PSYCHANALYSE ET BIOLOGIE

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L’énigme humaine tient dans cette question : comment l’esprit symbolise-t-il la dynamique biologique ? Seule une meilleure compréhension de la représentation mentale peut nous aider à y répondre. La pensée, en effet, est une activité de représentation. Telles sont les hypothèses de cette investigation. Or, la psychanalyse se fonde sur ces mêmes hypothèses. Du double point de vue psychologique et anthropologique, elle doit être prise au sérieux, mieux connue et approfondie, notamment pour éclairer la relation entre mémoire et symbolisation. Par un questionnement de la théorie freudienne, ce travail cherche à repenser l’enracinement biologique du symbolique.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296299641
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Psychanalyse et biologie

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Déjà parus Benoît THIRIO, L'appel dans la pensée de Jean-Louis Chrétien, Contexte et introduction, 2002. Nasser ETEMADI, Concept de société civile et idée du socialisme, 2002. Didier JULIA, Fichte, la question de l 'homme et la philosophie, 2002. Pierre-Etienne DRUET, La philosophie de l 'histoire chez Kant, 2002. Brigitte KRULIC, Nietzsche penseur de la hiérarchie. Pour une approche « Tocquevillienne » de Nietzsche, 2002. Xavier ZUBIRI, Sur le problème de la philosophie, 2002. Mahamadé SAVADOGO, La parole et la cité, 2002. Michel COVIN, Les écrivains et l'alccol, 2002. Philibert SECRET AN (dir.), Introductions à la pensée de Xavier Zubiri, 2002. Ivar HOUCKE, Emouvoir par raison, architecture de l'ordre émergent, 2002. Laurent JULLIER, Cinéma et cognition, 2002. François-Xavier AlA VON, L'eugénisme de Platon, 2002. Alfredo GOMEZ-MULLER, Du bonheur comme question éthique, 2002. Th. BEDORF, S. BLANK (Eds.), En deçà du principe de sujet / Diesseits des Subjektprinzips, 2002. Dominique LETELLIER, La question du hasard dans l'évolution, la philosophie à l'épreuve de la biologie, 2002. Miklos VETO, Le fondement selon Schelling, 2002. Bertrand SOUCHARD, Division et méthodes de la science spéculative: physique, mathématique et métaphysique, 2002. François BESSET, Il était unefois ... le mal, 2002.

Michaël

HA Y AT

Psychanalyse

et biologie

Volume 4 de l'ouvrage général: Dynamique des formes et représentation: vers une biosymbolique de I 'humain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214Torino
ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3077-9

1) Les représentations mentales: aperçus philosophiques méthodologiques, sens du questionnement

et

Nous allons travailler ici à éclairer la genèse des représentations dans l'esprit. Mais pour cela, fidèle à notre méthode - que nous nommons, pour simplifier, moniste et matérialiste - il nous faudra étudier sa relation à celle des formes dans le cerveau et le corps vivant. Cette régression vers une émergence originaire des formes vivantes et leurs transformations nous conduira à nous reposer, dans la perspecti ve des sciences contemporaines, trois questions problématiques auxquelles l'investigation de Diderot, puis les pratiques artistiques nous ont sensibilisés: comment l'homme symbolise-t-illa dynamique biologique? comment comprendre le lien entre représentations mentales, action transformatrice et activité constructrice du réel? si les formes existent déjà dans la matière, pour le dire de manière encore naïve, et que l'homme les réfléchit et les transforme, comment cOlnprendre les concepts que nous avons d'abord présupposés comme des réalités ontologiques à partir desquelles toute pensée, tout travail, toute expression et toute production hlUllains prenaient sens: la matière, la forme, la vie, le réel?

Ces questions engagent les champs de questionnement biopsychologique, pratique et ontologique. Le champ ontologique ne pourra être réfléchi qu'à la fin, car c'est un horizon dont la réflexion suppose, pour éviter tout dogmatisme métaphysique, d'avoir traversé ceux des savoirs et des pratiques. En attendant, nous sommes pris en apparence dans un cercle logique: si nous voulions comprendre les modes de représentation et d'expression par la pensée et la création hwnaines de la matière, de la forme, de la vie, du réel, ne fallait-il pas les poser a priori comme de l'être auquel seules pourtant leur représentation et leur expression pourraient conférer a posteriori me « réalité» ? Ce problème est méthodologique. Nous ne sommes pas pour autant condamné à ne penser le monde que «comme volonté et comme représentation », à la manière de Schopenhauer. Même si notre matérialisme, notre formalisme, notre biologisme et notre réalisme restent méthodologiques et problématiques, nous cherchons à limiter la tendance de tout «idéalisme» philosophique à la « déréalisation », nous voulons tenter, dans la mesure du possible, de juguler l'hémorragie du réel dans l'idée et le discours. Si nous accordons toute notre attention aux arts et aux sciences, c'est pour leur pouvoir d'expérimentation de l'épaisseur et de la surface concrètes de la matière, ainsi que de la réalité polymorphe de la vie, jusqu'en ses potentialités et ses virtualités. En ce sens, nous visons à la « réalisation» de nos postulats méthodologiques par l' «extérieur», l' « objectivation », le pouvoir expressif de la représentation, l'invention révélante.

