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Philosophie du vieillir

De
128 pages
La vieillesse s'est imposée avec une sorte d'évidence énigmatique à l'observation des hommes dès les premiers temps de la Grèce, d'abord dans une anthropologie enrichie par la science naissante et le premier discours médical, avant que la philosophie y découvre une sorte de poste avancé de l'existence, où se croisent la vie, la mort et le temps. De cette rencontre du chant du cygne et de l'oiseau de Minerve naîtra, avec le stoïcisme romain, une éthique de l'existence ultime.
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HIPPOCRATE ETPLATON Études de philosophie de la médecine Collection dirigée par Jean Lombard  Cette collection accueille des études consacrées à la relation fondatrice entre la médecine et la philosophiedans la pensée antique ainsi qu’à la philosophie de la médecine, de l’âge classique aux Lumières et à l’avène-ment de la modernité. Elle vise à donner àl’éthique et àl’épistémologie médicales un cadre dans lequel peuvent se retrouver, comme aux premiers temps de la rationalité, médecins et philosophes. Déjà parusJean Lombard,L’épidémie moderne et la culture du malheur, petittraité du chikungunya,2006 Bernard Vandewalle,Michel Foucault, savoir et pouvoir de la mé- decine, 2006  Jean Lombard et Bernard Vandewalle,Philosophie de l’hôpital, 2007  Jean Lombard et Bernard Vandewalle,Philosophie de l’épidémie, le temps de l’émergence, 2007Simone Gougeaud-Arnaudeau,La Mettrie (1709-1751), le maté- rialisme clinique, 2008  Jean Lombard,Éthique médicale et philosophie, l’apport de l’An- tiquité, 2009  Gilles Barroux,Philosophie de la régénération, médecine, biolo- gie, mythologies, 2009  Bernard Vandewalle,Spinoza et la médecine, éthique et thérapeu- tique, 2011 Victor Larger,Devenir médecin, phénoménologie de la consulta- tion médicale, 2011  Victor Larger,Le médecin et le patient, éthique d’une relation, 2012  Jean Lombard,La pratique, le discours et la règle. Hippocrate et l’institution de la médecine, 2015  Gilles Barroux,Les sources médicales de la connaissance de l’homme. Six années de séminaires au Collège international de  philosophie,2016
Jean LOMBARDPHILOSOPHIE DU VIEILLIRExistence et temporalité dans la pensée antique L’Harmattan
Du même auteur chez le même éditeur Aristote. Politique et éducation, 1992 Bergson. Création et éducation, 1997 Platon et la médecine. Le corps affaibli et l’âme attristée, 1999L’école et la cité,1999 L’école et les savoirs,2001Peinture et société dans les Pays-Bas du XVIIème siècle. Essai sur le discours de l’histoire de l’art, 2001L’école et l’autorité,2003 Hannah Arendt. Éducation et modernité,2003 Aristote et la médecine. Le fait et la cause,2004 L’école et les sciences,2005 L’épidémie moderne et la culture du malheur. Petit traité duchikungunya, 2006Philosophie de l’hôpital*,2007 L’école et la philosophie,2007Philosophie de l’épidémie. Le temps de l’émergence*,2007Éthique médicale et philosophie. L’apport de l’Antiquité,2009 La démarche et le territoire de la philosophie. Six parcours exotériques, 2014 La pratique, le discours et la règle.Hippocrate et l’institution de la médecine, 2015 Du même auteur chez d’autres éditeursIsocrate. Rhétorique et éducation, Klincksieck, 1990Philosophie et soin*,éditions Seli Arslan, 2009Philosophie pour les professionnels de la santé*,éditionsSeli Arslan, 2010Philosophie de l’altérité*,éditions Seli Arslan, 2012*en collaboration avec Bernard Vandewalle© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11383-8 EAN : 9782343113838
I Avancer en âgeParadoxes du devenir humainuelque relation que nous ayons avec elle, quelque point de Ql’attendions ou la redoutions, que nous l’acceptions ou vue que nous adoptions à son égard, que nous la vivions, tentions de la nier ou de la combattre, ou bien encore qu’à l’abri tout provisoire de sa menace nous l’observions chez autrui dans un premier contact prophétique, lavieillessenous apparaît tou-jours avec cette sorte d’évidence énigmatique qu’avait si bien perçue la Grèce ancienne.  D’un côté, elle est une réalité familière et qui d’une certaine façon va de soi. Nous la reconnaissons avant de la connaître ; il est impossible de l’ignorer, de ne pas remarquer son apparence sans grâce et d’éviter, le moment venu, l’inconfort dont elle assortit la vie, que dans une éclatante et inquiétante contradic-tion elle prolonge et achève à la fois. Car elle est une « destruc-tion continuée », un perpétuelmemento mori. Objet physique aisément repérable, elle est aussi un objet de connaissance : les sciences humaines l’explorent et l’éclairent et elles constituent à son sujet un immense savoir en se plaçant de ce que Simone de Beauvoir appelle, par opposition à celui du vécu, « le point de 1 vue de l’extériorité » .  D’un autre côté, il y a aussi en elle une réalité plus dissimu-lée, un contenu plus obscur, un sens toujours en attente. Elle est un âge qui n’est pas du tout comme les autres âges, unprimus inter paresdes âges, celui, comme dit Manlio Sgalambro, « où se cache […] lesecretde l’âge». La vieillesse est, parmi tous 1  S. de Beauvoir,La vieillesse, Gallimard, Paris, 1970, p. 21 sq. Ce titre est donné aux chapitres sur les données des sciences (biologie, ethnologie, his-ème toire), distingués de la réflexion sur «L’être dans le monde» (2 partie).
