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Socrate une Philosophie du Dénuement

De
252 pages
Socrate demeure une énigme. Il se refuse à écrire et à laisser d'autre oeuvre que sa vie. Sa philosophie demeure-t-elle, comme sa piété, doucement ironique ? En choisissant la pauvreté volontaire, l'endurance agréable, le dépouillement dialogal, l'inscience et l'impiété, Socrate invite à la plus vive et la plus riche des exigences philosophiques: le dénuement radical. Peut-on remonter, des gestes les plus quotidiens de la " vie socratique", à une telle unité de la pensée de Socrate ?
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Jean-Paul Galibert

Socrate
Une philosophie du dénuement

Editions L'Harmattan 5--7,rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Pour Anne, Rémi et Chloé

INTRODUCTION:
LES PROBLEMES DE SOCRATE

Le socratisme Les

surprend

d'emblée

par sa manière

g,estes les plus quotidiens co~us, mais

de la «vie

d'être. 1 socratique» sont exemple,

fort bien

trop souvent

négligés. Par

dans les rues d'Athènes"et jusque

dans sa prison, Socrate

allait pieds nus. Chaque source tour à tour, chacun des exégètes ensuite, s'accordent au moins pour enregistrer ce petit fait, qui constitue, malgré son caractère apparemment anecdotique" une de nos rares certitudes concernant Socrate. Mérite-t-il mieux que la rapide mention que lui accordent en passant la plupart des commentateurs? Pourrait-on le créditer d'un sens philosophique, et partir de la «vie socratique» la plus concrète pour comprendre Socrate? Le nom de Socrate évoque si immédiatement l'image même du philosophe2 que l'idée semble d'abord incongrue: exemple. par excellence de l'enquête inlassable et de sa mise à mort, Socrate est à jamais, au moins pour les philosophes, le ''père symbolique assassiné", "le héros fondateur de la lignée';;, le "patron,,4, voire le "totem'p. On admet volontiers
Sur ce terme, on consultera notamment 1. Humbert: Socrate et les petits socratiques, P.D.F., 1967, p.17 sq. Jaspers: Les grands philosophes, Presses Pocket, T. 1, p. 157sq. F, WQlf Socrate. P,U,F,. 1985. p,5 Merleau Pont y joue sur cette polysémie pour désigner Socrate, dans sa leçon inaugurale au collège de France: Eloge de la Philosophie, 1953, idées Gallimard, p.42.

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que la tradition souligne la laideur de Socrate comme faire valoir de la beauté. de son âme, puisque la philosophie prête ainsi à Socrate le mépris du corps qu'elle a souvent jugé nécessaire à sa fondation6. Elle peut dès lors trouver, dans la richesse des influences que Socrate a subies puis exercées, la source inépuisable de son histoire, et dans son art du dialogue, son idéal d'enseignement. Certes, un cerveau si céleste ne se conçoit guère dans un corps nanti de pieds? Pouvons-nous même imaginer que Socrate et ses disciples se soient reconnus à leur commun souci de demeurer pieds nus? Mais, avec Socrate, la philosophie a pour père une énigme, et l'on ne peut négliger aucun indice si l'on cherche à percer, avec son silence, l'étrangeté, voire l'ambiguïté de son mode d'existence. Car Socrate, plus qu'une doctrine, promeut une manière d'être: la "vie socratique", une sorte de pauvreté globale, aussi volontaire que vitale"!aussi théorique que matérielle"!dont les pieds nus pourraient avoir constitué le fait le mieux attesté, la marque délibérée et le symbole le plus riche.
1. Brunschwig: "Socrate et les écoles socratiques" Encyclopédia llniversalis. Un prêt bien singulier, si l'on songe à tout ce qui atteste l'intérêt constant de Socrate tant pour son corps et sa santé, que pour les corps et leurs beautés. L'apparent intérêt actuel pour le corps ne s'attache qu'à une image à laquelle on nous somme de le conformer. Loin dè le revaloriser, ces tendances culturistes supposent et renforcent une haine taciten1ent chrétienne du corps. rv1ais rien dans le corps honni n'est aussi méprisé que le pied. Le "bas corporel" a eu ses défenseurs (cf Bachtine, L 'œuvre de François_Rabelais..., nrf Gallimard, 1970, chap. 6) le sexe, après ses dieux, a eu ses analystes~ l'excrément lui-même s'est vu comparé à Dieu (ç{. Stanislas Breton, "les cinq lettres" in Philosophie buissonnière, Jérôme Millon, 1989); seul le pied, qui est par nature si évidemment stable et fondateur, utile et progressiste, demeure inexplicablement bas, vil, sale et malodorant.

