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Parti pris du réel

De
262 pages
En prenant le parti du réel malgré tout, en faisant le pari qu'il ne se réduit pas à "la force des choses" et à l'imposante "réalité", l'ouvrage tente à la fois de décrire des choses perçues et vécues (pinces à linge, pendule, miroir, écrans, pressoirs, stylo-crayon...) et de faire apercevoir en elles le réel universel, le réel intraitable, imparable et intotalisable.
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PARTI PRIS DU RÉEL














© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55250-0
EAN : 9782296552500 Christian Cavaillé
PARTI PRIS DU RÉEL
L’Harmattan Du même auteur :


Philosophie :

« Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein -
Instances des essais » (Éd. L’Harmattan, Coll. La philosophie
en commun, 2008)
« Façons du réel » (Éd. L’Harmattan, Coll. Ouverture
philosophique, 2011).


Poésie :

« Trois ou quatre choses avérées » avec quatre sérigraphies de
Pillard-Valère (Éd. de l’Hôte Nomade, 1996)

« Instances accrues » (Éd. L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre,
2009)

« Gravités » (Éd. L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre, 2010)

« Dévers » (Éd. L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre, à paraître en
2011)
















À mes parents































































PRÉFACE

Philosopher en petite(s) forme(s)



















































Certains matins d’hiver, quelques éclats brillent dans
les graviers d’un chemin, lucioles de silex ou de givre.
Tel pourrait être le leitmotiv des pages suivantes,
contrastant avec celui - admirable et grandiose - de Lucrèce
dans le De rerum natura (De la nature des choses) :

Les terreurs et ténèbres de l’esprit, il faut les dissiper
Non par le soleil et par l’éclat du jour
1Mais par la vue et l’explication de la nature .

Non pas la dissipation de toute obscurité et la levée de
tous les brouillards mais de minces éclats ou quelques lueurs de
lucidité, aussi fragiles qu’on les voudrait tenaces.
Non pas la connaissance de la nature des choses mais la
reconnaissance des impressions et des aperçus du réel dans de
multiples choses.
Nécessaire parti pris du réel (des choses réelles, du réel
des choses) et pour tenter d’en devenir partie prenante et pour
prendre à partie la réalité telle qu’elle est ou qu’elle nous est
faite.
La philosophie ici pratiquée veut conforter l’amitié
pour la sagesse entendue comme une sorte d’amitié quand
même et malgré tout pour le réel, en s’exerçant à formuler des
éclaircissements attentifs à ses diverses façons ; elle n’est pas
séparable du goût pour le langage et de la façon dont se disent
et s’écrivent ces éclaircissements (philosophia - philologia).
Elle s’exerce à l’étude des façons du réel. « Études » :
exercices, travaux d’approche, essais et esquisses. « Façons du
réel » : modes ou manières avérés de faire et de (se) dire, d’être
et d’apparaître (motions, actes du se disant ce faisant, formes,
aspects).
Avant d’expliquer davantage ce que j’entends par
« philosopher en petite(s) forme(s) » je postule que, en petite(s)
ou en grande(s) forme(s), par lueurs ou lumineusement, la
philosophie s’écrivant compose en proportion variable dans

1 Lucrèce, De la nature - De rerum natura, trad. José Kany-Turpin légèrement
modifiée, Paris, Aubier, « Bibliothèque philosophique bilingue », 1993, I, v.
146-148, p. 61 ; II, v. 59-61, p. 119 ; III, v. 91-93, p. 185-186 ; VI, v. 39-41, p.
399.
9 toutes ses « études » les actes et les manières de l’essai, de
l’étude (au sens de travail studieux : lecture attentive, formation
méthodique et examen scrupuleux) et du traité. Essai : questions
et réponses interrogatives prenant en charge de façon singulière
ou inédite une ou des « matière(s) » que l’on ne prétend pas
dominer. Étude : examen scrupuleux et attentif d’œuvres
philosophiques ou d’œuvres et productions non philosophiques
qui donnent à penser et à partir desquelles on s’exerce à
philosopher. Traité : exposé élucidant les raisons radicales
d’une activité théorique ou pratique d’une manière méthodique
voire systématique. Tout essai présuppose un travail d’étude et
laisse au moins entrevoir, s’il ne les expose pas, les raisons
profondes qui motivent ou légitiment la démarche. Toute étude
risque des hypothèses de lecture et se réclame de principes
d’interprétation ou d’explication. Tout traité de philosophie -
serait-il construit à partir d’axiomes - reste une tentative, prend
forme de postulation ou de pari, prend pour modèles ou pour
cibles d’autres œuvres et d’autres traités soigneusement étudiés.
Méditation, discussion, critique, commentaire, leçon, manifeste,
« étude » etc. prennent eux-mêmes, en philosophie, la forme
d’un essai-étude-traité dans lequel un de ces trois aspects
prédomine. La prédominance de la forme essai caractérise la
modernité philosophique, une modernité insistante dont je
suppose que nous ne sommes pas sortis ; cette prédominance
tend à devenir absolue et exclusive, les études se présentant
elles-mêmes comme des essais, et les traités proprement dits se
faisant rares. Il n’en est pas moins nécessaire d’exposer
(d’essayer d’exposer) les raisons radicales qui portent et
motivent la démarche philosophique, nécessaire de s’exposer à
proposer (en un sens qu’il faudra préciser) ces raisons radicales,
même lorsqu’un exposé rigoureusement et exactement
systématique-axiomatique est impossible et que l’on peut
seulement avancer un exposé de ces raisons dans leur teneur
conceptuelle qui paraîtra et qui sera inachevé et partiel : en effet
il ne sera ni anti-conceptuel ni scientifique mais philosophique,
ni logique ni anti-logique mais paralogique.
La partie la plus longue de l’ouvrage est un Album
(« Choses entre autres »), une suite de courts chapitres qui sont
autant d’essais (de petits essais de philosophie portative) ; la
10Postface propose sous le titre « De l’environnement, du monde
du réel » un éclaircissement général mais qui prend la suite des
chapitres précédents et n’est pas séparable de l’observation et
de la description de ces choses si particulières que sont les
éoliennes. Les essais de « Choses entre autres » sont des
« études » effectuées en marge de lectures attentives et
admiratives ; en témoignent de nombreux passages, des notes
en bas de page et surtout des notes en fin de chapitre ; ils
mobilisent aussi des concepts qui supposent la possibilité d’un
exposé méthodique sinon systématique, d’un aperçu synoptique
à tout le moins (autre sorte d’ « étude ») élaboré dans un autre
1ouvrage .
L’album rassemble des textes qui ont pour titres
particuliers des noms de diverses choses dont l’importance me
semble à la fois personnelle et impersonnelle, de choses qui me
sont chères ou qui m’ont durablement impressionné tout en
étant on ne peut plus réelles, ayant l’indépendance avérée,
parfois fragile mais toujours tenace de choses apparaissant
tantôt comme des « choses communes » et tantôt comme des
« choses sans maître », appartenant à tous et n’appartenant à
2personne, qui peuvent être aussi des choses « abandonnées ».
Choses perçues réelles dont les aspects particuliers et singuliers
descriptibles font apercevoir les aspects généraux voire
universels du réel inséparables des premiers (il n’y a pas de
« différence réelle » entre eux). Et il faut à la fois être attentif
aux choses qui s’imposent à la vue et s’en détourner pour
redevenir attentionné à l’égard de celles que le regard a
délaissées.

