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Petite métaphysique démiurgique du pourquoi

De
231 pages
Qui ne s'est posé la question du pourquoi de son existence - pourquoi y a-t-il des hommes et des choses, pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien ? C'est sur cette question et la volonté de lui donner réponse que s'est édifiée la métaphysique. La métaphysique qui se décante ainsi trouve une image de l'existence humaine dans le bâtisseur platonicien, c'est-à-dire le démiurge, qui cherche à réaliser ses idéaux de perfection en incluant les données imparfaites.
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Petite métaphysique

démiurgique

du pourquoi

Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

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Ulrich STEINVORTH

Petite métaphysique

démiurgique

du pourquoi

Traduit de l'allemand par Jürgen Brankel avec la contribution d'Elliot Vaucher

LIHltmattan

2010 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.ft hannattan l@wanadoo.ft ISBN: 978-2-296-11135-6 EAN : 9782296111356

Paru sous le titre: Warum überhaupt etwas ist, kleine demiurgische Metaphysik, en 1994 chez Rowohlt

Aux séquestrés d'Altonu

Préambule

... la question fondamentale de la métaphysique, celle que le néant même nous force à poser: Pourquoi y a-t-il de l'être et non pas plutôt rien? (Heidegger) Mon expérience par excellence est que je m'étonne de l'existence du monde.
(Wittgenstein)

« D'ailleurs, on n'écrit plus sans de la métaphysique », me disait récemment un vieil ami. En disant cela, il ôta son chapeau, duquel on disait également, autrefois, qu'on ne sort pas sans lui. «La métaphysique est du non-sens, » répondis-je. En tant que physicien il aurait dû le savoir lui-même. « Les questions philosophiques ne deviennent belles que par la métaphysique », insista-t-il. «Pourquoi est-ce que vous, les philosophes, vous voulez nous imiter? À chacun son métier. » «Nous vivons dans une époque post-métaphysique », me vint à l'esprit. « C'est de la blague », dit-il. «Haha », s'exclama quelqu'un qui était proche de nous, « toute la philosophie est une blague, tant la métaphysique que la post-métaphysique ; qui est-ce qui comprend cela? » « Tu ne comprends rien clairement », dit sa femme et elle le réduisit au silence. C'est Günther Anders qui nous sauva de cet embarras. Naturellement, il ne s'agissait pas de Anders luimême, mais nous l'appelions ainsi, parce qu'il ne cessait de citer Anders, en général, mal à propos.

« Celui qui proclame encore aujourd'hui la possibilité de changer l'homme, comme l'a fait Brecht, est une figure d'hier, car nous avons changé », annonça-t-il comme un pasteur annonce l'évangile. « Cette variation de l'homme est tellement fondamentale que celui qui parle encore aujourd'hui de son essence est une figure d'avant-hier. » Alors, je compris que j'étais une figure d'avant-hier. Je l'avouai. « Dans ce cas, tu es un métaphysicien », dit mon vieil ami. « Vous êtes doublement hors du jeu », dit Günther Anders. « Mais qu'est-ce qu'on peut bien être, ou vouloir être, de différent? », demandai-je. « Plus l'on accepte que l'homme ait déjà changé et ait perdu son essence, moins l'on a le droit de parler d'autre chose que de son essence », dit mon physicien. « La blague », ajouta à nouveau celui que sa femme n'avait pas su réduire, tout à fait, au silence. « Qu'est-ce que la métaphysique est d'autre que la question de savoir pourquoi il y a quelque chose? Allez!» me provoqua-t-il, « tu es philosophe. N'est-ce pas cela le fondement de la métaphysique ? » Je dus lui donner raison. « Et comment veux-tu pouvoir répondre à cette question? Quel que soit le fondement, je pose immédiatement la question de savoir pourquoi il est en général. Donc, tu ne peux répondre à cette question. » Il avait le regard triomphant, et moije haussai les épaules. « Ça va », dit mon physicien, « j'ai conscience de l' impossibilité de répondre à cette question, comme tous ceux qui la tiennent pour absurde. Et cependant, je ne peux croire qu'elle soit absurde. En face du fait qu'il y a quelque chose, comment peut-on ne pas s'étonner outre mesure? » « Ha ! » triompha notre critique, « tu ne t'étonnes pas du fait qu'il y ait quelque chose, mais du fait que le monde soit si admirablement beau. Et, en réalité, vous les académiciens bien 8

