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PHILOSOPHIE OU BARBARIE

De
235 pages
Nous devons pousser ce cri d'alerte pour situer le présent ouvrage dans son contexte qui est celui d'une soif, d'un besoin urgent de "raison". L'auteur, philosophe latino-américain, en appelle aux européens : peut-on encore penser en Europe ? Après le 11 septembre, un interdit médiatique, sinon officiel, semble étouffer ce qui reste d'un penser indépendant et critique dont le potentiel avait déjà subi le coup de la post-modernisation. L'opinion européenne reste comme paralysée. Spectacle immonde. Devra-t-il durer, tarer plus encore l'image d'une Europe jadis pensante, hostile aux tyrannies de tout poil ?
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Philosophie ou barbarie
L'Europe de la raison (du logos) et l'Europe de la trahison

Collection Raison mondialisée
dirigée par Joachim Wilke Comité de lecture: Samir Amin, Jean-Marc Gabaude

Pour Descartes, le bien le mieux distribué au monde est la raison humaine. Depuis, que de changements dans le monde! Reposons donc la question de la distribution mondiale de la raison, de ses origines, de son destin, des défis à assumer en ce changement de millénaire. Analysons la géoculture de la raison. La collection a pour objectif de capter les courants visant à renforcer l'outillage de l'action raisonnable. Il s'agit d'abord de surmonter la soi-disant pensée unique et ses étroitesses, puis de faire valoir les acquis et les espérances des multiples luttes libératrices. Si le système économique consiste à favoriser le sort d'un quart de I'humanité pour traiter les autres de « foule inutile », la raison mondialisée se préoccupe de l'ensemble des six milliards d'êtres humains qui peuplent le globe. C'est une question de vie ou de mort pour I'humanité et une tâche à accomplir tous ensemble.

Premières

parutions

Enrique DUSSEL, L'éthique de la libération, 2002 Oward FERRARI, Philosophie ou barbarie, 2002

À consulter dans la Collection L'Ouverture

Philosophique:

Joachim WILKE, Jean-Marc GABAUDE et Michel VADÉE, Éditeurs, Les chemins de la raison, 1997

Oward Ferrari

Philosophie ou barbarie
L'Europe de la raison (du logos) et l'Europe de la trahison

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3192-9

Table des matières
Présentation Il

Préface

..

...... ...

.....

......

.. 13

La philosophie, le trésor suprême de l'humanité 17 1 - La philosophie, un trésor grec à l'origine 17 2 - Philosophie ou barbarie. Philosopber, droit et devoir essentiels et nécessaires de tout homme ... 24 3 - Les bâtisseurs matinaux et les épigones de génie 26 4 - Kant et Hegel. Pourquoi Kant et Hegel? 32
Kant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ~. . . . . . . .
37

1 - Pour Kant l'alternative

est philosophie

(liberté de tous) ou

barbarie (esclavage de l'esprit, superstition, fanatisme, tricherie, charlatanisme) ... 37 2 - Unité originaire entre la tâche de la raison et la liberté 38
3 - La liberté, propriété de la volonté de tous les êtres humains 39

4 - Kant et l'Europe. L'Europe de la barbarie civilisée
Hegel... 0...00... 0 0.0..0 0 0... 00 00..0...00 000 0 00..00.0..0...00

42

47
47 49 50 51 59 63 73 74 81 86

I - Hegel, ou le courage de la vérité et la conviction inébranlable de la
puissance de l'esprit 0 0... ... 0 1 - Identité de la philosophie et de l'Histoire de la philosophie 2 - Pourquoi la philosophie est-elle le trésor suprême? - Vérité et liberté 3 - La démarche philosophique de Hegel ou les chemins de la vérité et de la liberté 4 - La méthode dialectique de Hegel ou l'identité de la théorie et de la praxis 5 - Digression sur le rapport Hegel- Heidegger 6 - Retour à Hegel 7 - Hegel et l'Histoire. - Geschichte et Historie 8 - Hegel- Heidegger. Destruktion et Rekonstruktion 9 - Histoire (Geschichte) et vérité. - Nécessité et liberté
10
0.

- La

tâche de la philosophie:

la réalisation

de la raison,

ou de la liberté. - Cela constitue I 'Histoire universelle (die Weltgeschichte) . 93

longue histoire de l'acquisition de la conscience de la liberté de tous les hommes et la longue et dure marche dans la réalisation de ce principe nécessaire .. 100 12 - Liberté et droit. . 105 13 - La Grèce, terre natale de la liberté politique. Le politique constitue la naissance grandiose de l'Europe .106

11

- La

II - Hegel: Philosophie et politique. - L'universel et l'individu dans la méthode dialectique 113
1 -Le penser et la liberté ont une même et unique racine 113 2 -La philosophie et la relation universel - particulier, universel - individu 117 3 - Hegel et son interprétation de la relation universel - particulier, universel- individu, chez les penseurs grec . 119 a) - Parménide. 119 b) - Héraclite 121 c) - Anaxagore.. 127 d) - Socrate. 132 e) - Platon 140 j) - Aristote.. 154 4 - La logique de Hegel: unification ou, plutôt, identification de l'universel et du singulier, de l'universel et de l'individu .163 5 - Le penser essentiel est toujours un agir: identité radicale de la théorie et de la praxis 171
6 La liberté comme réalisation de l'identité de l'individu

-

et

a) - Le droit

de l'universalité: droit et État
~

173

............... 173

b) - L 'État ~ 178 7 - Deux mots qui dérangent: liberté et révolution. - Philosophie contre toute autorité 183 8 - Philosophie ou barbarie. - La liberté, le droit, l'État: affaire de la raison (donc de« la » science) ou de l'arbitraire. - Philosophes éveillés et philosophes marmottes 185 Conclusion L'Europe de la raison (du logos) et l'Europe
1 - L'Europe

de la trahison

189

et une religion qui tue l'essence de l'esprit,

c'est-à-dire la liberté... 189 2 - L'Europe ou la négation du politique 192 3 - L'Europe et ses crimes contre l'humanité: civilisation barbare ou barbarie civilisée. - Les colonialismes: le colonialisme, le néocolonialisme et le colonialisme totalitaire ou la mondialisation du système libéralo-capitaliste 198 4 - L'Europe et ses guerres: folie et barbarie 200

5 - L'Europe corrompue et corruptrice 6 - Quo vadis Europe?

