint que les républiques ne s'occupaient que
aucun qui ne le traite bien, tant cette maxime trop des lois et pas assez de l'éducation. Or
est à l'unisson du sentiment humain quant à cette partie si importante de l'ancienne disci-
l'expérience, et de la raison universelle quant pline a été, jusqu'à un certain point, comme
à VapprOatien qu'on peut lui donner. Tout ce rappelée de l'exil dans les collèges des Jésuites ;
que;jerge contenterai d'ajouter est, que ces let- et lorsque je considère leur industrie et leur
activité, tant pour cultiver les sciences que pour trie, quIdetneurent cachés dans les républiques
et qui vivent loin des yeux des hommes, sont former les moeurs, je me rappelle ce mot d'Agé-
silas à Pharnabaze « Tel que je te vois, plût à semblables aux images de .Cassius et de Brutus;
Dieu que tu fusses des nôtres! » Mais en voilà carTacite, en nous apprenant qu'elles ne furent
point portées aux funérailles de Junie, quoi- assez sur les reproches qu'on fait aux gens de
qu'on y en portât un grand nombre d'autres, lettres par rapport à leur fortune et à leur con-
s'estprime ainsi : « Elles y brillaient d'autant dition.
plus qu'on ne les y voyait point'. Quant à ce qui concerne les moeurs des let-
quant à ce que l'on dit de la bassesse des trés, c'est un point qui regarde plutôt les per-
occupations que l'on -abandonne aux lettrés, sonnes même que leurs études; car on trouve
Mis nous l'ait penser à l'usage où l'on est de sans doute parmi eux, comme dans tous les au-
leur confier l'éducation des enfants et des ado- tres ordres et genres de vie, et des bons et des
lescents, âge exposé à un mépris qui retombe méchants; ce qui ne donne nullement atteinte
sur les maîtres eux-mêmes ; mais l'on sentira à cette vérité si connue : « Que nos moeurs se
alstment combien ce reproche est injuste, pour moulent sur notre genre d'études, » et que les
pets qu'examinant la chose, non d'après l'opi- lettres, à moins qu'elles ne tombent dans des
nloa vulgaire, mais d'après la direction d'un esprits tout-à-fait dépravés, corrigent entière-
jugement sain,Ton considère que tout le monde ment le naturel et le changent en mieux.
se hâte d'imbiber un vase neuf plutôt qu'un Mais en y regardant de fort près et en appré-
vieux et choisit, avec plus de soin la terre ciant les choses avec toute l'attention et la sin-
tel met autour d'une plante encore tendre cérité dont je suis capable, je ne vois aucun
que celle qu'il approche d'une plante adulte ; par déshonneur qui puisse rejaillir des moeurs (les
où l'on voit que ce sont les commencements lettrés sur les lettres, à moins qu'on ne leur
des corps et de toutes choses qui sont le prin- reproche comme un vice ce défaut même qu'on
cipal objet de notre sollicitude. Daignez prêter a reproché à Démosthènes, à Cicéron, à Caton
l'oreille aux rabbins lorsqu'ils vous disent : d'Utique, à Sénèque et à plusieurs autres : que
Vos jeunes gens auront des visions et vos les temps dont ils lisent l'histoire étant meil-
vieillards des songes 2. » De ce texte ils con- leurs que ceux où ils vivent, et les préceptes
cluent que la jeunesse est l'âge qui mérite le valant toujours mieux que les actions, ils s'ef-
plus notre attention et nos égards, et cela d'au- forcent beaucoup plus qu'il ne le faudrait de
tant mieux que nous avons des révélations plus ramener un siècle corrompu à la pureté des
claires par les visions que par les songes. Mais préceptes et des dogmes dont ils sont nourris,
une conduite qui mérite vraiment d'être re- et d'imposer à un temps de dissolution des lois
qui ne conviennent qu'à la sévérité des moeurs
(I) Annales, Ill, c. 76. (2) Jon, ell. 2 , n, 28, antiques, Mais s'ils ont besoinde quelque axer-
BACON. 4 26 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
tissement à cet égard, ils sont à même de . le titre que je puisse, en vous les donnant, devenir
puiser dans leurs propres sources; car Solon, plus grand parmi vous, et que vous, en les sui-
comme on lui demandait s'il avait donné à ses vant, vous puissiez devenir pour les Grecs un
concitoyens les meilleures lois possibles, ré- objet de mépris; ils sont tels au contraire que
pondit : « Non les meilleures possibles, mais le plus souvent il n'est pas trop sûr pour moi
les meilleures de celles qu'ils eussent voulu ac- de vous les donner, mais que vous il vous est
cepter s Platon aussi, voyant les moeurs de ses toujours utile de les suivre. » C'est dans ce
concitoyens corrompues à un tel degré qu'il ne même esprit que Sénèque, après les cinq pre-
pouvait les supporter, s'abstint de tout emploi mières années de Néron, n'abandonna point son
public, prétendant « qu'il fallait se conduire poste dans le temps même où ce prince était
avec la patrie comme a vee ses parents, user de déjà souillé des crimes les plus honteux et ne
douces persuasions et non de violence, supplier cessa point de lui donner ses conseils avec
et non contester ; » et c'est une précaution que une noble confiance et une généreuse liberté;
n'oubliait pas non plus ce conseiller de Cé- .conduite qu'il ne put soutenir sans s'exposer
sar, qui disait : « Nous n'avons garde de vou- lui-même au danger le plus imminent, et qui
loir rappeler aux anciennes institutions ce qui fut enfin cause de sa perte. Et en pouvait-il être
dès long- temps est le jouet d'un peuple cor- autrement? la science pénètre Mime humaine
rompu. » Cicéron également, relevant les mé- du profond sentiment, de sa propre fragilité, et
prises de Caton d'Utique dans une de ses lettres en même temps de la dignité de l'homme et
à Atticus : « Rien de plus pur, dit-il, que les des devoirs que lui imposent ses hautes desti-
sentiments de Caton, mais il ne laisse pas de nées; toutes coilsiderations telles que ceux qui
nuire quelquefois à la république; il nous ne les perdent jamais de vue ne peuvent en au-
parle comme si nous étions dans la république cune manière se persuader qu'ils doivent re-
de Platon, et non dans cette lie de Romulus'. » garder comme le souverain bien et comme
Ce même Cicéron, excusant, à l'aide d'une bé- leur principale fin- leur propre agrandisse-
nigne interprétation, ce que les préceptes et les ment. C'est pourquoi ils vivent comme devant
décisions des philosophes avaient de trop sévère rendre compte à Dieu, et à leurs maitres après
et de trop dur : «Si ces précepteurs et ces mai- Dieu, que ces mares soient des rois ou des ré-
Ires, dit-il, semblent avoir reculé les limites de publiques, et rendre compte sous cette 'formu-
nos devoirs beaucoup plus loin que la nature' le : « Voilà ce que j'ai gagné pour toi; » et non
humaine ne le comporte, c'était afin que, par sous celle-ci « Voilà ce que j'ai gagné pour
les efforts mêmes que nous ferions pour nous moi. » Mais la tourbe des politiques, dont les
élever au plus haut degré de perfection, nous esprits ne sont point instruits et continués dans
puissions du moins prendre pied au degré con- la doctrine des devoirs et dans la contempla-
venable 2. » Cependant , lui aussi il pouvait tion du bien universel, rapportent tout à eux-
dire : mêmes, se regardant comme le centre du
monde, et, comme si toutes les lignes devaient
Moulas suai minqr irise mess''.
concourir vers eux et leurs fortunes, s'embar-
rassent peu du vaisseau de la république, quoi-Car il a donné dans le même écueil,
que battu par la tempête, pourvu qu'ils puissent
ne s'y soit pas heurté aussi lourdement que
sauver leur petite barque et échapper seuls au
bien d'autres. Un autre défaut que l'on repro-
naufrage. Mais ceux qui connaissent mieux le
che aux lettrés avec quelque sorte de raison,
poids des devoirs et les limites de l'amour de
c'est de préférer la gloire et l'avantage de leur
soi demeurent attachés à leurs fonctions et
patrie ou de leurs souverains à leur propre
restent à leur poste, quelque risque qu'il y ait à
fortune et à leur propre sûreté. C'est ainsi que
le faire. Que s'ils échappent au danger au mi-
Démostbènes parle à ses concitoyens « Mes
lieu des séditions et des innovations, ce bon-
conseils, ô Athéniens! ne sont pas de telle na-
heur ils ne le doivent point à l'artifice et à un
génie versatile, mais à ce respect que la probité
(1) Let1es û Atticus, liv. 11, ep - 1. (2) Pour. Murena, c. 51.
impose naturellement et qu'elle arrache à des 131 A aies leçous je manque le premier.
0542. Art ennemis même. Au reste, quant à ce qui re- d'aimer, Il, e. 548.
DES SCIENCES, LIV. I. 27
garde la constance, la fidélité et la religion des circonstances de cette espècc,ils n'observent pas
devoirs, toutes choses que la science, sans con- le décorum ; et ces fautes si légères, ces petites
inattentions, les bonasses sans jugement en tredit, insinue dans les âmes, quoique la for-
unir e[ qu'on ose prennent occasion pour juger de leur capacité tune semble quelquefois les p
dans les grandes choses; mais un jugement de même les condamner d'après les faux principes
des politiques, elles ne laissent pas de s'attirer cette espèce est presque toujours trompeur.
à la longue l'approbation universelle; mais tout Qu'ils sachent de plus que Thémistocle leur a
cela est si clair que j'ai presque boute d'insis- dès long-temps répondu d'avance. Comme on
ce point. l'invitait à jouer de la flûte, il répondit avec ter si long-temps sur
Un autre défaut familier aux gens de lettres, assez d'orgueil sans doute, puisqu'en cette oc-
et qu'il est plus aisé d'excuser que de nier, c'est casion il parlait de lui-même, mais d'une ma-
de ne savoir pas s'ajuster et s'accommoder aux nière pourtant qui rentre ires bien dans ce que
personnes avec lesquelles ils ont à vivre et à nous disons, ,‘ qu'à la vérité il ne savait pas
traiter, défaut qui vient de deux causes. L'une jouer de la flûte, mais qu'en récompense il sa-
est la grandeur même de leur âme, qui les em- vait fort bien comment d'une petite ville on
pêche de s'abaisser au point de ne se dévouer pouvait faire une grande cité I. »Il est sans doute
qu'à un seul homme. ‘‘ Nous sommes l'un pour bien des personnages dont on peut dire que
l'autre un théâtre assez grand; » ce mot est tous les ressorts politiques leur sont parfaite-
d'un amant et nuis d'un sage. Je ne disconvien- ment connus, et rien pourtant n'est plus gau-
drai pas néanmoins que celui qui n'a pas la fa- che et plus maladroit qu'eux dans la vie ordi-
culté de contracter et de dilater à volonté son naire et dans ces petites choses qui reviennent
esprit, comme la prunelle de son oeil, est privé à chaque instant. Enfin renvoyons ces détrac-
d'une faculté bien nec essaire dans la vie active. teurs à cet éloge que Platon faisait de son mai-
La seconde cause est leur probité et la simpli- tre : « Il ressemble, disait-il, aux boites des
cité de leurs moeurs, ce qui est plutôt la preuve pharmaciens, qui au dehors présentent des li-
d'un choix judicieux qu'un vrai défaut. En ef- gures de singes, de hibous et de satyres, mais
fet, les limites véritables et légitimes de l'assi- qui au dedans contiennent des liqueurs précieu-
duité qu'on peut avoir auprès de tel ou tel per- ses et des remèdes admirables, » avouant ainsi
sonnage se réduisent à étudier ses moeurs, afin qu'au jugement du vulgaire, et selon l'estima-
de pouvoir traiter avec lui sans le choquer, tion commune, son maitre ne laissait pas d'a-
l'aider de ses conseils au besoin et pourvoir voir à l'extérieur quelques légers défauts et
en même temps à sa propre sûreté en toutes même des difformités, tandis qu'au dedans son
circonstances; mais scruter les secrètes affec- âme était toute pleine de talents supérieurs et
tions d'un autre homme, afin de le plier, de le de sublimes vertus. Mais en voilà assez sur les
manier, de le tourner à son gré, c'est le pro- moeurs des gens de lettres.
pre d'un homme peu candide, d'un homme ru- Au reste. nous croyons devoir prévenir que
sé, d'un homme double; et ce qui serait déjà notre dessein n'est nullement d'excuser les
très vicieux en amitié devient un crime dès moeurs abjectes et sordides de certains philo-
qu'il s'agit des princes ; car cette coutume de sophes de profession, moeurs par lesquelles ils
l'Orient, qui défend de fixer les yeux sur les ont déshonoré et les lettres et eux-mêmes. Tels
souverains, a, quant à l'usage même, je ne sais étaient chez les Romains, dans les derniers siè-
quoi de barbare; mais quant à ce qu'elle signi- cles, ces philosophes qu'on voyait attachés aux
fie, elle ne laisse pas d'avoir son mérite. Il n'ap- maisons des riches, qui ne bougeaient de leur
partient pas aux sujets de scruter les coeurs de table, et qu'on aurait pu avec raison qualifier
leurs maitres, que l'Ecriture-Sainte a déclarés de parasites à grande barbe. De ce genre était
impénétrables. Une celui que Lucien dépeint si facétieusement.
Reste un autre défaut par lequel je termine- dame de distinction l'ayant chargé de porter
rai cette partie et qu'on impute aux lettrés, sa- dans sa litière son petit chien de Malte, comme
voir : que dans les petites choses, dans les clin- il se prêtait à eo service avec beaucoup de com-
Ses extérieures, comme l'air du visage, le geste,
la démarche, les entretiens journaliers et autres -.1c. Tmet(lanes, t, e. (I) 1
DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
plaisance et très peu de dignité, un petit valet un homme qui commandait à trente légions. ,,
Il ne faut donc pas se hâter de condamner les de cette dame le railla, en disant : J'ai peur
savants lorsqu'ils savent au besoin relâcher de que notre philosophe, de stoïcien ne devienne
leur gravité, soit que la nécessité le leur com-cynique.» Il n'est rien qui ait plus nui à la di-
mande ou que l'occasion les y invite ; car, bien gnité des lettres que cette grossière et basse
qu'une telle conduite semble au premier coup adulation à laquelle certains personnages qui
d'oeil avoir je ne sais quoi de bas et de servile, n'étaient rien moins qu'ignorants ont abaissé
leurs plumes et leurs esprits, transformant, se- cependant, en y regardant de plus près, on ju-
gera que c'est au temps et non à la personne lon l'expression de Du Bartas, Hécube en Hé-
qu'ils s'assujettissent ainsi. lène et Faustine en Lucrèce. Et je ne suis pas
Passons maintenant aux erreurs et aux fri-non plus trop porté à louer cette coutume re-
volités qui se rencontrent dans les études mê-çue de dédier les livres à des patrons, surtout
mes des savants et qui s'y mêlent accidentelle-des livres qui, étant dignes de ce nom, ne de-
vraient avoir d'autres protecteurs que la raison ment, ce qui est principalement et proprement
notre sujet ; en quoi notre dessein n'est pas de et la vérité. J'aime mieux ces anciens qui dé-
diaient leurs livres à leurs amis et à leurs défendre les erreurs mêmes, mais au contraire
égaux, ou qui mettaient même en tête de leurs de les relever et de les extirper afin d'extraire
traités les noms de ces amis. Que si par hasard ensuite du tout ce qui peut s'y trouver de sain et
ils dédiaient leurs ouvrages aux rois ou à d'au- de solide, et de le garantir de la calomnie ; car
nous voyons que les envieux sont dans l'usage fres hommes puissants, ils ne le faisaient que
dans le cas où le sujet même du livre convenait de se prendre à ce qu'il y a de plus mauvais
dans chaque chose pour attaquer ce qui s'y à de tels personnages.
trouve de bon et d'intact. C'est ainsi que, dans En parlant ainsi je ne prétends pas incul-
la primitive église, les païens imputaient aux per ceux d'entre les gens de lettres qui sa-
chrétiens les vices des hérétiques. Cependant vent s'accommoder aux humeurs des heureux
notre dessein n'est pas non plus d'examiner en (le ce monde et autres hommes puissants; car
détail, dans les erreurs et les obstacles qu'é-c'est arec raison que Diogène, comme quel-
prouvent les lettres, ce qu'il y a de plus caché qu'un lui demandait par dérision comment il
et de plus éloigné de la portée du vulgaire, se faisait que les philosophes recherchassent
mais seulement ce que le commun des esprits y les riches et que les riches ne recherchassent
pas les philosophes, répondit, non sans caus- peut apercevoir aisément ou ce qui ne s'en éloi-
ticité, ‘< que cela venait de ce que les philoso- gne pas beaucoup.
phes savaient fort bien ce qui leur manquait, Je dis donc que je relève trois espèces de va-
au lieu que les riches ne le savaient pas. » nités et de frivolités dans les lettrés, vanités
quoi ressemble beaucoup cette réponse d'A- qui ont donné prise à l'envie pour les dépri-
ristippe; ce philosophe, voyant que Denis ne mer. Or, ces choses que nous qualifions de vai-
faisait aucune attention" à je ne sais quelle nes, ce sont celles qui sont ou fausses ou fri-
demande qu'il lui faisait, il se jeta, dans une voles, c'est-à-dire où manque soit la vérité, soit
attitude d'adoration, aux pieds du tyran, qui l'utilité. En fait de personnes, nous traitons
alors fit attention à sa demande et la lui ac- de vaines et de légères celles qui ajoutent trop
corda. Peu après, certain défenseur de 'la di- aisément foi au faux ou qui s'attachent avec
gnité philosophique lui ayant reproché qu'en se trop de curiosité à des choses de peu d'utilité;
jetant ainsi aux pieds d'un tyran pour si peu et cette curiosité a pour objet ou les choses mê-
de chose, il avait fait affront à la philosophie. mes ou les mots, c'est-à-dire qu'elle a lieu, ou'
‘‘ Que voulez-vous? répondit Aristippe ; est-ce lorsqu'on donne trop d'attention à des choses
ma faute à moi si Denis a les oreilles aux inutiles, ou lorsqu'on s'attache trop aux délica-
pieds? » On regarda aussi comme un trait de tesses du langage. En quoi ce ne sera pas moins
prudence et non de pusillanimité la réponse de se conformer à la droite raison qu'à l'expé-
certain autre philosophe qui, dans une dispute rience bien constatée que de distinguer trois
avec Adrien, ayant pris le parti de lui céder, vices ou mauvaises constitutions de doctrines,
s'excusa en disant « qu'il était juste de céder à savoir : la doctrine fantastique, la doctrine DES SCIENCES, LIV. I. 29
litigieuse, enfin la doctrine fardée et sans nerfs ; ses. Or, quoique nous avons tiré des temps les
ou de choisir cette autre division : vaines ima- plus voisins du nôtre les exemples de ce genre
ginations, vaines altercations, vaines affecta- d'excès, ce genre d'inepties n'a pas laissé de
tions. Nous commencerons par la dernière. plaire autrefois, tantôt plus, tantôt moins, et
Ce genre d'excès ou de vice, qui consiste en plaira encore un jour. Mais il ne se peut que
un certain luxe de style et qui n'a pas laissé cela même ne contribue singulièrement à rele-
autrefois d'avoir cours de temps à autre, s'est ver ou à rabaisser la réputation de la science,
étonnamment accrédité vers le temps de Lu- même auprès du vulgaire ignorant, attendu
ther. La raison de cette vogue est qu'on s'ef- qu'il voit que les écrits des savants ressemblent
forçait alors de donner aux discours publics fort à la première lettre d'un diplôme, laquelle,
toute la chaleur et l'efficacité possible pour flat- quoique bigarrée de traits de plumes et de pe-
ter et attirer le peuple. Or, un but de cette es- tits ornements, ne forme après tout qu'une
pèce demandait un genre de diction populaire ; seule lettre. Or, je trouve qu'une image très
à quoi se joignaient la haine et le mépris que fidèle et une espèce d'emblème de cette sorte
commençaient à inspirer les scolastiques qui de goût, c'est la . manie de Pigmalion ; car au
usaient d'un style et d'un genre de diction fond que sont les mots, sinon les images des
tout-à-fait différent, forgeant sans retenue des choses? et ces images, si la vigueur des raisons
mots étranges et barbares, et s'embarrassant ne leur donne de l'âme et de la vie, s'y atta-
peu des ornements et de l'élégance du dis- cher si fort, c'est être amoureux d'une statue.
cours, pourvu qu'ils pussent éviter les circon- Cependant il ne faut pas non plus condam-
locutions et exprimer leurs idées et leurs con- ner tout homme qui prend peine à polir et à
ceptions avec une certaine finesse. Mais qu'en relever par l'éclat des mots ce que la philoso-
arriva-t-il? Que peu après on commença à s'at- phie peut avoir de rude et d'obscur. Nous
tacher plus aux mots qu'aux choses, la plupart voyons de grands exemples de ces ornements
estimant plus une phrase bien peignée, une pé- dans Xénophon, Cicéron, Sénèque, Plutarque
riode bien arrondie, des désinences bien caden- et Platon lui-même ; et l'utilité en cela n'est,
cées et l'éclat des tropes que le poids des cho- pas moindre que l'agrément ; car, quoique la
ses, et courant après ces agréments. Alors fleu- recherche de ces ornements nuise quelque peu
rit l'éloquence fastueuse et diffuse d'Osorius, à la connaissance de la vérité et à une étude
évêque portugais. Alors aussi Sturmius consu- plus profonde de la philosophie, parce qu'elle
assoupit l'esprit avant le temps, éteignant le ma un temps et des peines infinies à analyser
l'orateur Cicéron et le rhéteur Hermogènes. désir et la soif des découvertes ultérieures,
Alors encore Carr de Cambridge et Asham , néanmoins, si l'on a le dessein d'appliquer la
parmi nous, élevant jusqu'aux cieux Cicéron et science aux usages de la vie commune et aux
Démosthènes dans leurs livres et leurs leçons, différentes circonstances où il s'agit de discou-
invitèrent la jeunesse à ce genre de doctrine élé- rir, de consulter, de persuader, de raisonner,
gant et fleuri. Alors enfin Erasme saisit l'occa- et autres semblables, cc dont on aura besoin en
sion d'introduire ce ridicule écho : « Decem an- ce genre, on le trouvera tout préparé et tout
( j'ai con-nos consumpsi in legendo Cicerone orné dans ces écrivains. Cependant c'est avec
sumé dix années dans la lecture de Cicéron). t , justice que tout excès en ce genre est méprisé.