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Reste que certaines conceptions de la science participent à cette déréalisation, inaugurée en philosophie par le réalisme platonicien des essences et perpétuée par Descartes sous la forme d'une réduction de la «hylè» à la représentation de «figures, grandeurs et mouvements» : celle platonicienne et d'inspiration py1hagoricienne, d'un réalisme des Idées géométriques, celle, cartésienne, d'une

géométrie euclidienne fondée sur la figuration abstraite des « qualités
premières », elles-mêmes réduites à des «natures simples », celle, plus moderne, du modèle strictement calculatoire et quantitatif de la science, celle, récente, d'un positivisme repensé à la lumière de la théorie quantique. Mais cette déréalisation affecte parallèlement la conception de l'esprit, des représentations mentales et de la connaissance: le substantialisme spiritualiste, qui opère en réalité, pour le matérialiste, une désubstantialisation de l'esprit, l'idéalisme transcendantal et ses avatars phénoménologiques ou encore, plus récemment, le néo-positivisme. Dans cette perspective, il faudra nous demander ce qu'il en est de l'approche quantique de ta matière et de l'esprit: doit-elle être pensée comme une nouvelle expression de cet « immatérialisme» qui sous-tendait la formule de Berkeley, « esse est percipi aut percipere » ? Nous reconnaissons, certes, dans la phénoménologie de Husserl un effort important pour s'attacher à la description de l' acti vité de la conscience, c'est-à-dire de la conscience comme activité, en récusant clairement l'approche substantialiste cartésienne. Nous ne pouvons qu'applaudir quand il définit cette activité comme constitution du monde par synthèse et qu'il cherche à mettre en lumière cette constitution du monde par la conscience perceptive, refusant d'opposer la chose en soi et un prétendu donné d'apparence. Nous admirons son honnêteté intellectuelle quand il reconnaît à la fois l'existence de ce qu'il nomme «synthèses passives» et la difficulté pour en rendre compte dans une théorie de la constitution. Enfin, nous lui savons gré d'avoir substitué]' idée d'ouverture de toute perception à un horizon d'unités d'esquisses à la notion cartésienne d'adéquation. Mais nos lignes de convergence possible s'arrêtent là. En effet, si le caractère intentionnel de la conscience a un sens, c'est dans une perspective à la fois biologique, psychologique et culturelle que nous prétendons l'éclairer: l'eidétique n'est qu'un nouvel oripeau de l'idéalisme et de la philosophie transcendantale de la subjectivité, qui, selon nous, ne peuvent pas mettre au jour la genèse des représentations. Seuls les feux croisés de la biologie, de la psychologie et de l'anthropologie, à travers une étude psychogénétique de l'action 9

par la sensori-motricité, la manipulation d'objets, et la combinaison de symboles peuvent nous y aider. Du point de vue des sciences de la nature, nous irons donc chercher nos modèles descriptifs et heuristiques dans les sciences morphologiques, en particulier des morphogenèses, dans les sciences du «qualitatif» et dans une biologie irréductible à la mécanique physique. Pour éclairer l'activité de l'esprit, il nous faudra alors préciser les articulations entre sciences de la nature et psychologie, mais aussi entre ces deux champs et celui de la culture. En effet, l'esprit et la culture ne sont selon nous que l'ultime boucle de rétroaction de la vie sur elle-même, son autoréflexion, et la vie le produit de l'enroulement de la dynamique matérielle, le plissage du dehors qui, devenant intérieur, peut alors s'exprimer et échanger par sa surface. Quand le pli du dehors, dans l'évolution vers une plus grande complexité accompagnée d'une plus grande puissance d'intégration, devient cerveau, mais surtout quand celui-ci génère une sensibilité qui puisse être à la fois perceptive et affective, tout en étant modelée par l'environnement social, alors se constitue l' acti vité psychique, et l'on peut comprendre à quel point sa genèse et ses formes dépendent de la surface sensible du corps: à la fois comme surface d'inscription, comme « organe» de traduction sensorielle de l'extérieur - parce qu'il est expression de l'intériorité cérébrale, ellemême produit de l'enveloppement de l'extériorité matérielle - et comme support et vecteur des premières symbolisations. Pour aider à comprendre la logique des processus dynamiques qui transforment le monde matériel en monde culturel, il faudrait donc selon nous construire \IDmodèle qui donne à lire l'émergence de discontinuités de traduction sur fond de continuité de correspondances de type évolutif, traduction qui ouvre la création et qui rétroagit sur ce fond. Pour déplier et lire le processus de formation et de traduction à l' œuvre de la matière à la représentation, nous travaillerons à contrecourant des forces d'organisation et de synthèse expressive de la complexité: partant de la formation des représentations inconscientes, nous régresserons vers ses conditions de possibilité matérielles, les processus cérébraux de la pensée en général, afin d'éclairer en retour la psychogenèse globale, inconsciente et consciente, de l'affectivité et de la cognition ~ et si le cerveau est le produit d'une évolution des espèces et si son fonctionnement est inséparable de la vie du corps humain dans sa totalité, ce cheminement ne peut faire l'économie des sciences du vivant: elles nous aideront à comprendre la dynamique biologique de la prise de forme et des transformations pour dessiner 10

