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Sur Althusser

158 pages
Lettre à Merab (Louis Althusser) ; Sur la pensée marxiste (Louis Althusser) ; La folie, la théorie, la politique (Denis Berger) ; Pour Althusser : notes sur l’évolution de la pensée du dernier Althusser (Toni Negri) ; La lecture symptomale chez Althusser (Jean Marie Vincent) ; Note complémentaire à « la lecture symptomale chez Louis Althusser » (Jean Marie Vincent) ; « On naît toujours quelque part » (Nicole-Edith Thévenin) ; A propos de Politique et philosophie dans l’oeuvre de Louis Althusser (Bruno Karsenti).
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FUTUR ANTERIEUR

SUR ALTHUSSER PASSAGES
L. ALTHUSSER, D. BERGER, B. KARSENTI, T. NEGRI, N.-E. THEVENIN, J.-M. VINCENT

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Futur antérieur
Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT.

Comité de rédaction:
Claude AMEY Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARATO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LESTRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT-SARCEY Nicole-Edith THEVENIN Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 49, rue des Partants, 75020 Paris.

@L'HARMAITAN, 1993 ISBN: 2-7384-2219-5

SOMMAIRE
Sur Althusser. Passages

Louis ALTIlUSSER,Lettre à Merab

............................
.....
. . . .. . . . ...

Louis ALTIlUSSER, la pensée marxiste Sur
Denis BERGER, La folie, la théorie, la politique.

5 11 31
73
97

Toni NEGRI, Pour Althusser. Notes sur l'évolution de la

pensée du dernier Althusser
Jean-Marie
Althusser..

......

..,......
chez à la« lecture

VINCENT, La lecture symptomale

. . .. . . . . . . . . . . . . . .. .. . . .. . . . . . . . .. .. .. . . . . . .. . . . . . ..

Jean-Marie VINCENT, Note complémentaire symptomale d'Althusser» Nicole-Edith part»

113 137

THÉVENIN, « On naît toujours quelque

Bruno KARSENTI, A propos de politique et de philosophie

dans l'œuvre d'Althusser

149

~

L

Lettre à Merab
de Louis ALTHUSSER

La lettre ci-dessous est extraite de la correspondance échangée par Louis Althusser avec son ami le philosophe géorgien Merab Mamardachvili, évoqué dans l'Avenir dure longtemps (po 182), avec qui il entretenait une importante relation épistolaire depuis 19680 Décédé en 1990, Merab Mamardachvili, spécialiste de la philosophie occidentale, a enseigné à Moscou, puis à Tbilissi à partir de 1985, et sa réflexion a porté essentiellement sur la théorie de la conscience-

voir ses entretiens avec Annie Epelboin, La pensée emp~hée, Editions de l'Aude, 19910(Note de l'IMEC). 16janvier 1978

Très cher Merab, ton mot et le merveilleux petit collier de pièces aujourd'hui par poste. Très ému. Il y avait eu ton appel, puis des nouvelles transmises par les uns et les autres, dont Annie, vue une fois depuis je ne sais combien de temps (elle galope toujours mais sur d'autres terres) et en général on me disait que tu allais « bien ». J'en prends et j'en laisse toujours quand ça passe par des tiers, mais je te sais assez fort, et je me disais c'est peut-être vrai, alors que tous les signes sont contraires, et que, j'imagine tous les amis s'en vont. Cette fois, de ta main, je touche au vrai. Certes je voudrais te voir et t'entendre mais j'imagine assez, d'après ce que j'avais entrevu una volta, ce qu'il doit en être autour de toi, et tu sais, comme autrefois « les éléphants sont contagieux », aujourd'hui tout
communique, les rideaux n'y font rien, seules les formes chan5

