Robert Oppenheimer

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Le physicien Robert Oppenheimer (1904-1967) est l'homme du plus grand programme militaro-scientifique jamais entrepris : le projet " Manhattan " de fabrication et de mise au point de l'arme nucléaire. L'aventure fut un succès technique mais aussi une catastrophe morale pour ses principaux protagonistes. Obsédé par le souvenir d'Hiroshima, Oppenheimer s'opposa fermement, en 1949, au projet de bombe H, déchaînant les foudres maccarthystes qui allèrent jusqu'à le priver de toute accréditation et à l'accuser d'espionnage au profit de l'URSS. Ce récit biographique est aussi une analyse exemplaire de l'alliance – on ne peut plus étroite au XXe siècle – entre la science te la politique.


Publié le : vendredi 29 avril 2016
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EAN13 : 9782021309546
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À ma mère

 

More is thy due than more than all can pay.

Shakespeare

LA SOURCE DES CHOSES À VENIR

Dans la soirée du 15 juillet 1945, un temps instable régnait sur le désert du Nouveau-Mexique. Une masse d’air tropical stagnait depuis deux jours au-dessus d’Alamogordo, la base de l’armée de l’air où devait se dérouler le test de la première bombe atomique. Robert Oppenheimer, directeur scientifique du programme américain de fabrication de l’arme nucléaire, le Projet Y, était conscient du caractère solennel du test et de sa portée historique. Pour bien en marquer l’importance, il l’avait baptisé Trinity, en souvenir d’un sonnet dévotionnel de John Donne, le grand poète anglais du XVIIe siècle :

Batter my heart, three person’d God ; for you

As yet but knocke, breathe, shine, and seeke to mende ;

That I may rise, and stand, o’erthrow me, and bend

Your force to breake, blowe, burn and make me new.

 

Ébranle mon cœur, Trinité divine, car tu

Ne fais qu’effleurer, exhaler, briller et soulager,

Renverse-moi, que je me lève et me dresse, et bande

Tes forces pour briser, souffler, consumer et me faire renaître(1).

Par-delà le violent mysticisme du poème, Oppenheimer lisait dans les vers de Donne un message d’espoir. La puissance destructrice de la bombe, qu’il devinait terrifiante, allait peut-être amener le monde à renoncer à la guerre ; alors lui-même, le principal responsable de sa mise au point, ne serait pas honni des générations futures. « La renaissance est aux confins de la mort », avait écrit Donne dans un autre sonnet.

 

À Alamogordo la tension augmentait. Le test était prévu pour 4 heures du matin, mais un violent orage éclata dans la nuit et on dut le reporter, de crainte que le vent ne provoquât des retombées radioactives hors du périmètre de tir. De leur côté, les techniciens et les savants rassemblés au camp de base et dans le poste de contrôle avancé, situés respectivement à 15,5 et 9 kilomètres du Point Zéro, commençaient à s’inquiéter pour la stabilité de l’engin qui avait été placé au sommet d’un pylône d’acier, à une hauteur de 35 mètres environ. Ils redoutaient une détonation accidentelle.

Un rapport sur la situation météo était prévu à 2 heures du matin au camp de base. Le général Leslie Groves, responsable militaire du projet, y assista, dans un état d’énervement difficile à contenir. Il écouta avec impatience le météorologue Jack Hubbard lui expliquer que l’orage était provoqué par l’accumulation d’une masse d’air cyclonique en provenance du golfe du Mexique et que l’on devrait ensuite assister à une amélioration des conditions climatiques. Hubbard quitta le camp à 3 h 15, pour préparer son dernier bulletin météo qui parvint à Groves à 4 h 45 : « Vents très légers en haute altitude, variables jusqu’à 40 000 pieds, temps calme en surface. Inversion de température à 17 000 pieds environ. 80 % d’humidité. Conditions stables pour les deux prochaines heures. Ciel maintenant dégagé, nuages en voie de dispersion(2). » Le test pouvait désormais avoir lieu et Groves appela les trois hommes qui, en dehors de Hubbard, disposaient chacun d’un droit de veto sur son déroulement : son second, le général Thomas Farrell ; Kenneth Bainbridge, le physicien responsable du test ; et Robert Oppenheimer. Il obtint leur accord pour une détonation à 5 h 30.