salariés, vous avez une belle vie. Je vous propose à vous, les phy- et les métaphysiciens, une petite expérience de pensée. Supposez que le monde ne soit pas le cosmos consistant d'étoiles et de matières où vous découvrez les lois, mais un tas de décombres consistant de tout ce qu'il y a de plus laid et de plus sale, de tout ce qu'il y a de plus répugnant et de plus dégoûtant dont un cinéaste moderne peut rêver, un monde animé de monstres, d'araignées et de cafards, un monde consistant en morve puante, et l'intelligence qui s'y développerait serait diaboliquement méchante et montrerait sa rationalité seulement dans la maximisation des angoisses et des peines dont tout serait teinté. Est-ce qu'alors tu tomberais dans un étonnement démesuré vis-à-vis du fait qu'il y a quelque chose, comme tu le dis si solennellement? » Mon physicien restait impassible. « Pourquoi est-ce que tu parles d'une expérience de pensée? N'est-ce pas que le monde est tel que tu le décris? » « Moi, je ne le contesterais pas », rigolait méchamment notre critique. « La question de savoir pourquoi quelque chose existe en général peut être provoquée tout aussi bien par la misère que par le bonheur. Job la poserait plutôt que Jean le veinard. » Alors, beaucoup de gens se mêlèrent à la discussion. La fête avait trouvé son sujet. Je dus m'avouer que la question de savoir pourquoi quelque chose existe en général m'avait fasciné depuis toujours. C'était le début de ma petite métaphysique démiurgique. Elle est petite, parce qu'elle ne comporte qu'un petit livre qui ne peut pas épuiser son sujet inépuisable et qui ne doit pas épuiser le lecteur. Elle est démiurgique, parce qu'elle rencontre dans le Démiurge, à qui Platon attribue la construction de notre monde dans son Timée, une image qui répond à la question de savoir pourquoi quelque chose existe en général. C'est une métaphysique qui n'est ni irrationnelle, ni hostile à la science ni scientifique, ni crédule envers la science. Elle ne 9

recourt ni à du surnaturel, ni à du transcendant ou de l'immatériel pour expliquer les phénomènes. Elle justifie même le libéralisme politique. Et cependant il s'agit d'une métaphysique parce qu'elle ne dit pas exclusivement du mal de Dieu, de la liberté et de l'immortalité, c'est-à-dire les trois «tâches inévitables de la raison pure» dont l'exécution constitue, selon Kant, la tâche de la métaphysique (CRP, B 7). Et elle est un examen des philosophies qui adoptent une position critique envers la métaphysique et qui s'appuient sur le Wittgenstein tardif et dont la cause est défendue, en Allemagne, par Ernst Tugendhat et Jürgen Habermas. Ce débat peut paraître un détour pénible, pour celui qui n'est pas philosophe professionnel, en vue du but proprement dit et exposé dans le dernier chapitre qui s'occupe de la métaphysique au sens strict. Cependant, seule la liaison de la métaphysique avec la critique de la critique de la métaphysique permet au non-professionnel comme au professionnel de prendre la mesure de notre démarche en la comparant à la démarche de Tugendhat et de Habermas, et de prendre une conscience plus claire du problème. Et cela est le premier but de toute philosophie. Pour leur critique utile et leurs commentaires concernant les versions antérieures de ce travail, je suis redevable à Peter Ulrich, Sabine Jentsch, Reinold Schmücker et Vittorio HosIe.

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I. La métaphysique

Jusqu'ici nous n'avons parlé qu'en tant que physicien; maintenant nous devons nous élever vers la métaphysique et nous demander: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Leibniz