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Peut-on remonter des gestes du quotidien, tel l'indice ponctuel des pieds nus, à un parti pris essentiel de dénuement qui donnerait son unité à la "vie socratique" , voire sa cohésion à une philosophie de Socrate? Tel est le beau risque que nous voudrions courir ici. Mais rien n'est moins sûr, puisque Socrate n'a rien écrit Force nous est donc de reconstituer hypothétiquement sa pensée à partir de témoignages, parfois très ultérieurs et souvent fort divergents. Car parmi les témoins les moins philosophes, les uns sont à charge, comme Aristophane, les autres à décharge, comme Xénophon, tandis que parmi les disciples, chacun tend librement vers sa propre philosophie, fonde sa propre école, et tente de tirer le maître à lui. De plus, en une sorte de deuxième mort de Socrate, en dehors des oeuvres de Platon et d'Aristote, la totalité des oeuvres de ses grands disciples a été perdue. Nous n'avons presque rien conservé d'Antisthène (ou de Diogène le cynique, son disciple), d'Aristippe, d'Euclide de Mégare, pas plus que d'Eschine ou de Phédon. Platon et Aristote euxmêmes, qui évoquent volontiers des philosophes moins proches d'eux8, conservent à leur endroit une discrétion allusive, voire un silence qui pourraient sembler étrangement systématiques, qui ont sans doute puissamment contribué à les vouer à l'oubli, voire au mépris9.

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Les titres d'ouvrages parlent d'eux-mêmes: dès avant les réfiltations sophistiques d'Aristote, Platon consacrait un livre à Parménide, et cinq à ses meilleurs ennemis, les sophistes
(Protagoras, Gorgias, Critias, deux

au seul Hippia.5),

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Par exemple, Humbert lui-même, qui a tant fait pour la revalorisation des "petits socratiques", écrit néanmoins: "Wilamowitz n'avait pas tort quand il disait, sur un ton un peu trop péremptoire: "la philosophie peut se dispenser de parler de Phédontt(ibid. p281).

Il

La distance

de Socrate

Le si fameux "problème de Socrate" (comment connaître la pensée de celui qui n'a rien écrit?) ne repose pas seulement, ni peut-être principalement, sur la rareté et les contradictions des sources. Car ce n'est pas seulement Socrate qui est loin de nous: c'est nous qui nous sommes éloignés de lui: plus encore que les siècles ou les mutations de l'histoire, un abîme sépare notre mode d'existence de la "vie socratique" où sa pensée prenait sens.

Le philosophe d'aujourd'hui n'a ni besace ni bâton. La provocation utopique de Socrate, accusé d'impiété et demandant pour toute peine d'être nourri aux frais de l'Etat, est devenue un fait ordinaire, le revenu assuré de penseurs assagis. Le célèbre Lycée fondé par Platon est devenu un établissement d'enseignement public et obligatoire. Nul de nos philosophes ne va plus par les rues, pieds nus, hirsute et menaçant, questionner les passants.. Vingt-cinq siècles d'un lent enfermement ont mené le philosophe du plaisant vacarme de l'Agora et des banquets, à la solitude monacale du bureau et des bibliothèques. Malebranche voulait pour méditer l'obscurité la plus complète, seule capable d'éclipser les séductions des sens. Socrate exigeait les pieds nus dans la poussière du marché, au milieu des marchandises et des gens. Notre manière de philosopher est le retrait, l'écriture méditant l'écriture, la sienne était l'apostrophe du premier venu, qu'il provoquait dès son allure. La philosophie a-t-elle déjà été plus loin de son origine socratique? Son rappel a-t-il déjà été plus nécessaire?

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Pouvons-nous rétrocéder, ne serait-ce qu'en pensée, de l'université à la vie Socratique? Sommes-nous prêts à admettre que Socrate est plus qu'un objet de pensée? car estce au philosophe de dégager le vrai Socrate, ou à Socrate de nous montrer le véritable exercice de la philosophie? Sommes-nous prêts' à 'risquer notre définition de la philo~ophie pour en vivre l'exigence? Pouyons-nous encore emprunter une voie qui ne proposepas"'de lire, mais de vivre, ni de définir le bonheur, mais 'd'être heureux? un chemin qui ne mène pas à penser l'être, à le saisir comme présence, mais enseigne à être présent? Sommes-nous capables d'une vertu entière et directe, exercice du corps autant qu'idéal de pensée, sans autre graal qu'un pain quotidien, à même la santé du corps qui a faim, qui désire, qui souffre et qui transpire? Ici est la chair, ici il faut penser.

