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Philosophie des sciences de la nature

De
291 pages
L'auteur tente ici de dégager du cours de l'histoire des sciences et de ses mutations la philosophie dont les sciences ont été et sont encore porteuses. Elle donne à l'antique question "Qu'est-ce que la nature ?" une envergure gigantesque, en l'élargissant à l'immensité de l'univers, jusqu'au fin fond duquel les sciences de la nature nous font désormais bondir.
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PHILOSOPHIE

DES SCIENCES

DE LA NATURE

ANGÈLE KREMER-MARlETTI

L'HARMATTAN

Ouvrages d'Angèle Kremer-Marietti Hegel. Bordas, Paris, 1957. Nietzsche. Collection "Thèmes et Structures", Éditions des Lettres Modernes, Paris, 1957. Jaspers et la Scission de l'Être. Éd. Seghers, Paris, 1967, 1974; L'Harmattan, Paris, 2002. Auguste Comte et la Théorie Sociale du Positivisme. Seghers, Paris, 1970. Dilthey et l'Anthropologie historique. Seghers, Paris, 1971. L'Homme et ses Labyrinthes. Essai sur Friedrich Nietzsche. Collection « 10/18 », Sté D.G.E., Paris, 1972 ; L'Harmattan, Paris, 1999. Michel Foucault et l'Archéologie du Savoir. Seghers, Paris, 1974, . Lacan ou la Rhétorique de l'Inconscient. Aubier Montaigne, Paris, 1978. Le Projet anthropologique d'Auguste Comte. S.E.D.E.S., Paris, 1980; L'Harmattan, Paris, 1999. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Atelier de reproduction des thèses de Lille III. Diffusion Librairie Honoré Champion, Paris, 1980. Entre le Signe et l 'Histoire. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Collection « Épistémologie », Klincksieck, Paris, 1982 ; L'Harmattan, 1999. La Morale. Collection "Que sais-je?", P.D.F., Paris, 1982. Le Positivisme. Collection "Que sais-je?", P.D.F., Paris, 1982. La Symbolicité ou le Problème de la Symbolisation. Collection «Croisées », P.D.F., Paris, 1982 ; L'Harmattan, Paris, 2000. Le Concept de Science positive. Ses Tenants et ses Aboutissants dans les Structures anthropologiques du Positivisme. Collection «Épistémologie », Méridiens Klincksieck, Paris, 1983. Michel Foucault: Archéologie et Généalogie. Collection «Biblio Essais », Le Livre de Poche, Paris, 1985. Les Racines philosophiques de la Sciences moderne. Collection « Philosophie et Langage », Pierre Mardaga Éditeur, Bruxelles, 1987. L'Éthique. Collection« Que sais-je? », P.D.F., Paris, 1987 ; L'Harmattan, 2001. Nietzsche et la Rhétorique. Collection «L'Interrogation Philosophique ». P.D.F., Paris, 1992. Les Apories de l'Action. Essai d'une Épistémologie de l'Action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1993. La Philosophie cognitive. Collection «Que sais-je? », P.D.F., Paris 1994 ; L'Harmattan, Paris, 2002. Morale et Politique. Court Traité de l'Action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1995. La Raison créatrice moderne ou postmoderne. Éditions Kimé, Paris, 1996. Parcours philosophiques. Éditions Ellipses, Paris, 1997.

Sociologie de la Science. Collection «Philosophie et langage », Pierre Mardaga Éditeur, Sprimont, 1998. Philosophie des Sciences de la Nature. Collection «L'Interrogation Philosophique », P.U.F., Paris, 1999. Éthique et Épistémologie autour des impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, L'Harmattan, Paris, 2001. Carnets Philosophiques, L'Harmattan, Paris, 2002. Cours sur la première recherche logique de Husserl, L'Harmattan, Paris, 2003. Épistémologiques Philosophiques Anthropologiques, Collection «Épistémologie et Philosophie des Sciences », L'Harmattan, Paris, 2005. Jean-Paul Sartre et le désir d'être, Collection «Commentaires philosophiques », L'Harmattan, Paris, 2005. Le Positivisme d'Auguste Comte. L'Harmattan, Paris, 2006. Seven Epistemological Essays from Hobbes to Popper, Buenos Books America, New York, 2007.

Collection « Épistémologie et Philosophie des Sciences» dirigée par Angèle Kremer Marietti Angèle KREMER-MARlETTI, Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARlETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KREMER-MARlETTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. S. LATOUCHE, F. NOHRA, H. ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Yvette CONRY, L'Évolution créatrice d'Henri Bergson. Investigations critiques, 2000. Angèle KREMER-MARlETTI, La Symbolicité, 2000. Angèle KREMER-MARlETTI (dir.), Éthique et épistémologie autour du livre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2001. Abdelkader BACHTA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001. Jean CAZENOBE, Technogenèse de la télévision, 2001. Jean-Paul JOUARY, L'art paléolithique, 2001. Angèle KREMER-MARlETTI, La philosophie cognitive, 2002. Angèle KREMER-MARlETTI, Ethique et méta-éthique, 2002. Michel BOURDEAU (dir.), Auguste Comte et l'idée de science de l'homme, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ (dir.), Le Cercle de Vienne, 2002. Jan SEBESTIK, Antonia SOULEZ (dir.), Wittgenstein et la philosophie aujourd'hui, 2002. Ignace HAAZ, Le concept de corps chez Ribot et Nietzsche, 2002. Pierre-André HUGLO, Approche nominaliste de Saussure, 2002. Jean-Gérard ROSSI, La philosophie analytique, 2002. Jacques MICHEL, La nécessité de Claude Bernard, 2002. Abdelkader BACHTA, L'espace et le temps chez Newton et chez Kant, 2002. Lucien-Samir OULAHBIB, Éthique et épistémologie du nihilisme, 2002. Anna MANCINI, La sagesse de l'ancienne Égypte pour l'Internet, 2002. Lucien-Samir OULAHBffi, Le nihilisme français contemporain, 2003. Annie PETIT (dir.), Auguste Comte. Trajectoires du positivisme, 2003. Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Bruno BERNARDI (dir.), Rousseau et les sciences, 2003. Angèle KREMER-MARlETTI, Cours sur la première Recherche Logique de Husserl, 2003.

