Sartre

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"Nous ne voulons pas avoir honte d'écrire et nous n'avons pas envie de parler pour ne rien dire (...) Nous ne voulons rien manquer de notre temps (...) Nous n'avons que cette vie à vivre, au milieu de cette guerre, de cette révolution peut-être." En publiant ce texte-manifeste comportant le credo du futur écrivain-philosophe engagé, à titre de préface au tout premier numéro des Temps Modernes d'octobre 1945, Jean-Paul Sartre, en s'élançant ainsi sur le voie de "l'intellectuel total", anticipait sur un destin exceptionnel qui devrait faire de lui, déjà au courant des années 50, le nouveau Voltaire du XXe siècle.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296147751
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Sartre: le philosophe, l'intellectuel et la politique

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

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L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00639-6 BAN: 9782296006393

Sous la direction de Arno Münster et Jean-William Wallet

Sartre: le philosophe, l'intellectuel et la politique
Les actes du colloque d'Amiens (Mai 2005)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Laszlo TENGEL YI, L'expérience retrouvée, Essais philosophiques I, 2006. Naceur Ben CHEIKH, Peindre à Tunis, 2005. Martin MOSCHELL, Nous pensons toujours ailleurs, 2006. Antonia RIGAUD, John Cage, théoricien de l'utopie, 2006. François Dagognet, médecin et philosophe, 2006. Jean-Marc LACHAUD (dir.), Art et politique, 2006. Jean-Louis CHERLONNEIX, L'esprit matériel, 2006. Michèle AUMONT, Ignace de Loyola et Gaston Fessard, 2006. Sylvain GULLO, Théodore de Cyrène, dit l'athée, puis le divin, 2006. Laurent BmARD, Penser avec Brel, 2006. Jean-Paul COUJOU, Philosophie politique et ontologie, 2 volumes, 2006. David DUBOIS (dir.par) Les stances sur la reconnaissance du Seigneur avec leur glose, composées par Utpaladeva, 2006. Christian DELMAS, Hannah Arendt, une pensée trinitaire, 2006. Stéphanie GENIN, La Dimension tragique du sacrifice, 2006. Claude DEBRU, Jean-Jacques WUNENBURGER (dir.), La recherche philosophique et l'organisation des masters en France et en Europe, 2006. Harold BERNAT-WINTER, Nietzsche et le problème des valeurs,2005.

SOMMAIRE l - Sartre: dialectique et engagement. Discours d'ouverture par Arno Münster et Jean- William Wallet. . .. . . . . .

II - A propos des communications........................
Liste des sigles utilisés. ......................................

9 17 27

Section Première: La philosophie de Sartre à l'entrecroisement
tentialisme et du marxisme.

de l'exis-

................................

29

III - Thomas R. FLYNN (ATLANTAIU.S.A.)
Sartre: Marxisme existentialiste ou existentialisme marxiste? .....................................................

31

IV - Arno MÜNSTER (AMIENS) Dialectique, praxis et ontologie du social dans la pensée de Jean-Paul Sartre (Une relecture de la Critique de la
raison dialectique). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

51

V - Tatjana SCHONWÂLDER-KUNTZE(MUNICH)
La philosophie de Jean-Paul Sartre est-telle conséquente? (A propos de la relation entre les exigences ontologiques, épistémologiques et morales). . ., . .. ... . ...
Section seconde: Raison, résistance et le problème de la violence ... ... ................................

71

95

VI - Cristina Diniz MENDONÇA (SAO PAULO) Raison et Résistance (Une relecture de l'Être et le Néant... . ... ... . .. . .. . . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . . . .. . . VII - Ronald E. SANTONI (GRANVILLE/OHIO) Le rapport ambigu de Sartre à la violence
et à la terreur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

97

125

7

Section troisième: Sartre, la politique et les communistes. ....... ............... .................. .. ...........

137

VIII

-

Francesco Saverio FESTA (SALERNO)
chez Sartre.......

Le rapport politique/philosophie

139

IX - Kevin W. GRAY (LAVAL/CANADA)
Sartre and the Hungarian revolution .....