gent, qui peuvent être importantes, puisqu'elles laissent courir relativement ou bloquent impitoyablement. J'ai, combien de fois, pensé à ton mot, combien de fois: « je reste, car c'est ici qu'on voit le fond des choses, à nu ». Devoir de l'intellect, mais qui doit se payer cher. Ne pas rester se paie aussi assez cher si j'en juge par ceux qui sont partis et que j'ai vus. Assez cher: autrement. Et peu se défendent contre l'assaut général qu'on leur fait pour les exhiber comme des « enfants-loups» qui savent parler des forêts! Tu as peut-être entendu parler d'un « colloque» qui a été organisé par le Manifesto à Venise sur la situation dans les pays « post-révolutionnaires » : fallait trouver le terme! J'y suis allé « pour discuter », et comme il n'y eut qu'une suite d'interventions, inaugurée par des émigrés, suivie par des syndicalistes et politiques, à un moment il fallut bien que je parle, puisque j'étais là et qu'on le savait (les emmerdes de la « notoriété », tu connais ce mot de Heine, sur un de ses

ennemis: « X... qui est connu pour sa notoriété »), j'ai donc à
peu près prononcé la petite exhortation que je joins à ce mot. Ça pourrait s'appeler: « la morale de l'histoire, ou le moral de l'histoire », cyniquement. Tu jugeras ,du moral à la morale. Bien sûr, il y a des « effets» de conjoncture et de mode (pour et par ceux qui l'exploitent), et on sait que les conjonctures, c'est aussi comme les cigognes, ça passe, même quand ça vole bas (à la différence des cigognes), mais y a quand même un peu plus que ça : c'est l 'heure de l'addition. Peu importe qui la fait, à la limite personne, mais un jour vient où les petits comptes qu'on a évité de faire se présentent sur une longue liste: et en général ce ne sont pas les dépensiers qui sont sommés de régler l'addition, mais de pauvres bougres comme toi et moi (et combien d'autres encore plus perdus). Comme toute addition est toujours fausse ou faussée, faut la refaire, mais d'abord l'accepter: tout cela dans une merde politique et théorique sans précédent (sauf pire) qui a pour tout avantage de ne pouvoir être éludée. Et de toute façon faut payer et pour soi (ce qui peut se comprendre) et pour les autres, et quels Autres! C'est un peu ce que j'essayais de dire entre les lignes dans cette intervention « masquée» de Venise, improvisée, donc sans rigueur entre les raisons, mais pour tenter d'endiguer un 6

peu les eaux. Ces digues dont parle Machiavel, mais il avait des fleuves sous la main, et nous, allez savoir si ce sont des fleuves ou quoi. J'ai comme l'impression qu'on n'a jamais connu ça. Des variations de conjoncture oui, c'est pas la première, où l'accumulation des travers un jour change jusqu'à l'aspèct du jour, insensible à venir, longue à se décider, puis comme d'un coup, on n'est plus dans le même air. Mais cette fois, si la réalité abonde et même se répète, ce sont les repères qui manquent. Autre impression: de s'être battu si longtemps sur un front pour découvrir qu'il s'évanouit, que plus de front mais que la bataille (ou ce qui en tient lieu 1) est partout, et d'abord dans ton dos. Faudrait être Koutousov et savoir dormir sur son cheval pour la grande retraite dans le froid. Mais il n'y a plus de chevaux (du moins chez nous, et sans cheval, comment

dormir dessus ?)

.

C'est là qu'on peut percevoir, non dans la conscience qui a toujours été hantée par leur existence, mais dans le recul du temps, ses limites ou insanités. Je vois clair comme le jour que ce que j'ai fait voilà quinze ans, ç'a été de fabriquer une petite justification bien française, dans un bon petit rationalisme nourri de quelques références (Cavaillès, Bachelard, Canguilhem, et derrière eux un peu de la tradition SpinozaHegel), à la prétention du marxisme (le matérialisme historique) à se donner comme science. Ce qui est finalement (était, car depuis j'ai un peu changé) dans la bonne tradition de toute entreprise philosophique comme garantie et caution. Je vois aussi que, les choses étant alors ce qu'elles étaient, les prétentions et contre-prétentions étant alors ce qu'elles étaient, et moi étant ce que j'étais, il ne pouvait en aller autrement, et la réplique que je donnais était comme naturelle, aussi naturelle que les orages et les grêles de Spinoza. J'y croyais à moitié, comme tout « bon » esprit, mais cette moitié de défiance était nécessaire à l'autre moitié, pour écrire. Cet échafaudage a sans doute rendu à des gens le service de pouvoir grimper sur le toit de la maison, et va savoir ce qu'ils ont fait du toit et de la maison 1 et de la vue sur le paysage qu'ils recevaient de leur escalade 1 Les choses sont quand même un peu compliquées: et j'ai de surcroît acquis une autre certitude, savoir que les 7