Groves avertit immédiatement le gouverneur du Nouveau-Mexique afin qu’il se tînt prêt à déclarer la loi martiale. Entre-temps, au Point Zéro, les artificiers procédaient aux derniers raccordements électriques et, à 5 heures 9 minutes 45 secondes du matin, le compte à rebours fut déclenché. La tension était extrême dans le poste de contrôle avancé où se trouvait Oppenheimer en compagnie d’une vingtaine d’autres personnes. Quelques secondes avant la détonation, le directeur scientifique dit simplement : « Cette fois, nous jouons gros(3)... »

À 5 heures 29 minutes 45 secondes, une demi-heure avant le lever du jour, la première bombe atomique explosa dans le désert du Nouveau-Mexique. Dans l’obscurité de l’aube et au cours du millionième de seconde que dura l’explosion, le Soleil descendit sur la Terre. L’énergie libérée par la réaction en chaîne porta la température du Point Zéro au voisinage de celle qui règne au centre de l’astre solaire, soit au moins dix millions de degrés Celsius. La bombe et le pylône d’acier qui la portait se vaporisèrent instantanément.

Un peu moins d’une milliseconde plus tard, la pression, qui avait atteint plusieurs millions de tonnes par centimètre carré, redevint ordinaire. Une boule de feu hémisphérique de plusieurs centaines de mètres de diamètre apparut et elle répandit une intense lumière blanche pendant une seconde ou deux. Elle toucha le sol presque instantanément et le vitrifia. À 32 millisecondes, les caméras à grande vitesse qui filmaient l’explosion captèrent l’onde de choc(4). Elle disparut à 0,10 seconde, mais le front d’onde, large de 750 mètres environ, resta visible un peu plus longtemps, pour disparaître à son tour à 0,85 seconde.

La boule de feu continua à s’élargir, jusqu’à atteindre un diamètre d’à peu près 300 mètres. À 2 secondes, elle s’éleva tel un immense ballon d’air chaud et, à 3,5 secondes, une colonne de poussière et de fumée intensément radioactive apparut, qui la reliait au sol. Au fur et à mesure que la colonne s’élevait, les strato-cumulus situés directement au-dessus du Point Zéro s’illuminaient de rose, comme au lever du soleil, et la dispersion du front d’onde devint visible sous forme d’un gigantesque arc en expansion rapide dans le ciel. La puissance de la colonne était telle qu’elle traversa les couches d’air froid qui auraient dû normalement arrêter sa progression à 17 000 pieds, pour s’écraser à 41 000 pieds. L’ensemble prit alors l’aspect d’un champignon géant.

 

Au moment de l’explosion, les yeux des observateurs, détournés du Point Zéro, étaient protégés par d’épaisses lunettes de soudeur. Lorsqu’il enleva les siennes, le physicien hongrois Edward Teller eut l’impression que « l’on écartait brutalement les rideaux d’une chambre et que le soleil y entrait à pleins flots(5) ». Le pays tout entier était inondé d’une lumière fulgurante, dont l’intensité dépassait plusieurs fois l’éclat du soleil à midi. Elle passa du blanc vif à l’or, puis prit des nuances de pourpre, de violet, de gris et de bleu. Elle fit ressortir avec une précision surnaturelle chaque détail des monts Oscura qui barraient l’horizon – les arêtes, les crevasses, les lignes de crête.

Environ quarante secondes après l’explosion, l’onde de choc parvint au camp de base et sa puissance obligea ceux qui étaient restés postés dans les tranchées extérieures à se recroqueviller. Elle arrivait avec un grondement de tonnerre lourd, soutenu et terrifiant, un bruit de fin du monde. Plus saisissantes encore, la lueur bleue incandescente autour de la boule de feu, signe de l’intense activité radioactive qui y régnait, et la chaleur suffocante qui frappait au visage dans le petit matin froid du désert. « Aucun de ceux qui assistaient à l’explosion ne pourrait l’oublier, c’était une impressionnante et abominable démonstration », dirait plus tard Bainbridge(6).

