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Philosophies des mondialisations

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270 pages
Sous le terme de "globalisation", on désigne généralement un processus économique qui étend le principe libéral d'une économie de marché à l'ensemble de la planète. Cette généralisation est l'oeuvre du "global-libéralisme", terme qui désigne la victoire des théories de l'offre à l'échelle de la planète et qui entraîne une déréglementation totale, un flux sans entraves de capitaux et de marchandises. Il en résulte une réduction drastique du rôle de l'Etat sur le marché.
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Philosophies

des lTIondialisations

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr
(QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-5412-0

Collection La philosophie
dirigée par Stéphane Douailler, Jacques

en commun Poulain et Patrice

Vermeren

Sous la responsabilité de Jordi RIBA et Patrice VERMEREN

Philosophies des mondialisations

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-

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nounie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions
Mohamed Hassen ZOUZI-CHEBBI, La philosophie du poète. L'exemple d'un poète tunisien de langue arabe, Abul Qacem CHABBI (1909-1934),2005. Roberto HARAR!, La pulsion est turbulente comme le langage, 2005. Stanislas BRETON et Bernard BAUDRY, Individu et technologie, 2005.

Philosophies

Préface des mondialisations?

S'agissant de l'universel comme réalité, Etienne Balibar propose de distinguer une universalité extensive et une universalité intensivel. Posons que l'universel comme réalité est une interdépendance effective entre les éléments qui composent ce que nous appelons le «monde», c'est-à-dire les institutions, les groupes, les individus, mais aussi les processus qui les subsument, comme la circulation des choses et des personnes, les rapports de force et les compromis politiques, les contrats juridiques, la communication des informations et des modèles culturels, etc. Alors on peut parler d'universalité extensive au sens où désormais toutes les parties du monde ont été colonisées, puis divisées politiquement en Etats-nations, puis regroupées dans une Organisation des Nations Unies, dans la mesure où les mêmes images, et souvent la même langue, sont relayées partout. Et l'on parlera d'universalité intensive dans la mesure où chacun est sollicité à domicile, du compte bancaire à la vente publicitaire, des informations d'internet à la surveillance policière, dans la mesure aussi où le niveau de vie, l'emploi, la qualification de chacun comme individu sont mesurés à l'aune du marché mondial du travail, où la formation intellectuelle se juge à partir de la connaissance de codes, et d'une langue, qui sont internationaux, dans la mesure même où l'alimentation, la santé, la sexualité sont normées à l'échelle du monde. Que cette universalité ait commencé avant le vingtième siècle, c'est une assertion qui peut être soutenue, mais il apparaît que ce qu'il y a de nouveau, c'est qu'elle est aujourd'hui irréversible, et qu'il y a un «système-monde» qui interdirait, comme l'a montré Immanuel Wallerstein, tout retour à l'autarcie. Tout se passe donc comme si on avait l'émergence d'une nouvelle figure de
1 BALIBAR, Etienne,

La crainte des masses, Paris, Galilée, 1997

l'universel comme réalité, qui viendrait détruire les vieilles figures de l'universalité comme porteuses d'un idéal d'émancipation humaniste et cosmopolitique et un partage de valeurs morales et intellectuelles à visée émancipatrice. Quoiqu'il en soit, il y a une mondialisation réelle de l'économie, qui peut se définir sous le terme anglais ou espagnol de globalisation, qui indique une généralisation des marchés financiers, et qui a d'abord, comme le remarque ici Marie Cuillerai, une réalité économique: comme le vieux mot de multinationale le laissait entendre, c'est l'exploitation de l'entreprise, à tous les échelons de son développement, dans la mesure où elle prend pied sur différents territoires du globe sans que ces différences fassent obstacle mais au contraire en sorte qu'elles accélèrent son développement, qui en fait une entreprise globale. Ces entreprises «apatrides» seraient à l'origine du phénomène actuel de l'économie, et de l'apparition de l'entreprise globale signant le déclin de l'institution de l'Etat-nation au profit d'entités géographiquement et institutionnellement plus englobantes. La richesse ici générée sera redistribuée au profit des seuls actionnaires, le citoyen du monde étant transmué en figure de porteur de capital mû par le seul accroissement, sans limite, du profit. Du côté des institutions, les acteurs économiques internationaux ou transnationaux seraient le FMI, la Banque mondiale ou l'OMC, et du côté privé les fonds de pension. Et cette généralisation des marchés financiers, qui donne lieu à une redéfinition des pratiques économiques, cette « financiarisation » de l'économie par la globalisation, donne lieu aussi à une redéfinition de la politique, de la technologie et des mœurs, qui expose les conditions d'exercice de la démocratie et de la citoyenneté à un certain nombre de risques. En faire le décompte, tel fut le premier enjeu du Colloque international de Blanès, dont le titre initial était« Philosophie et économie ». Mais, comme on sait, en politique, tout est joué déjà dans la description de ce qui est désigné comme situation à analyser ou problème à résoudre2. L'interrogation se portait alors sur
2 RANCIERE,Jacques, « Citoyenneté, culture et politique», dans Mondialisation, citoyenneté et multiculturalisme, sous la direction de Michaël ELNAZ et Denise HELLY, Laval, L'Harmattan/Presses Universitaires de Laval, p. 55 sq.

6

l'exploration critique d'un mot qui, prononcé par deux voix, celles des experts convertis au nouveau champ problématique et celle des hauts responsables porteurs de visions globales, n'avait peut-être fourni qu'une nouvelle expression pour désigner les formes actuelles de la domination d'anciennes puissances économiques et politiques3 ; mais qui allait bientôt entrer en conflit avec un autre compte, celui des souffrances, des inégalités et des résistances engendrées par son irrésistible ascension. Avec le champ de la «mondialisation» et de sa tension conflictuelle avec «l'antimondialisation», c'est non pas un champ nouveau de connaissances qui s'ouvrait, mais la possibilité de questionner ce qui peut se penser, se dire et se transmettre dans les mots de la pluralité des philosophies des mondialisations, et jusqu'aux critiques les plus radicales4, pour comprendre le monde que nous habitons. 1.R. et P.V.