un modèle global cohérent des représentations mentales enraciné dans le biologique. C'est sur la base de cette régression vers le biologique que nous pomrons alors mieux penser sa transformation par la culture. Afin de faciliter la lecture (et non pour poser des principes), nous anticiperons sur les idées-clés qui se découvrent ici tout en orientant la découverte: la conscience doit être traitée comme un processus actif, non comme une substance ou une essence: condition de son étude comme objet scientifique, sans laquelle le débat resterait bloqué dans l'opposition stérile entre subjectivisme de l'introspection et objectivisme réductionniste à la fois physicaliste et behavioriste ; mais cette activité doit pourtant être étudiée d'abord comme forme particulière de processus biologiques qui émerge dans la structure dynamique de certains cerveaux; notre méthodologie et notre ontologie monistes et matérialistes nous obligent à mettre en doute la fécondité et la pertinence du parallélisme psychophysique, mais notre reconnaissance de l'irréductibilité du champ psychique au champ physique nous interdit la réduction de ses formes dynamiques et de ses propriétés à celles des niveaux inférieurs dont il émerge; si la conscience dépend de processus dynamiques émergeant d'une certaine morphologie, elle est le produit d'une sélection évolutive, tout en rétroagissant sur celle-ci; du même coup, elle ne peut s'expliquer comme un certain type de computation et le modèle de l'ordinateur reste très insuffisant pour représenter les processus cérébraux de la pensée: elle émerge dans des cerveaux déjà uniques dans leur structure et différenciés à la fois par leur développement et leur histoire vécue; elle «surintègre» par des processus synthétisants de représentation dynamique les processus d'intégration neuronale et inconsciente, cette synthèse devant se concevoir comme une interaction dans un tout produisant de la différenciation et non comme une sommation d'éléments donnés et déjà distincts. C'est seulement à la lumière d'une psychogenèse, enracinée dans une ontogenèse et une phylogenèse biologiques, elles-mêmes traduites dans une symbolisation inconsciente de la dynamique pulsionnelle, que nous pourrons reprendre dans une perspective scientifique les très anciennes questions philosophiques: dans la vie

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de l'esprit, faut-il distinguer différentes formes de représentation, comme l'image, la figure, le symbole, le signe, le schème, le concept et quels sont leurs liens? quel rapport entre la sensation, la perception, l'image mentale en mémoire, la figuration et la symbolisation oniriques, le fantasme, l'imaginaire, l'imagination créatrice et la représentation consciente de type conceptuel, logique, objectif ou mathématique? Ces questions, on l'aura compris, nous obligent à réfléchir principalement trois points problématiques: la transformation de la dynamique biologique du corps cérébré en représentati ons leur dimension symbolique, sachant que ce corps est travaillé par le social le lien entre psychogenèses affective et cognitive des représentations Pour mieux distinguer les modes de traduction-représentation du réel (interne, externe, interfacial), des instincts, des pulsions et des affects, ainsi que leur éventuel pouvoir de production autonome, il nous faudra entreprendre un travail de précision lexicale, afin de s'entendre sur un vocabulaire dont le sens, à cause de son objet même, varie à proportion de son ouverture à la subjectivité. En outre, pour mieux réfléchir la relation entre développement affectif et cognitif, nous devrons confronter la spécificité de l'approche psychanalytique des représentations inconscientes et conscientes avec leur statut pour la psychologie de l'apprentissage et la biologie du cerveau en général, pour la psychophysiologie de la perception en particulier. Mais nous commencerons par l'inconscient humain: il semble être, du point de vue psychogénétique, la première expression problématique de la vie dans la pensée, nœud d'interactions du biologique et du culturel. Mais est-il vraiment psychogénétiquement premier? Si tel est le cas, il paraît pouvoir se réduire à un inconscient psychophysiologique, explicable par la biologie. Cependant, en tant que dynamique représentationnelle, l'inconscient n'émerge-t-il pas avec la conscience, d'un clivage de l'esprit? En ce sens, comme nous le fait entendre la psychanalyse freudienne, il est constitué par une dynamique de symbolisation irréductible aux mécanismes biologiques, bien qu'inséparable de ceux-ci et émergeant d'eux. C'est précisément le lien entre ces dimensions biologiques et symboliques qui fait problème et donc l'étude de l'émergence des représentations
inconscientes qui permettrait de l'éclairer.

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2) Les représentations psychanalytique

psychiques

dans

la théorie

Nous allons ici tenter d'éclairer un point central de notre travail, puisqu'il concerne la transformation du biologique en psychique par sa représentation: les processus inconscients de représentation psychique sont produits par un étayage du symbolique sur le biologique qui forme des enveloppes psychiques assurant à la fois protection et communication; ils mettent en jeu des représentants de contenant et de transformation tout autant que de choses; ils émergent sous la double influence d'une activité sensori-motrice et d'un refoulement et constituent l'infrastructure d'un moi qui s'organise par interaction affective avec le milieu parental et par apprentissage; ils nous engagent à penser la mémoire à la fois comme conservation et réécriture inconscientes, non comme simple stockage, et à relativiser la notion de lieu cérébro-psychique dans une théorie dynamique, énergétique, économique et transformationnelle de l'appareil psychique. Tous ces caractères sont selon nous déterminants pour comprendre les représentations mentales humaines.

a) La représentation

psychique

dans la psychanalyse

freudienne

Pour mieux comprendre cette anticipation théorique, il est nécessaire d'éclairer le champ de questionnement de la psychanalyse: quelles sont, pour le psychisme, la nature, la fonction et la dynamique de la représentation, de l'une de ses modalités principales, la métaphoricité et plus globalement de son rapport au symbolique? Le point essentiel, nous semble-t-il, que nous apprend la psychanalyse freudienne, malgré la référence à l'énergie primaire et en un sens qu'il nous faudra préciser, c'est que l'activité psychique est toujours déjà re-présentation; et du même coup que la vie telle qu'elle s'exprime dans cette dynamique psychique (d'abord sous forme de pulsion), est toujours déjà retard, mouvement du différer (de libre» en «énergie liée», de transformation de l' «énergie conservation, de lutte contre la mort).