1. Pourquoi on ne doit pas mépriser la métaphysique Pourquoi est-ce que certaines gens posent la question « pourquoi? », par exemple «Pourquoi est-ce que nous vivons? Pourquoi est-ce que nous mourons? Pourquoi y a-t-il un monde tel qu'il est? Pourquoi n'est-il pas différent? Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien? » Les questions de cette sorte trouvaient leur explication, dans les sociétés prémodernes, dans les mythes et les cultes. Cependant, depuis le sixième siècle avo J.-C., lorsque commencèrent les lumières en Grèce, les hommes cherchent à trouver de nouvelles réponses. Ce qui était nouveau était moins le contenu que la forme, qui admettait la critique et la justification, le rejet et la reformulation. Ainsi naissaient la continuité et la cohérence dans les réponses, la différenciation des questions et la prise de conscience des exigences matérielles et de leur rôle social chez ceux-là mêmes qui posaient les questions et leur répondaient. Ainsi étaient donc nées: une attitude rationnelle vis-à-vis des problèmes, la philosophie et la science. Le succès était immense. Nous avons plus de connaissances du monde, en commun, que ce que chacun pour soi peut apprendre. Pourquoi est-ce que quelques hommes posent toujours ces vieilles questions du pourquoi? Pourquoi est-ce que beaucoup de gens cherchent à nouveau les réponses dans des mythes et des cultes, alors que les sciences triomphent partout? Est-ce

parce que ces questions ne trouvent pas de réponse rationnelle, parce qu'on les pose tant qu'on n'est pas suffisamment éclairé pour reconnaître leur caractère insoluble? La réponse la plus élégante est offerte par Wittgenstein dans le Tractatus : «Nous sentons que même si toutes les questions scientifiques possibles sont résolues, nos problèmes de vie n'ont pas encore été touchés. Certes, dans ce cas il n'y a plus aucune question; et voilà justement la réponse» (Tr. 6.52). Car il y a une question « seulement là où il y a une réponse, et celle-ci seulement là où quelque chose peut être dit. » La conséquence en est que: « De ce dont on ne peut rien dire, on doit se taire» (Tr. 6.51 et 7). Ce dont on ne peut parler ne cesse pas pour autant, selon Wittgenstein, d'être: «En effet, il y a de l'indicible. Ceci se montre, c'est le mystique. » (Tr. 6.522.) Aujourd'hui, nous pouvons prendre cet énoncé pour un pronostic sociologique. Ce dont on ne peut parler se montre comme penchant vers le mystique. Pendant des décennies, la philosophie existentialiste a semblé donner des réponses, dont on pouvait parler. L'époque actuelle est toujours caractérisée par l'image qu'esquissait Hegel il y a 180 ans: «La doctrine exotérique de la philosophie kantienne - à savoir que l'entendement n 'a pas le droit de survoler l'expérience, car sinon la faculté de connaître devient raison théorique qui n'engendrerait que des chimères - a justifié, par des raisons scientifiques, le fait de renoncer à la pensée spéculative. Cette doctrine a été bien accueillie par la clameur de la pédagogie moderne, par les contraintes temporelles qui envisagent le besoin immédiat: tout comme pour la connaissance l'expérience est primordiale, la compréhension théorique est même nocive pour le comportement habile dans la vie publique et dans la vie privée, et l'exercice et l'éducation pratique constituent, de toute façon, l'essentiel et ce qui doit être, à titre exclusif, promu. - Ainsi, par la coopération de la science et du sens commun pour effectuer le naufrage de la métaphysique, on assistait au spectacle bizarre de voir un peuple éduqué qui n'avait pas de métaphysique tout comme un 12

temple magnifiquement décoré sans le sanctuaire» (Préface à la première édition de la Science de la logique. Werkausgabe, tome 5, p. 13 s.). L'absence du « sanctuaire» de la métaphysique n'est, désormais, plus très bizarre, puisque l'on ne peut plus comparer le peuple avec un temple décoré. On doit se poser, en outre, la question de savoir si cette évolution n'a pas été favorisée par la métaphysique hégélienne qui a vu, dans l'État et dans sa force de s'imposer contre d'autres États, l'œuvre de l'esprit universel. Mais, si les esprits intelligents méprisent la métaphysique, la déchéance de cette dernière à une idéologie ne peut guère être évitée. Si la métaphysique est l'essai de trouver une réponse critique et vérifiable à ces questions du pourquoi, alors une fausse métaphysique est meilleure qu'aucune. Car elle reconnaît que ces questions, donc aussi ceux qui les posent, méritent une réponse; par conséquent, elle met I'homme sur une échelle plus haute que les critiques de la métaphysique qui déclarent dépourvues de sens ces questions. Certes, on peut critiquer une fausse métaphysique; mais le bannissement de la métaphysique du discours rationnel permet une inflation de l'irrationalité, et épuise la raison. 2. Les conditions de l'acceptabilité des théories métaphysiques Cependant, peut-on critiquer une fausse métaphysique? Comment est-il possible de parler rationnellement des thèses métaphysiques? Celles-ci ne seraient plus métaphysiques, si on pouvait les fonder ou les mener à l'absurde par des observations empiriques ou des règles mathématiques. C'est correct. Une question n'est métaphysique que si on ne peut la valider ni par des raisons empiriques ou mathématiques ni par les règles d'une procédure universellement acceptée. Elle n'est pas dépourvue de sens pour autant. On peut également discuter, de manière rationnelle, des réponses aux questions métaphysiques.