À cet instant, le général Farrell vit Oppenheimer, dont le visage était resté crispé par l’attente et l’angoisse, se détendre et arborer une expression d’intense soulagement. Frank Oppenheimer, le frère cadet du savant, qui se tenait à ses côtés, l’entendit simplement murmurer : « Ça a marché(7). » Puis George Kistiakowsky, le physicien responsable du mécanisme d’implosion de la bombe, tapa gaiement dans le dos du directeur scientifique, et de nombreux autres responsables laissèrent éclater leur joie. Une conclusion rapide de la guerre contre le Japon était maintenant certaine.

Tous n’étaient pas également enthousiastes. Les forces qui venaient d’être déchaînées étaient trop terrifiantes pour donner lieu à des démonstrations d’allégresse, et beaucoup devaient penser qu’il était sacrilège de s’approprier ainsi les pouvoirs de l’Apocalypse. Oppenheimer se souvint lui-même, quelques années plus tard, de la gravité des minutes qui suivirent l’explosion : « Nous sortîmes de notre abri et tout fut soudain d’une solennité extrême. Nous savions que le monde ne serait jamais plus le même. Quelques personnes riaient, d’autres pleuraient, la plupart restaient silencieuses(8). » Il vit alors venir vers lui Bainbridge, qui lui jeta simplement : « Maintenant, nous sommes tous des salauds. »

« C’est la remarque la plus pertinente qui ait été faite après le test », reconnut plus tard Oppenheimer(9).

 

Dans le Bhagavad-gîtā, Vishnou veut persuader le prince Arjuna d’affronter ses ennemis en une ultime bataille. Pour lui communiquer le sentiment de sa puissance, il prend son apparence la plus terrible, celle d’un dieu aux bras multiples, et il lui crie : « Je suis la Mort qui emporte tout, la source des choses à venir(10). »

Ce sont ces paroles qui revinrent brusquement à l’esprit d’Oppenheimer, alors qu’il quittait le poste de contrôle et qu’il reprenait le chemin du camp de base, trois semaines avant Hiroshima.

NEW YORK – CAMBRIDGE

L’homme qui s’éloigne du polygone de tir d’Alamogordo, avec des sentiments mêlés d’exaltation et d’effroi, est âgé de quarante et un ans. Il est né à New York, le 22 avril 1904, dans un appartement de la 94e Rue. Ses parents, Julius et Ella Oppenheimer, l’ont prénommé Julius Robert, mais il n’utilisera jamais le premier de ces deux prénoms et il persistera à se faire appeler J. Robert Oppenheimer. À ceux qui l’interrogeront plus tard sur le sens du J, il répondra que le J « ne signifie rien(11) » – remarque révélatrice, puisque c’est l’initiale du prénom de son père...

Ce dernier fait partie de cette petite fraction d’immigrants européens pour qui le rêve américain n’aura pas été un simple mirage. Julius Oppenheimer est d’origine juive et il est né en 1871 dans la petite ville de Hanau qui a été annexée cinq ans plus tôt par la Prusse, pour être ensuite incorporée dans la principauté de Hesse-Hanau (elle fait aujourd’hui partie du Land de Hesse, en Allemagne).

Les premiers membres de la famille Oppenheimer à venir s’installer aux États-Unis sont deux cousins du père de Julius ; ils arrivent à New York en 1870 et se lancent dans le commerce d’importation de tissus anglais et allemands. La demande en tissus importés est alors importante car l’industrie américaine du prêt-à-porter est en pleine expansion depuis l’apparition des premiers costumes de confection dans les magasins new-yorkais, en 1836. Au début, le prêt-à-porter est acheté par les catégories les plus pauvres de la population, en particulier par les jeunes à la recherche d’un premier emploi, mais le développement de la machine à coudre met bientôt les vêtements de confection en concurrence directe avec les produits sur mesure. En 1870, 700 000 machines à coudre sont annuellement vendues aux États-Unis et les sweat shops, ces ateliers de confection où l’on exploite sans scrupule la main-d’œuvre, se répandent à travers tout le pays. Le marché du prêt-à-porter masculin y est alors estimé à environ 70 millions de dollars.

Le commerce des deux cousins prospère donc rapidement et, en 1887, ils invitent le jeune Julius à venir les aider dans leur entreprise. Celui-ci est d’abord affecté à des tâches de manutention, mais il apprend vite l’anglais et le mécanisme des affaires, si bien qu’à l’âge de trente ans, il a fait fortune à la tête de sa propre compagnie d’importation de tissus pour doublures de vêtements.