151

X - Anne MATHIEU (NANTES)
Virulence de Sartre journaliste
communistes.

aux côtés des
169

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

XI - Daniel LINDENBERG(PARIS)
Un rendez-vous manqué: Sartre et le réformisme 191 Section quatrième: Sartre et ses « sources». . . . . .. . ... 205

XII - Christophe DAVID (PARIS)
Deux faux-jumeaux: Jean-Paul Sartre et et Günther Anders.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. ..
XIII
-

207

Notices

sur les auteurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 231

***

8

SARTRE: DIALECTIQUE ET ENGAGEMENT. (DISCOURS D'OUVERTURE) L'année de commémoration du centenaire de la naissance de Jean-Paul Sartre a bien été marquée par un cortège de célébrations, d'hommages et de colloques qui ont été l'occasion pour ainsi dire «idéale» pour l'éclaircissement des facettes multiples du «multiversum» sartrien, y compris dans ses aspects les plus controversés, les plus ambigus, les plus intrigants. Mais elle a aussi donné lieu, positivement, à la reconstruction de l'image et de l'œuvre d'un penseur dont l'originalité et la célébrité sont indissociables de la longue série de ses interventions philosophico-politiques et de la radicalité de son engagement. C'est à ce « Sartre» que nous voulons consacrer ce colloque. Rappelons ce que disait Francis Jeanson, un de ses amis les plus fidèles, dans son livre consacré au problème moral dans la pensée de Sartre: « La portée de l'œuvre de Sartre est immense: elle peut accroître le désordre des esprits. La question est donc de savoir comment nous devons nous accommoder de son existence. (...) Les perspectives humaines, chez Sartre, sont à coup sûr originales, Sartre a réellement quelque chose à dire. Dès lors nous sommes aussi responsables que lui du parti que nous tirons de son œuvre. »1 Aujourd'hui, cent ans après la naissance de Poulou dans un foyer bourgeois parisien marqué par la forte présence de femmes et l'absence d'un père, et vingt-cinq ans après la mort du philosophe des conséquences d'un œdème pulmonaire, le 15 avril 1980, dans un hôpital parisien, nul ne peut ignorer que la « situation» autour de Sartre - situation
Francis Jeanson, Le problème Paris,1965,p.18. 1 moral dans la pensée de Sartre, Seuil,

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était bien un des concepts majeurs de ce maître-penseur

existentialiste - s'est effectivement, malgré l'émergence de
quelques voix discordantes brouillant les grands récits des hommages, dédramatisée; tout simplement parce que la philosophie de Sartre n'occupe plus, déjà depuis la fin des années 80, le devant de la scène philosophique parisienne. C'en est apparemment fini de la «mode Sartre» qui faisait couler autant d'encre, à une certaine époque, et notamment dans les années de l'après-guerre. Et pourtant, nous sommes plus que jamais convaincus que la pensée de Sartre, malgré toutes les tentatives de vouloir ranger Sartre, ce géant de pensée non panthéonisable, à tout prix au musée de l'histoire de la philosophie et de la littérature, constitue encore aujourd'hui une «boîte à outils» très utile, nous fournissant les instruments conceptuels nécessaires pour l'effort théoricopratique de penser et de (re)construire à la fois l'homme comme agent des transformations historiques et sociales, et un monde autre et meilleur, précisément sur les fondements d'un dépassement de toutes les formes d'aliénation figeant les relations humaines dans des rapports d'oppression et de servitude, et de résister aussi contre toutes les contraintes extérieures, au nom précisément d'une philosophie critique de la liberté et de l'existence qui ne tolère aucune atteinte à l'intégrité - inviolable - de l'individu. Son actualité ineffaçable nous semble être aussi celle d'un penseur non seulement de la liberté ontologique et existentielle, revendiquant pour elle-même le statut d'une liberté totale face aux Autres, mais aussi de la praxis (individuelle et collective), et cela à l'entrecroisement d'une ontologie phénoménologique existentielle, fondée exclusivement sur l'individu, sa liberté et sa faculté d'agir, avec la philosophie sociale du matérialisme historique et dialectique que Sartre s'approprie au courant des années 50 du XXe siècle, tout en tentant d'y intégrer l'essentiel des acquis théoriques de l'existentialisme,

