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Richard Rorty

De
237 pages
Le néopragmatisme de Rorty, opposé au réalisme métaphysique classique, invite à penser la vérité comme une pure question de solidarité, et fait du désir de solidarité le seul et ultime confort de la société occidentale, postulant que la vérité se fabrique plutôt qu'elle ne se découvre. L'ouvrage relativise cependant ce constructivisme qui contredit l'éthique objectiviste de la science.
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RICHARD RORTY
LA FIN DE LA METAPHYSIQUE ET LA PRAGMATIQUE DE LA SCIENCE

(Ç) L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978..2..296-04491..3 EAN : 9782296044913

Jean- Rodrigue- Elisée

EYENE MBA Irma Julienne ANGUE MEDOUX

RICHARD RORTY
LA FIN DE LA METAPHYSIQUE ET LA PRAGMATIQUE DE LA SCIENCE

L' Harmattan

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'emacinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

Carola HÂHNEL-MESNARD, La littérature autoéditée en RDA dans les années 1980,2007. Serge NICOLAS, Histoire de la philosophie en France au XIXe siècle, 2007. Monalisa CARRILHO DE MACEDO, Les fureurs à la Renaissance, 2007. Maria Beatriz GRECO, Rancière et Jacotot, une critique du concept d'autorité, 2007. Eliana HERRERA-VEGA, Trafic de drogues et capitalisme, 2006.

A Jacques Poulain

Remerciements

Nous pragmatisme

exprimons

notre

gratitude

à Monsieur

le professeur

PIERRE NZINZI, à qui nous devons nos premiers pas dans l'univers du et de la philosophie analytique grâce à ses enseignements de philosophie de l'Uniméthodiquement organisés au département

versité Omar Bongo de Libreville - Gabon.

Nous adressons également notre reconnaissance pour matérialiser cet ouvrage, du langage, et qui a par ailleurs le cadre

à Monsieur le suivi IRMAet Recherche,

professeur JACQUES POULAIN qui nous a donné de conseils précieux JULIENNE ANGUE MEDOUX sur la philosophie l'anthropologie dans pragmatique

du Master

domaine Arts, mention Philosophie et critiques contemporainesde la culture (Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis).

Liste des abréviations

RORTY L'espoir: L'espoir au lieu du savoir.

Sur Heidegger:

Essai sur Heidegger
Objectivisme,

et autres écrits, trad. J-p Cometti.
et vérité,

ORV: CP:
CIS: LHS: SS : Lire Rorty :

relativisme

trad. J-p Cometti.

Conséquences du pragmatisme,

trad. J-p Cometti.

Contingence, ironie et solidarité, trad. P-E Dauzat. L'homme spéculaire, trad. Thierry Marchaisse.
Science et solidarité. La vérité sans le pouvoir, trad. J-p

Cometti. Lire Rorty : le pragmatisme et ses conséquences (dir.), éditeur J-p Cometti. Enquêtes sur la vérité et l'interprétation, trad. P Engel.

DAVIDSON Enquêtes: DEWEY RP :

Reconstruction philosophique, trad. Patrick Di Mascio.

WITTGENSTEIN Tractatus : RePh.

Tractatus logico-philosophicus, trad. G.-G. Granger. Recherches philosophiques, trad. F. Dastur, J-L Gautero et M. Elie.

POPPER RS: CR:

Leréalismeet la science,trad. A. Boyer et D. Andler. Conjectures et réfutations, trad. Michelle-Irène et De Launay.
La connaissance objective, trad. et préface de J-J Rosat.

co:
PuTNAM RVH: RR :
CARNAP CLM:

Le Réalisme

à visage

humain,

trad. C. Engel- Tiercelin.

Représentation et réalité, trad. C. Engel- Tiercelin.

La construction logique du monde, trad. Thierry Rivain et E. Schwartz.

