//img.uscri.be/pth/7f8acbaa788269d6b94cf62e82a49588b5e5f133
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Simone Weil

De
184 pages
La personne et la vocation unique et fascinante de Simone Weil ne cessent de nous interroger et de nous provoquer. Dans ces pages, le lecteur trouvera la présence de chercheurs brésiliens, italiens et français qui discutent sur des aspects souvent peu commentés de la pensée weilienne. Action et contemplation essaie de prendre en compte les deux polarités les plus importantes de sa pensée : l'action politique et l'expérience spirituelle et mystique conjuguée jusqu'à la fin avec la lutte pour la justice et contre la barbarie nazie.
Voir plus Voir moins

SIMONE WEIL
Action et Contemplation

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Cécile VOISSET-VEYSSEYRE, Hobbes phUosophe redoutable? Des Amazones et des hommes, ou le contrat selon Hobbes, 2008. Alphonse V ANDERHEYDE, Nietzsche et la pensée des Brahmanes, 2008. Xavier ZUBIRI, Intelligence et Raison, 2008 Lionel MOUTOT, La production de la transcendance, vol. I, Les origines de l 'Homme et « le créationnisme », 2008. Lionel MOUTOT, La production de la transcendance, vol. II, La fabrication de l 'Homme rationnel, 2008. Gérard LAMBIN (Introduction, traduction, notes, étude), La Poétique d'Aristote, 2008. Xavier ZUBIRI, Traité sur l'essence, 2008. Bertrand QUENTIN, Hegel et le scepticisme, 2008. Robert LLOANCY, La notion de sacré, aperçu critique, 2008. Michel PIQUET, Le phUosophe & la bibliothèque. Études de mœurs scolaires, administratives voire intellectuelles, 2008. Ionel BUSE, Du Logos au Mythos, 2008.

Manthos SANTORINEOS, De la civilisation du papier à la
civilisation du numérique, 2008. Adrian NIT A, La Métaphysique du temps chez Leibniz et Kant, 2008. Michel FA TT AL, Aristote et Plotin dans la phUosophie arabe, 2008. François BESSET, Penser l 'Histoire ou L 'Humain au péril de l 'Histoire, 2008.

Coordination

Emmanuel GABELLIERl Maria Clara LUCCHETTI BINGEMER

SIMONE WEIL
Action et Contemplation

L'Harmattan

CRÉDITS SUPPLÉMENT AIRES

Examen des textes Annie Cambe Emmanuel Gabellieri Maria Clara Lucchetti Bingemer Diagrammes José Antônio de Oliveira Coordination éditoriale Gilda Carvalho

«J L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com di ffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr 75005 Paris

ISBN: 978-2-296-06734-9 EAN : 9782296067349

SOMMAIRE

Avant-propos Maria Clara Lucchetti Bingemer Sigles Utilisés Profil de Simone Weil Miguel Angelo Guimaraes Recherche du moindre mal La critique Weilienne du politique Attilio Danese L'ethique chez Simone Weil. Luigi Bordin Violence et non violence: force et souffrance dans la pensée de Simone Weil Maria Clara Lucchetti Bingemer La vérité des mythes chez Simone Weil Massimiliano Marianelli S.Weil: une philosophie de la médiation et du don Emmanuel Gabellieri Mystique et laïcité Giulia Paola Di Nicola Abîmes et sommets Concert en forme de Théâtre dédié à SIMONE WEIL Postface Emmanuel Gabellieri Index des non1S

7

9 11

33

61

73

101

123

143

159

177

179

AVANT-PROPOS
La personne et la vocation unique et fascinante de Simone Weil ne cessent de nous interroger et de nous provoquer. Tel est l'objet de ce livre. Il s'agit d'une œuvre collective contenant les interventions les plus significatives d'un colloque itinérant qui a eu lieu en octobre 2003 au Brésil (où Simone Weil est encore relativement peu étudiée). Dans ces pages, le lecteur trouvera la présence de chercheurs brésiliens, italiens et français qui discutent sur des aspects souvent peu commentés de la pensée weilienne, autour du thème général: « Les provocations de la vocation de Simone Weil ». En effet, l'éthique, la politique et la foi réclament aujourd'hui d'être pro-