A quoi l'écho répondait : ânes. Mais la De même qu'Hercule, voyant dans un temple la
Uoctrine des scolastiques, désormais jugée âpre statue d'Adonis ((le ce jeune homme qui fut les
et berbare, commença à tomber en discrédit. délices de Vénus), s'écria dans son indigna-
Enfin, et pour tout dire en un mot, le goût domi- tion : ‘, Va, tu n'as rien de divin! de même
nant et l'étude de ce temps-là se portaient plus aussi ce& laborieux athlètes, ces hercules lit-
vers l'abondance que vers le poids des choses. téraires , qui s'appliquent avec ardeur et sans
Tel est donc le premier genre d'excès dans relâche à la recherche de la vérité, n'auront pas
les lettres, excès qui, comme nous l'avons dit, de peine à mépriser toutes les délicatesses et
consiste à s'attacher aux mots et non aux clio- tous les raffinements de cette espèce, comme
n'ayint rien de divin.
ft) Vocatif grec d'en;, tee. Un autre genre de style un peu plus baip,
ao DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
mais qui n'est pas non plus entièrement exempt t s'il est permis de s'exprimer ainsi, toutes ver-
moulues, questions qui, par un certain mouve-de vanité, c'est celui qui, dans chaque époque,
ment et une certaine agitation, ont un air de succède presque immédiatement à cette abon-
dance et à ce luxe dont nous venons de parler. vie, niais qui ne laissent pour résidu qu'une
matière infecte et de nul usage. Celui-ci n'a d'autre but que d'aiguiser les ex-
pressions, de rendre les sentences concises, et Cette espèce de doctrine moins saine et qui
de faire que le style, au lieu de couler naturel- se corrompt elle-même s'est principalement ac-
créditée chez un grand nombre de scolastiques lement, soit plein de tours recherchés. L'effet
ce qu'on qui, jouissant d'un grand loisir et doués d'un de cet artifice est de faire paraître tout
dit plus ingénieux qu'il n'est réellement. C'est esprit aussi actif que pénétrant, mais ayant peu
de lecture (attendu que leurs esprits étaient une adresse dont Sénèque a abusé plus que tout
comme emprisonnés dans les écrits d'un petit autre, et de nos jours il n'y a pas long-temps
nombre d'auteurs, et surtout clans cens d'Aris-que les oreilles ont commencé à s'en accommo-
tote leur dictateur, comme leurs corps l'é-der. Mais ce raffinement plaît aux esprits mé-
taient dans leurs cellules), ignoraient presque diocres, de manière à donner aux lettres une
totalement l'histoire de la nature et des temps, sorte de relief. Cependant c'est avec raison que
et, contents d'une petite quantité de fil, mais, à les esprits plus sévères le dédaignent, et on peut
l'aide de la perpétuelle agitation de leur es-le regarder comme un vice de la littérature,
prit, allant et revenant sans fin et sans terme attendu que ce n'est qu'une sorte de chasse aux
mots et qu'une recherche dans la manière de comme une navette, ont fabriqué ces toiles si
laborieuses et si compliquées qui composent le les agencer. Voilà donc ce que nous avions à
tissu de leurs livres. En effet, l'esprit humain, dire sur cette première intempérie des lettres.
Suit -ce vice dans les choses mêmes que nous lorsqu'il opère sur une matière bien réelle en
.avons mis an second rang et désigné par ces contemplant les oeuvres de Dieu et de la nature,
mots de subtilité litigieuse. Celui-ci est un peu est dans son travail dirigé par cette matière
plus mauvais encore que le premier. En effet, même, et elle lui fait trouver un terme, une
comme l'importance des choses l'emporte sur lin ; mais quand il revient sur lui-même, sem-
l'agrément des mots, de même, et par la raison blable à l'araignée qui forme sa toile de sa pro-
des contraires, ta vanité est plus choquante dans pre substance, alors il n'est plus de fin pour
les choses que dans les mots. Sur quoi cette ré- lui, et il ourdit certaines toiles scientifiques,
primande de saint Paul ne convient pas moins admirables sans doute par la finesse du fil et
hien à notre temps qu'à celui où il parlait, et la délicatesse de la main-d'oeuvre, mais tout-à-
ne s'applique pas seulement à la théologie, niais fait frivoles et sans utilité.
même à toutes les sciences : « Evitez, dit-il, les Or, cette subtilité excessive et celte inutile
profanes innovations de mots et toutes ces op- curiosité est de deux espèces, et on l'observe,
positions qui usurpent le nom de science+, » pa- ou dans la matière même comme dans une
roles par lesquelles il nous montre deux espè- vaine spéculation, ou dans une frivole contro-
ces de signes pour reconnaître toute science verse, ce dont on voit bien des exemples dans
suspecte et mensongère. Le premier est la nou- la théologie et dans la philosophie, ou dans la
veauté des mots et l'audacieux néologisme ; méthode et la manière de traiter ces sciences.
l'autre, la rigueur des dogmes qui amène né- Voici àquoi se réduisait cette méthode chez les
cessairement des oppositions, puis des alterca- scolastiques. Sur chaque sujet proposé on for-
tions et des disputes. Certes, de même qu'il est mait des objections, puis venaient les solutions
une infinité de corps qui sont pleins de- force de ces difficultés, solutions qui pour la plupart
tant qu'ils sont entiers, mais qu'ensuite on voit n'étaient que de simples distinctions, quoique
se corrompre et se résoudre en vers, de même la force de toute science, comme celle du fai-
aussi il n'arrive que trop qu'une saine et solide sceau de ce vieillard de l'apologue, réside, non
connaissance des choses se dissout et se résout en dans les verges dont il est composé, prises une
questions subtiles, vides de sens, insalubres, et, à une, mais dans leur assemblage et dans le
lien qui les tient unies. En effet, la considéra-
(I) El). et Tintother,I, e. 4, r. tion du tout ensemble d'une science, toute coin-
DES SCIENCES, LIV. T. 31
nant que, ce posée de parties mutuellement dépendantes les genre de doctrine soit si ex-
unes des autres et qui se soutieutuint récipro- posé au mépris, même auprès du vulgaire,
quement, est et doit être la méthode la plus qui dédaigne ordinairement la vérité à cause
sûre et la plus facile pour réfuter toutes les pe- des disputes qu'elle occasionne, qui s'imagine
tites objections. Que si au contraire vous tirez que des gens qui ne sont jamais d'accord en-
tous les axiomes un à un, comme ce vieillard tre eux se trompent tous, et qui, lorsqu'il voit
séparait les brins du faisceau, vous les trou e- de savants hommes ferrailler sans cesse les
rez tous faibles, et il vous serai facile de les faire uns contre les autres pour le moindre sujet,
fléchir ou de les rompre tous successivement ; se saisit aussitôt de ce mot de Denis de Syra-
en sorte que, comme l'on disait de Sénèque, cuse <i Ce sont propos de vieillards oisifs. tt
<, qu'en pulvérisant tout à l'aide des mots il ôtait Mais il est hors de doute que si les scolasti-
aux choses tout leur poids 1 ,» on peut dire aussi ques, à cette soif inextinguible de la vérité et à
des scolastiques que, pulvérisant tout par leurs cette perpétuelle agitation d'esprit qui leur est
controverses sans nombre, ils ôtent aux scien- propre, eussent joint des lectures et des médi-
ces tout leur poids. Dites-moi s'il ne vaudrait tations assez étendues et assez variées, ils n'eus-
pas mieux, dans une salle spacieuse, allumer sent été de grandes lumières en philosophie et
un seul flambeau ou suspendre un seul lustre n'eussent fait faire de grands pas aux sciences
garni de lumières pour éclairer toutes les par- et aux arts.
ties à la fois, que d'aller promenant une petite Quant à la troisième espèce d'excès, qui re-
garde le mensonge et la fausseté, c'est la plus lanterne dans tous les coins, comme le font
ceux qui s'étudient moins à éclaircir la vérité honteuse de toutes; elle détruit la nature même
par des raisonnements bien nets, par des exem- et l'âme de la science, qui est l'image de la vé-
ples et des autorités, qu'à lever toutes les pe- rité; car la réalité d'existence et la vérité de
tites difficultés, à résoudre toutes les petites ob- connaissance ne sont qu'une seule et même
jections, à dissiper tous les doutes? Que gagnent- chose et ne diffèrent pas plus entre elles que le
ils par cette méthode?Ils font que chaque ques- rayon direct et le rayon réfléchi. Ainsi ce vice
tion enfante de nouvelles questions sans Iln et est double ou plutôt il est doublé; c'est ou im-
sans terme ; comme nous voyons, dans la simi- posture ou crédulité ; l'une trompe, l'autre est
litude dont nous usions plus haut, que la lan- trompée. Et, quoique ces deux choses semblent
terne portée dans un certain coin abandonne être de nature très différente, l'une ayant pour
toutes les autres parties et les laisse dans l'ob- principe une certaine dupliéité et l'autre une
scurité; en sorte que la vive image de ce genre certaine simplicité, néanmoins elles se trou-
de philosophie est la fable de Scylla, qui, au vent presque toujours ensemble, comme il est
rapport des poètes, présentait par le haut le dit dans ce vers :
visage et la poitrine d'une fille jeune et belle,
Pereontatorem fagito, nain garrulus idem est 1 . mais qui, dans les parties inférieures du corps
était :
Par où le poète nous fait entendre que celui
qui est curieux est aussi indiscret ; de même on Candida sticeinetant 1a/romanis taquina monstris'.
peut dire que tout homme qui croit aisément
De même vous trouverez chez les scolastiques trompe tout aussi volontiers. En effet, nous
certaines généralités assez belles pour le dis- voyons tous les jours, par rapport à la renom-
cours et qui ne sont, pas trop mal imaginées ; mée et aux bruits qui courent, que les hommes
mais en vient-on aux distinctions et aux dé- qui ajout ent aisément foi aux premières nouvel-
cisions, alors, au lieu d'une matrice féconde les sont aussi ceux qui sont les plus portés à les
en moyens utiles à la vie humaine, le tout enfler ; et c'est ce que Tacite exprime judicieu-
aboutit à des questions monstrueuses et à un sement en ce peu de mots : « Ils mentent et
est vrai qu'il vain fracas de mots. Il n'est donc pas éton- croient tout ensemble. " Tant il
n'est rien de plus voisin que ces deux choses,
(1) QUINT. liV. X, C. 1, f 150.
(2) Entourée, ,.'ers les parties car cc sont en de la génération, de molaires (I) 8(1>ez les grands quo›lionneurs, pleine
aboyants. tao. Eel. VI, 75, temps de Grands bavards. non. liv. I, ep. 18, V. 59.
32 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
la volonté de tromper et la facilité à croire f et des démonstrations, sont surtout les trois
Or, cette facilité à croire et à recevoir toutes suivants : l'astrologie, la magie naturelle et l'al-
chimie; arts dont les fins ne sont rien moins choses, quoiqu'appuyées sur la plus faible auto-
que méprisables ; car l'astrologie fait profes-rité, est de deux espèces, et varie en raison du
sion de dévoiler l'influence et ('ascendant des sujet de la croyance ; car l'on peut croire ou une
choses supérieures sur les inférieures ; la magie narration, c'est-à-dire le fait, suivant l'expres-
naturelle se propose de rappeler la philosophie sion des jurisconsultes, ou le droit. Quant au pre-
de la variété des spéculations à la grandeur des mier genre, nous voyons combien les erreurs
oeuvres ; et la chimie se charge de séparer et de cette nature, en se mêlant à certaines his-
d'extraire les parties hétérogènes de la ma-toires ecclésiastiques, ont fait de tort à la dignité
tière qui se trouvent cachées et combinées de ces histoires, qui se sont prêtées trop aisé-
mentà recevoir et à transmettre je ne sais quels dans les corps, d'épurer ces corps mêmes de
miracles opérés parles martyrs, les ermites, les ce qui s'y trouve embarrassé, et d'achever ce
anachorètes et autres saints personnages, ainsi qui n'est pas encore au point de maturité. Mais
que par leurs reliques, leurs sépulcres, leurs les vois et les méthodes qui paraissent con-
chapelles, leurs images, etc. C'est ainsi que duire à ces fins, tant dans la théorie que dans
nous voyons qu'on fait entrer dans l'histoire la pratique de ces arts, ne sont qu'un amas
naturelle une infinité de prétendus faits avec d'erreurs et de futilités ; et la tradition même
bien peu de choix et de jugement, comme il 'de ces arts manque d'une certaine candeur, se
parait par les écrits de Pline, de Cardan et retranchant dans son jargon et son obscurité.
d'un grand nombre d'Arabes ; écrits qui four- Cependant le moins que nous devions à la chi-
millent de contes et de relations fabuleuses , je mie, c'est de la comparer à ce vieux cultiva-
ne dis pas seulement incertaines, mais même teur dont parle Ésope, et qui, près de mourir,
controuvées et convaincues de faux, et cela au dit à ses fils qu'il leur avait laissé dans sa vi-
grand déshonneur de la philosophie, devant gne une grande quantité d'or, mais qu'il ne se
les hommes graves et judicieux. C'est en quoi rappelait pas bien l'endroit où il l'avait enfoui.
surtout brille la sagesse et l'intégrité d'Aristote Et voilà ses enfants retournant partout la terre
qui, après avoir écrit avec toute l'exactitude et de cette vigne ; ils n'y trouvèrent pas d'or à la
le soin possible une histoire des animaux, y a vérité, mais, en récompense, comme ils avaient
remué la terre autour des racines des ceps, ils mêlé si peu de relations fabuleuses. Bien plus,
et dans un esprit opposé, toutes ces relations eurent l'année suivante une vendange très
étonnantes qu'il a jugées dignes de mémoire, abondante. Tout en travaillant à faire de l'or,
il les a rejetées dans un seul petit recueil , con- les alchimistes ont allumé un flambeau, à la lu-
sidérant avec sagesse que les faits bien consta- mière duqtfel on a fait un assez grand nombre
tés qui, étant appuyés sur la base solide de de découvertes et d'expériences utiles, soit
l'expérience, devaient servir de fondement à la comme éclairant l'étude de la nature, soit
philosophie et aux sciences, ne devaient point comme applicables aux usages de la vie.
Or, cette crédulité qui a revêtu tels auteurs être mêlés sans précaution avec des traditions
justement suspectes ; et que, d'un autre côté, des sciences d'une certaine prérogative de dic-
par rapport à ces choses rares et extraordi- tateur pour statuer, et non d'une simple auto-
naires qui semblent incroyables à la plupart rité de sénateur pour conseiller, a fait un tort
des hommes, il ne devait point les supprimer infini aux sciences. C'est la principale cause de
tout-à-fait et les dérober à la connaissance de leur décadente et de leur abaissement. C'est là
la postérité. ce qui fait qu'aujourd'hui, manquant de sub-
Mais cet autre genre de crédulité qui se stance, elles ne font -que languir et ne prennent
rapporte, non aux histoires et aux narrations, plus d'accroissement sensible. De là il est arrivé
mais aux arts et aux opinions, est de cieux es- que, dans les arts mécaniques, les premiers in-
pèces; car c'est ou aux arts mêmes, ou aux au- venteurs ont fait peu de découvertes, et que le
teurs qui traitent de ces arts qu'on ajoute foi temps a fait le reste ; mais que, dans les sciences,
trop aisément: Or, les arts, qui tiennent plus les premiers auteurs ayant été fort loin, le
de l'imagination et de la foi que de la raison temps n'a fait que miner et ruiner leur ouvrage.
DES SCIENCES, LIV. L
Aussi voyons. nous que les arts de l'artillerie, quité et la nouveauté ; en quoi ces deux filles
de la navigation, de l'imprimerie, arts d'abord du temps ne ressemblent pas mal à leur père ;
imparfaits, presque informes et onéreux à ceux car de même que le temps dévore ses enfants,
qui les exerçaient, se sont dans la suite des temps les deux soeurs se dévorent aussi réciproque-
perfectionnés et appropriés à nos usages. Au con- ment, attendu que l'antiquité envie les nouvel-
traire, les philosophies et les sciences d'Aristote, les découvertes, et que la nouveauté, peu con-
de Platon, de Démocrite, d'Hippocrate , d'Euclide tente d'ajouter ce qu'elle a pu découvrir, veut
et d'Archimède, qui, dans les inventeurs, étaient encore exclure et rejeter tout ce qui l'a précé-
saines et vigoureuses, n'ont fait à la longue que dée. Certes le conseil du prophète est la véri-
suivre en ceci : « Tenez-vous d'a-dégénérer et n'ont pas peu perdu de leur éclat ; table règle à
différence dont la véritable cause est que, dans bord sur les voies antiques, puis considérez
les arts mécaniques, un grand nombre d'esprits quel est le chemin le plus droit et le meilleur,
ont concouru vers un seul point, au lieu que, et marchez-y+. Telle doit être la mesure de
dans les sciences et les arts libéraux, un seul notre respect pour l'antiquité. Il est bon de s'y
esprit a écrasé tous les autres par son poids et arrêter un peu et d'y faire quelque séjour;
son ascendant. Et ces esprits supérieurs, trop mais ensuite il faut regarder de tous côtés au-
souvent leurs sectateurs, les ont plutôt altérés tour de soi pour trouver le meilleur chemin ; et
qu'enrichis. Car, de même que l'eau ne s'élève cette route une fois bien reconnue, il ne faut
jamais au-dessus de la source d'où elle est dé- pas s'amuser en chemin, mais avancer à grands
rivée, de même aussi la doctrine d'Aristote ne pas. Mais, à dire la vérité, l'antiquité des temps
s'élèvera jamais au-dessus de la doctrine de ce est la jeunesse du monde ; et, à proprement
même Aristote. Ainsi, quoique cette règle qui parler, c'est notre temps qui est l'antiquité, le
dit « que tout homme qui apprend doit se résou- monde ayant déjà vieilli ; et non pas celui au-
dre à croire ne nous déplaise nullement, il est quel on donne ordinairement ce nom, en sui-
bon pourtant d'y joindre cette autre règle : vant l'ordre rétrograde et en comptant depuis
ii Que tout homme déjà suffisamment instruit notre siècle.
doit user de son propre jugernent. Car ce que Une autre erreur, originaire de la précédente,
les disciples doivent à leurs maîtres, c'est seu- c'est une sorte de soupçon et de défiance qui
lement une sorte de foi provisoire, une simple fait qu'on s'imagine qu'il est désormais impos-
suspension de jugement, jusqu'à ce qu'ils se sible de découvrir quelque chose de nouveau et
soient bien pénétrés de l'art qu'ils apprennent; dont le monde ait été si long-temps privé ;
mais ils ne lui doivent jamais un entier renon- comme si on pouvait appliquer au temps cette
cement à leur liberté et une perpétuelle servi- objection que Lucien fait à Jupiter et aux au-
tude d'esprit. Ainsi, pour terminer ce que nous tres dieux du paganisme. Il s'étonne qu'ils
avions à dire sur cette partie, nous nous con- aient tant procréé d'enfants autrefois et que
tenterons d'ajouter ce qui suit : Rendons aux de son temps ils n'en fassent plus. Il leur de-
grands maîtres l'hommage qui leur est dû ; mande, en se jouant, si par hasard ils ne se-
mais sans déroger à ce qui est dù aussi à l'au- raient pas septuagénaires et intimidés par la loi
teur des aute'èrs, au père de toute vérité, au Pappia portée contre les mariages des vieil-
temps. lards. C'est ainsi que les hommes semblent
Nous avons désormais fait connaître les deux craindre que le temps ne soit devenu stérile et
espèces de vices ou de maladies auxquelles la inhabile à la génération ; mais il est sur ce point
science est sujette. Il en est encore d'autres qui une manière de juger qui montre bien la légè-
sont moins des maladies décidées que des hu- reté et l'inconstance des hommes. Tant qu'une
meurs vicieuses; maladies qui pourtant ne sont chose n'est pas faite, ils s'étonnent si on leur dit
pas si secrètes et si cachées que bien des gens qu'elle est possible; et dès qu'elle se trouve faite,
ne les aperçoivent et n'en fassent le sujet de ils s'étonnent au contraire qu'elle ne l'ait pas été
leur critique. Ainsi elles ne sont nullement à plus tôt. C'est ainsi que l'expédition d'Alexandre
négliger. fut d'abord regardée comme une entreprise
La première de ces erreurs est un certain
engouement pour ces deux extrêmes, l'anti- (I) JEREMIE, c. 6, V. 16.
Bncox. DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
vaste et difficile, et qu'il a plu ensuite à Tite- encore croitre et s'élever ; mais est-elle une fois
Live d'en faire assez peu de cas pour dire circonscrite et renfermée dans des cadres mé-
« qu'Alexandre' n'avait eu d'autre mérite que thodiques, on peut bien encore lui donner un
celui de mépriser un vain épouvantail. » C'est ce certain poli, un certain éclat ; mais on a beau
qu'éprouva aussi Colomb par rapport à son faire alors, sa masse ne prend plus d'accrois-
voyage aux Indes occidentales. Mais cette va- sement.
riation de jugement a lieu encore plus fréquem- Une autre erreur qui succède à celle que nous
ment par rapport aux choses intellectuelles. venons de relever est qu'une fois que les scien-
C'est ce dont on voit un exemple dans la plu- ces et les arts sont répartis par classes, la plu-
part des propositions d'Euclide. Avant la dé- part des hommes renoncent bientôt, en faveur
monstration, elles paraissent étranges et l'on de cette spécialité, à la connaissance générale
n'y donnerait pas volontiers son consentement ; des choses et à la philosophie première. Et ce-
pendant, c'est sur les tours et autres lieux mais la démonstration une fois vue, l'esprit les
élevés qu'on se place ordinairement pour dé-saisit par une sorte de retrait (suivant l'expres-
couvrir au loin, et il est impossible d'apercevoir sion des jurisconsultes ), comme s'il les eût con-
nues et comprises dès long-temps. les parties les plus reculées et les plus intimes
Une autre erreur, analogue à la précédente, d'une science particulière, tant qu'on reste au
est celle de ces gens qui s'imaginent que de niveau de cette même science et que l'on ne
toutes les sectes et les opinions antiques, une monte pas pour ainsi dire sur une science plus
fois qu'elles ont été bien discutées et bien éplu- élevée, pour la considérer de là comme d'un
chées, c'est toujours incontestablement la meil- beffroi.
ll est une autre espèce d'erreur qui découle leure qui demeure la tenante et qui fait aban-
de cette vénération excessive, de cette' sorte donner toutes les autres ; que, si l'on prenait la
d'adoration où l'on est devànt l'entendement ; peine de recommencer toutes les recherches, de
rappeler tout à un nouvel examen, tout ce que sorte de culte dont l'effet est que les hommes
l'on pourrait faire serait de retomber dans quel- abandonnent la contemplation de la nature et
ques-unes des opinions rejetées, et qui, après l'expérience pour se rouler en quelque manière
cette exclusion, se sont entièrement effacées de dans leurs propres méditations, dans les fictions
de leur esprit. Au reste, ces merveilleux con-la mémoire des hommes ; comme si l'on ne
jectureurs,et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, voyait pas la multitude et les sages eux-mêmes,
ces intellectualistes qui ne laissent pas d'être pour la flatter, donner plutôt leur approbation
décorés du titre de sublimes, de divins philo-à des opinions populaires et superficielles qu'à
sophes, c'est avec raison qu'Héraclite leur a celles qui ont plus de base et de profondeur ;
lancé ce trait en passant: « Les hommes cher-car le temps, semblable à un fleuve, charrie jus-
chent la vérité dans leur petit monde à eux et qu'à nous les choses légères et enflées, entrai-
non dans le grand. » nant à fond celles qui ont plus de poids et de
solidité. Ils dédaignent cet abécédé de la nature et cet
apprentissage dans les œuvres divines. Sans ce Une autre erreur différente des précédentes,
mépris, ils auraient peut-être pu, en marchant c'est cette impatience et cette impudence avec
laquelle on s'est hâté de former des corps de par degrés et pas à pas, apprendre à,connaître
d'abord les lettres simples, puis les syllabes, doctrines pour les réduire en art et de les ra-
enfin s'élever au point de lire couramment le mener à des méthodes. Ce pas une fois fait, la
texte même et le livre entier des créatures. Mais science n'avance plus ou n'avance que bien peu.
eux, au contraire, dans une perpétuelle agita-En effet, de même que nous voyons que les jeu-
tion d'esprit, ils sollicitent et invoquent, pour nes gens, quand une fois leurs membres et les
ainsi dire, leur génie, afin qu'il prophétise en linéaments de leur corps sont entièrement for-
leur faveur et qu'il leur rende des oracles qui més, ne croissent presque plus, de même aussi
les trompent agréablement et les séduisent la science, tant qu'elle est dispersée dans des
aphorismes et des observations détachées, peut comme ils le méritent.