INTRODUCTION

GENERALE

Le but de la science est la recherche de la vérité, propriété qui préexiste au sujet connaissant et existe indépendamment de lui, la correspondance de l'être et de la pensée, des faits et des théories. Cette conception remonte à Parménide. Prenant appui sur le principe qu'il n'y a qu'une seule voie pour connaître, la voie de la vérité proclamant que l'Etre est et qu'il est impossible pour lui de ne pas être, Parménide affirme en effet l'identité de la représentation logique et de la représentation ontologique. Selon lui, seul le jugement fondé logiquement est adéquat sur le plan ontologique parce qu'il correspond parfaitement à la réalité. Et à la question de savoir qu'est-ce qui fonde la représentation logique, quel est le critère de vérité du discours adéquat, Parménide répond que c'est l'Etre. La représentation logique suppose la négation de cette voie qui prétend que le Non-Être est. Ainsi, l'ontologie parménidienne confère à la vérité un caractère absolu et nécessaire car elle affirme que le chemin du Non-Être, du changement est inconnaissable en soi. En soutenant que «penser et être sont la même chose» (fr. ill), Parménide établit alors que le sujet connaissant ne peut penser que ce qui est, l'essence des choses. Donc, si j'affirme: « Les corbeaux sont noirs », c'est que, réellement, ontologiquement, les corbeaux sont noirs. Par là même, je suppose que la proposition « Les corbeaux sont noirs» est vraie. Mais comment savoir que la propo-

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LA FIN DE LA METAPHYSIQUE

ET LA PRAGMATIQUE

DE LA SCIENCE

sition que j'énonce est vraie? Comment puis-je être sûr du contenu de la proposition que j'affirme? Autrement dit, comment éviter de tomber dans l'erreur? La voie de la vérité est le chemin de l'Être, la connaissance de l'Être, par conséquent la représentation logique et ontologique suppose le détachement de l'esprit des organes sensoriels. Adéquation de l'être et de la pensée, la vérité se découvre par renonciation à l'immédiateté en tant que fondement de l'erreur. Parménide institue le soubassement de l'édifice métaphysique que Platon, Aristote et Descartes adapteront plus tard à leurs problématiques respectives, notamment en soutenant que la vérité se fonde sur la dialectique contemplative (Platon), sur l'Organon en tant que l'art du raisonnement vrai et instrument de la science (Aristote), et sur la méthode et la méditation métaphysique (Descartes), l'effort de l'esprit pour se distancier des illusions, des images mobiles ou des objets de nos sens en vue de connaître, atteindre ce qui est réellement: la vérité, l'Être. Traditionnellement, la philosophie attribue à la vérité une existence objective, accorde un primat aux idées, aux essences par rapport à l'expérience et soutient que seul l'usage de la méthode permet de découvrir ou d'accéder à la vérité. De l'ontologie parménidienne au cartésianisme, du criticisme à la phénoménologie en passant par le platonisme et l'aristotélisme, les philosophes se sont attachés à combattre les formes de l'erreur lié aux processus formels (ou linguistiques) en dénonçant les illusions empiriques, la conscience naïve, les fausses intuitions intellectuelles, tout en insistant sur la théorie de la connaissance et de la définition. Le réalisme métaphysique, noyau théorique de cette approche traditionnelle, se fonde ainsi sur le dualisme, les oppositions entre science et croyance,

INTRODUCTION

GENERALE

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vérité et construction, raison et sens, théorie et expérience, fait et valeur, réalité et apparence. Si l'on peut reconnaître à Emmanuel Kant le mérite d'avoir fait passer la métaphysique traditionnelle au crible de ses prétentions objectives dans Critique de la raison pure, où il s'attelle à vérifier comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles, il faut néanmoins souligner que c'est véritablement à partir de Friedrich Nietzsche et de Martin Heidegger que la thématique de la critique de la métaphysique aura un nouvel statut cognitif productif. Par rapport à leurs prédécesseurs, ces deux philosophes sont en effet atypiques, habités par l'ambition et le besoin de s'écarter de la problématique traditionnelle de l'être. TIs veulent détruire la métaphysique. Ainsi, Nietzsche condamne de manière ferme le dualisme développé tour à tour par Parménide, Platon, Aristote et Descartes. Outre le fait qu'il leur reproche d'avoir méconnu le statut fondamental du devenir dans la détermination essentielle de la réalité du monde qui nous entoure, il les critique également pour avoir pensé que le corps nous interdit d'acquérir la vraie connaissance. Aux yeux de Nietzsche, la métaphysique traditionnelle est essentiellement nihiliste, décadente, parce qu'adossée à une culture qui calomnie les sens, les annihile en prétendant qu'ils ne sont que pures illusions. Parménide, Platon et Descartes situent la représentation logique et ontologique, la vérité, hors le cadre matériel du corps, de la sensibilité et de l'histoire parce qu'ils pensent que le temps et les sens sont trompeurs et constituent des obstacles pour la raison, qui, pour connaître, doit dépasser les apparences sensibles dans le temps historique concret et dans l'espace social. La solution de Nietzsche consiste à introduire la vérité dans le champ matériel, temporel et historique en postulant