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Si l'on veut comprendre l'idée de représentation psychique chez Freud, il faut éclairer la différence qu'il établit entre représentation inconsciente et représentation consciente, ainsi que leurs relations. Or, le psychisme, d'lU1 point de vue topique, doit être pensé à la fois dans son rapport à l'extérieur à travers la perception (système préconscient-conscient) et dans sa relation aux processus endogènes qui se déploient à partir de l'excitation endosomatique : son champ d' acti vité s'exprime donc entre ces deux limites. Pour mettre en lumière l'activité psychique définie comme dynamique de représentation et la différence entre ses formes conscientes et inconscientes, il convient de réfléchir les quatre questions générales suivantes, étroitement corrélées : du point de vue de la relation de l'appareil psychique à l'extérieur: comment comprendre la relation entre perception et représentation? d' lU1point de vue endogène: - comment le psychique représente-t-il l'organique? comment comprendre la relation entre représentation et mémoire? - entre représentation et symbolisation? Ces quatre questions ouvriront à un problème global, qui est le nôtre: comment comprendre la relation entre processus biologiques et symboliques? Plus précisément: si la symbolisation est le produit d'une psychogenèse, mais qu'elle a des sources biologiques, faut-il supposer une part héréditaire du symbolisme inconscient ou la symbolisation n'est-elle que le produit d'un apprentissage? Ces questions nous amèneront à réfléchir leurs enjeux généraux et leurs difficultés majeures, qui seront les nôtres dans l'ensemble de cette enquête sur les représentations mentales, qui dépasse largement le cadre de la psychanalyse: éclairer la relation entre biologie et psycho genèse ; ainsi qu'entre psychogenèse et culture; l'exploration de ces deux rapports posant la question de l'émergence, de la conservation et de la transformation du symbolique du double point de vue individuel et collectif. Une précaution s'impose: nous ne prétendons pas ici « résoudre» des problèmes aussi difficiles, mais dégager des formes dynamiques communes à toutes les modalités de la représentation, qui

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devraient nous aider à en construire une théorie générale dans laquelle les différents champs puissent s'articuler sans contradiction; en outre, la perspective freudienne a le mérite de travailler l'énigme fondamentale de la différence humaine, la transformation du biologique en symbolique par la représentation, en évitant à la fois le réductionnisme physicaliste, le spiritualisme et le subjectivisme: tel est bien le sens de notre effort.

Si l'on veut éclairer l'énigme du passage de l'organique au psychique, il faut d'abord rappeler que, pour le fondateur de la psychanalyse, la pulsion est le représentant psychique de «excitation endosomatique » et/ou le processus somatique même de l' l'excitation, qui sera représenté psychiquement. Quant à la question générale de la distinction entre représentations consciente et inconsciente, il convient de préciser que pour Freud, la représentation inconsciente est une représentation de chose seule1 ; ajoutons que la représentation de chose est en même temps, dans le système inconscient, «représentant-représentation»(V orstellungsreprasentant) des pulsions. Nous commencerons donc par étudier les idées de pulsion et de représentation de chose. Mais ces premières approximations posent d'emblée des problèmes plus particuliers: faut-il distinguer différents niveaux et modalités de représentation psychique dans l'appareil inconscient, si la pulsion, comprise ou bien comme excitation ou bien comme représentant de l'excitation, est elle-même représentée par des affects et des représentations? enfin, sous quelles formes des «représentations de chose» apparaissent-elles dans l'inconscient, qu'en est-il des «représentations de mots », ne doit-on pas aussi supposer l'existence de «représentants de transformation» et «de contenants» et quels sont leur forme dynamique et leur rôle dans l'économie psychique? Dans
pulsion
«

Pulsions et destin des pulsions », Freud détermine la
« le représentant psychique des excitations issues de

comme

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S. Freud, L'inconscient. 1948, 18 vol., X

(1915), Gesammelte

Werke, Imago Publishing

Co., Ltd., London,

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l'intérieur du corps et parvenues au psychisme »1. La pulsion est donc
définie comme rapport de médiation représentative et le psychique. En ce sens, «pulsion est aussi délimitation dl1 psychique et du somatique délimitation, la pulsion est comprise à la fois d'excitation somatique et elle serait « représentée entre le somatique un concept de la »2. Concept de comme processus dans le psychisme

par des « représentants de la pulsion

»3

et comme délégué psychique,

puisqu'elle est le «représentant psychique» du somatique. Si la pulsion est pensée comme rapport entre représenté organique et représentant psychique, ce rapport semble d'abord indéterminé du point de vue de la distinction entre psychique et somatique: la pulsion serait la représentation comme processus d'expression psychique du somatique, sans que l'on puisse l'identifier au terme proprement psychique de ce processus, le représentant et sans que l'on puisse la déterminer comme exclusivement somatique ou bien psychique. Elle peut être alors conçue à la fois comme processus d'excitation somatique, comme «la mesure de l'exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de la liaison au corporel» et comme délégué psychique de l'organique. Dans « Pulsions et destin des pulsions », la pensée freudienne reconnaît la spécificité du psychique par rapport à l'organique et la pulsion est alors nettement rapportée à l'élément psychique. Pourtant, dans l'Abrégé de psychanalyse, un des derniers écrits, elle est présentée comme processus d'excitation somatique et ce sont le «représentantreprésentation» et le quantum d'affect qui la représentent dans le psychisme. Laplanche et Pontalis le reconnaissent: tantôt elle est assimilée au représentant psychique de l'excitation endosomatique, tantôt elle est « assimilée au processus d'excitation somatique »4. Mais il ne serait pas possible «de voir dans la seconde conception celle qu'adopterait Freud dans ses derniers écrits ». Cette ambiguïté est le signe que nous entrons, avec la pulsion, dans le point aveugle de toute réflexion non réductionniste et non spiritualiste sur la relation biopsychique. C'est le problème de la « source» et de sa transformation par le processus même qu'elle génère. Comme nous avons commencé à le dessiner pour la question de l'étayage et comme nous le verrons pour celle du rapport entre refoulement et inconscient, il semble que la
1