Abdelkader BACHTA, L'esprit scientifique et la civilisation arabomusulmane,2004. RafIka BEN MRAD, Principes et causes dans les Analytiques Seconds d'Aristote,2004. Monique CHARLES, La Psychanalyse? Témoignage et Commentaires d'un psychanalyste et d'une analysante, 2004. Fouad NOHRA, L'éducation morale au-delà de la citoyenneté, 2004. Edmundo MORIM DE CARVALHO, Le statut du paradoxe chez Paul Valéry,2005. Angèle KREMER-MARlETTI, Épistémologiques, philosophiques, anthropologiques, 2005. TaoufIk CHERIF, Éléments d'Esthétique arabo-islamique, 2005. Pierre-André HUGLO, Sartre: Questions de méthode, 2005. Michèle PICHON, Esthétique et épistémologie du naturalisme abstrait. Avec Bachelard: rêver et peindre les éléments, 2005. Adrian BEJAN, Sylvie LORENTE, La loi constructale,2005. Zeïneb BEN SAÏD CHERNI, Auguste Comte, postérité épistémologique, et ralliement des nations, 2005. Pierre JORA y (dir.), La quantification dans la logique moderne, 2005. Said CHEBILI, Foucault et la psychologie, 2005. Christian MAGNAN, La nature sans foi ni loi. Les grands thèmes de la physique au XXè siècle, 2005. Christian MAGNAN, La science pervertie, 2005. Lucien-Samir OULAHBIB, Méthode d'évaluation du développement humain. De l'émancipation à l'affinement. Esquisse, 2005. Ignace HAAZ, Nietzsche et la métaphore cognitive, 2006. Hamadi BEN JABALLAH, Grâce du rationnel, Pesanteur des choses, 2006. Hamadi BEN JABALLAH, Criticisme cartésien, Synthèse newtonienne, 2006. Robert-Michel PALEM, Organodynamisme et neurocognitivisme, 2006. Léna SOLER, Philosophie de la physique, Dialogue à plusieurs voix autour de controverses contemporaines et classiques, 2006. Francis BACON, De la justice universelle, 2006. Joseph-François KREMER, Les formes symboliques de la musique, 2006. Edmundo MORIM DE CARVALHO, Variations sur le paradoxe I. paradoxes dans l'École de Palo Alto et les Cahiers de Valéry, 2007. Angèle KREMER-MARlETTI, Le Positivisme d'Auguste Comte, 2007. Jean-Pierre COUTARD, Le vivant chez Leibniz, 2007. Hamdi MLIKA, Quine et l'antiplatonisme, 2007.

Or l'un des problèmes essentiels de la doctrine de la science est que justement le progrès ne soit pas augmentation de volume par juxtaposition, l'antérieur subsistant avec le nouveau, mais révision perpétuelle des contenus par approfondissement et rature. Ce qui est après est plus que ce qui était avant, non parce qu'il le contient ou même qu'il le prolonge mais parce qu'il en sort nécessairement et porte dans son contenu la marque chaque fois singulière de sa supériorité.

Jean Cavaillès, Sur la logique et la théorie de la
saence,

PUF, 1947 (2e éd., 1960, p. 78).

Sommaire

Introduction: Chapitre

Le concept

de philosophie

des sciences, 1 5

premier.. - Les sciences dans le miroir de l'histoire,
de possibilité de l'histoire des sciences, 11

1. De l'histoire naturelle à l'histoire humaine, 5
2. Les conditions 3. L'historicité

des sciences, 23

4. Thomas S. Kuhn et l'effet de l'histoire des sciences sur l'image de la science, 29 5. Histoire des sciences et rationalité, 38

Chapitre

II.

-

Aristote et la philosophie des sciences, 45

1. De Platon à Aristote, 48 2. La théorie aristotélicienne des sciences, 51
3. Du syllogisme scientifique, 4. A propos des universaux, 68 73

5. Aristote et le Moyen Age, 78

Chapitre III. - Émergence de la science moderne, 85
1. De l'astronomie 2. De Ptolémée 3. De Copernic antique à l'astronomie 91 moderne, 85 à Copernic,

à Kepler en passant par Tycho- Brahé, 98 en passant par Galilée, 102 contre Descartes, Kant au-delà de Newton, 109

4. De Kepler à Newton 5. Kepler encore, Newton

VII

Philosophie des sciences de la nature

Chapitre IV. - Philosophies de la science positive, 129
1. Francis Bacon et la grande instauration 2. Auguste Comte et la philosophie 3. Le positivisme de Claude Bernard, des sciences, 130 positive, 141 153 164

4. La théorie physique selon Pierre Duhem, 5. Conclusion sur les philosophies

de la science positive, 178

Chapitre

V. - Philosophies

scientifiques

du xxe siècle, 181

1. La philosophie 2. Le quantique 3. L'émergence

d'Albert Einstein, 186 et sa philosophie, du chaos, 221 204

4. L'inerte et le vivant, 225 1. Philosophie biologique, 225 2. Philosophie cognitive, 230 5. Le problème du temps de Hawking à Kant, 234

1. La position de Hawking, 238 2. Pluralité des approches kantiennes du temps, 243 3. L'interprétation de Hawking, 248 4. La cinquième approche kantienne du temps, 254

Conclusion épistémologique, 259 Index,

Introduction

Le concept

de philosophie

des sciences

Si nous nous fondions sur l'idée que la philosophie des sciences permet de réunir et de confronter les principales conceptions du monde issues des systèmes scientifiques, le philosophe pourrait avoir pour office ultime d'expliciter ce que les sciences peuvent impliquer du point de vue de la relation philosophique entre le monde et l'homme, mais pour tâche essentielle d'expliciter tout ce qui peut être présupposé du point de vue des catégoriesutiles à l'élaboration des théories scientifiques. En dernier ressort, la philosophie des sciences permettrait, d'un point de vue épistémologique strict, de méditer, par exemple, sur les catégories de substance et de fonction - comme le fit Cassirer dans le domaine de la philosophie mathématique1 -, ou de remplacer la catégorie de substance par celle, de processus - comme le proposait Whitehead dans le domaine de la philosophie de la nature prise dans toute son extension2 -, ou de suivre la manifestation et la conceptualisation des formes, opérée par la science qui géométrise, abstrait et idéalise - comme le propose actuellement René Thom3 -, ou enfin de recti1. C£ Ernst Cassirer, Substance et fondion: élément~ pour une théorie du concept (1910), trad. de l'allemand par Pierre Caussat, Paris, Les Editions de Minuit, 1977. 2. C£ Alfred North Whitehead, Processus et réalité (1929), trad. de l'anglais par Daniel Charles, Maurice Elie, Michel Fucjs et al., Paris, Gallimard, 1995. 3. C£ René Thom, Paraboleset catastrophes. Entretiens sur les mathématiques, la science et la philosophie, Paris, Flammarion, coll. « Dialogues », 1983.