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ET LA PRAGMATIQUE

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qu'elle est immanente au corps, aux sens, à l'expérience sociale ou humaine. Même si Heidegger reproche à Nietzsche d'avoir vu la philosophie traditionnelle exclusivement sous l'angle de la décadence1, il s'accorde néanmoins avec lui pour dire que l'ontologie classique est empreinte d'un discours misérable, erronée, qui cherche à fixer la réalité dans des catégories rigides de la pensée qui n'expriment pas la signification des choses. L'erreur de la philosophie traditionnelle a été d'avoir voulu définir in abstracto l'être. C'est pourquoi elle considère qu'entre être et temps, vérité et histoire il y a hiatus ou contradiction. Or il n'est de vérité que temporel, tant cette vérité ne se donne ni ne se laisse découvrir dans la définition mais plutôt dans la signification que recouvrent les choses. D'après Heidegger, la vocation de la pensée n'est pas de définir la vérité au moyen d'une ontologie catégorielle (qui postule que l'être est qualité, quantité, mesure...), mais plutôt d'en saisir le sens, la signification à partir de l'analytique existentiale. La thématique de l'herméneutique occupe de ce point de vue une place centrale dans l'interrogation heideggérienne. Mais, si Heidegger s'est (ou l'on l'a) positionné comme le penseur à partir duquel les problèmes ontologiques traditionnels devraient être déconstruits, en principe il aurait fait rejaillir dans sa philosophie les écueils conceptuels et les implications ontologiques qu'il avait pourtant l'intention de balayer. Telle peut être présentée, de manière sommaire, l'interprétation que donne le philosophe américain Richard Rorty de l'histoire de la philosophie occidentale depuis Parménide, Platon et Aristote jusqu'à Heidegger en passant par Descartes, Kant et Husserl. Selon lui, la philoso1 Martin Heidegger, Introduction Paris, Gallimard, 1992, p. 47-51. à la métaphysique, trad. Gilbert Kahn,

INTRODUCTION

GENERALE

15

phie occidentale est historiquement édifiée sur un réalisme univoque et dogmatique qui emacine la connaissance dans une vision spéculaire de la science affirmant que la poursuite de la vérité est le but de la recherche. Contre les philosophes qui définissent la vérité en termes de réalité objective, Rorty soutient que la vérité est épistémique, qu'elle est un attribut de la communauté de communication, autrement dit elle n'existe pas indépendamment de l'expérience sociale (humaine), ou de la pratique sociale de l'interaction communicationnelle, pas plus qu'elle ne se fonde sur l'usage universel de la méthode. En un mot, la vérité n'est pas une chose en soi, un objet qui existerait dans un monde suprasensible, anhistorique ou abstrait. Ce livre a pour objet de vérifier que la pensée de Rorty se comprend clairement à partir de la critique de la science et de la métaphysique dont elle proclame la fin pour intégrer la réflexion philosophique et l'expérimentation scientifique au sein d'un dispositif conceptuel inédit qui assigne à la solidarité, à la charité, à l'ironie et l'espoir les fonctions instrumentales dans la croissance des processus scientifiques et sociaux. Nous verrons que la philosophie rortyenne est pluridimensionnelle: c'est une pensée hybride édifiée théoriquement sur divers doctrines et courants philosophiques comme le pragmatisme, le holisme, le nominalisme, l'herméneutique, la philosophie de la communication, l'existentialisme, etc. Cette philosophie évacue

l'idée que la connaissance se fonde sur une

«

théorie », ou

un langage spécifique comme l'ont cru les positivistes logiques. Nous établirons alors que le fondement de la science n'est pas une théorie de la connaissance car la science ne s'enracine pas dans une méthode unique et universelle définissant les critères et les normes d'accès à la connaissance scientifique - mais plutôt dans diverses voies. Pour