voquées, particulièrement à partir de la vie de quelques figures « singulières» qui montrent, devant la vague nihiliste de la culture contemporaine, jusqu'où peut aller un être humain quand il se laisse toucher par la grâce. Le titre du livre, Action et contemplation, essaie de prendre en compte les deux polarités les plus importantes de la pensée de Simone Weil : l'action politique, constamment dictée par l'aspiration à rendre concrète son intarissable soif de vérité, et d'un autre côté l'expérience spirituelle et mystique (certainement une des plus profondes et significatives du monde contemporain) conjuguée jusqu'à la fin avec la lutte pour la justice et contre la barbarie nazie. Il s'agit ainsi de montrer la profonde unité d'inspiration qui n'a cessé d'orienter son itinéraire. Miguel Angelo Guimares introduit les lecteurs en présentant les traits de la personnalité weilienne qui frappent le plus les lecteurs contemporains. Attilio Danese réfléchit sur quelques thèmes éthiques et politiques, en soulignant particulièrement la lutte contre les dégénérescences (corruption, primat de la quantité sur la qualité...) et la recherche du meilleur bien possible, qui fait de la politique un art difficile et sublime. Maria Clara Bingemer fait face à la question complexe de la violence, si actuelle aujourd'hui et si difficile à résoudre d'une manière univoque et une fois pour toutes. Massimiliano Marianelli, articulant la partie politique et la philosophie religieuse, analyse dans les mythes, particulièrement Antigone et Electre, les clés d'une élaboration symbolique de la réflexion weilienne. Emmanuel Gabellieri propose une mise en perspective de la philosophie de Simone Weil en tant que « philosophie de la médiation et du don ». Giulia Paola Di Nicola conclut le volume en introduisant les lecteurs à la « chambre nuptiale » de la mystique weilienne.

7

Ainsi le lecteur sera -l'espérons-nous - conduit par un fil interprétatif clair, cohérent, essentiel, à travers les chemins de vie et de pensée de cette figure féminine exemplaire, destinée à jeter de la lumière par delà le XXe siècle, grâce à la pureté, la profondeur et la fragilité de sa vie et de son œuvre, offerts à tous ceux qui s'interrogent sur les grandes questions de l'humanité aujourd'hui. Maria Clara Lucchetti Bingemer
Professeur de théologie et doyenne du Centre de théologie et de sciences humaines de l'Université Catholique de Rio de Janeiro - Brésil

SIGLES UTILISÉS
AD: Attente de Dieu AD': La Colombe, Ed. Du Vieux Colombier, 1950,238 pp. AD2: La Colombe, 2e éd., 1950, 198 pp. ADJ: ColI. " Le Livre de poche Chrétien ", 1963,256 pp. AD4: Librairic Arthème Fayard, 1966,256 pp. AD5: Ed. Du Seuil, colI. " Livre de vie ", 1977,256 pp. e. Cahiers, Librairie Plon, colI. "L'Epi" (1: 1951; Il: 1953; III: 1956) C2:2e éd., I: 1970; II: 1972; III: 1974. CO: La Condition ouvrière, Ed. Gallimard COI: ColI. "Espoir", 1951 C02: Call. < Idées >, 1964, 1979 CO): ColI. Folio Essais, 2002 CS: La Connaissance Surnaturelle, Gallimard,coll. < Espoir >, 1950 E: L'Enracinement, Gallimard E': ColI. " Espoir ", 1949 £2: ColI. "Idées", 1962, 1977; colI. "Folio-Essais", 1990 EHP: Ecrits historiques et politiques, Gallimard, colI. < Espoir >, 1960 EL: Ecrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, coU. < Espoir> 1957 IPC: Intuitions préchrétiennes, La Colombe, Ed. Du Vieux Colombier, 1951; Librairie Arthème Fayard, 1951, 1985 LP: Leçons de philosophie de Simone Weil (Roanne 1933-1934) LP': Librarie Plon, 1959 Lpz: Union Générale d'Editions, coll.<10/18>, 1966 LpJ: Plon, 1989 LR: Lettre à un religieux LR': Gallimard, colI. <Espoir>, 1951 LR2: Ed. Du Seuil, colI. "Livre de vie", 1974 DL: Oppression et liberté, Gallimard, colI. <Espoir >, 1955 P: Poémes, suivis de Venise sauvée, Gallimard, colI. <Espoir>, 1968 PC: La Pesanteur et la grâce PC': Librairie Plon, colI. <L'Epi>, 1947 PC2: Plan, coil. <Agora>, 1991 PSO: Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu, Gallimard, colI. <Espoir>, 1962 R: Reflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, Gallimard, coII.<ldées>, 1980; colI. Folio-Essais, 1998

