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Pensées et Opinions

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312 pages

La vraie sagesse consiste, non à étouffer ou à ajourner les revendications légitimes, mais à les satisfaire.

Celui qui aurait la prétention de réaliser sur la terre l’égalité et l’équité idéales serait un fou. Il n’y aura jamais de société parfaite et les choses pècheront toujours par quelque côté.

La révolution sociale n’est pas pour nous effrayer, si elle se fait évolution et procède pacifiquement.

C’est par la paix et par le calme que s’obtiennent les réformes.

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Henry Maret

Pensées et Opinions

N’est-il pas utile que de temps à autre le le philosophe prennent un peu le bonheur égoïste aux cheveux et lui disent, en lui secouant le mufle dans le sang et l’ordure : « Vois ton œuvre ! »

BAUDELAIRE.

 

 

 

Autorisé par M. Henry Maret, j’ai essayé de réunir et de grouper ces pensées et opinions éparpillées dans son œuvre.

L’esprit, le bon sens, l’impartialité, la pitié, le respect de la liberté et de la justice caractèrisent Henry Maret. Sa philosophie est claire, saine, pleine de sagesse et de bonté. Toutes ses revendications font entrevoir ce que sera la République de l’avenir, lorsque toutes les injustices, les abus, les préjugés ne sembleront plus que le souvenir d’un invraisemblable cauchemar.

Ses boutades sont profondes et enjouées : « Vous semez sur votre fenêtre de la graine de réséda. Qu’est ce qui vient ? Il vient un gardien de la paix qui fait enlever la caisse ! »

Tour à tour ironique et indigné, Maret dénonce et combat les préjuges, les sottises, les lâchetés, les hypocrisies. Il ne peut pas prendre son parti de l’imbécilité des hommes, de leur servilité ni surtout de l’égoïsme des capitalistes et de l’indignité des mauvais bergers. Il déplore de voir le peuple « tourner dans un cercle au lieu de gravir la spirale infinie !1 »

Comme Henry Maret s’acharne après toutes les turpitudes qui constituent la civilité puérile et honnête, la soi-disant civilisation ! L’humanité est si routinière ! Si réfraclaire au progrès ! Certaines améliorations lui sont pénibles : tel ce Parisien habitué au lait des crémones et qui trouvait au lait de la campagne un drôle de goût.

La vérité semble paradoxale à ceux qui l’ont trop longtemps perdue de vue. Et les esprits médiocres et timorés ne discutent pas aisément les idées de leur Mère. Los pratiques religieuses, l’Académie française, les décorations conserveront encore longtemps leur prestige puéril et suranné. La femme reste la Chose de l’homme, malgré les efforts pour son émancipation. Et parmi tant de reliquats de l’ancien régime, la censure, par exemple, n’est pas près d’être supprimée. Cependant, il y a plus d’un siècle, Voltaire en montrait déjà l’inanité : « Un livre défendu est un feu sur lequel on veut marcher et qui jette au nez des étincelles ».

Lorsqu’il s’agit de liberté, Henry Marot se montre toujours très absolu. C’est que, sur ce chapitre, la moindre concession est dangereuse. La liberté est ou n’est pas, il n’y a pas de liberté relative et on la supprime pour peu qu’on la veuille restreindre. « La liberté ne se réglemonte pas, par l’excellente raison que la réglementation de la liberté, c’est l’autorité, précisément son contraire ».

Henry Maret, intransigeant envers les principes, est plein de pitié pour les individus. Le chapitre intitule « Les petits misérables » révélera toute sa bonté, toute sa charité à ceux qui ne voient en lui qu’un sectaire, peut-être parce qu’ils ne le connaissent pas et n’ont jamais rien lu de lui.

Et sa pitié s’étend à tout le genre humain. On n’est pas absolument responsable de sa nature, n’étant pas responsable de ses ascendants ni de l’empreinte donnée par l’éducation. « Ayons aussi pitié des meurtriers, car, ainsi que le disait Jésus sur la croix, ils no savent ce qu’ils font !... »

« Mais il ne faut pas exagérer l’influence des milieux et on arriver à supprimer presque complètement la volonté et le libre arbitre »...

 

 

Le radicalisme d’Henry Maret procède directement des philosophes du XVIIIe siècle, Et l’on pourrait écrire en tête de ces Pensées et Opinions la fameuse phrase du Contrat social : « Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien ».

Maret rêve une France vraiment républicaine, pleine de sympathie pour les déshérités. Il la voit venir belle et sereine. « Rien ne saurait empêcher la marche pacifique vers la cité nouvelle »)...