Une autre erreur, fort voisine de la précé-
(1) TITE-LivE, liv. IX, c. 17. dente, est que les hommes trop attachés à cer

DES SCIENCES, LIV. I.
enfin pour commander la foi que pour se sou-taises opinions et à certaines conceptions qui
mettre elle-même à l'examen. Je ne discon-leur sont propres et qu'ils ont principalement
viendrai pas que dans les traités sommaires et en admiration, ou aux arts auxquels ils se sont
consacrés à la pratique, on ne puisse retenir plus particulièrement adonnés et comme con-
cette forme de style ; mais dans des traités sacrés, en imbibent et en infectent leurs théories
et leurs doctrines, donnant à tout la teinte de complets sur les sciences, mon sentiment est
ces genres dont ils font leurs délices; sorte de qu'il faut éviter également les deux extrêmes,
fard qui les trompe en flattant leurs goûts. savoir: celui de l'épicurien Velléius «qui ne crai-
C'est ainsi que Platon a mêlé à sa philosophie gnait rien tant que de paraître douter de quel-
la théologie, Aristote la logique, la seconde que chosel» , ainsi que celui de Socrate et de l'a-
école de Platon ( savoir Proclus et les autres ) cadémie, qui laissaient tout dans le doute. Il
les mathématiques; car ces arts-là, ils étaient vaux mieux ne se piquer que d'une certaine
accoutumés à les caresser comme leurs enfants candeur et exposer les choses avec plus ou
bien-aimés, comme leurs premiers-nés. Les chi- moins d'assurance, selon que, par le poids des
mistes de leur côté, munis d'un petit nombre raisons mêmes, elles sont plus ou moins forte-
d'expériences, nous ont, dans la fumée de leurs ment prouvées.
fourneaux, forgé une nouvelle philosophie, et Il est d'autres erreurs qui se rapportent aux
Gilbert lui-même, notre compatriote, n'en a-t- différents buts que les hommes se proposent ;
il pas tiré encore une autre de ses observations car les plus ardents coryphées des lettres doi-
vent avoir pour principal but d'ajouter quelque sur l'aimant. C'est ainsi que Cicéron, faisant la
revue des opinions diverses sur la nature de découverte importante à l'art qu'ils professent.
l'âme, tombe sur certain musicien qui décidait Ceux dont nous parlons ici, contents du se-
hardiment que l'âme était une harmonie, et dit cond rôle, ne briguent que la réputation de
plaisamment : Celui-ci ne s'est pas éloigné de subtil interprète, d'antagoniste véhément et
son art 1 . » C'est sur ce genre d'erreurs qu'Aris- nerveux ou d'abréviateur méthodique ; con-
tote fait cette remarque si judicieuse et si con- duite dont l'effet est tout au plus d'augmenter
forme à ce que nous disons ici : » Ceux qui voient les revenus et le produit des sciences, sans que le
peu sont fort décisifs. » patrimoine et le fonds prenne d'accroissement.
Une autre erreur encore, c'est cette impa- Mais de toutes les erreurs, la plus grande,
tience qui, en rendant incapable de supporter c'est cette déviation par laquelle on s'éloigne
le doute, fait qu'on se hâte de décider, au lieu de la fin dernière des sciences ; car les hommes
de suspendre son jugement, comme il est né- qui ambitionnent la science sont déterminés par
cesSaire et aussi long-temps qu'il le faut. Car différents motifs. Chez les uns, c'est une cer-
leS den* routes de la contemplation ne diffèrent . taine curiosité native et inquiète ; les autres n' y
point des deux routes de l'action dont les an- cherchent qu'un passe-temps et qu'un amuse-
ciens ont tant parlé ; routes dont l'une, disaient- ment. D'autres veulent se faire par ce moyen
ils, unie et facile au commencement, devient, une certaine réputation ; d'autres encore, ne
sur la fin, tout-à-fait impraticable, et l'autre, voulant que s'escrimer, y voient un moyen pour
rude et scabreuse à l'entrée, est, pour peu qu'on avoir toujours l'avantage dans la dispute ; la
y pénètre, tout-à-fait libre et aplanie. C'est plupart n'ont en vue que le lucre et n'y voient
ainsi que dans la contemplation, si l'on veut qu'un moyen pour gagner leur vie. Il en est
commencer par la certitude, on finira par le peu qui pensent à employer pour sa véritable
doute, au lieu que si, commençant par le doute, fin la raison dont les a doués la Divinité pour
on e la patience de l'endurer quelque temps, l'utilité du genre humain. Voilà leurs différents
on finira par la certitude. motifs, sans doute, comme s'il ne s'agiSsait, en
Une erretir toute semblable se montre dans acquérant la science, que d'y trouver ou un lit
Id rnânière de transmettre les sciences, manière de repos pour assoupir leur génie bouillant et
gît-1 le plus souvent, au lieu d'être franche et inquiet, ou encore un portique où l'on pût se
diséé, est impérieuse et magistrale, plus faite promener librement et errer au gré de ses dé-
Pl etc. ntscui. t, c. su. c. 8. (I) tic, Nature des dieux, I, 36 DIGNITÉ, ET ACCROISSEMENT
sirs, ou une tour élevée d'où l'âme ambitieuse Je crois désormais avoir assez bien montré,
et superbe pût abaisser des regards dédaigneux, et, en quelque manière, anatomisé la totalité ou
du moins les principales de ces humeurs vicieu-ou même une citadelle, un fort pour combattre
sans risques tout ce qui se présente, ou enfin ses qui n'ont pas seulement fait obstacle au
progrès des lettres, niais qui ont de plus donné une boutique destinée au gain et au commerce,
et non un arsenal bien fourni, un riche trésor prise sur elles aux détracteurs. Que si, en faisant
consacré à la gloire de l'auteur de toutes choses cette anatomie, j'ai tranché dans le vif, on doit
se souvenir que s les blessures d'un ami sont et à l'adoucissement de la condition humaine.
Car s'il existait un moyen de mettre la science des preuves de fidélité et que les baisers d'un
en honneur et de l'élever dans l'opinion des ennemi sont des trahisons. > Quoi qu'il en soit,
je crois avoir du moins gagné un point, c'est de hommes, ce serait sans contredit d'unir, par un
lien plus étroit qu'on ne l'a fait jusqu'ici, la mériter d'en être cru sur l'éloge qui va suivre,
contemplation et l'action; genre de conjonction ayant usé d'une si grande liberté dans la cen-
qui serait tout-à-fait semblable à celle qui a sure qui a précédé. Cependant je n'ai point du
lieu entre les deux planètes supérieures lorsque tout le projet de composer le panégyrique des
Saturne, qui préside au repos et à la contem- lettres et de chanter un hymne en l'honneur des
plation, se rencontre avec Jupiter qui préside à muses, quoiqu'il y ait déjà long-temps qu'on
la pratique et à l'action. Cependant, par ce que n'a célébré leur fête comme elle aurait dû l'être;
je dis ici dela pratique et de I.' action de n'entends mon dessein est seulement de faire connaître le
nullement cette doctrine dont on fait une sorte vrai poids des sciences comparées aux autres
de métier lucratif; car je n'ignore pas combien choses et de déterminer leur véritable prix , et
cela même nuit au progrès et à l'accroissement cela sans ornements superflus, sans h yperholes;
de la science. ll en est d'un but de cette espèce mais seulement d'après les témoignages divins
comme de la pomme d'or jetée devant les yeux et humains.
d'Atalante ; car, tandis qu'elle se baisse pour la Ainsi, en premier lieu, cherchons la dignité
ramasser, elle cesse de courir, et, comme dit le des sciences dans l'archétype ou l'original, c'est-
poète : à-dire dans les attributs et les actes de Dieu
même, en tant que l'homme les connaît par la
Declinat cursus, auruinque volubile
révélation et que, sous la condition d'une cer-
taine réserve, ils peuvent être le sujet de nos
Mon dessein n'est pas non plus d'imiter Socrate
recherches. Sur quoi je remarquerai que ce mot
én évoquant du ciel la philosophie et la for-
de doctrine n'est point du tout le terme propre.
çant à demeurer sur la terre », je veux dire
Car, toute doctrine proprement dite est acquise,
d'exclure la physique pour ne mettre en hon-
au lieu qu'en Dieu, toute connaissance est non
neur que la morale et la politique. Mais de même
acquise, mais originelle. Cherchons donc un que le ciel et la terre conspirent et sont si par-
autre nom ; je trouve celui de sagesse qui est
faitement d'accord pour conserver la vie des
indiqué par l'Ecriture elle-même. hommes et augmenter leur bien-être , la fin de
Voici quelle est l'idée qu'on doit s'en former. cette double philosophie doit être, en rejetant
Nous voyons dans les œuvres de la création les vaines spéculations et tout ce qui se pré-
deux émanations de la vertu divine, dont l'une sente de frivole et de stérile, de ne penser qu'à
se rapporte à la puissance et l'autre à la sagesse.
conserver tout ce qui se trouve de solide et de
La première se manifeste principalement dans
fructueux ; par ce moyen, la science ne sera
la création de la niasse de la matière, et la se-
plus une sorte de courtisane, instrument de
conde dans la beauté de la forme qui lui a été volupté, ni une espèce de servante, instrument
donnée. Cela posé, il faut observer que, dans
de gain, mais une sorte d'épouse légitime, des-
l'histoire de la création, nous ne voyons rien tinée à donner des enfants, à procurer des avan-
qui nous empêche de penser que cette masse tages réels et des plaisirs honnêtes.
confuse du ciel et de la terre et toute cette ma-
tière ne furent créées en un seul instant, tandis
(I) Elle se détourne de son chemin pour enlever cet or qui
que six jours furent employés à la disposer et roule devant elle. O In. M 1uIII. x , v. 667.
(2) Cac. Tau. V, e. 4, à l'ordonner ; tant est visible et manifeste le
PES SCIENCES, LIV. I. 37
soin avec lequel Dieu a distingué les oeuvres contemplation et nullement au travail et à l'exé-
de sa puissance de celles de sa sagesse. A quoi cution de quelque ouvrage. De plus, les pre-
il faut ajouter que , par rapport à la création mières actions que 1 - homme fit dans le paradis
de la matière, l'histoire sainte ne fait nullement embrassaient les deux parties sommaires de la
entendre que Dieu ait dit : « Que le ciel et la science, savoir : l'inspection des créatures et
terre soient faits ; comme il est dit des oeuvres l'imposition des noms ; car cette science qui fut
suivantes ; mais qu'il est dit d'une manière nue cause de sa chute, comme nous l'avons observé
et simplement historique : « Dieu créa le ciel et plus haut, ce ne fut pas cette science naturelle
la terrel,” en sorte que la matière semble avoir qui a pour objet les créatures, mais la science
été comme faite à la main, et que le discours morale qui a pour objet le bien et le mal et qui
se fonde sur cette supposition : que les comman-qui exprime l'introduction de la forme a le style
d'une loi ou d'un décret. dements et les défenses de Dieu ne sont pas les
seuls principes du bien et du mal, mais que la De Dieu passons aux anges, dont la nature
moralité des actions a une autre origine, dont est celle qui. pour la dignité, approche le plus
de la nature divine. Nous voyons dans les ordres l'homme rechercha la connaissance avec une
ambitieuse curiosité, afin de se révolter contre des anges ( autant du moins qu'on peut ajouter
foi à cette céleste hiérarchie, publiée sous le Dieu et s'appuyer entièrement sur lui-même et
nom de Denis l'aréopagite ), nous voyons, dis- sur sa propre volonté.
je, que les séraphins, qui sont les anges d'amour, Venons aux événements qui ont suivi la
occupent le premier lieu ; que les chérubins ou chute de l'homme. Nous voyons ( et cela d'au-
anges de lumière occupent le second ; que le tant plus que les Saintes Écritures renferment
troisième et les suivants sont abandonnés aux une infinité de mystères, sans jamais violer la vé-
trônes, aux principautés et aux anges de puis- rité historique et littérale), nous voyons, dis-je,
sance et de ministère ; en sorte que, par cet or- l'image des deux genres de vie différents, savoir,
dre et cette distribution, il est clair que les anges de la vie contemplative et de la vie active, tra-
de science et d'illumination marchent devant cées dans les personnes de Caïn et d'Abel et (lads
les anges d'empire et de puissance. leurs premières occupations ; dans ces deux
Si des esprits et des intelligences nous des- personnages, dis-je, dont l'un qui était pasteur
cendons aux formes sensibles et matérielles, doit être, à cause du loisir, du repos et de l'as-
nous lisons que la première des formes créées pect des cieux dont il jouissait, regardé comme
fut la lumière, qui est dans les choses naturelles le type de la vie spéculative; et l'autre qui,
et corporelles ce . que la science est dans les étant cultivateur, était comme tel harassé de
choses spirituelles et incorporelles. travaux et avait les yeux toujours fixés vers la
Aussi, dans la distribution des jours, voyons- terre, est le type de la vie active ; par où il est
nous que le jour où Dieu se reposa et contem- aisé de voir que la faveur et l'élection divine
pla ses oeuvres fut béni par-dessus tous les au- fut le partage du pasteur et non du cultivateur.
tres jours où fut créée et construite toute la C'est ainsi qu'avant le déluge les fastes sa-
machine de l'univers. crés, qui nous apprennent si peu de choses sur
Après la création absolue, nous lisons que ce siècle-là, n'ont pas dédaigné de faire men-
l'homme est placé dans le paradis, afin d'y tra- tion des inventeurs de la musique et des pro-
vailler; genre de travail qui ne pouvait être cédés de la métallurgie. Dans le siècle qui sui-
autre que celui qui est propre à la contempla- vit le déluge, la peine la plus grave que Dieu
tion, c'est-à-dire dont la fin ne saurait être rap- infligea à l'orgueil humain, ce fut la confusion
portée à quelque nécessité que ce fùt, mais bien des langues, c'est-à-dire, celui de tous les gen-
à quelque genre de plaisir et d'activité sans res d'obstacles qui intercepte le plus le libre
fatigue. Comme alors, il n'y avait nulle résis- commerce de la science et la communication ré-
tance clans les créatures, nulle sueur sur le vi- ciproque des lettres.
sage de l'homme, il s'ensuit que les actions hu- Descendons actuellement à Moise' législa-
maines tendaient uniquement au plaisir et à la teur, et en quelque sorte premier secrétaire de
Dieu, que les Écritures distinguent par cet
Cenèse, e. 1, y, 1. éloge :0 Il fut instruit dans toute la science des
38 tIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
Egyptiens,» nation que l'on regarde comme endroit : « Sera-ce toi qui pourras rapprochet
une des plus anciennes écoles du inonde ; car les brillantes pléiades ou disperser les étoiles
qui forment le cercle de l'Ours '? » passage où Platon introduit certain prêtre égyptien parlant
ainsi à Solon : « Vous autres Grecs, vous êtes est très élégamment indiquée la figure constante
toujours enfants, n'ayant ni antiquité de science des constellations, les étoiles étant placées à des
ni science de l'antiquité. » Parcourons la loi distances invariables les unes des autres. Tel
cérémonielle de Moïse; nous trouverons que est encore cet autre passage : « Celui qui fait
qielques-uns des plus savants rabbins, outre l'Ours et Orion, et les Hyades, et l'intérieur
ces 2 ; » passage où il indique l'abaissement figures prophétiques qui annoncent le du Midi
Christ, la distinction que Dieu fit de son peuple du pôle antarctique, qu'il désigne par ces mots,
d'avec les Gentils, l'exercice de l'obéissance et « l'intérieur du Midi, » attendu que les étoiles aus-
les autres rites de la même loi, ont étudié cette trales ne sont pas visibles dans notre hémi-
loi avec le plus grand succès, afin d'en tirer sans sphère. Puis sur la génération des animaux :
cesse, tantôt le sens naturel, tantôt le sens mo- « N'est-ce pas toi qui m'as trait comme le lait
ral des cérémonies et des rites. Par exemple, et coagulé comme le fromage 3?» Enfin sur les
lorsqu'il y est dit sur la lèpre : « Si la lèpre procédés métallurgiques: « L'argent a les prin-
fleurit et se répand çà et là sur la peau, l'homme ses veines; l'or a un lieu où il se forme; cipes de
sera jugé pur et ne sera pas mis dehors; mais si le fer se tire de la terre, et la pierre dissoute
l'on aperçoit la chair vive sur son corps, il sera par le feu se convertit en airain 4. » Il en faut
condamné comme immonde et séparé gà la vo- dire autant de ce qui suit dans le même cha-
lonté du prêtre'. »De cette loi l'un de ces rabbins pitre.
déduit cet axiome de physique : « Que les ma- De même, si nous considéroils la personne de
ladies putrides sont plus contagieuses avant Salomon, nous voyons que le don de la sagesse
qu'après la maturité. » Un autre en tire cette fut préféré à tous les biens de la félicité terres-
maxime de morale : « Que les hommes entière- tre et temporelle ; et c'est ce qui paraît, soit
ment souillés de crimes corrompent moins les par la demande qu'il en fit lui-même, soit par
moeurs publiques que ceux qui ne sont que la volonté divine qui le lui accorda. Or, en
médiocrement méchants et qui ne le sont qu'à vertu de ce don et de cette concession, Salo-
certains égards. » Tant il est vrai que, dans ce mon éminemment instruit n'écrivit pas seule-
passage et autres semblables de cette loi, outre ment ces paraboles fameuses, ces aphorismes
le sens théologique, l'on rencontre çà et là de la philosophie divine et morale, mais com-
une infinité de choses qui appartiennent à la posa de plus l'histoire naturelle de tous les vé-
gétaux, « depuis le cèdre qui croit sur la mon-philosophie !
Que si l'on examine avec quelque attention tagne jusqu'à la mousse qui croit sur les mu-
cet excellent livre qui porte le nom de Job, railles 5 » ( ce qui est une sorte d'ébauche de la
on le trouvera tout rempli et comme gros des plante qui tient le milieu entre l'herbe et les sub-
mystères de la philosophie naturelle. Tel est le stances en putréfaction) , et enfin l'histoire de
passage suivant, par rapport à la cosmographie tout ce qui a vie et mouvement. De plus, ce même
et à la rondeur de la terre : « Celui qui étend Salomon, quoiqu'il l'emportât sur les autres
l'aquilon sur le vide et qui tient la terre suspen- souverains par ses richesses, par la magnifi-
due sur le néant 2 ;» passage où l'état de suspen- cence de ses édifices, par sa flotte, par ses nom-
sion de la terre, le pôle arctique et la con- breux domestiques, par la célébrité de son nom
vexité du ciel aux extrémités de l'horizon, et par tant d'autres avantages qui se rapportent
sont assez clairement indiqués. Tel est aussi à la gloire, ne cueillit néanmoins et ne prit
cet autre passage par rapport à l'astronomie et pour lui, de toute cette moisson de gloire, que
l'honneur de chercher la vérité et de la trouver, aux astérismes : « Ce fut lui qui décora les
cieux, et sa main aidant à l'enfantement, on vit comme il le dit lui- même si éloquemment : «La
3. » Et dans un autre gloire de Dieu est de cacher son secret, et celle naître le serpent tortueux
(I) ton, c. 38, v..11. (2) Id. c. 9, v. 9. (5) 121 Jou, C. 26, v.7. (3) I(t._c. 26, Id, c. W, Y. IO, (i) Lévitique, c. 43, v. 42.
(11 Id. c. 28, v. I et 2. (3) Rots, In, C. 4, N. 33, Y. 43.
DES SCIENCES, LIV. I.
du roi de tâcher de le découvrir'. Comme si cer entièrement la mémoire des auteurs païens
la divine majesté se plaisait à ce jeu innocent et des antiquités profanes que cette jalousie,
des enfants dont les uns se cachent, tandis que dis-je, ait été prise en bonne part, même par
les personnes pieuses. Je dirai plus : les autres tâchent de les trouver, et que rien ne
f4t plus honorable pour les rois, que de jouer chrétienne n'est-elle pas la seule qui, au milieu
elle ce même jeu, eux surtout qui com- des inondations des Barbares qui accouraient ,avec
des rivages septentrionaux, ou des Sarrazins mandent à tant d'esprits, qui ont tant de moyens
à leur disposition et à l'aide desquels il n'est partis des côtes orientales, ait, pour ainsi dire,
recueilli dans son sein et conservé les précieux point de secrets qu'on ne puisse découvrir.
débris de l'érudition des Gentils qui sans cela Or, après que notre Sauveur eut commencé
eût été entièrement perdue pour nous? Que si à paraître dans le monde, Dieu ne fit point une
nous tournons nos regards vers les jésuites qui autre dispensation et il manifesta d'abord sa
puissance en combattant l'ignorance, lorsqu'il dans ces derniers temps, en partie par ce zèle
qui leur est propre, en partie par émulation disputait dans le temple avec les prêtres et les
docteurs avant de subjuguer la nature par ces contre leurs adversaires, se sont appliqués aux
miracles si grands et en si grand nombre, qu'il lettres avec tant d'ardeur, nous voyons com-
gpérés. L'avènement de l'Esprit-Saint fut bien par cette érudition ils ont prêté de force a
aussi figuré et exprimé par la similitude et le et d'appui au siége de Rome pour se rétablir et
don des langues qui ne sont que les véhicules de s'affermir.
la science. Ainsi pour terminer cette dernière partie,
C'est ainsi que, dans le choix de ces instru- nous distinguerons deux espèces d'offices et de
ments que Dieu employa pour semer la foi, il ministères dont les belles-lettres, outre ce lustre
appela d'abord des hommes ignorants et sans et cet éclat qu'elles savent donner à tout, s'ac-
lettres (si ce n'est depuis le temps où ils lurent quittent envers la foi et la religion, double tri-
éclairés par l'inspiration du Saint-Esprit ) , afin but qu'elles paient. L'un est que ce sont de
de manifester plus clairement sa vertu immé- puissants aiguillons qui excitent à exalter et à
célébrer la gloire de Dieu; car, de même que diate et divine et humilier toute sagesse hu-
maine. Aie dès que ses desseins dans cette les psaumes et les autres écritures nous invi-
partie furent èntièrement accomplis, et dans les tent fréquemment à contempler et à chanter les
merveilles et la magnificence des ouvrages de temps qui suivirent immédiatement, il envoya
dans le monde sa divine vérité accompagnée Dieu, de même encore, en nous attachant uni-
des autres doctrines qui sont comme ses sui- quement à leur apparence extérieure, et en
?ramies. Aussi la plume de saint Paul, qui de les considérant comme elles se présentent à nos
;De les apôtres fut le seul lettré, est-elle en sens, nous ferions la même injure à la majesté
effet celle que Dieu a le plus employée pour divine qu'un homme qui voudrait juger de l'o-
écrire le Nouveau-Testament. pulence et des ressources d'un lapidaire distin-
De même ne voyons-nous pas que grand gué d'après le peu de bijoux qu'il expose dans
nombre d'anciens évêques et pères de l'Église sa montre.
