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Préjugés et déni d'humanité

De
262 pages
Ce livre s'attache à conjurer une certaine amnésie de l'homme, en lui rappelant sommairement ses différents droits, forgés par l'usage dès l'aube de l'humanité. A travers différentes civilisations, l'auteur évoque les concepts de droit de source divine et profane, droits objectifs et subjectifs, philosophie du droit et anthropologie juridique, juris-sociologie et juris-ethnologie, doctrines, typologies et systèmes de droit...
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Préjugés et déni d’humanité









COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa


eEn ce début du XXI siècle, les sociétés africaines sont secouées
par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la
vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les
Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société
qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles
s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de
rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui.
L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période
de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-
mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les
menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité
d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection
« PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du
sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.


Dernières parutions

Antoine MANDA TCHEBWA, Masques onomastiques, 2011.
J-M. ATANGANA MEBARA, Lettres d’ailleurs, 2011.
Pontien BIAJILA IFUMBA, L’Existentialisme chez Gabriel
Marcel, 2011.
Brice POREAU, Extension de la théorie de la reconnaissance.
L’exemple du génocide rwandais, 2011.
Charles Jean Marie MINYEM, Descartes et le développement,
2011.
Thierry AMOUGOU, Le Biyaïsme, Le Cameroun au piège de la
médiocrité politique, de la libido accumulative et de la
(dé)civilisation des mœurs, 2011.
Koffi Célestin YAO, Création en contexte, Une pratique
plastique aux croisements des cultures, 2011.
Berthe, LOLO, Schizophrénie, autrement…, 2011.
Berthe LOLO, Les maladies mentales : logique et construction
des signes et des symptômes, 2011.
Jean Claude ATANGANA, Bilan philologique de l’Esquisse
d’une théorie de la pratique de Pierre Bourdieu : étude
comparée des éditions de 1972 et de 2000, 2011. Antoine Manda Tchebwa






Préjugés et déni d’humanité


Les Droits de l’Homme, la traite des Nègres,
et l’esclavage pré et postmédiéval


























































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56301-8
EAN : 9782296563018
Du même auteur
a) Ouvrages
- Terre de la chanson, la musique zaïroise : hier et aujourd’hui, Louvain-la-Neuve,
DUCULOT/Afrique Editions, 1996, 336 p.
- A l’origine d’une ville, la musique, in Ngoné Fall, Yoka Lye Mudaba, Françoise
Morimont, Les Photographies de Kinshasa, Paris, Revue Noire Editions, 2001,
123 p.
- Musiques africaines, Nouveaux enjeux, Nouveaux défis, Paris, Editions Unesco,
2005, 110 p.
- African Music, New Challenges, New Vocations, Paris, Unesco publishing, 2005,
100 p.
b) Ouvrages à paraître
- Sur les berges du Congo, on danse la rumba, 340 p.
- Histoire, musiques et traditions d’Afrique, Tome 1 : Rapport au sacré, à la divinité et à
la nature, 350 p.
- Histoire, musiques et traditions d’Afrique Tome2 : L’art griotique mandingue, les
musique et polyphonie australes, 330 p.
- Histoire, musiques et traditions d’Afrique, Tome 3. Panorama des instruments de
musique du patrimoine africain, 240 p.
- Histoire, musiques et traditions d’Afrique Tome 4 : Contexte urbain, 510 p.
- Les musiques africaines et la mondialisation de l’espace marchand, 400 p.
- Esclavage et musiques aux Antilles : l’affirmation par la force de l’imaginaire, 520 p.
-e, mythologies, marronnage et guerres de libération à Cuba. Du XVe au XXe
siècle. Contexte créole et culture de la paix, Tomes 1 et 2, 760 p.
- Les musiques de la diaspora noire, 350 p.
- La ville des dieux, 120 p.
- Dans les sillons de la mémoire, 298 pages
- Les héritages de l’Afrique dans les musiques et danses cubaines, 460 p.
- Aux sources du jazz noir. De Congo Plains à Léopoldville, 320 p. c) Travaux académiques
e- Violence coloniale et Droits de l’Homme dans les Petites Antilles françaises (XV et
eXIX siècles) : traite négrière, esclavage et musique, Mémoire de DEA, Chaire
Unesco, Université de Kinshasa, 2005, 250 p.
- Les apports de l’imaginaire dans la conquête des droits humains, de l’harmonie sociale et
ede la liberté : le cas des esclaves bantous de Cuba sous la colonisation espagnole (du XV
eau XX siècle) : une quête inachevée de la paix ? 840 p., Thèse de doctorat en
Droits de l’Homme, Chaire Unesco, Université de Kinshasa, 2007.



Epigraphes
« La force humaine apparaît comme une matière interchangeable et exploitable
si l’on transforme l’homme en esclave. A peine les hommes avaient-ils commencé
à pratiquer l’échange que déjà eux-mêmes furent échangés. Avec l’esclavage, qui
prit dans la civilisation son développement le plus dense, s’opéra la grande
scission de la société en une classe exploitante et en une classe exploitée ».
Engels


« Je crois que les jeunes n’ont plus envie de fuir cette réalité historique,
l’esclavage ; ils ont envie d’aller au charbon pour découvrir toutes les horreurs.
Histoire de faire place nette et repartir sur des bases saines, de se réconcilier avec
eux-mêmes. De découvrir qu’ils ne doivent pas avoir honte d’une partie de leur
passé. Bien au contraire. Et puis, les gens commencent à comprendre que pour
vivre en paix les uns avec les autres, en dépit d’un passé fait de déchirures, il leur
faut absolument éviter de rester dans l’omission ou pire encore dans le
mensonge ».
Francisque Daniely