1 Cf. dans Façons du réel, Paris, Éd. L’Harmattan, coll. Ouverture
philosophique, 2011 la « Postface - Du réel - Essai d’un court traité de
l’intraitable et de l’insistant ».
2 Le droit romain distinguait les choses sacrées, les choses privées, les choses
publiques, les choses sans maître [res nullius] qui n’ont pas de propriétaire
mais sont néanmoins partiellement appropriables, parmi lesquelles les choses
communes [res communis] (telles que l’air, l’eau courante, la mer, la partie du
rivage de la mer qui est recouverte par le plus haut flot d’hiver…) et les res
derelictæ qui ont été volontairement abandonnées . Les essais qui suivent
tiennent que, non seulement les choses publiques, mais aussi les choses
privées et les choses sacrées, sont en quelque façon, pour autant qu’elles sont
réelles, des choses communes et-ou sans maître.
11Philosopher en petite(s) forme(s), cela signifie, sous
chacun des titres qui sont des noms de choses, élaborer des
notices et des rapports les concernant qui soient des leçons de(s)
choses et aussi des exercices sensibles, intellectuels et spirituels
(au sens du witz plutôt que du spiritus), des essais de quelques
pages, dont la longueur n’excède pas celle des chapitres les plus
brefs ou de moyenne longueur que l’on peut lire dans les Essais
de Montaigne et dont les titres « n’<en> embrassent pas
1toujours la matière », des essais qui commencent ou
recommencent chaque fois sans s’appuyer sur des acquis
engrangés dans de précédents chapitres, des essais qui, mis bout
à bout, constituent une sorte d’album philosophique. En
essayant, à propos de chaque chose, de mettre en court-circuit la
description et la méditation, la particularité et la généralité,
l’évocation personnelle, et l’élaboration intellectuelle attentive à
la condition commune ainsi qu’à la singulière impersonnalité et
a-subjectivité du réel. En mobilisant les ressources communes
du langage aussi bien pour réactiver de très robustes
formulations ordinaires et prosaïques que pour parvenir à des
formulations poétiques et à des formulations philosophiques,
usant aussi bien de leurs contrastes et de leur rivalité que de
2leurs apparentements . Petite forme : forme brève, coupée et
mêlée, chacune des trois sortes de formulation qui viennent
d’être grossièrement distinguées pouvant permettre de couper
court à bon escient dans les longueurs où s’attarderaient les
deux autres. Philosophia-philologia traversée de « proésie » (de
pro<se-po>ésie). De cette façon, on s’interdit d’imiter le grand
style et les grandes formes (formes au long cours et
magistralement discursives) des philosophies majeures et