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et de fonder, sur ces bases nouvelles, une nouvelle anthropologie de la liberté et de la praxis dans I'histoire. Tous ceux qui ont encore connu Sartre personnellement ont été non seulement impressionnés par l'extraordinaire faculté et performance intellectuelle de ce grand philosophe, mais aussi par sa jovialité, sa capacité au dialogue, par sa générosité et par la radicalité de son engagement philosophique et politique. Cette grande «machine à penser» était pour ainsi dire en état de rotation permanente face aux problèmes que lui posait l'époque; et de ce fait Sartre incarnait plus que tous les autres représentants de la vie intellectuelle française de la seconde moitié du XXe siècle, la conscience morale et politique d'une nation qui s'identifiait avec ses intellectuels et écrivains, en leur accordant un statut privilégié d'intervention dans les affaires politiques du pays et du monde. Comme le souligne Philippe Petit2, dans son livre La Cause de Sartre, «ce bonhomme tient le coup, il marche d'un bon pas, réfléchit, le corps légèrement penché comme il se doit, comme autour de lui-même. Il ressemble à un astéroïde en perdition, il paraît être égaré mais il retrouve sa route. Il tente d'exister sans trop se perdre. Il louvoie, se ment parfois à lui-même, mais tient bon sur l'essentiel: il ne veut pas être une invention d'autrui. »3 Bien sûr, ce volontarisme est le fruit d'une histoire, d'une vie et d'une philosophie que nous allons tenter d'explorer dans ce colloque malgré la difficulté manifeste que exactement vingt-cinq ans après la disparition de l'auteur de l'Être et le Néant, de la Critique de la Raison Dialectique et de L'Idiot de la Famille, nous vivons aujourd'hui dans une époque qui semble être tout à fait hostile au retour des idées de Sartre qui, sous la bannière de l'existentialisme, avaient suscitées, dans l'aprèsguerre, autant de sympathies mais aussi des réserves et même
2

3

Philippe Petit, La cause de Sartre, P.U.F., Paris, 2000, p. 9.
Loc.cit., p. 11.

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des cris d'indignation et de haine (notamment de la part de l'extrême-droite). Evidemment, on a vu resurgir ces derniers temps, dans les milieux très conservateurs, à l'occasion du centenaire de la naissance de Sartre, une certaine «sartrophobie », culminant, entre autres, dans le reproche que Sartre se serait compromis sous l'Occupation, puis avec le stalinisme, qu'il se serait trahi lui-même et aurait trahi aussi sa propre philosophie de la liberté en approuvant les attentats contre les athlètes israéliens à Munich, en 1972, en « encourageant la bande à Baader », par sa visite à la prison de Stuttgart-Stammheim, en décembre 1974, etc. etc. Sartre: le compagnon de route des communistes, Sartre: l'apologiste de la résistance du F.L.N. en Algérie; Sartre à Cuba; Sartre en Chine, Sartre face à la guerre du Vietnam, Sartre: haranguant la foule sur un tonneau à Boulogne-Billancourt ; Sartre: distribuant la Cause du Peuple sur les boulevards de Paris. Telles sont en effet les images de l'intellectuel engagé qui se sont gravées dans notre mémoire, et les ressusciter, les rappeler, signifie nécessairement reconstruire les contextes intellectuels et politiques de cette époque et de cette forme spécifique de courage civique. « Il vaudrait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron»! - c'était, rappelons-nous, pendant assez longtemps, le slogan qui circulait au Quartier Latin et à SaintGermain, encore pendant les années 60 et 70; car il était pratiquement clair pour tout le monde qu'aucun autre penseur, écrivain, philosophe et intellectuel français et européen n'était en mesure de créer, comme Sartre le faisait, une telle synergie mobilisatrice, avec ses interventions radicales dans la sphère du politique. On a reproché à Sartre d'aller trop loin, d'avoir été manipulé par tel ou tel groupe ou mouvement politique, d'avoir été, du moins pendant un certain temps, trop indulgent à l'égard du stalinisme ou de certains mouvements politiques de « résistance» utilisant la violence. C'était pour oublier que Sartre, fort de son prestige 12