S. Freud,
London,

Gesammelte
1948,

Werke. « Pulsion

et destin des pulsions

», Imago Publishing

Co.,

Ltd.,

18 vol., X, p. 214

2 GW, V, 67 3 Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la p$.Jchanalyse. 4 Vocabulaire de la ps.>'chanalyse. PUF, 1967, p. 411

Paris, PUF, 1998, p. 411

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pensée soit prise dans une des modalités du « cercle de l'origine ». Si la pulsion est le représentant psychique de l'excitation somatique, le passage du somatique au psychique reste indéterminé: on ne comprend pas comment le premier peut produire le second par simple relation causale ou comment, si les deux champs sont « parallèles », il peut y avoir simple expression de l'un par l'autre. Mais si la pulsion est le processus d'excitation somatique qui délègue ses représentants psychiques, comment comprendre la source de cette délégation: si l' on ne peut expliquer cette délégation ni par causalité mécanique, ni par expression sur le mode du parallélisme, ni par modification strictement empirique due à l'influence du milieu « social» au sens large, doit-on supposer que la pulsion et sa représentation naissent ensemble? faut-il émettre l'hypothèse d'une préfiguration de la représentation psychique à la naissance? le cas échéant, quelle relation établir entre celle-ci et l'interaction avec l'environnement post-natal? et quel rapport entre cette préfiguration et l'inné ou/et la vie intra-utérine? Toutes ces questions sont fondamentales si l'on veut constituer un modèle cohérent de psychogenèse de la représentation en accord à la fois avec l'ontogenèse cérébrale et avec l'activité de construction du sujet, inséparable de cette auto-organisation biologique endogène et de l'interactivité avec l'environnement. Si nous voulons avancer dans l'investigation psychologique, nous ne pouvons pas nous passer d'une connaissance des sources de la pulsion, même si pour Freud, leur « connaissance exacte» n'est pas nécessaire à cette investigation et que «parfois sa source peut être inférée de son but »1. Nous reprendrons donc le fil de cette réflexion une fois traversé le champ des formes biologiques, de leur formation et de leurs transformations.

Selon Laplanche et Pontalis, on pourrait dégager une constante dans les formulations du psychanalyste viennois: «la relation du somatique au psychique n'est conçue ni sur le mode du parallélisme ni sur celui d'une causalité; elle doit être comprise par comparaison avec la relation qui existe entre un délégué et son

mandat»2. Cette précision relève un point important: dès lors qu'il y
a délégation, il y a bien à la fois source déléguante qui détermine le sens de l'action et vie autonome du délégué qui ne peut s'expliquer
S. Freud, The Standard Edition of the Complete XW, Londres, Hogarth Press, 1953-1956,p.123 2 p. 412, nous soulignons
1

Psycholocical

Works of Sigmund

Freud.

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causalement par sa source, puisqu'elle engage des relations spécifiques qui peuvent transformer son orientation et ses directives. Cette forme de la relation entre source et représentation est bien, selon nous, celle qu'il faut établir entre somatique ou plus globalement biologique et psychique: c'est ainsi qu'il faudrait comprendre l'étayage, qui produit un système de relations originales par rapport à sa source et qui transforme celle-ci et leur rapport tout en émergeant d'elle. Laplanche et Pontalis considèrent pour cette raison comme « plus rigoureuse» la formulation qui fait de la pulsion un processus somatique qui délègue ses représentants psychiques « en ce qu'elle ne se borne pas à invoquer un rapport global d'expression entre somatique et psychique, et (reste) plus cohérente avec l'idée de l'inscription de représentations inséparable de la conception

freudienne de l'inconscient

»1.

Nous verrons pourtant qu'il n'est pas

nécessaire de se débarrasser de l'idée d'expression, pas plus que de la notion de traduction: c'est simplement le présupposé qu'elles engagent dont il faut libérer la pensée, celui de texte premier qu'un processus énergétique traduirait. L'expression, nous l'avons vu pour l'art et les sens, est toujours transformée par le champ de l'exprimé, à tel point que ce dernier ne peut être identifié au simple effet de sa source par relation causale. Ce point est essentiel si l' on veut comprendre le sens de la représentation psychique chez Freud, qui est pertinent, dans sa forme générale, pour l'ensemble des représentations, indépendamment de leur champ: on ne peut jamais les réduire à de simples empreintes ou copies des choses, mais pour comprendre leur statut, il convient d'éclairer la nouveauté qu'elles introduisent par leur réalité spécifique aux propriétés différentes de celles de leur source et de leur objet. En tant que processus d'excitation somatique (ou comme processus de sa représentation, à distinguer du représentant psychique ?), la pulsion est elle-même représentée dans le psychisme par deux formes dynamiques: le représentant-représentation (une image ou une trace mnésique comme « représentation de choses») et l' affect. Ce sont des « représentants de la pulsion». L' affect n'est pas une représentation en tant que figuration de la pulsion comme représentant psychique de l'excitation somatique, mais il est lui aussi représentation de la pulsion comme processus somatique. Le quantum d'affect « correspond à la pulsion pour autant qu'elle s'est détachée de 1id. 18