209 215

Appendice I Présentation condensée du mouvement total de la « Science de la Logique » de Hegel Appendice II Signification de 1'« idée» dans la dialectique de Hegel Appendice III Le travail de l'entendement et le travail de la raison Rationalismus et Vernünftigkeit Appendice IV Nature et signification de la conférence de Bretton Woods (1944), du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale

221

.225

229

233

Présentation
Peut-on encore penser en Europe? A présent, un interdit médiatique, sinon officiel, semble étouffer ce qui reste d'un penser indépendant et critique dont le potentiel avait déjà subi le coup de la post-modernisation. Les quatre Boeing du onze septembre deux mille et un y ont assurément exercé un effet de bélier, mettant les «leaders» européens à genoux devant leur plus puissant rival dont ils ruminent le verbiage absurde. De Londres à Berlin, en passant par Paris, elles vont aux enchères pour offiir leurs soldats à ce va-ten-guerre irréfléchi qui se dresse contre un nombre toujours croissant de pays: un seul, d'abord, puis une dizaine, une cinquantaine, une soixantaine... Par centaines, déjà, des personnes non combattantes tombent sous ses armes. Mais ceux qui osent s'opposer à cette folie meurtrière, se voient accusés d'antiaméricanisme, voire d'indulgence pro-terroriste. L'opinion européenne reste donc comme paralysée. Spectacle immonde. Devra-t-il durer, tarer plus encore l'image d'une Europe jadis pensante, hostile aux tyrannies de tout poil ? Nous devons pousser ce cri d'alerte pour situer le présent ouvrage dans son contexte qui est celui d'une soif, d'un besoin urgent de raison. Philosophe latino-américain, l'auteur Oward Ferrari est d'autant plus sensibilisé pour en éprouver le manque actuel, globalisé. Et lui d'en appeler aux Européens: recommencez à penser par vous-mêmes, à l'instar de vos vénérables ancêtres, les philosophes classiques de votre continent, protagonistes éminents de la raison! Le professeur Ferrari est bien fondé à lancer cet appel. Comme Enrique Dussel qui vient d'ouvrir la Collection Raison mondialisée, il est originaire de l'Argentine, troisième victime, après le Mexique et le Brésil, de l'attaque néo-libérale qui risque maintenant de déborder en guerre mondialisée. Oward Ferrari fut d'abord emmené en prison et ensuite banni de son pays par la tyrannie militaire enfantée par la CIA et les groupes transnationaux. Il a voué
les décennies de son séjour en Europe

- en

Allemagne,

en France



l'étude

profonde du meilleur que la pensée rationnelle de l'ancien continent pourrait offtir aux tentatives auto-émancipatrices autour du monde, pourvu que cellesci valorisent, bien plus que ne le font les Européens de ce jour, le trésor de cet héritage accumulé à travers plusieurs milliers d'années.

Il

Si, comme nous le pensons, l'œuvre de la connaissance et de l'action raisonnables se doit de dépasser I'horizon de la seule philosophie, s'enrichissant des expériences et demandes des pratiques quotidiennes comme des résultats et problématiques présentés par les sciences, le travail philosophique reste néanmoins le point d'ancrage et de contrôle incontournable pour toute entreprise visant à contribuer à la formation d'une Raison mondialisée, besoin urgent de ce siècle.l Nous invitons donc à un exercice peut-être difficile, parce que devenu inaccoutumé: s'approprier un héritage jusqu'ici négligé, voire calomnié, fûtce pour épargner à l'Europe le sort de l'Argentine ou fût ce, comme nous l'espérons, au service d'un monde humanisé et vivable où chaque être humain voit respectés sa dignité et son potentiel créateur. Joachim Wilke

1

cf

notre préface à Enrique Dussel, L'Ethique

de la Libération,

Paris, L'Hannattan,

2002.

12

Préface
Philosophie ou barbarie. D'aucuns seront sans doute étonnés par la radicalité de l'alternative que marque le titre de notre ouvrage. Mais c'est qu'ils n'ont peut-être pas mesuré la difficulté, pour ne pas dire le danger, qu'il y a à penser et à agir en philosophe, voire à simplement parler de philosophie, dans un monde barbare. La philosophie suppose des hommes libres, courageux, décidés en toute circonstance à penser et à agir par eux-mêmes, travaillant en permanence à la construction de l'unité entre l'universel et l'individu, et ce dans tous les domaines de la vie humaine. Alternative radicale en effet que celle qui fait de l'homme un homme authentique, libre, digne de sa nature rationnelle, ou un esclave de son état. Or,
qui repréil faut malheureusement se rendre à l'évidence: si la philosophie sente à nos yeux le trésor suprême de l'humanité est apparue il y a déjà

-

-

quelques vingt-cinq siècles, l'humanité n'est guère sortie de la barbarie, et l'homme a presque toujours choisi de vivre en esclave de ses passions comme des idéologies 1 religieuses, politiques, sociales, juridiques, culturelles, tournant ainsi le dos au penser, à la raison, à la liberté, à la vérité, c'est-àdire à la philosophie! Certes il est des barbaries très civilisées, des barbaries qui s'accommodent fort bien du développement des sciences ou des manifestations propres à ce qu'on appelle culture [Kultur]2. - On sait avec quel brio Bertolt Brecht dans Galileo Galilei démasque cette étrange collusion entre les sciences, la culture et la barbarie; étrange mais nullement innocente.
1

Karl Mannheim, dans Ideologie und Utopie (1929), défmit les idéologies comme les formes

de représentation de la fausse conscience qui ont la fonction d'occulter les contradictions réelles de la société dans le but de produire des effets stabilisateurs au service, bien entendu, de la classe dominante. Ernst Bloch, in Das Prinzip Hoffnung (1938-1947) [Principe Espérance], décrit les idéologies comme des idéalisations fausses, propres aux représentations mentales de certains groupes des classes dominantes (domination religieuse, politique, juridique, économique, culturelle), destinées à occulter la structure (matérialiste) réelle, par exemple l'intérêt économique, l'intérêt du profit, au service de la mystification de la liberté perpétrée par le système libéralocapitaliste du« monde libre». Bloch cite, entre autres, un auteur anglais, Carlyle, grand démystificateur du substrat réel des idéologies, dont il rapporte la petite phrase: « On dit "Bible" quand on pense ''toile de coton"». [Propos cités par Arno Münster, dans Figures de l'Utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, Paris, 1985, p. 65-66]. 2 A travers notre travail sera clarifiée la différence entre Bildung et Ku/tur.