9

S: Sur la Science, Gallimard, coll. <Espoir>, 1966 SC: La Sou""cegrecque SCI: Gallimard, colI. "Espoir", 1953, 162 pp. SC2: Gallimard, colI. <Espoir>, 1963, 172 pp. OC: Oeuvres Complètes, Gallimard OC I: Premiers écrits philosophiques, 1988 OC Ill: Ecrits historiques et politiques. L'Engagement syndical (1927-juillet 1934),1988 OC Il 2: Ecrits historiques et politiques. L'expérience ouvrière et l'adieu à la revolution (juillet 1934-juin 1937), 1991 OC 113: Ecrits historiques et politiques. Vers la Cuerre (1937-1940), 1989 OC VI 1: Cahiers (1933 - septembre 1941),1994 OC VI 2: Cahiers (septembre 1941- février 1942),1997 OC VIl: Cahiers (février 1942 - juin 1942),2002 CE: Oeuvres, Gallimard, colI. "Quarto", 1999 SP l, Il: Simone Pétremenr, La Vie de Simone Weil (2 vol), Librairie Arthème Fayard, 1973, 1978 SP 2 (1 vol): Fayard, 1997 CSW: Cahiers Simone Weil

PROFIL DE SIMONE WEIL Miguel Angelo Guimaraesl" Introduction2
Il est difficile, voire impossible, de donner une description des contours d'une personnalité aussi polyvalente et aussi riche que celle de Simone Weil: philosophe, syndicaliste, politologue et ouvrière agricole. Bien qu'elle soit passée par tous ces domaines de l'activité humaine, ce qui a sans nul doute marqué son expérience, c'est la passion pour la vérité sous ces diverses facettes et nuances. Certes, Simone Weil ne peut pas être saisie sous un seul aspect, mais elle ne peut pas non plus être compartimentée, comme si elle était plusieurs et aucune à la fois. La lecture correcte de son itinéraire biographique révèle une personnalité intègre, d'une intelligence profonde, alliée à l'expérience du mystère dans lequel elle cherche
]'

Maître en Philosophie, titulaire d'un doctorat en théologie de l'Université Catholique de Les innombrables écrits de Simone Weil sont, en grande partie, posthumes et l'histoire

Rio de Janeiro, professeur de Philosophie à l'!nstituto Santo Antonio, Juiz de Fora, Brasil.
2

de leur publication, très complexe. Les titres de ses œuvres ont été choisis par les éditeurs et par ses amis. Y sont réunis divers articles et essais, entre autres, que Simone Weil a écrits de façon non systématique. Elle suit deux courants parallèles: l'un, sur l'initiative du P. Jean-Marie Perrin et de Gustave Thibon, et l'autre, sur celle de sa famille et d'Albert Camus. Au P. Perrin, elle a laissé ses essais spirituels, sa méditation sur l'amour de Dieu, son commentaire du Pater et sa rech(:rche sur les Grecs, qui faisaient partie du dialogue qu'elle a maintenu avec lui entre juin 1941 et le printemps 1942. Le P. Perrin publiera ce texte en 1949, sous le titre Attente de Dieu. Les traductions et les commentaires de textes
grecs seront édités sous le titre Intuitions préchrétiennes, en 1951.

