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Spectres contre-révolutionnaires

De
292 pages
Cet ouvrage se penche sur l'évolution des attitudes anti-humanistes. A partir de ses commentaires sur le bourreau et la théorie des sacrifices, situerait-on Joseph de Maistre aux origines des doctrines totalitaires ? Voici un ensemble de textes méconnus allant des premiers effrois suscités par l'image du bourreau jusqu'à l'enthousiasme des fascistes français séduits par la théorie des sacrifices sanglants en passant par l'appropriation des écrits de Joseph de Maistre par Charles Maurras ou Carl Schmitt.
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SPECTRES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (ÇJ 'Harmattan, 2005 L ISBN: 2-7475-9665-6 EAN : 9782747596657

Jean ZAGANIARIS

SPECTRES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES
Interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre XIXe
-

XXe siècles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongl;e Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Unive"ité de Kinshasa - RDC

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Jean-René VERNES, Le principe de Pascal-Hume et le fondement des sciences physiques. François CHENET (textes réunis par), Catégories de langue et catégories de pensée en Inde et en Occident, 2005. Fabien TARBY, Matérialismes d'aujourd'hui, de Deleuze à Badiou,2005. Fabien T ARBY, La philosophie d'Alain Badiou, 2005. Emmanuel FALQUE et Agata ZIELINSKI, Philosophie et théologie en dialogue, 2005. Augustin BESNIER, L'épreuve du regard, 2005. Xavier PIETROBON, La nuit de l'insomnie, 2005. Gustavo JUST, Interpréter les théories de l'interprétation, 2005. Jean C. BAUDET, Le signe de l'humain, 2005. Stéphane VINOLO, René Girard: Du mimétisme à l'hominisation. « La violence difJérante », 2005. Howard HAIR, Qu'est-ce que la philosophie?, 2005. Sylvie MULLIE-CHATARD, De Prométhée au mythe du progrès. Mythologie de l'idéal progressiste, 2005. Raymond PERROT, De la narrativité en peinture. Essai sur la Figuration Narrative et sur le figuration en général, 2005. Robert PUJADE, Art et photographie: la critique et la crise, 2005.

Flemerciements

Merci tout d'abord à Claude Gautier, Pascale Laborier et Enzo Traverso pour toute l'attention qu'ils ont consacrée à cette thèse, à partir de laquelle a été élaboré ce livre. Sans eux, entreprendre ce travail et surtout le mener à son terme n'aurait pas été possible. Au cours des différentes étapes, chacun d'eux a consacré une partie de son temps à lire les hypothèses de recherche et les premières versions de la thèse. Ma gratitude est grande à leur égard et je sais que ce travail doit beaucoup à leurs conseils et à leurs encouragements. Tout en me laissant une grande autonomie dans mes partis pris intellectuels, chacun d'eux m'a apporté le fTuitde ses connaissances et m'a fait profiter de son érudition, que ce soit dans le domaine du linguistic turn, de la généalogie, de la sociologie des acteurs, de l'historicité ou du totalitarisme. Je voulais également remercier les autres personnes qui m'ont aidé d'une manière ou d'une autre. Il y a les collègues doctorants qui ont eu la patience et la disponibilité de discuter de ma thèse. Merci particulièrement à Christophe Dinouard d'avoir lu l'ensemble du premier jet. J'ai en mémoire les critiques constructives et les encouragements qu'il m'a adressés, ainsi que les moments conviviaux partagés en sa compagnie et celle d'Adeline. Merci au CUFlAPP et à l'Université Picardie Jules Verne (Amiens), au Centre Jacques Berque (Flabat) et à COM'SUP, Ecole Supérieure de Communication et de Publicité (Casablanca), qui, entre le début de la thèse en France et l'écriture du livre au Maroc, m'ont accueilli dans des espaces conviviaux où j'ai pu mener mes recherches et exercer mes fonctions d'enseignant. Merci aussi à tous ceux qui m'ont accordé une discussion sur ce travail d'écriture, des conseils bibliographiques ou un sourire amical d'encouragement: Xavier Accart, Wilfried Akiana, David Alcaud, Valérie Amiraux, Asia Argento, Frédéric Audren, François Azouvi, Myriam Bachir, Etienne Balibar, Nicole Beaurain, Daniel Bensaïd, Steve Berg, Marie Thérèse Bigot Philippe Bongrand, Abbed Boumedienne, Michel Bourgeois, Alain Brossat, François Button, Wadii Charrad, Patrick Cingolani, Annie Collovald, Philippe Corcuff, Martin Ethier, Sylvie Depouilly, Michel Dobry, George Fauré, Sandra Fayolle, Florence Gallemand, Jeanne Gamain, Gérard Gayot, Olivier Giraud, Bruno Goyet, Mireille Gueissaz, Jürgen Habermas, Joëlle Hadoux, Henry Hardy, Jacques Hoarau, Frank Krawczyk, Habib Kazzi, Jean-Claude Kaufmann, Duncan Kelly, Tony Kohvac, Abderhaman Koudjil, Bernard Lacroix, Abderahim Lamchichi, Pierre Lascoumes, Armelle Le Bras Chopard, Jean Leca, Patrick Lehingue, Olivier Le Cour Grandmaison, Josette Lefevre, Daniel Lindenberg, Nicolas Liscic, Corinne et Emmanuel Liscic, Michael Lowy, Pierre Lustre, Hervé Maccionni, Nadine Machikou, Alain Maillard, Lilian Matthieu, Michael Marchand, Sylvain Meyet, Paolo Napoli, Frédérique Niel, Valérie Pacaud, Amélie Poulain, Sovanna Prom, Wajih Flaad, François Flangeon, Nathalie Flaybaud, Florence Flenault-Darsi, Edwige Flude-Antoine, Arnaud Flené et Véronique, Corinne Flobinson, Sabine Flosier, Maxime Szczepanski, Sophie Sédillot, Erwan Sommerer, Anne-France Taiclet, Pierre-André Taguieff, Dany Trom, Antoine Vauchez, Eleni Varikas, Chloé Vlassopoulou, Sophie Wahnich, Laurent Willermez, Antoine Woimant. Merci aussi à tous les gens (trop nombreux pour être cités ici) qui ont fait part de leur gentillesse

et de leur intérêt à l'égard de mon travail. Je pense notamment aux étudiants avec qui j'ai pu avoir des échanges intellectuels très fructueux, que ce soit au Maroc ou en France. Merci à ma famille pour tout le soutien qu'ils m'ont donné au cours de la thèse et de la rédaction du livre. Mon père, ma mère, mon parrain et ma sœur ont consacré un temps précieux à lire ce travail. Leurs conseils m'ont été très utiles, tout comme leurs encouragements et les nombreuses aides apportées durant cette période. Je tenais à leur exprimer toute ma gratitude pour leur gentillesse et leur affection. Je reste très sensible à l'attention discrète avec laquelle mon père s'est intéressé à ce travail, et je le remercie d'avoir été si présent le j our où j'ai soutenu ma thèse, tout comme je remercie ma mère de m'avoir encouragé à écrire, d'avoir facilité beaucoup de choses pendant la phase de rédaction et d'avoir préparé tous ces bons plats après la soutenance. Je remercie aussi ma sœur et son mari pour leurs encouragements, ainsi que pour leur hospitalité lors des séjours à Paris. Je dois une des idées centrales de cette thèse à mon neveu qui, le jour de l'anniversaire de ses trois ans, m'a fait prendre conscience que les livres étaient avant tout des objets et que leurs utilisateurs en faisaient un peu ce qu'ils voulaient, sans forcement laisser de côté leur contenu. Sa petite sœur, qui vient de naître, apportera également beaucoup d'éclaircissements à mes travaux futurs. Merci aussi à Zineb de m'avoir dit un jour que ce travail était à ses yeux quelque chose d'important et de s'être réjouie quotidiennement de son avancée. Sans ton intérêt, ta précieuse lecture et tes encouragements dans les moments difficiles, l'aboutissement de cette thèse n'aurait pas été possible. C'est à toi que je pensais pendant mes journées (et mes nuits blanches) d'écriture, où la distance entre Rabat et Amiens rétrécissait de plus en plus pour devenir - selon la belle expression de Gilles Deleuze - "imperceptible". L'intimité partagée pendant cette période de rédaction fait partie des choses importantes de notre vie. Tu es la seule à connaître vraiment ce qu'il y a entre les lignes de ce travail et qui a donné un sens à tout ça... Après avoir rédigé la thèse en ton absence, je suis content d'avoir travaillé à sa publication en ta compagnie, même si là encore, il y a toujours une vie à venir... C'est pour toi que j'ai écritcerte thèse, ainsi que ce livre, et c'est à toi que je suis content de les dédier...

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INTRODUCTION L'étude des filiations: un objet de recherche problématique.