« La paix n’est pas un mot, mais un comportement ».
Félix Houphouet Boigny
Remerciements
Qu’il me soit permis, avant tout propos, de dire toute ma gratitude au
Professeur/Docteur A. S. Mungala, Titulaire de la Chaire UNESCO de
l’Université de Kinshasa « Culture de la Paix, Règlement des conflits, Droits de
l’Homme, Démocratie et Bonne gouvernance », et Délégué permanent pour
l’Afrique Centrale et pour les Etats de la SADC, pour m’avoir assuré et rassuré
de sa foi dans mes capacités à affronter cette extraordinaire et exaltante carrière
académique, matérialisée aujourd’hui à travers ce livre.
Je tiens également à exprimer toute ma reconnaissance au professeur Nestor
Mbolokala Imbuli, pour m’avoir fourni les conseils utiles ainsi que l’assurance
nécessaire à l’accomplissement d’une œuvre scientifique de cette envergure à
l’aune des règles requises.
Que les professeurs Jean-Lucien Kitima Kasendwe, Kambayi Bwatshia,
Yoka Lye Mudaba et Emile Bongeli Yeikelo ya Ato, veuillent bien trouver sous
ces mots l’expression renouvelée de mon humilité devant leur précieuse
assistance tant au niveau de la relecture intégrale de mon tapuscrit qu’à celui de
leur utile expertise selon leurs spécialités respectives.
Reste que ce travail doit en partie sa réalisation, entre autres, grâce au
concours moral et matériel de mes amis, frères et collègues auditeurs de la Chaire
Unesco/Unikin, en l’occurrence Jean Afoto Elenga, Justin Muaka Ndombe et
Joël Kila Kasongo Lebun. Je n’oublie pas la présence permanente et
réconfortante à mes côtés de ma chère épouse, Anne Marie Mpuekela. Qu’ils en
soient remerciés.
Au Masa et à son excellent Directeur Général, Thomas Manou Yablaih, je
redis toute ma reconnaissance pour leur assistance renouvelée et pour les
diverses opportunités de voyage en Afrique et dans le monde dont ils m’ont
gratifié, qui ont été d’un apport inestimable dans l’élaboration de ce modeste
travail.

Dr. Manda Tchebwa Sigles et acronymes
A. S. : Antislavery Society
C.A.T. : Comité pour l’Abolition de Traite
D.D.H.C. : Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
D.U.D.H. : Déclaration Universelle des Droits de l’Homme
E.U. : Etats-Unis
O.N.U. : Organisation des Nations Unies
S.A.N. : Société des Amis des Noirs
S.A.N.C. : Société des Amis Noirs et de la Colonie
S.D.N. : Société des Nations
S.F.A.E. : Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage
S.M.C. : Société de la Morale Chrétienne
Liste des cartes, tableaux, graphiques et photos
1. Carte
Carte no 1 : Les premières expéditions portugaises en Afrique
2. Tableaux
Tableau no 1 : Statistiques de la traite par régions (1788)
Tableau no 2 : Statistiques comparatives de la traite arabe te transatlantique
Tableau no 3 : Statistiques de la traite selon les destinations
Tableau no 4 :e la traite dans la zone Congo-bantu
3. Graphiques
Graphique no 1 : Estimations chiffrées de la traite arabe et transatlantique
Graphique no 2 : Estimations des statistiques globales de la traite selon les
historiens 4. Photos
Photo no 1 : Chaînes pour esclaves (Ile de Gorée, Sénégal)
Photo no 2 : Carcans pour les captifs de la Gold Coast (Ghana)
Photo no 3 : Porte de Non-Retour (Ile de Gorée, Sénégal)
Photo no 4 : Vue intérieure d’une Esclaverie à Gorée (Sénégal)
Photo no 5 : Un canon braqué vers l’océan Atlantique, Château d’Elmina
(Ghana)
Photo no 6 : Vue extérieure du Château d’Elmina (Ghana)
Photo no 7 : Vue intérieure du Château d’Elmina (Ghana)
Photo no 8 : Ruines d’une cité esclavagiste à Zanzibar (Tanzanie)
Photo no 9 : Figurines représentant des esclaves enchaînés (Slavery Market,
Zanzibar)
Photo no 10 : Monument du redoutable roi Béhanzin à Cotonou (Bénin)
5. Schémas
Schéma no 1 : Liberté et concorde générale
Schéma no 2 : Violence sociale
Schéma no 3 : Evolution diachronique du concept Droits de l’homme
Schéma no 4 : Le commerce triangulaire