A Gustave

Thibon,

elle

laissera onze cahiers extrêmement denses. Thibon n'a publié qu'un cinquième de ces cahiers de Marseille, sous le titre La Pesanteur et la Grâce, en 1947. L'autre volet de ses écrits correspond à l'arrivée de la famille Wei1 à Paris, en 1949. Sa famille réunit quelques textes remis par Pierre Bonnarat et par Simone Pétrement. Closon et d'autres amis envoient les manuscrits de Londres à sa famille. Le rôle des Weil est d'organiser les textes à leur disposition, notamment les sept Cahiers d'Amérique et le Carnet de Londres, ainsi que d'innombrables textes et fragments inédits des années trente. Albert Camus publie chez Gallimard, dans la collection Espoir, l'essai L'Enracinement et Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, en 1949. En 1950, les Cahiers d'Amérique et le Carnet sortent sous le titre La Connaissance surnaturelle. Les autres cahiers seront publiés sous le titre Cahiers, entre 1951 et 1956, chez Plon. Ses œuvres complètes sont en cours de

publication, chez Gallimard, sous le titre Œuvres Complètes; - TorneI; Premiers écrits philosophiques; - TorneIl; Écrits historiques et politiques, volumes 1, 2, 3 ; - TorneIII ;
Poèmes et Venise sauvée; - Torne IV; lcrits de Marseille, volumes 1 et 2 ; Torne V; Écrits de New York et de Londres, volumes 1 et 2; Torne VI; Cahiers (vol. 1-4), Torne VI; Correspondance, volumes 1, 2 et 3. 11

à donner un corps aux diverses tournures de ses gestes et de ses options. Sa qualité humaine et son intelligence, exprimées dans ses divers champs d'expérience, se profilaient dans une gestualité quasiment liturgique. Dotée d'une vision philosophique perçante et capable d'une profonde analyse sociale, elle sera transformée par le sentiment que la véritable culture se traduit en solidarité, par laquelle l'intégrité s'articule à la dimension relationnelle du vécu. Sa pensée et son action se trouvent donc parfaitement conjuguées dans l'attitude d'adoration ou de contemplation. Nous pouvons percevoir, dans un texte qu'elle avait écrit à dix-sept ans, la complexité de sa personnalité. Seule la solidarité permet de retrouver sa propre valeur et la valeur des autres. Elle a l'intuition de la véritable valeur de l'existence humaine, dans une composition qui sera un authentique projet de vie. Le modèle de cette valeur est décrit dans l'histoire du général Alexandre qui répand toute l'eau qu'un soldat lui avait apportée dans le désert, sous les regards de toute l'armée.
« Que pensons-nous quand nous disons que cette action est belle? Car, dira quelqu'un, je ne vois pas ce qu'elle a de beau: Alexandre aurait mieux fait de boire; il vaut mieux pour une armée avoir un chef bien portant qu'un chef mourant de soif (...) La beauté de l'acte n'est donc pas Alexandre seul. En effet le soldat qui apporte l'eau, et l'armée qui regardent, renoncent aussi à cette eau; ils y renoncent pour Alexandre; Alexandre y renonce pour eux; chaque homme est, comme les pierres du temple, à la fois fin et moyen. La beauté de l' action d'Alexandre est donc la même que celle d'une cérémonie (...) La belle action est ce que l'on aime célébrer (...) Mais si la belle action est spectacle et nonaction, encore faut-il savoir quels sont ses rapports avec l'action;

et, si elle est mythe, de quelle vérité elle est le mythe3.

»

La beauté du geste réunit: l'acteur, le contenu et le spectateur, en termes d'esthétique théâtrale. Autrement dit: le bienfaiteur, celui qui a reçu le don et le don lui-même réunissent en eux le sens de ce qu'est un être humain et de sa mission en ce monde. Tout ce qu'elle a écrit, fait et pensé, traverse cette triade. Elle a ainsi composé sa vie comme une œuvre d'art, dans laquelle les différences se trouvent intégrées en sa personne.
3 Œuvres Complètes - nous utiliserons désormais l'abréviation - oe philosophiques. Paris: Gallimard, 1988, p. 67-69. 12 I. Premiers écrits