3

Dictionnaire critique de la mondialisation, sous la direction de François de
POULAIN, Patrice AMIECH dans VERMEREN, Paris, Le

BERNARD, Stéphane DOUAILLER, Jacques Pré aux Clercs, 2002. 4 Voir par exemple l'article de Matthieu

le Petit bréviaire des idées

reçues en économie, rédigé par le collectif des Econoc1astes : « Le client n'est roi

que dans la mesure où on réduit l'homme à sa dimension de consommateur et sa liberté à celle du choix sur un étalage de supermarché entre des produits fort ressemblants. »

7

Ce recueil trouve son origine dans un colloque international organisé par le CEPRESA avec le soutien de la Mairie de Blanes, dont nous tenons à remercier le maire, Ramon Ramos, et son adjoint, Josep Trias. Etaient associés à cette manifestation le Centre de recherches politiques de la Sorbonne, CNRS-Université Paris I, le Département de philosophie de l'Université Paris 8, ainsi que l'Université Autonome de Barcelone, l'Université de Gérone et l'Université de Barcelone.

8

Globalisation

économique et mondialisation politique
Etienne Tassin*

L'usage a voulu qu'on nomme en français « mondialisation»
que d'autres
«

langues, anglo-saxonne

ou hispanique,

ce nomment

globalisation ». Cette différence lexicale n'est pas neutre, tout

au moins peut-on tenter de lui reconnaître un sens pertinent. C'est dans cet écart que se situera ma réflexion. Elle vise à dégager le sens éminemment politique de la référence au monde par opposition au sens prioritairement économique de la référence à la globalité. Formulée de la manière la plus générale, la question à laquelle je voudrais essayer de répondre pourrait se formuler ainsi: en quel sens la seule réponse politique à l'expansion planétaire de l'économie de marché doit-elle se comprendre comme une « mondialisation» opposée

au processus de « globalisation » ? Il nous revient donc de dire
de quelle manière la politique a à voir, en son principe même, avec le monde, en quelle manière toute politique est une « cosmopolitique ». Après avoir rappelé ce que nous entendons communément par «globalisation» et indiqué pourquoi celle-ci pose une question politique et non éthique (I), j'exposerai, en évoquant une analyse récente de J. Habermas, le problème politique que soulève la planétarisation du marché (II) pour, enfin, m'interroger sur ce qui du monde est perdu dans la globalisation et ce qui, en revanche, fait du monde l'enjeu de toute politique digne de ce nom (III).

1. La globalisation économique et le problème politique
Sous le terme de « globalisation », on désigne généralement un processus économique qui étend le principe libéral d'une
,. Université de Paris VII- Denis Diderot.

9

économie de marché à l'ensemble de la planète. La planétarisation de la loi du marché complète et achève un processus de généralisation propre à l'économie qui a fait passer celle-ci de la sphère domestique des activités - sur un plan qu'on pourrait dire infra national-, à la sphère sociale et politique de l'État -sur un plan national-, avant de l'étendre à la sphère internationale -sur un plan multinational-, et de la déployer, maintenant, sous la forme d'une économie planétaire - sur un plan qu'on peut dire transnational. Cette généralisation est l'œuvre du «global-libéralisme », terme par lequel on désigne la victoire des théories de l'offre à l'échelle de la planète, qui entraîne une déréglementation totale, un flux sans entraves de capitaux et de marchandises, une privatisation et une flexibilité générales. il en résulte évidemment une réduction drastique du rôle et des prérogatives de l'État sur le marché. On doit remarquer tout de suite l'originalité de cette situation. L'économie s'affranchit de la tutelle étatique par excès, en transgressant les frontières sur lesquelles l'État exerce son autorité légitime. D'où ce caractère de l'économie globalisée d'être déterritorialisée quand l'État, lui, ne peut se définir que dans un rapport déterminé à une population et à un territoire. La globalisation économique est une récusation des frontières étatiques. C'est en ce sens qu'elle pose une question proprement politique et nullement éthique. Pourquoi insister sur l'idée que le problème auquel nous expose la globalisation n'est pas de nature éthique? Parce qu'il ne s'agit nullement d'invoquer une moralisation de la vie économique. Il n'y a pas, pourrait-on dire succinctement, d'éthique sans une loi qui formule la norme attendue au nom de laquelle départager un bien d'un mal, un juste d'un injuste, et donc, définit le devoir dans un rapport déterminé à l'interdit. Or, quel que soit le fondement de cette loi (valeur religieuse, intérêt bien compris, pure «bonne volonté» de la raison pratique, etc.), celle-ci contredit la loi du marché qui rapporte toute activité économique de production ou d'échange à une quête du profit. Certes, nous sommes en droit d'espérer d'attendre ou d'invoquer - d'une «moralisation» de la recherche du profit qu'elle compense en partie les effets pervers du marché. Elle le fait cependant au nom d'une loi qui 10