Les contradictions

de Socrate

Mais que pensait-il, justement? Seul le résumé le plus extrême peut sembler clair et établi: Socrate serait l'auteur d'un tournant de la philosophie, qu'il aurait fait basculer de la "physique" vers l'éthique. La conscience de son ignorance l'aurait conduit à une enquête, qui procéderait essentiellement par le dialogue et l'ironie, viserait à redéfinir les vertus qui fondent à la fois la morale, la politique, la religion, et les traditions, mais demeure souvent aporétique. Si souvent diffusée comme la condition même de tout apprentissage philosophique, l'image est fameuse, mais d'une simplicité trompeuse, car le personnage est changeant, volontiers paradoxal, aussi provoquant que prudent. Comment savoir quand prendre au sérieux celui qui a maîtrisé l'ironie au 13

point de changer jusqu'au sens du motlO? Et nul sans doute n'a eu des fidèles si divers. Le personnage dont il faut bien partir a des facettes trop multiples pour pouvoir s'agencer aisément. Aussi, dès que l'on scrute les traces de cette vie de pensée, ses aspects prolifèrent et divergent, au point de ne pouvoir se rassembler qu'en une longue liste. de contrastes, de paradoxes, voire de contradictions1l. Ignorance, morale, politique, religion, tradition: chacun des mots du résumé habituel devient un champ de complexité où plusieurs contradictions s'intriquent. Premier champ de problèmes: la contradiction entre le légalisme apparent de Socrate et son exécution capitale. A en croire Xénophon et Platon, nul n'a été plus obéissant et respectueux de ses devoirs que Socrate. Il semble avoir toujours et scrupuleusement rempli ses obligations, qu'elles soient civiques12, militairesl3, ou religieuses14. Goldschmidt va jusqu'à parler de "conformisme" 15et pourtant Socrate est le premier philosophe condamné à mort à subir sa peine, le premier athénien de souche à tomber pour impiété, alors même que cette accusation ne frappait les mécréants que s'ils troublaient l'ordre public16. L'exécution désigne ce conformiste comme le pire des subversifs: Anaxagore, accusé en 432 de nier les dieux en soutenant la matérialité du soleil, avait pu s'exiler, comme plus tard Protagoras. Diagoras lui10 11

12 13 14 15 16

Vlastos, Ironie et philosophie morale, Aubier, p. 37 sq. C'est cette liste de difficultés, pour la plupart déjà repérées et discutées, mais plus rarement rassemblées, qui nous a fait mettre au pluriel, dans le titre de notre introduction, l'expression canonIque. Platon: Apologie 32 b-d. Xénophon: Helléniques, I, 7, Mémorables, I,I, 18, et I, 2, 29-38. Platon: Lachès, 181b et Banquet, 219c. Xénophon: Mémorables, l, 1, Il et Apologie, Il. Goldschmidt, Questions platoniciennes, Vrin, 1970, p 55. cf. Chamoux: La civilisation grecque, Arthaud, 1965, p. 254 .

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même, athée notoire et convaincu de sacrilège, ne semble avoir vu sa 'tête mise à prix en 415 qu'après son départ d'Athènes17. Le paradoxe est à son comble lorsqu'on voit Socrate obéir à la sentence de mort elle-même, en refusant de s'évader, au nom du respect scrupuleux des lois18. Deuxième champ de problèmes: l'inscience. Socrate dit: "Je sais que je ne sais pas,,19. Socrate aggrave la contradiction interne de cette phrase chaque fois qu'il dit connaître, par exemple l'amoui°, ou encore la vertu, comme lorsqu'il affirme qu'elle est savoirl. Pourtant, il soutient que. la vertu ne s'enseigne pas22, au prix d'une nouvelle contradiction soulignée dès Platon23. De la sorte incapable d'enseigner l'unique objet de ses recherches, il cherche néanmoins des disciples24. Enfin, il déclare à la fois que personne ne sait, et que les artisans savenr5. Troisième champ de problèmes: la morale. Aristote26 nous représente Socrate comme l'artisan d'une conversion de la philosophie à la morale de l'universel. Mais comment le physicien rhéteu~7 que semble avoir été le jeune Socrate, a-t-il pu se changer en moraliste? Et quelle morale
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18 19 20 21 22 23 24 2.5 26

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Nous reviendrons plus loin sur ces faits, sans doute cruciaux dans la vie de Socrate. Platon: Criton, 52ce. par exemple, Platon: Apologie, 21 bd. Platon: Lysis, 204 bc et Banquet 77 d. Platon: Euthydème, 278e-282d. et Ménol1, 87e-88e Platon: Apologie, 33c, et Lachès, 186 de. Platon: Protagoras, 361 ab. Platon: Charmide, 176 bc. et Lachès, 200 ce. Platon: Apologie, 23 b-e. Nous reviendrons plus loin sur cette source décisive de la connaissance de Socrate. Platon: Phèdre, 96a et Apologie, 19bd.