étaient éminemment versés dans toute l'érudi- L'autre est que la philosophie fournit un re-
tion des païens. Aussi cet édit de Julien, qui dé- mède et un antidote singulièrement efficaces
fendait aux chrétiens d'envoyer leurs enfants contre les erreurs et l'infidélité ; car le Sauveur
aux écoles et aux gymnases, fut-il regardé même nous parle ainsi : « Vous errez, ignorant
comme la plus perfide mesure qu'il' pût pren- les Écritures et la puissance d'un Dieu I; paroles
dre pour ruiner la foi chrétienne et jugée plus par lesquelles il nous invite à feuilleter deux
funeste que les plus cruelles persécutions des livres, pour ne pas tomber dans l'erreur. L'un
fmpereurs précédents. Et il ne faut pas croire est le volume des Écritures, qui révèle la vo-
flue cette émulation et cette jalousie de Grégoire I, lonté de Dieu, et l'autre le volume des créatu-
évêque de Rome ( personnage d'ailleurs au- res, qui manifeste sa puissance ; deux livres
dessus dit commun), qui prenait à tâche d'effa- dont le dernier est la clef du premier, et dont
(1) Prou. c. 25, y. 2, (I) M.%.11111W, C. 2, y. 29. 40 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
l'avantage n'est pas seulement d'ouvrir l'en- qui certainement était fondée et qui était le
tendement en le rendant capable de saisir le fruit d'un jugement très sain. En effet, les ser-
véritable esprit des Ecritures d'après les règles vices des premiers sont presque renfermés dans
générales de la raison et les lois du discours , les limites d'un seul âge et d'une seule nation,
mais encore de développer notre foi et de nous et ils ressemblent assez à ces pluies bienfaisantes
exciter à nous plonger dans des méditations et qui viennent à propos, mais qui, bien que fruc-
plus profondes sur la puissance de Dieu, dont tueuses et désirables, ne sont utiles que dans le
les caractères sont empreints, gravés dans ses temps où elles tombent et dans l'étendue de ter-
ouvrages. Voilà ce que nous avions à dire sur rain qu'elles arrosent, au lieu que les bienfaits
les témoignages et les jugements divins, en fa- des derniers, semblables à ceux du soleil et aux
présents des cieux, sont infinis par le temps et veur de la dignité et du véritable prix des
par le lieu. Observez de plus que les premiers ne sciences.
vont guère sans troubles et sans débats, au lieu Quant aux témoignages et aux arguments
que les derniers ont le vrai caractère de Pay é-humains, le champ qui s'ouvre devant nous est
si vaste que dans un traité aussi succinct et liement de la Divinité, et ils arrivent comme sur
aussi serré que celui-ci il faut plutôt regarder un vent léger, sans tumulte et sans bruit.
au choix qu'au nombre. Premièrement donc le Nul doute que ce genre de services que ren-
souverain degré d'honneur chez les païens t'ut dent les sciences dans l'état de société, et qui
d'être mis au nombre des dieux et d'obtenir des consiste à prévenir le mal que l'homme peut
autels, ce qui est pour les chrétiens comme le faire à l'homme ou à y remédier, ne le cède
fruit défendu ; mais nous ne parlons ici que que de bien peu à cet autre genre de services
des jugements humains considérés séparément. qu'elles nous rendent, en allégeant toutes eesné-
Ainsi, comme nous avons commencé à le dire, cessités que nous impose la nature même. Or ce
genre de mérite est fort bien caractérisé par la chez les païens, ce que les Grecs appelaient
l'apothéose, et les Latins élévation au rang des fiction du théâtre d'Orphée, où les animaux
terrestres et les oiseaux du ciel se rassemblaient dieux, fut le plus grand honneur que l'homme
en foule ; et là, oubliant leurs appétits naturels, pût rendre à l'homme , surtout quand cet hon-
neur n'était pas simplement déféré en vertu tels que ceux qui ont pour objet la chasse, les
d'un décret ou d'un édit émané de quelque au- jeux et les combats, se tenaient ensemble pai-
torité (comme il était d'usage pour les Césars siblement, amicalement, attirés et apprivoisés
chez les Romains ) , mais qu'il était l'effet spon- par les accords et la suave mélodie de la lyre.
tané de l'opinion des hommes et de l'intime Mais dès que le son de cet instrument venait à
persuasion. Et cet honneur si élevé avait au- cesser ou à être couvert par un plus grand
dessous de lui un certain degré qui en appro- bruit, aussitôt ces animaux retournaient à leur
chait, une sorte de terme moyen ; car au-des- naturel ; fable par laquelle on représente élé-
sus des honneurs humains on comptait les gamment le génie et les moeurs des hommes,
honneurs héroïques et les honneurs divins. Or, qui tous sont sans cesse agités par des passions
tel était l'ordre qu'observaient les anciens dans sans frein et sans nombre, telles que celles du
cette distribution. Les fondateurs de républi- gain, de la volupté et de la vengeance, et qui,
ques, les législateurs, ceux qui avaient tué les néanmoins, tant qu'ils prêtent l'oreille aux pré-
tyrans, les pères de la patrie et tous ceux qui, ceptes et aux insinuations de la religion, des
dans l'état civil et politique; avaient bien mé- lois, des maîtres, dont la voix se fait entendre si
rité de leurs concitoyens, ceux-là étaient déco- éloquemment et avec une si douce mélodie dans
rés du titre de héros, de demi-dieux ; tels fu- les livres, les entretiens particuliers et les dis-
Thésée, Minos, Romulus et autres sembla- cours publics, vivent en paix les uns avec les rent
bles. D'un autre côté, les inventeurs et auteurs autres et goûtent ensemble les douceurs de la
des arts, et ceux qui enrichissaient la vie hu- société; mais cette voix si douce vient-elle à se
maine de nouveaux moyens et de nouvelles taire ou à être couverte par le bruit éclatant
commodités, furent toujours consacrés parmi des émeutes et des séditions, à l'instant tout
les grands dieux, et tel fut le partage de Cérès, l'assemblage se dissout, tout se dissipe, et l'on
de Bacchus, de Mercure, d'Apollon, distinction retombe dans l'anarchie et la confusion.
bES SCIENCES, LIV. T. /11
nous ne regardons qu'aux biens temporels ; et. Mais c'est ce qu'on voit encore plus claire-
c'est ce qui fut annoncé en songe à Domitien la ment lorsque les rois eux-mêmes, ou les grands,
veille de sa mort, car il lui sembla qu'une tête ou leurs lieutenants, sont éclairés jusqu'à un
certain point; car bien qu'on puisse regarder d'or lui était survenue derrière le Cou ; prophé-
tie qui sans contredit fut accomplie dans les comme un peu trop amoureux de son sujet ce-
temps qui suivirent. Nous allons parler de cha-lui qui a dit a que les républiques seraient
enfin heureuses lorsqu'on verrait les philo- cun de ces princes en particulier, mais en peu
sophes régner ou les rois philosopher I ; » l'ex- de mots.
périence même atteste néanmoins que c'est Nous trouvons de suite : Nerva, homme sa-
sous les princes ou les chefs de républiques vant, l'ami et presque le disciple de cet A polio-
éclairés que les Etats ont été le plus heureux ; nius, pythagoricien si renommé et qui mourut
car quoique les rois eux-mêmes aient kirs er- presque en récitant ce vers d'Homère : ‘‘ Phoe-
reurs et leurs vices, et qu'ils soient, commeles bus, arme-toi de tes traits pour venger nos lar-
autres hommes, sujets à des passions et à de mesl. ,, Trajan, qui à la vérité ne fut pas savant
mauvaises habitudes, toutefois si la lumière lui-même, mais grand admirateur de la science,
des sciences vient se joindre à l'autorité dont très libéral envers les savants, fondateur de
ils sont revêtus, certaines notions anticipées de bibliothèques, et à la cour duquel ( quoique ce
religion, de prudence, d'honnêteté, ne laissent fût un empereur très belliqueux) les savants
pas de les réprimer, de les garantir des plus de profession et les instituteurs furent très bien
lourdes fautes, de tout excès irrémédiable et de accueillis ; Adrien, le plus curieux de tous les
toute erreur grossière, ces premières leçons ve- mortels, et qui avait, pour toute espèce de nou-
nant continuellement frapper leur oreille, même veautés et de secrets, une soif que rien ne pou-
lorsque leurs conseillers et ceux qui les appro- vait éteindre ; Antonin, homme subtil et pres-
chent gardent le silence. Je dirai plus : les sé- que scolastique, à qui ce tour d'esprit valut le
nateurs eux-mêmes et les conseillers, dont a sobriquet de coupeur de grains de millet. » De
l'esprit est cultivé, s'appuient sur des principes ces deux frères, qui furent mis au rang des
plus solides que ceux qui sont instruits par la dieux, Lucius-Commode fut versé dans un
setile expérience, les premiers prévoyant de genre de littérature plus délicat. Marcus aussi
plus loin les inconvénients et prenant de bonne fut un vrai philosophe et en eut même le sur-
heure des mesures pour s'en garantir, au lieu nom. Or ces empereurs furent autant de princes
que les derniers ne voient le mal que de près non moins bons que savants. Nerva fut un em-
et n'ont qu'une sagesse de courte portée, ne pereur plein de clémence, et si nous lui refu-
voyant jamais que le péril imminent et se flat- sons tout autre mérite, il eut du moins celui
tant qu'ils pourront enfin, grâce à l'agilité de d'avoir donné Trajan à l'univers. Trajan, de
leur esprit, se tirer d'affaire au moment même tous les bornoies qui commandèrent fut le plus
du danger. florissant dans les arts de la guerre et de la paix.
Or, cette félicité dont les empires ont joui Ce fut ce même prince qui recula le plus loin les
sous des princes éclairés ( pour ne point me bornes de l'empire, et ce fut encore lui qui rel à-
départir de cette brièveté dont je me suis fait dia modestement les rênes de l'autorité. Ce fut
une loi et pour n'employer que les exemples aussi un grand amateur d'architecture ; on lui
les plus choisis et les plus illustres), cette féli- doit de magnifiques monuments, et cela au point
cité, dis-je, se montre sensiblement dans le que Constantin, voyant son nom gravé sur tant
siècle qui s'écoula depuis la mort de Domitien de murailles, le surnommait par jalousie le Pa-
jusqu'au règne de Commode ; période qui em- riétaire. Adrien fut le rival du temps même,
brasse une succession non interrompue de car en toute espèce de genre il répara les ra-
princes savants, ou du moins très favorables vages et les injures du temps par ses soins et sa
aux sciences, et qui, de tous les siècles que vit munificence. Antonin fut un prince d'une grande
Rome, qui était alors comme l'abrégé de l'u- piété, comme le dit son surnom, un homme doué
nivers, peut être réputé le plus florissant, si d'une certaine bonté native, agréable à tous les
(i) PLATON, de la République, liv. V. (I) Iliade, I, v.
BACON.
42 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
ordres, et son règne, qui ne laissa pas,d'être philosophe eut publié ses livres de physique,
assez long, fut exempt de toute espèce de cala- lettre où il lui reproche d'avoir révélé les mys-
mités. Lucius-Commode à la vérité le cédait à tères de la philosophie et où il ajoute qu'il aime-
son frère pour la bonté, mais à d'autres égards rait mieux s'élever au-dessus des autres hommes
il l'emportait sur un grand nombre d'autres par la science et les lumières que par l'empire
empereurs. Marcus fut formé sur le modèle de et la puissance. Il est encore d'autres exemples
la vertu même, et un bouffon, au banquet des qui prouvent la même chose ; mais quant à lui,
dieux , n'eut rien à lui reprocher que son qui ne sait combien il avait, à l'aide des scien-
excessive indulgence pour les vices de sa ces, cultivé son esprit? et c'est ce qui parait,
femme. Voilà donc une suite continue de six ou plutôt ce qui brille dans ses dits et réponses,
princes où l'on peut voir les plus heureux toutes pleines d'érudition et dans lesquelles,
fruits de la quoiqu'il ne nous en reste qu'un petit nombre, science assise sur le trône, peints
dans le plus grand tableau de l'univers. on voit des traces profondes de chaque genre de
Or ce n'est pas seulement sur l'état politique connaissances.
et sur les arts pacifiques que la science a de Parlons-nous de la morale? considérez cet
l'influence ; c'est encore sur la vertu militaire apophthegme d'Alexandre sur Diogène et
qu'elle exerce cette force et cette influence, voyez, je vous prie, s'il n'établit pas une des
comme on le voit clairement par l'exempte d'A- plus importantes questions que cette science
lexandre-le-Grand et de César dictateur, per- puisse proposer, savoir : « Lequel est le plus heu-
sonnages dont nous avons déjà dit un mot en reux de celui qui jouit des biens extérieurs ou
passant, mais sur lesquels nous allons nous de celui qui sait les mépriser? » Car voyant
étendre un peu plus. Il serait superflu de spé- Diogène se contenter de si peu, il se tourna
cifier et de dénombrer leurs vertus militaires et vers ceux qui l'accompagnaient et leur dit :
les grandes choses qu'ils ont faites par les ar- « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Dio-
mes, attendu que personne ne disconvient qu'en gène. » Mais Sénèque, dans son paralline entre
ce genre ilsàient été des merveilles du monde ; le philosophe et le héros, donne hautement la
mais ce qui ne sera pas étranger à notre sujet, à Diogène en disant : « Les choses préférence
ce sera d'ajouter quelques mots sur leur amour que Diogène n'eût pas daigné accepter étaient
et leur goût pour les lettres et de montrer com- en beaucoup plus grand nombre que celles
bien eux-mêmes ils y ont excellé. qu'Alexandre eût pu lui donner 1. »
Alexandre fut élevé, instruit par Aristote S'agit-il des sciences naturelles? qu'on fasse
(grand philosophe s'il en fut jamais), et qui attention à ce mot qu'il avait si fréquemment à
lui dédia quelques-uns de ses ouvrages philo- la bouche : « Qu'il reconnaissait sa mortalité
sophiques. Auprès de ce prince se tenaient principalement à deux choses, savoir : le som-
toujours Callisthènes et autres très savants meil et la génération. » Parole qui sans con-
hommes qui suivaient son armée et qui étaient tredit est tirée des profondeurs de la physique,
pour lui, dans tous ses voyages et toutes ses et qui sent moins son Alexandre que son Aris-
expéditions, comme autant de compagnons in- tote ou son Démocrite. Rien ne montre plus
séparables. Nous avons assez d' exemples du prix sensiblement le défaut et l'excès auxquels la
qu'il attachait aux lettres. Tel est le sentiment nature humaine est sujette que les deux cho-
par lequel il jugeait Achille digne d'envie et bien ses désignées par ce mot, et qui sont comme les
heureux d'avoir eu, pour chanter ses exploits arrhes de la mort.
et composer son éloge, un poète tel qu'Hornè- Est-il question de poétique? le sang coulant
re. Tel est aussi le jugement qu'il porta sur en abondance de ses blessures, il appela un de
ce coffre si précieux de Darius, qu'on avait ses flatteurs qui le qualifiait souvent de Dieu :
trouvé parmi ses dépouilles. Une dispute s'était « Regarde, lui dit-il, c'est bien là du sang, du
ce sujet pour savoir ce qui méritait vrai sang d'homme, et non de cette liqueur qui, élevée à
le mieux d'être renfermé dans ce coffre; et les selon Homère, coula de la main de Vénus lors-
sentiments étant partagés, il donna la préfé- qu'elle fut blessée par Diomède, » se riant
rence aux ouvrages d'Homère. Telle est encore
cette lettre qu'il écrivit à Aristote après que ce (I) Des Dienfails,Dv. V, e. 4,
DES SCIENCES, LIV. I. 43
l'antique manteau macédonien : « Oui, répondit ainsi et des poètes, et de ses flatteurs, et de lui-
Alexandre ; mais au dedans cet Antipater est même.
tout de pourpre. « Lisez encore cette méta-Quant à la dialectique, voyez cette critique
phore si connue. Parménion s'étant approché qu'il fait des arguties qu'elle fournit pour ré-
de lui dans les champs d'Arbelle, et lui mon-torquer les arguments et battre un adversaire
trant l'immense armée des ennemis campée au-avec ses propres armes, voyez-la, dis-je, dans
dessous d'eux durant la nuit, armée qui, cou-ce mot par lequel il reprit Cassander, rebu-
vrant la campagne d'un nombre infini de feux, tant certains délateurs qui accusaient Anti-
semblait un autre firmament tout semé d'étoi-pater, son père. Alexandre ayant dit par ha-
les, et ce général lui conseillant de combattre sard : « Crois-tu que ces gens-ci eussent en-
la nuit : «Non, non, répondit-il, je ne veux pas trepris un si long voyage s'ils n'eussent eu
dérober la victoire. » quelque juste sujet de plainte? — C'est cela
En politique, considérez cette distinction si même, répondit Cassander, qui leur a donné
importante et si judicieuse (adoptée depuis par cœur ; ils espéraient que la longueur du voyage
- toute la postérité), et par laquelle il caractérise empêcherait de les soupçonner de calomnie.
si bien ses deux principaux amis, Ephestion et 130! répartit Alexandre, voilà de ces arguties
Cratère, lorsqu'il dit que l'un aimait Alexan-d'Aristote qui servent à défendre le pour et
le contre. » Cependant cet art-là même qu'il dre et l'autre le roi, établissant ainsi, même
critiquait dans les autres il savait fort bien s'en parmi les plus fidèles serviteurs des rois, cette
différence d'un si grand poids, savoir : que les prévaloir dans l'occasion et l'employer à son
avantage. C'est ce qu'il fit contre Callisthènes, uns sont plus spécialement attachés à la per-
qu'il haïssait secrètement, parce que ce philo- sonne même de leurs maîtres et les autres à
sophe ne goûtait point du tout son apothéose. leurs devoirs envers la royauté. Voyez aussi
Voici comme la chose se passa. Les convives avec quelle sagacité il relève une méprise or-
dinaire aux conseillers des rois, lesquels don-dans un festin, invitant le philosophe, qui pas-
sait pour un homme très éloquent, à choisir un nent souvent des conseils plus proportionnés à
sujet à volonté et à le traiter sur-le-champ par leur âme et à leur fortune qu'à celle de leurs
forme de divertissement, Callisthènes y consen- maîtres. Darius faisant de grandes offres à
tit, et prenant pour sujet l'éloge des Macédo- Alexandre pour obtenir la paix : « Pour moi,
niens, il le traita si éloquemment qu'il fut uni- dit Parménion, si j'étais Alexandre, j'accepte-
versellement applaudi. Alexandre, à qui ces rais ces conditions. — Et moi aussi, répartit
applaudissements ne plaisaient point du tout, Alexandre, si j'étais Parménion. » Enfin ana-
lui dit : « Il n'est pas bien difficile d'être élo- lysez cette réponse si énergique et si fine qu'il
quent, dans une bonne cause; mais prends un fit à ses amis lorsque, le voyant distribuer tout
peu le contre-pied, et voyons ce que tu sauras son patrimoine à ses capitaines, ils lui dirent :
dire contre nous. »Callisthènes accepta le parti « Et toi, seigneur, que te réserves-tu ? — L'es-
et mêla, dans ce second discours, tant de rail- pérance, » leur répondit-il ; car il savait fort
leries et de traits piquants contre les Macédo- bien que, tout supputé, l'espérance est le vrai
niens qu'Alexandre l'interrompit en disant : lot et comme l'héritage de ceux qui aspirent
« Un méchant esprit peut, tout aussi bien aux grandes choses. Tel fut le partage de Cé-
qu'une bonne cause, rendre éloquent tel qui sar lorsque, partant pour les Gaules, il eut
sans cela ne le serait pas.« épuisé toute sa fortune par ses largesses et ses
Passons, à la rhétorique, art auquel appar- profusions. Tel fut aussi le lot de Henri, duc de
tient l'usage des tropes et autres ornements. Guise, grand prince sans contredit, quoiqu'un
Voici l'élégante métaphore dont il se servit peu trop ambitieux, et dont on a dit si souvent
eotitre Antipater, gouverneur impérieux et ty- « qu'il était le plus grand usurierde toute la
annique. Je ne sais quel ami de cc eapi- France, attendu qu'il avait prêté tout son bien
aine le louant devant Alexandre de sa grande et converti tout son patrimoine en obliga-
Foodération et de ce qu'au lieu d'imiter le luxe tions. » Mais mon admiration pour ce prince,
des Perses, comme ses autres lieutenants, il dé- que je devais considérer non comme Alexandre..
daignait l'usage de la pourpre et avait gardé le-Grand, mais seulement comme le disciple
DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT 44
d'Aristote, m'a peut-être entraîné un peu trop de la plupart de dits, comme je l'ai fait ses
loin. pour Alexandre, on trouverait qu'ils sont de la
a dit : ‘‘ Les pa-Quant à Jules-César, il n'est pas besoin, pour nature de ceux dont Salomon
roles du sage sont comme autant d'aiguillons, nous faire une idée de la vaste étendue de ses
connaissances, de tirer des conjectures de son autant de clous qui s'enfoncent bien avant
C'est pourquoi je n'en proposerai qtA trois, éducation, de ses amis et de ses réponses, vu
qu'elles brillent dans ses écrits et dans ses li- qui ne sont pas tant admirables par leur élé-
vres, dont les uns subsistent bien que les autres gance que par leur force et leur efficace.