exceptionnel comme auteur de l'Être et le Néant, de la Critique de la raison dialectique et d'une dizaine de pièces de théâtre jouées avec un grand succès dans le monde entier, avait un avantage indéniable sur ses critiques et détracteurs: celui d'incarner toujours au bon moment la conscience critique et radicale d'une opposition morale et politique à toutes les formes de tyrannie, d'oppression et de mensonge et d'avoir autour de lui un groupe assez cohérent d'amis, d'admirateurs et de collaborateurs qui étaient prêts à défendre les buts que s'était fixé cet intellectuel engagé. (Francis Jeanson, Simone de Beauvoir, André Gorz, Claude Lanzmann, Michel Contat, etc.)Dans ce contexte précis, les Temps Modernes dirigés maintenant depuis plus de 20 ans par Claude Lanzmann, ont joué un rôle très important comme tribune d'une expression critique libre à un très haut niveau intellectuel qui a toujours soutenu à fond la cause de Sartre, tout en respectant le pluralisme des opinions. En mettant ce colloque sur le chantier, nous étions dès le début conscients du fait que nous ne pouvions pas explorer, dans le cadre d'une seule journée d'études tous les aspects de l'œuvre et de la pensée de I.-P. Sartre. Il fallait donc, pour éviter un débordement, se concentrer sur certains aspects significatifs de sa pensée, quitte à nous laisser sur la faim sur d'autres aspects importants de cette œuvre. Et c'est la raison pour laquelle nous avons choisi de privilégier pour ce Colloque International (dont nous saluons les intervenants venant des Etats-Unis, du Canada, du Brésil, d'Italie et d 'Allemagne), trois sections thématiques maj eures: 1) La dialectique de Sartre (constamment tiraillée, à partir de la fin des années 50, entre la phénoménologie et le matérialisme historique). 2) son engagement à la fois antifasciste, anticolonialiste et anti-impérialiste et 3) sa position vis-à-vis des communistes qui a connu beaucoup de variations, sur son itinéraire d'intellectuel engagé, allant de l'alignement temporaire jusqu'à la contestation et la rupture. 13

Cette intention de vouloir agir à tout moment contre l'indifférence, l'oppression, la violation des droits de l'homme, la discrimination, sous toutes ses formes, cette volonté d'assumer la responsabilité de l'écrivain, en prenant parti, dans la singularité de l'époque, Sartre l'avait déjà clairement affichée dans sa présentation des Temps modernes d'octobre
1945

- véritable

texte-manifeste

- où Sartre a déclaré notam-

ment: «Nous ne voulons pas avoir honte d'écrire et nous n'avons pas envie de parler pour ne rien dire (. ..)(...) Puisque l'écrivain n'a aucun moyen de s'évader, nous voulons qu'il embrasse étroitement son époque; elle est sa chance unique: elle s'est faite par lui et il est fait pour elle. On regrette l'indifférence de Balzac devant les journées de 48, l'incompréhension apeurée de Flaubert en face de la Commune; on les regrette pour eux; il y a là quelque chose qu'ils ont manqué pour toujours. Nous ne voulons rien manquer de notre temps (. ..). Nous n'avons que cette vie à vivre, au milieu de cette guerre, de cette révolution peutêtre. (.. .)(...) L'écrivain est en situation dans son époque: chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu'ils n'ont pas été en ligne pour l'empêcher. Ce n'était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l'affaire de Voltaire? La condamnation de Dreyfus, était-ce l'affaire de Zola? L'administration du Congo était-ce l'affaire de Gide? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d'écrivain. L'Occupation nous a appris la nôtre. Puisque nous agissons sur notre temps par notre existence même, nous décidons que cette action sera volontaire ».(.. .)(.. .) Ainsi, en prenant parti dans la singularité de notre époque, nous rejoignons finalement l'éternel et c'est notre tâche d'écrivain que de faire intervenir les valeurs 14

d'éternité qui sont impliquées dans ces débats sociaux et politiques. »4
Amiens, le 18 mai 2005. Arno Münster et Jean-William Wallet.