1 Montaigne, Essais, éd. P. Villey et V. -L. Saunier, trois volumes, Paris, PUF,
« Quadrige », 1988, III, 9, b, p. 994 (textes cités avec une orthographe
modernisée).
2 Les élaborations conceptuelles prolongent et poursuivent d’une autre façon
celles de l’ouvrage : Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein -
Instances des essais (Paris, L’Harmattan, Coll. La philosophie en commun,
A2008) . Les fragments de poésie insérés en italiques dans le texte sont pour la
plupart extraits des recueils : Instances accrues (Paris, L’Harmattan, Coll.
Levée d’ancre, 2009), Gravités (Paris, L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre,
2010), Dévers (Paris, L’Harmattan, Coll. Levée d’ancre, à paraître en 2011).
12décisives dont les œuvres tiennent longuement en haleine la
pensée dans la construction et l’articulation de leurs chapitres,
dans la continuation et les reprises à la fois consistantes et
inventives de leurs élaborations conceptuelles. Je suis
convaincu qu’il faut s’exercer à philosopher en étudiant ces
grandes formes, et en essayant, parallèlement et à leurs côtés, de
philosopher en de petites formes. En longs circuits et en circuits
courts.
Philosopher en petite(s) forme(s), cela veut dire aussi
philosopher avec un humour lucide (si possible et avec humour
et avec lucidité) sur la « réalité ambiante » et sur ses propres
capacités de réalisation. La « petite forme » en philosophie me
semble apparentée à ce que Gilles Deleuze appelle en littérature
1la « petite santé » . La « petite forme » fait contraste avec la
belle santé de la philosophie dans ses œuvres majeures,
anciennes et contemporaines (le bonheur de penser et de vivre
avec la pensée, quel que soit le degré de diffusion de ces
œuvres) ; elle se rattache à l’exercice philosophique de
l’humour, d’un humour-au-réel distinct de l’ironie, laquelle,
jouant sur le renversement dans le contraire, tend à réduire
l’apparence au semblant et à faire considérer le réel et l’irréel
comme indiscernables. L’humour n’est pas seulement une
forme d’ironie tournée vers et contre soi-même, c’est aussi la
reconnaissance de l’irréductible réel, la reconnaissance d’une
impossibilité et d’une possibilité de transformation :
impossibilité de transformer de part en part (tout) le réel,
possibilité de transformer l’expérience réelle du réel, de changer
le heurt, la blessure et l’effort douloureux en plaisir sensible et
pensif de surmonter et l’illusion et la douleur, et ainsi de
contribuer en quelque façon à changer le monde sinon à
changer de monde. Pour le dire autrement, dans l’essai de
« réalisation », il y va du bonheur (comme satisfaction

1 « La littérature apparaît (…) comme une entreprise de santé : non pas que
l’écrivain ait forcément une grande santé (…), mais il jouit d’une irrésistible
petite santé qui vient de ce qu’il a vu et entendu des choses trop grandes pour
lui, trop fortes pour lui, irrespirables, dont le passage l’épuise, en lui donnant
pourtant des devenirs qu’une grosse santé dominante rendrait impossibles »
(G. Deleuze, La littérature et la vie, Critique et clinique, Paris, Les Éditions de
Minuit, 1993, p. 14).
13complète), de la joie (comme satisfaction partielle et
momentanée mais irradiante) et du plaisir (comme satisfaction,
partielle, éphémère mais à portée), au regard du malheur, de la
tristesse et de la douleur toujours présents ou toujours proches.
Dans la tentative de philosopher à laquelle on s’exerce en
amitié pour le réel quand même et malgré tout, le bonheur n’est
pas autre chose que la joie qui n’est pas constituée d’autre chose
que des « plaisirs (…) intellectuellement sensibles,
1sensiblement intellectuels » de l’enjouement (si l’on veut bien
entendre dans ce dernier mot « joie » et « jeu »). À mon sens,
c’est à la lecture et à l’étude de Montaigne que l’on s’y exerce
le mieux.
La philosophia-philologia ne sépare pas le visible et le
sensible de l’intelligible et du lisible, les choses perçues et
aperçues des choses écrites et lues. Ses tentatives ou essais, s’ils
ont un minimum de lucidité, incluent des reconnaissances de
dettes. Voici une liste, très incomplète, de choses signées ou
associées le plus souvent à des noms propres qui, plutôt
littérairement ou plutôt philosophiquement mais toujours
littéralement, ont inspiré l’album d’essais que je propose :

Les bâtons percés du « paléolithique récent » (d’après
André Leroi-Gourhan).
Les coupes vides, le char dont les roues aux trente
rayons convergent au moyeu et tournent autour de l’essieu par
le moyen du vide (Lao-Tseu).
Le bouclier d’Achille (Homère).
Les fleuves, l’arc, la lyre, le chemin droit et courbe, la
toile d’araignée, le tas (des choses jetées là au hasard), le feu de
cuisine auprès duquel on se réchauffe et dans lequel les dieux
sont présents aussi (Héraclite).
La pierre de touche, la chaîne, la trame et la navette, les
statues de Dédale, les œuvres monumentales produites ou
dessinées pour être vues sans reproduire les proportions réelles
des choses belles, les lits (Platon).
La statue en airain (Aristote).