1

Philosophie des sciences de la nature

fier / adapter la table kantienne des catégoriesde la raison- comme l'a fait Jean Petitot1. Là se tiendrait une épistémologie pennise par la philosophie des sciences. Quelle que soit l'option dernière, le philosophe des sciences ne pourrait se passer de connaître à la fois la science et la philosophie dans leur histoire. Loin d'être un concept allant de soi, le concept de philosophie des sciences peut alors offrir plusieurs possibilités: 1 / soit une philosophie pour toutes les sciences - unité difficilement réalisable du fait de la pluralité des disciplines - sauf à imposer une philosophie de la nature qui serait directement liée à une philosophie de la raison et de l'expérience; 2 / soit plusieurs philosophies relatives aux différents systèmes scientifiques, échelonnés et sanctionnés au cours de l'histoire des sciences d'où ils ont émergé, concernant toute science dans son histoire et liée chacune à une rationalité spécifique - les sciences étant nécessairement abordées dans leur histoire respective - pour finalement déboucher sur plusieurs perspectives philosophiques propres au développement historique; 3 / soit une philosophie de tous ces systèmes scientifiques: à n'envisager qu'avec précaution et en conclusion ultime des enquêtes précédentes. Si la philosophie des sciences avait pour base une liste des catégories ou présupposés habituels aux scientifiques, et donc appartenant à l'histoire des sciences, la tâche du philosophe pourrait consister à se fonder sur les régularités supposées et/ou constatées de la nature: sur son déterminisme (ou indéterminisme), sur son mécanisme (ou finalisme), ou sur le probabilisme (ou rationalisme) du chercheur ou sur son réalisme (ou relativisme / instrumentalisme), pour décider ou non d'une harmonie entre le cerveau humain, objet biologique dans le monde, et le monde, objet physique de connaissance de la part de ce

1. C£ Jean Osiris, 1992.

Petitot,

La philosophie

transcendantale

et le problème

de l'objectivité,

Paris,

2

Le concept de philosophie

des sciences

cerveau. Il faudrait également y inclure la relation du chercheur avec les contextes de sa recherche. Si la philosophie des sciences se donnait pour tâche de clarifier la plupart des concepts et des théories scientifiques, elle offrirait le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs, dans le cadre des connaissances qui sont les leurs à leur époque, tels que « force », « vitesse », « accélération », « particule », « onde », etc. Elle incorporerait alors certains énoncés au bénéfice d'une critériologie capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel et historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifiqueconsidérée: 1 / Quelles sont les procédures: les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur les œuvres; 2 / Quel est, pour le système considéré, le statut cognitifdes principes, lois et théories assurant la validité des concepts. Combiner rationalités scientifiques et régularités-légalitésde la nature, s'enquérir des procédures adoptées par les scientifiques ainsi que des résultats qu'elles entraînent nous relient au problème de l'avancement des sciences,concernant leur implication dans leur propre histoire. La question des procédures nécessaires demeure interne à toutes les disciplines, et les problèmes que celles-ci soulèvent ne sont pris en compte par le philosophe que dans la limite de leur réalisation effective dans l'histoire des sciences. Toute science pose la question de la représentation adéquate des entités physiques et de leurs relations réciproques. C'est néanmoins dans l'ordre de l'effectuable que chaque discipline nous informe sur le mode de cette effectuabilité. Ayant pour fondamental objet de connaître les méthodes et leurs objets, les processus adoptés et leurs résultats, le philosophe des sciences saisit les démarches qui sous-tendent le discours scientifique. Il a pour finalité d'écrire dans une perspective philosophique1 tout en respectant l'histoire des sciences. C'est pourquoi le point de vue ici adopté donne à l'histoire interne un rôle privilégié; or celle-ci manifeste non pas une
1. C£ Edward M. MacKinnon, Scientific Explanation and Atomic Physics, Chicago and London, The University of Chicago Press, 1982, p. 3.

3

Philosophie des saences de la nature

rationalité a priori, mais une rationalité intentionnelle et expérimentale, prélude à l'action scientifique que la théorie vient couronner... Comment la sciencesJest-ellefaite? et Comment la sciencesefait-elle actuellement? Telle est la double question que se pose légitimement le philosophe des SCIences.

Chapitre

I

Les sciences dans le miroir

de l'histoire

1 / DE L'HISTOIRE A L'HISTOIRE

NATURELLE HUMAINE

Le tenne français « histoire)} signifiait originellement ce que signifie le tenne grec istoria dont il dérive: une recherche empirique procédant de l'observation, de l'induction et de la classification. On a d'abord conçu une « histoire de la nature)}, comme Socrate dans le Phédon (96 a) de Platon, faisant de sa physique (ou de l'étude de la nature, phusis) la science des causes matérielles ou efficientes de la génération et de la corruption des êtres. Aristote opposera à une histoire naturelle descriptive, la science démonstrative, sewe habilitée à atteindre l'universel et le nécessaire. Cette conception de l'histoire n'exclut pas cependant le fait d'historiens grecs tels qu'Hérodote et Thucydide que Hegel surnomma des « historiens immédiats)} parce qu'ils décrivaient uniquement les événements qu'ils vivaient ou que d'autres leur avaient rapportés. Hegel affinne, dans l'introduction à ses Leçons sur la philosophie de IJhistoire1,que ces historiens immédiats ont généralement décrit les
1. Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, trad. J. Gibelin, nouvelle édition revue, Paris, Vrin, 1945.

5

Philosophie des sciences de la nature

actions, les événements et les situations dont ils ont été les témoins; ils « ont fait passer, écrit Hegel, dans le domaine de la représentation intel-

lectuelle ce qui existait extérieurement
mène extérieur dans la représentation

»1 ;

ils traduisirent le phéno-

intérieure. Ces historiens ont fait

« œuvre de représentation

»2.

Mais, selon Hegel, l'esprit des événe-

ments et l'esprit de ces historiens qui les décrivent sont fondamentalement les mêmes: leur œuvre n'est qu'un tableau à l'intention des générations futures. Nous dirions alors que la narrativité n'était pas encore soumise aux règles qui doivent présider au discours historique: une ascèse de la description révélant ses règles d'application, permettant leur contrôle, et se référant dès lors à des critères dont dépend la scientificité. Alors qu'une histoire naturelle et une histoire humaine se trouvent depuis toujours confondues dans la science archéologique3, l'histoire naturelle se développa au XVIIIesiècle comme une description statique et ordonnée des caractères et des structures visibles, mais aussi, parallèlement, comme la succession des états divers de la nature. Les méthodes comparatives de la biologie animale et végétale trouveront leurs applications dans les travaux historiques et philologiques d'un Barthold Niebuhr4 ou d'un Franz Bopps. De même, les méthodes stratigraphiques des géologues du début du XIXesiècle inspireront les archéologues: en particulier, Boucher de Perthes en 18476. Par ailleurs, la fin du XVIIIesiècle avait élaboré un concept rationnel d'histoire, qui, pour Kant, était l'Idée régulatrice de la pratique, c'est-à-dire une construction de la raison pure donnant l'interprétation des actions et passions humaines, telles que les observe l'historien empirique. Dans cet esprit, Kant avait fait paraître, en novembre 1784, un article intitulé Idée d'une
1. Ibid., p. 17. 2. Ibid., p. 18. 3. C'est une conclusion que l'on peut tirer du livre d'Alain Schnapp, LA conqu~te du passé: Aux origines de l'archéologie, Paris, Le Livre de Poche, coll. «Références », 1998. 4. C£ Barthold G . Niebuhr, Romische Geschichte, Berlin, Reimer, 1911. 5. C£ Franz Bopp, Grammaire comparée des langues sanscrite, zen de, grecque, latine, lithuanienne, slave ancienne, gothique et allemande, trad. franç. de M. Bréal, 1866. 6. C£ Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes, Antiquités celtiques et antédiluviennes, 1847.

