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Philosopher sur la côte sauvage

De
200 pages
Ce texte est le fruit d'une écoute, et d'une interrogation que le philosophe se répète à lui-même : " Et toi, qu'as-tu à répondre à nos questions ? " Ainsi se fait jour la pensée d'une responsabilité philosophique qui suppose d'une part un certain retrait, en deçà de l'exposé professoral et des textes fondateurs ; d'autre part le choix des questions pertinentes.
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Philosopher
sur la côte sauvage

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douai//er, J. Poulain et P. Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Daniel ABERDAM(textes recueillis par), Berlin entre les deux guerres: une symbiose judéo-allemande?, 2000. Elfie POULAIN,Franz Kafka: l'enfer du sujet ou l'injustifiabilité de l'existence,2000.

Collection « La Philosophie en commun» dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Stanislas Breton

Philosopher sur la côte sauvage

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-9866-3

Pour Aurore et Mélissa en souvenir d'une merveilleuse rencontre

Préface Les philosophes souffrent, dit-on, d'une trop lourde mémoire. De commentaire plus ou moins cordial en explication littérale de textes classiques, ils s'épuisent par générosité, à arpenter les grands axes de la tradition philosophique. Cet apprentissage qui n'en finit pas, a plus que des mérites. Il est indispensable. Mais le moment vient où, sans couper les amarres, il faut se décider à être seul et à prendre seul la responsabilité d'une réponse. Ce retrait d'oubli ou plutôt d'épochê sur une côte sauvage favorise parfois les réminiscences les plus stimulatrices. Mais avant tout, l'ascèse de solitude, en le sortant des livres, met le philosophe en contact avec l'élémentaire. Elle ouvre un autre espace, dans lequel, anciennes ou plus récentes, les questions prennent un air plus vif. Où suis-je dans ce vaste anonymat? En quoi consiste l'audace du savoir et de ses savoirfaire technologiques? Quel rapport entre science et poétique du sensible? Que devient le sentiment religieux? Comment se décider face à un monde de plus en plus obscur et indécidable ? Le souffle que porte la vague, lorsqu'il expire sur la côte sauvage, ne rafraîchit le corps qu'en renouvelant l'esprit.

Chapitre

I

Un Chemin parmi les sables Ce matin-là, je tentais de me frayer un passage au milieu des algues qu'avait amoncelées la marée. Chaque pas, qu'il n'était pas nécessaire d'appuyer, marquait d'un creux bénévole la promesse d'une avancée. Un peu de patience, sans autre moyen que le mouvement du pied, traçait la route dont je m'étais fixé le projet. Les romains quand ils faisaient leurs voies ne se contentaient pas d'aussi rudimentaires possibilités. Je me savais en deçà de toute technique quelque peu élaborée. Il me suffisait d'un pas d'homme, comme aux premiers jours de l'humanité. Avant même son premier matin, l'invention d'une animalité marcheuse laissait des traces, des excréments parfois, sur une terre à apprivoiser. Des traces pour se reconnaître quand on revient sur ses pas, ou sur ses pensées. Des pas plutôt comme des signaux qui ne chantaient pas encore, sauf quand l'oiseau descendait sur terre, peut-être fatigué du ciel. Je ne sais trop ce qui me pressait, ce matin-là, d'accomplir, je dis bien d'accomplir, une marche de ce genre, quelque peu étrange, mais si quotidienne pour les gens qui viennent ici chaque jour quérir l'aubaine d'une belle algue, forte des innombrables visites de la mer. Diable! qu'est-ce qui me poussait à entreprendre une marche aussi prématurée à travers les sables? Le nom de la ville des Sables me plaisait je ne sais pourquoi. Il n'aurait probablement pas suffi à me stimuler. Je compris, au fil de la réflexion, que si j'étais parti de si bon matin, c'était pour la joie d'un premier matin, à peine dégagé de la nuit, entre l'aube et l'aurore. Le matin, quand les gens dorment encore, c'est, quand vous en faites une décision, une manière de se dresser en quelque sorte sur le sommeil des choses, quand l'homme n'était pas encore là pour les surveiller. Une sorte d'exultation et d'exaltation me pressait de prononcer simplement le mot matin. Que me disait-il? Je ne crois pas que la religion, ou que ces religieux qui se lèvent, dans les cloîtres de si bon matin, me donneraient la réponse. Petit à petit l'impression m'envahissait que j'avais la nostalgie du