1.1.1

Un portrait

vivant

Dans un premier moment, nous présentons certains traits de son itinéraire biographique, en soulignant toute sa démarche de passage par la militance politique et sociale et en mettant en relief les caractéristiques les plus marquantes de son expérience humaine (a) qui allie la pensée à l'action d'un côté, et sa découverte du malheur, de l'autre (b,c,d). Dans un second moment, nous tentons de décrire certaines conséquences de cette démarche vécue lors de sa phase de militance politique et de son expérience en usine, par sa mystique décréative. Nous concluons, finalement, en établissant la valeur de son unité, sous la formule Enracinement-Incarnation, non sans quelques provocations. a. Les racines d'un itinéraire et l'être interprète de la vie

Rares sont les intellectuels ou les hommes d'action à avoir su interpréter aussi brillamment la dramatique situation européenne des années ayant précédé la Seconde Guerre mondiale que Simone Weil. A sa naissance, le 3 février 1909, à Paris, le courant qui avait dominé la scène intellectuelle de l'élite, jusqu'au début du XXe siècle, cédait la place au spiritualisme. Le spiritualisme relevait du platonisme augustinien, inspiré de Descartes, de Malebranche et de Pascal, et revendiquait la synthèse entre l'analyse introspective et la rationalité critique, entre les droits du cœur et les instances de la raison. En un certain sens, la pensée weilienne s'inscrit dans ce contexte, qui valorise l'initiative de la conscience individuelle contre les intérêts de l'ordre social établi, notamment lorsque l'ordre se révèle plutôt un désordre. Très tôt, Simone Weil démontre une capacité d'analyse profondément consciente des conflits sociaux et des questions humaines de son temps. Comprendre la réalité, ce n'est pas la fabriquer à l'aune de nos désirs et de notre imagination4.
4

A partir de 1930, ayant terminé ses études de philosophie, elle est nommée professeur

dans la ville du Puy. Elle entre en contact avec le syndicalisme révolutionnaire et participe aux syndicats qui soutiennent les thèses du parti communiste. Elle lutte particulièrement pour la cause des chômeurs. En 1932, elle se rend en Allemagne, afin d'y connaître plus à fond )a réalité des ouvriers. Elle commence à manifester publiquement ses divergences avec l'Etat russe. Elle remet aussi en question certaines thèses de Marx. Elle décide de réaliser son vieux rêve, qui remonte à l'époque de ses études, de connaître personnellement la condition des travailleurs. Elle demande alors un congé et se fait embaucher comme ouvrière spécialisée chez Alsthom, en décembre 1934. Elle travaillera comme ouvrière dans d'autres usines jusqu'en août 1935. Les années suivantes, 1936-38, seront d'une certaine importance pour l'évaluation, entre autres, de ces expériences, à la lumière de sa découverte personnelle du mystère du Dieu de Jésus-Christ. 13

Elle devient jours seule de se taine

une femme alimentée
«

par le désir de penser

et d'agir avec

équilibre et compassion.

Agir n'est jamais difficile: nous agissons tou-

trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés. (...) La force en ce monde est la pureté; la seule force et la seule vertu est retenir d'agir5. »L'action véritable est toujours faite dans une cermesure d'équilibre. Simone Pétrement y ajoute un commentaire:

« un non agir, mais dans le sens d'une action directement utile (...), ce qui sauve, c'est le sacrifice plus que le résultat du sacrificé. » Activité et

passivité sont deux principes de base tant pour la compréhension de la réalité que pour une intervention effective sur cette réalité, principes omnicompréhensifs dans toute son œuvre, notamment dans la perception du mystère et de l'action éthique dans le monde. Son humanisme philosophique contient, dès le début, une force capable de disséquer la réalité et les théories, comprenant la philosophie comme sagesse et vertu.
La philosophie - recherche de la sagesse - est une vertu. C'est un travail sur soi. Une transformation de l'être. (Tourner toute l'âme). [...] Une philosophie, c'est une certaine manière de concevoir le monde, les hommes et soi-même. Or une certaine manière de concevoir implique une certaine manière de sentir et une certaine manière d'agir [... ] et cela à tous les instants, dans toutes les circonstances de la vie, les plus vulgaires comme les
«

plus dramatiques, dans la mesure où on la conçoie.