« Un jour viendra où la nation fera comme un maître que ruine son intendant : elle prendra elle-même la gestion de ses affaires... L’idéal des sociétés humaines est incontestablement la suppression des gouvernements et des lois. Mais cet idéal, par cela même qu’il est un idéal, ne saurait être atteint. Plus de gouvernement du tout, plus de lois, il faudrait pour cela une société d’anges. Mais le gouvernement et les lois doivent être réduits au strict indispensable pour que les hommes qui n’ont d’autre souci que de se molester les uns les autres se fassent souffrir le moins possible. C’est parce que la fraternité n’est pas dans les cœurs qu’il sied de la mettre dans les institutions ».

... « L’esprit démocratique a pénétré dans nos villages. Il ne s’agit plus, comme au moyen-âge de prendre la fourche et la faux, d’envahir et d’incendier les demeures seigneuriales, il s’agit tout bonnement d’avoir le courage de rayer de son bulletin de vote le nom de l’homme qui résume en sa personne toutes les spoliations et toutes les tyrannies de la fainéantise sur le travail terrassé »...

... « Le pouple ne peut être véritablement souverain que s’il est conscient c’est à dire instruit. L’instruction universelle sera un jour la vraie solution de toutes les difficultés, parce que ce sera la fin de toutes les erreurs. Le combat de la science et de l’ignorance, tel est, au fond, tout le combat politique, tout le combat économique, tout le combat social ».

Le monde ne marche que par les mécontents à condition qu’ils se méfient de ceux qui spéculent sur ce mécontentement et l’exploitent. Le Tartufe rouge tend à remplacer le Tartufe noir. On a l’hypocrisie qu’on peut, n’est-ce pas ? et celle que vous imposent les tendances de votre époque. Il n’y a que trop d’arrivistes pour qui le socialisme est un marchepied. « Jeûner, prier, vertu de bonze ; secourir, vertu de citoyen » disait Confucius. Aujourd’hui, on croit être quitte envers l’humanité on agitant le drapeau rouge et en prononçant des paroles incendiaires. Mais cette philanthropie est singulièrement haineuse. Les vrais amis du peuple sont moins agités. Les vivisectaires troublent inutilement les foules. Il faut du sang-froid, et surtout de la suite dans les idées pour pouvoir exécuter les réformes nécessaires qui finiront par réaliser pacifiquement la Révolution sociale. Celle-ci, plutôt évolution que révolution ne sera pas, comme en 1789 « un torrent se précipitant à tort et à travers, mais une nappe d’eau profonde et calme, toujours grossissant et toujours avançant... Tant que j’ai entendu chanter le Ça ira et Les propriétaires, on les pendra, j’ai compris que les exploiteurs pouvaient sourire. Mais au socialisme bête, hâbleur, ne cherchant qu’injures et coups, a succédé un socialisme positif, tranquille, ferme, sachant ce qu’il veut, se contentant du possible, énergiquement résolu à l’obtenir : ce sera la Révolution légale »...

Mais, comme les convictions changent avec la fortune ! Pourquoi crier famine parce que le voisin n’a pas diné ? compatira-t-il à nos maux d’estomac, après de trop excellents soupers ?

Les rassasiés sont abrutis par le bien-être. Ce n’est pas leur nuire que de les tirer de leur béatitude qui n’est peut-être que de la torpeur. Ils ignorent qu’on meurt quelquefois d’inanition et confondent volontiers la faim avec l’appétit. L’un d’eux ne disait-il pas : « Il y a des gens qui sont assez fous pour grogner parce qu’ils ont faim : c’est cependant une sensation désirable : les apéritifs en sont la preuve ».

Mais toutes les sottises ne sont pas irréparables ; le mal dont souffre l’humanité n’est pas incurable. A défaut de sagesse, l’homme acquerra de l’expérience. « Toutes les questions sociales finiront par être résolues, le monde s’émancipera, les honteuses exploitations cesseront, l’homme jouira en paix du fruit de son labeur et les antiques préjugés disparaîtront comme disparaissent les nuages quand le soleil éclate à l’horizon. »

 

Parmi les solutions de la question sociale, qu’on peut encore envisager il y a la dépréciation presqu’inévitable et peut-être imminente de l’argent. On peut prévoir le jour où les capitaux deviendront si abondants qu’ils ne rapporteront presque plus rien. C’est ainsi qu’un rentier sordide, entendant dire que les valeurs finiraient par ne plus valoir que le papier, pensa mourir de saisissement.