paradis. La philosophie la plus critique ne m'y avait point arraché. Je persistais et aujourd'hui je signe. Le paradis, ce devait être le premier matin du monde pour un regard humain qui eût pu le fixer. Quelque chose comme l'impératif d'un éclair, l'instant d'un éclair, et l'éclair de l'instant. J'avais été, autrefois, frappé par une définition de Dieu comme "éclair subsistant", que je rapprochais, par la suite, de "cet éclair qui me dure", dans un poème de René Char. De fil en aiguille, j' arrivais à me persuader qui si j'étais parti de si bonne heure, c'était, en quelque sorte, et si fou qu'en fût le dessein, pour faire l'expérience de l'Origine même, à l'ordre d'un sentir fondamental qui m'aurait gratifié d'une fraîcheur immaculée, sans tache de répétition, de coutume ou d'habitude. Puis, repris sans doute par les manies professorales du métier, je me disais que les philosophes qui savourent le mot phénoménologie, non pour se donner de l'importance mais par conviction profonde, n'étaient pas différents du vieil homme qui, ce jour-là, avait, décidé, sans trop le savoir, d'aborder au premier jour du monde. Alors, qu'est-ce que la philosophie, quand elle se dit phénoménologie, sinon la tentative désespérée de faire saillir, dans une conscience lucide, le premier jour du monde qui apparaîtrait ainsi, en la fête de l'immaculée conception de la philosophie, dans sa vérité toute nue, la vérité du monde en tant qu'elle se montre au lieu de se démonter en se démontrant. Ces chercheurs du matin qui courent vers le Rremier jour du monde, que cherchent-ils au juste? A lire ce qu'ils écrivent, on est, de prime abord, quelque peu déçu de sa lecture. On les entend parler d'anté-prédicatif, à distinguer du prélogique de jadis au temps d'une certaine ethnologie. L' anté-prédicatif précèderait, de nature non de temps, le jugement et la discursivité propositionnelle. Qu'on l'exprime en termes de perception ou d'existence, il s'agit de retrouver ce qui serait une sorte d'immédiat, que la "chose" s'offre aux sens ou au souci pragmatique du nécessaire. La phénoménologie, en ses diverses tendances, serait-elle à l'enseigne de l'antique Essai sur les données immédiates de la conscience? Toutefois, et c'est là le paradoxe de la philosophie, l'immédiat ne se donne qu'au terme d'analyses qui ne relèvent plus de ce qui va de soi pour le bon peuple que nous sommes tous. Le philosophe interroge non pas sur ce qui est là devant moi et que je répète dans une 10

satisfaction d'évidence. L'Euthyphron de Platon, bien avant la vogue de la différence ontologique, opposait déjà à l'immédiat de ce qui est, l'être de ce qui est. Il opposait au prêtre Euthyphron, qui sait ce qui est pieux, le sage Socrate qui s'interroge sur l'être de ce qui est pieux. Le premier matin des choses n'est donc pas le banal de nos jours dans la prose du quotidien. On oserait dire que la philosophie n'a souci que de l'être ou de l'essence du banal.
Elle croit savoir - telle est la foi philosophique