,--

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écrits se suivent selon une logique qui, pour peu que tu en reconnaisses en général la nécessité pour être tant soit peu philosophe, ne se laisse pas « rectifier» aussi facilement que cela. Rectifie, rectifie, il en restera toujours quelque chose... La prison du personnage reste, même si le « personnage» qui a eu l'imprudence de se découvrir dans un texte décide d'annoncer qu'il a changé. J'en reviens au précepte célèbre: n'écrivez jamais vos œuvres de jeunesse! n'écrivez jamais votre premier livre ! Tout n'a pas été vain dans cette aventure, ni nul, car la logique du jeu des assertions n'est pas celle des assertions mêmes. Mais la question est de savoir comment « gérer» ce passé présumé ou présomptif dans une situation comme celle que nous subissons. La seule réponse que je trouve pour le moment est le silence. Et, malgré toutes les différences, je comprends le tien, qui a bien d'autres raisons. Comme je comprends la tentation et la ressource d'une retraite dans « des profondeurs métaphysiques» qui ont l'avantage de combattre la solitude. Silence qui peut être définitif, pourquoi pas? Ou recul pour publier quand même quelques petites choses sur Machiavel, Gramsci et consorts, ou quelques impertinences sur la philosophie, vieille idée que je traîne, tu t'en souviens, mais que je dois, l'expérience aidant, passablement rectifier depuis nos promenades dans les herbages, ou encore sur la tradition épicurienne, que sais-je? peu de choses en un temps où faudrait être armé d'assez de connaissances concrètes pour parler de choses comme l'Etat, la crise économique, les organisations, les pays « socialistes », etc. Ces connaissances je ne les ai pas, et il faudrait, comme Marx en 1852, « recommencer par le commencement », mais c'est bien tard, vu l'âge, la'fatigue, la lassitude et aussi la solitude. Il y a bien sûr aussi la possibilité de revenir sur Le Capital, maintenant qu'on voit à peu près ce qui ne marche pas dans son raisonnement, qui ne touche pas à l'Idée de l'entreprise, mais à ses arguments: mais là aussi, en bonne logique, il ne suffirait pas de démonter, mais il faudrait « remonter» le mécanisme, ce qui suppose d'autres pièces et bien autre chose que la petite culture philosophique dont je dispose. 8

Tu parles de « dégoût» : j'entends le mot autour de moi, chez les meilleurs. Et ici pourtant, ce n'est pas comme chez toi, mais c'est le même mot. C'est le mot qui dit tout haut qu'on ne trouve plus sa place dans toute cette merde, et qu'il est vain de l'y chercher, car toutes les places sont emportées par le cours insensé des choses. On ne peut plus se baigner dans un fleuve du tout. Sauf à être un piquet planté dans le courant, et qui, en silence, tienne. A un peu de terre ferme. Le tout est de trouver ce peu de terre sous les eaux. Après tout c'est le « branle du monde» de Montaigne qui en a vu, en fait de conjoncture, de toutes les couleurs. Mais le livre est déjà fait: faut trouver autre chose. Si tu peux m'écrire, je suis preneur pour tes « profondeurs métaphysiques» : par curiosité et pour savoir comment tu fais, et deviner à travers les réponses que tu cherches les questions qui te travaillent. J'ai passé un été très difficile, mais maintenant j'ai retrouvé un certain équilibre, je puis un peu lire, et suis capable d'attendre. La façon incroyable dont les problèmes du monde viennent se nouer sur les fantasmes personnels, c'est incroyable et impitoyable: j'ai vécu ça. Mais j'ai aussi vécu le premier dénouement de la chose, et cela m'a rendu un peu de courage, et une sorte de sérénité « instruite ». Cela ne change rien au bordel du monde, mais aux obsessions de l'âme... c'est un commencement, disons quand même encourageant. Comme quoi, changer l'ordre de ses pensées plutôt que l'ordre du monde... Pardon pour cette longue confidence, cher Merab. Ici je garde tout ça pour moi seul: avec toi, c'est autre chose. Je t'embrasse et suis soucieux de toi Louis