Et puis, les lois, notamment celles sur les impôts et les héritages, viseront davantage les accumulateurs. « Thésauriser est un crime social » a dit Balzac. Le mauvais riche se croit irréprochable parce qu’il ne nuit pas d’une façon militante ; mais l’indifférence est une complicité tacite ; et ce n’est peut-être que l’impuissance à faire le mal. Faire pleurer ou bien se détourner quand on entend sangloter trahissent un naturel également odieux.

Mais, comme la lutte contre toutes ces misérables conventions est terrible ! « Le progrès est le renouvellement des idées et ne se fait que par les minorités, puisqu’il trouble les habitudes, les routines, toute l’éducation ». (Y. Guyot).

 

En lisant les Pensées et Opinions, on trouvera d’apparentes contradictions. D’abord, parce que Maret n’est pas optimiste ou pessimiste de parti pris : les événements inspirent de l’enthousiasme ou du dégoût. Souvent l’humanité semble près d’atteindre un but qui, à d’autres jours, paraîtra lointain, infiniment. Des engouements inexplicables (à moins que l’on ne se dise que les peuples ont aussi leurs crises de neurasthénie) font douter d’une nation qui est héroïque à ses heures.

Tout le monde a ses bons et ses mauvais jours. L’histoire est pleine de gloire, de sang et de boue. Les actes admirables et les actes condamnables sont la réaction les uns des autres.

Et puis, n’y a-t-il pas en tout écrivain un « tant pis » et un « tant mieux » ! Je ne parle que de ceux qui sont équilibrés et non des insouciants ou des découragés à l’excès qui ne savent que jouir ou qu’appréhender. Balzac l’a dit : « Les grands esprits sont tous assez puissamment constitués pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Chaque idée a son envers et son endroit. Tout est bilatéral dans le domaine de la pensée ».

Prévoyant qu’on ferait cette objection, j’y ai répondu d’avance. Les critiques, du reste, ne nous manqueront pas : on ne jette de pierres qu’aux arbres chargés de fruits d’or. Et puis, Maret est de ceux qui vont droit au but. Les louvoyeurs n’aiment pas cela. Une conduite très nette humilie forcément ceux qui, pour pouvoir changer plus souvent leur fusil d’épaule, voudraient avoir autant de bras que le Bouddha..

Du reste, pourraient-ils comprendre ? Ceux dont les opinions suivent toutes les fluctuations de la politique ne parlent pas la même langue que les convaincus, et ce n’est pas étonnant, puisqu’ils ne sont pas de la même race.

GERMAIN CLAUDE.

PREMIÈRE PARTIE

L’AVENIR

LA QUESTION SOCIALE

La vraie sagesse consiste, non à étouffer ou à ajourner les revendications légitimes, mais à les satisfaire.

 

Celui qui aurait la prétention de réaliser sur la terre l’égalité et l’équité idéales serait un fou. Il n’y aura jamais de société parfaite et les choses pècheront toujours par quelque côté.

 

La révolution sociale n’est pas pour nous effrayer, si elle se fait évolution et procède pacifiquement.

 

C’est par la paix et par le calme que s’obtiennent les réformes. Quiconque aime sincèrement les pauvres travaille à organiser, non à désorganiser. Quiconque leur souffle la haine et leur prêche la bataille est leur plus mortel ennemi.

 

L’avenir qui veut éclore lutte contre le passé qui l’en veut empêcher. Se prononcer contre le passé est toute l’affaire du présent, car le devoir du présent est de supprimer toutes les entraves et de s’opposer à tous les obstacles qui retardent la marche de l’humanité.

 

Il existe un vieux dicton qui nous enseigne qu’il faut demander beaucoup pour obtenir peu. Ce dicton est sage, surtout en politique. Ne craignez pas de marcher avec les plus avancés, car, soyez-en certains, ils iront toujours infiniment moins loin qu’ils ne pensent.

 

Toutes les réformes utiles, tous les changements considérables ont commencé par avoir un caractère peu sérieux et l’on en a beaucoup ri, jusqu’au moment où leur accomplissement a démontré leur possibilité. Il ne s’agit que d’attendre. Le ridicule d’aujourd’hui sera le raisonnable de demain.

 

Ce n’est pas la mauvaise volonté ni l’inintelligence qui causent nos maux. C’est l’indifférence, l’étourderie, la légèreté. La majorité ne pense pas à mal, elle se contente de ne penser à rien.

 

Tant qu’il y aura des fainéants crevant d’indigestion, tandis que sous la fenêtre frissonnera l’indigente demi-nue, ne vous vantez pas de votre civilisation : elle est ignoble et repoussante.