"Joseph de Maistre vit d'un très petit nombre d'idées. Mais comme il y croit! Même s'il les répète des milliers de fois, lui ne s'ennuie jamais. Pendant deux jours de la semaine passée, je me suis entièrement plongé dans de Maistre. Maisj'ai très mal supporté ça, j'ai pris lafuite et je me demande à présent ce qui a bien pu se produire pendant ces deux jours. Est-ce moi qui ai changé? Est-ce lui? Maintenant je le connais vraiment beaucoup mieux, et même si bien qu'il m'a complètement dégoûté, que je n'arriverai peut-être plus jamais à le lire, pas même comme autrefois, pour le plaisir de haïr ses idées. " Elias Canetti, Le cœur secret de l'horloge

Prenant le relais du "spectre" de Marx évoqué par Derrida au cours des années quatre-vingt dix\ la contre-révolution du XVIIIe siècle semble connaître un regain d'intérêt progressif depuis le Bicentenaire de la Révolution française et l'effondrement du bloc soviétique. Un des principaux représentants de ce courant, Joseph de Maistre (1753-1821), est défini aujourd'hui soit comme un auteur mettant en garde contre les totalitarismes et contre les dérives terroristes des révolutions, soit comme un précurseur du fascisme ou bien de l'extrême droite. Plutôt que d'établir des filiations inédites entre ses idées et l'époque contemporaine, ou bien de confirmer les anciennes en trouvant de nouveaux critères, nous avons choisi de prendre pour objet d'étude certains commentaires de la pensée maistrienne, notamment ceux qui l'avaient reliée avec des phénomènes précis, et de bâtir notre problématique à partir de ces formes de savoirs. Au lieu de se demander si Joseph de Maistre est un précurseur du fascisme, nous avons voulu comprendre comment est-ce que les connaissances que nous avons sur cet auteur si complexe ont été historiquement et politiquement construites. Quels ont été, par exemple, les autres commentaires sur le bourreau et sur la théorie des sacrifices sanglants avant qu'Isaiah Berlin, le célèbre historien des idées britannique, n'avance la thèse d'un rapprochement possible entre les idées de Joseph de Maistre et les doctrines fascistes? Notre but n'est ni de faire une étude théorique de la pensée maistrienne, ni une sociologie de sa réception. S'il est problématique d'aborder un texte
I J. Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993.

uniquement par le biais de l'approche philosophique2, il serait tout aussi discutable de le réduire aux usages sociaux qui en ont été faits par ses lecteurs. Attentif, à juste titre, à la trajectoire sociale des récepteurs ou bien aux différents enjeux qui structurent le champ où un auteur est réceptionné, ce type d'approche délaisse bien souvent les questions relatives au contenu des messages qui font l'objet de la réception3. D'une part, l'étude du contexte est nécessaire pour éviter de questionner les éléments de pensée comme des entités atemporelles et réifiées. D'autre part, l'étude des textes est tout aussi importante car il s'agit d'actes dans lesquels s'est matérialisé le sens qu'un auteur avait souhaité donner à ses idées. L'historien Rheinart Koselleck a montré la fécondité des approches parvenant à combiner histoire sociale et histoire des concepts en fonction des impératifs liés aux terrains de recherche4. S'inscrivant dans cette perspective, notre travail porte sur les commentaires de Joseph de Maistre, c'est-à-dire sur les interprétations et les usages dont ses textes avaient fait l'objet. Si l'on admet que ces derniers sont des pratiques historiquement et sociologiquement situées, la construction des formes de savoirs est une question politique et non pas un simple travail d'érudition. L'histoire des idées n'a pas pour but d'examiner la pensée d'un auteur et de retrouver les phénomènes contemporains auxquels il se rattache. Elle ne s'intéresse pas aux filiations mais à "l'intimité" existant entre un texte et ses commentaires. Les rapprochements historiques ne sont pas des données qui doivent être admises sur le mode de "l'allant de soi" mais des constructions théoriques produites par des acteurs qu'il s'agit d'étudier en dehors d'un souci de correction ou d'approbation. C'est sur les conditions intellectuelles et sociales

2 Notre travail sur la contre-révolution s'inscrit en dehors des enjeux théoriques que pose P. Raynaud dans sa préface à E. Burke, Réflexions sur la Révolution de France, [1790], (trad. fr.), Paris, Pluriel, 1989. 3 C'est sur ce point que nous nous démarquons de l'approche sociologique des pratiques de lecture. Selon G. Mauger, C. Poliak, B. Pudal, le fait de reconstituer l'itinéraire biographique du lecteur a pour objet d'éviter les pièges de "l'ethnocentrisme lettré", c'est-à-dire d'une approche s'intéressant au sens des textes; voir Histoire de lecteurs, Paris, Nathan, 1999, pp. 13-15. Une approche qui abandonnerait l'étude du texte pour se focaliser uniquement sur les trajectoires sociales de leurs lecteurs empêche de comprendre la nature de ce qui a été produit lorsque ces derniers s'approprient l'oeuvre. 4 R. Koselleck, Le futur passé, Contribution à la sémantique des temps historiques, [1979], (trad. fr.), Paris, Ed. de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1990, pp. 99-118 ; sur ce point voir aussi les propos de Q. Skinner, "Meaning and understanding in history ofideas", in J. Tully (ed.), Meaning and context ."Quentin Skinner and his critics, Oxford, Polity Press, 1988, pp. 29-32 et R. Chartier, "Histoire intellectuelle et histoire des mentalités", Au bord de la falaise. L'histoire entre certitude et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 27-67. Dans Pour(quoi) la philosophie politique, petit traité de science politique, Paris, Presses de Science Po, 2001, notamment pp. 29-30 et 60-70, J. Leca a montré la nécessité de recourir à une pluralité de langages paradigmatiques pour étudier la réalité sociale.

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de production des formes de savoirs que ce travail souhaite se pencher, en construisant son objet à partir des interprétations et des usages de la pensée maistrienne.

La contre-révolution comme "matrice" explicative des doctrines totalitaires?

"Sans doute, le jeune homme qui a cette tête délicieuse ne dit pas,' "Je suis une femme. " Même, si - pour tant de raisons possibles - il vit avec une femme, il peut lui nier que lui en soit une, luijurer qu'il n'ajamais eu de relations avec des hommes. Qu'elle le regarde comme nous venons de le montrer, couché dans un lit, en pyjama, les bras nus, le cou nu sous les cheveux noirs,' le pyjama est devenu une camisole de femme, la téte, celle d'une jolie Espagnole" Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

Les débats autour du marxisme qui ont eu lieu en France au cours des années quatre-vingt-dix ont relancé la question des rapprochements entre la Révolution française et la révolution russe. Dans un contexte intellectuel marqué par la résurgence du concept de "totalitarisme"s, est réapparue également la thèse selon laquelle les phénomènes révolutionnaires de 1917 auraient leurs origines dans les événements de 1789. Dans la conclusion du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois écrit que les dérives de la Révolution française vers la Terreur peuvent expliquer, en partie, les raisons pour lesquelles le communisme s'est érigé en dictature sanglante et ensuite en régime totalitairë Ce type de filiation historique n'est pas inédit. De nombreux travaux sur les doctrines totalitaires ont cherché à comprendre ces dernières en les rapprochant des événements de la Révolution française7. Dès
5 E. Traversa, Le totalitarisme, le ÀXe siècle en débat, Paris, Seuil, 2001, pp. 87-91. 6 S. Courtois, "Pourquoi 7", in S. Courtois, N. Werth, 1. L. Panné, A. Paczkowski, K. Bartosek, 1. L. Margolin, Le livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 796 : "Par certains côtés, la Terreur préfigurait la démarche des bolcheviks - la manipulation des tensions sociales par lafaction jacobine, l'exacerbation du fanatisme idéologique et politique, la mise en oeuvre d'une guerre d'extermination contre une fraction révoltée de la paysannerie. Robespierre a incontestablement posé une première pierre sur le chemin qui, plus tard, mena Lénine vers la terreur. Lors du vote des lois de Prairial, n'avait-il pas déclaré devant la Convention,' "Pour punir les ennemis de la patrie, il suffit d'établir leur personnalité. Il ne s'agit pas de les punir mais de les détruire." 7 Pour un rapprochement entre Robespierre et Lénine, voir par exemple, A. Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme, Paris, Tel Gallimard, 1996, p. 46 et p. 237.