 

Le 23 mars 1903, Julius Oppenheimer épouse Ella Friedman, de Baltimore. Juive allemande elle aussi, elle est issue d’une famille installée aux États-Unis depuis plusieurs générations. La jeune femme est séduisante, mais elle souffre d’une infirmité : elle a été amputée de la main droite, ce qui l’oblige à porter une main artificielle qu’elle cache en permanence sous un gant. En dépit de cela, c’est une personne d’une grande sensibilité, aux goûts artistiques prononcés. Elle a étudié l’art en Europe et elle a donné, avant son mariage, des cours de peinture et de dessin.

La ville où Robert Oppenheimer voit le jour en 1904 est une orgueilleuse métropole où modernité et tradition coexistent. Les premiers gratte-ciel y ont fait leur apparition au cours de la décennie précédente, mais New York conserve de nombreux traits architecturaux européens – comme ces rangées monotones d’immeubles bas en grès brun, caractéristiques des villes industrielles anglaises, ou ces quartiers ethniques à l’architecture bigarrée. L’électricité, fournie pour la consommation courante depuis 1882, n’a pas définitivement remplacé la lampe à pétrole ou le gaz d’éclairage, ni l’automobile le fiacre. Les New-Yorkais, résolument attachés au progrès technique, n’en demeurent pas moins proches de leurs racines culturelles : ils achètent des phonographes Edison, mais vont écouter les grands chefs européens diriger Mozart ou Verdi au Metropolitan Opera. Ils commanditent la construction de buildings futuristes, mais aussi celle de musées ou de gares du plus pur style néoclassique.

La naissance de Robert, dans ce Nouveau Monde encore profondément influencé par l’ancien, est bientôt suivie de celle d’un autre enfant, qui meurt en bas âge. Puis un deuxième frère, Frank, voit le jour le 14 août 1912. Il sera plus tard physicien, comme son frère aîné, mais avec beaucoup moins de succès que lui. Peu avant la naissance de Frank, la famille emménage dans un appartement de neuf pièces, situé dans l’un des quartiers les plus chics de New York, Riverside Drive, avec vue imprenable sur l’Hudson et le sud de la ville. Les Oppenheimer vivent sans ostentation particulière mais leur train de vie se caractérise par un luxe de bon aloi : l’appartement est décoré avec style, grâce aux soins attentifs d’Ella, et le couple emploie une femme de chambre et un chauffeur. Il possède une maison à Bay Shore, sur Long Island, un yacht, des objets d’art et une petite collection de peinture moderne, dont des toiles de Van Gogh, Renoir, Cézanne et Vuillard.

Julius et Ella Oppenheimer ne sont pas des Juifs pratiquants. Leurs tendances agnostiques sont même prononcées puisqu’ils adhèrent à une association vouée à la défense des principes éthiques, sans considération de croyance, l’Ethical Culture Society. Elle a été fondée en 1876 et gère une école, l’Ethical Culture School, que Robert commence à fréquenter à partir de septembre 1911.

À la maison, l’éveil intellectuel du jeune garçon est fortement stimulé. Il lui suffit par exemple de mentionner qu’il aime un auteur pour que son père lui offre ses œuvres complètes. Oppenheimer témoignera dès son adolescence d’un vif intérêt pour la littérature et pour les langues, et il continuera d’écrire des poèmes et des nouvelles lorsqu’il sera devenu physicien. Certains de ses collègues considéreront avec circonspection, voire réprobation, cet éclectisme intellectuel. Ainsi, le physicien anglais Paul Dirac jugera sa curiosité littéraire inconciliable avec la poursuite d’une carrière de chercheur : « La lecture interfère avec la pensée », dira-t-il à Oppenheimer en 1931 ; et il lui reprochera son goût pour l’art poétique : « Comment peux-tu faire de la physique et de la poésie en même temps ? Le but de la science est de rendre des choses difficiles compréhensibles de manière simple ; celui de la poésie est de dire des choses simples de manière incompréhensible. Les deux sont incompatibles(12). »