constitue la plus radicale contradiction de la loi du profit. Opposée à toute «économie», opposée à tout profit, cette loi éthique a pu aussi bien se formuler comme celle du don (sans contre don) - loi dl amour envers autrui - que comme celle de la dette (inacquittable) - loi de l'obligation envers l'autre. Selon la loi du don immotivé ou selon celle de la dette inextinguible s'articulent des phrases éthiques absolument intraduisibles dans la langue de l'économie, de même que selon la loi du profit s'articulent des phrases économiques absolument imperméables à toute signification éthique. Loin d'être des figures-limites, et à ce titre paradigmatiques, d'une économie des échanges, dette et don éthiques sont au contraire ce qui résiste, irréductiblement, à l'accumulation du capital sous quelque forme que ce soit. La globalisation peut susciter des jugements de valeurs, elle peut provoquer la plainte lancinante des discours édifiants, elle restera toujours étrangère à la dimension éthique de l'existence, et celle-ci toujours malheureuse parce que déçue. En revanche, la globalisation économique pose un problème politique et appelle une réponse elle-même politique. Le politique s'est développé dans les États-nations modernes - en Europe depuis le XIVe siècle - par la connexion de trois critères: un pouvoir légitimé par une communauté définie selon des repères discriminants (communauté nationale); une population sur laquelle ce pouvoir exerce légitimement son autorité; un territoire au sein duquel sa compétence est reconnue et qui limite géographiquement son domaine d'application. Le problème politique soulevé par la globalisation se déploie, à partir de là, en trois moments. 1. L'activité économique s'est développée à l'époque moderne dans le cadre politique fixé par l'État même si elle a toujours, géographiquement, excédé le seul territoire national de l'État sous les formes d'une circulation des marchandises, d'un capitalisme financier ou de la colonisation. 2. Cette économie politique à l'échelle de l'État s'est étendue dans un deuxième temps à des systèmes de production, de concentration de capitaux et d'échanges multinationaux. Mais la multinationalité est encore compatible avec la souveraineté de l'État-nation.

11

3. Devenue transnationale, l'économie globalisée ignore et les frontières géographiques -les assignations territoriales - , et les limites statonationales. Par-là, la globalisation signe une certaine forme d'échec de l'État-nation dont la colonisation, comme l'a montré Hannah Arendt, avait constitué la première expression. La question est donc celle de savoir comment le politique peut répondre à cette globalisation économique. Est-ce par une « globalisation» politique équivalente? Mais sous quelle forme? Doit-on envisager la constitution d'un «État mondial» au sein duquel se mènerait, comme le dit Habermas, «une politique intérieure à l'échelle de la planète» ? 5 A supposer qu'un Etat mondial fut réalisable, serait-il souhaitable? Le problème pourrait être formulé dans une alternative. Si « il y a incompatibilité entre une économie de marché qui ne cesse de se mondialiser et un mode de gouvernement qui reste bloqué au niveau des États-nations », ainsi que l'indiquait Dani Rodrik à l'occasion de la réunion de l'OMC à Seattle 6, deux options s'offriraient à nous: «Soit nous laissons la politique s'internationaliser, soit nous devrons trouver un moyen d'empêcher nos marchés de se mondialiser à outrance, parce que la politique reste liée à l'échelle nationale.» La nationalisation des forces économiques étant désormais exclue, resterait à envisager une internationalisation des formes politiques. Mais comme le suggère l'impuissance de l'ONU, l'internationalisation des structures de gouvernement leur ôterait toute légitimité en les soustrayant aux procédures de légitimation démocratique à l' œuvre au sein des États distincts. A moins qu'il ne faille envisager une autre forme d'organisation politique, qui refuserait à la fois d'épouser sans conditions la loi du marché (par crainte de voir disparaître le politique en tant que tel) et de maintenir la fiction d'une
5 HABERMAS,J., Après l'Etat-nation, Paris, Fayard, 2000. 6 Professeur d'économie politique à Harvard, D. Rodrik est l'auteur de Has Globalization Gone Too Far ?, publié par l'Institute for International Economics. Les propos ici cités, sont tirés d'un débat publié par la revue américaine The Nation à l'occasion du sommet de l'OMC à Seattle du 30 novembre au 3 décembre 1999, et publiés en français dans Courrier International n0473, 25/1101/12/99, p.53.

12

communauté statonationale prétendument souveraine quand bien même elle se révèle économiquement impuissante ou contredite? C'est à l'examen de cette question que nous devons maintenant nous consacrer.

2. Quelle réponse politique à la globalisation économique?
Le problème politique se pose ainsi: comment contrôler au niveau mondial la force explosive du capitalisme qui, laissée à elle-même, entraîne une altération écologique irréversible des ressources naturelles et une aliénation culturelle et sociale irréparable de populations entières? Que peuvent les Étatsnations traditionnels dans le contexte de la globalisation économique? Ce problème, si l'on suit l'analyse qu'en propose Habermas 7, n'est pas seulement celui du contrôle politique d'un capitalisme effréné à l'échelle de la planète: il est aussi celui du fonctionnement de la démocratie sociale dans le contexte d'une économie mondialisée. Car si les États démocratiques modernes se définissent par le principe d' auto législation, qui veut que «les destinataires des lois doivent en même temps se regarder comme leurs auteurs» 8 en sorte que, le peuple étant source de l'autorité, la société agisse sur elle-même via les institutions politiques, alors il faut admettre que cette autolégislation ne saurait s'exercer au-delà des frontières nationales. D'un côté donc, la politique étatique n'est pas en mesure de maîtriser l'économie globale; d'un autre, cette impuissance étant avérée, elle perd sa crédibilité démocratique et ne peut plus assumer ses responsabilités sociales. Rappelons les formes que prend cette remise en cause du caractère démocratique de l'État, avant d'évoquer les perspectives politiques envisageables. Alors que l'État, la société et l'économie avaient pu constituer trois domaines coextensifs à l'intérieur des frontières
7 Je

fais référence ici aux trois textes réunis en français sous le titre, Après ['Etat-

nation, et particulièrement au troisième intitulé «L'Etat-nation européen sous la pression de la mondialisation», p. 127 sq.
8 Ibid., p. 128.