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1952, dans Les origines de la démocratie totalitaire, Jacob L. Talmon avait vu les principales préfigurations des totalitarismes dans la pensée de JeanJacques Rousseau ainsi que dans les actes de Robespierre et de Babeuf. Toutefois, au cours des années quatre-vingt- dix, cette filiation entre les violences de la Révolution ffançaise et celles de la révolution russe rend légitime le rapprochement entre les phénomènes révolutionnaires et les totalitarismes. Contre l'approche d'une "historiographie marxiste" évoquant l'émancipation révolutionnaire de 1789 pour légitimer les événements qui s'étaient produits en 1917 sur le sol de la Russie, François Furet a suggéré un retour vers le passé qui ne serait pas accompagné de "projections passionnelles" sur tels ou tels événements9. Si la Révolution française était la "mère" de la révolution russe, elle avait accouché non pas d'un "avenir souhaitable" mais "d'un événement réel, daté, enregistré, qui est octobre 1917,,10. Les bolcheviks avaient eu conscience d'être les héritiers de la Révolution française "avant", "pendant" et "après" leur entreprise révolutionnaire. Par conséquent, François Furet ne conteste pas l'existence de ce rapprochement mais la manière dont il était présenté par les historiens marxistes. Si la Révolution française devait être reliée à la révolution russe, le but était non pas de recourir à la première pour justifier les violences commises par la seconde mais d'examiner les dérives meurtrières de ces deux phénomènes. Toutefois, François Furet rapproche les sanglants dérapages de la Révolution ffançaise vers la Terreur et l'aboutissement totalitaire de la révolution russe, en insistant sur les différences entre ces deux événements historiquesl1. Contrairement à Ernst Nolte, il ne sousentend pas que les massacres révolutionnaires de 1789 préfigurent les totalitarismes du XXe siècle. Les problèmes que pose la pensée de François Furet, en dehors de la sacralisation des doctrines libérales comme paradigme dominant et inffanchissab1e des sociétés démocratiques12, se situent à un autre niveau. Refusant de voir la Révolution française comme un "simple schéma de type causal", il a progressivement pris ses distances avec "l'idéologie de la
8 J. Talmon , Les origines de la démocratie totalitaire, [1952], Paris, Calmann-Lévy, 1966, voir notamment pp. 309-317. 9 F. Furet, Penser la Révolutionfrançaise, [1978], Paris, Folio, 1997, p. 19. 10Ibid. Il F. Furet, Le passé d'une illusion. Essai sur l'idée communiste au XXe siècle, Paris, Laffont/Calman Lévy, 1995, pp. 81-99, voir aussi p. 508. 12 Sur ce point, D. Bensaïd, Qui est lejuge? Pour en finir avec le tribunal de l'histoire, Paris, Fayard, 1999, pp. 162-174 ; D. Bensaïd reproche à François Furet de s'appuyer sur la désillusion du communisme pour justifier "le deuil de tout projet d'émancipation" et d'être incapable de percevoir que le libéralisme, loin d'être synonyme de démocratie, était également générateur de souffrances pour les plus démunis en capitaux économiques.

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coupure" instaurée au sein du processus révolutionnaire, entre 1789 et les phases terroristes qui avaient débuté en 179313. Selon lui, les entreprises révolutionnaires conduisent nécessairement vers des phases de radicalisation extrêmel4. Or, si la notion de "coupure épistémologique" mérite en effet d'être discutée dans le cadre d'un débat méthodologique, il est en revanche discutable de s'appuyer sur sa remise en cause pour postuler que les événements révolutionnaires aboutissent fatalement à un résultat prédéterminé à l'avance. Comme l'a montré Timothy Tackett dans ses travaux sur l'Assemblée constituante, il est illusoire de croire que la violence d'Etat de 1793 est inhérente à la politique et à la philosophie de 1789 ou bien que les Etats Généraux et l'Assemblée constituante incarnent le "prélude de la Terreur,,15.Si les députés étaient devenus révolutionnaires en 1789, c'était à travers un processus contingent et leur comportement à cette période-là ne préfigurait en rien la terreur jacobine. En affirmant que toute révolution aboutit nécessairement à des phases terroristes, il est ainsi possible de regrouper au sein du concept de totalitarisme les entreprises révolutionnaires qui ont conduit au stalinisme ou bien à l'instauration des régimes fascistes en Italie ou en Allemagne. Le fascisme ne serait pas un phénomène contre-révolutionnaire mais un mouvement mettant en oeuvre une révolution contre le monde moderne, celui de la démocratie et du libéralisme. C'est ce que souligne François Furet dans le Passé d'une illusion, en écrivant que le fascisme italien et le nazisme voulaient effectuer une révolution et non pas s'opposer à ellel6. L'idée selon laquelle le fascisme serait une entreprise révolutionnaire n'est pas neuve. C'est Ernst Nolte qui a été l'un des tous premiers historiens à conceptualiser cette thèse. Dans sa célèbre trilogie intitulée "Le fascisme dans son époque", il souligne que la volonté des fascistes de faire un monde nouveau n'était pas sans lien avec l'ardeur révolutionnaire des ennemis marxistes qu'ils combattaient17, En situant les origines de ce phénomène au sein de l'entreprise politique menée par l'Action française, il met ainsi l'accent sur la dimension "révolutionnaire" de ce mouvemenes, Les
13 F. Furet, Penser la Révolution française, op. cit., pp. 40-52 où il est question de "l'idéologie de la coupure radicale". 14 P. Gueniffey a prolongé ce postulat en écrivant que la Terreur était une ''fatalité'' de toutes les révolutions, La politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire (1789-1794), Paris, Fayard, 2000, p. 226. 15 T. Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, [1996], (trad. fr.), Paris, Albin Michel, 1997, p. 15. 16 F. Furet, Le passé d'une illusion, op. cil., pp. 211-248. 17 E. Nolte, Le fascisme dans son époque, "L'Action française", [1963], (trad. fr.), Paris, Julliard, 1970, vol. I, pp. 74-75. 18 Ibid., voirpp. 144-157.

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potentialités révolutionnaires du fascisme sont développées dans un livre publié en Allemagne en 1966, où Ernst Nolte montre que l'entreprise des mouvements fascistes avait pour but de mettre en place une "révolution contre la révolution"J9. Au cours des années quatre-vingt, c'est ce type de conclusion qui avait conduit l'historien allemand à penser la Révolution
française comme l'élément fondateur des massacres du XXe siècle
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Au-delà de toutes les différences méthodologiques et intellectuelles, les travaux évoqués convergent sur un point: ce sont les événements révolutionnaires produits en France qui constituent une sorte de matrice

explicative des violences du XXe siècle, associées ou pas avec le concept de
"totalitarisme". L'attention est focalisée sur la terreur jacobine, reliée avec les violences meurtrières entamées par la révolution russe après le succès d'octobre 1917 ou bien avec celles mises en œuvre par les fascismes. Si, comme l'a montré Hannah Arendt, les phénomènes totalitaires n'ont pas surgi ex nihilo dans le XXe siècle, cette manière de les resituer dans une perspective historique en focalisant l'intérêt sur les seuls événements révolutionnaires soulève certaines questions. Sans mettre tous ces auteurs sur le même plan, l'un des problèmes que posent les approches abordant les totalitarismes à travers les dérives possibles des événements révolutionnaires de 1789 et 1917 est leur instrumentalisation de la pensée contre-révolutionnaire théocratique du XVIIIe siècle. Celle-ci n'est ni occultée, ni mise de côté mais présentée dans certains discours comme les premiers "cris d'alarme", ou bien, pour
19 E. Nolte, Les mouvements fascistes, l'Europe de 1919 à 1945, [1966], (trad. fr.), Paris, Pluriel, 1992, p. 118. Les conceptions du fascisme comme une entreprise révolutionnaire sont également présentes chez des historiens situés aux antipodes des sensibilités de E. Nolte, voir par exemple, G. L. Mosse, La révolution fasciste, vers une théorie générale du fascisme, [1999], (trad. fr.), Paris, Seuil, 2003, pp. 19-74 ; Z. Stemhell, La droite révolutionnaire, 18851914, les origines françaises dufascisme, [1978}, Paris, Gallimard, 1997. Sur la manière dont le politologue israélien distingue sa démarche de celle de l'historien allemand, voir l'introduction de Z. Stemhell, M. Sznajder, M. Ashéri, Naissance de l'idéologie fasciste, Paris, Folio, 1989 ; voir aussi E. Gentile, qui tout en présentant la dimension révolutionnaire du fascisme, prend ses distances avec les thèses de Nolte, voir Qu'est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation, (trad. fr.), Paris, Folio, 2004, pp. 17-18, p. 94. 20 E. Nolte, "Légende historique ou révisionnisme? Comment voit-on le IIlReich en 19807", in Devant l'histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l'extermination des Juifs par le régime nazi, (trad. fr.), Paris, Le Cerf, 1988, voir pp. 18-19 Dans ce texte, E. Nolte a cherché à montrer que les pratiques du Ille Reich n'étaient pas un cas isolé dans l'histoire et qu'elles devaient être pensées en relation avec la révolution bolchevique; voir également "Un passé qui ne veut pas passer", ibid., pp. 31-35 et La guerre civile européenne, 1917-1945. National-socialisme et Bolchevisme, [1987], (trad. fr.), Paris, Ed. des Syrtes, 2000, pp. 45-47, pp. 376-377 et pp. 541-558; sur les propos de E. Nolte au sujet de la reconstitution "génétique" du fascisme, définissant celui-ci comme une réaction face à la Révolution bolchevique, voir E. Traverso, "De l'anticommunisme. L'histoire du XXe siècle relue par Nolte, Furet et Courtois", L 'Homme et la Société, 140-141,2001, pp. 170-174.