14 Préface
Je rends hommage à l’auteur du présent ouvrage, fervent défenseur des
droits de l’homme, qui contribue à sa manière et à travers sa carrière profession-
nelle, à l’établissement d’une culture universelle des droits de l’homme, et ce en
dépit des situations souvent dangereuses et extrêmement difficiles auxquels ces
droits sont généralement confrontés.
Dans une approche plurielle, son livre veut conjurer, si pas exorciser une
tendance amnésique de l’homme, en faisant miroiter les droits liés à l’être
humain, forgés cahin caha dans le temps et dans l’espace. La rencontre des
civilisations a été une véritable tragédie humaine.
Empêcher l’oubli, rappeler le souvenir vivace d’une tragédie longtemps
méconnue, et retrouver la place qui est la sienne dans la conscience humaine est
un devoir de mémoire.
Il va sans dire que l’éducation aux droits de l’homme doit servir de stratégie
pour assurer la liberté de tout un chacun et pour tous. Cette éducation dont fait
montre le Docteur Manda Tchebwa est fondamentale pour qu’une société
donnée développe et renforce une culture des droits de l’homme, et participe
également à la prévention des violations de l’homme et des conflits ouverts.
L’idée relative aux droits de l’homme est antérieure aux Nations Unies et
l’histoire y afférente plonge ses racines dans l’ensemble des grands systèmes
politico-philosophiques du monde. Cette réalité est à la base de la lutte
permanente pour la liberté et l’égalité de tous dans le monde.
L’esclavage est aussi plus vieux que l’humanité. Il était légitimé et utilisé
comme moyen efficace par ceux qui régentaient l’espace, en vue de réaliser
certains buts. L’on ne comprendrait pas aujourd’hui, mais cela était établi, qu’un
recul historique nous démontre que la pratique esclavagiste était formellement
institutionnalisée par des entités administratives et même tolérée si pas acceptée
comme telle.
Si cette pratique faite de préjugés, de stéréotype et considérée comme un
déni d’humanité, cette implacable humiliation a systématiquement dénigré une
partie non moins importante des nègres, des loques humaines en somme, et ce
sur fond d’une philosophie déshumanisante élaborée par des penseurs relevant
du capitalisme tentaculairement monopolisateur.
Pour le besoin de la cause, hier la dimension culturelle des nègres était niée
et même rejetée par l’idéologie coloniale. L’incapacité congénitale des nègres était
établie ; ils étaient supposés incapables de réflexion et d’action, et leur système de pensée jugé insuffisant et non opératoire, et leur modèle artistique, considéré
comme primitif et maladroit.
Il est une évidence : dans son passé, les nègres ont su élaborer un système
de pensée philosophique ou mythique qui, du moins, exprime un sens au même
titre que les philosophies occidentales. Et sur le plan artistique, l’art nègre avait
fini par être non pas un sujet d’admiration mais un modèle d’inspiration
universel.
Avec la traite négrière et l’esclavage, le monde a connu l’une des pages
tragiques de son histoire ; ce fut une Entreprise de déshumanisation.
Cet épisode majeur de l’histoire de l’humanité est aussi, ironie du sort, le
cadre d’un dialogue particulier entre les cultures et les civilisations.
Nombre d’interactions culturelles qui particularisent les Relations
Internationales Contemporaines sont les fruits de la traite négrière : tradition
culturelle, ingéniosité des savoirs techniques et scientifiques, savoir-faire, faire-
savoir, spiritualités… sont désormais indissociables.
Brutale et déshumanisante, la traite négrière a forgé l’histoire des continents
par pays entiers.
La plupart des civilisations ont eu recours à l’esclavage. Mais l’industrie de
e e l’esclavage transatlantique du XVI au XIX siècle est un cas atypique dans
l’histoire du monde. Et si cette pratique se trouve à notre époque éradiquée, il
n’en demeure pas moins vrai que l’idée subsiste au temps.

Professeur Jean-Lucien Kitima Kasendwe A.