13

nationales, la globalisation économique, avons-nous dit, se déploie sur un plan transnational, en raison, d'une part, d'une accumulation de capitaux délocalisée partout dans le monde et, d'autre part, d'une évaluation des lieux de productions nationaux par les marchés financiers organisés en réseau mondial. Il en résulte un renversement qu'Habermas résume d'une formule percutante: alors que les économies nationales étaient enchâssées dans des frontières étatiques, ce sont maintenant les États qui se trouvent enchâssés dans des marchés globaux 9. Or les conséquences d'un tel renversement ne sont pas seulement économiques: elles concernent l'ensemble des rapports des sphères politiques, juridiques, économiques avec les traditions culturelles nationales en sorte que la menace de dépendance économique qui affecte l'État de l'extérieur se double d'une menace de «fracture sociale» qui affecte la société de l'intérieur. Alors que l'État a dû renoncer à fonder sa souveraineté dans son autarcie, voilà qu'il doit bientôt renoncer à fonder sa légitimité dans son autonomie. Car ce sont sa capacité d'action et sa «substance démocratique» qui s'en trouvent amoindries. Cette conséquence politique se déploie sur trois registres. 1. Une perte des moyens de contrôle des dommages extérieurs, dès lors que l'État ne peut plus protéger ses citoyens contre les effets que produisent sur eux les décisions d'autres États, d'acteurs économiques exerçant leur activité hors de ses frontières ou de réactions en chaîne qui excèdent sa compétence territoriale (nuisance écologique ou crime organisé, par exemple); 2. Un « déficit» de légitimation démocratique, dès lors que l'ensemble de ceux qui prennent des décisions politiques ne coïncide pas avec l'ensemble de ceux qui subissent les conséquences de ces décisions (accords inter-étatiques, réseaux supranationaux ou résidants étrangers, par exemple); 3. Une incapacité de l'État à organiser sa politique sociale à hauteur de la demande (ce dont pourtant dépendent sa crédibilité et sa légitimation), dès lors que les capitaux fluctuants tendent à' s'investir ailleurs, portant atteinte au
9

Ibid., p. 130.

14

budget de l'économie nationale (pertes de ressources fiscales, impossibilité de stimuler la croissance, par exemple). Perte de contrôle de ce qui arrive sur le territoire à la population dont il a la charge, déficit de légitimité dans les procédures de décision, incapacité de financer sa politique sociale: tels sont les effets politiques internes d'une globalisation économique externe. Quelles sont, en retour, les perspectives politiques face à la mondialisation? On peut suivre ici d'assez près la typologie des réponses évoquées par Habermas, quand bien même on la reformulerait à notre manière. Trois possibilités s'offrent: une défense inconditionnelle de la « globalisation » ; une défense inconditionnelle de l'État-nation; un effort pour inscrire le politique dans l'horizon d'un monde commun sans pour autant sombrer dans l'illusion d'une politique mondiale ou d'une « internationalisation» de la politique. 1. La défense de la globalisation correspond à l'orthodoxie néolibérale d'une politique économique orientée vers l'offre. Elle suppose que le marché réalise de lui-même les conditions d'une intégration sociale à l'échelle planétaire, et attend de

l'État qu'il soit « entrepreneur », renonçant ainsi à tout projet
d'émancipation politique et de protection sociale. Par-là, elle renvoie les citoyens au seul exercice de leur liberté négative (1. Berlin) qu'elle circonscrit à la seule sphère privée de leur existence. Le prix à payer est lourd, comme le rappelle Habermas: accroissement considérable des inégalités, fragmentation sociale, dépravation des critères moraux, effondrement des infrastructures culturelles. Corrélativement, bien sûr, il faut abandonner le principe démocratique d'autolégislation en acceptant de priver les citoyens du pouvoir qu'ils ont d'exercer une influence politique sur les conditions sociales de leur vie. 2. A l'internationalisation de l'économie, on peut, on l'a vu, prétendre opposer la nationalisation de la politique sous la forme d'une défense de l'État-nation selon une attitude protectionniste. Mais ce protectionnisme statonational, qui a pris aujourd'hui le nom de «souverainisme », alimente aussi bien l'ethnocentrisme de la «préférence nationale ». Opposant à la déterritorialisation de l'économie globale une reterritorialisation de l'espace politique national, il s'élève 15

contre toute transgression des frontières, que ce soient celles des trafics de drogue, du cinéma américain ou des travailleurs immigrés. En France particulièrement, le souverainisme républicain etlou national dénonce d'une même voix le cosmopolitisme sous ses variantes américaine, libérale, économique, humanitaire et culturelle (c'est-à-dire hégémonique), etc. Mais par-là aussi élève-t-il les vertus culturelles d'une communauté nationale contre les vertus politiques d'une communauté démocratique. Dans sa version la

plus noble, il a à voir avec la protestation de la « belle âme» :
mais celle-ci ne fait pas une politique tant elle ignore le contexte économique et les conditions institutionnelles de l'efficacité. Or, la toute puissance du capitalisme mondial est là, incontestable. C'est lui qu'il faut vaincre, avec des armes appropriées, et sur son terrain; et non l'honneur d'une souveraineté nationale surannée, qu'il faudrait défendre envers et contre tout. 3. Au contraire de ces deux attitudes inversées, l'effort délibéré et combatif pour inscrire la politique démocratique dans l'horizon du monde présente deux visages différents qu'Habermas distingue comme les versions défensive ou offensive d'une « troisième voie» 10. Dans le premier cas, on admet une subordination de la politique aux impératifs d'une société mondiale intégrée par le truchement du marché. Incontrôlable au niveau planétaire, le capitalisme doit être compensé dans ses effets par une politique nationale. Loin d'assurer la protection de ses membres, le rôle de l'État est de promouvoir des acteurs nationaux compétitifs et de forger une «société de preneurs de risques» , selon l'expression d'Antony Giddensll. Cette version défensive de la troisième voie épouse l'éthique libérale du marché en reconnaissant dans chaque existence un capital à exploiter dans le cadre d'une compétition mondiale sur la base d'une égalité sociale réduite à l'égalité des chances. A l'inverse, dans le deuxième cas, la version offensive consiste à affirmer le primat de la politique sur la loi du marché. Mais pour que cette affirmation ne soit pas un vœu
Ibid., p. 138 sq. 11 GIDDENS, A., The Third Way, Cambridge,
10

Polity Press, p. 100, cité par

HABERMAS,

op. cit.,

p. 139.