»

Simone Weil se rapproche de la pensée marxiste, tout en conservant, au long de sa vie, son intuition humaniste de base et une certaine vision de l'ordre social, qui souhaitait unir travail manuel et travail intellectuel. Elle écrit une série d'analyses sur la pensée marxiste qui conjugue sympathie et critique, à une époque où celle-ci était considérée quasiment comme un dogme.
«

Dès que la société est divisée entre hommes qui commandent

et hommes qui obéissent, le facteur décisif de l'existence sociale est la lutte pour le pouvoir, et la lutte pour la subsistance n'a d'importance qu'en tant qu'elle constitue un élément de la pre5

GC I., p. 58.

6 Commentaire

de la biographe de Simone Weil à ce sujet: PÉTREMENT, S. Vida de Simone Weil. Madrid: Trotta, 1997 p. 66-67 (SP, La vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1973). 7 GC VIl, Cahiers (1933-septembre 1941). Paris: Gallimard, 1994, p. 174,176. 14

mière. Il est vrai, comme l'a vu Marx, que les structures sociales sont principalement déterminées par les rapports entre l'homme et la nature établis par la production; mais ce n'est pleinement vrai que si l'on considère ces rapports avant tout en fonction de problème du pouvoir, le problème de la subsistance étant rejeté
au second plans.
»

Elle s'écarte de la philosophie de Marx, dont elle rejette l'idée de révolution et la configuration théorique de la société future, en raison de son aspect quasiment religieux ou idolâtrique. Elle dira que Marx a confondu le nécessaire et le bien, en transformant une analyse sociale en croyance9. Elle rejette en bloc l'État russe, dans lequel, loin de voir un État ouvrier, elle ne voit qu'une bureaucratie d'État centralisatrice et oppressive. Naturellement, toute sa critique du marxisme s'étayait sur des arguments similaires à ceux de l'économie capitaliste, centrés sur l'analyse de la culture occidentale bourgeoise. Or, le socialisme russe n'offrait aucune alternative valable à l'oppression exercée par la culture occidentale capitaliste.
«

Il faut considérer

le régime stalinien, non comme un État ouvrier

détraqué, mais comme un mécanisme social différent, défini par les rouages qui le composent, et fonctionnant conformément à la
nature des rouages1o.
»

Elle en conclut donc que l'expérience russe n'était pas foncièrement différente du capitalisme, mais une espèce d'image déformée de ce dernier. Sa militance dans les syndicats révolutionnaires sera plus profonde, bien qu'elle regrette leur soumission au régime russe. Tel est le second aspect de sa critique à la société de l'époque. Ici, Simone Weil approfondira son analyse, en abordant le phénomène totalitaire des mouvements qui cherchaient une intégration forcée de la société, selon une inspiration
H

Oppression et Liberté (DL). Paris: Gallimard, 1955,p. 270.

9 Elle explicite cette question dans son œuvre Oppression et Liberté, (DL, pp.205-220), ainsi que dans les textes postérieurs figurant dans les l~crits de Londres, (EL), Paris, Gallimard, 1960, p. 98-108. Une lecture confrontant ces deux œuvres conduirait à une nouvelle élaboration des intuitions de Marx dans le contexte de la valorisation de l'aspect libérateur de la religion. JOr;incapacité des socialistes à faire une relecture critique des idées marxistes a conduit Simone Weil et d'autres militants de gauche à adopter une position critique par rapport au parti. De II 1. Écrits historiques et politiques 1. L"engagement syndical (1927-1934), Paris, Gallimard, 1988, p. 262-264. 15

fondée sur l'idée de force et de prestige. Elle prévoit la montée du fascisme comme forme achevée des totalitarismes qui avaient été engendrés en Europe, au cours des siècles précédents. Hitler n'était que le reflet de la politique désastreuse menée en Occident. Une politique qui transformait les hommes en « zombies », c'est-à-dire où la perfection était possible, mais qui transformait les hommes et le monde en néant.
«

