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Où est le mal ? Tragique, éthique, politique

126 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 79
EAN13 : 9782296288508
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OU EST LE MAL?
"-

TRAGIQUE,

ÉTHIQUE,

POLITIQUE

@

L'Harmattan, 1994
2-7384-2482-1

ISBN:

Dirigé par Jerôme Porée et Alain Vergnioux

" OU EST LE MAL?

Tragique, éthique, politique

Préface d'André Comte-Sponville

Edition l'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Préface

« D'où vient le mal 1 », demandait Leibniz1.C'est le pro-

blème de toute théodicée: « Si Deus est, untie malum? si non est, untie bonum? »2 Est-ce encore le nôtre? Je n'en suis pas sûr. TIse peut que Dieu nous soit devenu trop étranger pour que l'origine du mal nous fasse encore problème. Quant à l'origine du bien... Le corps et le monde pourraient suffIre. Le problème aujourd'hui, me semble-t-il, est moins d'expliquer le mal dans le monde (comment n'yen aurait-il pas 1) que d'expliquer le monde lui-même. En quoi nous restons fidèles à Leibniz: « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien 1 » C'est la grande question, disait-il, et il avait
évidemment raison

-

quand bien même cette question serait

sans réponse, comme je le crois, sans autre réponse que l'être même, qui n'en est pas une, et c'est pourquoi au fond (mais ce fond n'en est pas un !) il n'y a pas de question. Le réel suffit au réel, et l'être répond seul aux questions qu'il ne pose pas. Cela fait un grand silence, qui est le monde, et la paix du monde. Oui. Mais le réel ne nous suffIt pas, à nous, ni son silence, ni sa paix; et nous hurlons dans le noir. « Semblables, disait Lucrèce, aux enfants qui tremblent et s'effraient de tout dans les ténèbres aveugles... ».

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Comment autrement, puisque nous souffrons - puisque nous avons souffert, puisque nous souffrirons -, seuls et nus, comme des enfants en effet, sans défense contre I'hoITeur ou la mort 1 La philosophie n'est qu'une ruse d'écoliers, parmi d'autres. TIn'y a pas de grandes personnes. Entre une question qui ne se pose plus vraiment (pourquoi le mal 1) et une autre que nous posons en vain (pourquoi l'être 1), la« terrible réalité» du mal, comme disait Bergson, désigne peut-être l'espace ouvert à la pensée en même temps qu'à l'action. Le problème est moins de savoir d'où il vient que où il est, et c'est ce que suggère ce recueil. A cette question, qu'il s'est aussi posée, Leibniz répondait en distinguant trois sortes de maux ou, pour mieux dire, trois occUlTences du mal. « On peut, disait-il, prendre le mal métaphysiquement, physiquement et moralement: le mal métaphysique consiste dans la simple imperfection, le mal physique dans la souffrance, et le mal moral dans le péché. »3 C'est bien sûr le mal métaphysique, pour Leibniz, qui est premier: tout vient de ce que nous ne sommes pas Dieu, ni ne pouvons l'être (si les créatures étaient Dieu, il n'y aurait plus de créatures et Dieu n'aurait rien créé : si nous étions Dieu, nous ne serions pas). On dira que c'est encore un problème d'origine; mais point seulement. A la question « Où est le mal ? », Leibniz nous aide à répondre, de manière au moins préliminaire: le mal métaphysique est dans le monde (puisque le monde n'est pas Dieu) ; le mal physique est dans le corps (puisqu'il souffre) ; le mal moral est dans l'âme (puisqu'elle pèche). S'agissant de l'homme, toute la tradition théologique vise à privilégier, si l'on peut dire, le mal moral: c'est ce que signifie le dogme du péché originel (la faute est antérieure à la souffrance, et l'explique), et c'est à quoi nous ne pouvons plus adhérer. Qu'un nouveau-né puisse être pécheur, voilà une idée qui ne saurait nous traverser l'âme. Qu'il puisse 8

souffrirt en revanchet et parfois atrocementt qui peut encore rignorer ou raccepter? La souffrance est pour nous le fait premier, le mal originel, et par là (puisque, comme récrit Jérôme Porée, la question éthique ne se pose « que par le fait qu'il y a le mal ») rorigine, sinon le fondement, de la morale. L'esprit toujours nie, et son premier non, qui l'instaure comme esprit, c'est la souffrance ou, mais cela revient au même, le refus de la souffrance, ce refus immédiat que le corps souffrant murmure ou hurle, et par qUQila souffrance, avant toute pensée, se connaît elle-même et se condamne. La

souffrance, continue le même auteur, « proteste contre sa
propre existence; elle s'éprouve immédiatement comme cequi-ne-doit-pas-être », et dans ce non du corps à la souffrance ou à lui-même c'est resprit qui commence. Bethlehem, c'est le Golgotha: r esprit naît au calvaire, ou plutôt Noël et la Croix vont ensemble, dès l'origine et à jamais. Pas de Pâques, pas de jugement dernier. L'enfant pleure, voilà tout, et sa mère, autant qu'elle peut, r apaise et le protège... Puis l'enfant enfante, et tout recommence ou continue. La souffrance est toujours là, toujours et à jamais déjà là. De là la morale, de là la faute: « La liberté humaine, explique Jérôme Porée, ne serait l'origine d'aucun mal, si elle n'était proprement un pouvoir de souffrir ou de faire souffrir. C'est la souffrance, en un mot, qui fait apparaître la faute et constitue rétroactivement la liberté elle-même comme une liberté susceptible de mal faire ». TIn'y aurait pas la faute s'il n'y avait pas la souffrance. Le mal fait mal, ou c'est à quoi d'abord il se reconnaît. Cela met Sade à sa place, me semble-t-il, et Nietzsche ou Foucault, peut-être bien, avec lui. Tout esthétisme se brise contre l'horreur, et la souffrance (celle d'autrui plus encore que la mienne) interdit qu'on s'installe jamais, en vérité, par-delà le bien et le mal. L'art n'a pas de morale, ou pas nécessairement, et c'est pourquoi il ne saurait non plus en tenir lieu.