16

pieux, elle doit s'accompagner de la formulation d'une structure politique adaptée au règne d'une économie globalisée qu'elle prétend pouvoir encore en partie contrôler. L'attitude offensive face au capitalisme mondial exige alors l'abandon d'une politique strictement statonationale en même temps qu'elle réaffirme le principe d'une légitimité démocratique qui fait du peuple, comme le disait Rousseau, à la fois le législateur et le sujet. Mais quelle forme pourrait prendre une structure gouvernementale qui, dans le contexte de la globalisation économique, maintiendrait autant que faire se peut la coïncidence entre l'ensemble des décideurs et l'ensemble des citoyens, entre les auteurs de la loi et ses destinataires? Il est indéniable qu'on peut voir dans l'Union Européenne, comme le rappelle Habermas, le premier exemple d'une politique qui tâche d'honorer les exigences d'une légitimité démocratique en s'élevant à la hatlteur des conditions d'une économie globalisée. L'Union Européenne ne change en effet rien aux modalités de la compétition économique et épouse le processus d'intégration par le marché (qui lui a donné naissance). Mais elle tente de déployer dans le même temps le dispositif institutionnel d'une politique intérieure élargie réglée par le principe de légitimité démocratique et soucieuse de réguler le jeu économique. L'enjeu est alors pour l'Union de constituer une authentique fédération européenne dotée des moyens politiques de «corriger les effets du marché et d'imposer des réglementations susceptibles d'avoir des effets en matière de redistribution.» 12 A supposer que l'Union Européenne soit en mesure d'accéder à ce statut, elle offrirait au plan politique les conditions d'une solidarité citoyenne disjointe des appartenances strictement nationales et donc ouverte aux non ressortissants, et au plan social les garanties de salaires minimum communs, de protection sociale commune,
.

eoc.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter des chances de l'Europe politique ou des obstacles à sa réalisation. En revanche, il nous faut tirer la leçon de cette dernière réponse au défi d'une globalisation économique.
12 HABERMAS, Op. dt., p. 144.

17

Entre le refus de prendre acte des exigences politiques démocratiques au nom de la loi du marché mondial et le refus de prendre acte des conditions économiques globales au sein desquelles doit se mener une politique démocratique moderne, l'Europe dessine la figure d'un espace public postnational ouvert sur un horizon cosmopolitique, en même temps que soustrait aux illusions liberticides d'un État mondial homogène ou d'une improbable (et candide) internationalisation des dispositifs de prise de décisions politiques. Elle offre l'image, comme le dit encore Habermas, d'une «politique intérieure mondiale sans gouvernement mondial. » 13 Le cosmopolitisme vers lequel tend cette idée du politique mondial est celui de l'articulation d'espaces publics distincts liés à des communautés humaines particulières et finies, mais ordonnés à la promotion d'un monde commun en leur sein, et donc, entre eux. La réponse politique à la globalisation économique serait donc moins à chercher du côté d'une globalisation politique des institutions que d'une cosmo-politique des États distincts. Cette visée cosmopolitique correspond à ce qu'on peut nommer, rigoureusement, une « mondialisation» politique. Le problème est alors celui de la teneur de sens du « monde» dans ce processus de mondialisation.

3. Monde commun et mondialisation: monde

le sens politique du

Tâchons de réfléchir conjointement à deux difficultés mêlées: qu'est-il advenu du monde dans la globalisation économique? Que peut-il advenir du monde dans la mondialisation politique? Il semble que la globalisation planétaire du marché sous la loi du profit et de la consommation ait rassemblé la totalité de la planète, de ses populations, de ses cultures, de ses sociétés, jusqu'en ses coins les plus reculés, en un monde unique et commun. Mais un monde, est-ce un monde? En quoi y a-t-il encore quelque chose du monde quand la totalité des territoires et la totalité de la population planétaire sont soumises à la
13

Ibid., p. 111 sq, et 149.

18

même loi du marché, de la production et de la consommation? Cette interrogation revêt au moins trois aspects que je ne peux qu'évoquer. 1. En premier lieu, l'économie obéit à une loi de proximité qui tend à réduire les distances en même temps que les différences en les assujettissant à un unique mode opératoire. L' oikonomos, la loi de l' oikos (le foyer domestique, au sens de l'âtre où se regroupe la famille comme en un point d'origine et de convergence) est celle de l' oikeiotes, du proche. Cette oikonomia, l'administration de la maisonnée, ramène la totalité du territoire auquel elle s'applique à une même et unique gestion domestique. L'économie domestique n'a pu devenir une économie d'abord politique, puis nationale, ensuite multinationale et, enfin, transnationale et donc globale, qu'en amplifiant et en étendant à la surface totale du globe le mode d'organisation du foyer. La globalisation est une domestication: non seulement au sens d'un apprivoisement et d'une exploitation - ou d'un «arraisonnement» et d'une « computation» universels pour reprendre les expressions
heideggeriennes

-,

mais aussi au sens d'une

privatisation.