4 Jean-Paul Sartre: Présentation des Temps Modernes, octobre 1945; reprise in Situations, II, Gallimard, Paris, 1948, renouvelée en 1975. * Ce colloque international - organisé le 18 mai 2005, à la Faculté de Philosophie, Sciences Humaines et Sociales de l'Université de PicardieJules Verne d'Amiens - a été appuyé et financé par les organismes suivants: La Faculté de Philosophie, Sciences Humaines et Sociales de l'UPJV ; le CURSEP; le Conseil Scientifique de 1'UP JV; le FASILD; «Amiens Métropole », l'Association Verne-Ader; la D.R.A.C. (Picardie). Les organisateurs du colloque expriment leurs sincères remerciements à ces orgamsmes. Ont participé à ce colloque: Claude CARPENTIER (Université de Picardie-Jules Verne/Amiens); Dominique COCHART-COSTE (Doyenne de la Faculté de Philosophie/UP JV/Amiens); Michel CONTA T (Directeur de recherches au CNRS/ Paris); Christophe DAVID (Université de Paris VII-Jussieu); Francesco Saverio FESTA (Université de Salerno/Italie); Thomas R. FLYNN (Emory University/Atlanta /USA) ; Kevin W. GRAY (Université de Laval/Canada); Daniel LINDENBERG (Université de Paris VIII à Saint-Denis) ; Anne MATHIEU (Nantes; équipe ITEM/CNRS) ; Cristina Diniz MENDONÇA (Université de Sao Paulo/Brésil) ; Robert MISRAHI (professeurémérite de l'Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne); Arno MÜNSTER (Université de Picardie-Jules Verne/Amiens); Ronald E. SANTONI (Denison University/ Ohio/USA) ; Tatjana SCHONW ÀLDER - KUNTZE (Université de Munich/Allemagne) ; Jean-William WALLET (Université de Picardie-Jules Verne/Amiens). 15

A PROPOS DES COMMUNICATIONS REUNIES DANS CE VOLUME:

L'examen de la question - aussi fascinante que difficile

~

de l'entrecroisement, dans l'œuvre et la pensée de Jean-Paul Sartre, de deux traditions et courants philosophiques antagoniques, à savoir, l'existentialisme phénoménologique et le matérialisme historique et dialectique, en bref, entre existentialisme et marxisme, est l'objectif de la communication de Thomas R. FLYNN. En tentant de clarifier la question de savoir si la philosophie de Sartre II - celle incarnée pour l'essentiel par la Critique de la raison dialectique,- mérite ou non l'étiquette d'un existentialisme marxiste ou celle d'un marxisme existentialiste, Thomas Flynn s'efforce, dans un premier temps, de nous fournir toutes les raisons attestant que Sartre est bien marxiste, avant de prouver que le tournant de Sartre de l'ontologie phénoménologique de L'Être et le Néant vers l'ontologie sociale de la Critique de la raison dialectique est bien celui du passage de la prévalence de la conscience à celle de la praxis s'effectuant par une triple voie, épistémologique, ontologique et morale. En abordant la même problématique, Arno MÜNSTER s'efforce de cerner de plus près, à partir d'une nouvelle lecture de la Critique de la raison dialectique, le rapport spécifique existant entre dialectique, praxis et ontologie du social dans la pensée sartrienne de la maturité, en montrant qu'en dépit de sa conversion réelle et volontaire au matérialisme historique et dialectique intervenue au courant des années 50 (après la publication des Communistes et la paix), Sartre, en esquissant cette dialectique nouvelle et cette ontologie du social, n'a jamais voulu réellement abandonner certains concepts et théorèmes de l'existentialisme. Tentant de définir une dialectique autre échappant aux canonisations officielles du marxisme soviétique, Sartre (que Louis Althusser qualifia, dans Lire le Capital, à juste titre, de penseur des médiations 17