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reprendre une expression de Walter Benjamin, comme les "avertisseurs d'incendie", face aux catastrophes auxquelles pouvaient aboutir les phénomènes révolutionnaires21. Ernst Nolte a dissocié explicitement la pensée contre-révolutionnaire théocratique et les auteurs qu'il définit comme "fascistes" en raison de leur aspiration révolutionnaire:
"Joseph de Maistre savait sans doute ce qu'il voulait dire lorsqu'il affirmait vouloir non pas la contre-révolution, mais le contraire de la révolution. La notion de contre-révolution recèle d'emblée une part de la révolution, et c'est particulièrement clair chez Maurras"z2.

S'il existait des précurseurs aux doctrines totalitaires, c'était du côté de Hobbes ou de Rousseau qu'il fallait les chercher, et non pas au sein de la pensée de Joseph de Maistre:
"Pour lui, comme pour tous les penseurs de l'Ancien régime, l'Etat et l'Eglise demeurent des valeurs distinctes, même si elles sont étroitement associées l'une à l'autre. C'étaient Hobbes et Rousseau qui avaient proposé "de réunir les deux têtes de l'aigle" et créé ainsi les fondements d'une théocratie sécularisée, c'est-à-dire du totalitarisme ,,23.

François Furet a également vu dans la contre-révolution certaines mises en garde contre les dérives des phénomènes révolutionnaires. Il s'est référé à Joseph de Maistre pour montrer que la pensée contre-révolutionnaire avait saisi de manière lucide que le "Jacobinisme" et "la Terreur" constituaient la Révolution elle-même:

21 Sur cette expression, voir M. Lowy, Walter Benjamin: Avertisseur d'incendie, Paris, PUF, 2001, pp. 44-46. Parmi les auteurs qui ont affirmé de manière explicite que la contrerévolution constituait un garde fou contre les doctrines totalitaires, voir J. Evola, Explorations: hommes et problèmes, Paris, Pardès, 1989, p. 213. Selon J. Evola, Donoso Cortès avait vu que la "massification de la société" et "la destruction des vieilles articulations" allaient conduire au totalitarisme. R. Nisbet, "1984 and the Conservative imagination", in 1. Howe (ed.), 1984 Revisited, New York, Harper & Row, 1983, pp. 180-206. A partir des idées de Burke, celui-ci avait montré que la contre-révolution du XVIIIe siècle constituait la première expression d'une critique des totalitarismes, en mettant notamment en garde contre l'abstraction des droits universels. F. Neumann,sur un ton qui n'est pas le même que celui de J. Evola ou de R. Nisbet, avait également indiqué que les liens entre la contre-révolution et le fascisme étaient problématiques; voir Béhémoth. Structure et pratique du nationalsocialisme, [1942 ; complété en 1944], (trad. fr.), Paris, Payot, 1987, pp. 430-431. 22 F. Furet, E. Nolte, Fascisme et communisme, Paris, Plon, 1998, p. 117 . 23 E. Nolte, Le fascisme dans son époque, "L'Action française", op. cit., p. 117.

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"En ce sens, Benjamin Constant et Mme de Staël sont bien des intellectuels thermidoriens, dont toute la pensée politique tourne autour de la nécessité de dénouer le couple Révolution-Terreur, ou bien, en termes chronologiques, de dissocier 89 de 93. Et si Joseph de Maistre leur fait écho, dans ses fameuses Considérations, c'est précisément parce qu'il nie que le couple soit dissociable: ,,24 le jacobinisme et la Terreur sont à ses yeux la Révolution elle-même.

Cette référence à la pensée maistrienne est également reprise dans le Passé d'une illusion pour souligner les différences entre le rejet des entreprises révolutionnaires par la contre-révolution du XVIIIe siècle et l'adhésion à ces mêmes principes par les fascismes:
"La contre-révolution, née de la révolution, inséparable d'elle, s'était alors trouvée prise dans la contradiction d'avoir à employer pour vaincre des moyens révolutionnaires, sans pouvoir pour autant se fixer d'autre but que la restauration d'un ancien régime d'où le mal était parti: impasse soulignée par Benjamin Constant dès 1797, pour défendre le Directoire et dont Joseph de Maistre a voulu en vain exorciser la fatalité. Rien de pareil avec le fascisme. Lui n'est pas défini par réaction à une révolution mais se pense et se veut lui-même révolution. Dira-t-on qu'il s'oppose aux principes bourgeois de 1789 ? Certes mais ni plus ni moins violemment que le bolchevisme. Ou qu'il veut briser le bolchevisme? Oui, mais non pas pour revenir à quelque chose de plus ancien que la révolution d'Octobre. Il ,,25 possède lui aussi sa magie du futur.

Ce point de vue est avancé également dans un article consacré à Burke26. Contrairement à la Révolution française, la pensée contrerévolutionnaire du XVIIIe siècle ne faisait pas partie des éléments qui avaient eu des répercutions sur les totalitarismes mais constituait, à partir des interprétations rétrospectives de François Furet, un garde fou contre les dérives terroristes vers lesquelles évoluaient les phénomènes révolutionnaires. Cette manière de se référer à la contre-révolution pour écrire l'histoire des totalitarismes nous semble contestable. Tout comme il serait inacceptable de nuancer l' effectivité des répressions sanglantes commises au nom du communisme, il est tout aussi discutable de réduire les fascismes à leur dimension révolutionnaire ou bien d'affirmer que l'anti-humanisme de

24 F. Furet, "La Révolution sans la Terreur? Le débat des historiens du XIXe siècle.", La Révolution en débat, Paris, Folio, 1999, p. 31. 25 F. Furet, Le passé d'une illusion, op. cit., p. 210. 26 F. Furet, "Burke ou la fin d'une seule histoire de l'Europe", in La Révolution en débat, op. cit., pp. 127-154.

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la pensée contre-révolutionnaire fait partie des "avertisseurs d'incendie" qui ont mis en garde contre les totalitarismes. Le fascisme n'est pas seulement une entreprise révolutionnaire. En analysant le régime de Mussolini en 1923, Clara Zetkin avait indiqué que les mouvements fascistes étaient composés d'éléments contradictoires. L'agressivité vis-à-vis des valeurs libérales ne devait pas faire oublier leur nature contre-révolutionnaire, c'est-à-dire leur volonté d'instaurer un gouvernement autoritaire et rétrograde sur le peuple27. Dans les années soixante, Herbert Marcuse avait également opposé les mouvements révolutionnaires et les mouvements contre-révolutionnaires28. L'un des plus grands spécialistes du nazisme, Ian Kershaw le qualifie de mouvement contre-révolutionnaire, en distinguant son contenu doctrinal des mouvements révolutionnaires marxistes qu'il entendait combattré9. Certains auteurs ont montré que la complexité du fascisme réside dans la nature contradictoire de ses composantes. Celui-ci est constitué d'éléments à la fois "contrerévolutionnaires", tels que le refus des principes politiques hérités de la Révolution iTançaise, et "révolutionnaires", comme la volonté de détruire par des moyens actifs la société démocratique qu'il exécrait30. Pour cela, il semble fort discutable de centrer les origines "intellectuelles" ou "culturelles" des totalitarismes sur la question révolutionnaire - notamment à travers la filiation "jacobinisme-marxisme-Iéninisme-stalinisme". Si les mouvements fascistes sont bien une réaction contre la révolution bolchevique, cela ne signifie pas pour autant que les configurations de ces deux phénomènes soient équivalentes. En dépit de ses nombreuses actualisations dans des régimes sanguinaires, le marxisme se réclame de l'héritage démocratique des Droits de l'Homme et a pour principe l'émancipation politique et intellectuelle des individus. Opposé à l'héritage de la Révolution iTançaise et entretenant le culte irrationnel d'un chef charismatique auquel il faut adhérer de manière quasi instinctuelle, les
27 A l'encontre des communistes italiens, C. Zetkin avait perçu le fascisme comme "déchiré par de nombreux éléments contradictoires"; voir N. Poulantzas, Fascisme et dictature, [1970], Paris, Seuil-Maspero, 1974, pp. 52-56. 28 H. Marcuse, Culture et société, [1965], (trad. fr.), Ed. de Minuit, 1970, pp. 296 : "Je voudrais dire ce que j'entends par "révolution" : la chute d'un gouvernement ou d'une constitution fondés en droit par une classe sociale ou un mouvement dont le but est de transformer la structure sociale et politique. Cette définition exclut les coups d'Etat militaires, les révolutions de palais et les contre-révolutions "préventives" (comme le fascisme et le national-socialisme) parce qu'ils ne modifient pas les structures sociales fondamentales." 29 I. Kershaw, Hitler: 1889-1936: Hubris, (trad. fr.), Paris, Flammarion, 1999, p. 178 et p. 215. 30 Sur le fascisme comme phénomène transcendant les idées de révolution et de contrerévolution, voir, entre autres, P. Burrin, "Le fascisme: la révolution sans révolutionnaires", Le Débat, n038, 1986, surtout pp. 175-176 et M. Neoc1eous, Fascism, Buchkingam, Open University Press, 1999, pp. 39-74.