Premier exemple. Quel plus grand maître malheureusement soient perdus. Or, 1° cette
admirable histoire de ses guerres, à laquelle il dans l'art de parler que celui qui sut apaiser une
sédition dans une armée, à l'aide d'un seul mot. s'est contenté de donner le modeste titre de Com-
mentaires, est entre nos mains ; histoire où toute Or, voici comment la chose se passa. C'était un
la postérité admire le solide poids des choses usage chez les Romains que les généraux, en ha-
set, la vive peinture tant des actions que des ranguant leur armée, se servissent de ce mot,
personnes, unie à la pureté du style le plus (soldats), et que les magistrats, en par-Milites
châtié et à la plus grande netteté dans la nar- lant au peuple, employassent celui de Quirites
ration qu'il n'avait pas simplement reçu de la (citoyens). Les soldats de César s'étant révoltés
nature, mais qui était un talent acquis et faisaient grand bruit autour de lui et, lui deman-
qu'il devait aux préceptes et aux règles; c'est daient leur congé d'un ton séditieux ; non
ce congé, mais ils te que témoigne celui de ses livres qui porte qu'ils eussent fort à coeur
pour titre de l'Analogie, livre qui n'était autre espéraient que, l'ils pouvaient gagner ce point,
Chose qu'une sorte de grammaire philosophi- ils le forceraient ensuite à leur accorder d'au-
que, où il prenait à tâche de donner des pré- tres demandes. Lui, sans s'ébranler, ayant fait
ceptes pour apprendre à parler avec facilité faire silence, commença ainsi Ego, Quiri-
sans s'écarter des règles et pour assujettir le tes, etc. (pour moi, citoyens), mot par lequel il
langage reçu à la loi des convenances, et leur signifiait qu'ils étaient déjà licenciés. Les
dont le but était de faire que les mots, qui sont soldats frappés de sa fermeté, et étourdis par ce
les images des choses, s'accommodassent aux mot, interrompirent continuellement son dis-
choses mêmes et non au caprice du vulgaire. cours, abandonnant désormais leur demande
Nous avons aussi un calendrier corrigé par de congé et le suppliant avec instance de leur
ses ordres et qui n'est pas moins un monument rendre le titre de soldats.
de sa science que de sa puissance, calendrier Voici quel fut le second. César soupirait
qui témoigne qu'il ne se faisait pas moins gloire après le titre de roi. Dans cette vue, quelques-
de connaître les lois des astres dans les cieux que uns de ses partisans furent apostés pour le sa-
de donner des lois aux hommes sur la terre. luer à son passage par une acclamation popu-
Par cet autre livre, auquel il donna le titre laire en lui donnant ce titre, et c'est ce qu'ils
d'Anti-Caton, il est constant que, n'étant pas firent. Mais César, s'apercevant que l'acclama-
moins jaloux de vaincre par l'esprit que par tion était faible et n'entendant qu'un petit
les armes, il entreprit un combat de plume nombre de voix, prit le parti de tourner la
contre l'orateur Cicéron, le plus grand athlète chose en plaisanterie, et comme si l'on se fût
de ce temps-là. trompé dans son surnom : , Je ne suis pas roi,
De plus , dans le recueil d'apophthegmes dit-il, mais César ; parole telle que, si on
qu'il composa, nous voyons qu'il jugea qu'il l'analyse avec soin, on trouvera qu'il est diffi-
lui serait plus honorable de se changer, pour cile d'en faire sentir tout le poids et toute la
ainsi dire, lui-même en tablettes et en codicil- force. D'abord il se donnait l'air de refuser ce
les, en rapportant les dits les plus graves et les titre de roi ; mais ce refus n'était rien moins que
plus judicieux des autres, que de souffrir que sérieux. De plus, par ce mot il témoignait un
l'on consacrât ses paroles comme autant d'ora- certain sentiment de sa supériorité et une rare
cles, comme certains princes ineptes et séduits magnanimité. Il donnait à croire que le nom
par la flatterie souhaitent qu'on le fasse pour
eux. Si cependant je voulais faire l'énumération (t) Eccles. c.14, v.
DES SCIENCES, LIV. I. 45
de César lui semblait plus illustre que le titre alors et n'avait encore vu ni bataille ni camp ;
de roi; et c'est ce qui est en effet arrivé et a il n'avait pas même d'emploi dans l'armée ; il
encore lieu aujourd'hui. Mais ce qui lui impor- n'était parti qu'en qualité de volontaire et à
tait le plus, c'était que par ce mot il allait à cause de l'amitié qui le liait avec Proxènes. Il
fins avec une adresse admirable. A l'aide était par hasard présent à l'arrivée de Falinus, ses
de ce mot, il faisait entendre que le sénat et le député par le grand roi vers les Grecs, après que
peuple romain contestaient pour fort peu de Cyrus eut péri dans la bataille. Or, les Grecs,
chose avec lui qui était déjà en possession de qui n'étaient qu'une poignée d'hommes et sans
toute la réalité de la puissance royale, savoir, général, se trouvaient au milieu des provinces
pour un simple mot, et encore pour un mot qui de la Perse, et séparés de leur patrie par une
servait de nom à plusieurs familles obscures ; car distance de plusieurs milliers de milles et par des
Bex (le Roi ), était celui de plu-ce surnom de fleuves très larges et très profonds. La députa-
sieurs familles parmi les Romains, à peu près tion avait pour but d'engager les Grecs à mettre
comme parmi nous, où ce nom est assez commun. bas les armes et à se soumettre à la clémence
Voici quel est le dernier mot que nous du roi. Avant qu'on fit une réponse publique à
croyons devoir rappeler ici. César, la guerre ces députés, quelques officiers de l'armée des
commencée, s'étant emparé de Rome, et ayant Grecs s'entretenaient familièrement avec Fali-
forcé le trésor public qui était regardé comme nus. De ce nombre était Xénophon, qui lui parla
sacré, pour s'emparer de tout l'argent qu'on y ainsi : « En un mot, Falinus, il ne nous reste
avait ramassé et s'en servir dans ses expédi- plus que deux choses, nos armes et notre cou-
tions, Métellus, en vertu de sa qualité de tri- rage; si nous livrons nos armes, ce courage à
bun, voulut s'y opposer. César, irrité de cette quoi nous servira-t-il? » Falinus lui répondit
dit : « Si tu persistes, tu es résistance, lui en souriant : <. Jeune homme, si je ne me
mort « ; puis revenant un peu à soi, il ajouta : trompe, tu es Athénien et tu as étudié la philo-
» Jeune homme, td sais qu'il m'est plus difficile sophie; ce que tu dis là est assez joli ; mais tu
de le dire que de le faire ; « mot si admirable et te trompes fort si tu te flattes que ce courage
si bien choisi pour exprimer la clémence et ins- puisse balancer les forces du roi. « Voilà la
pirer la terreur que je ne connais rien au-dessus. raillerie et voici le miracle. Ce novice à
Enfin, pour terminer avec César, il est clair peine sorti de l'école, ce philosophe, après que
que lui-même avait le sentiment de ses grandes tous les généraux et les officiers eurent été tués
lumières, comme le prouve le trait suivant. en trahison, ramena de Babylone en Grèce dix
Quelques-uns témoignant devant lui leur éton- mille fantassins, à travers les provinces du roi
nement sur cette résolution que'prit Sylla d'ab- et malgré les efforts de toutes ses troupes pour
diquer la dictature : » Ne vous en étonnez pas, lui couper la retraite ; retraite qui frappa les
leur dit-il en jouant sur le mots, Sylla ignorait nations du plus grand étonnement, mais qui,
les lettres; voilà pourquoi il n'a pas su dicter.» remplissant les Grecs d'ardeur et de confiance,
Il est temps désormais de mettre fin à cette les mit en état de ruiner la monarchie des Per-
dissertation sur l'étroit lien qui unit la vertu ses. C'est ce qui fut prévu et prédit par Jason,
militaire et les talents littéraires; car qui pour- Thessalien, tenté et ébauché par Agésilaüs,
rait-on citer en ce genre après Alexandre et Spartiate, enfin achevé par Alexandre, Macé-
César? Cependant je suis tellement frappé de donien, tous hommes de lettres et excités par
ce qu'a de grand et d'extraordinaire un autre le mémorable exploit de ce guerrier philosophe
exemple où l'on vdit un passage rapide de la qui les avait précédés.
raillerie au merveilleux, que je ne puis m'empê- De la vertu militaire et propre aux généraux
cher de le rapporter. C'est celui du philosophe d'armée, passons à la vertu morale et propre
Xénophon, qui, sortant de l'école de Socrate, aux hommes privés. Quoi de mieux fondé que
partit pour l'Asie avec Cyrus-le-Jeune, lors de cette sentence du poète :
l'expédition que ce prinoe entreprit contre son
actes Scilicet ingenuas didicisse fideliter
frère Artaxerxe. Ce Xénophon était très jeune
omit esse feras °. Emollit mores, nec
(t) Diclatura, (lettre. et n'en (1) Rien n'adoucit autant les moeurs bannit la féro-
46 DIGNITE ET ACCROISSEMENT
En effet, la science bannit des âmes humaines mort et de l'adversité, crainte si préjudiciable
la barbarie et la férocité. Cependant il faut ap- à la vertu et aux moeurs. Tout homme dont
puyer sur le mot fideliter (avec constance) ; car l'âme sera bien pénétréé de la pensée de la
une étude précipitée, confuse, produit l'effet con- mort et de la nature corruptible de toutes cho-
traire. Je dis donc que la science bannit la lé- ses n'aura pas de peine à être du sentiment
gèreté, la témérité et cette présomption qui d'Epictète qui, rencontrant un jour au sortir
accompagne l'ignorance; car, en présentant les de sa maison une femme qui pleurait parce
choses, elle les montre environnées de dangers qu'elle avait brisé sa cruche, et le lendemain en
et de difficultés ; elle balance les raisons et les rencontrant une autre qui pleurait la mort de
arguments de part et d'autre ; elle tient pour son fils, dit : .t Hier j'ai vu briser une chose
suspect tout ce qui se présente d'abord à l'es- fragile, et aujourd'hui mourir une chose mor-
prit et lui rit excessivement ; elle apprend à telle. ,t C'est donc avec beaucoup de sagesse
bien reconnaître la route avant de s'y hasarder. que Virgile accouple la connaissance des causes
C'est elle aussi qui extirpe le vain et excessif avec le mépris de toute espèce de crainte,
étonnement, vraie source de toute faiblesse Cotante marchant toujours ensemble :
dans les résolutions; car les choses étonnent,
Feuil' qui puisil reruni cognostere causas,
ou parce qu'elles sont nouvelles, ou parce
(inique Inclus mules et inexorobile fatum qu'elles sont grandes. Quant à la nouveauté,
t. Subjecit pedibus, slrepitunique Acherotais amui tout homme profondément imbu des lett res et de
la contemplation des choses aura toujours pré-
Il serait trop long de parcourir en détail tous
sente à l'esprit cette sentence : « Il n'est rien de
les remèdes que la science fournit pour les diver-
nouveau sur la terre 2 , » Et le jeu des marion-
ses maladies de l'âme, tantôt en faisant évacuer
nettes n'aurait rien d'étonnant pour qui, met-
les mauvaises humeurs, tantôt en résolvant les
tant la tête derrière le rideau; verrait les fils et
obstructions, quelquefois en aidant la concoc-
les machines qui servent à mouvoir ces figu-
lion , d'autres fois excitant l'appétit, souvent en-
res. Quant à la grandeur, de même qu'A-
core guérissant les plaies et les ulcères, et pro-
lexandre, accoutumé à de grandes batailles et
d uisantmille effets semblables. Je finirai par une
à de grandes victoires en Asie, lorsque de
réflexion qui pourra s'étendre sur le tout, c'est
temps à autre il recevait des lettres de Grèce
que la science dispose et fléchit l'âme de ma-
contenant la nouvelle de certaines expéditions
nière qu'on ne la voit jamais se reposer tout à
qu'on y avait faites, de certains combats qu'on
coup sur ce qu'elle possède et se geler, pour ainsi
avait livrés, et où il s'agissait le plus souvent y
dire, dans ses défauts ; mais qu'au contraire
de s'emparer d'un pont, d'un château, ou tout
elle s'excite sans cesse elle-même et n'aspire qu'à
au plus de quelque ville ; de même, dis-je ,
faire de nouveaux progrès. L'ignorant ne
qu'Alexandre en recevant de telles lettres
sait ce que c'est que de descendre en soi-même
,t qu'il lui semblait avait coutume de dire : et de se rendre compte de toutes ses actions.
qu'on lui apportait la nouvelle de ce combat Il ne sait pas combien il .est doux de se sentir
de rats et de grenouilles qu'a chanté Homère ;
devenir de jour en jour meilleur. Si par hasard
de même aussi aux yeux de qui contemple
il est doué de quelque vertu, il la vantera sans
l'immensité des choses et la totalité de l'univers,
doute et l'étalera en toute occasion ; peut-être
le globe terrestre, avec tous les hommes qui
même saura- t -il en tirer parti ; mais il ne
l'habitent, si vous en ôtez ce que les âmes
saura pas la cultiver et l'augmenter. Si au con-
ont de divin, ne semblera rien de plus qu'un
traire il est entaché de quelque vice, il ne man-
petit groupe de fourmis, dont les unes chargées
quera pas d'art et d'industrie pour le voiler et le
de grains, les autres portant leurs oeufs, d'au-
tres à vide, rampent et trottent autour d'un (t) Heureux le sage instruit des lois de la nature,
petit tas de poussière. Ainsi la science détruit Qui du \ aste univers embrasse la structure,
Qui dompte et foule aux pieds d'importunes erreurs, ou du moins diminue beaucoup la crainte de la
i.e sort inexorable et les fausses terreurs,
Qui regarde en pitié les fables du Ténare, cité que de se dévouer avec constance à l'élude des beaux-
Et s'endort au vain bruit de l'Achéron avare ! liv,ut, ép. D, v. 45. arts. (Dao. Lettres du Pont,
VUIG. Georg. liv. Il, trad. de Delille. (1) EcCi. O.
DES SCIENCES, LIV. I. 47
sée même parfaitement libre et dégagée de pallier ; mais il n'en aura pas pour le corriger ;
toutes entraves ; car la première commande à Semblable à un mauvais moissonneur, qui va
la raison, à la foi, à l'entendement même, qui toujetirS moissonnant et n'aiguisant jamais sa
est la partie la plus haute de l'âme et règne fattlx. L'homme éclairé, au contraire, ne se con-
aussi sur la volonté. En effet, il n'est aucune tente pas d'user des facultés de son âme et d'exer-
puissance terrestre qui s'érige un trône, et qui cer sa vertu, mais il s'amende continuellement et
siége, pour ainsi dire, dans les esprits, dans les sa vertu va croissant de jour en jour. Enfin, pour
âmes, dans les pensées, dans les imaginations, tout résumer en peu de mots, il est hors de
par l'assentiment et la foi, si ce n'est la science doute qu'il n'y a entre la vérité et la bonté
d'autre différence que celle qui se trouve entre et la doctrine. Aussi voyons-nous de quelle im-
le cachet et son impression ; car la vérité est le mense et détestable volupté sont pénétrés et
sceau de la bonté, et c'est au contraire des comme ravis les hérésiarques, les faux prophètes
nuages de l'erreur et du mensonge que s'élan- et tous les grands imposteurs, quand ils s'aper-
cent avec fracas les tempêtes des vices et des çoivent qu'ils ont commencé à régner sur la
foi et la conscience des hommes ; volupté telle passions immodérées.
De la vertu passons à l'empire et à la puis- que, dès qu'un homme en a une fois goûté, il
n'est plus de persécution ni de supplice qui sance, et voyons s'il est une puissance et une
puisse le contraindre à abdiquer cette sorte domination comparable à celle dont la science
d'empire. Or, c'est cela même qui, dans l'Apo-revêt, pour ainsi dire, et couronne la nature
ealvpse, est appelé l'abime, les profondeurs humaine. Nous voyons que la dignité du corn-
de Satan. De même, et par la raison des con-Mandement se proportionne à la dignité de ceux
traires, un juste et légitime empire sur les es-à qui l'on commande. L'empire sur les ani-
prits, établi par l'évidence même et la douce maux, soit grands, soit petits, tels que celui des
recommandation de la vérité, a beaucoup d'a-bouviers et des bergers, est chose vile; com-
nalogie avec la puissance divine et en appro-mander à des enfants, comme les maitres d'é-
che autant qu'il est possible. cole, est peu honorable; régner sur des escla-
Quant à la fortune et aux honneurs, la muni-ves est plutôt un déshonneur qu'un honneur;
ficence de la science n'enrichit pas tellement et l'empire d'un tyran sur un peuple servile,
les royaumes entiers et les républiques, qu'elle sans courage et sans générosité, n'est guère
plus honorable. Aussi pensa-t-on dans tous les n'agrandisse et n'élève aussi parfois la fortune
Temps que les honneurs sont plus doux dans des hommes privés. Car ce n'est pas d'autour -
d'hui qu'on a observé qu'Homère avait plus Ms monarchies libres et dans les républiques
nourri d'hommes que ne le purent jamais faire tresottelesi tyremS, parce qu'il est plus hono-
Sylla, César et Auguste, par tant de largesses rtreeee commander à des hommes qui obéis-
sent prodiguées soit aux armées, soit au peuple, et volontaireinent qu'à ceux dont l'obéis-
par tant de distributions de terre. Certes itn'est Satire est contrainte et qui ne cèdent qu'à la
force. C'est pourquoi Virgile, usant de tout son pas facile de dire lesquelles des armes ou'des
lettres ont le plus établi de fortunes. De plus, art, et voulant parmi les honneurs, choisir les
parlons-nous de la souveraine puissance ? nous plus exquis pour les adjuger à Auguste, emploie
ces expressions mêmes : voyons que, si l'on doit ordinairement la cou-
ronne aux armes ou au droit d'hérédité, plus sou-
Victorque volentes vent encore le sacerdoce, qui rivalisa toujours
Per populos dat jura, Mafflue affectai Olympe'. avec la royauté, est le partage des lettres. Enfin,
si dansla science vous envisagez le plaisir et les
Mais l'empire de la science est infiniment
douceurs qu'elle procure, nul doute que ce
plus élevé que l'empire sur la volonté, suppo-
genre de plaisir ne l'emporte de beaucoup sur
toutes les autres voluptés. Eh quoi! le plaisir
(I) Lorsque César, l'amour et l'effroi de la terre, dérivé de certaines affections ne l'emporte-t-
il pas autant sur les plaisirs des sens que Rendait son joug aimable à l'univers dominé,
marchait la jouissance que nous procure l'heureux Et à grands pas vers l'immortalité.
Mao. Greg. liv. de Delille. succès de nos entreprises l'emporte sur le u, trad.
48 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
de toute espèce, la réputation, en un mot tous les mince plaisir dune chanson ou d'un repas? et
les plaisirs de l'entendement ne l'emportent-ils désirs humains. Or, nous voyons combien leà
pas en même proportion sur les plaisirs dérivés monuments de la science et du génie l'empor-
tent, pour la durée, sur les ouvrages que la des affections? Dans les autres genres de vo-
lupté, la satiété est voisine de la jouissance ; et main exécute. Voyez les ouvrages d'Homère !
n'ont-ils pas déjà duré vingt-cinq siècles et pour peu que le plaisir ait de durée, sa
plus, sans qu'il s'en soit perdu une seule syl-fleur et sa beauté se flétrissent ; ce qui nous ap-
prend que ce ne sont pas là les vraies, les pures labe, une seule lettre ? espace de temps où tant
de palais, de temples, de châteex, de villes, voluptés, mais seulement des ombres, des fan-
sont tombés en ruines ou ont été rasés. Il n'est tômes de plaisir, moins agréables par leur qua-
déjà plus possible de retrouver les portraits et lité propre que par la nouveauté. Aussi voit-on
les statues de Cyrus, d'Alexandre, de César et souvent les voluptueux finir par se jeter dans
un cloître, et la vieillesse des princes ambitieux d'une infinité de rois et de princes beaucoup
presque toujours triste et assiégée par la mé- plus modernes. Les originaux, usés par le temps,
ont péri, et les copies perdent de jour en jour lancolie. Au contraire, celui qui aime la science
ne s'en rassasie jamais ; sa vie est une alterna- de leur ressemblance ; mais les images des es-
tive perpétuelle de jouissance et d'appétit ; en prits demeurent toujours entières dans les
sorte qu'on est forcé d'avouer que le bien que livres, n'ayant rien à craindre des ravages du
temps, car on peut les renouveler continuel-procure ce genre de volupté est vraiment un
bien pur et tel par essence, et non un bien ac- lement. Mais à proprement parler, ce nom
d'images ne leur convient point ; et cela d'au-cidentel et illusoire. Et ce n'est pas un plaisir
tant moins, qu'elles engendrent pour ainsi qui doive occuper, dans l'âme humaine, le der-
dire perpétuellement, et que, répandant leurs nier lieu que celui dont parle Lucrèce, dans ce
morceau : semences dans les esprits, elles enfantent et
suscitent dans les siècles suivants une infinité
Suave mari magno, Curbaniibus cequora vends, etc. I. d'actions et d'opinions. Que si l'on a regardé
comme une découverte grande et admirable C'est un doux spectacle, dit-il, soit qu'on
l'invention du vaisseau qui, important et ex-s'arrête ou se promène sur le rivage de la mer,
portant les richesses et les productions des dif-de contempler un vaisseau battu par la tem-
férents climats, associe les nations diverses par pête. Il n'est pas moins doux de voir, d'une
la communication des fruits et des commodités tour élevée, deux armées se livrant bataille
de toute espèce, et rapproche les contrées les dans la plaine ; mais rien n'est plus doux pour
plus séparées par la distance des lieux, à com-l'homme que de sentir son âme placée par la
bien plus juste titre ne doit-on,pas honorer les science sur la citadelle de la vérité, d'où il peut
lettres, qui, comme autant de vaisseaux, sillon-abaisser ses regards sur les erreurs et les maux
nant l'océan du temps, marient en quelque sorte des autres hommes.
entre eux, par la communication des esprits et des Enfin laissant de côté ces arguments si re-
inventions, les siècles les plus éloignés les uns battus, « que, par la science, l'homme surpasse
des autres. Or, nous voyons que ceux d'entre les l'homme en ce par quoi il est lui-même supé-
philosophes qui étaient le plus profondément rieur aux brutes; « que, moyennant la science,
plongés dans les jouissances des sens, qui n'é-l'homme peut s'élever en esprit jusqu'aux
taient rien moins que divins, et qui niaient le cieux, où son corps ne peut monter, et autres
plus obstinément l'immortalité de l'âme, ont sentences de ce genre, terminons cette disser-
néanmoins, convaincus par la force de la vérit é, tation sur l'excellence des lettres par la consi-
accordé que tous les mouvements et les actes que dération de ce bien auquel, avant tout, aspire
peut faire l'âme humaine, sans l'entremise des l'âme humaine, je veux dire l'immortalité et
organes du corps, doivent, selon toute probabili-l'éternité ; car c'est àce but que tendent la gé-
té, subsister après la mort. Or, tels sont les mou-nération des enfants, l'ennoblissement des famil-
vements de l'entendement, et non ceux des les, les édifices, les fondations, les monuments
affections ; tant il est vrai que la science leur
a paru quelque chose d'immortel et d'incor- Lucetce, sur hi Nature des choses, liv. II, Y. 1.1
DES SCIENCES, LIV. L 49
soit celui de Midas, qui, ayant été choisi pour ruptible. Mais nous, qu'éclaire une révélation
divine, foulant aux pieds tous ces informes es- arbitre entre Apollon qui préside aux muses,
et Pan qui préside aux troupeaux, adjugea le sais, toutes ces illusions des sens, nous savons
que non-seulement l'esprit, mais même les af- prix à l'opulence ; ou encore celui de Péris
fections purifiées, non pas seulement l'âme, qui, méprisant la puissance et la sagesse,
mais même le corps, s'élèveront dans leur donna la palme à la volupté et à l'amour ; ou
temps à l'immortalité, et auront, pour ainsi celui d'Agrippine, qui exprima ainsi son choix :
dire, leur assomption. Cependant qu'on n'ou- « Qu'il tue sa mère, peu importe, pourvu qu'il
règne, souhaitant l'empire à son fils quoi-blie pas que, soit ici, soit ailleurs, et autant
qu'avec une condition si détestable ; ou enfin le qu'il sera nécessaire dans ces preuves de la
jugement d'Ulysse, qui préféra sa vieille maî-dignité des sciences, j'ai, dès le commence-
tresse à l'immortalité, véritable image de ceux ment, séparé les témoignages divins des té-
' qui, aux meilleures choses, préfèrent celles aux-moignages humains ; méthode que j'ai con-
quelles ils sont accoutumés ; ou tant d'autres stamment suivie en exposant les uns et les
jugements populaires de cette espèce ; car ces autres séparément.