par excellence), sauvegardera toujours, malgré son adhésion à la dialectique hégéliano-marxienne, le facteur subjectif-existentiel dans la dialectique de l'histoire, en enrichissant ainsi le néo-marxisme contemporain (1) par une théorie tout à fait originelle de l'action des individus, des groupes et des groupes-en-fusion dans l'histoire, (2) par une théorie de la rareté comme événement ontologique provoquant l'action individuelle et collective des individus et des groupes, et (3) par une théorie de la contre-finalité du pratico-inerte servant de concept-clef d'explication pour l'inévitable aliénation de la praxis des hommes dans son effectuation dans 1'histoire. En nous proposant une nouvelle lecture du rapport entre les exigences ontologiques, épistémologiques et morales telles qu'elles ont été exposées par Sartre, entre autres, dans les Cahiers pour une Morale, Tatjana SCHÔNW ALDER tente d'éclaircir de nouveau la vraie dimension ontologicoexistentielle de la morale sartrienne, en défendant a priori la thèse du caractère anhistorique et variable des structures immédiates de notre conscience (morale) et celle de la nécessité de faire la distinction entre la construction spontanée de notre conscience pré-réflexive (inauthentique) et la « matière pure» de ce que constitue notre conscience. Selon Sch6nwalder, le pont jeté entre ontologie et morale chez Sartre est garanti, entre autres, p.ex. dans L'Être et le Néant, par la conception radicale de la conscience comme spontanéité néantisante de l'être qui remplit en même temps la fonction d'un critère apodictique. Cependant, Sartre résiste efficacement à la tentation de dériver des impératifs (moraux)

à partir des indicatifs de l'ontologie, comme - pour le Sartre
de la maturité, le Sartre de la Critique de la raison dialectique, - la question des possibilités de l'action morale (authentique) n'est plus une question concernant exclusivement le sujet, mais aussi les conditions historiques et sociales dans lesquelles le sujet peut agir. En conséquence, l'éthique n'est donc pas uniquement réductible pour Sartre à une simple

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théorie de l'action (CM, 24), mais elle doit être complétée par des changements nécessaires dans le monde.Dans sa contribution intitulée «Le rapport ambigu de Sartre à la violence et à la terreur », Ronald E. SANTONI attire notre attention sur le fait que dans les Cahiers pour une Morale, la violence apparaît très souvent comme un phénomène curieusement ambigu où une liberté s' affinne de manière destructive contre une autre liberté et comme un phénomène qui transfonne ma liberté ainsi que celle de l'autre en une chose, en un être pur. Pourtant, dans la Critique de la raison dialectique, «la violence, souligne Santoni, « est définie principalement comme provenant de la rareté intériorisée voire comme une liberté par la médiation de la matière inorganique », et comme une «reconnaissance réciproque de la liberté et la négation de celle-ci par l'intennédiaire de l'inertie d'extériorité. » Mais, tandis que dans les Cahiers la violence divise, dans la Critique, elle unifie; car comme Terreur, elle définit le lien de fraternité sous la fonne de la fraternité-terreur. Tandis que dans la Critique, Sartre a nettement la tendance à la justification de la violence fraternelle en tant que contre-violence légitimée par le combat contre l'oppression (coloniale ou fasciste), les Conférences faites par Sartre à Rome, à l'Institut Antonio Gramsci, en 1964, attestent aussi, comme le souligne Santoni, la prise de conscience par Sartre du fait que la violence peut aussi détruire la fraternité et dégénérer en terreur institutionnalisée; c'est parce que la violence est précisément, comme Sartre le souligne aussi dans ses entretiens avec Benny Lévy (L'Espoir maintenant), «précisément le contraire de la fraternité.»(Loc.cit., p. 64). Elle sera cependant nécessaire, et pratiquement inévitable, pour briser un certain état d'esclavage qui empêche les hommes de devenir humains. C'est la raison pour laquelle Sartre exige de nous de participer à une praxis émancipatrice destinée à nous débarrasser des violences de l'oppression. » 19