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fascismes constituent au contraire l'aboutissement extrême d'un mouvement global de destruction de l'idée universelle d'humanité forgée par l'AufkHirung31. Par conséquent, une manière de prendre "l'histoire à rebrousse-poil" consiste à aborder les phénomènes totalitaires non pas à la lumière des révolutions française ou russe mais en examinant leurs rapports avec la contre-révolution32.

Qu'est-ce qu'un précurseur des doctrines totalitaires?
"Et dans le recoin de la maison, à l'heure du matin glacé, la petite fille était assise, les joues rouges, un sourire à la bouche..., morte, morte de froid le dernier soir de l'année. Le matin du Nouvel An se leva sur le petit cadavre, assis avec ses allumettes dont un paquet était presque entièrement brûlé. "Quelle sottise!, dit un sans-cœur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait?". D'autres versèrent des larmes sur l'enfant. Personne ne sut les belles choses qu'elle avait vues, dans quelle splendeur elle et sa grand-mère étaient entrées dans la joie de la Nouvelle année". Hans Christian Andersen, "La petite fille aux allumettes"

En soulignant que c'était la Révolution française qui avait créé les Lumières et non pas ces dernières qui préfiguraient les événements révolutionnaires, Roger Chartier a montré que l'histoire des idées ne pouvait être réduite à une analyse téléologique des courants de pensée ou des faits politiques, cherchant à expliquer ces derniers à partir de signes avant coureurs précédant leur arrivée33. De quelle manière cette interrogation de l'illusion rétrospective peut-elle être appliquée à l'étude des fondements théoriques des totalitarismes? Le point de départ de ce travail ne consiste pas à chercher au sein de la pensée contre-révolutionnaire un quelconque précurseur aux doctrines totalitaires mais de comprendre la nature des relations entre la contre-révolution et les fascismes. Plutôt que de trouver l'auteur qui sera au centre de notre travail, peut-être faut-il définir tout d'abord qu'est-ce qu'un "précurseur" des doctrines totalitaires? Selon le Trésor de la langue française, le terme "précurseur" est apparu en 1415 et désigne, à travers une acception religieuse, "celui qui vient avant

31 E. Traversa, "De l'anticommunisme", op. cit., p. 193 ; voir aussi Le totalitarisme, op. cit., pp. 13-14. 32 Sur "l'histoire prise à rebrousse-poil", voir S. Wahnich, "Archive, objet empirique et intuition du rapport passé/présent de l'historien", in M. Bachir, Les méthodes au concret. Démarches, formes de l'expérience et terrains d'investigation en science politique, Paris, PUF/CURAPP,2000. 33 R. Chartier, Les origines culturelles de la révolution française, [1990], Paris, Points Histoire, Seuil, 2000, p. 16- 17.

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quelqu'un pour en annoncer la venue,,34. L'exemple cité est celui du précurseur Saint Jean-Baptiste annonçant la venue du Christ. Dans une première partie de la définition proposée par le dictionnaire, le terme permet de désigner "une personne qui par ses actes, son oeuvre et ses idées a influencé, pendant sa vie et surtout après sa mort, une personne, un mouvement ou un courant de pensée". Il peut s'agir d'une personne "clairvoyante", "qui donne l'exemple et ouvre de nouvelle perspective". Toutefois, dans une seconde partie, le terme de "précurseur" désigne ce qui "précède et annonce autre chose". Il s'agit d'un être, d'une chose ou d'un événement qui présage la venue d'une autre chose, d'un autre événement, comme par exemple, le "chalumeau" serait le "précurseur" de la clarinette. Dans le domaine de la chimie, le "précurseur" est lié non pas à des ressemblances mais désigne un composé qui, par sa transformation, donne naissance à une substance nouvelle. Dans le vocabulaire médical, notamment depuis l'usage de ce mot par Lavoisier en 1793, les symptômes précurseurs sont les signes cliniques précédents tel ou tel type de maladie. Toutes ces attributions de sens montrent que l'expression "précurseur" permet de qualifier sous un même mot des réalités très différentes les unes des autres. Il en est de même dans le domaine de l'histoire des idées. Les auteurs du passé ne sont pas reliés aux doctrines totalitaires de la même façon. Platon, Auguste Comte et Sade sont des "précurseurs fabriqués" de manière rétrospective par des intellectuels tels que Karl Popper, Herbert Marcuse ou bien Max Horkheimer et Théodore Adomo35. En revanche, Herder, Nietzsche ou Gobineau sont des "précurseurs revendiqués" du nazisme, tant par les idéologues que par les dirigeants politiques du régime36. Le fait de relier un auteur du passé aux totalitarismes n'est pas un acte naturel qui doit se produire par l'étude du contenu des textes. Il s'agit d'une construction intellectuelle qui s'effectue de différentes façons et qui mérite d'être objectivée en tant que telle. Par conséquent, la notion de "précurseur" est susceptible de retrouver une certaine pertinence au sein d'une approche
34 Trésor de la langue française, dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècles, Paris, Centre de la recherche scientifique, 1983, vol. 13, pp. 1028-1029. 35 K. Popper avait distingué dans la cité platonicienne des éléments similaires avec ceux que voulaient instituer les nazis, voir La société ouverte et ses ennemis, [1945], Paris, Seuil, 1979, vol. l, surtout pp. 75-81 ; H. Marcuse avait perçu un caractère totalitaire dans le positivisme autoritaire de Comte, voir Raison et Révolution, Hegel et la naissance de la théorie sociale, [1954], Paris, Minuit, 1968, pp. 388-407. M. Horkheimer et T. Adomo avaient vu dans l'amoralisme de l'œuvre de Sade des éléments qui préfiguraient les totalitarismes, voir La dialectique de la raison, [1944], Paris, Tel. Gallimard, 1996, pp. 93-127. 36 Sur les rapports entre Herder et le nazisme, voir P. Penisson, 1. G. Herder: la raison dans les peuples, Paris, Le Cerf, 1992, pp. 15-16. Sur les rapports entre Nietzsche et le nazisme, voir A. Münster, Nietzsche et le nazisme, Paris, Kimé, 1995, entre autres pp. 13-37. Sur les rapports entre Gobineau et le national-socialisme, voir P. A. Taguieff, La couleur et le sang, doctrines racistes à lafrançaise, Paris,. Mille et Une Nuit, 1998, pp. 46-58.

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qui se demanderait "comment" et "pourquoi" certains commentateurs ont utilisé la pensée d'un auteur du passé à une époque déterminée de l'histoire et de leur existence individuelle37. Les œuvres politiques des siècles précédents sont des réponses aux problèmes de leur époque et non les "premières pierres" d'un monstrueux édifice. C'est pour cela que l'hypothèse avancée au sujet des rapports entre la contre-révolution et les doctrines totalitaires peut avoir un certain intérêt si elle est abordée non pas à travers le sens intrinsèque des textes mais par le biais des interprétations et des usages que ces derniers ont rendus possible. Il est nécessaire de distinguer ces deux termes car ils renvoient à des réalités différentes. L'interprétation implique que le commentateur se soit référé au contenu des textes employés et que sa relation avec l'auteur commenté ait débouché sur la production d'un seni8. L'usage est une extension de l'interprétation. Il renvoie à une diversité de pratiques matérialisées dans des états de faits, c'est-à-dire dans des traces écrites ou orales, sans que l'utilisateur ait forcement lu l'auteur dont il cite le nom et les idées39. Ce livre ne vise pas à créer de manière artificielle un rapprochement entre deux phénomènes historiques et politiques distincts. Gilles Deleuze avait souligné que la répétition n'instaurait pas des ressemblances théoriques entre un original et son simulacre mais au contraire produisait de la différence, c'est-à-dire la création de nouveauté sous le mode de l'expérimentation40. Il n'y a pas de répétition des idées sans un répétiteur, c'est-à-dire sans une personne qui va produire cette différence entre le texte du passé et le commentaire qui lui est ultérieur. C'est pour cela que notre but n'est pas de chercher des éléments de pensée similaires parmi les écrits constituant notre corpus mais de repérer l'hétérogénéité des expériences individuelles issues de la rencontre entre un texte et ses commentateurs. L'immanence des expérimentations et la subjectivité des modes de pensée doivent être prises en compte au sein de l'histoire des idées. Les interprétations et les usages d'un auteur méritent de servir tels quels pour construire l'objet de recherche. Ils représentent à la fois le support à travers
37 L. Goldmann, Sciences humaines et philosophie, Paris, Daniel Gantier, 1966, p. 97-98. 38 G. Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, pp. 87-88 : "Le sens est toujours un effet. Non pas seulement un effet au sens causal; mais un effet au sens de "effet optique", "effet sonore", ou mieux effet de surface, effet de position, effet de langage. Un tel effet n'est nullement une apparence ou une illusion; c'est un produit qui s'étale ou s'allonge à la surface, et qui est strictement coprésent, coextensif à sa propre cause, et qui détermine cette cause comme cause immanente, inséparable de ses effets, pur nihil ou x hors des effets euxmêmes". 39 Voir sur ce point P. Baudot, Nietzsche et les écrivains français, Paris, 10/18, 1970, pp. 3943, pp. 57-61 et pp. 165-166 (par rapport aux différences entre "lire", "utiliser" ou "se réclamer" d'un auteur précis).
40 G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1969, pp. 20-41 et p. 330.