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pouvait-il bien défendre, pour que ses disciples en tirent des leçons apparemment si opposées? Peut-on concevoir Antisthène et AristipPe également fidèles au même maître? "Les Socratiques ont bien divergé d'opinion entre eux concernant la fin ultime. Il est à peine concevable que les disciples d'un même maître aient pu en arriver à ceci: les uns, comme Aristippe, disent que le souverain bien est le plaisir tandis ~ue les autres, Antisthène par exemple, l'identifient à la vertu"2 La question de l'universel les divise plus encore. On peut comprendre qu'Aristote soit sensible aux prémisses chez Socrate des Idées platoniciennes dont il fournira la critique dans sa propre conception de l'universel. Mais Socrate a-t-il pu inspirer à la fois les Idées à Platon et leur négation absolue chez Diogène29? Et comment comprendre que le bonheur soit dans la vertu, sinon la vertu même, au point qu'il vaille mieux subir l'injustice que la commettre30 ? Quatrième champ de difficultés: La politique. Comment Socrate peut-il prétendre à la fois s'abstenir de toute activité politique31 et être le seul à pratiquer l'art politique32? Peut-on soutenir et entraîner à la fois "les meilleurs" et le peuple, les oligarques et le Démos? Socrate mène une vie de pauvre, s'impose, et exige de ses disciples, une apparence
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31 32

81. Augustin, Cité de Dieu, VilI, 3. L. Paquet, Les cyniques grecs, Livre de poche, p.81 et 87. "Il vaut mieux" étant énoncé sans autre précision, il semble bien que l'on doive comprendre qu'il vaut mieux en général, dans tous les cas, et donc à la fois pour le bonheur et pour la vertu, ce qui suppose, sinon leur identification, à tout le moins leur liaison par unité essentielle. Platon: Apologie, 31c-32a. Platon: Gorgias, 521d.

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misérable. Mais si certains adoptent son dénuement, d'autres vivent au comble de la richesse et de la puissance, et goûtent fort l'apparat33. Quel pouvait être le contenu politique d'un enseignement auquel étaient aussi assidus des démocrates convaincus comme Chéréphon), de riches aristocrates (comme Platon ou Charmide), dont un deviendra même tristement célèbre comme tyran (Critias), de puissants ambitieux (comme Alcibiade ), mais aussi des esclaves (comme Phédon), des fils d'esclaves, ou mendiants, comme Antisthène et la plupart des cyniques? Que pensait-il en particulier de cette démocratie athénienne dont il fustige les mœurs34, les dirigeants35, l'incompétence et la versatilité du peuple36, ainsi que le mode d'élection37, mais dont il approuve profondément les lois38, au point d'y obéir jusqu'à la mort? Que pensait-il enfin de la légitimité de l'esclavage, lui qui ne l'a jamais condamné explicitement39, mais qui discute volontiers avec des esclaves, voire les montre capables de hautes connaissances4o? Cinquième champ de difficultés: la religion. Peut-on être un pieux impie? Comment voiT dans Socrate "à la fois un inspiré et un esprit critique,,41? Peut-on
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34 35 ::l6 37 38 39 40 41

Tel est le cas, par exemple d'Alcibiade (cf Plutarque, Alcibiade, 16, 1..) voire de Platon, qui refuse de troquer ses vêtements contre ceux d'une femme, même par dérision lors d'un banquet, ce qu'Aristippe accepte volontiers (cf 131-32.) Platon: Apologie 31d-32a Platon: Gorgias 517a sq. Platon: Gorgias 5ISe et Critias, 48c. Platon: Gorgias 5I5e et Critias, 48c. Platon: Criton, 52ce. Vlastos, Ironie et philosophie morale, Aubier, p. 251. Platon: Ménon , 82 sq. 1. Brun: Socrate, P.V.F., 1962, p.84.

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écouter à la fois le "démon,,42et la raison43? Peut-on à la fois obéir à une mission divine44et prôner le libre examen, quitte à semer le doute45? Peut-on sans feinte observer scrupuleusement les rites46 et néanmoins suggérer quelque scepticisme, sinon manifester de l'ironie envers les dieux, la foi et même l'immortalité de l'âme47?
Sixième champ de difficultés: les traditions.