- que

l'essence du

banal n'est rien de banal; ou encore, pour reprendre une excellente formule plus récente, que "l'essence de la technique n'est absolument pas quelque chose de technique". L'être de ce qui est serait-il le premier matin des choses? Il ne le serait qu'à la condition de n'être rien de ce qui est. "Je cherche l'inexistanf': ce mot du musicien Fauré pourrait être la devise de toute philosophie qui se respecte. Le malheur, c'est qu'en philosophie, il y a "être" et "être". La discorde est inscrite sur le premier vocable de son lexique. Pour le dire brièvement, l'être des ontologies générales n'a rien d'un premier matin des choses. Invariant sémantique, aussi indéfinissable que prosaïque, que l'on retrouve en tout ce qui est, il n'a rien de ce verbe d'éclat qui, pour célébrer l'unique nécessaire, universel et fondamental, le rapproche du dieu; ou qui, en deçà du dieu, le lie au divin et au sacré. Je retiendrai, cependant, ces deux vections comme possibilités inhérentes au discours de philosophie. Au cours de ces entretiens, qui disent l'écart autant que l'union entre les deux moitiés agissantes d'un même sujet, je tiendrai compte de cet écart ontologique entre conceptions ou pensées de l'être, en tant qu'être de ce qui est. On ne peut les séparer. Il importe, à l'inverse, d'accentuer leur différence polémique. La première, en ses diverses transformations qui varient d'une métaphysique première aux allures scolastiques à l'idéal d'une métaphysique comme science rigoureuse, tend à se juxtaposer à des savoirs moins abstraits sans être moins rigoureux, qui risquent de la remplacer. La seconde, s'il n'était question que de sensibilité spirituelle, oscillerait entre une poétique des poètes réputés essentiels, et une théologie de l'éminence, en consonance elle-même avec des textes d'Ecriture sainte. Il

Ces indications génériques peuvent suffire à une introduction. Ce qui importe, du reste, ce n'est pas la discussion en soi des thèses en présence, mais l'essai d'une libre pensée sur des chemins de terre en tant que voies vers une philosophie qui aurait quelque odeur de la mer et de la côte sauvage. Le peu que l'on fait est une manière d'affirmer, en notre temps de disette, la responsabilité que chacun devrait prendre à l'égard de la philosophie.

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Chapitre

II

Le Sentier des dunes Le chemin des sables, dans sa généralité bon enfant, se prête à bien des façons de côtoyer la mer. Il laisse au marcheur du matin la liberté de marcher sur un sable plus rude que celui bercé par l'océan. Le sentier des dunes n'existait pas. Il fallait l'inventer, faute de le rencontrer. L'invention est aussi pauvre que possible et à la portée de tous. Mais elle vous donne, en sa modestie, la joie d'inscrire un pas résolu sur la terre des hommes et de donner un nom à ce pas, qui est presque une écriture. 1. La dune, à quinze mètres du bord de mer, avait pour limites mobiles un front de végétation disparate, formée en majorité de ces arbustes de plage qu'on appelle tamaris. L'épreuve de marche ainsi imposée, il fallait tout simplement forcer le sable à devenir un sol provisoire. La difficulté est bien connue: le sable est mouvant, c'est presque sa définition. Quand on y met le pied, une sensation vous envahit d'instabilité constante, qui oblige à des équilibres toujours à recommencer. On cherche alors appui auprès de ces arbustes qui vous prêtent le secours de leur flexibilité. La main qui les serre avec avidité aide le pied à trouver le juste milieu. Mais la main n'est là que pour un service auxiliaire qui n'offense en rien la belle dignité qu'ont célébrée les philosophies. La main indice de l'humain,"organe des organes" en raison de son infinie maniabilité et de sa capacité, liée à l'intellect, de créer "d'une infinité de manières une infinité d'instruments". On s'étonne que dans certaines analyses dites phénoménologiques et de style heideggérien, on n'ait pas accordé plus de relief à la main; chose d'autant plus étonnante que les termes allemands (zuhanden, vorhanden) disent en toute clarté cette référence manuelle. L'origine et l'essence de la technique sont déjà là somatiquement indiquées, et promises, par l'ouverture même de la main, à l'infini des possibles à venir. Dans le débat toujours vif sur le rapport de l'esprit et du corps, de l'intelligence et du cerveau, on risque d'oublier cette intellectualité ou spiritualité incorporée qui exige, avant toute discussion, de respecter l'originalité du corps humain, traversé qu'il est, en sa main