Dans sa contribution - prononcée en anglais - intitulée « Sartre and the Hungarian Revolution », Kevin W. GRAY analyse, dans toutes ses dimensions politiques et philosophiques, l'impact qu'a eu sur la pensée de Sartre et notamment son engagement politique, la tragédie intervenue à Budapest, en octobre et novembre 1956, à savoir la répression sanglante, par l'intervention des chars soviétiques, de l'insurrection hongroise - déclenchée par la révolte des ouvriers, des intellectuels et de la majeure partie de la population hongroise contre le régime stalinien de Rakocsi. Documents à l'appui, il est mis en évidence que ce sont précisément ces événements politiques de l'automne de l'année 1956, étouffant la révolte hongroise dans un bain de sang et ébranlant dans ses fondements les régimes bureaucratiques des pays de l'Europe de l'Est (satellisés par l'ex-URSS), qui ont motivé la rupture de Sartre, comme philosophe de la liberté, avec les communistes dont il avait été le «compagnon de route» depuis l'année 1952. En continuant pour-tant à être un philosophe-écrivain clairement engagé à gauche, Sartre regagnait ainsi sa pleine liberté intellectuelle et politique à laquelle il n'avait d'ailleurs jamais voulu réellement renoncer, même à une époque où il assistait à la tribune à certaines manifestations du Parti Communiste Français. C'est précisément cet engagement - temporaire - de Sartre aux côtés des communistes (de 1952 à 1956) qui est l'objet de la communication d'Anne MATHIEU qui, à partir d'une analyse en profondeur du livre Les communistes et la paix et des textes et prises de positions de Sartre publiés dans la même période dans les Temps Modernes, essaie de cerner de plus près la spécificité de cet engagement, en analysant notamment les syntagmes par lesquels Sartre - très engagé dans l'affaire Henri Martin et dans les actions de protestations contre la guerre en Indochine - démasque en tant que philosophe-écrivain-journaliste temporairement engagé aux côtés des communistes, les mensonges et les «mystifications

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officielles de la vérité» par la presse conservatrice de l'époque. Comme le note Anne Mathieu, Sartre, « habité par le devoir de dire la vérité et la conscience que ce qu'il dit est la vérité, va user fréquemment du je performatif, se posant comme le chantre de la révélation du mensonge et/ou de la mystification de la presse.» Mais Sartre, toujours «véhément, virulent », réactivant volontairement l'expression nizanienne des « chiens de garde », peut aussi se faire ironique, p.ex. lorsqu'il s'en prend d'une manière très humoristique au Président du Conseil de l'époque. «Est-ce une façon, pour l'écrivain-intellectuel-bourgeois, de signifier qu'il est proche du peuple - en parlant comme lui? Est-ce une façon de signifier toute la violence de sa révolte devant le comportement scandaleux du gouvernement? » (loe.cit.) En tentant de situer L'Être et le Néant dans le contexte historico-politique de l'époque qui était, incontestablement, celui de la guerre, de l'Occupation et de la Résistance antifasciste, Cristina Diniz MENDONÇA, en présentant une lecture délibérément politique de ce livre, s'efforce de mettre en évidence, en défiant l' eclecticisme de certaines interprétations accentuant trop le caractère purement métaphysique de cette œuvre, que L'Être et le Néant condense en réalité et reflète en même temps, pour ainsi dire, malgré toutes ses démonstrations ontologiques phénoménologiques, d'une manière chiffrée l'esprit objectif de l'époque. En esquissant, dans le cadre strict des recherches philosophiques (phénoménologiques) de l'époque, une ontologie de la liberté, Sartre aurait, en proposant, en 1943, en pleine Occupation allemande, avec L'Être et le Néant, ce manifeste philosophique de la liberté, non seulement, d'une manière indirecte ou même directe, encouragé la Résistance et les résistants, mais la structure même de la liberté dans l'Être et le Néant aurait été soutenue par les mêmes matériaux qui ont soutenu l'imaginaire de la Résistance: prise de conscience, responsabilité, choix, action héroïque...