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D'abord, on peut fonder ou mener à l'absurde une question métaphysique par la simple règle logique du tiers exclu. On peut déduire n'importe quoi des thèses qui se contredisent; ces thèses ne peuvent donc pas répondre à ces questions. Mais l'application de la logique à des théories métaphysiques n'exclut pas l'hypothèse selon laquelle, comme disait Hegel, la réalité la plus profonde est une contradiction. Si une théorie métaphysique affirme de telles propositions, elle doit garantir que les réponses qu'elle donne à ces questions ne sont pas ellesmêmes contradictoires ou équivoques. C'est la raison pour laquelle les règles de la logique habituelle restent une condition nécessaire, même si elle n'est pas suffisante, de leur acceptabilité qui, elle, est rendue critiquable. Certes, cette condition ne va pas au cœur même de la prétention spécifiquement métaphysique des théories métaphysiques, mais seulement de la prétention à la compréhensibilité la plus générale. Existe-t-il alors, deuxièmement, une condition de leur acceptabilité dans leur prétention de répondre aux questions métaphysiques? Les théories doivent naturellement répondre, de quelque façon que ce soit, à ces questions; mais est-ce que le désarroi, provoqué par ces questions, ne montre pas qu'une réponse est aussi bonne ou mauvaise qu'une autre, raison pour laquelle il doit manquer un critère de préférer l'une d'elles? Et le désarroi a aussi pour conséquence qu'il dépend peut-être du goût ou des préjugés qu'une réponse soit préférée à une autre. Une théorie métaphysique ne peut répondre, du moins aujourd'hui, à ces questions qu'indirectement. Avant qu'elle ne puisse expliquer pour quelle raison il y a un monde et non rien, elle doit expliquer ce que l'on doit comprendre par « monde », et c'est la raison pour laquelle la physique est incapable de pourvoir une réponse, et la raison pour laquelle d'autres réponses, issues de théories concurrentielles, ne sont point satisfaisantes. Pour cela, la théorie métaphysique doit admettre la discussion de problèmes plus concrets qui ont été, de leur côté, traités trop intensivement pour permettre des solutions quelconques. Sa plausibilité demande ainsi des composantes qui 14

ne sont pas trop différentes des conditions de plausibilité des théories empiriques. Elle doit pouvoir résoudre les problèmes, considérés comme urgents dans sa discipline, d'une manière qui ne soit pas pire que celle des théories concurrentielles, et elle doit les placer dans une perspective qui rende claire leur cohérence et qui ouvre des aspects nouveaux sur le monde. Certes, à cause du manque d'un experimentum crucis, où l'objet étudié rend lui-même le jugement qui est sorti de l'empirie, il n'y a pas de décisions qui permettent de trancher entre des théories concurrentielles. Mais, tout comme une théorie empirique, une théorie métaphysique doit faire ses preuves par le fait de rendre cohérentes, dans une image harmonieuse de son objet en question, nos intuitions et nos connaissances. Cette condition peut difficilement être satisfaisante pour des théories métaphysiques: il est difficile, sinon impossible, de construire une image harmonieuse à partir de nos connaissances du monde et de nos diverses intuitions concernant ses aspects problématiques. Cette condition de plausibilité ne pourrait devenir insuffisante que lorsque plusieurs théories métaphysiques offriraient une image également harmonieuse. Mais nous n'y sommes pas encore. 3. La raison pour laquelle la science ne peut pas répondre aux questions métaphysiques Faut-il savoir pourquoi certains hommes posent des questions du type: pourquoi vivons-nous et mourons-nous, pourquoi le monde est-il tel qu'il est, et pourquoi a-t-il quelque chose et non rien - pour savoir ce qui répond à leurs questions ou pour savoir sous quelles conditions on accepte une réponse? Assurément non; car les motifs pour poser une question ne sont pas leur signifiance ; on peut poser la même question à partir de motifs, ou raisons, très différents. En revanche, nous devons savoir pourquoi la physique et la biologie ne peuvent pas répondre à ces questions, et nous devons savoir positivement ce que, dans ces sciences, veulent dire le monde et l'être, dont nous parlons à présent.