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ces âges qui « se partagent la vie comme un butin », le seul où « il ne reste rien en main », le moment final où « l’âge apparaît vraiment », où paradoxalement ce qui commence est un achève-ment. L’âgeavancéest le seul âge véritable, les autres n’étant que des nuances, des phases enchaînées dans un cursus linéaire. Seul le vieillard est « littéralementoccupépar le temps, traversé 1 [par lui] de part en part » , seul ilestle temps. La vieillesse est en ce sens unâge absolu, non pas un objet de savoir comme un autre, mais une relation bien particulière avec l’être, une moda-lité originale de l’existence, un compte à rebours dont l’origine et le terme, étrangement, se confondent.  L’impensable vieillesse: devenir autre et devenir soi Ainsi, de la vieillesse nous savons tout et en même temps, sauf ce qu’elle finit par nous apprendre à nos dépens quand elle sur-vient, nous ne savons rien. Aussi n’est-il « pas facile de la cer-ner » : elle n’est pas « un fait statique » mais « l’aboutissement 2 et le prolongement d’un processus » – et on notera la terrible opposition de ces deux termes en apparence convergents. Elle est en somme la partie mobile et déclinante d’une totalité elle-même éphémère. C’est en tant que « changement progressif, imperceptible, cumulatif » qu’elle aurait d’une certaine façon « échappé à la réflexion philosophique », comme l’a soutenu 3 François Jullien : elle aurait appartenu, pour les Grecs, à une espèce de « point aveugle » de sorte qu’elle aurait été traitée comme unétatet non comme undevenir:on sait quele chan-gement n’était jamais rangé, dans la pensée antique, du côté de l’intelligible, alors que la pensée chinoise aurait au contraire saisi levieilliren tant que processus.
1 Manlio Sgalambro,Traité de l’âge, une leçon de métaphysique, Payot, Paris, 2001, pp.11 sq., 88 et 153. 2 S. de Beauvoir, op. cit., pp. 15 et 17. 3 F. Jullien, « Vieillesse et longévité : comment penser le procès de la vie ? », in M. Godelier, F. Jullien, J. Maïla,Le grand âge de la vie, PUF, Paris, 2005, pp. 69-118.
Avancer en âge. Paradoxes du devenir humain9  Dans ces conditions, levieillir aurait « résisté à la pensée grecque et [n’aurait pas] pu se constituer en objet de sa ré-flexion » parce que le principe de contradiction a empêché Pla-ton de penser latransitionet de saisir le changement, et qu’à sa suite Aristote a mis « en valeur l’existence du changement, mais n’a pas pu l’analyser en tant que mouvement ». La vieillesse nous échapperait en tant quevieillir : contrairement aux autres âges, elle n’est pas un parcours qui va d’un point à un autre, comme l’adolescence nous conduit de l’enfance à la maturité et l’âge adulte de la jeunesse au troisième âge – et pourquoi pas de celui-ci au quatrième. En fait levieillircommence à la nais-sance : il s’accumule, il progresse, il persiste, il parcourt la vie 1 entière et il prend fin non pas par un autre âge, mais par une rupture absolue, une absence radicale, une complète défaillance 2 de l’être. Vieillir, malgré l’apparence du mot , ce n’est pas sim-
1 Cf. l’articleon a: « déjà cité de F. Jullien toujours déjà commencé de se défaire, de se raidir, de s’user».Vieillir «est de l’ordre de la transition, non de la traversée » et « ne prend pas seulement la suite du grandir » -ni n’en est,a fortiori, le symétrique. 2 L’idée de vieillissement est confiée par le grec (gerasko) et le latin (senesco) à des verbesinchoatifs, construits avec leskqui signifieentrer dans,c’est-à-direindiquant soit le commencement d'une action ou d'une activité, soit l'en-trée dans un état(dualité d’interprétationquiva concerner toutparticulière-ment,nous l’avons noté, l’idée de vieillesse).L’équivalentde ces deux verbes inchoatifsest le françaisvieillir,partir de la racine indo européenne à wet, qu’on retrouve dans le grecetos, l’année, ou dans des mots d’origine latine tels quevétéranou bienvétuste.On notera la riche polysémie du latinaetas, à la fois âge, temps, génération, durée de la vie, et sa parenté avec aeternitas,qui en est à certains égards le contraire. En ce qui concerne le lexique grec de la vieillesse,il s’est construit autou:r de deux termes gêras, la vieillesse, d’origine archaïque et présent chez Homère, apparenté et lié sémantiquement à son doubletgéras,la part d’honneur, le privilège, etd’autre partpresbus, vieux, vieil homme et en même temps personnage important. Cf. sur ces ques-tions Pierre Chantraine,Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, Paris, 2009, pp. 207, 211 et 902-903. Ces deux vocables ont une place éminentedans l’histoireet la vie politique de la Grèce ancienne, avec par exemple lespresbutéroi(les aînés, les anciens, comparatif depresbus) et lesgérousies(les sénats, comme à Sparte), avec toujours une nuance positive de sagesse, d’expérience ou de compétence utile à la cité.