' jugements seront toujours ce qu'ils sont et ce Mais quoi que j'aie pu faire à cet égard, je
ne présume pas et je ne me flatte point du qu'ils ont été. Mais ce qui subsistera aussi, et
tout que,' par aucun plaidoyer ou factum en sur quoi en tout temps la science repose comme
faveur de la science, je puisse jamais parvenir sur le fondement le plus solide, fondement que
à faire casser le jugement, soit du coq d'Ésope, rien n'ébranlera jamais, c'est cette vérité : « La
sagesse a été justifiée par ses enfante.» lequel préféra un grain d'orge à un diamant,
LIVRE DEUXIÈME.
PRÉAMBULE.
Il parait convenable, quoiqu'il arrive quel- mais encore d'étendre ses soins à des choses
quefois autrement , roi plein de bonté, que ceux qui puissent vivre à jamais dans la mémoire
qui, ayant une nombreuse lignée, y voient pour des hommes et fixer les regards de l'éternité
ainsi dire de 16in leur immortalité, prennent tout entière. Or, parmi les objets qui peuvent
plus que tous les autres mortels intérêt à l'état l'occuper, si mon amour pour les lettres ne me
où pourront être les choses dans les temps qui fait illusion, je n'en vois point de plus impor-
doivent suivre celui où ils vivent, temps aux- tant et de plus noble que celui de léguer à l'u-
quels ils comprennent assez que ces gages si nivers entier de nouvelles découvertes dans les
chers à leur coeur seront tôt ou tard comme sciences, qui soient solides et fructueuses. En
transmis. La reine Elisabeth, attendu le célibat effet, jusqu'à quand regarderons-nous une
poignée d'écrivains comme les colonnes d'Her-où elle a vécu, a été plutôt étrangère en ce monde
qu'elle n'en a été un habitant ; elle a toutefois cule, comme un ne plus ultrà qui doit arrêter
illustré son siècle et à plus d'un titre bien mé- notre marche, nous qui possédons Votre Ma-
jesté, laquelle, semblable à un astre lumineux rité de ses contemporains. Mais, à Votre Ma-
et propice, peut diriger notre navigation et la jesté, à qui la bonté divine a accordé de si
nombreux enfants, dignes sans contredit de la rendre heureuse ?
perpétuer, et à qui l'âge encore dans toute sa Ainsi , pour revenir à notre dessein, exami-
force et un lit fécond en promettent encore nons et considérons attentivement ce en quoi
d'autres, à Votre Majesté, dis-je, il convient par les princes et autres hommes puissants ont con-
toutes sortes de motifs, non-seulement de jeter
des rayons sur son siècle comme elle le fait, (J) MIT1111.11, C. 11, V. 19.
BAcox. 7
50 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
progrès ides lettre d' ce' qu'ils ont a imaginé les -squerfueS;leaciterrieg,leirèSer:
négligé. Mais Cette discussion, faisons-la d'Unu voies, et les décorés de' -divers' ornements
niartièreSerrénet -distincte, eh usant 'd'un 'cers afin que leur 'beauté et leur 'magnificence r&
tain' style inàle-et actif, sans 'digressionset pondit à leur utilité ut . 6.2 leur nécessité; de
sans-amplifications. "Posans 'dent d'abord ce même cette 'liqueur `si précieuse des sciences,
principutpti rie 'peut être Contesté qUe tout soit qu'elle deeoulé de l'inspitatiOn divine, Soit
ouvrage' grand et difficile ne -Petit -être «tés qu'elle' jaillisse 'des sens, se perdrait toute et
culé conduit 'à sa fin qu'a l'aide de Ces s'évanouirait en peü temps Si ' on là de'
trois ehéises la grandeur des réCompenses; la conservait dans l'es livres, dans les traditionS;
prudence « la sagesse des dispositions, enfin dans 'les' -eistretiétrS, et 'pluSque -tuut dans 'les
le coneerttles travaux ; trois moyens dont 'le lient destinés à rectivzin ces seionees;» «Mime
premier excite 'à faire des 'efforts; le Sceond les écoles, les seadénites, les ealléges; où elles -
épargneles dérotirs 'et ôte 1e s'erreurs,' le trei-: - ont un dotificilt fixe 'et oit elles trouvent de
sièmeerdin prête secours à lafragilie humaine. plus 't'occasion et la facilité de Mitre 'et de
Or, de ces trois inurnS, celui quel mérite le s'accumuler.
pretniee rang c'est la prude -née des dispositions, Or, la dispositions (li regardent le domi-
laqiielte consiste à montrer et à traèèr la tonte Cite °lés lettreS sont au nombre de quatre, sa-
la plus droite -et la plus facile Veis lelita pro- voir : construction d'édifies, assignation de
posé ; ear ; eommenoie dit orditisireittent, s un revenus, concessions de privileges, et établis-
boiteui‘ qui -est-dans ta- toute deyinee Mn' bon sement d'une 'règle, d'une discipline; toutes
coureuqüi est berade ta f1C'Vnts choses qui le plusiedinMristient Mearilluefir à.
rien qui s'applique mieux ici que cette sentence procurer aux gens de lettres la retraite et le
de Salomon : « Si le fer est émoussé il faudra loisir nécessaires et moyennant lesquels ils
employer plus de force ; mais ce qui prévaut sont exempts de soins et d'inquiétudes, condi-
surtout, (f est la sagesse' : paroles par les- tions mutes semblables à celles qu'exige Vir-
quelles il fait entendre que le choix judicieux des gile pour l'établissement des ruches où les
moyens contribue plus efficacement au succès abeilles composent leur miel.
que l'augmentation des efforts ou facettant-
Principioscdes npiSus sis lingue pcteitila lation des forces. Et quand nous parlons ainsi,
aditss, etc... Quo ueque sit ventis c'est que ( sauf l'honneur dé à tous ceux qui
ont en quelque maniera que ee soit bien mas
il est deux principales dispositions à Mais rite des lettres) no us nous ap erce.v o n s-que la plu-
faire par rapport aux livres. lo il finit des bi-
part des hommes puissants, dans, leurs -actions
bliothèques, sortes de mausolées où sont dé-
et leurs dispositions relativement aux lettres,
posées les reliques des saints des temps anciens,
ont en plutôt eu vue une certaine magnificence
reliques pleines de vertu ; de nouvelles édi-
etlaloire de leur nom que les progrès réels
tions d'auteurs, décorées et munies d'impres-des sciences, et qu'ils ont plutôt augmenté le
sions plus correctes, de versions plus fidèles, nombre des lettrés qu'ils n'ont fait prendre
de commentaires plus utileseannotations plus
aux lettres mêmes un sensible accroissement,
exactes et autre secours de toute espèce. Or, les actes et les dispositions tendantes à
Quant aux dispositions qui concernent 'les raccroissenent des lettres ,oui trois objets,
personnes mêmes des lettrés, outre qu'il' faut savoir a le domicile des lettres, los livres et
les honorer et les avancer, elles sont au nombre les personnes metnes des lettré& Cal' de Anâne
de deux, savoir : récompense et choix de profes-que l'eau., soit qu'elle descende tin is 1, suit
seurs enseignant les arts déjà inventes et connus, qu'elle jaillisse des sources,,se perdrait aisément,
récompense, et choix d'écrivains pour traiter si l'on n'avait soin de la ramasser dans-des ras
des parties de la science qui n'ont pas encore serveirs où elle pût par eette union et .cette
été assez cultivées et élaborées. accumulation se soutenir et s'alimenter- elles
même l liat en vue duquel l'industrie but -naine
(I) D'alited de tes essaimas etiblis trustes
urlletatotitk- tant' iffl poins lp8bc. 511 'trouble
(1) ECc4. c. 10, g te. l'ir.8.Geory. 8V. I. ; v:8, trad. deDelille.
A. 'es '02 'a Li `mu (r) DArtn StlpfiDDS5Vû snid aaxai Ott1VM,alait1eei
si ap itiotnn »natal itim luth atu,ana axaat gi
muon% n annela vas rnb pareddu isa,a saliounati sap snoii-ma dnaa6 Môn nie& ira
-soi 10 soniumastroo ‘aateutpood ureaddn,i ittoi ap suaip.re9 ‘nb slinarap snid aullopaaganton,nb
kneen3 Ibos sdatiato àisunp sonbs4ainid sai qainoA 6110A rs 'ose quaT aa'Ârteagn
mu naos aWrignq ai inatuaanin ue:s ;.917.i* dp nail ne adieu `sOruittafilnputii saatiafaS .44a
fi( re 1, 1 ,'s;"ein.90 fiatif itiatuoteu'eulittl iip apon.9 op iunseed na :nit- 01mm Isa,s on tut,nb binez'
-a ne "Itiaferip rettàairr6ttiâp tata té incline riaa Ise saouaps sàp Sdetild né irai tuait
-haasap tub iina3 inb toi eYtiAq[ rnb sostrua sontusswid snid sap atrtt tub innuaa
1! Ys'a5-1:ho-s op iitiinninio toi v! .tuAns(10 anod suai af lotit tt tuent) sut! saï shot
astig rioA und is crinb ans :atiii suoissoiood soi sainni r. an(1iaistp as le Maoj nr
-on uotsiajoad aun irassuerna 'é suri eues au 01001 'arts ai moi 0.191 as attb t i ats iga? anb Tioît
i9 nli aaaninut ap n6s sunp otinoin ap nDite sud nui au `asnasu) 'apintn iso Sbliasaul
any §fd assivand roi ou ii:nb intod nf aoim ta rnn suonniduionlea SOI ia aurlosund 4 tarir)
luarueureid Tala aSsind Zab anblia granit oned f rnb apniai pub authun,t
opting snid aftuoli ivatuolinai tin la sas'tradtuoa 1no1 ont) luatuniostin min 'tenu tsa,a
tia,nb .10 11e Inâd au te, ' salin!) soi llreet5SU Jnai sainot itenrT9aisrlt Soi 'sitelfife'eaft
mg un isa? 'ào veuinf e aantOdoad ni 4e ianbnu - 'nopsodtp ni 10 tronoclatiorui a.md6->aiteirteit1n
etiaps e1 ap sitt ria sai oatidninut ittaindi `ornioisa amui oa enb suitinbInsip ia
ià caaà9ussnd onpin ann,p suit rios au sri nb ttuarnsip sif,nboa'uptiÀ - 0.reepaitttb5'lifàfil!liidt
-nal gainai anb npuatin 'sàsoan surf sel ia sairreii ai rü `saeittratu sai atunieJ icauta ,intattV51 t7t
sui& soi !moud s!stotia iu5los aniaP anbuiga na aatittop ou ap itrerpoodaa !ni 'autitetfra:i groanad
sanaSsajoad sai anb saaitaias sap sao.,9oid xnu inot luaagiüxtur Stlaàà rip Sà1.121M sà1 sàYner oeib yri)
ans attodun noua snou ituoUd initions `suoissaj lsà-1! no 'atittetun - taei alqui aima ond bpAaiao
-nad sait noS ‘siin sap nos csonâi'saio'od tin's s 9u . tari is anal» anal strePatuctù `eloa
issu `sitrautannoddie sap aroaumbsaiu ei annood ap anon' is'a itnepuotlap -uosino xfo `àribli iY
, pooqufi sanbirind suo5ai sai suup anb fait ei u te orn§tu .railodduà a trop oatialas - -
anb ased -tmtu mb oa ap itiatualiantan suotiond snou alti) ainot Sàoitàps sais la slau
sap ariaSJaAryitt là aoqii apinadU 000nSitioa nos aglio larns o.nou ap aopool sal!tnia
4 8,x,0! t§atittuoatop Saine op sonainPuni sai anb ia r1uDlufid saailiatt op inb unonu sioA cati
i atuuloa 'oo sinainpuoisai anb °on) niait uo , erre i.taà" q `saaalinotiond sitiuSsOjoid sattinioà5â
PAP'slophota xon `stInoisul ia sairreii 'mamans s'opalin sitôt. oton gai ap sInS aïf 'isitiàtus
-vins 'Onnsua samoan onod -anblniod ap sonnai, àtidina ria -strtio xnnUci is apnrattiaoj !nb 1a e
sâp ta saan1l sap saittapotu san2uni sap'alioispu sapnei sagelida Sao stioi aoopisuoa bf puunty
i 'saauusstuunoà 'sein) eqp.ibp op a.qtinationd apnp aun aol
ap saauesaainn saiaoino ‘tuassind 's!orinta scat stictit'n snon OC' Mea' bled si)21/2114' Volit assnr
§itét).' alififfirec.q ap anod sqadxa lnol sastunl'ao 'sosodiuoa otorkn aattonoi op anis
statu tub aandsai 'anitoà":4,1 ap ilastieu aritua aaninti ei anb saura ori sai no 'largo 100 ms'a.,1
ms Stioansintel ,, 'attirent Mi indi »trete:1i ooausuoa waulaàonnotiond 'ainoaueS uonuanp ltifn
aoiria un paktum snou ihnb aaoud `artdsa tuaâur nen§ p "auttitsaad oatitine,u ap
5anal ap satutuothp toreunota apin un )(nad) anoi 1 0 0;) `M!nllli II '111011M5lige!i)
-nu luannoot s1i `sanbirind saomin sar .1a..19.9 ap -u9 la aittutiasua stibi saxe sas 1,1 suugded 's'as
sarindna saaisuptii p x!rup a3rej luo s!oa saianb aataaauuto i ‘px.âa ap allljil 110S glitii? 'titiettarit
-sa% 'ad) ap amoou noua sanbtitindoo xnu -op al inb tictoOalb a l aSsaluatior mye Madt141
rte! sens aw af ‘saottaisap eniaut nem 31ôAt sautnn,çno xnuargula!pnfoad suptu uous!non'saa
-', e.àigisInu aià riaiiialndS sud 'ibb 101 no lei ap ainiaads nennatto Duit b4tj'-vatS s'ai) s.1,1).1t1n.
-tr4p atUllûô3 mribrviripssaulaià)p âp ia sucesajoul ap sanituaatap §!usod
"anaAni tra aainue!s inacu'aindiautod 1SO,R"Ser2 salua suretwa s sao!nooini solens naolnu ta
tu -unstp saeuttuosoad ba.ilnn la sallenfil atildd sà€111(14 sot .101,1ajr,p 1sà ubj no àsn taa anb
satiafibit'ffi ifredtitâ 'Yeti Sop atualturnet siticl tioti JaWitio sud innj btt 1i "nui trop via
suninsodstp Saila satan 3ar So4$ tia rtos mal -num subi luoutaalnu 'idtpoadde uo ittei
`SUM131DS Sel
52 DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT
tenir compte de leurs dépenses. Car, si Alexan-des instruments à la pratique et des munitions
dre-le-Grand a fourni de si grandes sommes à la milice des sciences. Il est donc juste que
à Aristote pour le mettre en état. de louer des leurs récompenses égalent les gains des prati-
chasseurs, des oiseleurs, des pêcheurs et autres ciens. Autrement, si l'on n'adjuge pas des prix
hommes de cette espèce afin qu'il ne lui man-assez grands et assez magnifiques aux pères des
quât rien pour composer son histoire naturelle sciences ; on pourra dire de leurs enfants.
des animaux, certes on doit de plus grands se-
Invalidique referunt jejunia nati 1 . cours encore à ces hommes qui ne se contentent
pas d'errer dans les forêts de la nature, mais qui
Pour remédier à un autre défaut que j'ai
se fraient un chemin flans le labyrinthe des arts.
encore à remarquer, il faudrait appeler à notre
Un autre défaut qui mérite d'être observé,
secours un alchimiste ; espèce d'hommes qui
et qui sans contredit est d'une grande impor-
conseillent aux gens d'étude de vendre Peurs
tance, c'est que les recteurs des universités
livres, de construire des fourneaux et de laisser
sont fort négligents à faire des consultations,
là Minerve et les Muses, qu'ils regardent comme
et les rois ou autres hommes supérieurs à faire
autant de vierges stériles, pour faire leur cour
des visites afin d'examiner et de considérer
'a Vulcain. Il faut convenir cependant que,
attentivement si ces leçons, ces disputes et
tant pour donner plus de profondeur à la théo-
tous ces exercices scolastiques, institués de-
rie que pour rendre la pratique fructueuse
puis long-temps et qui se sont conservés jus-dans. certaines sciences ( et surtout dans la
qu'à nos jours, doivent être conservés, ou si
philosophie naturelle ), ce n'est pas seulement
plutôt il ne serait pas à propos d'abolir tout
des livres qu'il faut tirer des secours. En quoi
cela et d'y substituer quelque chose de meilleur.
la munificence des hommes ne s'est point tout-
Car, parmi les règles les plus sages de Votre Ma-
à-fait relâchée, car nous voyons qu'on ne prend
jesté, je trouve celle-ci : <i Quand il s'agit d'ap-
pas seulement à tâche d'acquérir et de fournir
précier quelque coutume ou quelque exemple,
aux gens d'étude des livres, mais aussi des
il faut considérer le temps où cette coutume
sphères, des globes, 'des astrolabes, des map-
a été établie et cet exemple donné. Que si l'on
pemondes et autres instruments semblables,
trouve que ce fut dans des temps de confusion
comme autant d'adminicules pour l'astronomie
et d'ignorance, cette circonstance lui ôte toute et la cosmographie. Nous voyons aussi que
autorité et doit rendre la chose suspecte. ,, Ainsi,
certains lieux destinés à l'étude de la médecine
puisque la plupart des académies ont été établies
ont des jardins où l'on peut observer et étudier
dans des temps qui, pour les lumières et les
les simples de chaque espèce. Nous ne man-
connaissances, ne le cédaient pas peu au nôtre,
quons pas non plus de cadavres pour les ob-
c'est une forte raison de plus pour les soumettre
servations anatomiques. Cela est vrai, ruais tout
de nouveau 'a l'examen. Je choisirai un ou deux mène pas bien loin. En cela nè général, qu'on
exemples en ce genre, les tirant de ce qu'il y a
tienne pour certain qu'on ne peut espérer de
de plus connu et de plus familier. Il est passé
faire de grands progrès dans l'étude de la na-
en usage parmi nous, quoique fort mal à propos
ture et de pénétrer dans ses mystères, si l'on
ce Me semble, que ceux qui étudient les lettres
épargne les dépenses nécessaires ponr multi-
s'adonnent beaucoup trop tôt à la logique et à
plier les expériences, soit de Dédale, soit de
la rhétorique, arts qui certainement conviennent Vulcain, c'est-à-dire celles qui se font à l'aide
plutôt à des hommes plus avancés en âge qu'à des fourneaux ou des machines, ou de tout autre
des enfants et des commençants. En effet, ces
moyen. Ainsi, comme on permet aux conseil-
deux arts sont des plus importants, attendu lers et aux émissaires des princes de présenter
que ce sont en quelque manière les arts des arts,
le compte des dépenses qu'ifs ont faites pour
l'un ayant pour objet le jugement, et l'autre épier et déCouvrir les nouveautés et les secrets
l'ornement. De plus, ils renferment les règles à d'état, de même aussi ces hommes qui épient et
suivre pour disposer ou embellir les choses et guettent pour ainsi dire la nature, il faut leur
les sujets qu'on traite. Ainsi vouloir que des
(1) rd d'itu pir affaibli nuit un enfant débile. esprits ignorants et tout neufs, qui ne sont
Vine. G eu,o. liv. I11, v. tas, Itrial. de Delille. point encore munis de ce que Cicéron appelle
DES SCIENCES, LIV. II. 53
la pépinière ou le mobilier, c'est-à-dire la phrase tirée de la lin d'une lettre de César à
matière ou l'abondance des choses, vouloir, dis- Oppius et àBalbus : ‘, Quant aux moyens d'exé-
je, qu'ils commencent par ces arts-là ( comme cuter cela, dit-il, il m'en est venu plusieurs à
si l'on voulait leur apprendre à peser, à me- l'esprit, et l'on en peut imaginer beaucoup
surer ou à orner le vent ), c'est vouloir que d'autres; au reste, je souhaite que vous vous
la vertu et la force de ces arts ( qui sont chargiez vous-mêmes d'y songer. ,,
grandes sans contredit, et qui s'étendent au J'observe un autre défaut qui pénètre un
loin ) languissent presque méprisées et dégé- peu plus avant que le précédent. De même que
nèrent en sophismes puérils ou en affectations le progrès des sciences dépend beaucoup de la
ridicules, ou du moins perdent beaucoup de sagesse du régime et des institutions des di-
leur crédit. Il y a plus ; cet usage où l'on est verses académies, on aurait aussi de grandes
de faire étudier ces arts-là aux jeunes gens facilités pour arriver à ce but si les académies
qui sont répandues dans l'Europe contractaient avant le temps a un autre inconvénient; c'est
entre elles l'union et l'amitié la plus étroite ; qu'on est forcé de les transmettre et de les
car il est, comme nous le voyons, beaucoup traiter d' une manière maigre, et en délayant
excessivement les pensées ; en un mot, d'une d'ordres, de corps d'arts et de métiers qui,
manière qui se proportionne à la faible intelli- quoique placés dans des royaumes différents et
gence de cet âge. Une autre espèce de défaut séparés par de grands espaces, ne laissent pas
très ordinaire dans les colléges, c'est que, dans de cultiver et d'entretenir entre eux une société
les exercices scolastiques, l'on sépare trop et une fraternité durables, en sorte qu'ils ont des
l'exercice de la mémoire de celui de la faculté chefs, les uns provinciaux, les autres généraux
inventive: car, dans ces lieux-là, tous les dis- auxquels tous obéissent. Et nul doute que de
cours sont, ou tout-à-fait prémédités et conçus même que la nature crée la fraternité dans la
précisément dans les termes imaginés aupara- famille, que les arts mécaniques contractent
vant, et alors on ne laisse rien à faire à l'in- une fraternité par le compagnonnage, que l'onc-
vention, ou tout-à-fait ex-abrupto, ce qui ne tion divine établit une fraternité de roi à roi
laisse rien à faire à la mémoire, quoique, dans et d'évêque à évêque, que les voeux et les ins-
la vie commune et dans la pratique, on exerce tituts monastiques en établissent une dans les
rarement ces deux facultés séparément, et qu'au ordres, nul doute, dis-je, qu'il ne s'établisse
contraire on les exerce presque toujours toutes aussi une généreuse et noble fraternité entre
les deux à la fois ; jeveux dire qu'il est ordinaire les hommes, par les doctrines et par les rayons
tout à la fois de s'aider de notes et de com- qu'elles répandront les unes sur les autres,
mentaires, et de parler sur-le-champ; ensorte attendu que Dieu lui même est appelé le père
que, d'après cette disposition, les exercices ne des lumières.