1 Montaigne, op. cit., III, 13, c, 1107.
14 Le bateau de Thésée (Plutarque, Thomas Hobbes,
David Hume, Stéphane Ferret).
Le van (ou le crible) (Démocrite).
Le pain que l’on cuit et qui se fendille par endroits
(Marc-Aurèle).
La coupe d’absinthe amère au rebord imprégné de miel,
les traces de sabots laissées par un veau immolé, le troupeau vu
de loin comme une seule tache, une seule masse sur le flanc de
la colline, les grains de poussière qui s’agitent dans un rayon de
soleil (Lucrèce).
La pelle à vanner (Matthieu l’évangéliste).
Les pièges de la fantaisie, les pièges de l’appétit, les
pièges de la force (Gian Battista de Contugi).
Le torche-cul (Rabelais).
L’argent vif (le vif argent), les coches, les poêles, la
librairie (bibliothèque), les grandes montjoies [monceaux]
d’arène [de sable] mouvante, les pierres-calculs dans les reins et
dans la vessie, la (pierre de) touche (Michel de Montaigne).
Les moulins à vent (Miguel de Cervantès Saavédra).
Le morceau de cire (René Descartes).
Le tison de feu (Blaise Pascal).
L’herbe qui verdoie, le soleil qui poudroie (Charles
Perrault).
Le clavecin, la vieille robe de chambre (Denis Diderot).
Les boules de billard (David Hume).
Le morceau de cinabre (Emmanuel Kant).
Le fauteuil canné au dossier orné de deux boules
(Laurence Sterne).
Le couteau sans manche et dépourvu de lame (Georg
Christoph Lichtenberg) et le couteau de Jeannot dont ce dernier
a changé plusieurs fois la lame et le manche (Anonyme).
Le fil rouge dans certains cordages (Johann Wolfgang
von Goethe).
Le morceau de sel, le verre de vin (Georg Wilhelm
Friedrich Hegel).
Le corail (Charles Darwin).
La table de bois, objet d’usage et marchandise-fétiche,
la machine-outil, la machine d’opération combinée, le système
du machinisme comme grand automate (Karl Marx).
15 La casquette de Charles Bovary (Gustave Flaubert).
Le promontoire des songes (Victor Hugo).
La chevelure, une charogne, le flacon, le beau navire, le
jet d’eau, la pipe, la cloche fêlée, l’horloge, la chambre double,
le gâteau, le joujou du pauvre, la corde, le thyrse, la fenêtre, le
miroir, la soupe et les nuages, le tir et le cimetière (Charles
Baudelaire).
Le bateau ivre et la flache noire et froide, les ponts, les
ornières, une marine, le promontoire, la rivière de cassis, le
balai (Arthur Rimbaud).
L’alambic de l’Assommoir, l’étal des fromages des
Halles de Paris, l’aire de Saint-Mittre (Émile Zola).
Le verre d’eau (Lénine).
La bobine attachée par une ficelle dans le jeu du « Fort
- Da » (Sigmund Freud).
La machine à inscrire les sentences sur les corps des
condamnés, la fenêtre sur rue, la tour du Château et le clocher
du village, le roc restant après Prométhée, Odradek (Franz
Kafka).
Le Panthéon et ses colonnes (Alain, Jean-Paul Sartre).
L’allée d’arbres, l’arbre, le pommier en fleurs, la table,
le cube, la galerie de tableaux qui représentent des tableaux qui
font voir des inscriptions, etc. (Edmund Husserl).
Le Penseur de Rodin, les escaliers conçus par Michel-
ange à l’image des eaux qui tombent (Rainer-Maria Rilke).
La soupe d’anguilles, le tas de chiffons du temps (Aby
Warbourg, Georges Didi-Huberman).
Le Pèse-Nerfs (Antonin Artaud).
Les passages parisiens, les rues de Paris, les panoramas,
les miroirs (Walter Benjamin).
Le bureau de tabac (Fernando Pessoa).
Le temple, la clairière, la cruche, la centrale électrique
sur le Rhin, le pont, le chemin de campagne (Martin
Heidegger).
Le trou de vidange, la racine du marronnier, la station
d’autobus place Saint-Germain (Jean-Paul Sartre).
Le fil dans lequel de nombreuses fibres se chevauchent,
la rivière avec l’eau en mouvement, le lit déplacé, les bords de
roche et de sable (Ludwig Wittgenstein).
16 La fusée sur la piste de départ du Centre de Recherches
Atomiques de Sbrodj en Syldavie (Hergé).
La lucarne ovale, le moulin à café, la pipe, la guitare, la
lampe, la soupière, le compotier, la bouteille, la pendule, les
porte-plumes dans lesquels un orifice fait découvrir un
panorama, le gant de crin, le sable mouvant (Pierre Reverdy).
Le cageot, le verre d’eau, la lessiveuse, l’ardoise, le pré,
le bois de pin, le savon, la serviette-éponge (Francis Ponge).
La chaise, le Grand Violon, la cabane de l’Indien dans
la Cordillère des Andes, la table inutile (ou table à rajouts)
(Henri Michaux).
Les jouets, le vin et le lait, le bifteck et les frites,
Nautilus et Bateau ivre, Le Guide bleu, la nouvelle Citroën, le
plastique (Roland Barthes).
La carte de l’Empire qui coïncide avec tout le territoire
de l’Empire, la Bibliothèque de Babel (Jorge-Luis Borges).
Les canapés Chesterfield, le bureau (Georges Perec).
Les lucioles (Pier Paolo Pasolini, Georges Didi-
Huberman).
La boue (Platon, Francis Ponge, Antoine Emaz)
La traille, les silex, la serpillière, le fil de ver à soie, le
brunissoir (Jacques Dupin).
L’escalier de Copán, les antéfixes (Denis Roche).
Le rhizome, le feutre, les Machines célibataires de
Marcel Duchamp, les Machines désirantes (Gilles Deleuze et
Félix Guattari).
Le camembert (Clément Rosset).
Le cube de Giacometti (Georges Didi-Huberman).
Les sous-main de Marx (Patrice Loraux).
Le crayon de Picasso (Jean-Toussaint Desanti).
Les cubes Kub (Pierre Alféri).
Les sphères (bulles, globes et écumes), le Crystal
palace, les serres, les stades, les conteneurs et autoconteneurs,
les stations spatiales (Peter Sloterdijk).
L’écharpe rouge, la maison de campagne avec son mur
de façade et sur ce mur le feuillage rougi d’une vigne vierge
(Alain Badiou).
Le tilleul (François Wahl).
La pierre de patience (Atiq Rahimi).
17 Les abribus Decaux (Marc Fumaroli).
La chambre - scriptorium (Paul Auster).
Les chambres (Michelle Perrot).
Les cuvettes des W. -C. (Slavoj Zizek).
L’avion bombardier B-17 G (Pierre Bergounioux).
La poussière (Démocrite, Lucrèce, Georges Bachelard,
Jean Dubuffet, François Dagognet).