En revanche, d’autres amis proches interpréteront sa créativité comme une marque d’imagination et celle-ci comme un préalable indispensable à une recherche scientifique fructueuse. Selon Paul Horgan, ami de jeunesse d’Oppenheimer, qui deviendra plus tard un romancier et un historien de renom : « Cela a sans aucun doute apporté des qualités merveilleuses à son travail de savant car, à mon avis, les intuitions de la science et de l’art sont indissociables(13). » Oppenheimer défendra lui-même ses choix culturels en écrivant dans l’un de ses essais : « Le savant et l’artiste vivent tous deux aux confins du mystère. Ils en sont entourés en permanence. Leur fonction créatrice exige qu’ils se placent au point d’équilibre entre la synthèse et la nouveauté, entre la lutte pour l’ordre partiel et le chaos total(14)... »

La curiosité du jeune garçon pour le monde naturel s’éveille à l’âge de sept ans environ. Pendant un séjour en Allemagne avec sa famille, il reçoit de son grand-père paternel une boîte contenant une vingtaine d’échantillons minéralogiques de la région de Hanau. Il devient bientôt un collectionneur acharné et réussit à assembler une collection assez remarquable qu’il offrira en 1928 au grand chimiste américain Linus Pauling.

Le plaisir initial du collectionneur se mue bientôt en curiosité scientifique. Robert commence à se laisser fasciner par les cristaux, leur structure, leur observation sous lumière polarisée, la biréfringence et les autres problèmes classiques de la cristallographie. « J’aimais tellement la chimie, avouera-t-il plus tard, que je réponds automatiquement aux personnes qui veulent savoir comment intéresser les gens à la science en leur disant : “Enseignez-leur la chimie élémentaire”(15). » Sa passion le conduit à devenir, à l’âge de onze ans, le plus jeune membre du Club de minéralogie de New York, où il fait sa première communication orale un an plus tard. Les membres du club, qui s’attendent à voir un adulte s’adresser à eux, en raison de la qualité de sa correspondance, découvrent alors avec stupéfaction un gamin de douze ans qui monte à la tribune d’un pas assuré.

De leur côté, les parents de Robert considèrent son passe-temps avec bienveillance et ils lui offrent un microscope et un polariseur. Sa mère manifeste toutefois une certaine appréhension, car elle s’étonne de son peu de goût pour le sport et les jeux normaux d’un enfant de son âge. Quant à son père, il est fier des capacités intellectuelles de son fils et de ses excellents résultats scolaires, même s’il considère ses centres d’intérêt avec un mélange d’étonnement et d’ironie. Mais, comme le reconnaîtra Oppenheimer plus tard, il était « le plus tolérant et le plus humain des êtres, et sa conduite vis-à-vis des autres était dictée par le principe qu’il fallait les laisser trouver leur voie eux-mêmes(16) ».

La passion du jeune Robert pour la science trouve rapidement un écho à l’Ethical Culture School en la personne d’Augustus Klock, professeur de physique-chimie. En 1963, cinquante ans après leur première rencontre, Oppenheimer évoquera encore chaleureusement sa mémoire : « Il aimait la chimie, et il l’aimait de trois manières : il aimait le sujet, il aimait la façon chaotique et fortuite d’arriver à une découverte, et il aimait l’enthousiasme qu’il pouvait provoquer chez les jeunes. C’était, sous ces trois aspects, un remarquable pédagogue(17). »

Mais c’est la présence d’un jeune professeur d’anglais, Herbert Winslow Smith, qui va permettre à Oppenheimer de s’épanouir à la fois humainement et intellectuellement. Smith jouera pendant toute la période de formation du jeune homme le rôle de père de substitution, d’ami, de conseiller et de directeur de conscience. La qualité du lien qu’il établira avec son élève sera telle qu’il sera l’un des tout premiers à qui le physicien confiera, en août 1945, l’ambivalence de ses sentiments à l’égard de la réalisation et de l’emploi de l’arme nucléaire, malgré une interruption de près de quinze ans dans leur relation.