La

globalisation consiste en une domestication et une privatisation généralisées du monde. Elle procède ainsi à une élimination systématique des domaines publics où se déploient d'autres modes d'être et d'agir que ceux de la production/ consommation ordonnée au profit et à la
jouissance

-

en particulier

ces modes

d'être

que nous appelons

éthiques et ces modes d'agir que nous appelons politiques et qui, l'un comme l'autre mais chacun à sa manière, visent l'institution d'un lien humain plutôt que la consommation d'un bien ou la gestion d'un échange. L'élimination des espaces publics proprement dits au profit des foyers de consommation qui sont autant d'isolats, entraîne avec elle la disparition du monde commun. Telle est la question fondamentale que pose la globalisation: comment le monde peut-il être un monde commun - partagé et indivis - si aucune institution publique, soutenue par une volonté politique et des financements publics, c'est-à-dire par une politique au sens courant du terme, ne garantit l'existence d'espaces publics au sein desquels il peut se déployer pour tous et par tous? Car le monde n'est pas un monde ni un monde 19

commun du seul fait d'une administration commune du système des besoins (productions, échanges, consommations), et encore moins du seul fait d'un comportement consommatoire identique pour tous. Pas plus qu'en raison d'une proximité ordonnée à un foyer. Loin d'être l'espace des proches, organisé selon la loi de la famille et de la consommation, l'espace public s'entend comme le lieu des distances et des intervalles qui lie en séparant (H. Arendt) et sépare en liant ceux qu'aucune origine, aucun foyer, n'a déjà unis par avance. Seul un espace public en ce sens permet que s'installe entre nous un monde qui est commun non du fait de nous unir mais de nous tenir à distance selon certains rapports que ne règle aucune oikonomia. Un espace public est« politique », et non « économique », en ceci qu'il ne s'ordonne à aucun foyer préalable. Mais il est public au sens où il est né de ces rapports, quand bien même, d'un autre point de vue, il les rend possibles hors de tout attachement natif entre ceux qu'aucune provenance commune ne destine à vivre ensemble. La politique commence par l'établissement d'un rapport avec l'étranger, le sans famille, celui qui est hors ressources, et donc indigent; bref, avec celui qui n'entre dans aucune compensation. A reconnaître que ce rapport échappe à la loi du foyer, on conviendra qu'il échappe également à toute computation, à toute loi de l'échange, à toute gestion ou à toute administration, qu'il a sa mesure propre qui fait sa grandeur en même temps que son mystère. Mais on conviendra également que ce n'est qu'avec lui que commence
de se déployer un monde

-

qui n'est pas une maison,

fut-elle

commune - qui relie et sépare ceux qui se sont reconnus comme semblables dans leur étrangèreté. Le sens politique de ce monde dépend des actions de ceux qui déploient ces rapports entre eux. Qu'ils puissent les déployer dépend de l'espace public qui leur offre accueil et visibilité. 2. En second lieu, la loi du profit soumet le monde à la voracité du vivant, transformant tout ce qui le constitue en bien de consommation ou d'échange. L' oikonomia ne procède pas seulement à la domestication et à la privatisation du monde, elle en fait aussi l'objet d'une consommation et d'une jouissance, par définition privées. En cela elle correspond à cette condition humaine qu'est la vie dont le travail se charge, 20

comme l'a montré Hannah Arendt14, d'assurer

la perpétuation.
«

Produire

et

consommer,
mourante»

c'est

reproduire

une

vie

perpétuellement

selon l'expression

de Marx. Aussi

l'économie assure-t-elle la victoire du « process of life » sur tous
les aspects de l'existence. Et particulièrement sur le monde. L'homo œconomicus, ou selon les termes d'Arendt, l'animal laborans, ne rencontre pas sans tension l'homo Jaber. La condition de la vie ne saurait se déployer sans menacer l'appartenanceau-monde, condition de la culture et non de l'économie, condition de celui qui œuvre à l'instauration d'un monde. Le processus vital propre à l'économie généralisée transforme le monde entier en biens périssables, consommables, et ne laisse rien derrière lui... sinon ses déchets. La production de ce qui n'est voué qu'à la consommation ne saurait constituer un monde. Tout au plus l'économie se déploie-t-elle dans et déploie-t-elle elle-même - un biotope, un milieu de vie, luimême d'ailleurs dangereusement atteint dans ses composantes

en raison du « caractère dévorant de la vie» (Arendt). Là où la
vie étend sa loi, le monde est menacé de périr au nom de la vie elle-même. De là une alternative: soit la préservation exige une économie du milieu, de l'environnement; soit la perpétuation du monde appelle une politique des univers culturels. Cette alternative peut se formuler autrement. Soit on doit reconnaître une contradiction intrinsèque aux deux régimes de l' oikos, l'oikonomos et l'oikologos, comme si la loi de l'oikos (l'économie) s'élevait contre la raison de l' oikos (1'écologie); soit on doit reconnaître une hétérogénéité extrinsèque aux deux ordres, celui de l' oikos et celui de la polis, celui du foyer domestique et celui de l'espace public de l'action politique, et il faut admettre que le monde ne saurait perdurer selon la seule loi de l'économie, celle du profit qui implique la consommation. Son
destin est alors suspendu non à une simple écologie

- fut-elle
«économie
une

une

«écologie

politique », comme monde, qui n'est

on dit une pas simple

politique»

-,
du

mais à une cosmospolitique,

au sens strict,

politique

préservation
1961, chap.