Toutes les « choses » collectées dans cet album sont des
choses perçues en situation et qui sont d’abord des produits de
la technique ou de l’art. Bien d’autres albums seraient
nécessaires qui se consacreraient à bien d’autres « choses »
(perçues, vécues, imaginées, pensées, réalisées) : aux éléments,
aux matières et aux matériaux, aux vivants, aux corps, aux
visages, aux divers paysages, aux sites, aux situations (aux
intervalles, aux lieux et moments dans l’espace-temps), aux
affects et aux humeurs, aux plaisirs et aux passions, aux
cogitations, aux dispositions, aux gestes, aux activités, aux
actes, aux actions et aux œuvres, aux rencontres, aux
événements… Il est d’ailleurs impossible de parler des choses
perçues, des simples et seules choses perçues, sans parler de ces
autres choses. D’un album à l’autre la pensée du réel irait de
recommencements en remaniements. Dans tous ces albums, le
réel serait en toute chose la chose en cause (qui n’est pas une
chose) et n’existe que dans ces choses, l’affaire principale de la
philosophie en petite(s) forme(s), persévérant à (re)tracer les
instances caractérisées du réel insistant.
Les textes de l’Album peuvent être lus dans n’importe
quel ordre et leur ordre de présentation aurait pu être
alphabétique. Mais un ordre de progression de proche en proche
s’est très approximativement dessiné depuis les petites choses
très ordinaires (verre à boire), en passant par celles qui donnent
à réfléchir (miroirs), celles qui ont un caractères cultuel ou
culturel (reliques, livres de poche), jusqu’aux outils du travail
manuel et intellectuel (greffoir, stylo-crayon)…

Pour commencer, une seule certitude : celle du réel (et)
des choses situées, une seule croyance : entre une chose et une
autre chose, entre chaque chose et le vide possiblement gagnant,
18une autre chose va s’interposer et lorsque l’on est attentif et
attentionné à l’égard des choses, on compte et on ne compte
pas : on compte sur elles.
La Préface, l’Album et la Postface constituent ensemble
un essai de philosophia-philologia parmi d’autres, à côté de
tentatives parallèles, les unes (tout autant voire plus)
philosophiques, les autres (plus) poétiques.
Peut-être est-il impossible qu’un même ouvrage
intéresse à la fois les professionnels de la philosophie et les
amateurs en philosophie, même si l’on suppose que les uns et
les autres restent ou deviennent amateurs de philosophie, car
l’on risque fort, dans cette tentative, de n’intéresser ni les uns ni
les autres.
Mais « si l’on n’est pas tendu vers l’inattendu, on ne
l’atteindra pas, hors de toute attente et de toute atteinte qu’il
1est ».


A MONTAIGNE ET WITTGENSTEIN - WITTGENSTEIN ET
AUSTIN - MONTAIGNE OU SPINOZA

1 - Montaigne et Wittgenstein.

Les propositions de la Préface, de l’Album et du Court traité
prolongent celles qui ont été formulées dans l’étude et la confrontation
des Essais de Montaigne et des Recherches philosophiques* de
Wittgenstein, considérés respectivement comme un des
commencements et comme un des recommencements de la
philosophie moderne (modernité initiale et modernité d’après la
modernité devenue classique). Proposition principale : des concepts
« primaires » (élémentaires et communs) forment le discret filigrane
des Essais et l’analyse des jeux de langage dans les formes de vie à
laquelle procède Wittgenstein dans les Recherches philosophiques*
non seulement est apparentée dans son exigence de pertinence aux
éclaircissements montaigniens concernant ces concepts « primaires »

1 Traduction-interprétation libre d’un aphorisme d’Héraclite que J. Bollack et
H. Wismann traduisent ainsi « S’il n’attend pas, il ne découvrira pas le hors
d’attente, parce que c’est chose introuvable et même impraticable » (Héraclite
ou la séparation, Paris, Les Éditions de Minuit, « Le sens commun », 1972,
<18>, p. 104).
19mais permet de les préciser (*Recherches philosophiques, trad. F.
Dastur, M. Élie, J. -L Gautero, D. Janicaud, É. Rigal, Paris, Gallimard,
« Bibliothèque de philosophie », 2004).
Le plaisir que l’on éprouve à suivre les variations vagabondes
des Essais peut masquer la teneur philosophique des éclaircissements
qu’ils proposent, éclaircissements dispersés, aussi insistants que divers
et dont la consistance est oblique mais indéniable, éclaircissements qui
vont au-delà de ce que l’on nomme le « scepticisme » de leur auteur
(avec son complément ou supplément « fidéiste »).
J’appelle « instances des Essais », et plus généralement, plus
hypothétiquement, « instances des essais », à la fois : - les divers
registres d’inscription de l’écriture de Montaigne correspondant à
divers « plans », - le double mouvement de généralisation et de
particularisation qui met en relief des singularités (notamment selon le
sens du terme anglais instance), - l’insistance du réel dans cette
différenciation et cette mise en relief. L’analyse des Essais m’a
conduit à distinguer diverses instances-registres. - Instances
Bdéterminantes (les actes de « commer » comme exploration des
ressemblances et des différences, de nommer et de juger). - Instances
capitales (la destitution et le suspens « sceptiques », l’exposition de
soi, la poétique - une poétique du langage « coupé » -, l’éthique - une
éthique de l’insistance vitale, de l’entièreté corps et âme et de chaque
instant, une éthique du singulier universel et transitif-). - Instances
primaires ou instances des concepts primaires, concepts des motions
irréductiblement réelles que Montaigne s’attache à reconnaître, à vivre
et à dire (le texte revient sans cesse sur les verbes qui les transcrivent :
changer, communiquer, faire, tenir, essayer ; il est attentif à la
confusion des apparences qui doit être exprimée aussi clairement que
possible). Autrement que selon les concepts transcendantaux (comme
celui de l’être), en deçà des concepts ultimes qu’une lecture hâtive et
simpliste prend pour fondamentaux (concepts de vie, de nature, de
fortune, de monde, de condition humaine, concept métaphysique ou
théologique de Dieu), il appert qu’il faut, dans tout ce qui apparaît,
s’essayer au change, à la communication, à l’effectuation, à la
maintenance endurante : à l’épreuve du réel indistinct de ses
apparences. Si le suspens sceptique met en cause la « réelle
subsistance » soit le substantialisme (Essais, op. cit., II, 12, a, p. 601),
Montaigne qui se dit par ailleurs attaché à « la réalité (…) bien
massive » (III, 9, b, p. 999), n’invalide pas le réel insistant dans les
apparences et les formes de vie avec lesquels il coïncide, même s’il
n’emploie que très rarement les mots « réel », « réalité »,
« réellement ». En effet les apparences sont rendues manifestes et
lisibles en même temps que les motions primaires (façons primaires)
20et les concepts que l’on aperçoit en elles ou qui les font apercevoir : -
changement, mouvement et repos apparents et de l’apparence ; -
apparences données, reçues et rendues ; - apparences que l’on fait
paraître, que l’on fait voir et valoir ; - apparences que l’on tient pour
telles ou telles et dans l’unité relative desquelles se tiennent les
choses ; - à l’épreuve et dans le jeu des apparences incessamment
multipliées persévèrent la recherche de lucidité et la quête de
l’entièreté.
J’ajoute que l’on peut apprendre, dans les Essais, à
reconnaître la singularité des choses, et à faire un usage à la fois
personnel et philosophique du « je » selon un jeu et un procès qui
l’incluent comme chaque chose, mais sans le dissoudre, dans
l’universalité et les singularités du réel.