Source: Fonds Althusser. Archives IMEC. @ Héritiers Althusser. Toute reproduction interdite. 9

Sur la pensée marxiste
de Louis ALTHUSSER

Rédigé et dactylographié en juillet 1982, ce texte comportait à l'origine deux indications manuscrites de Louis Althusser: son titre
«

Sur la pensée marxiste» et la mention« Définitif ». Entreprenant à

l'automne 1982 la rédaction d'un /ivre de « bilan théorique », Louis
Althusser décide alors d'en faire le chapitre XI. rayant son titre par la même occasion. Outre des modifications de détail. il introduit deux modifications importantes: il ajoute un long développement sur les « Thèses sur Feuerbach» et remplace les six dernières pages par une brève transition vers les chapitres suivants. Conservant les analyses rajoutées et les dernières corrections, nous restituons le développement supprimé par Louis Althusser, publiant ainsi lafin du texte dans sa version initiale. Ces rajouts sont signalés dans le corps du texte et
les documents d'archives qui ont servi à la présente édition de
«

Sur

la pensée marxiste» (Note de l'IMEC)

sont consultables

au Fonds Althusser de l' IMEC.

« Dixi et salvavi animam meam ». C'est par ce latin de confession d'Eglise que Marx clôt sa Critique du Programme de Gotha (1875). On connaît l'affaire. Le mouvement ouvrier allemand (advenu) était alors divisé entre un pani marxiste, celui de Liebknecht et Bebel et le pam de Lassalle. A Gotha, il s'agissait d'un Congrès de fusion politique. On s'y réunit donc entre dirigeants et on passe accord sur le texte d'un Programme. A l'insu de Marx. Mais l'affaire ne pouvait guère rester secrète. Marx fut rapidement en possession du texte, et alors une grande colère, celle des grands jours de tempête, le prit à la gorge. C'est qu'on avait trahi, dans des définitions 11

I

erronées, depuis longtemps critiquées, les définitions de base les plus élémentaires du marxisme: la richesse, le travail, et l'Etat même... D'une plume vengcressc, Marx reprit chacune des bourdes théoriques et remit les choses en leur place, sur le papier. Mais il ne publia pas son texte de critiques. C'est ce qui explique le « dixi et salvavi animam meam ». Car il avait parlé seulement pour parler, dans sa solitude. Il ne publia pas son texte non seulement parce que le parti y était opposé (et il faudra quinze ans de ruse d'Engels pour que ce texte paraisse en contrebande), mais parce que, contresens ou malcntendu historique qui ne ne paraît pas, comme s'ils étaient ses interlo-

cuteurs « naturels », lui faire problème!, les « journalistes » bourgeois, avant tout, et jusqu'aux ouvriers, s'abusèrent au point de prcndre le texte de Gotha « pour un texte communiste )) ! Si l'histoire se met à avancer par ce genre de malentendus sur la chose même, il n'y a qu'à baisser les bras et laisser faire son étrange dialectique inattendue. « Dixi et salvavi an imam mean )) a aussi ce sens. Quoi qu'il arrive, même le meilleur, j'aurai fait mon devoir et libéré mon âme de colère, dût mon texte rester dans mon tiroir. Etrange conception de la dircction politique chcz un dirigeant aussi incontesté que Marx. Engels d'aillcurs était d'accord. N'explique-t-il pas à Bebcl, dans une lcttrc, Marx mort, que « ni Marx ni moi-même ne sommes jamais intervenus
dans les affaires politiques du parti, seulement et uniquement pour redresser des erreurs théoriques D'un côté donc la poli)).