la représentation

et trouve une expression adéquate à sa qualité dans

des processus qui nous deviennent sensibles comme affects »1. «Ce
n'est donc en toute rigueur qu'au niveau du système Pcs-Cs -ou du moi- qu'on pourrait soutenir que la pulsion est représentée par l'affect »2. Les représentants inconscients de la pulsion seraient dès lors les «représentants-représentations»: «représentation(s) ou groupe(s) de représentations auxquelles la pulsion se fixe dans le cours de l' histoire du sujet et par la médiation desquelles elle s'inscrit leurs délégués « dans le domaine de la représentation» 4. En ce sens, tout élément et tout processus psychiques seraient donc représentations: la représentation est non seulement le processus de traduction-délégation de l'organique en psychique, mais elle définit le milieu psychique par rapport au somatique. Ce n'est jamais l'excitation somatique elle-même qui est refoulée, mais ses représentants psychiques. Dès lors, à strictement parler, ce sont les «représentants-représentations» qui constituent l'inconscient (les affects, même réprimés, restant toujours sensibles pour la conscience ou au moins préconscients) : « c'est dans un sew et même acte - le refoulement originaire- que la pulsion se fixe à un représentant et que l'inconscient se constitue: «Nous sommes (...) fondés à admettre un refoulement originaire, une première phase du refoulement qui consiste en ceci que le représentant psychique (représentatif) de la pulsion se voit refuser la prise en charge dans le conscient. Avec lui se produit une fixation; le représentant correspondant subsiste, à partir de là, de façon inaltérable et la pulsion

dans le psychisme »3. Ce sont des représentants de pulsions au sens de

demeure liée à lui »5. L'activité psychique doit se concevoir tout
entière, nous le répétons, comme activité de représentation. Et si le statut de la pulsion reste ambigu dans la pensée freudienne, en tant que concept-limite, c'est précisément parce qu'il recouvre l'énigme de la transformation du somatique en représentation, c'est-à-dire en psychique.

1 2 3 4

Freud, GW, X, 255 Laplanche id.,p.412 « Le refoulement », GW, X, 250 et Pontali8, op. cité,p. 410

p.413 5 op. cité, p. 413, et citation de Freud:

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Face à la multiplicité des usages freudiens de l'idée de représentation, une synthèse nous permettra de mieux apprécier le spectre de son action dans le psychisme: la perception est la représentation psychique consciente de l'excitation exogène, sachant qu'une part de l'impression reste inconsciente (il faudrait ici pouvoir démêler ce qui relève des processus neuronaux et psychophysiologiques non-conscients et ce qui peut être pris dans la dynamique inconsciente du « refoulement») la « trace mnésique» est la représentation psychique inconsciente par la mémoire de l'image perceptive représentée en «image mnésique », puis dérivée d'elle après le temps de son inscriptionreprésentation en profondeur (nous préciserons ce processus) ; notons que «dans l'usage freudien, la distinction entre la trace mnésique et la représentation comme investissement de la trace mnésique, si elle est toujours implicitement présente, n'est cependant pas toujours nettement posée. C'est sans doute qu'il est difficile de concevoir une trace mnésique pure, c'est-à-dire une représentation qui serait totalement désinvestie, aussi bien par le

système inconscient que par le système conscient »1 ;
la pulsion est ou bien non psychique, simple excitation endosomatique, ou bien le représentant psychique inconscient de l'excitation somatique endogène, mais elle n'est pas encore image, les représentants psychiques inconscients de la pulsion sont (<< représentation l' « affect» et le «représentant-représentation» de chose », « investissement, sinon des images mnésiques directes de choses, du moins en celui de traces mnésiques plus éloignées et qui en dérivent» ), qui doivent trouver des « formes d'expression» représentatives, alimentées par des représentations mnésiques, qui produisent des représentations associatives par diverses relations de ressemblance avec l'objet; mais les représentations psychiques se séparent ensuite en « représentations de chose », inconscientes, et « représentations de mot », semes conscientes, et qui le sont devenues lUle fois que les représentations de chose ont été surinvesties dans le préconscient par les représentations de mot qui leur appartiennent;

1

Laplanche

et Pontalis, op.cité, art. « Représentation

», p.415

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du même coup, cette séparation permet de distinguer entre représentations refoulées et non refoulées: «nous pouvons maintenant énoncer aussi avec précision ce que, dans les névroses de transfert, le refoulement refuse à la représentation écartée: c'est la traduction des mots qui doivent rester reliés à l'objet. La représentation qui n'est pas exprimée en mots ou l'acte psychique non surinvesti demeurent alors en arrière, refoulés, dans l'inconscient» 1 ; mais qu'il s'agisse des pensées conscientes, préconscientes ou inconscientes, des « représentations-buts» orientent leur cours par une finalité qui détermine leur association: «par exemple, tâche à accomplir dans le cas de pensées conscientes, fantasme inconscient dans les cas où le sujet se soumet à la règle de la libre association »2.