13

Si on peut être envahi par les sciences et par les arts tout en demeurant barbare, c'est que ceux-ci ne garantissent aucunement par eux-mêmes la liberté de l'individu. On peut même craindre qu'ils représentent fréquemment un obstacle à cette liberté, quand ils ne l'étouffent pas totalement. Aussi pensons-nous que la disparition soudaine et simultanée de toutes les réalisations scientifiques, artistiques et culturelles de l'humanité à travers les siècles, si elle constituerait une indicible perte, ne signifierait pas ipso facto le règne de la barbarie. Ce n'est qu'en l'absence de la liberté, c'est-à-dire de la pensée véritable ou philosophie, que celui-ci peut s'imposer. Du reste est-il besoin de rappeler à des Européens que la civilisation et la culture ne constituent nullement un antidote contre la barbarie fondamentale? Que c'est à la fin de ce qu'ils nomment «le Grand siècle» que fut rédigé le Code noir, lequel fut jugé bien souvent trop favorable aux esclaves ? Que quelques deux siècles et demi plus tard, des hommes et des femmes enfermés à Buchenwald pouvaient apercevoir derrière les fumées du crématoire les collines où se promenèrent Goethe et Eckermann ? En 1816, en pleine Restauration, Hegel se plaignait du silence de la philosophie dans un monde devenu sourd à ses propos; un monde où les intérêts mesquins et vulgaires de la vie avaient absorbé toute la force de l'esprit et étouffé la liberté nécessaire au développement spirituel. Que dire de l'Europe' des deux derniers siècles, de ses guerres et de ses génocides, de son colonialisme primaire, et de son néocolonialisme, de la mondialisation (celle de la dictature du capitalisme financier) qu'elle impose, sinon qu'elle a étouffé le penser essentiel? Le sinistre inventaire de ces siècles devrait contribuer à
purger l'Europe de ses arrogances.

- S'il

Y a alternative

entre philosophie

et

barbarie", il y a aussi alternative entre deux Europes : celle du logos et celle
de la trahison - trahison par l'Europe même de ce qui a constitué sa naissance grandiose, la philosophie.

La philosophie, le trésor suprême de l'humanité. Nous avons en effet la conviction que la philosophie est ce qu'il y a de plus essentiel à l'homme en tant qu'homme, dans la mesure où, seule, elle autorise l'unité entre les hommes, ainsi qu'entre eux et le monde dont ils font partie. Seule, elle est capable de saisir l'universel sans pour autant nier le particulier. Pour apprendre à penser, à philosopher, rien de plus approprié que d'apprendre à dialoguer avec les grands penseurs. Malheureusement bien des ouvrages destinés à un large public glosent sur les auteurs et «autour» de leur propos, de sorte que, se voulant propédeutiques, ils deviennent en fait de véritables obstacles à la saisie de la pensée de ces auteurs. A l'opposé d'une telle démarche nous avons voulu rapprocher les lecteurs des penseurs en laissant le plus possible la parole aux véritables philosophes. Que le lecteur ne soit donc pas surpris du nombre abondant de citations qu'il va rencontrer. Qu'il ne s'inquiète cependant pas outre mesure: ces citations résultent d'un choix qu'autorise une fréquentation quotidienne de ces penseurs depuis quel14

ques 50 ans. Elles nous paraissent à même de mener celui qui consent à les lire au cœur de la pensée de Platon, d'Aristote, de Kant ou de Hegel. Comme on voit, le choix des auteurs est limité. Mais nous assumons pleinement ce choix, dans la mesure où l'approche des auteurs en question ouvre les portes au dialogue avec tout autre penseur, au point que nous pensons notre ouvrage comme une introduction à la philosophie, à la fois rigoureuse et pédagogique. Nous imaginons sans peine que certains seront dubitatifs devant notre assurance. Mais pour ceux-là nous ne pouvons rien faire d'autre que de les inciter à juger par eux-mêmes, c'est-à-dire à lire les pages qui suivent. Nous les invitons donc à s'immerger dans la philosophie au travers d'un choix de textes qui ne peut se justifier que par sa lecture même. Et quand bien même, lecture faite, le choix leur paraîtrait peu probant, ils auront au moins eu contact avec les plus grands penseurs de I'humanité, ce qui ne laisse pas indifférent. Aussi éprouveront-ils que «tout penser essentiel est un agir ». Pareils aux fils du laboureur de la fable, ils auront trouvé leur trésor dans l'acte même de le chercher. La philosophie agit principalement dans le domaine qui lui est propre: celui de la vérité et de la liberté. - Platon, Aristote, Kant, Hegel, soutiennent que le prius de la philosophie est le politique. Autant dire qu'à la tricherie de la mondialisation inhumaine du système libéralo-capitaliste (qui imposant la dictature de l'argent, subordonne l'homme et la politique à l'économie), la philosophie oppose la seule vérité nécessaire: la mondialisation de la raison (du logos, de la Vernunft), du droit, de la justice et de l'État rationnel, qui est, dans ce cas, le résultat de la réalisation de la liberté de tous les individus. Dit autrement, la philosophie achève une mondialisation qui est la réconciliation, mieux l'identité entre l'universel et l'individu, c'est-à-dire l'effectuation du politique véritable, ou la réalisation de la vérité. - Kafka disait que dans un monde de mensonge, le mensonge n'est même pas supprimé par son contraire, il ne l'est que par un monde de vérité. Un dernier mot pour signaler que ce livre est celui d'un modeste «passeur de valises »,- conscient toutefois du caractère impérissable des trésors immenses que ces ,valises contiennent. 1

Nous adressons nos remerciements à notre collègue collaboration généreuse et enrichis sante.