La manière dont Montaigne s’efforce d’aller en deçà des
opinions communes, et dont ses éclaircissements distinguent avec
pertinence les divers modes des motions ou façons primaires est
apparentée à la manière dont Wittgenstein (dans sa « seconde
philosophie ») reconduit les mots de leur usage métaphysique à leur
usage quotidien et distingue les divers jeux de langage (les multiples
manières dont on apprend à parler avec pertinence dans les diverses
situations de la vie). La confrontation des Essais et des Recherches
philosophiques permet de préciser le caractère paralogique de
l’élaboration proposée, à distance aussi bien des élaborations logiques
(des métaphysiques rationnelles et des philosophies rationalistes) que
des élaborations antilogiques. Guidé par l’hypothèse des concepts
primaires (aspects-motions-façons du réel, insistantiaux), l’examen
des « jeux de langage » dans les Recherches… souligne
l’apparentement des différenciations pratiquées respectivement par
Wittgenstein et par Montaigne ainsi que les affinités qui permettent de
relier les « jeux » et les concepts dans un synopsis philosophique
(cette hypothèse de lecture n’est pas strictement fidèle à Montaigne et
à Wittgenstein). - En examinant l’inscription des jeux de langage dans
les « formes de vie », en examinant les concepts de « capacité », de
« pouvoir-savoir », de « vouloir », d’« essayer » (au sens restreint
d’épreuve extrême) les Recherches… pratiquent l’art d’essayer
caractérisé « depuis » Montaigne et en élucident les conditions. - En
mettant en avant le concept de « ressemblance de famille », qui
désigne la manière approximative mais suffisamment assurée dont se
constitue et dont est reconnue l’unité d’un concept, Wittgenstein
élucide le concept primaire du « tenir » (« tiens-toi à peu près là ! »). -
En considérant comme une praxis l’exercice d’un jeu de langage dans
une forme de vie, Wittgenstein fait intervenir les divers aspects de
21l’effectuation. - En examinant l’accord qui préside à l’usage en
commun et public des jeux de langage, en soulignant que le donné est
constitué par des formes de vie, Wittgenstein distingue les divers
modes de la communication. - En différenciant les changements-
processus, les changements ou mouvements grammaticaux et les
changements d’aspect (notamment sur l’exemple fameux du dessin
que l’on voit tout à tour comme celui d’un canard et comme celui d’un
Blapin) , Wittgenstein se réfère à des formes de changement, suppose
que le concept de changement est nécessaire et primaire…

Montaigne : ressemblances et différences ne vont pas les unes
sans les autres et les différences excèdent les ressemblances.
Wittgenstein : dans la contextualisation des énonciations les jeux de
langage se diversifient, se modifient et se singularisent sans cesse
mais la conceptualisation fait apparaître des ressemblances de famille.
La lecture et l’élaboration proposées soutiennent que la mise en relief
des différences et de la diversification qui requièrent la pertinence
affine aussi le sens des ressemblances, de ces ressemblances
universalisantes que sont à mon sens les motions-aspects-façons
primaires du réel (c’est ainsi que je comprends, sans lui être
strictement fidèle, ce que Wittgenstein nomme « les faits généraux »
Bet dont il souligne le caractère « naturel ») . Ligne différente de celle
de J. -F. Lyotard pour lequel, dans les jeux de langage, les phrases se
contextualisent avec toujours un enjeu de pertinence, sans plateforme
universelle pour juger et en reconnaissant l’existence de différends
irréductibles à de simples litiges (Le différend, Paris, Éditions de
Minuit, 1983). La question est encore de savoir si dans les différences
et les différends, d’irréductibles ressemblances ne se font pas encore
jour…
Les propositions élaborées au cours de la confrontation de
Montaigne et de Wittgenstein ne leur sont pas strictement fidèles ;
elles invitent à pratiquer une forme moderne et contemporaine de
philologia et de philosophia (du goût pour le langage et l’amitié pour
la sagesse dans l’approfondissement ou la réinvention d’un sens <du>
commun).