Quels pouvaient bien être le comportement et surtout les convictions intimes de Socrate face à ces puissants fondements de la cité, indissolublement politiques et religieux? Les sources divergent, et le peignent, point par point, les uns comme strictement respectueux et les autres comme violemment subversif. A en croire Platon, Socrate fait très souvent référence aux poètes, qui sont pour les grecs de l'époque une autorité religieuse décisive, et semble avoir luimême pratiqué la poésie, aussi bien dans sa jeunesse48, que juste avant sa mort49. Et pourtant il tient le poète pour un ignorant50. De même, il prône le respect des parents51, et pourtant se voit accusé de nier tout devoir envers eux52,voire

42 43

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49 50 51 52

Platon: Apologie 33c. Platon: Apologie 26b-27a et Criton, 46b. cf Vlastos, op. cit., p.238. Platon: Apologie 21e, 23c, 28e, 29d, 30a et 38e. Platon: Apologie, 30e et Euthyphron, 15b Xénophon: Mémorables, I, l, Il et Apologie Il. (Cf. Vlastos, p. 345, note 56). Plmon:Apologie,29b,42a~Peûtllyppias,375a Diogène Laerce, Vies doctrines et sentences des philosophes illustres., G.F., 1. l, p.109. Diogène Laerce, Vies doctrines et sentences des philosophes illustres, G.F., 1. l, p. 117. Par exemple: Platon: Ion, 534b et 542b, et Apologie, 22 a-c. Xénophon, Mémorable.s', II, 2. Platon: L}'sis, 20ge

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d'inciter ses disciples à battre leurs pères53.Alors qu'il expose les devoirs envers les morts54 il nérige ostensiblement l'organisation de ses propres funérailless .Enfin, selon le mot ,,56.Cet athénien de Belaval, "ce cosmopolite était sédentaire est attaché à sa ville, au point de ne jamais la quitter sauf par obligation militaire57, mais plusieurs de ses maîtres et disciples se disent cosmopolites et n'admettent que le monde pour patrie58, lui-même s'honore de s'adresser à tous, indépendamment de l'origine nationale, ou sociale59.

Méthode

Au vu de ces problèmes, on comprend le scepticisme de certains exégètes, qui estiment plus sage de renoncer définitivement à connaître le Socrate historique60. Comme de surcroît nos sources sont évidemment les mêmes que celles de tous nos très nombreux prédécesseurs61, il est indispensable de définir le type d'approche et les règles de méthode qui nous ont paru susceptibles d'apporter un nouvel éclairage sur Socrate.
53 54 55 56 57 58 59 60 61

Aristophane, Les Nuées, Théâtre complet, 1. I, G.F., p. 207 sq. Xénophon, Mémorables, I, 3, In,5 et IV,3. Platon, Phédon, 115 b - 116 a. Y. Belaval, «Socrate », in Histoire de la philosophie, (die. Parain) Encyclopédie de la pléiade, 1. 1, Gallimard, 1969, p.452. Platon: Criton, SIb et 52be. Au moins Anaxagore, Aristippe, et Diogène le cynique. Platon, Apologie, 29d-30a. Gigon., Sokrates: sein Bild in Dichtllng und Geschiste, 1947,cf Humbert, op. cit. p.5 En 1952, 'l. de Magalhaes-Vihena dénombrait déjà plus. de deux mille cinq cents études consacrées à Socrate, (cf Le problème de Socrate et la légende platonicienne, Paris, 1952, I, chap. 1.).

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La premi~re règle, qui consiste à ne rien négliger de ce qui peut contribuer à la connaissance de Socrate, est moins évidente qu'il ne semble, dès lors que l'on en tire les conséquences: il n'y a pas de détail concernant Socrate. Faute de texte écrit, nous sommes un peu dans la situation des préhistoriens: les vestiges sont si rares qu'il faut chercher sens au plus anodin. La seconde est de faire preuve de la plus grande prudence possible avant d'attribuer une thèse à Socrate. Même en supposant la source fiable, bien des rapports sont possibles selon le passage entre ce que Socrate dit, ou fait, et ce qu'il peut vraisemblablement penser. Et cela pour trois raisons. Tout d'abord, Socrate est un penseur réprimé: dès avant son exécution capitale, il est moqué au théâtre, peut-être interdit d'enseignement. A plusieurs époques, nombre de ses proches ou relations connaissent des accusations, des procès, des exils. Il peut donc y avoir des choses que Socrate s'oblige à dire, d'autres qu'il s'oblige à taire. Ensuite, Platon, qui demeure la source la plus complète et compréhensive, prête indifféremment à Socrate ses souvenirs concernant les leçons du maître et les éléments de sa propre philosophie. Ce point a récemment été mis en lumière par la publication en français du grand livre de Vlastos, Socrate, ironie et philosophie morale, qui demeure à nos yeux le grand livre de référence sur Socrate. Vlastos a eu le mérite de couper l'étrange cordon ombilical dont nous relions Socrate et Platon. Les dix points par lesquels Vlastos expose la différence entre les deux Socrate présents chez Platon (et finalement entre Socrate et Platon62) constituent à
62

G. Vlastos, Socrate, Ironie et philosophie morale, Aubier, 1994., chap. 2 sq. Ce livre nous semble constituer désormais le grand ouvrage de référence sur Socrate. Ces dix points sont résumés par