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lequel ont été matérialisées les perceptions intimes et subjectives des commentateurs, mais également les actes par le biais desquels ces derniers avaient produit des formes de savoirs qu'ils considéraient comme exactes. Jacques Derrida parle de "spectres" pour définir la résurgence de la pensée marxiste, tant la réapparition d'un auteur relève de la plus pure virtualité. Si l'on examine la présence des écrits de Marx dans des contextes ultérieurs, on s'aperçoit que son spectre" commence par revenir,,41. Il ne s'agit jamais du "Retour du même" mais d'une renaissance propre à l'interprétation faite par chaque auteur. Notre travail ne consiste donc pas à chercher la genèse doctrinale des phénomènes totalitaires mais à choisir un "précurseur fabriqué" des totalitarismes et à examiner les différents usages dont il a fait l'objet avant d'être relié, par l'un d'entre eux, aux fascismes. Plusieurs raisons nous ont amené à retenir l'exemple de Joseph de Maistre. Tout d'abord, cet auteur a été désigné comme étant un précurseur des totalitarismes. Dans un texte écrit au cours des années soixante et publié au début des années quatre-vingt dix, Isaiah Berlin (1909-1997) avait rapproché les idées de Joseph de Maistre avec les totalitarismes, en le dissociant de Edmund Burke ou bien de Louis de Bonald:
"La doctrine de la violence siégeant au cœur des choses, la croyance en la puissance des forces obscures, la glorification des chaînes comme seules capables de contenir les instincts d'autodestruction de l'homme pour les employer à son salut, l'appel à la foi aveugle contre la raison, la conviction que seul ce qui est mystérieux peut survire, qu'expliquer c'est toujours réduire, la doctrine du sang et du sacrifice, de l'âme nationale et des courants alimentant une unique et vaste mer, de l'absurdité de l'individualisme libéral, et surtout de l'influence subversive des intellectuels laissés sans contrôle - nous avons certainement réentendu cela depuis. Sous une forme plus simple et sans doute plus crue, mais fidèle en substance à l'enseignement de Maistre: c'est le cœur de toutes les doctrines
totalitaires 1/42.

La seconde raison qui nous a conduit à retenir l'exemple de Joseph de Maistre est liée à ses idées. Comme le montre d'ailleurs le texte d'Isaiah Berlin, cet auteur du XVIIIe siècle avait fait l'apologie du bourreau dans le premier entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg et avait expliqué les
41 1. Derrida, Spectres de Marx, op. cit., p. 32. 42 I Berlin, "Joseph de Maistre et les origines du totalitarisme", Le bois tordu de l'humanité, [1990], (trad. fr.), Paris, Albin Michel, 1992, p. 130. Sur l'usage de 1. de Maistre par 1. Berlin, voir 1. Zaganiaris "Des origines du totalitarisme aux apories des démocraties libérales: interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre par Isaiah Berlin", Revue Française de Science Politique, 54, décembre 2004.

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massacres révolutionnaires comme une punition divine à travers laquelle la Providence régénérait la société. Est-ce que ces effets stylistiques ne seraient pas un "obstacle épistémologique", construisant artificiellement le caractère naturel du rapprochement entre ses idées et les totalitarismes? Dès lors, il ne s'agit ni de savoir si la pensée maistrienne met en garde contre les dérives terroristes des révolutions, ni de chercher si le bourreau maistrien préfigure les abominations totalitaires. Aussi originales et pertinentes soient les thèses d'Isaiah Berlin, notre objectif n'est pas de les reprendre à notre compte et de les approfondir en utilisant d'autres critères de comparaison. En nous plongeant dans les idées radicales de Joseph de Maistre, nous avons voulu savoir de quelle façon les écrits de cet auteur, mais aussi son nom, ses titres d'ouvrages, certaines des citations de ses livres, ont été utilisés dans différents contextes historiques avant qu'ils ne soient reliés avec les doctrines totalitaires. L'historien des idées britannique n'est pas le seul à avoir commenté les sacrifices sanglants ou bien le portrait du bourreau présent dans la pensée maistrienne. Son texte commence d'ailleurs par indiquer brièvement d'autres interprétations et d'autres usages effectués au tournant du XIXe et du XXe siècles43.En même temps, il n'évoque guère des auteurs proches du fascisme, comme Charles Maurras ou bien Carl Schmitt, présentés pourtant comme les "héritiers" de la pensée maistrienne, c'est-à-dire comme des commentateurs se réclamant explicitement de Joseph de Maistre. Cette manière de relier l'auteur des Considérations sur la France avec les doctrines totalitaires sans s'intéresser aux intellectuels, aux mouvements et aux régimes fascistes en tant que commentateurs potentiels de la pensée maistrienne laisse inexploitée un terrain d'enquête guère investi actuellement. La question des rapports entre la contre-révolution théocratique et les doctrines totalitaires amène non seulement à déconstruire la filiation directe entre ces deux entités mais également à tenir compte des constructions périphériques instituées entre la pensée maistrienne et certains de ses commentateurs proches de l'idéologie fasciste. Quentin Skinner a montré que la notion "d'influence" doit être maniée avec prudence44. Il ne s'agit pas de savoir s'il existe une "authentique similarité" entre Joseph de Maistre et certains de ses commentateurs mais de
43 I. Berlin, "Joseph de Maistre et les origines du totalitarisme", art. cit., pp. 100-102. 44 Q. Skinner, "Meaning and understanding in history of ideas", op. cit., pp. 46-47. Q. Skinner précise trois conditions pour qu'il soit possible de pailer "d'influences". Tout d'abord, il faut qu'il existe une authentique similarité entre les deux doctrines qui sont rapprochées (genuine similarity). Ensuite, il faut qu'un auteur B n'ait pu trouver la doctrine en question que chez un auteur A. Enfin, la probabilité pour que B ait trouvé cette doctrine de manière indépendante soit très faible; sur cette question, voir également C. Gautier, "Texte, contexte et intention illocutoire de l'auteur. Les enjeux du programme méthodologique de Quentin Skinner", Revue de Métaphysique et de Morale, 2, 2004.

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comprendre de quelle manière ces derniers l'avaient utilisé. Le sociologue marocain Abdelkébir Khatibi qualifie les savoirs théoriques comme étant à la fois des "masques" et des "grilles de lecture de la réalité,,45. Le fait de se servir d'un auteur en citant son nom et en commentant ses idées s'inscrit dans cette double logique. La pensée maistrienne est un "masque" derrière lequel se cache le commentateur, afin de mieux pouvoir révéler sa véritable nature. En utilisant les textes de Joseph de Maistre, Charles Maurras ou Louis Dimier peuvent ainsi énoncer publiquement leurs propres idées dans le champ politique. En même temps, les commentaires permettent d'explorer les perceptions d'une époque donnée. Il s'agit de "grilles de lecture de la réalité", à travers lesquelles il est possible d'aborder les pratiques effectives. En commentant la pensée maistrienne, Victor Hugo ou l'abbé de Nolhac expriment également certaines positions à l'égard de la peine de mort, ainsi que leur conception du bien-être social des individus. Objectiver la notion d'influence sous-entend que les interprétations et les usages doivent être identifiés en tenant compte de la diversité qui les caractérise. Les utilisations peuvent être multiples au sein de la pensée d'un même auteur, voire au sein d'un seul document. Tout d'abord, elles sont susceptibles de s'inscrire dans un registre symbolique. Cela signifie que le nom du penseur peut être cité de manière anecdotique par le commentateur qui souhaite être reconnu comme étant un des lecteurs ou un des héritiers de la pensée. Ce n'est pas tant la nature de la construction intellectuelle qui importe dans ce cas de figure que l'apparition explicite d'une référence aux textes, aux idées ou au nom de Joseph de Maistre. L'objectif est d'exhiber publiquement son érudition ou bien la revendication d'un héritage46. Ensuite, un auteur du passé peut être également employé d'une manière stratégique, en raison des enjeux intellectuels ou politiques auxquels participent ses utilisateurs, et qui impulsent tel usage des textes du passé47. Les idées de Joseph de Maistre sont adaptées à un environnement politico-social, en fonction des résultats escomptés. Enfin, les textes peuvent également servir dans le cadre d'un usage conceptuel48. Les idées de l'auteur deviennent les composantes à partir desquelles le commentateur élabore ses constructions intellectuelles. Il ne s'agit ni d'exhiber la pensée maistrienne, ni de

45 A. Khatibi, Chemin de traverse, essais de sociologie, Rabat, Ed. Okad, 2002, p. 7. 46 Sur ce point, voir P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 281. L'enjeu de la "vie symbolique", c'est la quête d'une reconnaissance par les autres; voir aussi Ce que parler veut dire, l'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, pp. 111118. 47 Sur la nature des utilisations "stratégiques" d'un auteur, voir M. Pollak, "Max Weber en France: l'itinéraire d'une œuvre", Cahiers de l'IHTP, 3, 1986, notamment p. Il. 48 Sur l'importance du concept, voir G. Deleuze, F. Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, chapitre 1.