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Pourquoi est-ce que les sciences naturelles ne peuvent pas répondre à ces questions? Est-ce qu'elles n'expliquent pas la raison pour laquelle le monde est tel qu'il est? Elles expliquent bien chaque état du monde à partir des lois et des états antérieurs; mais comme elles sont obligées de supposer, pour l'explication d'un quelconque état, un état antérieur, elles ne peuvent expliquer l'ensemble de tous les états. Cependant, supposons que la physique puisse expliquer, par le moyen d'un modèle mathématique astucieux, pourquoi le big bang devait se produire ou ce par quoi le monde a commencé. Est-ce qu'elle n'aurait pas dit, en ce cas, pourquoi le monde est tel qu'il est, et également pourquoi il yale monde et non rien, et donc aussi pourquoi nous vivons et pourquoi nous devons mourir? Même dans ce cas, elle n'indiquerait que des contextes causaux selon lesquels l'état Z2 suit régulièrement et sans exception l'état ZI et, dans le cas limite hypothétique de l'état initial du monde, Zo surgit parce qu'on peut déduire, d'un modèle mathématique, son surgissement. Elle expliquerait le monde à partir de régularités ou lois qui sont mathématiquement descriptibles, mais elle n'expliquerait pas pourquoi le monde obéit à ces lois. Et c'est aussi à ce pourquoi que les questions métaphysiques exigent une réponse. Mais n'est-ce pas une exigence insensée, comparable à celle d'un enfant qui, après chaque réponse, pose à nouveau la question du «pourquoi»? Certes, il n'y a pas de raison de recommencer, après chaque réponse, à poser la question du « pourquoi» ; mais ici la répétition indique que la réponse part dans une mauvaise direction. L'indication des causes et des lois causales n'est qu'une possibilité de répondre au pourquoi. Elle ne décrit le monde que sous l'aspect de son immutabilité, mais non sous l'aspect sous lequel je peux influer sur lui. Les questions métaphysiques visent le pourquoi du monde non seulement eu égard à son immutabilité, mais aussi à sa mutabilité. Par cela, elles questionnent le sens et la fin, et ce dont il s'agit. Et c'est à cela que la physique ne peut ni ne veut répondre.

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Mais est-ce qu'il y a une quelconque théorie capable d'y répondre? N'est-ce pas que le sens et le but de la vie, du monde ou de l'être, soient ce qu'on en fait? Le sens et le but ne sontils pas subjectifs? Si l'on assigne au monde un but, alors on affirme aussi, semble-t-il, une norme que l'homme devrait suivre. N'est-ce pas le propre des inébranlables intuitions des temps modernes que, à partir de faits suivant lesquels le monde se présente dans son ensemble, on ne peut pas déduire de normes? Est-ce qu'une théorie métaphysique, pour autant qu'elle veuille énoncer quelque chose sur le but du monde, ne doit pas retomber dans l'erreur de la philosophie d'avant la modernité, dans la «conclusion erronée naturaliste» (en anglais: naturalistic fallacy), qui veut déduire une norme en partant seulement des faits? Ce qui sépare le métaphysicien de son critique n'est pas un désaccord concernant les conclusions naturalistes erronées (celles-ci, lui aussi, il les tient avec raison pour illégitimes) mais un désaccord concernant la vie, le monde et l'être, qu'il ne tient pas pour de seuls faits, mais plutôt pour des données et des tâches, pour des choses explicables quant à leur pourquoi, et pour des phénomènes compréhensibles quant à leur but et finalité. Il n'a pas besoin d'admettre, comme le firent à vrai dire quelques métaphysiciens, que le monde n'est que son monde; mais il ne peut ignorer que le monde est aussi le sien et qu'il est, en tant que tel, quelque chose avec quoi il a nécessairement affaire, parce que, s'il s'est posé, à l'occasion, la question du pourquoi, il peut choisir entre continuer de vivre ou cesser de vivre ou, plus généralement entre une action et son abstention. Exposé à l'alternative d'être ou de n'être pas, il veut savoir ce que c'est que le sens de la vie et à quoi elle sert. Mais n'est-il pas vrai que la physique en donne la réponse la plus plausible? Car c'est elle qui énonce le mieux ce que l'homme peut faire du monde et ce qu'il peut faire de sa vie. Certes, elle ne dit rien sur le sens du monde et son but. Mais conjointement à la biologie, la psychologie et la sociologie, elle enseigne ce que sont les intérêts naturels des hommes, les foyers de conflit les plus dangereux et les chemins les plus sûrs 17