14 ARENDT, H., Condition 3.

d£ l'homme

mod£rne, Paris,

Calmann-Lévy,

21

écologico-économique de l'environnement. En quel sens doiton alors dire que la politique est liée au monde comme à sa condition et à son horizon? Quel sens doit-on donner à une cosmopolitique ? 3. En troisième lieu, il faut reconnaître que le monde n'est pas simplement l'ensemble relativement homogène des éléments géophysiques qui composent l'environnement commun des différents peuples de la planète, mais avant tout l'ensemble hétérogène des communautés culturelles au travers desquelles s'articule et se préserve la pluralité des formalisations symboliques de l'existence humaine. Or, la pluralité est une donne constitutive du monde comme monde humain - ou encore, en termes arendtiens, la pluralité est la condition d'un agir politique des communautés humaines. Car la pluralité ne caractérise pas seulement les individus, elle caractérise aussi les communautés et les cultures: sans elle, il n'y aurait pas de monde ni de monde commun. D'où le paradoxe: il n'y a de monde humain, c'est-à-dire de monde commun, que moyennant une pluralité irréductible de communautés de monde. Il n'y a de monde que pour des cultures et de monde commun que pour une pluralité de cultures. La différenciation des mondes, l'hétérogénéité des communautés, est constitutive du monde comme monde commun. Sans une historicité différentielle des mondes, il ne saurait y avoir de monde. Or, non seulement la globalisation économique récuse le monde comme habitation déliée de toute fonctionnalité et de toute rentabilité en le considérant comme un gigantesque gisement de ressources qu'elle transforme en biens de consommation, mais elle détruit, en ramenant toute production au seul foyer de l' oikonomia, la pluralité culturelle sans laquelle il ne saurait y avoir de monde. Elle obéit à une loi d'unification ou d'homogénéisation directement contradictoire avec la condition de pluralité qui sous-tend l'existence politique des hommes et des États. Inversement, si le politique commence avec l'accueil de l'étranger, c'est qu'il commence non pas dans la reconnaissance des autres mondes, mais dans la mise en rapport des mondes entre eux, dans leur positionnement mutuel, selon un travail de «composition» au sens de Spinoza, aussi éloigné d'un 22

processus d'assimilation que d'un processus d'intégration. La politique est la composition des mondes. Ou, aussi bien, une composition du monde commun selon les rapports, très souvent conflictuels, que les communautés nouent entre elles. Telle est une cosmopolitique, une politique des mondes. Elle ne cherche pas à soumettre la totalité du monde à une administration commune, à une gestion commune des ressources, des productions, des échanges et des consommations, au gouvernement d'une force commune qui monopoliserait la violence légitime, pas plus qu'elle n'invoque une mythique régulation naturelle des besoins ou une harmonie naturelle des jouissances. Elle consiste au sein de chaque État, de chaque communauté, de chaque groupe, de chacun, à instituer les rapports avec les autres qui déploient un espace public où tous peuvent paraître et agir en sorte que soient toujours préservés le principe et la possibilité factuelle des apparitions et des actions. De manière générale, on pourrait dire pour conclure que toute économie s'inscrit nécessairement dans un processus de globalisation voué à l'échec. Globalisation, parce que le principe fondamental d'une oikonomia, celui d'une clôture des comptes et donc d'une balance des entrées et des sorties, obéit à une loi d'équivalence ou de compensation. Il ne saurait y avoir de don gratuit, il ne saurait y avoir de perte sèche: l'économie est cette pensée du monde qui applique à la lettre la formule selon laquelle «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Mais cette globalisation des comptes, que

Heidegger

désignait

en

évoquant

la

«

computation

universelle », est animée d'une contradiction qui la voue à l'échec. La recherche du profit, la chrématistique au sens aristotélicien, est infinie: rien ne l'arrête, à supposer que quelque chose puisse encore la régler. L'infinité du processus d'accumulation condamne l'économie à ne pas être «économe », ni de ses moyens ni de ses ressources. La logique du profit ne saurait alors avoir d'autre issue que la destruction de ce qu'elle exploite et «compute ». C'est pourquoi elle constitue une menace très sérieuse pour le monde qu'elle ne peut qu'altérer jusqu'à sa disparition comme «monde ». Dans son mouvement sans fin d'expansion et de généralisation, la globalisation, au sens littéral, procède à la destruction de son 23

objet autant dans sa production que dans sa consommation. Le capitalisme est, littéralement, «immonde» - Max Weber l'avait compris à sa manière lorsqu'il évoquait l'aliénation du monde propre à l'esprit du capitalisme. Inversement, on voit se dessiner le sens et l'enjeu de toute politique digne de ce nom. Celle-ci est cosmopolitique au sens où elle fait de la possibilité du monde comme monde humain et monde commun l'horizon de toute action. Elle l'est au sens où dans chacun de ses actes, en chacune de ses dispositions institutionnelles, elle vise la possibilité d'un monde. Mais elle l'est aussi en ceci qu'on peut établir qu'un monde humain n'est possible que moyennant la liberté et l'égalité des acteurs et des spectateurs qui le composent. Liberté et égalité exigent l'institution d'un espace public démocratique, espace d'apparition d'un monde commun entre des êtres agissants de concert, libres et égaux. Là où entre quelques-uns, ici et maintenant, un monde fut commun de lier entre eux et des acteurs présents - et de rester ouvert à la possibilité que d'autres entrent dans sa composition hors de toute logique compensatoire -, alors la globalisation a été tenue en échec. Le libre commerce des esprits a prévalu sur le nécessaire commerce des matières. L'intérêt politique des hommes pour le monde au nom de ce qui est inter homines, a prévalu sur l'intérêt économique qui le détruit au nom de la vie.