Le sommeil est parfait à la manière du Paradis Terrestre. (...) Il

(l'homme) existe seulement, sans rien être. (...). (...) Les choses vivent, c'est-à-dire sont douées d'une puissance intérieure qui transforme sans volonté et signifie sans pensée. (...) Tout est dieu dans le rêve; et rien n'est réglé que par une finalité essentiellement mystérieuse!l. » Tout est dieu dans le rêve et rien n'est réglé que par une finalité mystérieuse sont les composantes d'une description universelle de l'union impure entre les énergies humaines et les fins illimitées des actions immorales. Non que Simone Weil niât la valeur de l'utopie et du rêve, lorsqu'ils n'évincent pas la réalité. Mais, lorsque ceux-ci sont la projection de nos désirs, dissociés de la réalité, nous agissons sous l'emprise de l'illusion12.
De la perception ou l'aventure de Protée. OC L, p. 127. Simone Weil reprendra ces idées dans son parcours spirituel, en affirmant que nous vivons dans l'irréalité et dans le rêve, et que sortir d'un rêve signifie renoncer à la partie de nous-mêmes et de notre société qui s'alimente de vaines espérances. Cf. Attente de Dieu (AD), Introduction et notes de J.-M. Perrin, 4' éd. Paris: Fayard, 1966, p. 148). Ce qui est possible par une transformation de la propre sensibilité, et nous donne accès à la réalité. Quoique le contexte dans lequel elle parle de cette maîtrise de Protée par l'homme, dans Attente de Dieu, soit celui de la perspective spirituelle, la perspective anthropologique de fond est la même. ]2 Ainsi, Simone Weil notait déjà, dans les derniers jours de sa vie, quelles seraient les tâches de la philosophie: « Philosophie (...), chose exclusivement en acte et pratique. C'est pourquoi il est si difficile d'écrire là-dessus. Difficile à la manière d'un traité de tennis (...) Les théories de la connaissance sont une description parfaitement correcte de l'état de ceux qui ne possèdent pas la faculté, très rare, de sortir de soi. » (CS., p. 335). Rolf Kühn a étudié la philosophie de la perception chez Simone Weil. Selon Kühn, Simone Weil épure les illusions et ouvre le sujet dans sa condition perceptive de la réalité, intimement liée à la dimension esthético-éthique, associant l'idée de Dieu à la liberté. Là où la liberté est illusion, la divinité est idolâtrie. « Peu à peu, elle prend conscience que la liberté est à la fois base et objectif de la claire perception des choses et des personnes qui exigent différentes attitudes; à savoir, en d'autres termes: correction et justice. Un certain nombre d'autres exposés sur l'idéal de liberté perceptif montreron t jusqu'à quel point S. Weil voit la totalité de la vie humaine jusqu'à la mort, marquée par cette tilche ». KÜHN, R. Wahrnehmung als Lektüre. Erkenntnis und Übernaturalisches bei Simone Weil. ln: Gregorianum 73, 3 (1992), p. 503. 16
1]

Ainsi, Hitler était sur le point de réaliser ad intra la colonisation que l'Europe avait faite ad extra, des siècles durant. Simone Weil réunissait une série d'incursions réflexives autour de la notion de force et d'idolâtrie du pouvoir qui exaltait la victoire sur les plus faibles, sans considérations humanitaires. Cette idolâtrie comprenait l'expansion des énergies humaines dans une action qui ne connaissait ni limites ni équilibre: « les idées de limite, de mesure, d'équilibre, qui devraient déterminer la conduite de la vie, n'ont plus qu'un emploi servile dans la technique. Nous ne sommes géomètres que devant la matière; les Grecs furent d'abord géomètres

dans l'apprentissage de la vertu13.»
Elle concevait la nécessité d'une action méthodique (lucide) et sympathique (solidaire), qui s'apprend et ne s'impose pas par l'illusion. Voilà

pourquoi il est important de « connaître ce qui est, de vouloir le meilleur,
(et) de faire son possible14.
»