LES PETITS MISÉRABLES

Il y a quelques jours, des gardiens de la paix, de service rue du Champ-d’Asile, aperçurent une lumière qui brillait derrière les planches disjointes d’une masure en ruines.

Ils crurent à la présence de malfaiteurs, et allèrent chercher du renfort.

Le commisaire, un officier de paix arrivèrent avec une escouade d’agents.

On entoura la masure, on enfonça la porte, et voici ce qu’on vit :

Sur un tas d’herbes sèches, deux petits enfants dormaient. Presque nus, ils se tenaient très serrés pour ne pas avoir trop froid, L’aîné avait sept ans, le second cinq.

Sous la lueur des lanternes, on apercevait leurs corps amaigris, leurs figures pâles.

Le commissaire réveilla doucement les enfants qui se mirent à trembler.

Il les rassura et les interrogea.

Voici leur histoire simple et navrante :

Il sont orphelins. A la mort de leurs parents, une vieille dame, une voisine, très pauvre, elle aussi (les pauvres ont de ces charités sublimes) les avait recueillis. Mais elle est morte à son tour, en devant un terme de son loyer.

LE PROPRIÉTAIRE A FAIT VENDRE LES MEUBLES, PUIS A MIS LES ENFANTS A LA PORTE. Un bien brave homme, n’est-ce-pas ?

Les enfants dès lors (sept ans, cinq ans !) ont erré à l’aventure. Ils vivaient, ramassant dans les boites d’ordures des croûtes de pain et les os qu’avaient bien voulu leur laisser les chiens du quartier. Un jour, n’ayant rien trouvé, mourant de faim, ils étaient allés demander asile et nourriture aux Enfants-Assistés ; là on les avait renvoyés, PARCE QU’ILS N’AVAIENT PAS DE PAPIERS !

C’est alors qu’ils avaient découvert, dans le terrain vague, une cabane où ils venaient dormir la nuit. Comme le plus jeune avait peur, son frère mendiait parfois un bout de bougie et l’allumait. D’où, la lumière.

Le commissaire fit ce qu’il pouvait. Il conduisit les enfants au poste, leur donna à manger, les réchauffa. Et, provisoirement, en attendant que quelque âme charitable ou l’administration s’occupe de ces infortunés, on a dû les diriger sur le Dépôt ; car nous vivons dans une société qui n’a pas encore trouvé de traitement différent pour les malfaiteurs et pour les misérables.

Qu’est-ce que cela ? Rien, Un fait-divers. Et ce fait-divers, plus puissant que tous les livres, plus émouvant que tous les discours, plus terrible que toutes les démonstrations, se dresse comme la condamnation implacable de l’état social d’un peuple qui se dit civilisé. Ces deux petits enfants, perdue au milieu de ces millions d’hommes, élèvent contre nous tous leurs voix plaintives, et leurs gémissements, dominant toutes nos clameurs, semblent le retentissement d’un glas.

Deux lignes plus loin, dans tous les journaux, on peut lire les exploits scandaleux d’agents dits des mœurs, poursuivant des femmes sur les boulevards ; et l’on se demande ce que c’est qu’un Etat qui trouve assez d’argent pour payer ces hommes et qui n’en a plus lorsqu’il s’agit de découvrir et de sauver des malheureux. Il vaudrait peut-être mieux s’occuper un peu moins des prostituées et un peu plus des misérables.

Les enfants surtout. Un homme qui meurt de faim, cela est déjà épouvantable ; mais un enfant ! Vous ne direz pas qu’il peut travailler, celui-là, qu’il peut gagner sa vie ! Or, que faisons-nous pour les enfants ? Nous avons pour eux des asiles qui ne sont que des maisons de correction où on les punit d’être pauvres, où on les châtie d’être nés ! A ceux qui sont sans famille, nous devrions tous être une famille. Au lieu de cela, tout leur est dur, tout leur est. odieux. Ils grandissent malheureux, et deviennent méchants. Plaignez-vous si plus tard ils se ruent sur cette société qui n’a eu pour eux que des rigueurs ! Peuvent-ils donc l’aimer ?

Et combien d’autres faibles êtres inconnus souffrent et agonisent dans l’ombre ! De temps en temps un fait éclate qui appelle notre attention et attire l’universelle sympathie, mais ce n’est pas assez que la pitié d’un jour. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est la nécessité de rendre ces choses impossibles. Tant qu’un de nos enfants ne trouvera pas en naissant son existence matérielle et morale assurée, c’est en vain que nous nous vanterons de notre civilisation raffinée et des progrès accomplis. Que sont tous nos projets et toutes nos lois devant le reproche muet de ces petits corps tremblants et de ces grands yeux pleins de larmes ?