6

us sciences dans le miroir de l'histoire

histoire universelle au point de vue cosmopolitique1, cherchant «le fil conducteur d'une histoire s'accomplissant selon un plan déterminé de la nature ». Cependant, un contemporain de Kant, Sch16zer, doit être considéré comme le premier historien spécialiste: inspiré par Voltaire et voyant dans la civilisation le noyau originaire de l'histoire, il en tirait la pensée du progrès dans l'histoire universelle3. A son grand mérite, il faut noter qu'avant Niebuhr et Ranke, Sch16zer a pratiqué une méthode de philologie critique de l'histoire. Après Sch16zer, Hegel croyait aussi qu'il y avait un progrès dans l'histoire et que ce progrès se réalisait indépendamment de la volonté des hommes4. Hegel assigna au concept d'histoire le sens strict d'histoire humaine sur l'opposition entre nature et esprit. Tandis que la nature présente des changements cycliques, l'esprit suit les voies de sa progression, assimilées à celles d'un progrès. La philosophie de l'histoire de Hegel est une philosophie de l'Esprit - l'Esprit étant le germe présent à l'origine de tous les processus humains. Il ne pouvait y avoir d'histoire que pour des êtres libres et doués de raison, agissant selon des fins universelles se réalisant dans des institutions objectives. Le processus d' objectivation ou d'extériorisation de l'Esprit devait être son accomplissement: accomplissement de soi et savoir de soi. L'histoire humaine se déployait ainsi selon un processus de liberté et de nécessité, une dialectique qui faisait se succéder thèse, antithèse, et leur réconciliation dans la synthèse. Les cours d'université que Hegel consacra à l'histoire ne furent publiés qu'en 1837, après sa mort; l'introduction «la raison dans l'histoire» expose objet et méthode de l'histoire humaine, sacralisée par
1. C£ Emmanuel Kant, LA philosophie de l'histoire (Opuscules), trad. S. Piobetta, Paris, Flammarion, 1990. 2. C£ Gerhard Schilfert, « Schlozer als Historiker des Fortschritts », in Lomonossov-Schlozer-Pallas, hg. v. Eduard Winter, Berlin 1962; «August Ludwig von Schlozer », in Die deutsche Geschichtswissenschaft vom Beginn des 19. Jahrhunderts bis zur Reichseinigung von oben, Herauasgegeben von Joachim Streisand, Berlin, AkadernieVerlag, 1963, p. 81-92. 3. C£ August Ludwig von Schlozer, Vorstellung der Universalhistorie, Gotingen et Gotha, 1772-1773. .. 4. C£ Joachim Streisand, « Georg Wilhelm Friedrich Hegel und das Problem des Ubergangs vom Feudalismus zum Kapitalismus in Deutschland », op. dt., p. 56-80.

7

Philosophie des sciences de la nature

Hegel comme le processus de l'avènement de l'Esprit. Hegel y distingue plusieurs types d'histoire: 1 / L' histoire originale, telle qu'elle fut à son commencement comme témoignage ou recueil de témoignages vécus; 2 / L' histoire réfléchie,qui ajoute aux témoignages une réflexion partant d'une certaine distance par rapport à l'événement, et dont

«l'esprit dépasse le présent

»1 ;

un premier genre d'histoire réfléchie est

l' histoire universelle de tout un peuple, après l'élaboration du donné historique ; un deuxième genre est la pragmatique, qui anime « les récits du passé en vie actuelle » ; un troisième, la manière critique, est une « histoire de l'histoire », après enquête sur la crédibilité des récits historiques. 3 / Enfin vient l' histoirephilosophique, conçue d'après l'idée que la raison gouverne le monde, selon Anaxagore pour qui l'intelligence, le noûs, gouvernait le monde. Sur le théâtre de l'histoire universelle telle que Hegel veut en donner la représentation, l'Esprit atteint la réalité la plus concrète. Or, l'essence de l'esprit est la liberté, ou l'être en soi; aussi l'histoire universelle est-elle « la représentation de l'Esprit dans son effort pour acquérir

le savoir de ce qu'il est »2. C'est pourquoi elle est « le progrès dans la
conscience de la liberté ». Puisque « les actions des hommes découlent de leurs besoins »3, l'Idée va relier entre elles les passions et les activités humaines qui se réaliseront dans l'État. D'un côté, l'idée de liberté est à la fois la nature de l'esprit et la fin de l'histoire; de l'autre, l'activité de l'homme dérive d'intérêts particuliers, de fins spéciales, et de l'égoïsme individuel. Hegel affirme que l' homme en général n'existe pas; seul existe l'individu concret, déterminé, ici présent. Le général résulte du particulier: ce qui s'use dans la lutte, c'est toujours le particulier. Cette volonté subjective a une vie substantielle dans l'État, qui est «le tout moral », l'union des volontés, subjective et rationnelle, «la réalité où l'individu possède sa liberté et en jouit, en tant que savoir, foi et vouloir en général »4.Le concept de l'histoire est pour Hegel une synthèse unissant l'objectif et le subjecti£ tandis que son concept de conscience
1. 2. 3. 4. Hegel, op. cit., p. 19. Ibid., p. 29. Ibid. Ibid., p. 45.

8

Les sciences dans le miroir de l'histoire

collective est le support de l'histoire1 autant comme récit que comme réalité. Hegel apprécie l'histoire universelle, car elle est « le développement de la conscience qu'a l'esprit de sa propre liberté, et de la réalisa-

tion produite par une telle conscience

)}2.

Karl Marx critiqua les positions hégéliennes en séparant le développement des forces productives du travail, dont la nécessité échappe à la conscience, et l'idéologie, c'est-à-dire les diverses formes de conscience à travers lesquelles les individus se représentent leur propre essence. Marx fit d'abord paraître dans les Annales franco-allemandes un article sous le titre, Contribution à la critique de la philosophie du droit de HegeP, dans lequel il exposait l'impuissance politique de l'Allemagne, incapable d'assumer son destin autrement qu'à travers le prolétariat, vu comme la classe révolutionnaire par excellence. Avec Engels, il rédigea, en 1845-1846, L'Idéologie allemande4. Les auteurs y critiquent la philosophie posthégélienne, celle des jeunes hégéliens: Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer, Max Stimer. La première partie de l'ouvrage expose une nouvelle conception de l'histoire, le «matérialisme historique ». Selon Marx et Engels, l'idéologie n'est qu'une conscience fausse, la croyance que le monde réel est le produit du monde idéal. Au contraire de Hegel qui faisait de l'histoire humaine une histoire de l'Esprit et de ses objectivations, Marx et Engels définissent l'histoire comme « la succession des différentes générations dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes )}s.Pour eux, ce n'est pas la conscience qui détermine la vie mais, au contraire, la vie qui détermine la conscience. Leur point de départ est le fait

1. Wilhe4n Dilthey, L'édification du monde historiquedans les sciencesde l'esprit (1910), Paris, Ed. du Cerf: 1988, p. 52. 2. Hegel, op. cit., p. 64.
3. , C£ Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844), Paris, Ed. Sociales, 1972. 4. C£ Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande (première partie), coll. « Classiques du marxisme », éd. pilingue, introduction de Jacques Milhau, volume préparé par Michèle Kuntz, Paris, Ed. Sociales, 1972. La 1re édition avait paru à titre posthume en 1932. 5. Op. cit., p. 115.