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l'instrumentaliser mais de l'introduire au sem d'une architecture globale incarnée par l'œuvre du commentateur. Ces trois "régimes d'action" montrent que l'usage ne sera pas le même en fonction de la nature du rapport que l'interprète a eu à l'égard du texte. Ils doivent également être reliés avec les différents domaines où se situent les commentateurs. Les usages ne seront pas les mêmes selon qu'ils utilisent la pensée maistrienne dans un espace régionaliste, politique ou intellectuel. Les usages symboliques, stratégiques ou conceptuels peuvent être effectués par des acteurs natifs de la Savoie ou bien ayant des liens étroits avec cette région. Le recours à la pensée maistrienne peut dès lors être expliqué par rapport au positionnement local. Il peut également se produire dans un espace politique constitué d'enjeux nationaux et d'interdépendances partisanes. Dans ce cas, le fait de citer des références liées à la pensée maistrienne permet d'affirmer publiquement son identité et ses valeurs au sein de la vie politique. Enfin, l'usage peut avoir lieu dans le domaine intellectuel. Dans cet espace, les utilisations de la pensée maistrienne sont impulsées par les préoccupations théoriques sur lesquelles s'interrogent les acteurs. Bien entendu, il serait illusoire de vouloir classifier la réalité sociale et de la figer dans des catégories abstraites sans tenir compte de la fluidité des frontières49. Ces typologies ont pour but d'ordonner la diversité des pratiques ainsi que des univers sociaux dans lesquels évoluent les acteurs étudiés. C'est à partir de cette complexité des usages et des espaces sociaux auxquels se rattachent les commentateurs que nous avons élaboré notre problématique. En s'inscrivant sur le long terme, et non en focalisant l'attention sur une catégorie d'utilisateurs ou une période déterminée, ce travail généalogique ne prétend à aucune exhaustivité. Pour constituer ce COrpUS50, a été nécessaire de s'appuyer notamment sur les bibliographies il présentées dans le texte d'Isaiah Berlin ainsi que dans deux thèses consacrées à Joseph de Maistre51. Contraint d'abandonner certains auteurs importants tels que Baudelaire, car ils ne concernaient que très indirectement notre
49 Il serait également discutable de définir arbitrairement ce que nous estimons être un usage intellectuel de 1. de Maistre et ce qui n'en serait pas un (c'est en ce sens que nous parlons "d'espace" intellectuel). Nous n'aurons pas la prétention ici de définir ce qu'est "l'intelligence" ou bien de dire que celle-ci est l'apanage exclusif des individus catégorisés comme "intellectuels" . 50 Sur l'importance de la délimitation du corpus, voir C. Gautier, "La sociologie de l'accord. Justification contre déterminisme et domination", Politix, 54,2001, pp. 206-208. 51 R. Triomphe, Joseph de Maistre: étude sur la vie et la doctrine d'un matérialiste mystique, Genève, Droz, 1968 ; 1. Y. Pranchère, L'autorité contre les Lumières: la philosophie de Joseph de Maistre, thèse de philosophie dirigée par A. Philonenko, Université de Rouen, 1996. Nous avons également effectué un travail de recherche bibliographique des utilisateurs de la pensée maistrienne sur le catalogue de la BNF.

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propos52, nous nous sommes intéressé aux principaux commentateurs de la pensée maistrienne susceptibles de nous aider à penser la nature du rapprochement entre la contre-révolution et les fascismes.

L'histoire des idées comme l'étude des "intimités"

"Toi et moi, ensemble, nous formons les deux branches d'un seul compas. Et bien que nous ayons deux pointes, nous sommes un seul corps ensemble. Nous tournons sur l'une des pointes pour ne décrire qu'un seul cercle jusqu'au jour final qui verra nos deux branches se réunir" Omar Khayyâm, Les quatrains Rubâ'iyât

Comme l'avait souligné Michel Foucault, le recours à l'histoire permet d'examiner non pas les ressemblances mais les discontinuités entre les divers auteurs rattachés à un même courane3. L'approche généalogique ne cherche pas, à partir d'une notion abstraite et générale, à retracer une évolution téléologique. En revanche, elle restitue les conditions d'émergence d'une catégorie singulière, en s'appuyant sur l'examen d'un ensemble d'éléments hétérogènes dont la réunion conduit de manière contingente à l'apparition du phénomène étudié. Elle étudie les textes en n'accordant d'exclusivité ni à leur sens intrinsèque, ni à leurs conditions sociales de production mais en les abordant comme des pratiques émanant d'individus qui pensent et agissent à la fois. Reliée aux doctrines totalitaires, la méthode généalogique peut amener à questionner les héritages culturels attribués aux fascismes, au nazisme ou bien au stalinisme 54.Elle permet de prendre un certain recul visà-vis des filiations historiques, c'est-à-dire des systèmes de croyances proclamant que certains penseurs du passé préfigurent les doctrines
52 Sur les rapports entre 1. de Maistre et Baudelaire, voir D. Vouga, Baudelaire et Joseph de Maistre, Paris, Joseph Corti, 1957; G. Blin, Le sadisme de Baudelaire, Paris, Joseph Corti, 1948. 53 M. Foucault, "Qu'est-ce qu'un auteur 7", Dits et écrits, 1954-1988, Paris, Gallimard, 1994, vol. I, pp. 805-806 : "Dire que Freud a fondé la psychanalyse, cela ne veut pas dire (cela ne veut pas simplement dire) que l'on retrouve le concept de la libido ou la technique d'analyse des rêves chez Abraham ou Melanie Klein, c'est dire que Freud a rendu possible un certain nombre de différences par rapport à ses textes, à ses concepts, à ses hypothèses qui relèvent toutes du discours psychanalytique lui-même." 54 Certains auteurs ont pensé les totalitarismes à partir de la pensée foucaldienne ; voir G. Agamben, Homo saccer, le pouvoir souverain et la vie nue, (trad. fr.), Paris, Seuil, 1997 et A. Brossat, L'épreuve du désastre, le XXe siècle et les camps, Paris, Albin Michel, 1996.

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totalitaires ou bien que ces dernières possèdent une origine qu'il s'agit de découvrir, pour examiner les conditions qui ont rendu possible un savoir particulier dans l'écriture de l'histoire des totalitarismes. La construction d'une filiation par un interprète représente en elle-même une différence produite à l'égard du texte utilisé. Par conséquent, effectuer une généalogie des fondements théoriques des totalitarismes consiste à examiner non pas s'il est pertinent de relier tel penseur avec tel corps d'idées abstraites et décontexualisées mais à resituer la construction de cette filiation parmi les différentes interprétations et les différents usages dont cet auteur avait fait l'objet. C'est le commentateur qui crée le précurseur de tel ou tel phénomène à travers son regard rétrospectif sur le passé55. Tout en refusant l'hypothèse de Wittgenstein, selon laquelle le sens des mots devrait être réduit à ses utilisations, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont montré que l'important n'était pas tant d'interpréter le livre étudié, c'est-à-dire de lui construire arbitrairement une signification, que de comprendre la nature des problèmes et des agencements auxquels il se rattache56. Travailler sur le rapport entre les idées contre-révolutionnaires et les doctrines fascistes consiste non pas à construire des filiations ou bien à corriger des contresens interprétatifs mais à examiner les différents "seuils" traversés par la dynamique d'une pensée57. Comment est-ce que les idées de Joseph de Maistre ont-elles resurgi dans des contextes autres que celui où elles ont été créées et de quelle façon ont-elles été employées avant de devenir une préfiguration des doctrines totalitaires? Pour tenter d'apporter certaines réponses, nous sommes partis de l'idée que les commentaires d'un auteur ne sont pas des pré-notions savantes avec lesquelles le chercheur souhaiterait rompre mais des indications sur la manière dont les acteurs qualifient leurs propres pratiques58. Les discours des commentateurs n'incarnent pas un ensemble de données appartenant au sens commun mais représentent un objet de recherche autonome à partir duquel il est possible de constituer des terrains d'enquête. Leur particularité est de
55 Sur les apories de la notion de "précurseur", voir Q. Skinner, "Meaning and understanding in history of ideas", art. cit., pp. 32-33 et pp. 44-45 ; P. Bourdieu, "Le mort saisit le vif. Les relations entre l'histoire réifiée et l'histoire incorporée", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n032/33, 1980, pp. 3-14; G. Canguilhem, Etudes d'histoire et de philosophie des sciences, Paris, J. Vrin, 1994, pp. 20-23. 56 G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, pp. 9-1l. 57 Ibid., p. 288 : "L'histoire des idées ne devrait jamais être continue, elle devrait se garder des ressemblances, mais aussi des descendances ou filiations, pour se contenter de marquer les seuils que traverse une idée, les voyages qu'elle fait, qui en changent la nature ou l'objet". 58 Sur les rapports entre les qualifications opérées par le chercheur et celles auxquelles se livrent les acteurs, voir L. Boltanski L'Amour et la Justice comme compétence. Trois essais de sociologie de l'action, Paris, Métailié, 1990, pp. 37-53 ; ainsi que les précisions de N. Dodier, "L'espace et le mouvement du sens critique", Annales HSS, janvier 2005.