Smith a coutume d’inviter ses élèves à son domicile de West Orange, dans le New Jersey. Là, il discute avec eux littérature et philosophie et les encourage à écrire. Robert soumettra à sa critique plusieurs de ses poèmes et de ses nouvelles, et il continuera à correspondre avec lui sur des sujets d’ordre littéraire et privé lorsqu’il sera entré à l’université. Francis Fergusson, un élève de l’Ethical Culture School avec qui Robert restera étroitement lié jusqu’à la fin de sa vie, se souviendra de Smith comme d’un homme « extrêmement bon envers ses élèves [...] qui prenait en charge des gens comme Robert et comme moi [...] qui les écoutait raconter leurs problèmes et qui les conseillait sur la meilleure manière d’agir(18) ».

 

À la fin des années 1910, le jeune Oppenheimer n’envisage pas d’autre carrière que celle d’ingénieur des mines, de chimiste industriel ou de professeur. Smith, qui a lu l’un de ses essais sur l’oxygène, pense de son côté que Robert a devant lui un brillant avenir comme auteur scientifique. En fait, il est difficile de déterminer dans quel domaine le jeune garçon va s’affirmer, car non seulement il se passionne pour la chimie – allant jusqu’à prendre des leçons particulières avec Augustus Klock –, mais il apprend aussi le grec ancien et le latin, et se lance dans des travaux personnels en mathématiques : il aborde seul les subtilités du calcul différentiel et de la géométrie analytique, et obtient l’autorisation exceptionnelle de faire des exposés aux autres élèves.

Un portrait d’Oppenheimer à quinze ans nous est conservé, brossé par l’une de ses camarades de classe à l’Ethical Culture School, Jane Kayser. Elle le décrit comme « un petit garçon très frêle, avec des joues très roses. Il était très timide et bien entendu très brillant. Tout le monde reconnaissait qu’il était différent des autres et de loin supérieur à la moyenne. En classe, il était bon en tout [...]. Il était par ailleurs gauche physiquement, ou du moins peu développé. Cela ne se voyait pas tant dans sa manière de se comporter que dans sa façon de se déplacer, de marcher, de s’asseoir. Il y avait quelque chose d’étrangement enfantin chez lui [...], une espèce de déséquilibre [en français dans le texte]. Il était abrupt quand il sortait de sa réserve, mais toujours sur un ton très poli. Il semblait ne jamais vouloir se mettre en avant. [...] Quand cela lui arrivait occasionnellement, c’est qu’il ne pouvait pas faire autrement. [...] Il était tellement doué et brillant que cela le projetait littéralement en avant(19) ».

Les capacités intellectuelles d’Oppenheimer et sa tendance épisodique à en faire étalage pouvaient néanmoins lui jouer des tours. En témoigne un événement qui se déroula au cours de l’été 1918, dans le camp de vacances où l’avaient envoyé ses parents. Excédés par sa supériorité intellectuelle manifeste, sa timidité et son désintérêt pour les activités sportives, les autres enfants – tous fils de familles juives new-yorkaises – le harcelèrent verbalement et physiquement, finissant par l’obliger à passer une nuit entière nu dans une glacière. Robert apprit alors à ses dépens les réalités de l’existence, qu’il s’était un peu vite réjoui de découvrir au camp.

D’autres épisodes sombres émaillent la jeunesse d’Oppenheimer. Ainsi, Paul Horgan se souviendra plus tard qu’il était sujet à « des accès de mélancolie, des dépressions extrêmement sérieuses. Il semblait se refermer émotionnellement sur lui-même pendant un jour ou deux. Cela arriva à plusieurs reprises alors que je demeurais chez lui [dans la maison de Bay Shore]. J’étais extrêmement peiné, et je n’avais aucune idée de ce qui pouvait provoquer cet état(20) ».