1

Monsieur

Philippe

Caumières

pour sa

15

« C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ». Descartes « Le courage de la vérité, la conviction intime en la puissance de l'esprit, est la condition première de la philosophie ». Hegel « Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime ». Montesquieu

La philosophie,
1 La philosophie,

le trésor

suprême

de l'humanité

-

un trésor grec à l'origine

L'humanité possède son plus grand trésor dans la philosophie. Mais il faut reconnaître que ce trésor reste, aujourd'hui plus que jamais, enfoui, recouvert par les idéologies politiques, économiques, juridiques, religieuses qui se pavanent sans vergogne. Ces idéologies, inconditionnellement appuyées par la quasi-totalité des mass media mercenaires1 qu'elles sécrètent, atteignent ce qu'elles visent expressément: le crétinisme généralisé de l'humanité, c'est-à-dire l'absence de penser, l'absence de philosophie; absence qui constitue le teITain le plus propice pour la naissance et le développement de ces idéologies. Face à ce cercle vicieux, l'alternative reste toujours la même: philosophie ou barbarie. Au point qu'on peut dire que philosopher, ce n'est pas autre chose que prendre conscience de cette alternative et se décider contre la barbarie. N'est-ce pas ce qu'ont fait, entre autres, Descartes, Spinoza, Kant,
1 Sur le thème de la collusion entre les pouvoirs économiques, les politiciens et les journalistes, nous recommandons tout spécialement la lecture du livre de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Editions Liber-Raisons d'agir, Paris, 1997.

17

Fichte, Schelling, Hegel, Marx, Nietzsche ou Husserl? N'est-ce pas cette même alternative, que les grands penseurs de la Grèce avaient formulée pour la première fois? Mais pourquoi la Grèce? Car c'est bien là que naît la philosophie, comme le rappelle Marcel Conche dans l'Avant-propos de son Anaximandre. Fragments et Témoignages} : elle n'y a pas été transportée, venant d'ailleurs. Certes, l'histoire de la société ionienne archaïque, ne s'est pas déroulée en vase clos. Milet était au caITefour du Proche-Orient, de la vieille civilisation assyrio-babylonienne, de l'Egypte, de la Phénicie et de nombreux peuples, et c'est un fait que les Grecs ont beaucoup reçu. Mais ce qu'ils recevaient n'était, à leurs yeux, que des matériaux auxquels ils devaient donner forme tout ainsi que le Barbare était, pour Aristote, comme la matière indéterminée, qui pouvait devenir n'importe quoi. La question de savoir pourquoi et comment ils « inventèrent» la philosophie, ajoute Conche, reste donc ouverte. On peut toutefois trouver un élément de réponse dans le sentiment que les Grecs avaient de leur propre particularité: par différence d'avec les autres peuples, qui avaient en commun d'être et d'avoir toujours été intéressés, de viser l'utile, ils se reconnurent seuls capables, eux et eux seuls, d'un intérêt pur pour la vérité. C'est ainsi que Platon qui évoque l'esprit des peuples, leur caractère propre (Rép., IV, 435 e), précise que si celui des peuples du Nord est to thymoeides, l' « appétit irascible », si celui des Phéniciens et des Egyptiens, to philoxrematon, l' « avidité du gain », to philomathes, l' « amour du savoir» pour lui-même est la marque particulière des Grecs. Rechercher la vérité sans autre souci que la vérité elle-même, cela appartient aux Grecs. Conche remarque qu'aucun historien ou philosophe de l'époque archaïque ou classique ne fait venir la philosophie d'Orient2 : ce n'est qu'au cours de l'Antiquité tardive que l'on trouva à la philosophie grecque une origine étrangère. Il est vrai que les prêtres égyptiens découvrirent les sources de la philosophie dans leur mythologie, et les Juifs d'Alexandrie dans l'Ancien Testament - mais cela seulement après avoir interprété le mythe d'Isis et d'Osiris, la Genèse ou le Deutéronome à l'aide des idées de la philosophie grecque. Il est vrai également que les néo-pythagoriciens et les apologistes chrétiens refusèrent de voir en Grèce le berceau de la philosophie. Conche cite ainsi Numénius (seconde moitié du lIe siècle) qui «voyait dans Platon un Moise qui parle attique », ou Clément d'Alexandrie qui l'appelait « le philosophe judaï1 Marcel CONCHE, Anaximandre. Fragments et Témoignages. Texte grec, traduction, introduction et commentaire, Presses Universitaires de France, Paris, 1991, Avant-propos, p. 5-11. 2 La philosophie, écrit Conche, ne pouvait venir de Chaldée, de Phénicie ou d'Egypte, puisqu'elle ne s'y trouvait pas, et il explique ensuite, s'aidant d'un texte de J. Bottéro et S. N. Kramer
à propos monde de la Mésopotamie, pas encore "désenchanté" pourquoi « la pensée demeurait religieuse raccordé

- la

seule

alors

praticable,

dans

un qui

et où tout

au surnaturel

- et

les mythes

en constituaient à la fois les moyens et les résultats, l'exercice et les acquêts, étaient en somme la "philosophie" de ce temps où il n'y avait pas encore de quoi philosopher. On aurait pourtant tort d'entendre par là qu'ils constituaient une philosophie, même rudimentaire» (Lorsque les dieux faisaient l'homme. Mythologie mésopotamienne, Gallimard, 1989, p. 88-89).

18

sant ». Mais Momiglianol a sans doute raison d'écrire qu'avant Alexandre, les Grecs «ne remarquèrent même pas l'existence des Juifs ». Platon ignorait qu'il y eût un Moïse. - On pourrait également faire valoir, pour contester l'idée d'une émergence grecque de la philosophie, les critiques adressées à un de ses premiers défenseurs, Diogène Laërce (Grec du début du Ille siècle), par les «partisans de l'étranger », lesquels prétendaient qu'en dépit de son nom, la philosophia avait une origine barbare. Ce serait alors admettre, qu'il y eut, avant les philosophes, des prêtres, des prophètes, des sages. Mais ce faisant on rate la spécificité du philosophe, lequel parle tout autrement que le prêtre, le prophète, l'interprète des songes, ou simplement, le sage, même si ces derniers ont pu dire d'excellentes choses sur les dieux, le monde, l'âme, la justice, etc., qu'on retrouve parfois dans des traités de philosophie. Pourtant, dit Conche, le philosophe parle tout autrement que le prêtre, le prophète, l'interprète des songes2, ou, simplement, le sage. Car, lorsque le philosophe affmne ou nie, à la question « Comment le savez-vous? », il peut répondre en faisant abstraction de toute conviction particulière, et en ne prenant à témoin que la faculté de jugement de son interlocuteur