pour transformer les conflits en énergies utiles. Précisément parce qu'elle se limite à des explications causales, la science peut étaler, devant l'homme, l'éventail de ses possibilités, et dire ce qu'il doit faire s'il veut être heureux, et ce qu'il doit faire s'il veut être malheureux, c'est-à-dire ce qu'il doit faire s'il veut vivre comme un animal sauvage ou un animal pacifique - comme un Socrate à la recherche de la connaissance ou comme un ascète. Mais, si la science avait cette prétention, elle deviendrait elle-même une métaphysique non démontrée. Elle donnerait une réponse décisive à la question de savoir à quoi est bonne la vie et quel est son sens: elle serait bonne pour un emploi à discrétion de l'homme; elle serait un immense complexe d'états qui n'ont un rapport entre eux que par le fait que, si certains états sont donnés, certains autres vont suivre, et que, si l'on veut atteindre certains états, on doit en produire certains autres. Nous ne pouvons pas exclure d'avance que cette réponse soit la bonne. Nous devons même reconnaître que beaucoup de gens l'admettent comme juste. C'est la métaphysique de la foi dans la science ou du scientisme. Mais elle n'est pas démontrée. Pour la démontrer, nous devons, avant tout, poser deux questions: premièrement, est-ce qu'il y a des obligations qui nous empêchent d'utiliser, à notre guise, le monde ou l'être, deuxièmement, est-ce que certains des états du monde peuvent être mis en rapport par quelque chose de plus que les relations causales mentionnées? problèmes dans lesquels doit s'épuiser, en travaillant, une théorie métaphysique La première question contraint le métaphysicien à des réflexions de théorie morale, la deuxième à des réflexions sur la position de l'homme dans un monde de relations causales. Tant qu'il n'est pas clair s'il y a des obligations de ne pas utiliser arbitrairement le monde, et, le cas échéant, quelles sont ces obligations et comment elles s'expriment, et tant qu'il n'est pas clair si, en dehors des relations causales admises par la physique, il y a encore d'autres relations entre les états du 18

4. Les

monde, aucune réponse aux questions métaphysiques ne peut être admise. Sans doute, les deux questions dépendent l'une de l'autre. Ce qui empêche probablement, en première instance, la plupart des gens d'admettre le choix arbitraire de l'utilisation du monde, est la position exceptionnelle que nous voulons nous attribuer à nous-mêmes en tant qu'hommes. Quoique nous fassions partie du monde et que notre être soit une partie de l'être en général, nous ne nous tenons pas pour arbitrairement utilisables. Nous nous attendons à ce que l'on ne puisse disposer de nous qu'en vue de ce à quoi nous pouvons donner notre consentement. Et cette position exceptionnelle, nous ne la tenons souvent pas pour une suite de l'égoïsme de ceux qui peuvent disposer du monde, mais pour quelque chose que commande la nature ou l'être de l'homme. Comme les hommes peuvent disposer d'eux-mêmes, nous tenons pour justifiée, du moins parfois, l'exigence de ne pas blesser la volonté de quelqu'un, tant qu'il ne blesse pas celle d'un autre. De même que nous tenons la capacité de ressentir de la douleur, pour une raison suffisante de ne pas torturer quelqu'un, de même nous tenons souvent la capacité de l'homme d'aménager soi-même, avec prévoyance, sa vie, et d'aménager ses propres intérêts variés et ceux d'autres hommes, pour une raison suffisante de ne pas blesser sa volonté. Et tant que nous pensons de cette façon, nous supposons qu'il existe des relations entre les états du monde qui ne sont pas uniquement causales, dans le sens des sciences naturelles. Certes, tous ne pensentpas ainsi et pas toujours, et la supposition peut s'avérer erronée, mais seulement après des réflexions, et celles-ci sont déjà métaphysiques. Chaque théorie métaphysique doit donc, avant de répondre à des questions métaphysiques, parcourir des délibérations qui concernent le rôle de la morale ou des principes pratiques et la nature de l'homme ou des raisons possibles sur une position exceptionnelle à l'intérieur du monde. Comme la position exceptionnelle a été justifiée, traditionnellement, par la raison et la liberté par lesquelles on considérait que l'homme était capable d'aménager sa vie avec prévoyance, une théorie 19