Il s'agit là de l'usage de la pensée comme ver-

tu pratique et morale où le bon sens est la limite d'un réalisme éthique. Simone Weil évolue incessamment dans la perspective de l'intégration du penser et de l'agir, en essayant de corrigé:r les synthèses qui détruisent le caractère nécessairement inachevé de cette relation. Gabriela Fiori résume, très précisément, l'attitude de Simone Weil durant son époque de militance politique.
«

Considérer de manière extrêmement lucide les circonstances,
temps, les traverser selon l'idéal d'une transforet de la société. S'engager dans la réalité de l'exisfait partie par tous ses pores, et en même temps, continu et conscient, en sortir, en s'élevant et en

mais en même mation de soi tence dont on par un travail

élevant la réalité15. » Simone Weil appartenait à une famille d'immigrés juifs. Son père, Bernard Weil, était médecin, issu d'une famille de négociants juifs. Il soutenait une posture agnostique. Sa mère, Salomée Reinherz, descendante d'une famille cultivée d'origine russe, avait également des racines juives. Toutefois, la famille n'était pas pratiquante. Simone Weil avait un frère,
13oe Il 3, Écrits historiques et politiques 3. «Vers la guerre" (1937-1940).Paris: Gallimard, 1989, p. 237. 14CHENAVIER, R., « La passion de la vérité », Découvrir Simone Weil. Cahiers de Meylan, 2001-1, p. 55. 15FIORI, G. Simone Weil (1909-1943): dalla forza corne oppressione alla forza corne coraggio de liberta" Prospettiva Persona, n" 4 Aprile -- giugno 1993, p. 27. 17

de trois ans son aîné, appelé André. Ils ont tous deux été élevés dans un climat libéral où ils exerçaient librement leurs dons intellectuels, enrichi de culture musicale, d'art et de littérature. Simone démontre cependant une sensibilité particulière pour la vie des plus pauvres qu'elle. Georges Hourdin la compare à Saint François!6.
«

Il existait depuis longtemps une complicité entre le fils du com-

merçant drapier, qui vécut à Assise au début du XIIIe siècle et la syndicaliste révolutionnaire (...) qui demande une réponse à la question posée par l'existence du malheur humain. (...). François et Simone Weil étaient des enfants de familles riches. Ils eurent l'un et l'autre une jeunesse dorée, tumultueuse et insolente. (...). Ils rencontreront également Dieu sur leur chemin. (...). ...Un jour, le Christ se manifestera directement à eux. Illes prend, il leur parle. Ils sont prêts à accomplir ce qui leur est demandé: reconstruire la maison de Dieu qui s'écroule pour François, rendre le sens de Dieu à un monde indifférent pour Simone. Mais l'amour de la pauvreté, la volonté de partager le malheur innocent, la pratique du travail manuel, conduisirent l'un et l'autre

vers la connaissance dilatante de la réalité surnaturelle!? »
Tandis qu'André développe ses clons dans le clomaine des sciences, et notamment des mathématiques - ce qui sera d'une grande importance pour Simone - sa sœur se rapproche de plus en plus des milieux syndicaux et, surtout, de la vie des ouvriers. L'enseignement secondaire ouvrira à Simone Weil l'accès à la compréhension des grands auteurs, notamment Platon, Descartes et Kant, entre autres. Sa formation scolaire a toujours été très vaste et lui a permis cle développer des connaissances aussi bien scientifiques que littéraires. Toute cette base théorique et son expérience affective, fondée sur les relations d'amitié avec sa famille et son entourage, ont permis à Simone Weil d'avoir l'esprit assez ouvert pour reconnaître les valeurs latentes dans son expérience et son horizon religieux. Une rencontre cependant marquée par le paradoxe entre ce qu"est la vie, de fait, et la gravité morale qu'elle impose aux choix face à tant cle défis et de situations réelles cl'oppression et de malheur.
1(,

HOURD lN, G., Simone Weil. Roma: Borla, 1992. pp. 141-142 (Original :Simone Weil.
p. 14.1-142.

Paris: La Découverte, 1989). 17HOURD lN, G. Op. cit. (éd.iralienne),

18