16 Introduction générale
L’historien, l’anthropologue, le sociologue ou le juriste contemporains ne
peuvent que s’interroger sur les incidences de la rencontre entre l’Afrique et
el’Europe, intervenues dès l’aube du XV siècle sur les côtes du continent noir.
C’est que, c’est de cette rencontre triviale que deux univers antagoniques se
croisèrent en alternant deux destins parallèles. D’une part, celui du « décou-
vreur » européen mû par une soif inextinguible de domination et d’enrichis-
sement. D’autre part, celui du peuple autochtone « découvert », braconné, puis
usurpé, à son corps défendant, dans son humanité la plus noble.
A l’époque des faits, tout se passa si vite que l’un et l’autre ne purent que
s’incliner devant le fait accompli. Car une fois dépassée la phase des émotions
premières et de curiosité mutuelle, à la générosité de l’accueil des autochtones se
substitua soudain un climat d’une extrême violence. Là où on s’attendait à un
échange de bons procédés, c’est le capitalisme expansionniste qui dicta sa ligne
de conduite. Douée d’une voracité hors de proportion, l’Europe marchande se
présenta aux portes de l’Afrique en vrai potentat, porteuse qui plus est d’une
rhétorique « altérocide ». Rompue à l’art de la navigation, un art doublé d’une
implacable cruauté, l’Europe affirma son ascendance en soumettant, enchaînant,
déportant, asservissant, pour ensuite mieux dépouiller une Afrique naïve,
finalement victime de sa propre turpitude. Là, pour parler comme Victor Hugo
en son temps exaspéré par les horreurs de la conquête algérienne, disons qu’ici
aussi « c’est la civilisation qui marche sur la barbarie, c’est un peuple éclairé qui
1va trouver un peuple dans la nuit… » Alors que ce peuple-là (le peuple
découvreur), lanterne des Lumières en main, était censé être la lumière du
monde, comme aimaient si bien s’en prévaloir ses philosophes éclairés.
La question que l’on pourrait se poser dans ce cas est celle-ci : le seuil de
l’anhumanité aurait-il été dès lors franchi? Pourtant — au-delà du piège de la
primitivisation de l’acte victimisant — tout porte à le croire. D’abord, parce que
c’est assez dire qu’une civilisation si hautement policée était portée, ne serait-ce
qu’au nom de la morale universelle, à invalider le primat de l’irrationnel entre des
êtres appartenant à une même humanité en se fondant sur la violence et
l’arbitraire comme mode de cohabitation. Ensuite, parce qu’en l’espèce l’inten-
tion qu’affirma d’entrée de jeu le « découvreur » était celle de nier l’Autre en le
déchargeant de son humanité, si tant est qu’il n’en existe qu’une seule (la sienne)
en partage à l’échelle planétaire.
1 V. Hugo, Choses vue, 1841, cité par F. Vergès, Abolir l’esclavage : une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une
politique humanitaire, Paris, Albin Michel, 2001, p. 15. A en juger par la nature et la qualité peu cordiale de cette rencontre, on est
loin de rallier l’allégresse que manifesta l’Afrique lorsqu’elle dressa son comité
d’accueil sur ses rades à l’approche des premiers navires européens. Car au bout
du compte, le rapport entre l’Afrique et l’Europe dut se plier à trois exigences : la
systématisation de la traversée de captifs nègres à fond de cale et le devoir de
subordination, la prospérité du marché aux esclaves et celle de l’économie de
plantation (Taubira-Delannon, 2004 : 10). Exigences qui se situent du reste à
l’opposé du généreux postulat de « l’égalité des hommes » que prône aujourd’hui
2la charte universelle des droits de la personne humaine .
Ainsi la traite et l’esclavage des nègres sitôt mis en place — aussi curieux
que cela puisse paraître — avec la bénédiction des hommes de foi se nourrissent-
ils des mêmes préjugés et mépris pour les Noirs, d’une même cupidité, d’une
même férocité, d’une même arrogance, d’une même barbarie et d’une même
impudence (Taubira-Delannon, 2004). Pour quelles justifications ? Sinon celles
qui fondent toute entreprise de colonisation mentale, spirituelle ou économique
en tant que tutelle légitime d’un acte officiel de prédation ou de spoliation.
Césaire l’avait déjà pertinemment expliqué dans son Discours sur le colonialisme :
« Ni évangélisation, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la
maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit. Le geste
décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du
chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec l’ombre portée
d’une civilisation qui se constate obligée d’étendre à l’échelle mondiale la
concurrence de ses économies antagonistes » (Césaire, A. 1955).
En effet, deux antagonismes idéologiques s’affrontent ici : la puissance des
pulsions de vie face au programme de mort, l’inhumanité triomphante des
prédateurs face à l’humanité soumise de leurs victimes, la puissance
technologique et « musculaire » du négrier face à l’impuissance morale du nègre,
la perfidie face à la naïveté…
C’est donc face à des appareils d’Etat si puissants, si condescendants et si
souverains qu’il va falloir se mesurer. Du coup, c’est face à la traite négrière et à
l’esclavage qu’il importait désormais à l’Afrique de déployer toute son énergie,
mentale et physique, pour prétendre un jour recouvrer la plénitude de sa liberté.
2 La chartre internationale des droits de l’homme fut inventée par la Commission des droits de l’homme
dès sa création en 1946. La Charte des droits de l’homme comprend aujourd’hui : La
Déclaration universelle de 1948, dont certains États garantissent les principes par référence dans la
constitution, et dont l’application des principes généraux est garantie par – Le Pacte international
relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Cf. Alain Sigg, op. cit., p. 46.
18
??Clarification des notions
3D’emblée, comme nous le conseille l’excellent sociologue Emile Durkheim
il nous incombe avant tout propos de clarifier les trois notions évoquées comme
titre de ce livre : les droits de l’homme, la traite (négrière) et l’esclavage.
Commençons par la notion « droits de l’homme ». En usage récurrent
depuis quelques décennies au sein de l’univers complexe des Nations unies, ce
concept est né bien avant les traites et les conventions qui la portent aujourd’hui.
Il est inscrit sur le code génétique de l’humanité. Il s’agit en fait d’un des volets
du droit international liés aux droits de la personne humaine saisie en tant
qu’étant privilégié de la terre (Heidegger). A plus d’un titre simplificateur, ce
terme « droits de l’homme », qui n’est au final que la forme abrégée par la
pratique courante du droit international relatif aux droits de l’homme, inclut
généralement en coexistence trois entités conceptuelles complémentaires : Droit
international relatif aux droits de l’homme, Droit international humanitaire et Droit des
4réfugiés . Un certain nombre de passerelles permettent ainsi une plus grande
rationalité quant à l’acception opérationnelle de toutes ces notions. En vue de
lever une certaine ambigüité qui entoure parfois ce terme, avec Alain Sigg on
peut circonscrire cette notion de la manière suivante :

« Les Droits de l’homme sont [au départ] un concept philo-
sophique qui fut codifié, bien souvent à Genève après 1945, en
tant que droit international relatif aux droits de l’homme,
communément intitulé droits de l’homme . Cette distinction
paraît plus évidente dans la langue de Shakespeare.

Human Rights (philosophie, histoire) = Droits de l’homme,
Human Rights Law (droit) = droits de l’homme, abréviation usuelle
5de « droit international relatif aux droits de l’homme. »