2 - Wittgenstein et Austin.

Pour Wittgenstein, « Les mots sont aussi des actes »
(Recherches philosophiques, op. cit., I, § 546), ce qui implique la mise
en question du privilège de la proposition déclarative. C’est d’une
façon très semblable que J. -L. Austin reconduit la philosophie à
22l’examen du langage ordinaire (Quand dire, c’est faire, trad. G. Lane,
Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 1970). De plus, Wittgenstein
et Austin montrent très parallèlement (respectivement dans De la
certitude et dans Le langage de la perception) que la formulation d’un
doute ne va pas sans la formulation d’une certitude, que « parler de
tromperie n’a de sens que sur un fond de non-tromperie générale » ;
ils se préoccupent semblablement du réel (Wittgenstein dit qu’il faut
revenir « au sol raboteux » et Austin défend le réalisme de l’homme
ordinaire en précisant que l’on ne peut formuler de critères généraux
pour distinguer le réel du non-réel mais seulement des critères
contextuels relatifs aux objectifs et aux circonstances).
L’intrication du communiquer et du faire constitue le
principal objet de Quand dire c’est faire (la démarche de Wittgenstein
est quelque peu différente : les actes sont d’abord l’exercice de
capacités et les actes que sont les mots ou dont ils font partie ont un
sens performant dans un contexte constitué par l’intrication de tout ce
qui constitue une forme de vie, et pas seulement du faire et du
communiquer). Austin distingue soigneusement le perlocutoire
(lorsque des effets extrinsèques sont associés à l’énonciation : par le
fait d’avertir, de menacer, de commander, on obtient d’autrui un
certain comportement) et l’illocutoire (dans lequel un acte locutoire
est lui-même doté par convention d’un certain effet : promettre, ce
n’est pas autre chose que dire « je promets »). Les illocutions (plus
souvent nommées performatifs) ne décrivent pas l’action, mais font
quelque chose en (le) disant. Le locutoire (l’acte de dire quelque
chose, le rapport au sens et à la référence) n’est qu’un aspect de la
parole, considéré en faisant abstraction de son aspect perlocutoire et
de son aspect locutoire. Les énoncés déclaratifs perdent leur privilège,
le vrai et le faux n’étant que des cas particuliers de la réussite et de
l’échec. Austin en vient à répartir les énonciations à valeur illocutoire
en cinq classes : les verdictifs conduisent à porter un jugement, les
exercitifs à affirmer une influence ou un pouvoir, les promissifs à
assumer une obligation ou à déclarer une intention, les comportatifs à
adopter une attitude, les expositifs à élucider la communication.

Cette analyse prend pour objet ce qui, dans la
communication-interlocution, est en même temps effectuation, soit
une forme d’intrication de motions. Dans l’analyse ici proposée,
analyse plus générale, qui ne privilégie aucun aspect de
l’instanciation, et pour laquelle les notions d’acte et d’action ne sont
pas centrales et relèvent d’un insistantial particulier (celui de
l’effectuation), les verbes par lesquels sont énoncés les insistantiaux
23impliquent du réel (au sens de l’article partitif) de plusieurs façons. En
premier lieu, ils ont une référence et une portée translocutoires,
translangagières, ils signifient, dénotent ou montrent les faits
généraux, les généralités primaires ou les impressions du réel qui, en
toute forme de vie, s’imposent au langage et en ce sens lui sont
extérieurs (grandes lignes du possible et capacités primaires). En
second lieu, ces verbes signalent l’inclusion des opérations ou des
actes du langage et leur propre inclusion dans le réel dicible (le
langage est lui-même un mouvement, une communication, une
effectuation, une manière de faire tenir, une manière de confondre et
pas seulement d’identifier, un essai ; il peut être décrit et réfléchi
comme tel). En troisième lieu, ces verbes comme tous les verbes qui
leur sont associés et comme toutes les opérations et les actes du
langage ont une puissance de réalisation. En effet, « le » langage
s’inscrit, intervient ou agit dans (ou sur) les régularités, les
contingences et les singularités du réel de plusieurs manières. Il peut
prendre la forme d’une poiêsis-mimêsis sensible (en procédant d’une
façon sensiblement suggestive et mimétique à l’égard des divers
aspects du réel). Il peut intervenir en étant associé, principalement
comme forme de communication, à des formes non linguistiques de
communication, de changement, d’effectuation, etc. (diverses
opérations se complètent dans le contexte d’une forme de vie ; en ce
sens, les opérations du langage relèvent du « perlocutoire », elles ne
suffisent pas pour constituer un acte, pour parachever ou réaliser le
sens). Il peut constituer l’acte décisif qui oriente par lui-même une
forme de vie ou en détermine le sens (cet acte « illocutoire » suffit à
décider de l’orientation et du sens, mais présuppose une convention
préalable qui autorise à certaines conditions un tel acte et lui confère
son pouvoir ou sa puissance). Il faut dire à la fois, et l’on peut dire
tour à tour en distinguant autant de sortes de jeux de langage, que le
procès-verbal du procès réel n’est pas le procès réel, que le procès réel
inclut le procès-verbal (se poursuit dans le procès-verbal et en dehors
de lui), que le procès-verbal simule le procès réel, intervient dans le
réel, participe du réel, coïncide avec lui. Les Essais de Montaigne
explorent (et « ignoramment » et « à escient ») tous ces aspects : selon
leur usage, les mots peuvent faire remarquer des ressemblances et
négliger des différences mais ils sont capables de dire « à point
nommé » les choses qu’ils ne sont pas (d’imprimer et de ressaisir ce
qui fait reconnaître ces choses) et d’impulser performativement la
réalisation de la chose qui importe (l’appropriation entière de soi).
Le « sujet » - sujet-au-réel - de la philosophia-philologia dans
ses éclaircissements et ses énonciations les plus explicites est
24l’exposant-réalisant du réel. Les propositions philosophiques sont
paralogiques ; ce ne sont pas des propositions déclaratives-logiques,
mais ce sont des propositions qui tentent de faire apparaître (se
proposent de faire apparaître) des aspects-motions du réel et qui même
les constituent comme aspects-motions universels (en distinguant ce
qui n’existe pas séparément des choses réelles). En ce sens les
propositions philosophiques, expositives et réalisantes sont
constituantes-instituantes de l’universel réel (non pas du réel mais du
réel comme universel), en ce sens, elles relèvent de l’illocutoire au
sens de Austin. D’ailleurs, Austin reconnaît que l’on peut discuter sur
le point de savoir si les « expositifs » qui élucident la communication
en manifestant plus clairement ses raisons, ses arguments, ne sont pas
également des actes verdictifs, exercifs, comportatifs ou promissifs
(on peut se demander si les distinctions faites entre les autres types
d’actes illocutoires ne se réfléchissent pas dans les distinctions faites
entre les expositifs). Il y a beaucoup d’humour, un humour
profondément philosophique dans la manière dont Austin conteste le
privilège du discours déclaratif et propose une ébauche de théorie qui
classe les diverses espèces d’actes illocutoires et les diverses sortes
d’expositifs (qui les classe ou qui, du moins, en ébauche les listes).