sont nullement appropriés à la pratique, et que Enfin, je me plains (et c'est un point que
les études ne sont rien moins que l'image de la j'ai déjà touché plus haut) qu'on n'a jamais,
vie ordinaire. Car c'est un principe dont il ne ou du moins qu'on a bien rarement pensé
faut jamais s'écarter dans l'éducation, que tout à désigner publiquement des personnes d'une
dans les études doit, autant qu'il est possible, capacité suffisante pour écrire ou pour faire
représenter ce qui se passe dans la vie ordi- des recherches sur les parties des sciences qui
naire; autrement ces études, au lieu de pré- n'ont pas encore été suffisamment élaborées ;
parer les mouvements et les facultés de l'âme, but auquel on parviendrait plus aisément si
ne feront que les pervertir. C'est une vérité l'on faisait le dénombrement et le recensement
dont on est à même de se convaincre, lorsque des sciences, afin de mieux distinguer celles
ces hommes sortis des écoles commencent à qui sont déjà riches et qui ont pris le plus grand
exercer leurs professions ou les autres fonc- accroissement de celles qui sont encore pau-
tions de la vie civile; c'est alors qu'ils aper- vres et dépourvues ; car une des grandes cau-
çoivent bien en eux-mêmes le défaut dont mous ses d'indigence, c'est l'opinion même où l'on
parlons; mais les autres le voient encore mieux. est de son opulence. Or, la multitude des livres
Au reste, je terminerai ces observations sur la est moins une preuve d'opulence qu'un signe
réforme des institutions académiques par cette de luxe; -redondance à laquelle (si l'on s'en fait
nIGNITÉ ACCII,OJSSEMENT
de je prends de rapporter, dans tette espèce une juste idée) a ne. faudrait nullement renié-
registre, hien des choses omises et à suppléer, dier eu. brûlant Ies,livres déjà existants, mais
encourra plus d'une censure. On dira des unes plutôt en en composant de meilleurs, qui pus-
qu'elles sont exécutées il y a, long-temps et sent, comme le serpent de Moise, dévorer les,
qu'elles existent déjà; des autres, que cela sent serpents des mages.
de son homme trop curieux et promet peu Le retnède.à tous ces défauts, dont nous avons
fruits des autres enfin, qu'elles sont difficiles, fait PénUmeration (sans compter le dernier, ou
impossibles même, et passent la portée de plutôt en, comptant ce dernier, du moins quant
l'homme. Or, quant aux deux premières criti-à sa, puetie ,active qui concerne la désignation
ques, les choses mêmes plaideront leur propre écrivains), est une entreprise vraiment des
cause, et quant à la dernière, voici ce que je royale, 0 par rapport à laquelle tous jes efforts
pense sur ce sujet. Je regarde comme possible, et toute l'industrie d'un particulier ressemble-
raient fort à la situation de ce Mercure placé à comme faisable, tout cc qui peut être exécuté
l'entrée d'une route fourchue, et qui peut bien par certains hommes sans pouvoir l'être pile
toutes sortes de gens; par plusieurs individus montrer du doigt la route, mais qui n'y sau-
pouvoir l'être par un homme isolé; rait mettre le pied. Quant à la partie spécula, réunis, sans
objet l'examen des sciences par la succession des siècles, sans être possible tive qui a 'pour
(je veux dire dont le but est de reconnaitre ce à un seul siècle ; enfin, par les soins et les dé-
elle est encore ou-pl manque dans chacune), penses publiques, sans être à la portée des
homme privé; mon moyens et de l'industrie des particuliers; si ce-verte à l'industrie d'un
pendant on aime mieux se prévaloir contre moi dessein est dente d'entreprendre cette espèce de
promenade dans les sciences, ce recensement de ce mot de Salomon «Le lion est sur le
grand chemin, dit le paresseux'," que s'en te-général et exact dont j'ai parlé; et cela en y
joignant une reeherehe laborieuse et aussi nir k ce mot de Virgile :
exacte des parties qui sont encore incultes et
Posant quia posse videatur 2 . négligées, espérant qu'un tableau et un enre-
gistrement de cette espèce servira comme de ce sera assez pour moi de gagner ce point que
flambeau aux entreprises publiques et aux tra- mes travaux soient regardes comme des vieux,
vaux spontanés des particuliers ; en quoi pour-, comme des souhaits de la meilleure espèce ; car
tant mon dessein en ce moment est seulement. de même que pour déterminer bien à propos et
de noter les parties omises et les choses à sup- bien précisément l'état d'une question, il ne faut
pléer, et nen the relever les erreurs et les tenta-, pas être tout-à-fait neuf dans la matière que
tives malheureuses. l'on traite, de même aussi ce n'est pas manquer
Or, ce dessein, en me disposant à l'exécuter, tout-à-fait de sens que de former des souhaits
je n'ignore pas quel immense travail j'entre- qui n'ont rien de déraisonnable.
prends et quel pesant fardeau je m'impose.
J'ignore encore inqina combien mes forces sont
CHAPITRE PREMIEE.7 peu proportionnées à ma bonne volonté. Ce-.
pendant, ce qui nie lait concevoir de hautes es-
Division générale de la science humaine en Ifistoiée, poésie et
pérances, c'est que, si mon ardent amour pour philosophie ; division gni se rapporte aux trois facultés de
l'entendement, inémoirp, iniabination, raison; gué hi munie le> lettres ne m'entraîne pas trop loin, je trou-,
division convient à la llieolo3ie.1 verai men exçuse dans cette affection même,
car il n'est pas donné à tout homme d'aimer et
La division la plus exacte que Eon puisse
d'être sage tout ensemble. Enfin, je sais que je.
faire de la science humaine se tire de la consi-
dois laisser aux antres la même ltberté de ju-, dération des trois facultés de l'âme humaine,
et je P4 trouverai. qui est le siége propre de la science. L'histoire
comme pas,ntunyais qu'en,remplisse avec moi,
se rapporte à la mémoire, la poésie à
je le remplis avec les autres, çe de l'hu- devoir
manité exprimé par çes mots ; v Celui qui mon,
0) Proverbes, c. 56, v.114.
ire poliment le ehemin à un homme qui s'é- lis peuvent parce en'ils" crotte l'petivelr. tel
gare, prévois etc. /P Je aussi que le soin que VIRG,
DES SCIENCES, LIV. II, CHAP. L
et la philosophie à la raison I. Par poé- dans la mémoire 'et s'y logent d'abord comme nation,
sie nous n'entendons ici autre chose qu'une ms leur entier et telles qu'elles se présentent;
histoire feinte ou des fables, car le \ ers n'est puis l'âme humaine les récole et les rumine:
qu'un certain genre de style, et il se rapporte Enfin, ou elle en fait simplement le recense-
aux formes du discours, sujet que nous traite- ment, ou elle les imite par une sorte de jeu, ou
rons en-son lieu. elle les digère en les composant et les divisant.
l'objet propre de l'histoire, ce sont les indi- Il demeure donc coristaté que de ces trois
vidus, en tant qu'ils sont circonscrits par le sources, la mémoire, l'imagination, la raison,
temps et le lieu ; car quoique l'histoire natu- dérivent ces trois genres, l'histoire, la poésie
relle semble s'occuper des espèces, néanmoins, et la philosophie; qu'il n'en est point d'autres
si elle le fait, ce n'est qu'à cause de la ressem- et ne peut y en avoir davantage, car nous re-
blance qu'ont entre elles, à beaucoup d'égards, gardons l'histoire et l'expérience comme--une
les choses seule et même chose ; il en faut dire autant de naturelles comprises sous une seule
espèce, en sorte que, qui en comiait une les la philosophie et des sciences.
connaît .toutes, ressemblance qui porte à les Et nous ne pensons pas que la théologie -ait
confondre. Que si' l'on rencontre quelquefois besoin d'une autre distribution. Nul doute
des individus uniques en leur espèce, comme le qu'il n'y ait de la différence entre les informaà,
soleil-et la lune, ou qui à certains égards s'é- tiens de l'oracle et celle des sens, et cela, soit
quant à la. cartent beaucoup de leur espèce, on n'est pas ature de cette -information même,
moins fondé à les décrire dans une histoire na- soit quant à la manière dont elle est insinuée.
turellequ'à décrire les. individus humains dans Mais l'esprit humain est un, et ses coffrets, ses
cassetins sont de part et d'autre alisolumentles l'histoirocivile.; or, toutes ces choses .appar-
tiennent mémoire. mêmes. Il en est de cela comme d'une liqueur,
La poésie, en prenant ce mat dans, le sens qui serait versée par plusieurs entonnoirs dans
guenons avons.déterminé, a-aussi pour objet un seul2t même vaisseau. Ainsi la théologies«
les individus›,..mais composés à l'imitation de compose, ou de l'histoire sacrée, ondes para-
boles, qui sont une sorte de poésie divine,. de ceux, dont il est-fait mention dans l'histoirena-
turelle,--avec ,nette différence pourtant qu'elle des préceptes et des dogmes,qui sont une sorte
axagè,re,ce.qu'elle,décrit, et quelle imagine à. de philosophie éternelle. .Quant à cette partie
êtres qui semble être redondante, jc.v,eux dire la son„gré-ou,réunit des - tels qu'on n'en
trou-v.e jamais dans la nature eu qu'on n'y voit prophétie, ce n'est au, fond qu'un.certaingeure-
jamais ensemble,..à peu-près comme-le fait la dhistoire; car l'histoire divine a, sur l'histoire
peinture ;. toutes choses qui sont ,Eceuvre de humaine, cette prérogative que relativement,
magination. aux faits qu'.elle rapporte, la narration peut tout
La-philosophie laisse..les individus, et n'em- aussi bien précéder l'-événement que le sttivae.
brasse pas non plus. les 'premières impressions
des sensrmais seulement les notions qui -en sont CHAPITRE
extraites, et prend peine à les composer et à les
Division 1lb l'histoire ,nalarclle. st,GVite,neclesiabl Laue .ut diviser conformément à la loi de la nature et à
litteraire, laquelle est comprise dans l'histoire civile. Mitrq l'évidence-même des choses. Or, ceci -est pro-
diviAM .de l'histoire Milurelie én' ligteire des eeriértidôrri;
prcinentrœuvre.et l'office de la raison des.imemr-penurationsel des ,Mis.
Que Ie-s..ehoses soient ainsi, c'est -ce ,dont il
L'histoire est ou naturelle ou ,civile. Dans est. aisé de s'assurer en remontant à l'origine
l'histoire naturelle sont rapportés les .actes et des choses in:te-noctuelles. -Les seuls individus
les elp,Loqs de la nature; ,dans l'histoire civile frappent-les-sens, qui sont conue. porte..de
ceux. de rhoroxne. Nul doute que les choses di', l'entendement, Les images des individus-on les
vines ne brillent dans l'une et dans,,l'autce, lneessions- rennes par les sens se gravent
mais dat alliage dans la partie civile.; ensorte
aussi une, espèce propre qu'elles constituent
Toyez lb thlifeaïl cg-joint, nui est le résumé' ries
d'histoire que nous appelons ordinairement siens-des s'eienees dont te developpenfent fait la maitere des
çhapitres qui suivent, histoire sacrée ou ecclésiastique. Quant à nous,
DIGNITÉ ET ACCROISSEMENT 56
la forme l'importance des lettres et des arts nous parait ou par l'essence, mais seulement par
telle que nous croyons devoir lui attribuer une la cause efficiente ; car l'homme n'a aucun au-
histoire propre et particulière, que notre des- tre pouvoir sur la nature que celui que lui peut
sein est de comprendre dans l'histoire civile, donner le mouvement; et tout ce qu'il peut
faire, c'est d'approcher ou d'éloigner les uns ainsi que l'histoire ecclésiastique. -
des autres les corps naturels. Quand cet éloi-Quant à la division de l'histoire naturelle,
nous la tirons de la considération de l'état et gnement et ce rapprochement sont possibles,
condition de la nature, laquelle peut se en joignant, comme le disent les scolastiques, de la
trouver dans trois états differents, et - subir, en les actifs aux passifs, il peut tout ; hors de là
quelque manière, trois espèces de régimes. Car, il ne peut rien. Et lorsque les choses sont dis-
posées pour produire un certain effet, que cela ou la nature est libre et se développe dans son
se fasse par l'homme ou sans l'homme, peu cours ordinaire, comme dans les cieux, dans
les animaux, dans les plantes, et dans tout ce importe. Par exemple, l'or s'épure par le moyen
que la nature présente à nos yeux ; ou elle est, du feu ; cependant on trouve quelquefois dans
par la mauvaise disposition et par l'opiniâtre les sables fins ce métal tout pur. De même,
résistance de la matière rebelle, chassée de son dans la région supérieure, l'iris se forme dans
état, comme dans les monstres; ou enfin, par un nuage très chargé de particules aqueuses,
l'art et l'industrie humaine, elle est resserrée, et ici-bas on l'imite assez bien par l'aspersion
figurée, et en quelque manière rajeunie, comme d'une certaine quantité d'eau. Ainsi, c'est la
dans les ouvrages artificiels. Soit donc l'his- nature qui régit tout. Or, ces trois choses sont
toire naturelle divisée en histoire des généra- subordonnées les unes aux autres, le cours de
tions, des préter-générations et des arts. Cette la nature, ses écarts et l'art, c'est-à-dire
dernière, nous l'appelons ordinairement histoire l'homme ajouté aux choses. Il convient donc de
mécanique et expérimentale. La première de comprendre ces trois objets dans une histoire
ces histoires a pour objet la liberté de la na- naturelle. C'est ce que n'a pas manqué de faire
ture, la seconde ses écarts, la troisième ses liens. Pline, le seul de tous les naturalistes qui ait
C'est sans regret que nous formons de l'his- donné à l'histoire naturelle une étendue pro-
toire des arts une des espèces de l'histoire natu- portionnée à son importance, mais qui ne l'a
relle, car il est une opinion qui s'est invétérée ; pas traitée comme il convenait, tranchons le
on s'imagine voir une grande différence entre mot, qui l'a traitée d'une manière pitoyable.
la nature et l'art, entre les choses naturelles et La première de ces trois parties est passa-
les choses artificielles, d'où est résulté .cet in- blement cultivée ; les deux autres sont traitées
convénient que les écrivains sur l'histoire na- d'une manière si mesquine et tellement inutile
turelle croient avoir tout fait dès qu'ils ont pu qu'il faut absolument les mettre au nombre des
composer une histoire des animaux, ou des vé- choses à suppléer; car nous n'avons aucune
gétaux, ou des minéraux, abandonnant ainsi collection assez riche de ces oeuvres de la na-
les expériences des arts mécaniques. Un autre ture, qui s'écartent du cours ordinaire de ses
préjugé qui s'est établi dans les esprits, c'est de générations et de ses mouvements, et qui peu-
regarder l'art comme une sorte d'appendice de vent être, ou des productions particulières à
la nature, d'après cette supposition que tout certaines régions et à certains lieux, ou des
ce qu'il peut faire, c'est d'achever, il est vrai , événements extraordinaires, quant au temps,
la nature, mais la nature commencée, ou de ou ce que tel écrivain qualifie de jèux du ha-
ramender quand elle tend au pire, ou enfin de sard, ou encore des effets de propriétés occul-
la débarrasser des obstacles, et point du tout tes, ou enfin des choses uniques en leur espèce
de la changer tout-à-fait, de la transformer et dans la nature. Je ne disconviendrai pas qu'on
de l'ébranler jusque dans ses fondements; ce ne trouve assez et trop de livres tout remplis
qui a rendu, avant le temps, les affaires hu- d'expériences fabuleuses, de prétendus secrets,
maines tout-à-fait désespérées. Les hommes de frivoles impostures, et qui n'ont d'autre but
auraient dû, au contraire, se pénétrer profon- que ce plaisir que donne la rareté et la nou-
dément de ce principe : que les choses artifi- veauté. Mais parlons-nous d'une narration grave
cielles ne diffèrent pas des choses naturelles par et sévère, des hétéroclites ou des merveilles de
DES SCIENCES, LIV. II, CHAP. II. 57
la nature soigneusement examinées et décrites lancer à entrer et à pénétrer dans ces antres
et ces recoins, pour peu qu'on n'ait d'autre avec exactitude, c'est, dis-je, ce que je ne
trouve nulle part ; surtout une histoire où l'on but que la recherche de la vérité. C'est ce
ait soin de rejeter, comme on le doit, et de que Votre Majesté a confirmé par son exem-
proscrire, pour ainsi dire, publiquement les ple, lorsque, armée de deux yeux si clair-
contes et les fables qui se sont accrédités. A la voyants, celui de la physique et celui de fa re-
Manière dont les choses vont aujourd'hui, pour ligion, elle a pénétré dans ces ténèbres avec
peu que des mensonges sur les choses natu- tant de prudence et de sagacité qu'elle s'est
relles aient pris pied et soient en honneur, soit montrée en cela semblable au soleil qui éclaire
que tel puisse être sur les esprits le pouvoir de les lieux les plus infects sans y contracter au-
la vénération pour l'antiquité, soit qu'on ne cune souillure. Au reste, il est bon d'avertir que
veuille que s'épargner la peine de les soumettre ces narrations, mêlées de détails superstitieux,
de nouveau à l'examen, soit enfin qu'on les re- doivent être réunies ensemble, rédigées à part,
garde comme de merveilleux ornements pour le et non mêlées avec les faits d'une histoire na,
discours, à cause des similitudes et des com- turelle pure et sincère. Quant à ce qui regarde
paraisons qu'il4 fournissent, on ne peut plus se les relations et narrations de miracles et de pro-
résoudre à les rejeter tout-à-fait ou à les re- diges, qui sont des objets de religion, ou ces
manier. faits sont absolument faux, ou, s'ils sont vrais,
Un ouvrage de ce genre, qu'Aristote a ho- n'ayant absolument rien de naturel, ils n'ap-
noré de son exemple, n'a nullement pour objet partiennent point à l'histoire naturelle.
de gratifier les esprits curieux et frivoles, à Quant à l'histoire de la nature travaillée et
l'imitation de certains débitants de miracles factice, histoire que nous qualifions de méca-
et de prodiges, mais il a deux buts très gra- nique, je trouve, à la vérité, certaines collec-
ves et très sérieux. L'un est de remédier au peu tions sur l'agriculture et même sur plusieurs
de justesse des axiomes dont la plupart ne sont arts libéraux. Mais ce qu'il y a de pire en ce
fondés que sur des exemples triviaux et rebat- genre, c'est cette fausse délicatesse qui fait
tus; l'autre est de faire que, des miracles de la qu'on rejette toujours les expériences familières
nature aux miracles de l'art, le passage soit et triviales en chaque art, expériences qui ser-
libre et facile. Et après tout ce n'est pas une si vent néanmoins autant ou plus pour l'inter-
grande affaire ; il ne s'agit au fond que de prétation de la nature que celles qui sont
suivre la nature à la trace, avec une certaine moins rebattues. Car il semble que les lettres
sagacité, lorsqu'elle s'égare spontanément, afin contracteraient une sorte de souillure si de sa-
de pouvoir ensuite, à volonté, la conduire, la vants hommes s'abaissaient à la recherche ou
pwebe, vers le Même point. Je ne conseillerais à l'observation des détails propres aux arts mé-
pas non plus d'exclure totalement d'une sem- caniques, à moins que ce ne soient de ces cho-
blable histoire toutes les relations superstitieu- ses qui sont réputées des secrets de la nature,
ses de maléfices, de fascinations, d'enchante- ou des raretés, ou des procédés très délicats ;
ments, de songes, de divinations et autres ce qui annonce un orgueil si puéril et si mépri-
choses semblables, quand d'ailleurs le fait est sable que Platon, avec juste raison, le tourne
bien constaté; car on ne sait pas encore en en ridicule, lorsqu'il introduit Hippias, sophiste
quoi et jusqu'à quel point les effets qu'on at- plein de jactance, disputant avec Socrate, phi-
tribue à la superstition participent des causes losophe qui cherchait la vérité avec autant de
naturelles. Ainsi, quoique nous regardions jugement que de sincérité. La conversation
comme très condamnable tout usage et toute étant tombée sur le beau, et Socrate, selon
Prstique des arts de cette espèce, néanmoins sa méthode libre et développée, alléguant di-
de la simple contemplation et considération de vers exemples, d'abord celui d'une fille jeune
ces, choses-là nous tirerons des connaissances et belle, puis celui d'une belle cavale, enfin
qui ne seront rien moins qu'inutiles, non-seu- celui d'une belle marmite de potier, d'une mar-
lement pour bien juger des faits de ce genre, mite parfaitement bien faite, Hippias, choqué
mais aussi pour pénétrer plus avant dans les de ce dernier exemple, lui dit : «Je m'indigne-
secrets de la nature. Et il ne faut nullement ha- rais, si lesiois de l'urbanité ne m'obligeaient à
BACON. 8
58 DIGNITÉ ÉT ACCROISSEIVIEN't
quelque complaisance, dé disputer avec un à transporter les observations d'un art dans un
homme qui va ramasser des exemples- si vils et autre art pour en rendre l'usage commun à
si bas, le crois hien, lui repartit Socrate ; tous et à en tirer de nouvelles commodités, ce
cela te sied à toi, qui portes de si beaux sou- qui ne peut manquer d'arriver lorsque les ex-
liers et des vêtements si magnifiques , » et il périences des divers ,arts auront été soumises à
continua sur Ce ton d'ironie. Maison peut être l'observation et aux réflexions d'un seul hom-
assuré que les grands exemples ne donnent pas me; mais do-plus elle servirait comme de flam-
une aussiparfaiic et aussi sûre information que beau pour la recherche des causes et la dé-
ce qui.est assez ingénieusement duction des axiomes des arts. Fn effet, de même les petits, C'est
indiqué par cette fable si connue d'un philo- qu'on ne peut-guère- apercevoir et saisir le na-
turel d'une personne qu'en la mettant en co-sophe qui, levant les yeux pour regarder les
lère, et que le Protée de la fable, qui prend étoiles,. tomba dans l'eau ; car s'il eût baissé les
yeux il eût pu aussitôt voir les étoiles dans tant de formes-différentes, ne se montre sous sa
cette . eau., au lieu qu'en les levant vers .les véritable forme que lorsqu'on lui met pour ainsi
dire les menottes, de même aussi la nature, irri-cieux, il ne put voir l'eau dans les étoiles.- C'est
ainsi qu'assez sauvent les choses petites et bas- tée et tourmentée par l'art s se manifeste plus
ses servent plutôt .à connaître les grandes que clairement que lorsqu'on l'aliandonne à elle-
les grandes ne servent à connaître les petites. même et qu'on la laisse dans toute sa liberté.