9

Philosophie des sciences de la nature

observable des humains vivants1, leur seule science l'histoire, leur seul intérêt la production2. A Hegel va s'opposer l'historien de métier Leopold von Ranke3 qui pratique un empirisme historique et dont le travail historiographique relève pourtant de l' histoire réfléchie,définie par Hegel. Ranke attribue à l'État, comme Hegel, la qualité de la forme la plus importante d'apparition des Idées; ce en quoi Ranke est aussi platonicien4. C'est grâce aux efforts de Ranke et de l'École historique prussienne que l'histoire devient une science. Mais, en se concentrant sur la connaissance exacte des faits, Ranke semble être resté dans l'antichambre de la science: l'alternative « science / idéologie »5 est pour lui un faux problème. Au contraire de Ranke, Karl Lamprecht6 n'hésitera pas à se rattacher ouvertement à Condorcet, Saint-Simon et Comte, ainsi qu'à Herder7, Kant et Hegel8. Tout comme le fera Johann Droysen9, Ranke part d'une théorie de l'interprétation influencée par la phénoménologie
1. Op. cit., p. 57. 2. Depuis 1843, Marx avait commencé, dans le domaine économique, l'étude et la critique des œuvres de Ricardo et de Proudhon. Ricardo publia en 1817 les Principes de l'économie politique et de l'impôt, où il expose la théorie de l'homo œconomicus, ne prenant en compte que les mobiles économiques des individus; sa théorie a largement inspiré Marx sur deux points. D'une part, la théorie de la valeur, que Ricardo avait découverte chez Adam Smith, et selon laquelle la valeur d'une marchandise dépend de la quantité de travail nécessaire à sa fabrication, donne à Marx l'idée de sa théorie de la valeur d'échange de la marchandise. D'autre part, la notion de marchandise-travail, propre à Ricardo, comporte une valeur que l'on peut ramener à tout ce qui l'a produite : les capacités mises en œuvre par le travailleur pour la produire, ainsi que les forces nécessaires à la perpétuation d'autres travailleurs; d'où, la notion de salaire comprise comme le prix de la marchandise-travail, qui inspira Marx. 3. Leopold von Ranke, Zur Kritik neuerer Geschichtsschreiber, Leipzig, 1824; Siimtliche Werke in 54 Bdn, Leipzig, 1867; Weltgeschichte, 1881-1888; cette histoire universelle a été complétée par ses assistants. C£ Gerhard Schilfert, Leopold von Ranke, Studien über die deutsche Geschichtswissenschaft, p. 241-270. 4. C£ Gerhard Schilfert, op. cit., p. 259. 5. Catherine :qevulder, L'histoire en Allemagne au XI~ siècle, Paris, MéridiensKlincksieck, coll. « Epistémologie», 1993, p. 52. 6. Karl Lamprecht, Einführung in das historischeDenken, Leipzig, V oigiliinder, 1912. 7. Jop-ann Gottfried von Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, trade par Emile Tandel, 3 t., Paris, Firmin-Didot, 1861-1862. 8. C£ Catherine Devulder, op. cit., p. 124. Voir également Georges Lefebvre, La
naissance de l'historiographie moderne, Paris, Flammarion, 1971. , 9. Johann G. Droysen, Historik (1857, 1882) ; Précisde la science l'histoire,Paris, de

Ed. Leroux, 1887.

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Les saences dans le miroir de l'histoire

hégélienne et s'accomplissant par « le retour de l'esprit objectivé dans l'esprit connaissant qui est ainsi clarifié dans sa limitation subjective et

alors capable de former l'humanité pure

»1.

Ranke critique la méthode

du philosophe comme étant abstraite; il pratique cependant lui-même une méthode historique qu'il voit comme la « synthèse des méthodes

antiquaire et philosophique

»2

: «à la fois "recherche et présentation"

(Forschung und Darstellung) »3. C'est dans cette même perspective que Droysen évoquera la réflexion humaine en tant qu'elle est « histoire » et qu'elle « comprend » (Plutôt qu'elle n' « explique » ) : « L'homme réfléchit (re.flektiert)d'une façon qui lui est propre par des représentations, des différenciations et des combinaisons, le jugement et la conclusion. »4 Se référant à la notion de totalité, Droysen se veut un historien de l'histoire universelles. La singularité ou la particularité est le lieu de la totalité, l'idée générale étant « la particularité du phénomène individuel »6, pour Ranke et Droysen comme pour Hegel.

2 / LES CONDITIONS DE L'HISTOIRE

DE POSSIBILITÉ DES SCIENCES

Non seulement l'histoire devint une « science positive »7, mais encore elle se chercha « une logique propre, ni philosophique ni scientifique au sens traditionnel, tout en sauvant les apparences [...] d'une discipline empirique, objective »8. Très tôt, l'histoire concerna les autres sciences au point que s'esquissa l'idée d'une « histoire des
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. Catherine Devulder, op. cit., p. 37. Op. cit., p. 66. Ibid. Op. cit., p. 60. Op. cit., p. 84. Op. cit., p. 95. Op. cit., p. 47. C£ Louis Bourdeau, L'histoire et les historiens.Essai critiquesur

l'histoire considéréecomme sciencepositive, Paris, Alean, 1888.