comme en son visage, par une poussée d'universalité que, pour ma part, j'attribuerai à la fonction de "l'être en tant qu'être". On aura l'occasion d'y revenir. 2. Que devient le pied après cet éloge de la main? Sa condition d'infériorité pourrait inciter à une estime mesurée. Le naturaliste, par contre, serait tenté de renverser les préséances et de mesurer l'originalité de l'être humain à la forme de son pied. Moins mobile que la main, il s'impose lui aussi comme une nécessité de l'existence. Il a ses tournures propres, et cette large ouverture, qui le différencie de la patte animale. Parfois "on ne sait sur quel pied danser". Mais ce que l'on sait, c'est que sans le pied, il n'y aurait ni danse ni danseur. Or la danse, c'est le signe par excellence de la mobilité pour la seule joie du mouvement, de ses rythmes et de ses arabesques. Pour le pied comme pour la main, l'utile finit par se subordonner au plaisir pur d'un délectable qui se confond pour nous avec ce qui mérite d'être, et qui le mérite en vertu de la seule beauté de son être en tant qu'être. 3. Ceci dit, il fallait se mettre à l'ouvrage, et mettre en acte ce pied, de légende et de savoir qui, pour l'expert de paléontologie, serait plus que la définition, l'apparaître même de l'humain. Or ce pied perdrait sa forme ou, disons-le respecteusement, renierait son identité personnelle, s'il allait se perdre dans ce qui devrait être son appui. Le sable, même corrigé par le complément des herbes folles et des arbustes qui le bordent, ne consiste, dirait-on, que dans le glissement sans fin imposée à l'instance motrice qui prétend lui donner une tenue. La matière, telle que nos grands anciens l'avaient imaginée et conçue, se disait, dans leur langage, "comme" l'informe absolu, aussi incapable de se tenir dans l'être que de tenir ou de retenir quoi que ce soit qui, par sa détermination, le ferait provisoirement tenir et susceptible de retenir. Le sable mouvant, sous mes pieds inquiets et résolus, me rappelait cet informe dont il serait en quelque sorte l'image, à moins qu'il en soit le schème d'accompagnement le plus adapté à sa quasinature. Je m'étonnais de cette curieuse pensée d'un pur indéterminé qui, de toute chose, serait le sous-jacent universel, le supposé toujours présupposé. Comment définir ce qui se soustrait à toute détermination-définition? On peut ironiser sur le couple matière-forme qui sévit en diverses disciplines: grammaire 14

et esthétique en particulier, sans oublier les connivences possibles de l'opposition forme-fond dans la "psychologie de la forme". Son origine, très humaine, n'est autre, croit-on, que la pratique technicienne, fût-elle des plus rudimentaires. Cette pragmatique quotidienne fonctionnerait désormais comme a priori de coutume, et plus que de coutume, si l'on associe au paradigme de l' homo faber, de préhistorique mémoire, une conception de l'intelligence qui la définit par la pratique des solides et l'activité démiurgique de fabrication. L'explication, fort plausible reconnaissons-le, explique jusqu'à un certain point. On peut pousser un peu plus loin l'interrogation. 4. La matière, en son acception la plus rigoureuse, n'est rien de ce qui existe. Elle est l'inexistant, puisque l'indéterminé pur et simple s'exile de l'existence. On ne peut donc la saisir qu'à l'oblique, par le détour d'un solécisme dont Plotin proposait la formule to alla (littéralement le autres "). Le neutre singulier joint au pluriel également neutre exprime, par l'incompatibilité même de ses termes grammaticaux, la condition de la matière en tant que pure relation au multiple des formes qu'elle est en puissance de recevoir. La matière, en son acception la moins anthropomorphique, répond ainsi à une recherche de l'inexistant qui est le propre de toute science, et de la philosophie elle-même, s'il est vrai, comme on le suggérait plus haut, que "l'essence du banal n'est rien de banal". L'étrange pensée du sous-jacent ne se dissociait plus du mouvement du pied, menacé à chaque instant par l'inconsistance de son soutien. Il faut pour que "ça marche" que quelque chose résiste; et, pour résister, il faut, sans conteste, que la chose en question ait certaines propriétés déterminées. Je retrouvais, grâce à l'épreuve que j'en faisais, un principe universel de détermination dont je risque deux approximations: "tout ce qui est n'est, et n'existe, que par un minimum de déterminations;" ou bien celle-ci: " tout ce qui est, requiert une certaine nature ou essence". Nature, essence, ces vieux mots souvent bannis par le philosophe au nom d'une primauté de l'existentiel, de l'histoire et de la liberté, disent une exigence de bon sens philosophique: s'il n'y avait ces déterminations-résistances, que seraient l'histoire et la liberté sinon une marche dans le vide? Dans ces
Il