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nos yeux un guide très fiable, mais la prudence demeure de rigueur si l'on cherche à les préciser ou à les compléter. Enfin, Socrate est indiscutablement un grand maître de l'ironie, avec cette conséquence redoutable pour l'exégète qu'il est toujours possible, au moins en droit, que Socrate plaisante, au point de dire le contraire de ce qu'il semble. Pour prendre un exemple extrême, l'apologie de Sparte à laquelle il se livre dans le Protagoras63, si on la prend au sérieux, est de nature à en faire un partisan zélé de l'aristocratie ~errière64, sinon de la tyrannie; en revanche, si, avec Vlastos65, on la tient pour ironique, Socrate devient tout au contraire un adversaire résolu de Sparte, et sans doute un démocrate convaincu. La troisième règle est d'élargir les sources. De ce point de vue, la voie a été ouverte par Humbert66 dans Socrate et les petits socratiques. Nous devons beaucoup à cet ouvrage, dont nous retiendrons en particulier, quant à la méthode, deux grands principes: l'égale dignité des quatre sources classiques (Aristophane, Xénophon, Platon et Aristote) et la nécessité de leur adjoindre autant que possible une cinquième source, tout aussi importante et bien informée, les "petits socratiques" (Antisthène -et Diogène-, Aristippe, Euclide de Mégare, Eschine et Phédon). Autrement dit, aucune source n'est méprisable. Il est clair par exemple que l'importance philosophique de Platon et de Xénophon ne peut guère se comparer. Mais il ne nous semble pas du tout certain pour autant que Platon puisse être tenu pour celui qui a compris Socrate, par opposition à un
l'auteur dans Vlastos (Gregory), "Socrate" in Philosophie grecque, (dir. M. Canto-Sperber) P.U.F., 1997, p. 123 sq. Platon, Protagoras, 342 a sq. Telle est à peu près la position de Magalhaès- Villena, op. cit. Vlastos, op. cit., p. 190. Humbert, Socrate et les petits socratiques,P.U.F., 1965, p.5 sq.

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Xénophon qui,. à défaut de pouvoir comprendre, aurait surtout enregistré les gestes. Le mépris qui semble de rigueur à 67 est injuste au regard de la subtilité propos de Xénophon dont Socrate fait preuve dans les dialogues qu'il rapporte, et trop systématique pour ne pas remplir quelque fonction. Par exemple, le Socrate de Xénophon insiste beaucoup sur l'utilité68, une valeur que l'on considère souvent comme trop triviale pour le Socrate de Platon, dont la morale passe pour plus relevée. Le mépris pour Xénophon permet alors de relativiser l'importance de ce thème: Xénophon aurait insisté sur ce qu'il pouvait comprendre69. Nous trouverons un autre exemple de ce mépris à éviter dans l'expression même de "petit socratique". La grandeur de Platon est hors de doute, mais nous la mesurerions mal si nous n'avions conservé de lui que trois pages de citations diverses, et l'on ne lui ajoute rien en méprisant ses condisciples. Les logiques d'Antisthène ou d'Euclide, la République de Diogène, valaient peut-être celles de Platon. L'injustice faite à ces oeuvres, à jamais détruites, est telle qu'aucune justice ne peut plus leur être rendue. Accordons tout au moins à leurs auteurs le crédit d'avoir pu continuer, d'une manière particulière mais légitime, ce qu'ils pensaient être l' œuvre de Socrate. Il faut admettre, dans sa légitimité paradoxale et troublante, un
pluralisme de la fidélité à Socrate.

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68 69

Wolf écrit par exemple: « il a pour lui sa médiocrité» (cf. . Wolt: Socrate, P.D.F., 1985, p. 105. Xénophon: Mémorables, IT,7 et IV, 4. Russell, par exemple, a écrit à propos de Xénophon" lorsqu'un imbécile rapporte les paroles d'un homme intelligent, il manque toujours d'exactitude, parce qu'il traduit toujours inconsciemment ce qu'il entend pour en faire quelque chose qu'il puisse comprendre. ''Russell, Histoire de la philosophie occidentale, Gallimard, p. 101sq.