8. C£ H. Meyerhoff: ed., The Philosophyof History in Our Time, New York, Doueleday & Company, 1959, p. 24-25.

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Philosophie des sciences de la nature

sciences» dont le philosophe Auguste Comte, à deux reprises (en 1832 et en 1846), souhaita que fût créée une chaire au Collège de France1. Réflexion et histoire s'impliquent réciproquement, comme l'avaient vu Ranke et Droysen. En effet, dès qu'une réflexion logique s'établit2, un retour en arrière s'impose, une revue dans la perspective d'une vérification et parfois même une révision: c'est ce que Descartes nommait, dans sa 4e règle de la méthode, « dénombrements entiers» et « revues générales ». Le Cours de philosophie positive de Comte peut être considéré sous l'angle d'une revue générale des sciences positives fondamentales, du point de vue d'une histoire des sciences, doublée d'une philosophie des sciences. Il est aujourd'hui admis qu'un « corps de savoir scientifique » qui n'évoluerait pas dans l'histoire cesserait de constituer une science3. L'historicité du champ de référence4 est devenue une évidence. Cependant l'histoire rend essentiellement instable et dynamique la relation connaissant / connu. Cette relation fait de l'action de réfléchirun mouvement de retour sur la connaissance, qui est le retour de l'examen du sujet connaissant sur l'objet jugé connu et qui implique l'histoire. Car l'objet autant que le sujet implique un arrière-fond d'histoire: l'histoire du savoir relative au sujet, réellement vécue par le connaissant dans son action de connaître, et l'histoire représentative du connu; un passé ayant encore maille à partir avec un présent insistant. Un temps multiple est donc à considérer: le temps de découvrir méthode et vérité, le temps du progrès cognitif: et simultanément le temps de la conscience s'élevant vers le connu. Partant des deux concepts de l'évidence et de l'inférence qui s'imposaient à sa réflexion philosophique sur l'histoire en tant que
1. En 1892, Pierre Laffitte, un fidèle disciple de Comte, inaugura la chaire d'Histoire des sciences au Collège de France. 2. Nous sommes évidemment en accord avec le principe des différents colloques organisés sur la réflexion à propos des sciences des divers points de vue, historique, philosophique, et sociologique, et qui s'intitulent The Israel Colloquium. C£ Science in reflection, édité par Edna Ullmann-Margalit, Dordrecht, Kluwer, 1988. 3. C£ Charles Singer, A History of Scientific Ideasfrom the Dawn of Man to the Twentieth Century, New York, Barnes & Noble, 1996, p. 1. 4. C£ Noël Mouloud, Les assises logiques et épistémologiques du progrès scientifique, préface de Gérard Simon, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989.

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Les sciences dans le miroir de l'histoire

science, Raymond Aron 1 remarquait très justement que «le premier
couvre aussi bien les documents de l'historien que les résultats expéri-

mentaux du physicien ou les statistiques du sociologue

»2.

Or, l'histoire

des sciences part de l'évidence de documents panni lesquels se trouvent précisément les résultats expérimentaux du physicien. Passant ensuite à l'examen de l'inférence, Aron pouvait continuer: « Le second couvre aussi bien les hypothèses théoriques d'Einstein que les hypothèses psy-

chologiques de l'expert en soviétologie.

»3

L'histoire des sciences n'a-

t-elle pas pour objet précisément les hypothèses, lois et théories, dans les différents domaines scientifiques, y compris celui de l'histoire? L'antithèse évidence / inférence renvoyait soit à la distinction documentsfaits / faits-interprétation (bref: à la distinction courante: critique / synthèse), soit, et d'une manière plus caractéristique, tout simplement à la relation entre, d'une part, l'évidence des humains, des événements, des ensembles, avec la modalité de leurs changements dans une unité et, d'autre part, la cohorte des problèmes que pose l'inférence historique: « la compréhension des agents, le déterminisme historique, la saisie des ensembles, le schème des changements »4. Or, ces diverses notions sont parfaitement recevables du point de vue de l'histoire des sciences. Il peut en être ainsi, pour ce qui concerne les deux premiers problèmes évoqués si, avec Gerald Holton5, nous discernons les divers themata propres à chacun des chercheurs scientifiques; il en va de même pour les deux derniers problèmes, si, avec Imre Lakatos6, nous nous référons aux programmes de recherche dans le cadre de l'histoire interne,
1. Raymond Aron, coll. « 10/18 », 1965. Dimensions de la conscience historique (plon, 1961), Paris, UGE,

2. Op. cit., p. 61. 3. Ibid. 4. Op. cit., p. 71-72. 5. Cf Gerald Holton, L'imagination scientifique (1973, 1978, 1981), Paris, Gallimard, 1981; L'invention scientifique (1978), Paris, PUF, 1982. Voir Angèle KremerMarietti, «L'invention scientifique "Themata et interpretations" / Gerald Holton », Universalia 1983, Paris, Encyclop~dia Universalis, 1983; « Gerald Holton », Dictionnaire des Philosophes, Paris, Presses Universitaires de France, 1984 ; « Thematic Analysis », Allen Kent ed., Encyclopedia oj Library and Information Science, vol. 41, supplement 6, New York, Marcel Dekker, 1987, p. 332-339. 6. Cf Imre Lakatos, «Methodological Research Programme », in Lakatos et Musgrave (eds.), Criticism and Growth oj Knowledge, London, 1970.

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c'est-à-dire intellectuelle1. Nous devons remarquer toutefois que le consensus scientifique ne concerne pas encore l'histoire des sciences2. Toutefois, il est permis de considérer l'autonomie actuelle de l'histoire des sciences et ses deux visées essentielles: à la fois le progrès des connaissances scientifiques et l'histoire de la conception de la science3. L'analyse peut donc présenter l'histoire proprement dite comme une source de modes d'explication selon des voies qui lui sont propres; mais elle permet également d'examiner ses processus en regard des processus d'explication propres aux sciences de la nature: c'est là ce qu'a fait Carl G. Hempel4 en niant le dualisme méthodologique des sciences naturelles et sociales. Pour Hempel, même les deux types d'explication scientifique ou de reconstruction rationnelle qui sont généralement pris pour modèles théorétiques idéaux - l'explication nomologique ou déductive et l'explication probabiliste ou inductive -, peuvent être comparés au concept de la preuve mathématique qu'il invoque à titre de modèle théorique d'explication et qu'il interprète compte tenu du système mathématique auquel se réfère le modèle. Ce dernier a pour fonction de mettre en évidence le côté purement rationnel des preuves mathématiques en révélant les relations logiques qui sont à la base des étapes successives du raisonnement. Le mode historique est alors compris comme nomologique et indique les conditions antécédentes ou concomitantes du phénomène à expliquer, en le rattachant à des généralisations conformes. De plus, des facteurs économiques ou des transformations sociales et/ou culturelles peuvent rendre compte d'un
1. Cf Mahasweta Chaudhury, « Objectivity et growth of knowledge», Journal of p. 57-85. Notons que Indian Coundl of Philosophical Research, V, 2, January-April1988, l'expression l' « histoire intellectuelle» se trouve dans la préface de La révolution copernidenne de Thomas S. Kuhn ; c£ La révolution copernidenne (1957, 1959), trade par Avram Hayli, Fayard, 1973; Paris, Le Livre de Poche, 1992, p. 6 : « On peut y voir deux livres, l'un traitant de science, l'autre d'histoire intellectuelle. » 2. Cf Jeffi:ey Andrew Barash, « La notion de paradigme dans le champ des sciences de l'homme », in Sodologie de la sdence, sous la direction de Angèle KremerMarietti, Sprimont-Belgique, Pierre Mardaga, 1998, p. 141-150. 3. C£ François Russo, Nature et méthode de l'histoire des sdences, Paris, Librairie scientifique et technique Albert-Blanchard, 1984, p. 21. 4. Carl G. Hempel, « Explanation in Science et in History » (1962), in The Philosophy of Sdence, édité par P. H. Nidditch, Oxford Readings in Philosophy, Oxford, University Press, 1968, p. 54-79.