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conditions, quelle fonction assigner à la matière, selon le "presque rien" qui la situe aux limites de l'intelligible? 5. C'est la banale certitude des transformations subies par les quatre éléments de la première physique qualitative: eau, air, terre, feu, qui a suscité, chez les physiciens d'Ionie, la première idée d'un sous-jacent et d'lin invariant, analogue, de loin, à nos principes de conservation de la matière et de l'énergie. Si élémentaire qu'elle fût, cette intuition de sens commun n'est pas à négliger dans une histoire pensante de la science. Mais l'argument cosmologique n'est pas, me semble-t-il, le plus décisif dans le cas de la matière. Pourquoi acculer, si je puis dire, le sous-jacent entrevu à l'absolu de l'indétermination, c'est-à-dire au presque rien, alors qu'il eût suffi, pour assurer l'invariant des genèses, un élément un peu plus subtil ou plus tenace que les quatre autres? Le presque rien de l'indétermination pure est trop proche du rien pour ne pas soulever aussitôt l'impertinente question du rien. Dans certains milieux philosophiques, pensée du rien est synonyme de néant de pensée. C'est vite dit, et cela va de soi comme d'autres évidences. Mais, aujourd'hui surtout, le soupçon pèse sur les évidences, qui ne sont peut-être que coutumes ou habitudes qu'on dirait invétérées. Plus sage qu'un certain Occident, l'Orient brahmanique et bouddhiste accorde au rien une place d'exception tant dans la pensée que dans la pratique de la vie. Je ne résous pas d'emblée une question d'une telle ampleur. Je la diffère à un autre chapitre. Toutefois, induit et séduit par cette matière nue que je lis sur le sable, je ne puis me dispenser, pour l'honorer, de quelques considérations apéritives. 6. On crédite l'Inde d'une étonnante invention: l'invention du zéro. Je ne sais si cette grande première a vraiment influencé les doctrines du sunyata et dunirvana dont le négatif est autrement corrosif que celui du signe arithmétique~ Car la pensée orientale du rien excède l'ordre de la mathesis. Plus exactement, s'il est vraiment le signe de la classe nulle, c'est-à-dire du "rien par défaut" selon l'expression néoplatonicienne, alors il faut que le zéro ressortisse à une autre sphère, celle de la métaphysique. Dès les origines de cette discipline si contestée, la pensée de l'être, l'appartenance réciproque de l'être et de la pensée, a fait surgir spontanément celle du non-être. La Sophistique est passée 16

par cette porte ou cette voie dont Parménide avait interdit l'entrée. L'interdit s'est transformé en nécessaire entre-dit, comme s'il était impossible de séparer les incompatibles, c'est-à-dire les inséparables d'un même couple de contestable bénédiction. Vous avez beau déclarer: Impossible, il s'avère, en fin de compte, que pour exclure, il faut d'abord penser cela même qu'on exclut de la pensée, et reconnaître, tacitement au moins, que l'impossible, celui de l'absurde ou du contradictoire, est nécessairement pensable. Telle a été, à l'aurore encore intacte de la philosophie grecque, la conviction ou la hantise qui fut peut-être, en philosophie, l'origine des différentes formes de la transgression. Je ne puis, à ce sujet, oublier le choc que je ressentis, il y a quelques années, lorsque, dans un ouvrage de logique, je lus de B. Russell la réponse qu'il donnait à la question suivante: "Qu'est-ce que je veux dire lorsque j'énonce, en toute banalité: Il y a des peaux rouges", ou toute autre variante en "il y a" ? Il s'agissait du problème général: comment interpréter le quantificateur existentiel de particularisation ? La solution proposée en écriture algorithmique est d'une traduction aisée: "Pour quelque x de telle ou telle propriété, la classe des x de cette sorte est différente de la classe nulle", laquelle se définit, à son tour comme la "classe des x différents de x", en violation du principe d'identité. Bref, pour énoncer l'existence, ou l'être de quoi que ce soit, il faut passer par la classe nulle du contradictoire ou de l'impossible. A cette heure de son souci, Russell retrouvait, et réaffirmait, l'antique et infrangible solidarité de l'être et du nonêtre. Quelque chose d'analogue se vérifie dans le cas de la matière comme indétermination absolue. La quasi-définition, inspirée d'Aristote, l'approchait par une série de négations: "ni essence singulière, ni déterminable par qualité ou étendue, ni susceptible des propriétés qui constituent un être proprement dit". Pourtant, il y a bien là une réalité, si difficile qu'il soit de l'atteindre, puisqu'elle est le sous-jacent universel. Serait-elle le monstre qui conjoint l'être au non-être? Toujours est-il que les penseurs de la Grèce qui nous en ont légué le discutable héritage n'ont conçu le principe de détermination: "tout ce qui est a une nature déterminée qui le constitue en propre", qu'en l'adossant à son extrême opposé: le principe d'indétermination. Tel est, pour 17