Brossons à grands traits l'essentiel. La pulsion est soit le processus d'excitation somatique représenté dans le psychisme par des « représentants de la pulsion», soit le représentant donc le délégué psychique du somatique, et les «représentants-représentations» psychiques représentent les pulsions, l'affect étant en même temps une représentation psychique de la pulsion distincte des représentants et le facteur quantitatif du représentant. Mais, pour Laplanche et Pontalis,
«

la solution où la pulsion, considérée comme somatique, délègue ses

représentants psychiques (...) paraît plus rigoureuse, en ce qu'elle ne se borne pas à invoquer un rapport global d'expression entre somatique et psychique, et plus cohérente avec l'idée de l'inscription des représentations inséparable de la conception freudienne de l'inconscient »3. En effet, si le délégué est le « fondé de pouvoir» de son mandant, il «entre dans un nouveau système de relations qui risque de modifier sa perspective et d'infléchir les directives qui lui ont été données »4. Ce point est fondamental si l'on veut comprendre le pouvoir de la représentation comme créateur d'une réalité relativement autonome par rapport à sa source et à son objet, ici la « réalité psychique»: tout notre travail va dans le sens d'une telle générativité de la représentation, aux propriétés spécifiques par
1 2 3 Freud, article L 'lncow;cient Laplanche et Pontalis, p.416 et Pontalis, art. « Représentation psychique », op. cité, p. 412, souligné par

Laplanche l'auteur 4 id.

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rapport à celle de la simple copie, mais aussi plus riches que celle de l'expression analogique de l'objet. La perspective freudienne est en ce sens différente de celle de la philosophie et de la psychologie classiques: «dans l'usage qu'il fait du terme VorstellWlg, un aspect prévalent dans la philosophie classique, passe au second plan, celui de se représenter, subjectivement, un objet. La représentation serait plutôt ce qui, de l'objet, vient s'inscrire dans les «systèmes mnésiques »1. Si la représentation, dans son sens classique, désigne «ce qui forme le contenu concret d'un acte de pensée» et «en particulier la reproduction d'une perception antérieure »2, cette acception du terme relève pour Freud de la conscience, et celle-ci doit être conçue comme activité perceptive: «La conscience est selon nous la face subjective d'une partie des processus physiques se produisant dans le système

neuronique,

nommément

les processus

perceptifs »3.

La

représentation, dans l' œuvre freudienne, relève principalement de la mémoire, qui est inconsciente. Pourtant, le psychanalyste viennois récuse le behaviorisme : il reconnaît l'existence d'une représentation au niveau de la perception. Nous confirmerons cette récusation dans nos analyses neuro- et psycho-physiologiques. Pour Freud, dans un premier temps de la psychogenèse infantile, il y a «équation perception-réalité (monde extérieur) » et « à l'origine l'existence de la représentation est une garantie de la réalité du représenté »4. Toute la difficulté de la théorie freudienne de la représentation est alors double: comprendre la relation entre représentation perceptive et représentation mémorielle, inconsciente, puis, à l'intérieur du système inconscient, la « vie» de la représentation comme inscription et reproduction de la trace mnésique qui joue son rôle de délégué psychique de la pulsion. Il convient donc de reconnaître une double dimension de la représentation: celle qui la rattache à la réalité extérieure par la perception, celle qui, en l'inscrivant dans la mémoire, en fait le processus constitutif de la réalité psychique et la fait jouer sous des formes dynamiques multiples dans le système inconscient. Le problème majeur du moi du point de vue de son rapport à la réalité
1 2

id.,p.415, souligné par l'auteur

A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la phUosophie. cité par Laplanche et Pontalis, op. cité,p.414 3 S. Freud, La naissance de la psychanalyse. lettres à Wilhelm Fliess notes et plans. Paris, PUF, 1956, p.331 4 Freud, cité par Laplanche et Pontalis, op.cité, art. « Epreuve de réalité », p. 140

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paraît bien alors être celui de la distinction entre perception et représentation onirique ou hallucinatoire. Cette distinction est opérée par ce que Freud nomme «épreuve de réalité », qui permet de différencier les excitations externes des excitations internes. On retrouve ici la nécessité de traiter le problème de la représentation dans une double perspecti ve: « D'une part, une conception économique: c'est une répartition différente des investissements entre les systèmes qui rend compte de la différence entre le rêve et l'état de veille. D'autre part, dans une conception plus empiriste, ce serait par une exploration motrice que cette discrimination s'opérerait» 1.Tout le problème de la représentation psychique réside alors dans l'unification de ces deux versants d'une même réalité mentale, celle qui la relie à l'extérieur par la perception et celle qui la tourne vers l'intérieur par la mémoire. Et si Freud s'est principalement intéressé à cette seconde perspective, il reconnaît ce problème comme tel. Au-delà de la théorie psychanalytique, c'est bien, d'un point de vue méthodologique, l'articulation entre un empirisme et une théorie de l'auto-organisation cérébro-psychique endogène qu'il s'agirait d'éclairer: nous retrouverons cette difficulté aussi bien dans la psychogenèse piagétienne que dans les modèles neurobiologiques du fonctionnement cérébral de la pensée. Cette auto-organisation, nous la penserons, dans le double sillage freudien et thermodynamique (Freud s'inspire librement de celle-ci), selon un modèle dynamique à la fois énergétique et économique. Sachant enfin qu'une fois libérée de la perception, dans la vie de la « réalité psychique» comme mémoire, la représentation indirecte et figmée d'une idée, d'un conflit, d'un désir inconscients se définit comme symbolisation.