- ce

qu'on appelle la

raison. - C'est que la philosophie va de pair avec l'émergence d'une nouvelle figure de vérité, comme l'a fort bien montré Marcel Détienne. Une vérité qui ne se comprend comme alètheia, vérité des poètes ou des devins inspirés, relevant de l'assertorique, ne supportant nulle contestation, n'ayant nul besoin d'être prouvée en quelque manière. Mais une vérité qui, se développant dans un espace démocratique de discussion, s'oppose à la tromperie. Une vérité qui suppose donc des procédures pennettant de définir les conditions requises pour son acceptation3 . Avec les philosophes, avec la philosophie, cela devient une méthode universelle, qui n'est pas simplement un chemin à prendre ou à laisser. Les débuts de la philosophie en Ionie apparaissent «comme quelque chose d'entièrement neuf» 4. Mais comment expliquer cette naissance grandiose? Deux événements, qui venaient de se produire, remarque Conche, en furent, sans doute, des conditions nécessaires. D'abord l'invention, par les Grecs, de l'alphabet, qui rendit possible l'expression textuelle d'une pensée «claire et distincte ». Ensuite l'épopée homérique - où toute la philosophie hellénique se trouve «en genne », selon Jaegers. Quel fut le rôle d'Homère? se demande Conche. Sans doute, il a, avec Hésiode, « fiXépour les Grecs une

1

MOMIGLIANO, Arnaldo, Contributi alla storia degli studi classici (e del mondo antico), l[Problèmes d'historiographie ancienne

VIII, Edizioni di Storia e Letteratura, Rome 1955-1987. et moderne, trade Alain Tachet, Gallimard, Paris, 1983.]
2

3 DETIENNE, Marcel, Les maîtres de vérité en Grèce archaïque, Paris, Agora, 1994, 3e 00. 4 Aubrey de Sélincourt, L'univers d'Hérodote, trade M. Chrestien, Gallimard, 1966, p. 331 (titre original: The World of Heredotus, 1962) ; cité par M. Conche. S JAEGER, Werner, Paideia, traduction A. et S. Devyver, Gallimard, 1964, 1. I, p. 83; cité par Conche.

Le mage, chez les Mèdes, explique Conche, était l'interprète des songes.

19

théogonie» (Hérod., II, 53), mais, en même temps, en faisant des dieux des objets poétiques auxquels on ne croit pas vraiment, il a libéré les Grecs de leurs dieux 1.Les Grecs avaient été, par Homère, libérés de la religion et de la pensée religieuse2 pour une autre pensée; et alors qu'il n'y avait ni religion « vraie» et unique, ni livre sacré commun à tous, ni autorité religieuse organisée, ni Eglise, tout pouvait être pensé. Cela instaure « une nouvelle possibilité humaine: celle de vivre un rapport actuel et direct avec le grand Tout, avec la totalité de ce qui existe »3. Hegel écrit dans son Histoire de la philosophie: « La base pour les Grecs, leur essence, était l'unité substantielle de la nature et de l'esprit »4. Un nouvel homme, signale Conche, est né : l'homme grec qui est en rapport «direct », non médiatisé, avec ce qui l'entoure, se trouve seul face à la nature et aux phénomènes naturels, sans les secours des explications mythiques, ou autres représentations collectives léguées par la tradition, mais avec sa seule faculté de penser, dont l'exercice est nécessairement personnel. Et Conche cite le prêtre égyptien du Timée (22 b) qui marque bien, sur ce point, la différence entre la Grèce et l'Egypte: «Vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants: un Grec n'est jamais vieux! [...] Jeunes, vous l'êtes tous par l'âme. Car vous n'avez en elle aucune opinion ancienne, issue d'une vieille tradition ». Telle est, s'exclame Conche, la liberté grecque! Liberté à l'égard de toutes les idées reçues, des influences, des causes, et dont l'essence n'est aucunement le libre arbitre, mais la disponibilité et l'ouverture pour l'accueil du vrai. Cette liberté est nécessairement celle d'un homme seul, pensant par soi-même et agissant par soi-même, mais en essayant toujours de construire l'identité entre l'universel et l'individu. Hegel écrit dans l'Introduction à son Histoire de la Philosophie que la liberté du penser est la condition du commencement de la philosophies. - Sur ces fondements, les Grecs se sentirent véritablement en sa propre substance, en sa terre natale, et ils agirent en conséquence: «Ils ne se sont pas seulement créé eux-mêmes l'élément substantiel de leur culture, [...] ils n'ont pas seulement donné à leur existence le caractère de la terre natale: cette renaissance spirituelle - qui est propre1 Conche cite ici Heidegger: «Les dieux des Grecs n'ont rien à voir avec la religion. Les Grecs n'ont pas cru à leurs dieux» (Heidegger, Héraclite, séminaire avec E. Fink, trade J. Launay et P. Lévy, Gallimard, Paris, 1973, p. 22). Conche y ajoute: «"Les Grecs"... - entendons: les plus instruits des Grecs, que la foule, souvent, accusa de ne pas croire aux dieux ». 2 «La vérité est qu'il n'y eut jamais poème moins religieux que l'Iliade». (P. Mazon, Introduction à 1'« lliade», les Belles-Lettres, 1967, p. 294) ; cité par Conche. 3 PA TOCKA, Remarques sur le problème de Socrate, in Revue Philosophique, avril-juin .

1949,p. 186-213.Citépar M. Conche.

4 HEGEL, Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie, auf der Grundlage der Werke von 1832-1845.neu edierte Ausgabe, Redaktion E. Moldenhauer und K. Michel, 20 Bande, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1980 (1971), Band 18, S. 176; [Leçons sur l'Histoire de la Philosophie, traduction par PieITe Gamiron, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 1971, tome I, p. 24]. 5 Ibidem, Suhrkamp, Band 18, S. 115.