24

La mutation

du politique à l'âge de la mondialisation
Jacques Poulain8

1. La mondialisation de l'homme

comme espace d'expérimentation

totale

La mondialisation se produit aujourd'hui comme processus de débordement systématique des États de droit par les multinationales et les marchés financiers. Les effets positifs de la fusion des multinationales s'imposent sous l'aspect d'un raffinement de l'adaptation de l'offre à la demande, comme soumission des offres, des produits et des rapports de production aux diktats des États-nations et des partis politiques et défient sans scrupules leurs impératifs et leurs interdits des demandes consensuelles. Cette adaptation arbore fièrement son indépendance à l'égard des rigides et arbitraires. Elle invoque pour se légitimer une objectivité dépendante de la satisfaction effective et efficace du maximum de désirs entourée du respect de l'indépendance autarcique des individus et des peuples :en présentant toute régulation sociale comme la conséquence logique des progrès d'homogénéisation du marché mondial et en la faisant apparaître comme aussi objective que le progrès scientifique et technique lui-même. Cette mondialisation donne au marché hégémonique mondial le rôle d'instance infaillible dévolue par les religions archaïques au sacré et qui interdit de mettre en cause le bien suprême qu'il est présumé distribuer. Les effets négatifs de cette mondialisation semblent donc aussi incontournables que ses effets positifs semblent objectifs. Le renforcement de l'asymé~ie, de l'inégalité et de la dépendance entre pays riches et pays pauvres, le chômage des sociétés industrielles dû à la production par la main-d' œuvre
Chaire UNESCO de philosophie de la culture et des institutions européenne), Université de Paris 8.

.

(à vocation

25

des pays bon marché, l'exportation à l'étranger de l'impuissance des États de droit hégémoniques à juguler la spéculation financière, la croissance de l'exclusion sociale des démunis, les retombées racistes et nationalistes de l'injustice et de l'exclusion, la production considérable de famines dans les pays en voie de développement sévissant aujourd'hui à travers une spéculation financière étendue à la dérégulation des monnaies des États apparaissent comme des catastrophes aussi massives et inévitables que les catastrophes naturelles. Ces succès et ces échecs massifs sont tous deux portés par un processus d'expérimentation totale de l'homme et de l'univers, pensé sur le modèle de l'expérimentation scientifique. Le fait que cette expérimentation totale de l'homme pénètre l'expérimentation économique, politique et sociale de la sagesse universelle qui habite déjà ses systèmes juridiques, sa morale et le politique depuis le siècle des Lumières, sert la prétention de ses promoteurs à accorder une objectivité incontournable aux oracles du marché et contraint à soumettre l'expérimentation des marchés régionaux à l'objectivité et à l'universalité des demandes, devenues ellesmêmes planétaires. Cet oracle consensuel mercantile et spéculatif est pourtant aussi aveugle et arbitraire que le consensus scientifique qui fait parler de façon animiste et pragmatique le monde visible à la place des scientifiques lorsqu'il donne le dernier mot à la vérification et à la falsification des hypothèses scientifiques et interdit aux scientifiques eux-mêmes de juger la parole du monde, de la «nature externe ». Ces sciences pragmatiques produisent un monde agonis tique en produisant de plus en plus de théories accordées aux faits, mais contradictoires entre elles, puisque toutes prétendent identifier le seul et unique ensemble de faits qui constitue le monde. De même la mondialisation pléonexique des modes de satisfaction des besoins et l'expérimentation totale de la «nature interne» des désirs de l'homme surproduisent des esclaves enchaînés à la maximisation de rapports de production en les rivant à la maximisation de la satisfaction du maximum de désirs. Les gérants des multinationales imposent allégrement aux individus et aux États d'adopter comme règle de vie et de croissance les calculs spéculatifs les plus arbitraires et les plus 26

téméraires qui font ainsi la loi aux rapports internationaux entre États. Les droits de l'homme, placés par les constitutions démocratiques à la fin du XVIIIe siècle au-dessus de la mêlée des

rapports de force politique, sont devenus au cours du XIxe
siècle matière à négociation, du style donnant-donnant, comme si la liberté était un bien matériel à consommer, avant de se faire donner un contenu matériel de droits concrets (les
«

economicalrights») à la formation, de droit à la santé, de droit

au logement et de droit à la retraite par les États de droits transformés en États-providence pour compenser la paupérisation capitaliste et les inégalités sociales. On sait bien que cette compensation a commencé à disparaître aux ÉtatsUnis dans les années 70 et 80 avec la mondialisation du néolibéralisme reaganien, dès que la stagflation a dérobé aux États industriels les réserves budgétaires leur permettant de tenter une redistribution sociale des biens. Aussi la mondialisation elle-même peut-elle oser se présenter sous les aspects d'une programmation spéculative totalement insensée de l'avenir de l'homme. Si cet avenir est à penser selon le modèle des multinationales les plus rentables, c'est-à-dire sur le modèle du dégraissage des multinationales de l'informatique, il a pu sembler à H. Schmidt, à G. Schulz, à M. Gorbatchev et à M. Thatcher, lors de leur rencontre à l'hôtel Fairmount, fin 1995, qu'il suffisait de ramener à 20 % de la population mondiale le nombre des travailleurs pour garantir le maximum de rentabilité à la mondialisation (Cf. Martin & Schuman, Le piège de la globalisation, 1996). La mondialisation de l'injustice et de l'exclusion sociale, la déstabilisation de l'économie mondiale et la multiplication des famines et des guerres tribales qui les accompagnent ne sont pas nécessaires. Car cette mondialisation et cette expérimentation totale de l'homme et de l'univers ne sont pas contraintes à assumer l'aveuglement du consensus qui les porte, ni non plus à renforcer la dynamique de paupérisation et d'exclusion du capitalisme industriel. Ce renforcement de l'aveuglement collectif et de l'injustice sociale qui semble caractériser la mondialisation n'est que le symptôme d'une maladie de la réflexion et ne dérive que d'une erreur philosophique portant sur la « nature» de l'homme. Cette maladie et cette erreur ne subsistent et ne prolifèrent à la faveur de ces phénomènes 27