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Nous essayerons de faire un pas de plus dans cette voie en admettant de plein droit l'apport des cyniques à la connaissance de Socrate. Ces penseurs, face auxquels Humbert lui-même cache mal son exaspération, nous semblent bien avoir continué et sans doute radicalisé bien des aspects concrets de la "vie socratique". A cet égard, la fameuse définition de Diogène par Platon "un Socrate devenu fOU,,70,mérite d'être méditée, autant comme reconnaissance d'une profonde fidélité que comme marque d'une profonde incompréhension. Si le cynisme pouvait être tenu pour un socratisme radicalisé jusqu'à l'outrance, il deviendrait possible de l'utiliser, avec la prudence de rigueur, comme une sorte de loupe, permettant de discerner a posteriori, dans une sorte d'agrandissement délibérément exagéré, certaines tendances en germe ou habilement implicites chez Socrate. La quatrième règle est d'élargir la considération de la vie de Socrate. Beaucoup d'historiens de la philosophie doutent que la connaissance de la biographie d'un auteur soit vraiment essentielle lorsqu'il s'agit de comprendre sa philosophie. Mais, dans le cas de Socrate, nous n'avons pas d'autre mode d'accès à sa pensée: comme il n'a rien écrit, son œuvre n'est autre que sa vie elle-même. Mais cette vie, il convient de la prendre tout entière, au lieu de la résumer aux rares interventions publiques attestées de Socrate. Il faut reconstituer la vie concrète, quotidienne, parfaitement délibérée, de Socrate et lui accorder toute la dignité philosophique que lui même lui conférait. A cet égard, les sources sont plutôt riches, et même surprenantes, et Platon nous en dit au moins autant que Xénophon, dans des passages trop souvent négligés.

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L.Paquet, Les cyniques grecs, Livre de poche, p.88.

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Enfin, il convient de pousser l'enquête biographique, dans la mesure du possible, jusqu'aux événements et personnages collatéraux. Par exemple, on sait que Socrate disait volontiers avoir commencé ses entretiens pour comprendre que l'oracle de Delphes ait pu le proclamer le plus sage des hommes. On insiste beaucoup moins sur deux autres consultations du même oracle, par Xénophon et par Diogène, pourtant entreprises sur les conseils ou à l'exemple de Socrate, mais où il est nettement plus difficile d'évoquer une religiosité profonde71. Beaucoup de mentions de l'affaire des généraux des Arginuses sont rapides au point d'omettre le nom de ces généraux défendus par Socrate qui est pourtant aussi révélateur que l'appartenance politique des amis d'Anytos, l'accusateur de Socrate, ou de certains amis de Chéréphon, un des plus proches fidèles de Socrate. Faute de ces recherches, en particulier dans Les Hélléniques de Xénophon, on risque d'en rester au mystère de démocrates luttant entre eux, au point de tuer Socrate. La cinquième règle est d'établir des degrés de vraisemblance. Puisqu'on ne peut sans doute espérer qu'une connaissance probable de Socrate, il est essentiel de hiérarchiser les vraisemblances, en fonction notamment du nombre et de la concordance des sources. Mais pour autant, un témoignage isolé ne saurait être éconduit. Si l'on n'admet pas en droit tous les témoignages comme significatifs, jusqu'aux plus isolés ou au moins vraisemblables, on risque fort de rejeter arbitrairement les éléments cadrant le plus mal avec une image préalable de Socrate. Ce travers si facile ne peut être évité que si l'on convient que même les inventions ou calomnies les plus énormes peuvent et doivent nous apprendre quelque chose de Socrate. Par exemple, contrairement à ce que prétend Douris, Socrate n'a sûrement jamais été esclave. Mais il est sans doute important que l'on
71

Xénophon, Anabase, III, 1, 4-8.

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ait pu le prétendre: ses fréquentations, certaines amitiés rendaient pensables ce soupçon, que Platon, pour sa part, n'a pas dû endurer souvent. La sixième règle est de toujours viser à la cohérence de Socrate, dont il a lui-même si souvent exprimé le souci. C'est pourquoi il ne suffit pas de chercher à concilier les sources quant aux points où elles divergent le plus nettement; Il faut chercher à mettre en lumière la cohérence entre les propos de Socrate ainsi que la cohésion radicale qu'il a voulu instaurer entre ses idées et ses actes, ses paroles et ses gestes, ses pensées et sa vie.

I. LA PAUVRETE VOLONTAIRE

Socrate

va-nu-pieds

Socrate allait pieds nus, et rien n'est mieux attesté. Dans Les Nuées d'Aristophane, le chœur apostrophe Socrate en ces termes: "ta démarche fière dans les rues, ta façon de regarder de travers, les nombreux maux que tu endures pieds nus"n. Platon, dans Le Banquet, fait part de la surprise que provoquait Socrate chaussé et bien mis: "11avait rencontré Socrate, bien lavé, des sandales aux pieds, choses qui ne lui arrivaient que rarement, et il lui avait demandé où il allait, pour s'être fait ainsi si beau,,73.Les disciples semblent avoir considéré les pieds nus de Socrate comme un trait constant et bien connu, une sorte de marque d'identité~ Phèdre en témoigne: "C'est à propos, apparemment, que J'e me trouve être sans chaussure! Car, pour toi, c'est toujours ton cas, on le sait74. Ce comportement est singulier sans être rare; comme le rappelle Flacelière, beaucoup d'athéniens vont pieds nus faute de chaussures: "Socrate et, sans doute, beaucoup d'esclaves et de gens du peuple, marchaient pieds nus dans les rues d'Athènes,,75. Mais, Socrate, lui, l'a choisi. Pourquoi cette étrange décision par laquelle Socrate semble vouloir ressembler aux plus déshérités des pauvres et des esclaves?
72 73 74 7S

Aristophane: Les nuées, G.F., 1966, p.168. Platon, Le banquet, 174a. Platon, Phèdre, 229a. Flacelière: La vie quotidienne en Grèce, Livre de poche, 1984, p.223.