 

Notre république est basée sur la souveraineté du peuple. Or, il ne peut être véritablement souverain que s’il est conscient, c’est-à-dire instruit. L’instruction universelle sera un jour la vraie solution de toutes les difficultés, parce que ce sera la fin de toutes les erreurs. Le combat de la science et de l’ignorance tel est au fond tout le combat politique, tout le combat économique, tout le combat social. Les peuples éclairés seront des peuples pacifiques, les peuples éclairés seront des peuples libres. Ils seront en outre des peuples fraternels, car on comprendra un jour que l’intérêt de chacun est solidaire de l’intérêt de tous, et que la souffrance du plus infime des individus rejaillit sur la société entière.

Le problème social, où est-il ? Tout entier en ceci : qu’il y a des hommes qui travaillent et qui ne jouissent pas et qu’il y a des hommes qui jouissent et qui ne travaillent pas. Tous ceux qui étudient les moyens de faire cesser cette iniquité sont des socialistes au même titre.

Je ne connais que deux grands partis sur le terrain social : celui qui déclare que la société est bien telle qu’elle est, qu’il n’y a rien à changer à rien et qu’il est bon que le capital continue à exploiter le travail ; puis celui qui, au contraire, dénonce les iniquités monstrueuses de l’association humaine et travaille à faire luire cette aurore idéale où chacun aura droit à jouir des fruits de son labeur et ou le capital ne sera plus qu’un instrument...

 

Nous voulons toutes les forces, toutes les intelligences, le bras qui exécute et le génie qui conçoit, et nous ne supprimons pas l’architecte pour conserver le maçon. Nous voulons que chacun serve à chacun, nous croyons à la solidarité des hommes, nous n’admettons la domination exclusive ni des une ni des autres, mais l’égalité de tous. Nous croyons que personne ne doit souffrir de la misère et de la faim ; nous croyons qu’il no faut ni que la femme ni que l’enfant soient esclaves ; nous rêvons une équitable répartition des biens de ce monde et non leur suppression insensée. Nous ne sacrifions aucune indépendance, car sans indépendance la production s’arrête. Notre rêve n’est pas que tout le monde soit prolétaire, mais qu’il n’y ait plus de prolétaires.

Vis-à-vis des socialistes de mauvaise foi, qui travaillent à l’abaissement des grands, nous travaillons, nous, à l’élévation des petits.

Combien y a-t-il de gens qui jouissent ? Combien y a-t-il de gens qui soutirent ? Ceux qui sont intéressés aux réformes ne sont-ils pas plus nombreux que ceux qui sont intéressés au statu quo ? Qui osera dire : non ?

 

Nous ne demandons pas qu’on bâtisse en un jour une société nouvelle. Nous demandons que l’on commence à apporter des pierres au lieu de se croiser les bras.

Il n’y a en somme que deux grands partis, le parti de ceux qui ont les pieds au chaud, qui sont commodément assis au coin de leur feu et pour qui la bise qui siffle au dehors n’est qu’un joli petit accompagnement à leurs rêveries puis le parti de ceux qui battent la semelle, reçoivent la pluie et désirent un bon gite. A la vérité on dit à ces derniers : « Vous êtes des farceurs, car si vous étiez bien logés, vous feriez comme les autres et vous ne demanderiez plus rien. » Seulement ils répondent : « C’est vous qui êtes les farceurs, car, si vous étiez à notre place, vous crieriez aussi fort que nous. »

 

Les misérables finissent vraiment par nous assourdir du bruit de leur détresse. Quand les classes dirigeantes sont repues, est-ce qu’il est permis à la canaille de se plaindre ?

Il n’est rien de tel que d’avoir une bonne place pour trouver que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes...

 

Nombre de gens n’ayant pas de quoi dîner sont en proie à une mélancolie ignorée de ceux qui ont tout ce qu’il leur faut et même quelque peu davantage.

 

Toutes les fois que des capitalistes voient leur revenu diminuer, ils trouvent au Parlement des gens qui gémissent sur leur sort infortuné, et l’on s’occupe, toutes affaires cessantes, de rétablir leur ancienne situation. En revanche, si nous parlons au nom de ceux qui n’ont pas de revenu du tout, on nous répond : « Ce n’est pas notre affaire, qu’ils se débrouillent. L’Etat n’a pas pour mission de donner à vivre aux gens. »