récapituler ces tâtonnantes pensées qui en reflètent l'imprenable mobilité, le sens profond de la matière dans une histoire de la philosophie. A ceux qui estiment que cette histoire est celle d'un oubli, l'oubli de l'être, il conviendrait de rappeller, qu'il est un autre oubli, plus impressionnant encore, celui du non-être. Les relations, qui se multiplient aujourd'hui, entre Orient et Occident, pourraient favoriser, grâce à la médiation bouddhiste en particulier, une renaissance de la pensée du rien. Belle occasion, pour les philosophes un peu fatigués de notre époque, de se ressourcer dans ces eaux amères qui, jusqu'ici, chez nous, n'ont guère manifesté leur fécondité. 7.. La marche sur le sable, en dépit des réminiscences péripatéticiennes qui auraient dû l'activer, ne semblait pas progresser. Un pas devant l'autre, et ainsi de suite. Mais ce n'était jamais la même poussée tranquille. La route lisse qui conduit à la mer exclut, en principe, l'obstacle qui oblige à se reprendre. Tout se passe comme si le principe d'inertie jouait en votre faveur. Une fois parti, ça continue comme sur des roulettes. On se fait porter plus qu'on ne se porte. L'exercice matinal m'a appris que l'effort doit être indéfiniment recommencé. Le sable n'a pas de passé. S'il garde un instant la mémoire de votre passage, il ne facilite en rien son futur immédiat. On ne peut savoir ce qu'on va trouver lors de la prochaine avancée. Il y a de l'imprévisible à chaque moment. Certes, on ne craint pas de tomber dans l'abîme. Mais on aimerait être plus sûr. La sécurité manque, et c'est tant mieux pour l'amour de la nouveauté. Le pied ne peut s'habituer. Il doit modifier à chaque moment la mesure de son impact. Ainsi le temps lui-même semble être fait d'instants discontinus. Le mouvement, quant à lui, a son préalable de lenteur et presque d'arrêt avant de se risquer. Le sable serait une expérience sans épaisseur, puisqu'il faut toujours recommencer. A quoi vous prépare-t-elle ? J'avoue que ces questions, quand on est préoccupé de ce qu'on va faire, surgissent et ne peuvent pas ne pas surgir. Mais la fatigue commençante les situe à l'horizon plus qu'au centre de l'attention. Au début, le sable m'inspirait "le retour" de la matière. A l'heure où je m'enfonçais dans le sous-jacent de mes pas, j'éprouvais, en sentiment plus qu'en pensée, la nécessité qu'il y 18