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ment leur naissance -, ils l'ont aussi honorée. [...] C'est dans l'existence même de cette appartenance à la terre natale (Heimatlichkeit], et ensuite, dans l'esprit de cette appartenance, dans cet esprit de l'être chez-soi-même représenté, de l'être chez-soi-même dans son existence physique, civile, juridique, éthique, politique, c'est dans ce caractère de la libre et belle historicité [Geschichtlichkeit], que se trouve aussi le germe de la liberté pensante, et par suite ce trait caractéristique que la philosophie est née chez eux. De même que les Grecs sont vraiment chez eux, la philosophie est précisément cela: natale» 1. Les penseurs grecs inaugurent aussi une nouvelle dimension du divin : une dimension immanente du divin. Yirmiyahu Yovel, grand spécialiste de Spinoza, nous décrit ainsi les traits principaux de cette nouvelle dimension du divin, le divin comme immanence, née «chez les plus anciens philosophes grecs », mais «submergée par la culture judéo-chrétienne et la théologie médiévale », et qu~ «ressurgit avec Spinoza et, plus tard, avec Hegel: Ce monde-ci, écrit Yovel, celui où nous vivons, ne laisse rien derrière ni au-delà. Ce monde est l'horizon total de l'être, il n'y a pas d'autre domaine qui lui serait transcendant. [...] Ce monde est la seule source et le seul contexte de toutes les normes éthiques ou politiques. La source de valeurs morales et sociales ainsi que de la légitimité politique n'est pas à chercher dans un audelà. [...] Ces deux premiers éléments sont la condition de toute émancipation, de toute libération - aussi restreinte soit-elle - dont l'humanité peut être capable, et le salut, qui ne peut être que partiel, est à chercher dans le monde fini où nous vivons et non dans un espace métaphysique situé ailleurs ».2 Yovel remarque qu'il va de soi que cette conception du divin comme immanence conteste la tradition commune aux trois grandes religions monothéistes (judaïsme, christianisme et islam) qui sont fondées sur la transcendance. Spinoza, par exemple, se place non seulement en dehors des religions révélées, mais aussi en dehors de la tradition philosophique de son temps, que ce soit celle de Descartes avant lui, ou de Leibniz après lui, qui demeurent tributaires de l'idée d'un Dieu personnel, créateur. Ce serait toutefois une erreur de considérer la pensée de l'immanence comme nécessairement athée et antireligieuse. Mais la possibilité d'une religiosité profonde, ajoute Yovel, est également ouverte par cette idée d'immanence, comme en témoignent Spinoza lui-même et, plus tard, à sa manière, Hegel. On sait que Kant interdit de se prononcer sur la question de l'existence de Dieu, lequel échappe par définition au domaine de la connaissance possible. Nous affmnons cependant que le philosophe, précisément parce qu'il est philosophe, est condamné à être religieux, dans le sens vrai de re-ligare:
1 Ibidem, Suhrkamp, Band 18, S. 174-175 ; [trad. Gamiron, p. 22-23]. 2 YOVEL, Yirmiyahu, Un entretien avec Yirmiyahu Yovel, publié dans le journal Le Monde, le 23 juin 1992, page 2, propos recueillis par Roger-Pol Droit.

être vraiment chez soi,

- que

I'homme

soit dans son esprit chez lui en terre

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«recueillir, rassembler », établir un lien entre les hommes, ou entre les hommes et les dieux. Le vocable grec À6yoç et l'allemand Vernunft signifient fondamentalement réunion, réunir}. Dans Qu'est-ce que la philosophie? nous rencontrons la suivante définition heideggeriene: «Das Sein ist die
Versammlung - À6yoç» (<< L'être est le rassemblement

- À6yoç

»)2.

Or il faut ajouter en,même temps que le philosophe, justement parce qu'il est philosophe, reste en dehors de la croyance. La religiosité philosophique n'a rien à voir avec la croyance. Heidegger disait dans Der Spruch des Anaximander : «Der Glaube hat im Denken keinen Platz» [« la croyance n'a pas de place dans le penser »]3; et dans son conférence Der Begriff der Zeit, devant la société de théologiens de Marburg: «Der Philosoph glaubt nicht »
1

Les vocables Â6yoç, Vernunft, raison. - AQyoç et Vernunft, on les traduit ordinairement par

raison. Mais il faut reconnaître que le mot raison trahit, en vérité, la signification de ÂQyoç, et de Vernunft. - Vernunft vient de vernehmen qui signifie begreifen (saisir, comprendre, renfenner, contenir, concevoir) et dérive du tenne gothique «franiman »qui veut dire« in Besitz nehmen », «prendre possession d'une chose ». [Le gothique est un langage du 3e au 5e siècle qui constitue Vernunft traduit plus adéquatement les mots une étape précédente de l'ancien haut allemand]. grecs wyoç et Âf:yêlV qui évoquent un rassemblement, un rassembler. - A l'origine ratio se rattache probablement à ratus [adjectif qui veut dire déterminé (par le calcul), calculé] et signifie surtout Berechnung (calcul) et Rechenschaft (rendre compte de, rendre raison de). - Lucrèce et Cicéron font entrer le tenne raison dans le langage philosophique où il recueille les sens de dianoia (plutôt l'entendement) et de noesis (plutôt la raison-intégrative) et surtout de ÂQyoç (employé dans les acceptions les plus variées)]. On peut donc accepter la traduction de ÂQyoç et de Vernunft, par raison, mais dans le sens de raison intégrative ou de raison englobante ou totalisante. - Jarczyk et Labamère, dans leur traduction de la Science de la Logique, écrivent: « On sait la parenté originelle, dans la pensée grecque, entre les termes raison et calcul. Hegel pense sans doute à cette signification 'étymologique lorsqu'il évoque le rapprochement qu'a opéré l'histoire entre le penser et le calculer. Mais il voit en cela comme une perversion contre laquelle il entend mettre en garde. Pour lui, le "calcul" se situe dans un ordre d'extériorité par rapport à ce dont il traite, et il ne répond qu'à la question du comment, portant sur l'enchaînement mécanique des phénomènes. La "pensée" au contraire (au sens où, comme totalité, elle est identique au mouvement spéculatif ou conceptuel) pénètre à l'intérieur de la réalité pour en épouser les rythmes; elle répond donc au pourquoi en laissant venir au jour le fondement essentiel. Aux yeux de Hegel, la logique s'est faite trop longtemps la servante d'une connaissance formelle qui ressortit au calculer; il lui faut accéder au contenu lui-même et s'identifier à l'automouvement du concept en devenant pensée de la pensée. - Sur la différence du "penser" et du "calculer" (ou du "construire"), cf. Phiinomenologie des Geistes, Hoffmeister, S. 35-39 ; (J.-L., p. 100-104) ». [Jarczyk et Labarrière dans leur traduction de la Science de la Logique, I, p. 23, note 86]. 2 HEIDEGGER, Was ist das - die Philosophie ?, Neske Verlag, Pfullingen-Tübingen, 1963 (1956), S. 22. [Qu'est-ce que la philosophie ?, in Questions II, traduit par Kostas Axelos et Jean Beaufret, Éditions Gallimard, Paris, 1968, p. 21. - Ici Heidegger renvoie à son article Logos (Heraklit, Fragment 50, contenu dans Vortriige und Aufsiitze, Verlag G. Neske, Pfullingen, 1959 (1954), S. 207-229; [Logos (Héraclite, fragment 50), in Essais et conférences, traduit par A. Préau, Éditions Gallimard, 1958, p. 249-278]. - A propos de ÂQyoç on peut lire aussi notre article Révolution et contre-révolution. L'Europe du logos (de la raison) et l'Europe de la trahison, du Mirail de l'Université de publié dans la revue Philosophie, N° XV, Presses Universitaires Toulouse-Le Mirail, Toulouse, 1989, p 71-85. 3 HEIDEGGER, Der Spruch des Anaximander, in Holzwege, Klostennann Verlag, Frankfurt am Main, 1963 (1950), S. 343. [La parole d'Anaximandre, in Chemins qui ne mènent nulle part, trade par W. Brokmeier, Gallimard, Paris, 1980 (1962), p. 448].