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Les sciences dans le miroir de I histoire

J

fait historique et être considérés comme représentant des tendances exprimées au moyen de propositions probables. La nature nomologique de certaines explications peut, selon Hempel, ne pas être explicite. il existe aussi un type d'explication historique qui est génétique, c'est dire que cette explication marque les différentes étapes d'une série d'événements conduisant au fait historique appréhendé dans sa totalité. On peut même considérer une autre sorte d'explication historique requérant les raisons motivantes généralement aptes à justifier l'action humaine, c'est-à-dire une explication rationnelle différente de l'explication strictement nomologique propre aux sciences de la nature. Dans tous les cas, Hempel pense qu'il est toujours possible de ramener ces différents types d'explication à un type d'explication habituel aux sciences de la nature. Naturelles ou historiques, les sciences empiriques obéiraient toutes à une méthodologie unique: Hempel a voulu le démontrer à propos de l'histoire. Alors que Ernst NageP abonde dans son sens, Karl Popper se situe tout à l'opposé de Hempel: pour lui, il ne peut exister de lois permettant de prévoir les événements futurs du cours de l'histoire et il n'y a pas d'explication historique, seulement l'explication des événements historiques3. Même, d'une théorie scientifique à l'autre, les degrés de corroboration sont comparés «jusqu'à l'instant t >): il n'est pas question, pour Popper, des résultats futurs d'une théorie ni de sa fiabilité, sauf si on obtenait une « interprétation numérique du degré de corroboration »4.Même exprimée dans un langage logico-mathématique, la connaissance scientifique dépend de la contingence historique qui a permis son expression. Et Popper> insiste sur le fait qu'il est impossible de prévoir la création d'un chef-d'œuvre; aussi refuse-t-il toutes les formes de déterminisme, étant donné le
1. C£ Ernst Nagel, « The Logic of Historical Analysis », in H. Feigl, M. Brodbneck, Readings in the Philosophy in Science, New York, 1953, p. 690. 2. C£ Karl Popper, Misère de l'historicisme (1957), trad. H. Rousseau, révisée par Renée Bouveresse, Paris, Presses Pocket, coll. «Agora », 1988. 3. C£ M. Brodbneck, « Explanation », Readings in the Philosophy of Science, p. 254. 4. C£ Karl Popper, La connaissance objective (1972), trad. intégrale de l'anglais et préface par Jean-Jacques Rosat, Paris, Aubier, 1991, p. 62. 5. C£ Karl Popper, L'univers i"ésolu. Plaidoyer pour l'indéterminisme (1959), trad. de Renée Bouveresse, Paris, Hennann, 1984.

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Philosophie des sciences de la nature

caractère approximatif de la connaissance scientifique et, surtout, l'asymétrie établie entre le passé, clos par définition, et l'avenir essentiellement ouvertl. A meilleur titre, l'analyse appréhende l'histoire en tant que structure2, et toute discipline aussi bien. Si la structure3 préside à l'organisation du savoir, il est vrai que la «théorie de la science est théorie de la structure de la science »4. En effet, sur la base d'une synthèse entre une appréhension du temps comme arrière-fond et une signification compréhensive, fragmentaire ou thématique, mais introduite dans la substructure d'une référence temporelle, des relations se sont développées entre ces significations et des actions et/ou des événements. Et ces significations sont sujettes à une réinterprétation incessante. La découverte du sens est le fait de l'histoire, personnelle ou collective: l'homme se découvre dans sa propre histoire; c'est précisément ce que Wilhelm Dilthey a parfaitement mis en évidence. Alors le domaine historique se déploie comme un essai continu, dans la tentative permanente pour accorder aux faits circonscrits une signification - celle-ci serait-elle partielle et provisoire - sur la trame d'un temps historique convenu. Sans doute les rapports de succession et de coexistence supplantent-ils la relation purement causale. Une certaine idée du temps, d'ailleurs variable, est le fond présupposé à toutes les significations recensées dans le domaine de l'histoire. De toute
1. Op. cit., p. 50 : « Il s'ensuit que le futur est "ouvert" pour nous, dans ce sens qu'il ne peut être entièrement prédit par nous, alors que le passé est "clos". C'est-à-dire que l'asymétrie est du genre que j'ai essayé d'établir. » 2. C£ Nathan Rotenstreich, Time and Meaning in History, Boston Studies in the Philosophy of Science, Dordrecht, D. Reidel Publishing Company, 1987. 3. Du point de vue épistémologique, la structure est un ensemble dont on ne spécifie pas la nature des éléments et sur lequel se définissent par voie axiomatique des relations, des transfonnations o~ des opérations. En histoire, la structure est un peu différente; c£ Fernand Braudel, Ecrits sur l'histoire, Paris, Flammarion, 1969, p. 22 : « Une structure est sans doute un assemblage, une architecture, mais plus encore une réalité que le temps use mal et véhicule très longuement. » Les structures historiques se présentent à la fois comme des éléments stables et comme des limites. 4. Hourya Benis-Sinaceur, « Structure et concept dans l'épistémologie mathématique de Jean Cavaillès », Revue d'histoire des sciences, t. XL-l, Paris, PUF, janviermars 1987, 5-30, voir p. 26. C£ Wolfgang Balzer, C. Ulises Moulines, Joseph D. Sneed, An Architectonic for Science. The structuralist Program, D. Reidel, Publishing Company, 1987.

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Les sciences dans le miroir de l'histoire

manière, le temps historique relativise les êtres humains participant au processus. A partir de l'histoire comme structure, il n'existe plus de première action historique, encore moins de fin historique dernière, ni même un premier état orienté vers la réflexion historique en tant que telle, puisque celle-ci est impliquée dans la totalité d'un processus historique permanent. Le moment de la réflexion historique s'origine en lui-même: son implication entre conscience et processus est un aspect essentiel de l'histoire. C'est pourquoi, ainsi que l'a constaté Michel Foucault à propos de la psychologie, au-delà d'une tentative pour se faire reconnaître comme science de la nature, cette science se ressource dans une histoire conçue comme science du sens, subjectif ou objectif: « La mise à jour des significations dans la conduite humaine s'est faite également à partir de l'analyse historique. »1 Ainsi, les sciences se structurent dans les oscillations incessantes du processus historique. Et, si les méthodes scientifiques sont ouvertes à la révision, condition de leur évolution, il est vrai que les sciences se posent de préférence dans la stabilité en visant d'emblée la pérennité. Mais elles doivent justifier le passage d'une méthode à l'autre - que ce soit le passage de la mécanique classique à la théorie quantique - afin de présenter une « croissance cognitive »2. Nous pensons cependant que les deux options de l'alternative sont conciliables: la science comme engagement hypothético-déductif et la science comme exercice sociohistorique. C'est pourquoi nous avons proposé une réconciliation des deux épistémologies, « individuelle» (internaliste) et « sociale » (externaliste)3. Les deux options pourraient même se trouver conjuguées dans des travaux de réplication, de « répétition, en laboratoire et par des his1. Michel Foucault, « La psychologie de 1850 à 1950 », Revue internationale de philosophie, 2/1990, n° 173, p. 159-176. Voir p. 165. 2. Brian S. Baigrie, «Relativism, Truth, et Progress », Transactions oj the Royal Society oj Canada, Series V, vol. IV, 1989, p. 9-19 ; voir p. 18. 3. C£ Angèle Kremer-Marietti, «Epistémologie individuelle, épistémologie sociale », in Sociologie de la science, p. 243-262. David Papineau n'y serait pas opposé selon sa contribution « Does the Sociology of Science Discredit Science? », in Robert Nola (ed.), Relativism and Realism in Science, Dordrecht, Kluwer, 1998.