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"dire autre chose que le texte" auquel ils se réfèrent, "à condition que ce soit ce texte même quisoit dit,,59.C'est pour cela, à travers un exemple précis, qui est celui de l'étude des rapports entre la contre-révolution théocratique et les fascismes, que nous avons décidé de constituer notre objet d'étude non pas en rupture avec les discours tenus sur les textes du passé mais à partir d'eux. Nous avons défini cette objectivation du rapport entre un auteur du passé et ses commentateurs en recourant au concept d'intimité. Michael Lôwy s'est inspiré de la notion "d'affinités électives" pour désigner des rapprochements entre des configurations culturelles qui ne seraient pas réductibles à la détermination causale directe ou bien à la question des influences. "L'affinité élective" désigne la fusion de deux éléments hétérogènes chez un même penseur, à partir desquels il produit quelque chose de nouveau60. Le concept "d'intimité" s'inscrit dans ce type de démarche sociologique non scientiste. Quel que soit les divers cas de figures qu'il peut revêtir, le rapport intime - qui ne se limite pas à la relation amoureuse - rapproche les personnes tout en maintenant la distance qui les sépare61. Sans prétendre définir entièrement la complexité qui la caractérise, il nous semble que l'intimité comporte au moins quatre caractéristiques fondamentales. Tout d'abord, elle présuppose le secret. Elle instaure une connaissance commune et réciproque entre les partenaires qui n'est a priori pas destinée à être sue par des tiers. Le fait que A et B aient partagé un moment intime implique que certains éléments de leur vie privée n'ont pas à être connus par C. Mais l'intimité est constituée également par l'ignorance existant entre les individus qui partagent cette proximité. Haruki Murakami montre très bien cela dans son roman, La ballade de l'impossible. D'une part, le fait que A ait partagé des moments intimes avec B n'empêche pas que B possède des secrets qui resteront à jamais inconnus pour A. D'autre part, l'intimité entre A etB peut conduire au phénomène inverse. C'est la personne A qui peut être amenée à découvrir sur B des éléments que cette dernière ignorait sur sa propre existence. A ces trois composantes de l'intimité s'ajoute celle du regard extérieur projeté sur elle. Différents cas de figures peuvent conduire A et B à être épiés, surpris ou à se livrer volontairement au regard d'un observateur C. On trouve cela chez Proust ou bien chez

59 Sur la nature du commentaire, voir M. Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, pp. 27-28. 60 M. Lôwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale, Paris, PUF, 1988, surtout pp. 13-21. 61 G. Agamben, Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin. Homo Sacer III, Paris, Bibliothèques Rivages, Payot et Rivages, 1999, p. 164 : "Le nom d'intimité n'est-il pas justement donné à une proximité qui toujours demeure distante, à une promiscuité qui jamais ne devient identité ?"

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Marguerite Duras. Bien qu'il ne puisse pas connaître les secrets existants entre A et B, le regard de C est l'instrument à travers lequel le rapport intime peut exister en dehors des personnes qui le composent. Même s'il ignore de nombreux éléments à son sujet, l'observateur est celui qui indique l'effectuation de l'intimité. Tout en étant extérieur à cette alliance dont il a vu, perçu ou deviné l'existence, il fait quand même partie de cette symbiose d'éléments corporels et incorporels. Il est placé dans cette position paradoxale qui le conduit à être englobé au sein de cette proximité vis-à-vis de laquelle il demeure distant, et avec laquelle il fait rhizome. Si la vaine recherche de précurseur consiste à voir chez un penseur les origines d'une doctrine qu'il ne connaissait pas ou bien d'un événement politique qu'il n'avait pas vécu, l'étude des textes ne se limite pas pour autant à l'examen du langage employé ou bien aux intentions de l'auteur. L'histoire des idées peut se pencher également sur l'analyse des rapports "d'intimité", constitués autant par les relations entre un auteur et ses utilisateurs, que par les rapprochements historiques entre passé et présent qui sont produits par les commentateurs. Ces derniers transcendent le clivage entre proximité et distance, entre connaissance et ignorance, entre lecture et non-lecture. En fonction des événements dont ils sont les contemporains, de leur itinéraire biographique ainsi que des publics auxquels ils s'adressent, les commentateurs sont à la fois très proches et très éloignés du texte qu'ils utilisent. D'une part, ils en sont très proches car le fait d'écrire à partir de la pensée d'un auteur ou de se réclamer comme étant un de ses héritiers, sousentend que les connaissances acquises sur ce penseur sont effectives. D'autre part, ils en sont très éloignés car en l'intégrant de manière diachronique dans leurs discours, ils lui font subir un ensemble de métamorphoses plus ou moins importantes qui dénaturent ses idées. C'est en ce sens que le commentateur est cette figure paradoxale de l'histoire des idées, produisant des éléments de connaissance au sein desquels le savoir et l'ignorance, la vérité et l'erreur ne sont pas antithétiques62. En important des textes du passé au sein d'un contexte qui n'est pas le leur, il est amené à les relier avec des significations et des phénomènes que leur auteur ne pouvait pas connaître. Les différentes proximités établies à partir de phénomènes qui demeurent distants ne peuvent pas être abordées comme s'il s'agissait d'une donnée allant de soi, dont il faudrait critiquer le ridicule ou approuver la pertinence. Comme nous l'avons dit auparavant, c'est bien le commentateur qui crée le précurseur. Le rapport entre Joseph de Maistre et les totalitarismes existe à travers le regard qu'Isaiah Berlin porte sur eux et non pas parce que le
62 Sur la question des commentateurs "légitimes" et "illégitimes" d'un auteur, voir les propos de D. Bensaïd, Le sourire du spectre, nouvel esprit du communisme, Paris, Ed. Michalon, 2000.

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bourreau maistrien préfigure les camps d'extermination nazis. Ce professeur d'Oxford avait lu ses livres et travaillé sur certaines de ses biographies. Tout en étant également un contemporain des catastrophes totalitaires, période au cours de laquelle certains membres de sa famille avaient été massacrés par l'armée allemande63, il connaissait un certain nombre d'éléments sur l'auteur des Considérations sur la France. En construisant le rapprochement entre Joseph de Maistre et les doctrines totalitaires, Isaiah Berlin conceptualisait "l'intimité" qu'il avait aperçu entre ces deux entités distinctes. Il avait vu ce que nulle autre personne n'avait été capable de voir avant lui. A cette époque, la plupart des regards étaient focalisés sur les filiations entre marxisme et stalinisme, tout comme aujourd'hui ils le sont sur les liens entre islamisme et totalitarisme. En créant ce rapport "d'intimité" intempestif, Isaiah Berlin avait également constaté au cœur de la pensée maistrienne certaines choses que celle-ci ignorait sur son propre compte. C'est cette complexité des rapports entre un auteur du passé et ses commentateurs que nous souhaitons explorer, en laissant de côté toutes les questions relatives à une quelconque quête des origines64.

63 Les grands-parents, un oncle, une tante et trois cousins d'I. Berlin avaient été assassinés par les nazis à Riga, en 1941. 64 L'objectif du recours à l'histoire ne consiste pas à chercher les origines d'un phénomène mais d'expliquer les actions du présent à partir d'un regard sur des formes de savoirs du passé. Ce point a été souligné par P. Laborier et D. Trom dans leur introduction à Historicités de ['action publique, Paris, PUF/CURAPP, 2003, pp. 6-13.

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Partie I Entre "appropriations régionalistes" et "vision d'effroi" : émergence et utilisations de la pensée maistrienne au XIXe siècle