-

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[« le philosophe ne croit pas »]1. Heidegger, dans Einjührung in die Metaphysik, s'exprime ainsi en ce qui concerne cette brûlante question: «Celui, par exemple, pour qui la Bible est révélation divine et vérité divine, possède déjà avant tout questionner de la question "pourquoi donc y a-t-il l'étant et non plutôt rien ?", la réponse, à savoir: l'étant, s'il ne s'agit pas de Dieu lui-même, est créé par Dieu. Dieu lui-même comme créateur incréé, "est'~. Celui qui se tient sur le terrain d'une telle foi peut certes de quelque manière suivre le questionner de notre question et y participer, mais il ne peut pas questionner authentiquement sans renoncer à lui-même comme croyant avec toutes les
conséquences de cet acte. Il peut simplement faire comme si

... Mais

d'un

autre côté, cette foi, si elle ne s'expose pas constamment à la possibilité de tomber dans l'incroyance, n'est pas non plus un croire, mais un "mol oreiller" ["eine Bequemlichkeit", un confort, une commodité], et une convention passée avec soi-même de s'en tenir à l'avenir au dogme comme à un n'importe quoi de transmis. [...] Cette référence à la sécurité au sein de la foi - celle-ci étant considérée comme une manière spécifique de se tenir dans la vérité - ne signifie pas, bien entendu, que la citation des mots de la Bible constitue une réponse à notre question. Il ne s'agit pas du tout ici de savoir si cette phrase de la Bible est vraie ou non pour la foi; elle ne peut d'aucune façon constituer une réponse à notre question parce qu'elle n'a aucun rapport avec cette question. Elle n'a aucun rapport avec elle parce qu'elle ne peut pas du tout en avoir. Ce qui est demandé à proprement parler dans notre question est pour la foi une folie. La philosophie réside dans cette folie. Une "philosophie chrétienne" est un cercle carré [ist ein holzernes Eisen, un fer en bois] et un malentendu. [...] Pour la foi. originairement chrétienne la philosophie est une folie. Philosopher, c'est demander: "pourquoi donc y a-t-il étant et non plutôt rien ?". Questionner véritablement ainsi, cela signifie: courir le risque de questionner jusqu'au bout, d'épuiser l'inépuisable de cette question, par le dévoilement de ce qu'elle exige de demander. Là où quelque chose de ce genre arrive [geschieht] il y a philosophie »2. En ce qui concerne la dimension immanente du divin, Vemant écrit dans son livre Mythe et Religion en Grèce ancienne que, pour l'oracle de Delphes, « Connais-toi toi-même» signifiait: sache que tu n'es pas dieu et ne commets pas la faute de prétendre le devenir. Pour le Socrate de Platon, qui reprend la formule à son compte, elle veut dire: connais le dieu qui, en toi, est toimême »3. - Hegel a la fin de son Encyclopédie des sciences philosophiques 1 Der Begrijf der Zeit, V ortrag vor der Marburger Theologenschaft, Juli 1924, Niemeyer Verlag, Tübingen 1989, S. 6. 2 HEIDEGGER, Einjührung in die Metaphysik, Niemeyer Verlag, Tübingen 1958 (1952), S. 5-6. [Introduction à la Métaphysique, trad. par Gilbert Kahn, Gallimard, Paris, 1980 (1967), p. 19]. - Nous avons parfois introduit des modifications dans les traductions françaises des œuvres de Heidegger citées dans notre travail. 3 VERNANT, Jean-Pierre, Mythe et Religion en Grèce ancienne, Éditions du Seuil, Paris, 1990, p. 113. [Dans sa version anglaise, ce texte a été publié sous le titre« Greek Religion» dans

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science de la logique, philosophie de la nature et philosophie de l'esprit - cite un texte de la Métaphysique d'Aristote (XI, 7) dont la dernière phrase dit:
TOULOyelp '0 8EOÇ (<<Car c'est cela même qui est dieu »).