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ET LA PRAGMATIQUE

DE LA SCIENCE

Rorty, la connaissance construite sur fond de solidarité des interlocuteurs dépend de leur capacité à «résister à la théorie de la connaissance1 ». TI y a là une conception holistique qui postule que la vérité est le fruit d'un accord

intersubjectif: c'est

«

une chose dont nous devrions nous

tenir pour responsable2 ». Ce livre permet de comprendre, avec une précision certaine, que le néopragmatisme de Rorty est triptyque: Anti-essentialiste, parce qu'il n'emacine pas la vérité dans la définition des essences, des formes ou des idées sur lesquelles reposerait la réalité ainsi que l'avaient soutenu Parménide, Platon et Descartes; Anti-fondationnaliste, car il ne fonde pas la connaissance sur une méthode particulière qui permettrait d'atteindre une réalité qui serait au-delà de l'expérience sociale, commune à certaines apparences. C'est une philosophie édifiante3, construite autour de la critique du réalisme et du dualisme de la philosophie traditionnelle. Rorty s'attaque radicalement à Platon et à Descartes qui ont prétendu qu'il était possible d'atteindre les vérités scientifiques au moyen d'une démarche bien déterminée: la dialectique (Platon) et la méthode (Descartes). TI critique les philosophes traditionnels qui soutiennent que la vérité ne porte pas la marque du sujet, qu'elle n'est pas le prédicat de l'entende humaine, mais qu'elle est plutôt anhistorique et irrévocable.

1 Rorty, 2 Rorty,

LH5, p. 352. 55, p. 54. moderne et contemporaine,

3 Jean Michel Besnier, L'histoire de la philosophie Paris, Editions Grasset, 1993, p. 455.

INTRODUCTION

GENERALE

17

Anti-représentationnaliste, puisqu'il sape les fondements de la philosophie traditionnelle et soutient que l'objet de la science n'est pas de représenter à un "niveau supérieur" (le niveau du langage ou de la pensée) ce qui serait déjà donné à un "niveau inférieur", ou niveau de la réalité. Le néopragmatisme remet donc en cause la tendance qui consiste à édifier la vérité sur l'identité du langage, de la pensée et de la réalité. Par conséquent, il affirme, nous le démontrerons, que la vérité dépend de la communauté des interlocuteurs, ou est relative à l'état historique de la connaissance scientifique. TIy a là un discours pragmatique empreint d'un schéma révolutionnaire qui prend parti pour la responsabilité et la solidarité au détriment de l'objectivité en science. Cette conception considère que, d'un point de vue traditionnel, l'objectivité renvoie à l'idée que nous sommes capables de connaître les objets du point de vue divin, en avoir une connaissance parfaite et complète, que notre discours aurait pour fonction de représenter. En général, nous expliciterons que le néopragmatisme de Rorty se déploie dans le sillage de l'épistémologie historique qui étudie le processus de construction, de déconstruction, de reconstruction et de croissance de nos connaissances, appuyée sur une conception « faible» de la raison. L'ouvrage se divise en trois parties. Nous examinerons tout d'abord, de façon succincte, la manière dont se structure l'idée de vérité dans la philosophie traditionnelle, en l'occurrence chez Parménide, Platon et Descartes, et le procès acerbe qu'elle a subi avec la philosophie analytique (première partie). Nous montrerons ensuite comment Rorty critique la philosophie traditionnelle et la philoso-

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ET LA PRAGMATIQUE

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phie analytique et le rapport qu'il établit entre science et rationalité, ainsi que le sens que recouvre le concept de vérité dans sa pensée (deuxième partie). Enfin, nous essayerons de proposer une relativisation de la pensée de Rorty, appuyée sur les textes de Gaston Bachelard, Gilles Gaston Granger, Karl Popper, Friedrich August von Hayek et de Hilary Putnam (troisième partie).

Première partie

DE L'INSTITUTION DU DISCOURS PHILOSOPHIQUE COMME SCIENCE REALISTE AU PROCES POSITIVISTE

CHAPITRE

PREMIER

A LA SOURCE DU REALISME METAPHYSIQUE: PARMENIDE ET LES SPECULATIONS ONTOLOGIQUES

La particularité des Présocratiques est qu'ils se disaient dépositaires d'un Logos sacré. Ils s'attachèrent à connaître l'essence, la «nature» des choses, et énonçaient à cet effet trois problèmes étroitement liés: d'abord celui de l'origine de cette nature, ensuite celui de son statut dans l'ensemble du cosmos, enfin celui de sa destination. Pour eux, l'unification du cosmos passait par l'unification des connaissances autour d'un principe unique. Ils cherchèrent donc l'élément premier, la matrice servant de moteur au cosmos tout entier. Si pour Thalès, Anaximandre, Héraclite d'Ephèse et Pythagore, cet élément premier c'est l'eau, l'air, le feu et le nombre, pour Parménide, c'est tout simplement l'Un, en tant que principe ignorant la dispersion, le mouvement. Ainsi, le problème de la connaissance chez Parménide se comprend à partir d'un monisme cohérent dans lequel la vérité a un caractère absolu: pour lui, connaître, c'est non seulement penser ce qui est (I), mais aussi penser et dire ce qui estl (II).