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Dès Homère, les thètes eux-mêmes, ces ouvriers indépendants pourtant fort pauvres, pouvaient espérer «une ration abondante de pain, le vêtement pour ton dos et la chaussure aux pieds })76. chose comptait aux yeux de Socrate puisque, La non content de s'astreindre à aller pieds nus, il semble l'avoir exigé de ses disciples, qui, au moins pour certains, l'ont exigé à leur tour de leurs propres élèves. Platon évoque par exemple « un certain Aristodème ~..) toujours nu-pieds» ,,77. Aristophane se gausse de « ces charlatans, ces individus au teint jaune, ces va-nu-pieds au nombre desquels est ce mauvais génie de Socrate »78. Ce geste pourrait donc avoir indiqué l'appartenance à la mouvance de Socrate, et s'être transmis de génération en génération, en particulier chez les cyniques. Ainsi voit-on Diogène, héritier de Socrate par son maitre Antisthène, l'imposer à ses propres disciples: « il les amenait avec lui sans tunique ni souliers »,,79. Ce refus des chaussures devait surprendre d'autant plus qu'en Grèce, le vêtement étant largement imposé par l'âge, le sexe, le rang et les charges, l'élégance trouvait refuge dans le drapé, les bijoux et les ornements de chaussures. Socrate rejette donc de la sorte une des principales voies du luxe et de la séduction, que chacun emprunte selon son statut. Les prostituées des bas quartiers « étaient habillées du péplos safran pour être reconnues par la loi, nanties de chaussures dont les semelles imprimaient sur le sol.« suis-moi» 80. A l'autre extrême, Alcibiade « portait les cheveux longs, d'originales chaussures et des robes de pourpre qu'il laissait traIner none haI.amment sur I 'agora» 81.
'"

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80 81

Homère, Odyssée, XVITI, 346-61 Banquet, 173b. Aristophane: Les nuées, G.F., 1966, p.156. Diogène Laerce: Vies..., G.F., t.2, p. 17. Hellman, Socrate, p. 101. Plutarque, Alcibiade, 16, 1..

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Ce dénuement de l'apparence, qui se marque par les pieds nus, exige aussi la modestie du vêtement. Socrate
proscrit la tuniaue, et se contente de « ce manteau de bure que j'ai sur moi» S . Ce parti-pris lui vaut des remarques acerbes, comme celles d'Antiphon le sophiste: "Tu vis de telle sorte que pas un esclave, soumis par son maître à son régime, ne resterait chez lui. Tu te nourris des aliments les plus communs et tu bois les breuvages les plus vils. Non seulement tu portes un méchant manteau, mais il te sert l'hiver comme l'été, et tu vas toujours sans chaussures ni tunique"s3. Encore faut-il préciser que ce manteau est aussi ordinaire qu'usagé: «un himation tout simple, d'étoffe grossière et sans aucun ornement, comme celui que portaient les philosophes, s'appelait un tribon (manteau d'usage) (..). Beaucoup d'athéniens, soit par imitation des mœurs laconiennes, soit par pauvreté, ne portaient eux aussi qu'un manteau directement sur la peau. Socrate faisait ainsi, et à sa suite beaucoup de philosophes »84. Nous constatons donc une nouvelle fois que Socrate adopte l'aspect des pauvres de son temps. Cette morale du vêtement valait aussi pour les disciples. Antisthène ''fut le premier àfaire doubler son manteau, (..) et portait ce seul vêtement. Il prit aussi le bâton et la besace 85. Certains d'entre eux la transmirent à leurs propres élèves: "Diogène voulait une tunique. <Antisthène> lui dit: "relève ton manteau, et tu en auras une"86. Diogène assumera à son tour le manteau, la besace et le bâton87.
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Plato~ Protagoras, 435d . Xénophon: Les mémorables, I, 4, 1. Flacelière: La vie quotidienne en Grèce, Livre de poche, 1984, p.2ll. Diogène Laerce: Vies..., G.F., t.2, p.ll Diogène Laerce: Vies, G.F., 1.2, p.9 Diogène Laerce: Vies... , G.F., 1.2, p.14-l5

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