métaphysique doit questionner la raison et la liberté pour savoir si elles justifient une position exceptionnelle. Ce sont donc les examens de la morale et de la liberté qui forment le champ où une théorie métaphysique peut faire ses preuves ou échouer. Ici, nous avons affaire à des problèmes et des intuitions de solutions qui sont plus concrets et saisissables que ceux qui sont proprement métaphysiques; et cela est la raison pour laquelle une comparaison avec des idées concurrentielles et une décision quant à leur acceptabilité ont la plus grande chance d'être possibles. Cependant, une théorie métaphysique ne s'épuise pas dans les théories de la morale, de la raison et de la liberté. Celles-ci sont plutôt seulement des moyens pour éclairer ce qu'il y a, au fond, de questionnable par rapport au monde, à la vie et à l'être - pour éclairer ce que c'est que l'être que nous trouvons déjà là et comme tâche lorsque nous posons la question de savoir la raison pour laquelle le monde est tel qu'il est, et pourquoi il y a, en général, quelque chose et non rien. Une théorie métaphysique doit rendre intelligible comment un monde est possible, dans lequel nous trouvons des relations causales cohérentes, mais aussi l'apparence d'obligations morales, et les prétentions de la raison et de la liberté. Elle examine la morale, la liberté et la raison dans l'intention de comprendre comment ou en quel sens l'être qui est questionné par les questions métaphysiques est ou semble être à la fois une donnée et une tâche, comment nous pouvons saisir l'être ou le monde comme quelque chose qui semble avoir des caractères aussi diversifiés, sinon incompatibles, que le caractère d'une relation causale et celui d'une relation par la liberté, celui d'une donnée invariable et celui d'une finalité possible. Le parcours des questions de morale, de raison et de liberté et de leur compatibilité avec le point de vue des sciences naturelles a pour visée la théorie de l'être en général une ontologie pour employer la notion traditionnelle. Il doit donc s'orienter d'avance vers les thèses ontologiques ou les idées qui suggèrent une solution rapprochant d'une manière intelligible les caractères, difficilement compatibles, de l'être.

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Bref, une théorie métaphysique est une ontologie qui rend cohérents, d'une manière intelligible, les caractères, difficilement compatibles, du monde.

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II. La liberté

Semper enim nobis licet nos revocare a bono clare cognito prosequendo, a perspicua veritate admittenda, cogitemus bonum libertatem per hoc testari. vel modo tantum

arbitrij nostri

Descartes

Les questions du pourquoi métaphysique nous ont conduit à deux questions, qui, il est vrai, ne sont guère plus claires que les premières nommées; mais nous espérons pouvoir trouver et peser en elles davantage d'intuitions, et pouvoir faire d'elles la base de nos connaissances. D'un côté, il s'agit de la question de savoir si l'être peut nous obliger à des manières d'action; de l'autre il s'agit de la question de savoir si le pouvoir de prendre position à des possibilités d'action est une force naturelle. Les deux questions se distinguent par une indétermination de leurs concepts respectifs qui indique déjà, aux théoriciens les plus rigoureux, leur absence de sens, mais qui me semble moins diffuse que l'indétermination des questions du pourquoi, dont l'intérêt traditionnel s'accorde difficilement au fait de les tenir pour dépourvues de sens. Les questions entraînent de nouvelles questions: quel est l'être qui peut obliger ou ne pas obliger? Qu'est-ce que c'est que d'obliger? Que sont des possibilités d'action? Que signifie prendre position à des possibilités d'action ou à des manières d'action? Qu'est-ce qu'une force naturelle? Et que serait un pouvoir au cas où celui-ci ne serait pas une force naturelle? Ces questions peuvent, peut-être, nous mener plus loin. Car elles ne sont pas seulement interdépendantes, mais elles sem-