N.B.
Les tentatives et propositions du présent ouvrage ne se
résignent pas à admettre la complémentarité si arrangeante du
scepticisme et du fidéisme, du logicisme (et ensuite du pragmatisme)
et du mysticisme qui caractérisent « en gros » respectivement
Montaigne et Wittgenstein ; elles tentent d’échapper à cette
complémentarité.
Un des textes contemporains les plus stimulants qui vont me
semble-t-il dans ce sens est Sens et sensibilité de Jocelyn Benoist
(Sens et sensibilité - L’intentionalité en contexte, Paris, Les Éditions
du Cerf, 2009). J. Benoist propose dans un prolongement inventif des
« phénoménologies linguistiques » développées par Wittgenstein et
Austin, une analyse de l’intentionalité en situation (circonstanciée et
contextualisée - le contexte étant une circonstance normalisée et
« parlante » -). Le monde peut bien, au bout du compte, résorber nos
finalités dans son silence (ibid., p. 177-178), nous sommes avant tout
confrontés avec un réel en situation et il s’agit de savoir chaque fois ce
qui de muet devient loquace ou inversement, ce qui est et ce qui n’est
pas passé sous silence (ibid., p. 231). Dans l’extrême attention portée
à la diversité des situations, à la diversité des énonciations et à ce
qu’elles présupposent chaque fois en le passant sous silence est déjoué
25me semble-t-il le dualisme sommaire de l’absolu et du relatif (du
silence absolu et des silences d’intervalle).
J. Benoist, pour lequel « un véritable réalisme sera celui qui
prendra en compte les phénomènes d’intentionalité et, en un certain
sens, les intègrera à la définition » (ibid., p. 270) parvient à des
formulations qui caractérisent de façon sobre et pénétrante le réel,
form opposées à toutes les formes de hégélianisme et de néo-
hégélianisme : « Il faut reconnaître (…), contre toute philosophie qui
ferait trop immédiatement du sens la mesure sans reste du réel
(donnant par là-même à tout réel un sens), la fondamentale
indifférence du réel, qui est le thème de nos pensées, toujours
disponible à être pensé (…), mais dont il n’est nullement a priori
nécessaire qu’il soit effectivement pensé par telle ou telle pensée »
(ibid., p. 319). Plus sobrement encore : « Il y a de multiples, et
déconcertantes façons pour le réel de ne pas être au rendez-vous, et
cela quel que soit l’énoncé que nous considérions » (ibid., p. 305).
Concepts - Introduction à l’analyse (Paris, Les Éditions du Cerf,
2010) explicite sobrement l’expérience du réel et la connexion au réel
en termes de « contact », de « prise de risque », de « rapports de
force », d’exposition risquée à l’ « indifférence » du réel. Je me risque
à comprendre ces réflexions à partir d’une formulation de Montaigne :
l’expérience est la (pierre de) touche, le réel est la pierre (de touche).

3 - Montaigne ou Spinoza

Éclairée et portée par le commentaire de Paul Ginot en 1961-
1962 à l’École normale de Montpellier, mon admiration pour Spinoza
est ancienne et constante. C’est beaucoup plus tardivement (2000-
2008) que j’ai étudié Montaigne, que les Essais de Montaigne et les
Recherches philosophiques de Wittgenstein se sont retrouvés sur la
même table de travail. Montaigne ou Spinoza : il semble impossible
de se rapprocher de l’un sans s’éloigner de l’autre. Et cependant ce
« ou » ne me semble pas exclusif et il ne me semble pas impossible de
relire chacun à partir de l’autre, depuis l’autre. Sainte-Beuve tient que
le scepticisme-fidéisme de Montaigne dans l’Apologie de Sebond a un
sens « spinoziste » et « panthéiste » (Port Royal, Paris, Robert
Laffont, « Bouquins », 2004, * Tome deux, Livre troisième, p. 510) :
formulé en ces termes, le rapprochement est certainement contestable
(un certain panthéisme naturaliste apparaît parfois dans les Essais,
mais la « nature » n’est que l’un de concepts ultimes mobilisés par
Montaigne et Spinoza est moins « panthéiste » que « panenthéiste » :
tout est en Dieu).
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