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C'est dans le prolongement de ce type de questionnement que Daniel LINDENBERG analyse, dans sa contribution intitulée Un rendez-vous manqué: Sartre et le réformisme, la rupture sartrienne avec le socialisme universitaire auquel avaient encore adhéré le jeune Raymond Aron et le jeune Lévi-Strauss, et ses relations plutôt tendues avec le réformisme social-démocrate. Et pourtant, comme le montre Daniel Lindenberg, Sartre s'est trouvé, pendant l'épisode du R.D.R. (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire), un moment aux côtés d'Albert Camus, puisque à ce moment là, le socialisme est apparemment «maître de l'heure» et l'horizon indépassable de tout engagement. Il est vrai qu'en 19471948, Sartre est presqu'aussi anticommuniste qu'anti-gaulliste.(Cf. Les mains sales). (N' a-t-il pas été traité, au «Congrès de la Paix », par Fadeev d'« hyène dactylographe»?) Mais cela n'a pas empêché Sartre, comme on le sait, de devenir quatre ans plus tard, ayant subitement pris conscience que le P.C.F. représentait par excellence les intérêts de la « classe ouvrière », le compagnon de route des mêmes communistes chez lesquels il avait auparavant critiqué le stalinisme et le manque de démocratie. Mais Sartre est l'homme du « non» et de la « rupture ». Il a donc, comme le souligne Daniel Lindenberg, «multiplié pendant toute sa vie publique la nécessité d'une rupture violente qu'il pro-fessait déjà au sortir de l'Ecole (Normale Supérieure). Cette radicalité, suffit-elle à définir sa politique? Evidemment, «le même homme peut apparaître comme l'incarnation du Grand refus, comme une sorte de Marcuse français, ou comme un simple aiguillon ou mauvaise conscience de la gauche moderniste. » Cependant, l'énoncé de Contat et Rybalka, parlant de la nécessaire alliance du socialisme et de la liberté, une idée que Sartre n'a jamais abandonnée, peut parfaitement être admis à condition de savoir exactement ce que dans ce contexte signifient «socialisme» et «liberté ». Et peut-être sommes nous là, effectivement, comme conclut Daniel Lin22

denberg, «au cœur des apories de la pensée politique de Sartre» qui, en dépit de son engagement humaniste socialiste révolutionnaire a aussi toujours conservé un côté « anarchiste-nietzschéen ». En analysant, dans une perspective similaire, le rapport politique-philosophie chez Sartre, Francesco Saverio FESTA parvient à la conclusion que pour Sartre, malgré toutes ses « conversions» et toutes ses oscillations entre ontologie phénoménologique et matérialisme historique, le centre d'intérêt philosophique et politique est toujours l 'homme, dans son rapport à Autrui, avec les autres hommes, dans la réalité concrète d'un monde marqué par l'injustice, la rareté, le besoin et l'aliénation. C'est cela la dimension authentique de sa découverte de l'engagement politique et social, de la résistance au nazisme jusqu'au combat anti-colonialiste à l'époque de la guerre d'Algérie. Mais la progression qui marque le passage de l'Être et le Néant à la Critique de la raison dialectique s'exprime désormais dans le fait que pour Sartre l'être de l'homme, ouvert à tout choix possible, est configuré comme action, comme activité, comme praxis qui a la liberté et le dépassement de la rareté et de la sérialité comme condition fondamentale. Il en résulte, dans la fusion de l'existentialisme avec le marxisme, une sorte de «morale de l'action et de l'engagement» où Sartre fait le choix définitif et irrévocable de se placer du côté de la classe ouvrière, tout en continuant à travailler sur la biographie de Flaubert qui, on le sait, avait détesté les communards, et en continuant à parler aux bourgeois avec la «conscience malheureuse» hégélienne. Pour Sartre, il sera alors décisif, comme le montre Festa, d'intervenir sans cesse aussi sur le problème du rapport politique-vérité un problème constant de Zola jusqu'à Hannah Arendt - comme devoir principal d'un intellectuel prêt à prendre ses responsabilités face aux conflits sociaux. « Dévoiler» et «transformer» s'appelleront donc désormais les mots d'ordre de cet engagement militant opposé non 23

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