1 Les textes de Parménide

cités dans ce livre ont été traduits

par Nestor-

Luis Cordera dans Les deux chemins de Parménide, Paris, Vrin, 1997.

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RICHARD

RORTY.

LA FIN DE LA METAPHYSIQUE

ET LA PRAGMATIQUE

DE LA SCIENCE

I L'IDENTITE DU CONNAITRE ET DU PENSER

Parménide considère qu'il y a une seule voie pour connaître: la voie de la vérité affirmant solennellement que l'Etre est, le Non-Être n'est pas. TIfonde la possibilité de toute connaissance sur le rejet du mouvement, du devenir. En effet, le Multiple, le mouvement, le devenir relèvent du Non-Etre et sont par conséquent incompréhensibles. Car on ne peut pas connaître ce qui n'est pas, ou ce qui est divisible, change, périt. La connaissance chez Parménide suppose la négation de cette voie qui prétend que le NonÊtre est. TIs'agit de conférer à la vérité un caractère transcendant et d'instituer la condition de possibilité de la connaissance. La vérité se dévoile alors dans et à travers l'acte de penser ce qui est, l'Être; autrement dit c'est dans l'identité de la pensée et de l'Être que la connaissance est objectivement possible. Parménide élabore un jugement d'impossibilité de connaître le Non-Être pour montrer le caractère apodictique de la vérité: le Non-Être n'est pas et
«

ne pas être est nécessaire1 ». Nous sommes là à la source

d'une conception fondationnaliste, essentialiste et représentationnaliste de la connaissance, selon laquelle ce qui est fixe, inamovible, permanent, l'Être, est le fondement de la connaissance, ce en vue de quoi il y a vérité, autrement dit le telos de la pensée2.

En écrivant que l'Être est et que

«

ne pas être n'est

pas possible3 », Parménide souligne donc que l'Être est ce

pourquoi la pensée est possible, parce que « sans ce qui est,
1 Parménide, fragment 2 Pierre Aubenque, II, 5.

«Syntaxe et sémantique de l'être», in Etudes sur Parménide, II, Problèmes d'interprétations (sous la dire de Pierre Aubenque), Paris, Vrin, 1987, p. 123. 3 Parménide, fragment II, 3.

A LA SOURCE DU REALISME METAPHYSIQUE:

P ARMENIDE

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grâce auquel il est énoncé, [on ne trouvera] pas le penserl ». TI affirme par là l'existence nécessaire, absolue et unique de la vérité, et formule le fait d'être de manière positive tout en présentant le fait de ne pas être moyennant une double négation, celle du sujet et du prédicat. Cette double négation renforce sa théorie de la connaissance parce qu'elle fonde la possibilité du connaître ou de toute étude sur la connaissance de deux types d'objets de la recherche: ce qui est et ce qui n'est pas. Parménide anticipe Platon et Descartes, car la connaissance chez lui suppose un détachement de l'esprit de l'erreur, des réalités illusoires, éphémères, changeantes ou apparentes; elle implique ce qu'on nommera plus tard chez Platon et chez Descartes la dialectique contemplative et le discours de la méthode. C'est cette conception réaliste de la vérité que Richard Rorty critique au motif qu'elle fonde la science sur des objets permanents et donc ne prend pas en compte le caractère transitoire des phénomènes. TIs'agit d'un schéma représentationnaliste qui fonde la connaissance sur l'adéquation du discours et de la réalité, et conçoit le langage comme un moyen de représentation.

II
L'INDICIBLE, LE DICIBLE, LA PENSEE

La connaissance chez Parménide se fonde sur l'identité du langage et de la pensée: connaître, c'est dire et penser ce qui est. Dans le fragment VI de son poème,

Parménide écrit:

«

il est nécessaire de dire et de penser ce

qui est, parce qu'être est possible et le néant n'existe pas ». Ainsi, dire et penser ce qui est, c'est dire et penser en même temps la vérité, autrement dit connaître les choses
1 Parménide, fragment VIn, 35.