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Cela ne signifie pas que la souffrance épuise à elle seule tout le contenu de la morale: que le mal commence là ne prouve pas qu'il s'y cantonne. N'y a-t-il pas des mensonges qui font plaisir à tout le monde, des bassesses ou des fautes qui ne font souffrir personne? Qu'elles en soient moins graves, c'est entendu; mais cessent-elles pour autant d'être condamnables? Je l'ai cru longtemps; je ne le crois plus. Si ce qui fait mal était le seul mal, Créon aurait raison, ou plutôt (car enfin il fait souffrir aussi) Antigone aUIJÜttort. A quoi bon se soucier des morts, puisqu'ils ne souffrent pas? TIfaudrait alors oublier Auschwitz, le plus vite possible, ou ne s'en souvenir que pour empêcher son retour. Cela ne me paraît pas acceptable. L'esprit commence dans la souffrance, mais ne saurait s'y enfermer. Souffrir est le premier mal, non le seul. Et ne pas souffrir n'est pas non plus un bien suffisant - sinon les drogues ou les illusions vaudraient mieux, bien souvent, que la lucidité! La douceur G'entends par là le refus de faire souffrir) est assurément une vertu, mais non la seule, me semble-t-il, ni l'origine de toutes. C'est d'ailleurs pourquoi il faut philosopher: la douleur ni la compassion ne suffisent. De là ces méditations sur Sophocle, Foucault, Bergson, Merleau-Ponty ou Ricoeur, qui aideront chacun à s'y retrouver et, peut-être, à s'y perdre. On y verra que la raison ou la science ne sauraient remplacer la morale: c'est parce qu'il n'y a pas de science des mœurs, comme dit André Kervella, ou parce qu'elle est défmitivement insuffisante, que la morale s'impose. Le vrai ne saurait à lui seul dire ce qui est bien (contrairement à ce que prétendaient les staliniens naguère, et à ce qu'ont toujours prétendu les dogmatiques) ; il s'agit donc, non seulement de connaître, mais de juger. Ce jugement ne saurait se réduire à un acte d'entendement, ce qui autorise Alain Vergnioux à le nommer - puisqu'il excède la raison et le vrai - une décision: « La

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relation au bien ne peut se résoudre dans aucune science du bien et du mal. Elle ne trouve de sens que du moment où elle est décentrée, posée à partir de ce point indécidable qui est celui de la décision. Quand la morale est. une logique, elle n'est pas une morale. » C'est une idée qu'on trouvait aussi chez Cavaillès, pourtant logicien hors pair, ou à cause de cela: « la géométrie n'a jamais sauvé personne », disait-il4, et la logique, pas davantage. « Devant une tendance un peu forte, expliquait-il encore, le principe de non-contradiction ne peut rien, et les plus éclatantes évidences sont ternies. »s Au fond, c'est déjà ce que Bergson objectait à Kant: la raison, même pure, ne suffit pas. Il faut donc autre chose. Quoi? Une philosophie de l'effort, répond Jeanine Eon avec Bergson, et j'en suis évidemment d'accord. D'ailleurs, quelle autre philosophie? C'était aussi celle de Lagneau, qui n'est pas la mienne, ni celle de Bergson, et qui dit pourtant en quelque chose la vérité de toutes: « Le mal c'est l'égoïsme qui est au fond lâcheté. La lâcheté, elle, a deux faces, recherche du plaisir et fuite de l'effort. Agir, c'est la combattre. Toute autre action est illusoire et se détruit. Serions-nous seuls au monde, n'aurions-nous plus personne ni rien à quoi nous donner, que la loi resterait la même, et que vivre réellement serait toujours prendre la peine de vivre. Mais faut-il la prendre et faire la vie au lieu de la subir? Encore une fois ce n'est pas de l'intelligence que la question relève: nous sommes libres, et, en ce sens, le scepticisme est le vrai. Mais répondre non, c'est faire inintelligibles le monde et soi, c'est décréter le chaos et l'établir en soi d'abord. Or, le chaos n'est rien. Être ou ne pas être, soi et toutes choses, il faut choisir. »6

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La vérité ne choisit pas, jamais. C'est donc à nous de le faire : c'est ce qu'on appelle la volonté, et le principe de la morale.

André COMTE-SPONVILLE.

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Notes
1. Théodicée, I, 20

2. Ibid. (<< Si Dieu existe, d'où vient le mal ? s'il n'existe
pas, d'où vient le bien? »). 3. Théodicée, I, 21.

4. Dans un articlede jeunesse (<< Éducation morale et laïcité », Foi et vie, 1928) mais cohérent avec l'ensemble de sa

pensée: voir mon article « Jean Cavaillès ou l'héroïsme de
la raison », Une éducation philosophique, PUP, 1989, p. 287 sq. (et spécialement, sur cette question, les p. 301 à 308).

5. Ibid. 6. Lagneau, Célèbres leçons et fragments, rééd. PUP, 1964, p.358.

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