A noter que l’usage de la majuscule « Droits de l’homme », pour une raison
de pure schématisation rationnelle, permet de distinguer cette catégorie
conceptuelle par rapport à l’histoire de la pensée philosophique qui, en
juxtaposant passé et présent, a porté cette notion à l’aune du progrès de la
conscience humaine et le « droit international des droits de l’homme » (avec une
6minuscule) en tant que source du droit positif international . L’effort consenti
par l’humanité pour codifier ces droits à l’échelle de l’humanité ne vise en fait
qu’une chose essentielle, comme l’indique clairement La Déclaration universelle des
erdroits de l’homme dans son article 1 : « Tous les êtres humains naissant libres et
3 E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1973, p. 34.
4 Comme l’indique la Déclaration et le Programme d’action de Vienne (1993), tous les droits de l’homme
sont universels, indissociables, interdépendants et intimement liés. Raison pour laquelle il incombe
à la communauté internationale de les traiter globalement en leur accordant la même importance de
manière équitable et équilibrée.
5 A. Sigg, Droits de l’homme, Droit international humanitaire, Droits des réfugiés, Berne, DFAE, 2003, p. 9.
6 Idem, p. 19.
19
))égaux en dignité et en droits, étant doués de raison et de conscience, doivent agir
7les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » .
En ce qui concerne le mot « traite » ; il vient du verbe « traire » : tirer,
8extraire et par conséquent transporter des marchandises d’un lieu à un autre . Par
la suite, on l’appliqua quasi exclusivement au commerce des êtres humains (cas
de la traite des nègres). Dans son acception de l’époque, ce concept désigne un
trafic « commercial » immoral sinon amoral, et de surcroît interlope, des êtres
humains. Trafic interlope accompagné d’arrachement brutal du cadre matriciel,
de violence, de bestialisation et de déportations massives d’êtres humains,
consciemment et systématiquement organisé dans le cadre des activités de
commandite opérées par des navigateurs européens ou autres arabes, soit à titre
9personnel, soit pour le compte des rois et mécènes privés . Soit même au nom de
l’Eglise !
Dans le cas de l’Eglise catholique, cet acte s’inscrit dans la perspective de
l’idéologie dite ostiensiste, d’après le surnom du Théologien Henri de Suse,
cardinal d’Ostie, en Italie. Comme l’indique Jean Carrière, dans La Controverse de
Valladolid (1992), à l’époque cette vision découle du principe que voici : « Ce que
10le pape lie sur la terre [comme le traité de Tordesillas] est également lié dans les
Cieux. Le pouvoir temporel du Saint-Siège, parfaitement légitimé par la parole
même du Christ (chaque commentateur choisit sa parole), justifie toute
intervention militaire, et par conséquent violente, destinée à la propagation de la
vraie foi. Cette propagation est même un devoir pour un chrétien, quel que soit
le prix à payer (par l’autre). Position ferme d’autant qu’elle s’appuie elle aussi sur
certains passages de Thomas d’Aquin, où le père de la Théologie, nourri
d’Aristote, n’hésite pas à envisager lui aussi diverses catégories parmi les
hommes. » Parmi celles-ci, et cela va de soi pour lui aussi, le Nègre occupe le
7 Cette idée a été exprimée par Mgr Desmond Tutu, dans Prophetic, Witness in South Africa (1996), de
la manière encore plus heureuse comme suit : « Ce qui advient à l’individu advient à tout le groupe.
L’individu ne peut que dire : « Je suis parce que nous somme, et parce nous sommes, je suis ». Telle
semble être la vision africaine de la solidarité et de la fraternité.
8 C. Fauque et al., Les routes de l’Esclavage. Histoire d’un grand dérangement, Paris, Hermé, 2004, p. 191.
9 J. Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique noire : d’hier à demain, Paris, Hatier, 1978, p. 208 ; voir aussi F.
Renault et S. Daget, Les traites négrières en Afrique, Paris, Karthala, 1985, p. 5. ; H. Deschamps,
Histoire de la traite des Noirs, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 1971, p. 38.
10 Traité qui, faisant référence à la bulle papale Inter coetera de 1493, divise le monde en deux parties,
en y incluant tant les terres déjà « découvertes » que celles à « découvrir » dans le cadre des
explorations opérées dans le Nouveau Monde. Le Traité fixe le méridien séparant les futures
colonies espagnoles des [colonies] portugaises à 370 lieues à l’ouest de l’archipel des Açores. Tous
les territoires situés à l’ouest de cette ligne reviendront donc à l’Espagne ; ceux qui seront à l’est
iront au Portugal. Outre l’Afrique, le Brésil [découvert officiellement par Pedro Alvares Cabral, en
1500], situé pourtant à l’ouest, tombe ainsi exceptionnellement dans le giron portugais. Ce parti
pris de Rome légitima du coup la domination de l’Espagne et du Portugal sur toutes les terres du
Nouveau Monde. Une légitimité que n’hésita pas de contester, au nom de tous les exclus, le roi
erFrançois 1 de France, au motif qu’un tel privilège accordé aux seuls Espagnols et Portugais ne
figure nulle part dans un quelconque « testament d’Adam » — l’ancêtre « mythique » supposé de
tous les hommes.
20 rang inférieur sur l’échelle de l’humanité. Argument dont s’est abreuvée
l’idéologie négrière tout au long de l’histoire de la traite.
Il importe de signaler que ce trafic interlope a emprunté, à travers les
méandres de l’histoire africaine, deux axes majeurs : la voie dite arabe, et la voie
transatlantique. Concernant le pendant transsaharien de la traite négrière, on
notera que ce trafic fit la fortune des traiteurs arabes pendant sept siècles. Soit,
edu début du Moyen Age européen jusqu’au début du XIX siècle. A l’inverse, la
e etraite transatlantique, la plus courte, s’étendit du XVI au XIX siècle, avant
d’être condamnée par le Congrès de Vienne en 1815. Ensuite, on assista à une
série d’abolitions, dont la dernière fut celle décidée par l’Espagne en faveur des
esclaves de Cuba en 1868, peu après les Etats-Unis en 1865. Dans la foulée, le
même mouvement s’élargit à de nombreuses autres colonies caribéennes et sud-
américaines.
En vient-on au terme esclavage — un corollaire logique de la traite — qu’il
faille voir en cette infamie ni plus ni moins, un acte d’asservissement d’un
homme par un autre homme plus puissant, voire plus rusé, au mépris de ses
droits fondamentaux (la liberté, la propriété et la sûreté, entre autres). Acte qui se
décline, dans la plupart des cas, sous diverses dérives éthico-socio-économiques,
car celles-ci vont du travail sans salaire exécuté sous la contrainte, en passant par
la torture, la servitude sexuelle, jusqu’à une palette complexe d’autres traitements
11cruels, inhumains et dégradants . L’esclavage est donc l’appropriation du corps
d’autrui, de son esprit et de sa force productive au détriment d’un usage gracieux,
doublée souvent d’une intention manifeste de déshumaniser la victime en
l’abrutissant. Cette pratique déshumanisante est celle que Jean-Paul Sartre
appréhende, au bas mot, comme « la négation du Nègre », du moins lorsque l’on
replace les faits sous le prisme de la traite transatlantique ou transsaharienne.
On ne saurait nier la complicité naïve de quelques roitelets africains dans
une telle entreprise (criminelle à plus d’un titre) où la cruauté et la duplicité ont
eu un beau rôle ; où le lien vassalique de rois africains à l’égard de leurs soit
disant homologues d’Europe a contribué à sceller une amitié de pacotille ; où
finalement, au grand dam de l’Afrique, c’est l’Europe qui a su renflouer son
trésor. Si les moyens techniques sont ceux du temps des faits incriminés, la
doctrine qui les a portés, elle, est restée la même : celle de la supériorité
primordiale du Blanc sur le Noir arrimé à la malédiction de Cham, érigée en
fatalité intangible, qui justifie pleinement toute spoliation, fût-elle dolosive, des
terres africaines et de leurs forces les plus valides. C’est aussi l’expression « en
chair et en os » d’une domination légale sur de petits « seigneurs africains » à qui
ne serait prescrit, dans l’ordre de préséance universelle, que leur lien vassalique