Aussi voyons-nous qu'Aristote-a remarqué u que Mais avant de quitter cette partie de l'his-
la meilleure méthode, pour découvrir la nature toire naturelle à laquelle on, donne le nom-de
de chaque chose, est-de la considérer dans ses mécanique ou d'expérimentale, nous devons
portions-les .p lus pet itee ;» c'est pourquoi, quand ajouter que le corps d'une semblable histoire
il veut découvrir la nature-dela république, il ne doit pas-être seulement composé des arts
la cherehe-dans la famille et dans les plus pe- mécaniques proprement dits, mais aussi de la
tites e,orebinaisens do la société,- savoir : dans partie active des-arts libéraux, et de ce grand
celle du mari et de la femme, des parents et des nombre de- procédés de toute espèce qui n'ont
enfants,--du maître, et de l'esclave, toutes com- point encore Été réunis en un seul corps et ré-
binaisons qu'on ;encontre dans la première ca- duits en art, afin de-ne rien négliger de ce qui
peut aider et former l'entendement. Telle est bane, -Cestprécisément ainsi que, peul , décou-
done la première division de l'histoire naturelle, vrir la, nature de celte grande cité de- l'univers
et sa souveraine-économie, il-faut la chercher
dans le premier composé harmonique qui se CHAPITR-E
présente-et , dans-les plus- petites portions des
choses,- -Aussi voyons-nous que la propriété DiVisien de rhisictire Éâturelle, tiefirtIVement à nid usage et
sa fin, eu narrative ei-inductive..Que la fin la plus imper:. qu'a -le fer -de se tourner vers lés pôles- du
tante d« l'histoire naturelle est de prfiter son ministère à la monde, et qui est regardée-comme un des plus philosophie et de lui servir de base, ce qui est la véritable
grands secrets de la nature», s'est laissé voir, fin -de l'indnetiOn. Division de. l'histoim-des -générations en
histoire lits ceps pgiçstes, histoire des inetéores, histoire de non dans des leviers de fer, mais dans des ai-
la terre et de 4 mer, histoire des grandes usasses ou Cou-
guilles. grégâtiOUS triaPtirte
Quant à moi, si mon jugement est ici de
quelque poids,le ne craindrai pas d'assurer que Listoire naturelle,- considérée par rapport
l'histoire mécanique est, par rapport à la phi- à sen sujet, se divise en trois-espèces,-comme
losophie naturelle;- d'une utilité -vraiment ra- nous l'avons déjà dit; demême,»envisagée ,par
dicale et-fondamentale: Mais par philosophie rapport à sen usage,-elle se-divise en deux au-
naturelle j'entends -une-philosophie qui ne s'é- Ires espèces ; car onTemploie, ôu pour
vanonisse pas 'en fumée de spéculations subtiles la simple con naissance -des--ehoses -que- l'on
ou sublimes,imais une-philesophie -qui mette la tenfleà-rhistoire, ou-Comme- matière première
main-à- l'enivre-et-qui travaille -effleaeementà de la- philosophie:-Orrla première-espèce qui
adoucir les misères de la condition humaine; plaît pôt PSgrénient-des.rarraticine-,-. ou -qui
car par là elle ne serait pas d'une simple aide par l'utilité des expériences, et qui n'a en
utilité actuelle en apprenant à lier ensemble et vue-qu'un-plaisir ou une utilité de Bette espèce;
DESCSGTEINICES, LIV. H, CHAT. HI.
.est communes-de matièreç -que -doit -être-mise-kid au-dessous de nous-appelons des
comme la pépinière-et le mobilier d'une indue congrégations majetires;vulgairententappelées
éléments; car, sur lefeu ; l'air, l'eau, laterre, tien véritable et légitime, et qui donne le pre-
sur leurs natures, leurs.mouvements, leurtrepé-mier lait' à la-philosopbie. -Ainti nous divise-
rations, leurs: impressions, nous n'ente- pas rons de -nouireau l'histoire naturelle en nar-
rative et inductive ; nous plaçons cette dernière non plus de narrations -qui forment un-corps
parmi les- choses'i-süppléer. Il ne -faut 'pas complet d'histoire. La cinquième-et là dernière
s'ir laisser imposer par leegrands noms des est celle desasse mblages repli ers de -la matière,
anciens; ni par, les grésvolumesdes modernes. que nous désignons- par les Mots de"-congré-
Mous n'ignorons pas que nous poSsédons une gations mineures, et connus sous le Éon' d'es-=
histoire naturelle, fort ample quant à sa masse, pètes. C'est clans-cette-deenie partiqueest
fortagréable par "sa variété, -et d'une exac- le plus signalée l'indhstrie des' écrivains ;- de
titude souvent minutieuse. .Cependant,' si vous manière cependant qu'on y trouve plus -de
étudier les fables des remarques Surrantiquité; luxe "et dé choses stiperflues, - telles - que-sont
leseitations d'auteurs, les-vairita controverses, des 'figurés 'd'animaux et de plantes dont miles
la philolegie 'en un mot et 'les ornements, a renflées; -que: d'observations ,tiaetett so-
toutes ,elioses for bonnes pour. servir de ma , lides, re-quiestesurteete qu'en doitreiicon-
tière aux conversations dansles-festins ou pour réer liariout dansune histoire natnrellé.--En
amuserles savants durant leurs -veilles,inais qui un mot; tonte 'cette histoire naturelle que-nons
ne sont nullement propres àservir de hase à la posseditrer ne 'répond,' ni pour le -choix, 'ni
philosophie; si-vous enôter, , dis-je, -toutes ces pour l'ensemble, 'à ce but dont nous -avons
inutilitésf 'vous trètiv erez que tette histeire -se parlé; savoir, à celui' de. fonder -une edam,-
réduira presque :lriert.' :combien -elle', est phie. Ainsi nous décidons que -l'histoire' indué-
loin de celle (pie nous 'embrassons dans notre dee nous Manque. 'Mais en voilà assez imr
pensée. 'Cary te > les deni 'parties-de' l'histoire l'histoire - naturelle.
maturelle,dont nous 1:tarifons -il n'y 'a qu'un in-
stant, savoir, elledes -préter-génératiuns et CHAPITRE TV.
celle des arts; auxquelles-nous attachons-la plus
grandtimportance,- tes deux 'parties, dis-je, Lerv'eton dé litistoie Cheire milistdird ètelsingtice,liisterre
cuité propréi3iteel. Mite ut insioire ele.. Etats, nous- manqUent absolument; -20 l'histoire qui
mire litterairenous mangue. Preeeptes sur la manière de la
reste,: savoir,celle'des générations, ne remplit composer.
en?uri ;seul des ninqobjets qu'elle devrait 'mn> -
hresserg eaé elle a"cinq -parties suberdonnees ll'histtdre Civile nus >parait 'se diviSer
len menti salies. La première est-Phistoire treile'esptices': rhisteiresserée 'ou e.telésias. -
descorps oétestes, ijni reeinbrasse que les purs tiqiiè 20' l'histoire -civile proprement dite , - qui
phénomènes, abstraCtionlaite de toute opinion relient ienore dti genre; e3entin, l'histoireei
positive. La ,seconde est celle des -inétéores,"y lettres etdes arts. -NouSeenun encerons pareette
cotnprielek 'centètes, et celle de - ce qu'on aji- espèce que anus'averts placée la dernière, parce
pennies -régions de l'air; 'car, sur les corriètes; que nous possédons les deux premières;' -att
Ire météores ignés, les'vents, les. pluies, les lieu que =nous jugeons é: propos demtiereelle-
tempêtes; 'et autres' 'phénomènes 'semblables; ci c je Veux' dire l'histoire des -lettres,' parmi les
lions rie 'trouvons pas d'histoire quisMt de que choses -i'Suppléer. 'Or, nul 'doute -que:Si:1'1ns-
tjitti prix. La 'troisième est celle de la . terre -et paire du-moride éstaitdestituée de cette 'partie,
4e (' en 'tant qti'e liéssont' des part ies' in- elle' ne yesseMblerait pas 'mat --à .statue ‘de
!entes de runivers ), des 'enniagnes, des Putyphème'àyant 'Perdu 'soli:mil; 'Car -alors= la
4t4; des itiarées;des -sables'; dés fôrêts, dés partie qui martquersit -à‘Sort 'image settlitpré-
*di &dinde là figure même-des Continents 'et eisérnenteelle'qui aurait' pu indiquer'
4é' lue estitour 'Mn" ces détails ne dois le'gétileerle earattèie -dir persotinilge: Q'tiot-
met être que de simples descriptions qui:lien= qué-nousdécidions que cette paitiu itou' man-
rent film de , l'histoire' naturelle que de la -cos- que; némirtiotesmousleignormik pue gué; dans
orographie. La quatrième est celle des masses les'sciertcês patticulières'et propres aux -juris-
ET ACCROISSEMENT 60 DIGNITÉ
Or, toutes ces choses, nous souhaitons qu'on consultes, aux mathématiciens, aux rhéteurs,
les traite, non pas à la manière des critiques, aux philosophes; on entre dans certains détails,
en perdant le temps à des éloges ou à des cen-on donne certaines narrations assez maigres
sures, mais en les rapportant tout-à-fait histo-sur les sectes, les écoles, les livres, les auteurs
riquement, et en n'y mêlant des jugements de ces sciences, et sur la manière dont elles se
sont succédées ; qu'on trouve aussi sur les in- qu'avec réserve.
venteurs des arts et des sciences certains trai- Or, quant à la manière dont une telle his-
tés tout aussi maigres et tout aussi infructueux. toire doit être composée, le principal avertis-
parle-t-on d'une histoire complète et uni- sement que nous devons donner, c'est que non-Mais
verselle des lettres, jusqu'ici on n'en a point seulement il faut en tirer les matériaux et les
encore publiée de telle ; nous le disons hardi- détails des historiens et des critiques, mais de
ment. Nous indiquerons donc le sujet d'une telle plus, en marchant siècle par siècle ou prenant
de plus petites périodes, et en suivant tou-histoire.
Quant au sujet, il ne s'agit que de fouiller jours l'ordre des temps (en remontant jusqu'à
l'antiquité la plus reculée ), consulter les prin-dans les archives de tous les siècles, et de
chercher quelles sciences et quels arts ont fleuri cipaux livres qui ont été écrits dans chaque es-
dans le monde ; dans quels temps et dans quels pace de temps , afin qu'après les avoir, je ne
lieux ils ont été plus ou moins cultivés ; de dis pas lus et relus, ce qui n'aurait point de
marquer dans le plus grand détail leur anti- fin, mais les avoir du moins parcourus, pour
quité, leurs progrès, leurs migrations dans les en observer le sujet, le style et la méthode,
différentes parties de l'univers (car les sciences l'on puisse évoquer par une sorte d'enchante-
ont leurs migrations, ainsi que les peuples)' i; de ment le génie littéraire de chaque temps.
plus, leur décadence, les temps où ils sont Quant à ce qui regarde l'usage, le but des
tombés dans l'oubli, et ceux de leur renais- détails que nous demandons n'est pas de don-
sance ; de spécifier, par rapport à chaque art, ner aux lettres de l'éclat et du relief, et d'en
l'occasion de son invention ; de dire quelles rè- faire une sorte d'étalage par ce grand nombre
gles et quelles disciplines on a observées en les d'images qui les environneraient.
transmettant; quelles méthodes et quels plans Qu'on ne s'imagine pas non plus que, sé-
l'on s'est fait pour les cultiver et les exercer ; duit par mon ardent amour pour les lettres, j'aie
d'ajouter à cela les sectes et les plus célèbres à coeur de chercher, de savoir et de conserver
controverses qui aient Occupé les savants; les tout ce qui, en quelque manière que ce soit,
calomnies auxquelles les sciences ont été expo- concerne leur état, et de pousser ces détails jus-
sées; les éloges et les distinctions dont on les qu'aux minuties; c'est un motif plus grave et
a honorées ; d'indiquer les principaux auteurs, plus sérieux qui nous détermine ; ce motif est
les meilleurs livres en chaque genre, les écoles, que nous pensons qu'une histoire telle que celle
les établissements successifs, les académies, les dont nous avons donné l'idée pourrait augmen-
colléges, les ordres, enfin tout ce qui concerne ter plus qu'on ne pense la prudence et la saga-
l'état des lettres. Avant tout, nous voulons ( et cité des savants dans l'administration et l'ap-
c'est ce qui fait toute la beauté, et qui est plication de la science ; et nous pensons de plus
comme l'âme d'une telle histoire ) qu'avec les qu'on peut, dans une semblable histoire, ob-
événements on accouple leurs causes ; c'est-à- server les mouvements et les troubles, les ver-
tus et les vices du monde intellectuel, tout dire qu'on spécifie la nature .des régions et des
peuples qui ont eu plus ou moins de disposition aussi bien qu'on observe ceux du monde poli-
et d'aptitude pour les sciences ; les conjectures tique, et tirer ensuite de ces observations le
meilleur régime, possible. Car, s'il s'agissait et les accidents qui ont été favorables ou con-
d'acquérir la prudence d'un évêque ou d'un traires aux sciences ; le fanatisme et le zèle re-
ligieux qui s'y est mêlé ; les piéges que leur ont théologien, les ouvrages de Saint-Augustin ou
de Saint-Ambroise ne mèneraient pas aussi sû-tendus les lois, et les facilités qu'elles leur ont
rement à ce but, qu'une histoire ecclésiastique procurées; enfin les vertus et l'énergie qu'ont
lue avec attention et souvent feuilletée ; et nous déployées certains personnages pour l'avance-
des ne doutons nullement que les savants he tir en ment lettres et autres choies semblables.
61 DES SCIENCES, LIV. II, CHAP. IV.
mêlent partout, bon gré mal gré, dans leurs li-un tel avantage d'une histoire littéraire. Car il
vres, les réflexions politiques dans lesquelles y a toujours du hasard et de l'incertitude dans
ils se complaisent, se jetant dans toutes sortes tout ce qui n'est pas appuyé sur des exemples
de digressions et interrompant à tout propos et sur la mémoire des choses. Voilà ce que nous
le fil de la narration ; d'autres qui manquent avions à dire sur l'histoire littéraire.
de sens et ne savent pas s'arrêter, entassent
discours sur discours, harangues sur haran-CHAPITRE V.
gues, et se perdent dans des narrations sans
fin. En sorte qu'il est constant qu'on ne trouve De la dignité et de la difficulté de l'histoire civile.
rien de plus rare, parmi les écrits humains,
Suit l'histoire civile, qui, par son importance qu'une histoire bien faite et accomplie en tous
et son autorité, tient le premier rang parmi les ses points. Mais notre but pour le moment est
écrits humains ; car c'est à sa foi que sont com- de faire la distribution des parties de l'histoire
mis les exemples de nos ancêtres, les vicissi- civile, pour marquer les choses omises, et non
tudes des choses, les fondements de la prudence une censure, pour relever les défauts. Conti-
civile, et même le nom et la réputation des nuons à chercher les différents genres de divi-
hommes. A l'importance de l'entreprise se joint sions de l'histoire civile : en proposant ainsi
la difficulté, qui n'est pas moindre. En effet, différentes distributions, nous confondrons
reporter son esprit dans le passé, et le rendre moins les espèces que si nous affections de
pour ainsi dire antique; observer et scruter les suivre minutieusement toutes les ramifications
mouvements des siècles, les caractères des per- d'une seule.
sonnages, les vacillations dans les conseils, les
conduits souterrains des actions ( semblables CHAPITRE VI.
à autant d'aqueducs ), les vrais motifs cachés
sous les motifs simulés, les secrets d'Etat ; dé- Distribution de l'histoire civile en mémoires, antiquités et
couvrir, dis -je, toutes ces choses, et les rappor- histoire complète.
ter avec autant de liberté que de sincérité, et ,
par l'éclat d'une diction lumineuse, les mettre L'histoire civile se divise en trois espèces fort
analogues aux trois différentes espèces de ta-pour ainsi dire sous les yeux du lecteur, c'est
un travail immense et délicat, qui demande au- bleaux et de statues ; car parmi les tableaux et
tant de jugement que d'activité, pour peu sur- les statues, il est des ouvrages imparfaits et aux-
tout que l'on considère que tous les événements quels l'art n'a pas mis la dernière main, d'au-
très anciens sont incertains, et que ce n'est pas tres qui sont parfaits, et d'autres enfin que le
sans danger qu'on écrit l'histoire des temps temps a mutilés et défigurés. C'est ainsi que
plus modernes. Aussi ce genre d'histoire est-il nous divisons l'histoire civile, qui est comme
tout environné de défauts. La plupart n'écri- l'image des temps et des choses, en trois espèces
vent que des relations pauvres et triviales, qui qui répondent à celles des tableaux, savoir :
sont l'opprobre de l'histoire ; d'autres cousent les mémoires, les antiquités et l'histoire com-
à la hâte de petites relations et de petits com- plète. Les mémoires sont une histoire commen-
mentaires, dont ils forment un tissu tout plein cée, ou les premiers et grossiers linéaments
d'inégalités; d'autres encore effleurent tout et d'une histoire ; les antiquités sont une histoire
défigurée, ou les débris de l'histoire échappés ne s'attachent qu'au gros des événements ; d'au-
au naufrage des temps. ,tres au contraire vont courant après les plus
minutieux détails, qui n'influent point sur le Les mémoires, ou préparations à l'histoire,
4nq des, actions ; quelques-uns, trop' amou- sont de deux espèces, dont l'une peut prendre
segIV4le leur propre esprit, inventent audacieu- le nom de commentaires et l'autre celui d'ar-
sement des faits ; d'autres n'impriment pas chives. Les commentaires exposent d'une ma-
tant aux choses l'image de leur esprit que celle nière nue la suite et l'enchainement des actions
de leurs passions, ne perdant jamais de vue et des événements, sans parler des vrais motifs
et des prétextes de ces actions, de leurs princi-l'interêt de leur parti et se montrant toujours té-
moins peu fidèles des événements. Il en est qui pes et de leurs occasions, abstraction faite aussi
DIGNITÉ'ET ACCROISSEMENT 62
jette absolument, attendu iftfils ont-rongé-é des délibérationentdes discours; -entremet ;'de
corps d'un-grand hombre d'histoires Intéres-inütEeppareif des actions-, telle-efproprement
santes et leu ont enfin réduites à une sorte de la-nature des commentaires, quoique i dans ce
résidu inutile." genre; César; par une sorte> de modestie unie
nue-ertaide-magnanimité; &ait donné cfue le
simple nom dnennamentairesi la' plus parfaite CHAPITRE VII.
existe.' Mais les archives-sont de histoire qui
Division de l'histoire complète en chroniques, vies et relations. deux espèces, car elles embraisent tout ce qu'il
elo2pcmcnt de ces trois parties. llev
y- a de plus remarquable et dans les nhéSes 'et
dans-les` personnes; exposé suivant l'ordre-des Mais l'histoire complète est de trois espèees,
temps téle-que tes-ouvrages tfui portent -le eq raison de l'objet qu'elle se propose de repré-
nom -de leste ou-de chronologies; bu: ce que les car ou elle représente quelquerartie du senter ,
,ftetes ontde solennel ,- comnic lés 'édits' dés temps, ou quelque personnage individuel et cli-
princes, le décrets 'des-Sénats, 'la marché dés gne de mémoire, ou telle action, teTeiPloit des
procédures, lés diScours publics; lesieures en- plus mémorables, On donne au premier genre
voyées publiquement, et autres ehoSes Sembla, le nom de chronique, au second celui 'de vies,
Ides, maiird'unt menièrédéconsue ét sans être au troisième celui dé relationk. De ces trois dif-
liés-par le,fil d'une narration continue; férentes espkes, le genre de mérite des chre-
Les antiquitest on. les-débri des histoires; niques consiste dans" lent' célébrité "nt leur au-
sont,- cointee notis l'avonsdéjà dit, desplanthes henticité"; celui des vies, dans les exempfes ét
de naufrage, une sorte de dernièreresseuree autres fruits qu'on en peut tirer ; enfin CéledeS
dont on use lorsque la mémoire des choses ve- relations dépend de la. -v_érité . et dé la sincei'ité
nant à manquer Tet- étant-oorerne submergée , avec laquelle'élles sont écrites. tai les chrOni-
néanmoins des hommes pleins d'industrie et de ques considèrentt -les actes publics dans toute
Sagetté,par..une,surte.de,cliligence opiniâtre et kur grandeur; elles montrent la physionomie
religieuse, se prennentaux généalogies, aux fas- extérieure des personnages et cette partie de
tes, aux titres, aux monuments, aux médailles, leur visage qui est tournée vers le public, lais-
uul no-ms. propres air 'S t 'arix 'étymnfog i es sant de côté ét passant sous silence touiles'fé-
-de mot sçativprosterhes; 'ami traditions; atikar- gers détailg relatifs tant aux choses qu'aux per-
tbives autréssemblables'instruinents ; seit sonnes. Mais comme c'est un artifice pioPre
publics; snitprïvés, aux- fragments d'histoire la divine sagesse que de faire dépendre les plus
qui -se trouvent dispeise 'en différents lieux', grandes choses deS plus petites, il ai-rive quel-
dans des livres 'qui ne sont - rien moins quefois g-ire lek histoires de -cette espèce, à cause
qu'hisforiqués eti-Vaide de la totalité de 'ces dé cette grandeur même qu'elles recherchent,
'choses, nu'de .qtrelques-nnei7, tâchent d'enle- étalent plutôt ce qui les affaires ont de pompeux
ver au déluge dirterims quelques débris, érde et de solennel qu'elles n'en indiquent les vrais
les conserver genre d'entreprise laborieuse principes et les textures les pfus detiCates. Il y
sans doute, "Mais' agréable,- e laquelle 'eut a plus; quoiqu'elle ajoutent ét mêlent à la narra-
attachée mie Certainevénération, 'et une fiantes causes et les motifs, néanmoins, toujours
feisqu'od s'est déterrttiné'à effacer lés origines' à causé de cette mêMe grandeur à laquelle elles se
fa buleirses d eseations; mérite de -remplacer Ces plaisent, elles supposent, dans les actionshuinai-
mensonger; maiSquha 'd'autant moins 'd'auto- nés, plus de prudence et de sérieux qu'il ne s'y en
rite que ce dont le petit' nombre se mêle est fronce en effet; en Sorte que telle satire serait
soinnis au capricede . ce petit nombre:- un tableau plus vrai de la Vie humaine que kik
ii Yte mesemblé pas' fort nécessair'e 'de tete- dé ces histoires. An 'Contraire' lés vies, peur
verquelques 'défions -dans les -histoiresimpar- peu qu'elles soient écrites avec exactitude a
-faites de ce genre; attendir n'est qu'une avec jugerheril(ear lEii'eSt fias questionici dés
'sorte-de 'mélanges iinparfaits et"que leurs dé- éloges ét futile-histoire eefte es-
fauts tiennent à leur' nature tnême. Quant aux 'Yeu"), comme elles se proposent pour sujet un
abrégés, qu'on peut regarder comme - les ver- certain Individu , et que porir en donner une
mines de l'histoire, nous voulons qu'on les re- juste idée elles sont obligées de mêler et de com-