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Philosophie des sciences de la nature

toriens, d'expériences scientifiques du passé »1, qui mettraient en évidence «l'importance de la dimension temporelle dans le travail scientifique »2,l'expérience conçue alors comme explication serait « un processus de fabrication / maturation / stabilisation d'une série d'énoncés à travers la manipulation d'objets »3. L'histoire des six sciences fondamentales, pratiquée et abordée par Comte selon l'élaboration des divers objets spécifiques, était le résultat d'une construction abstractive de l'esprit4 sur le présupposé d'une histoire d'abord créatrice résumée dans une logique historique, la loi des trois états, que l'on pourrait assimiler, °en termes contemporains, à une «trajectoire naturelle de la production de la connaissance »5. Émile Meyerson a reconnu que le meilleur moyen proposé à l'épistémologue avait été utilisé par Comte: la méthode historique, a posteriori et objective, s'attachant aux travaux des savants pour parvenir à déterminer la marche de l'esprit scientifique: la finalité étant alors de découvrir les «lois qui régissent l'esprit humain »6. Au bénéfice de la philosophie physique, Pierre Duhem découvrit à son tour les avantages de la méthode historique: en effet, l'histoire de la physique comporte un enseignement allant dans le sens de confirmer ce que l'analyse purement logique des méthodes physiques permet de prévoir. Discuter une théorie ou une expérience implique en effet que soient partagés les modes de penser et d'agir du physicien qui en est à l'origine, mais également une terminologie spécifique et tout une sémantique linguistique, sans oublier l'appareillage technologique qui n'est autre qu'un
1. Cf Dominique Pestre, « Les sciences et l'histoire aujourd'hui », Le Débat, 1998, p. 56. n° 102, Paris, Gallimard, novembre-décembre 2. Op. cit., p. 57. 3. Ibid. 4. Cf Angèle Kremer-Marietti, Entre le signe et l'histoire. L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, Paris, Klincksieck, 1982, p. 86 : « ... il s'ensuit pour les phénomènes géométriques et mécaniques étudiés dans l'astronomie la même élaboration de l'objet, qui n'est donc pas "premier", mais bien construit, c'est-à-dire le résultat d'une construction abstractive de l'esprit. » 5. Selon l'expression de Steve Fuller, à propos de la conception intemaliste de l'histoire des sciences propre à Imre Lakatos et à Dudley Shapere; cf Steve Fuller, Philosophy of Science and its Discontents, 2e éd., New York, The Guilford Press, 1993,

p. 34.

, 6. Cf Emile

Meyerson,

Identité et réalité (1908),

se éd., Paris, Vrin,

1951, p. XVI.

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Les sciences dans le miroir de l'histoire

condensé de science. Il peut subsister dans le non-dit un contexte philosophique ou traditionnel qui néanmoins se remarque comme étant propre à une théorie scientifique particulière. L'interprétation repose sur la traduction d'un mode de penser dans un autre. Duhem montre à l'évidence qu'une théorie scientifique peut être diversement interprétée et qu'elle peut directement relever d'une école philosophique ( « cosmologique ») ou nationale (1'« école anglaise» ou la «science allemande »1). La philosophie des sciences passe effectivement par l'histoire des sciences: elle en use, jamais n'en abuse. Thomas Samuel Kuhn a écrit à juste raison que la philosophie des sciences est le « domaine dans lequel

l'impact de l'histoire des sciences est le plus apparent

»2.

Ce fut, selon

une conception radicale du changement discontinu3, à partir des années soixante, la position déclarée de Kuhn4, bientôt suivie, dans les années soixante-dix, par celle de Feyerabend5, sonnant le glas de « l'ancienne

philosophie des sciences »6 au nom d'une théorie anarchiste et dadaïste
de l' épistémologie7, tournée contre l' « illiberté », ennemie de la créa1. C£ Pierre Duhem, La scienceallemande, Paris, Librairie scientifique A. Hermann et Fils, 1915 ; Voir aussi la trad. anglo de John Lyon, German Science, La Salle, Illinois, Open Court Publishing Company, 1991, avec l'excellente introduction de Stanley L. Jaki. La scienceallemande est une œuvre importante qui se situe à la source du Cercle de Vienne et des positions de Popper, Lakatos et Kuhn. V oir aussi, sur le rôle de l'histoire des sciences dans l'épistémologie de Duhem : Michel Boudot, «Le rôle de l'histoire des sciences selon Duhem », Les études philosophiques, 4, 1987, 421-432. 2. Thomas S. Kuhn, «L'histoire des sciences» (1968), in La tension essentielle. Tradition et changement dans les sciences (1977), trad. de l'américain par Michel Biezunski, Pierre Jacob, Andrée Lyotard-May et Gilbert Voyat, Paris, Gallimard, 1990, p. 178.

3. Thomas S. Kuhn,

La structure

des révolutions

scientifiques

(1962, 1970), trad. par

Laure Meyer, Paris, Flammarion, coll. «Champs Flammarion », 1983, p. 19: «Le développement scientifique devient le processus fragmentaire par lequel ces éléments ont été ajoutés, séparément ou en combinaison, au fonds commun en continuelle croissance qui constitue la technique et la connaissance scientifiques. » 4. C£ Thomas S. Kuhn, op. cit. 5. Paul Feyerabend, « Reply to Criticism », Boston Studies, vol. 2, 1965. 6. Paul Feyerabend, «Philosophy of science: A Subject with a Great Past », in Philosophical Perspectives in Science, Minnesota Studies in the Philosophy of Science, vol. 5,
Roger Stewer (éd.), University of Minnesota Press, Minneapolis, 1970, p. 172-183.

7. Paul Feyerabend,
sance (1975), p. 207-208.

Contre la méthode. Esquisse d'une théorie a1Jarchiste

de la connais-

trad. par B. Jurdant et A. Schlumberger, Paris, Ed. du Seuil, 1979,

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