irréversible. C’est là que l’esclavage apparaît comme un contrat des dupes.
Contrat qui ne peut mieux se résumer que dans cette litote formulée par
11 Cf. J.-J. Rousseau, Du contrat social, De l’esclavage, 1762, in Walter Laqueur, Barry Rubin (dir.),
Anthologie des Droits de l’homme, New York, Paris, Nouveaux Horizons, 2001, p. 94 ; voir aussi John
Locke, Deuxième traité du gouvernement civil (1690), op. cit., pp. 82 et s. ; Cesare Beccaria, Le traité des
délits et peines (1764), op. cit., p. 102.
21Rousseau dans son Contrat social (1762) : « Je fais avec toi une convention toute à
ta charge et tout à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira, et que tu
observeras tant qu’il me plaira. » En conséquence, les « seigneurs africains », eux,
sont « requis » de faire désormais allégeance à Sa Majesté, le roi de France,
d’Espagne, du Portugal ou d’Angleterre… Quant aux traiteurs blancs, ils
continuent à considérer, en âme et conscience, les Africains comme de simples
« forces manuelles » à abrutir indéfiniment. Pour cela, il va falloir impérativement
leur imposer la docilité par la contrainte de la cravache, du fer ou du petit bâton
qui crache le feu.
Ainsi, par le biais de la traite des Noirs, en quatre siècles et sans répit, le
monde chrétien et musulman a capturé, acheté, revendu un peu plus de cent
vingt millions d’êtres humains (Omotunde, 2005). « C’est peut-être le plus grand
crime qu’il ait jamais commis contre l’humanité », écrivait George Kay dans Daily
Express en hésitant (sans doute inconsciemment) de qualifier directement cet acte
de crime contre l’humanité.
Reste que le danger que pourrait cacher ce genre d’hésitation, comme le fait
remarquer si pertinemment M. Mboa, réside dans l’approche spécieuse qui
consiste à « introduire un argument que les falsificateurs de l’histoire Nègre
utilisent pour se dédouaner, se " blanchir " la conscience tant elle est crasseuse ».
Il est clair qu’une partie de l’argumentation repose sur le rôle d’acteur actif joué
par les Noirs eux-mêmes dans l’esclavage, du reste source de supputations de
tous ordres (Omotunde, 2005). Toujours est-il que, et ce ne serait pas faux de
l’affirmer haut et fort, « si le monde chrétien [ou musulman] englobe aussi les
Noirs et que la peau ne fut qu’un argument insignifiant, les Noirs enrôlés de
force dans le christianisme, se sont avérés être d’une aide précieuse dans la
12capture des leurs. »
Au-delà de toute vision humaniste et de quelque référence morale
Force est de constater, ce faisant, qu’en la convertissant en une véritable
institution criminelle, la traite négrière eut, par-delà les récriminations de
philanthropes ou d’humanistes militants, le mérite de contribuer largement (en
termes de main-d’œuvre gratuite) à la mise en valeur des plantations et des mines
aurifères du Nouveau Monde, que les colons européens arrachèrent des mains
des autochtones amérindiens en les décimant inexorablement. Cette violence
terrifiante contre les droits humains s‘est finalement érigée en une « entreprise
criminelle à responsabilité illimitée », fondée sur le seul profit économique des
colons européens, l’animalisation et l’infériorisation dogmatique de l’autre.
Ce mal, on peut bien l’imaginer, échappe à toute logique humaine. Qui plus
est, rien ne justifie le zèle que l’esprit humain mit, à la limite de la folie, dans son
désir lancinant de chercher coûte que coûte à se donner une conscience
12 Goudjinou Metinhoue, « La traite des Noirs à travers la littérature européenne.. », p. 501, in
Mboa, « L’esclavage ou la Négation du Nègre », <http://lesogres.org/article.php> (5-5-2005).
22 tranquille en se brodant avec du fil rouge (la couleur du sang) les éléments de sa
défense face à l’innommable.
« Mettre son prochain en esclavage », quoi de plus banal comme geste,
aimait à se consoler le négrier ! « Après tout, cela ne date pas de notre temps », se
réconfortait-il chaque fois qu’il relisait le palmarès « élogieux » de ses devanciers.
Qu’en avait-il appris? Si ce n’est, comme l’a si bien rappelé Christiane Taubira-
Delannon, que « de l’esclavage de l’Antiquité, tel que théorisé par Aristote et
Platon, aux rapts transsahariens perpétrés par les marchands arabes, les vaincus,
même lorsqu’ils avaient été forts et puissants, devenaient esclaves, les bergers
isolés, les paysans éloignés des bourgs, les femmes et les enfants sans gardes
devenaient esclaves (…), il demeure que la traite négrière et l’esclavage mis en
eplace par les puissances européennes à partir du XV siècle va rompre avec ces
pratiques de brigandage pour très vite systématiser, légaliser et expliquer la
capture, l’enchaînement, la déportation, la vente, la sujétion, la bestialisation, le
13châtiment et l’assassinat des êtres humains. » Au nom de quelle morale ? En
vertu de quel droit ?
A la vérité, toute l’architecture de l’idéologie esclavagiste reposa sur un
faisceau de préjugés savamment et malicieusement élaborés en défaveur des
Nègres. Préjugés destinés sans aucun doute à justifier l’opprobre qui allait par la
suite peser sur eux tout au long des siècles.
Et dire que ce sont les esprits les plus brillants du siècle des Lumières,
comme Charles Montesquieu ou Baudelaire — inspirés en cela par d’illustres
devanciers et philosophes grecs Xénophon, Aristote, Thucydide, Hésiode,
Aristophane… — qui lui trouvèrent une justification sur mesure en arguant, en
l’espèce, de l’infériorité raciale et mentale des Africains. Ils furent relayés par une
autre frange de penseurs européens et arabes à la rhétorique encore plus
infériorisante, plus animalisante, plus méprisante à l’égard des Nègres : Hegel,
Gobineau, Van Pauw, Buffon, Georges Cuvier, Hippolyte Tanie, Ernest Renault,
al-Djahiz, Ibn Khaldoun, Camper... On en dira autant de l’Eglise, car elle aussi
participa indubitablement à la fructification de cette dérive idéologique. Ce, après
avoir épilogué même sur la possibilité de l’absence d’une âme dans le corps de
14. l’Amérindien, et peut-être implicitement dans celle du Noir
Après tout, n’est-ce pas un homme d’Eglise et missionnaire, Frère
Bartolomé de Las Casas (lui-même ancien encomiendero à Cuba dans ses débuts,
apparenté aux vicomtes de Limoges, né à Séville en 1474, et installé en
eAndalousie dès le XIV siècle), qui en souscrivant à une proposition ultime issue
de cette houleuse dispute — si l’on en croit les conclusions de La Controverse de
Valladolid (1992) — apporta sa caution au roi Fernand d’Espagne dans son idée
de déporter massivement les Noirs d’Afrique en terres amérindiennes, en
remplacement de ses bons et fidèles catéchumènes « Indiens », désormais
déchargés du lourd fardeau de l’esclavage ? Déjà décimés par la variole, la petite
13 C. Taubira-Delannon, « Préface », in C. Fauque, M.-J. Thiel, Les routes de l’esclavage. Histoire d’un
grand dérangement, Paris, Hermé, 2004, pp. 10-11,
14 Cf. J.-C. Carrière, La controverse de Valladolid, Paris, Le Pré aux Clercs, 1992.
23vérole et par bien d’autres maladies diarrhéiques, l’aptitude des Indiens au travail
n’a pu d’ailleurs donner satisfaction aux exigences de rentabilité des
conquistadores européens. Il a juste suffi de jeter un coup d’œil du côté de
l’Afrique pour trouver la solution miracle. « Les Africains, eux, [dont les premiers
spécimen dans le Nouveau Monde étaient déjà arrivés à partir de 1511 à bord des
navires portugais et espagnols], ont des muscles et la réputation d’être
15robustes. » C’est donc eux qui, objectivement, devaient faire l’affaire. Ainsi en
intégrant cette nouvelle manne dans le trafic interlope s’amplifia le commerce
16triangulaire .
Le système esclavagiste
En tant qu’entreprise coloniale (puisque s’attaquant tant au corps qu’à
l’esprit de l’asservi) et aussi source de conflits et de violence sociale — le
commerce triangulaire se révéla être une imposante construction à la fois
économique, philosophique et morale, reposant sur une architecture conceptuelle
solide et complexe. Il s’agit, en effet, d’un système élaboré autour d’un certain
nombre de principes rigoureusement pensés, qui peuvent être saisis tour à tour
comme :