ait de l'immobile dans l'universelle mobilité des choses. Ce sentir relançait une autre réminiscence. Parmi les arguments cosmologiques de jadis "comme voies vers Dieu", il y avait la preuve par le mouvement. Le mouvement, croyait-on, n'était possible que s'il y avait au départ un premier moteur qu'on disait "immobile" parce qu'à lui, tel un roc, solide de sa seule puissance, étaient suspendues la course des planètes dans le ciel, et l'évolution "des réalités mortelles" dans le monde sublunaire. 8. Qu'en est-il aujourd'hui d'une affirmation qui se donnait pour rigoureusement établie? Poser la question est presqu'inutile tant nous est évidente, d'un point de vue scientifique, l'impossibilité de trouver dans notre univers un point fixe qui serait l'absolu "immobile", entendez l'absolu de ce qui, se tenant en soi et par soi, n'est touché par aucune vague du devenir. Tout est en mouvement sur la terre comme au ciel. Le premier moteur aristotélicien, quand il se fait chrétien au Moyen Age, ne serait-il que la transcription du Rocher d'Israel, l'inébranlable qui soutient de sa toute-puissance l'infirmité de ce qui passe et ne cesse de passer? L'être devrait-il se définir désormais par l'instabilité du passage? Et l'intellect, par contraste, en tant que pratique des solides et incompréhension naturelle du mouvement, serait-il, en son fond, la nostalgie d'un solide absolu? Ne serait-ce pas ainsi qu'il conviendrait de lire l'argument médiéval du premier moteur? Ce dont paraissait convaincu, en dépit de l'éboulement continu qui le vouait à une certaine anxiété, le marcheur des sables, c'était bien la certitude pédestre d'un ferme appui auquel il pouvait se confier. La foi, qu'elle soit philosophique ou religieuse, ne peut, en effet, se passer d'un "sol de croyance". Les principes-axiomes de jadis représentaient l'équivalent de cette terre ferme. Une évidence qu'on disait fulgurante les rendait, en soi et par soi, irrésistiblement vrais. Le doute, à leur égard, était impossible ou signe d'une coupable monstruosité. Un théologien romain, bien connu de mon temps, assimilait au blasphème contre le Saint Esprit la critique hégélienne du principe sacra-saint de non-contradiction. N'y aurait-il dans les axiomes qu'une variante de la pratique des solides? On n'en retient plus aujourd'hui que la fonction logique dans un système discursif. 19

La question: "Peut-on, quelle que soit la discipline considérée, se passer d'un appui ?" est souvent dramatisée à l'extrême. Aujourd'hui, il est vrai, il semble que l'on se meuve dans le n'importe quoi. L'impression globale, mais à fleur de peau, c'est, comme on dit, qu'il n'y a plus de repères. Les changements, en technique, en science, en philosophie, en religion même et en morale, sont si rapides que, pris dans ce vertige, on ne sait plus de quel côté se tourner ni quel parti prendre, qui ne soit aussitôt fragilisé par son inconsistance. Nous sommes bien dans le mouvement universel, sans premier moteur, sans point fixe d'étoile d'orient ou de centre d'attraction. Parfois, cependant, le spectacle ou le récit de l'horrible secouent nos incertitudes, et nous restituent par contraste, en un moment d'éclair, la fulguration d'anciens absolus. Nos incertitudes ne seraient-elles que l'effacement, momentané et superficiel, de certitudes sous-jacentes réprimées par le tourbillon de l'actualité? L'horreur de l'horrible nous découvrirait-elle, par contraste, la présence inentamée de ce qu'elle détruit? 9. La réponse affirmative à la question n'épuise pas, cependant, l'interrogation lancinante sur la nécessité d'un immobile qui fasse échec à la terreur des sables. Mais quel serait cet immobile aujourd'hui? De quelle nature? Relatif ou absolu? Or l'absolu, quelle qu'en soit la figure, nous fait peur et nous fait horreur. L'histoire, qui est devenue pour beaucoup, et par excellence, le principe critique de relativité, nous aurait guéris de ces absolus qui, au cours des siècles, ont fait le malheur de leur époque. Cette dure constatation aurait-elle la valeur d'un jugement dernier? Le fait d'importance majeure, qu'il importe à nouveau d'accentuer, c'est l'universalité de ce refus qui s'étend désormais, au-delà de la religion, aux divers absolus qui sévissaient, en tant que principes immuables, dans les diverses disciplines, et dans les mathématiques elles-mêmes pourtant réputées exemptes des vicissitudes du temps. L'historicité a peu à peu envahi toutes les régions de la pensée et du savoir. Il serait urgent, semble-t-il, que notre laïcité, qui concernait jusqu'ici le phénomène religieux, s'adaptât en toute lucidité, dans l'éducation qu'elle propose, à tous les secteurs de la culture et à la science elle-même dont un certain scientisme, que l'on croit à tort périmé, avait exalté la suprématie comme lumière triomphante de la 20