Entrons maintenant plus avant dans le détail de l'analyse. Si «le représentant de la pulsion doit trouver des formes d'expression »2, alors ce processus de représentation peut se penser comme un langage, et un langage qui doit avoir une inscription dans le somatique et se forge par les traces mnésiques: le modèle de l'écriture peut alors paraître pertinent3. N'oublions pas que pour Freud, toute représentation dérive d'une perception et que la représentation de chose consiste «en l'investissement, sinon des
1 Laplanche et Pontalis, id., p.139, nous soulignons
2 Freud, cité par M. Andrès, art. « Représentation» de L'apport 1993,p.359 3 Nous étudierons ce point dans une prochaine section. freudien. Paris, Bordas,

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images mnésiques directes de choses, du moins en celui de traces mnésiques plus éloigtlées et qui en dérivent »1. Mais «pour que la représentation se transforme en représentation-but, il faut qu'elle soit investie par l'impact pulsionnel du représentant psychique. C'est ce mouvement qui va articuler représentant et représentation. En attendant la satisfaction, le représentant psychique cherche en quelque sorte comme un détective une représentation de chose correspondante à « l'appel» exprimé par le représentant psychique; dans ce laps de temps, la réalisation

hallucinatoire du désir propose un mode de satisfaction »2. C'est parce
qu'il y a réellement un temps de la représentation, qu'il y a des représentants-représentations des pulsions, affects ou représentations inconscients, sans lesquels « nous ne pourrions rien savoir d'elle(s) »3. Cette séparation en affects et représentations est déterminante dans les processus pathologiques liés au refoulement, dans les névroses. Si celui-ci fait disparaître la représentation, l'affect, lui, est converti en symptôme: la quantité d'énergie psychique investie dans le représentant pulsionnel de l'excitation somatique ne peut se monnayer autrement qu'en quantum d'affect productem d'angoisse inconsciente, elle-même convertie en symptôme car mal libérée à cause du refoulement. Enfin, l'inconscient procède, dans le rêve en particulier, par déguisements de représentations: figuration, déplacement, condensation. Elles peuvent être pensées, nous le verrons, comme écriture figurative engageant des processus métaphoriques ou métonymiques. Faut-il voir dans ces processus autre chose que des représentations? Nous ne le pensons pas. Il est inutile de concevoir comme « présentations» les « figurations» de type « mise en scène» (<< Darstellung ») elles-mêmes, alors qu'elles procèdent comme des représentations. Dans son article sur la représentation, M. Andrès cite Monique David-Ménard: «lU1e Darstellung... c'est quelque chose qui est de l'ordre de la présentation figurative, ce n'est pas lIne représentation». Certes, cette psychanalyste écrit ici sur l'identification hystérique et non sur le rêve. Mais si Freud distingue bien Darstellung, VorstelllU1g et Vorstelltmgsreprasentant, il n'en reste pas moins que, du point de vue de l'unité de sa conception du psychisme comme activité de représentation, nous ne voyons qu'un réquisit purement lexical dans la volonté de distinguer présentation et
1 2 3

id.,p. 360
M. Andrès, op. cité, p. 360 Freud, art. « La négation », op.cité, id.

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représentation: la figuration par mise en scène est une représentation, dès lors qu'elle met à distance l'immédiateté de la présence en transférant et traduisant psychiquement l'énergie somatique. Pom qu'il y ait pensée, il faut donc que le corps puisse être mis à distance par représentation. Pour reprendre les métaphores que nous évoquions dans nos définitions introductives de la représentation (première partie), cette mise à distance oscille entre la présence du corps dans la représentation théâtrale et son remplacement par un autre corps dans la représentation diplomatique: entre présence réelle d'un corps représentant et présence médiatisée par délégation d'un corps absent. Sans représentation, c'est-à-dire sans le jeu de mise à distance du corps entre présence et absence, pas de pensée. La représentation la fait émerger par une mise à distance figurative d'une triple présence: co-présence au corps de la mère dans la vie intrautérine, présence organique du stimulus exogène et de l'excitation somatique endogène, présence perdue des scènes originaires, vécues comme instants traumatiques qui tiennent lieu de présence première. Freud dégage ces dernières dans sa « Communication d'un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique» : spectacle du commerce sexuel entre les parents, séduction, castration, retour à la vie intra-utérine. En ce sens, la représentation, donc la pensée, est à la fois le produit et le processus de l'inconscient comme mémoire. Une question concernant les représentations de choses nous aidera à préciser le problème de la représentation inconsciente: cellesci excluent-elles toute « représentation de mot» ? Rappelons que cette dernière est normalement attribuée par Freud au conscient: «la représentation consciente englobe la représentation de chose plus la représentation de mot correspondante »1. Pourtant, l'interprétation lacanienne refuse l'opposition irréductible entre ces deux types de représentation fondée sur leur hétérotopie et propose de substituer la distinction signifiant/signe à la séparation trop marquée entre chose et mot. Les signifiants seraient les aspects verbalisés de la chose qui, par associations métaphoro-métonymiques, formeraient les configurations signifiantes qui structurent l'inconscient: en ce sens, on pourrait affirmer que «l'inconscient est structuré comme un langage »2. Nous n'entrerons pas dans ces analyses difficiles et qui ne nous semblent pas faire avancer davantage que la pensée freudienne les problèmes du
1 2 id. voir par exemple J. Lacan, Séminaire 7 L'éthique de la p$Ychanalyse. Paris, Seuil., 1986

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