Un système de « castes », constitué, d’une part, d’une classe dominante
blanche (celle des colons), elle-même répondant — pour ne prendre que
le cas des colonies françaises des Antilles — à une hiérarchisation
proche d’une mini cour versaillaise avec un gouverneur de l’île, un vice-
gouverneur, un corps d’armée, une cour de justice, un corps nobiliaire,
un clergé, etc. ; d’autre part, d’une dense paysannerie, avec ses
travailleurs manuels blancs ou asiatiques sous contrat, des esclaves
autochtones ou africains corvéables à merci, etc.

Un système économique triangulaire impliquant trois continents : a)
l’Afrique (pourvoyeuse principale de la main-d’œuvre et des épices
s’appuyant sur des puissants auxiliaires locaux, les rois africains ayant
eux-mêmes institué, sur leurs propres territoires, la traite en un système
commercial juteux : le cas, au Dahomey, des rois Ghezo, Glele… ou
er ercelui d’Afonso 1 , Nzinga, João 1 , au Kongo, etc. ) ; b) l’Europe
(opératrice du trafic négrier et bénéficiaire du commerce interlope) ; et c)
la Caraïbe (point focal de la traite et de l’esclavage transatlantique,
pourvoyeuse des produits manufacturés).

Un système philosophique et moral : lieu par excellence où, dans le but
de justifier moralement la traite des êtres humains et leur asservissement,
15 C. Taubira-Delanonn, op. cit., p. 10.
16 Idem, p. 10.
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les colons aidés en cela par leurs penseurs les plus avisés se forgent des
concepts à résonance racialiste tendant à réifier le Noir de façon à
l’inférioriser pour mieux l’évacuer formellement de son appartenance à
l’humanité. C’est en cela que la pensée esclavagiste apparaît comme une
17« violence générée par une inclinaison hégémonique de la raison » , tout
à fait en état de divorce avec une forme d’éthique européenne liée à
l’humanisme des Lumières. Ici, le point de vue esclavagiste suggère tout
simplement que « l’humanisme européen est traversé par " quelque
chose " qui ressemble à de la haine de soi, une manière d’affirmer sa
propre vie en tant qu’elle peut disposer de toutes les vies inférieures des
18colonisés. » Ce qui en soi est une façon de déporter sa propre
obsession mortifère sur l’Autre.