Les Grecs inaugurent une nouvelle dimension de l'homme et une nouvelle dimension du divin. Autant dire qu'ils ont accompli une véritable révolution ! Révolution qui est la philosophie même. 2 - Philosophie ou barbarie. Philosopher, nécessaires de tout homme. droit et devoir essentiels et

Concevant la philosophie comme le trésor même de l'humanité, nous affIrmons que philosopher, penser philosophiquement, constitue le droit et le devoir essentiels de l'homme, et devrait être la source de tous ses autres droits et devoirs. Aussi voudrions-nous montrer par ce travail que parler essentiellement de I'homme, de I'humanité, c'est parler de la pensée véritable, c' est-àdire de la philosophie. Pour le dire autrement, nous voudrions montrer que la question: qu'est-ce que la philosophie? recouvre la question: qu'est-ce que penser? ou, dans les termes de Heidegger: Washeiflt Denken ? [qu'appellet-on penser ?], et qu'en défmitive ces deux questions, équivalent à une troisième : qu'est-ce que I 'homme? - C'est dire qu'on ne peut parler sérieusement d'esprit, de savoir [Wissen], de vérité, de liberté, de droit, d'État, de justice, du Beau, du Bien, sans avoir fait le long et difficile chemin du penser, c'est-à-dire le chemin de la philosophie. En ce qui concerne la liberté, il peut être ici utile de rappeler, pour ceux qui s'étonneraient de cette correspondance radicale entre la liberté et la philosophie, ces paroles de Hegel visant les idéologies religieuses, politiques, économiques et juridiques qui malmènent, surtout et fondamentalement, la conception philosophico-scientifique de liberté: « L 'homme a dans son esprit la liberté comme l'absolu pur et simple, la volonté libre est le concept de I'homme. Justement la liberté est le penser lui-même; celui qui rejette le penser et parle de liberté ne sait pas ce qu'il dit. L'unité du penser avec soi est la liberté, la volonté libre» 1. Reconnaître l'unité du penser et de la liberté, l'unité de la théorie et de la praxis, c'est reconnaître que là où le penser est absent, la liberté l'est aussi. Et là où la liberté fait défaut, on ne peut parler ni de droit ni d'État de droit, ni du Beau ni du Bien les plus hauts. Dans les idéologies religieuses - grandes sectes (religions institutionnelles) ou petites sectes - et dans les autres idéologies (politiques, économiques, juridiques),

le 6e volume de The Encyclopedia of Religion, Mircea Eliade (00.), New Y ork et Londres, Macmillan, 1987, p. 99-118]. 1 HEGEL, Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie, op. cft., Band 20, S. 308. [Leçons sur l'histoire de la philosophie, 7 tomes (1971-1991), tome 6 : La philosophie moderne, trad. par P. Gamiron, Vrin, Paris, 1985, p. 1748. Une partie du texte cité manque dans la traduction].

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«l'esprit, dit Hegel dans l'Encyclopédie, est, au plus intime de lui-même, méconnu et renversé, et la justice, la vie éthique et la conscience (morale), la responsabilité et le devoir, corrompus en leur racine» 1. En outre, I'histoire témoigne de la collusion de ces différentes idéologies. Collusion que la pensée authentique ne peut que dénoncer. Contre cette barbarie originaire et contre tous les terrorismes dus au fanatisme et à l'intolérance qui en découlent s'érige cet autre passage de l'Encyclopédie: «A un tel principe et à ce développement de la non-liberté de l'esprit dans le domaine religieux, correspondent seulement une législation et constitution de la non-liberté dans le droit et la vie éthique, et une situation de négation du droit et de la vie éthique dans l'État effectif. C'est d'une façon conséquente que la religion catholique2 a été si hautement louée et est encore souvent louée comme celle qui, seule, permet d'assurer la solidité des gouvernements, - en réalité de gouvernements liés à des institutions qui se fondent sur la non-liberté de l'esprit, qui doit être libre dans le domaine du droit et de la vie éthique, c'est-à-dire sur des institutions du non droit et un état de corruption et barbarie éthique» 3

.

D'après Hegel aussi l'alternative est philosophie ou barbarie. En face des « spiritualismes» qui tuent l'esprit, la philosophie constitue pour Hegel la seule vie véritable de l'esprit et la seule libération effective: «C'est à bon droit qu'on a nommé sagesse du monde la production du penser et, de façon plus déterminée, la philosophie, car le penser rend présente la vérité de l'esprit, introduit celui-ci dans le monde, et le libère ainsi dans son effectivité [in seiner Wirklichkeit4] et en lui-même »1. - A l'interrogation de Saint-John
1

HEGEL, Enzyklopadie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1830). Dritter

Teil: Die Philosophie des Geistes, auf der Grundlage der Werke von 1832-1845 neu edierte Ausgabe, Redaktion E. Moldenhauer und K. M. Michel, 20 Bânde, Suhrkamp Verlag, Frankfurt . am Main 1979 (1970), Band 10, S. 357-358. [Encyclopédie des sciences philosophiques, III, Philosophie de l'Esprit, trad. par Bernard Bourgeois, Vrin, Paris, 1988, p. 335-336]. - C'est très utile de lire la totalité de la Anmerkung [Note] du ~ 552 de la Encyclopédie. 2 Guy Planty-Bonjour écrit dans l'Introduction à la traduction fumçaise de La positivité de la religion chrétienne de Hegel (P.U.F., Paris, 1983): «Hegel dénonce la perte de liberté dans l'Église catholique. La réforme protestante échappe-t-elle à ces critiques? [...] Dans la mesure où l'esprit du protestantisme est d'assurer la liberté par la loi de la raison, la religion transformée n'enchaîne pas la conscience du croyant: "La foi de chaque protestant doit donc être sa foi parce que c'est sa propre foi, et non parce que c'est la foi de. l'Église" (Kant, La religion dans les limites de la simple raison, trad. Gib~lin, Paris, 1952, p. 137). Le principe luthérien du "libre examen" est irréprochable. Cependant Hegel ne veut pas cacher que bien qu'à un degré infmiment moindre que ne le fIrent les Apôtres, les papes et les évêques, les théologiens et les docteurs de l'Église protestante modifièrent d'une façon peu heureuse et souvent non nécessaire le contenu des livres des Symboles ». 3 HEGEL, Enzyklopiidie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1830), Suhrkamp Verlag, Band 10, S. 357-358 ; [B. Bourgeois, IlL p. 335-336]. 4 Dans la terminologie hégélienne il faut distinguer la signification des vocables suivants: das Sein [l'être], das Dasein [l'être-là], die Realitiit [la réalité] et die Wirklichkeit [l'effectivité, la réalité effective, le réel véritable]. Ces termes désignent des étapes du processus spéculatif: « L'Être, dit Hegel dans la Science de la logique, est l'immédiat indéterminé. [...] Être, être pur,

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