Horgan notera que les parents de Robert ne semblaient pas inquiets outre mesure de cette situation. Pourtant, quelque chose ne fonctionnait pas entre Oppenheimer et sa famille. Oppenheimer semble avoir manifesté jusqu’à l’âge adulte une grande froideur à l’égard de ses parents, en particulier envers son père. « Il n’était pas en rébellion ouverte contre ses parents, précisera son meilleur ami à Harvard, Frederick Bernheim, car on ne se conduisait pas ostensiblement ainsi, en tout cas pas à cette époque. Mais il n’exprimait jamais le moindre sentiment à leur égard, du moins autant que je puisse m’en souvenir. Il les acceptait, mais il ne disait pas : ma mère est une femme merveilleuse [...], j’admire mon père. Rien de tel(21). »

En fait, Oppenheimer reprochait implicitement à son père de se préoccuper d’activités – l’argent, les affaires – qu’il jugeait lui-même prosaïques et vulgaires, et il affichait bien haut son mépris de toute ambition matérielle. Cette attitude, au demeurant classique chez un fils de famille riche, se doublait d’un rejet affirmé de ses origines, signe d’un problème d’identité beaucoup plus sérieux qui se manifestait de manière éclatante dans le refus de porter le prénom de son père.

Herbert Smith fut témoin de ces traumatismes et il se souvint plus tard d’une anecdote particulièrement révélatrice. Alors qu’il faisait ses valises pour partir accompagner Robert au Nouveau-Mexique, en 1922, et qu’il lui demandait de bien vouloir plier l’une de ses vestes, celui-ci lui jeta un regard noir et lui répondit : « Oui, bien sûr. Le fils du tailleur devrait savoir faire ça, n’est-ce pas ? » Qu’Oppenheimer souffrît de ses origines parut encore plus flagrant à Smith, lorsque le jeune homme lui demanda de le faire passer pour son frère au cours du voyage – requête que Smith rejeta catégoriquement(22).

Après la mort de sa mère, en 1931, Oppenheimer se rapprocha de son père et l’invita à séjourner chez lui en Californie, le présentant à ses amis et lui témoignant une réelle affection. Mais le problème d’identité allait demeurer. Le physicien Abraham Pais, qui fut l’adjoint d’Oppenheimer à l’Institute for Advanced Studies de Princeton, dans les années 1950-1960, fut surpris de découvrir que « d’immenses zones d’insécurité se cachaient derrière son extérieur charismatique, d’où une arrogance et une cruauté occasionnelles, indignes de son âge et de son statut(23) ».

Cette vulnérabilité psychologique du physicien, qui allait le tourmenter jusqu’à l’âge mûr et aurait des conséquences dramatiques sur son existence, était dans une large mesure le fruit d’une enfance excessivement protégée. Oppenheimer en prendrait plus tard amèrement conscience et se plaindrait de n’avoir absolument pas été préparé « à découvrir qu’il y a des choses cruelles et implacables dans l’existence » ; il exprimerait de manière plus virulente encore son ressentiment envers ce qu’il appellerait la démission de ses parents, en disant que son environnement familial ne lui avait offert « aucun moyen normal et sain de [s]e conduire comme un salaud ». Et il se remémorerait avec dédain avoir été « un petit garçon ignoblement et anormalement sage(24) ».

Que son problème d’identité et son sentiment d’insécurité aient été profonds et douloureux est confirmé par l’aveu qu’il fit lors d’une conférence devant un groupe d’amis, en 1963 : « Jusqu’à maintenant, et plus encore au temps de mon adolescence presque infinie, j’ai rarement pris une initiative, j’ai rarement fait ou évité de faire quoi que ce soit, qu’il s’agisse d’un article de physique ou d’une conférence, ou de la manière de lire un livre, de parler à un ami ou d’aimer, qui n’ait éveillé en moi un profond sentiment de dégoût et de fausseté(25). »

Face à cette sensibilité d’écorché, à cette haine de soi-même et à cette incapacité à s’ancrer dans le réel, le travail scientifique devait jouer un rôle thérapeutique essentiel, permettant à la fois au jeune homme de prendre ses distances à l’égard du monde et de l’objectiver. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que, tout au long de son existence, Oppenheimer se soit révélé un travailleur acharné et qu’il ait fait preuve d’un tel goût pour l’abstraction.

La personnalité du jeune homme est cependant loin d’être définitivement affirmée lorsqu’il obtient son diplôme de bachelier, en février 1921. Il prépare alors son entrée à Harvard, prévue pour l’automne suivant. Mais il doit d’abord rester quelques mois à l’Ethical Culture School pour travailler à un projet de recherche, comme le veut la tradition de l’école. Puis, au cours de l’été, ses parents l’emmènent faire un voyage de prospection minéralogique dans les anciennes mines de Joachimsthal, en Bohême.

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