Un système juridique organisé autour d’une hiérarchie des normes, elles-
mêmes éclatées en une subdivision de droits rattachés, à une autre
échelle inférieure, à une multiplicité de branches juridiques. Parmi celles-
ci, les Droits de l’Homme (en l’espèce, formellement affirmés par la
Déclaration de 1789 et appliqués, à l’époque de la traite, uniquement en
faveur des Blancs et d’une partie de leurs congénères), qui sont ici en
conflit avec le Code noir. Une règle de droit inique sinon unique en son
genre, élaborée expressément pour la gestion du « cheptel humain » noir,
des Protestants et Juifs (tombés en disgrâce face au catholicisme
triomphant) qui seraient tentés de se rendre dans les colonies françaises
d’outre-mer.

Un système de gestion sociale par la violence, où le recours aux sévices
corporels (de la part des colons) est codifié et autorisé par une loi
spéciale, auquel s’oppose la contre-violence des victimes enclines à se
préserver, par tous les moyens à leur portée, des affres de l’esclavage.
Cette contre-violence s’exprime en termes de marronnage, empoison-
nement d’eau, révoltes émeutières, homicides, etc.

Il est indéniable que, dans toute cette tragédie, les responsabilités sont
partagées. Si on reconnaît aux négriers portugais, espagnols, danois, français,
hollandais… l’initiative de la traite négrière et de ses conséquences sur le destin
de toute une « race » meurtrie dans son âme et sa chair, leurs complices (qui se
recrutent parmi quelques roitelets africains) ne peuvent aucunement en être
19absous , quoique ne partageant pas le même niveau de responsabilité.
17 o A. Mbembe, N. Bancel, « La pensée postcoloniale », Cultures Sud, n 165, avril-juin 2007, p. 84.
18 Idem, p. 84.
19 Cf. Wole Soyinka, The Burden of Memory, The Muse of Forgiveness, Oxford, Oxford University Press,
1999, p. 89.
25
La problématique des droits humains
Force est pourtant de stigmatiser tant de frustrations, de flétrissures, de
plaies que cette tragédie a laissé sur les corps, dans l’âme et dans les cœurs de ces
bannis d’Afrique, victimes à leur corps défendant d’un déni d’humanité de la part
d’une partie de l’humanité. Mais en rester au stade d’une rhétorique lacrymale
n’aurait aucun sens si l’on s’arrêtait essentiellement à un discours de la
récrimination et de la déploration. C’est que, c’est en explorant sereinement et
sans passion l’histoire de la traite et ses doctrines sous-jacentes qu’il nous sera
possible de transcender la posture psychologisante qu’inspirerait une telle
question. Pour ce faire, il va falloir interroger la conscience profonde de
l’humanité de l’époque, à l’aune de l’idéologie esclavagiste ambiante. Même si, en
raison de la complexité du phénomène, il n’est pas si sûr que l’on y arrive
totalement, dans la mesure où un sentiment d’inachevé hante encore la réflexion
sur cette question.
Est-il possible d’envisager la critique d’un tel déni d’humanité, en occultant
le contexte juridique de l’époque des faits incriminés ? Et dire que l’idéal
humaniste quoique en déphasage avec les doctrines esclavagistes de ce temps, lui,
nous convie plutôt à un engagement moral sur un champ laissé en friche par des
tentatives pour le moins timides de construire une société égalitaire, affranchie
d’injustice et de discrimination raciale. Mais devant la permanence du déni
d’humanité, dopé surtout par une systématisation du racisme, la traite humaine et
l’esclavage, il importe de s’interroger encore : jusqu’où se limitent les droits des
uns à l’égard des autres ? Si tous les hommes sont humains, ont-ils tous droit au
même respect de leur dignité ? Qu’est-ce au juste les Droits de l’homme et quelle
place occupent-ils sur les paliers du Droit ? Quel était l’état des Droits de
l’Homme au temps de la traite et quels en furent leurs effets ultérieurs ? Suffit-il
de proclamer les droits pour prétendre apporter une réponse définitive aux abus
infligés à ses propres congénères ? Que faire pour sécuriser davantage ontologi-
quement et socialement l’humanité ? Dans ce même discours de bons sens, est-il
possible d’envisager une société fraternelle et paritaire ? Telle est notre
problématique de base en nous engageant dans cette entreprise mémorielle, sans
pour autant prétendre en cerner tous les contours. Une étude postérieure
pourrait nous donner l’occasion d’approfondir la question.
Est-il que même si les questions, de plus en plus posées, de l’occultation des
séquelles et de la réparation refont surface, constatons l’essentiel : la plaie béante
multiséculaire née de la traite et de l’esclavage des Nègres est peut-être en voie de
cicatrisation, mais la blessure saigne encore ; la victime et le bourreau ont peut-
être fini par faire la paix (de façade ?), mais il manque encore le pardon de la
victime après un long combat tissé de violences et de contre-violences. Dans
cette partie de ping-pong, où la contre-violence du colonisé se devait de répliquer
chaque fois à la violence du colon, la victoire revint in fine au colonisé, en fait à la
justice, aux valeurs de l’humanité. Car l’asservi sut tirer le meilleur parti dans
l’usage de son bouclier mémoriel, par la médiation de sa culture, ses musiques et
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