tique, de l'autre la théorie. La politique c'cst l'affaire exclusive du parti, la théorie rcvicnt aux théoricicns. Etrange division du travail chez les théoriciens de l'union de la théorie et de la pratique. C'est ainsi. Pas question de s'indigner, mais de comprendre. Et comprendre ces lapsus, ces symptômes, c'est entrer dans la logique d'une réalité monstrueuse d'évidence et d'aberration qui s'appelle depuis longtemps la pensée marxiste ou « la pensée de Marx et d'Engels )). Combien de fois avons-

nous employé ce terme sans l'interroger sur sa raison d'être! Quand nous revenons aujourd'hui et sur lui et sur les petites phrases symptômes de la correspondance, la honte nous monte au visage. Comment a-t-on pu énoncer des formules qui char12

riaient de pareilles bêtises en ayant l'impression d'éclairer la chose même? Pour y voir clair, il nous faut toute une analyse de la pensée de Marx et d'Engels, sur I'histoire de sa constitution, sur son rapport avec l'histoire du mouvement ouvrier et plus précisément sur les aberrations philosophiques qui lui servent de caution. Mais cette histoire, il faut, comme toutes les histoires, même succinctement, la raconter. Qu'on me pardonne donc ce récit recommencé triplement. L'histoire commence en 1841. Lorsqu'il parut, éclatant de jeunesse, dans les cercles néo-hégéliens de Berlin, ce qui frappa tout le monde chez ce jeune barbu de Marx à la fière tignasse, c'était le regard qui dénotait le « génie », le « génie philosophique ». Il écrasait tout le monde de sa science et de la sûreté de son érudition, et aussi de la fière assurance de ses affirmations. On ne le discutait pas. Engels devait dire, se rappelant le temps de l'Emerveillement: « lui seul était un génie », « nous étions tout au plus des talents ». Le génie est le génie, cela ne s'explique pas, ça se constate tout au plus. Que ce génie soit de surcroît philosophique, cela certes s'explique par le travail acharné conduit depuis des années dans l'étude de toute I'histoire de la philosophie, d'Epicure à Hegel en passant par Kant, Rousseau, et en finissant par Feuerbach. Qu'est-ce alors pour Marx que la philosophie? En un mot la science de la contradiction. Ceux qui le comprirent le mieux furent Hegel et aussi Feuerbach, et c'est pourquoi il n'est pas de philosophie sans la lecture de la Grande Logique ou des paragraphes fameux de la Philosophie du Droit, et de l'Essence du Christianisme. Marx possédait tout cela sur le bout du doigt, mieux que Feuerbach, mieux que Stirner, et c'est pourquoi il était le plus grand. IL SAVAIT. Il savait pour tous, et à tous sa science servait de caution, de garant, et de garantie. Si la philosophie est la science de la contradiction, elle est aussi la théorie de la garantie qu'elle l'est bien et qu'il suffit de s'y confier pour comprendre l'essence cachée des choses. Tout fier qu'il fût, Marx s'était affilié aux ligues des émigrés allemands à Paris puis à Londres, dernièrement à la 13

Ligue des Justes puis des Communistes. Il devait y filer doux car il y rencontrait des artisans émigrés révolutionnaires, de vieux combattants barbus sans illusion pour qui la philosophie était de la belle graine, mais qui ne pesait pas lourd dans les luttes de classes. Ils avaient la chance de compter parmi eux le plus grand philosophe de ce temps: tant mieux. On allait le mettre au travail en lui passant commande d'un projet de Manifeste politique pour regrouper dans un parti les ouvriers qui sentaient déjà souffler le grand vent de 1848 sur l'Europe de la Sainte Alliance. On passa donc commande à Engels et Marx conjointement, et Marx prit date, mais comme il ne tenait pas promesse, la Ligue s'impatientait et Marx dut à la fin de 1847 se résoudre à jeter sur le papier en grande hâte les thèses du dit Manifeste. Toute l'histoire qui suit réside dans le malentendu fabuleux de ces thèses. Comme elles sont toutes philosophiques, il n'est pas difficile de les résumer sous quelques principes de base. Principe I - L'histoire est tout entière l 'histoire de la lutte des classes, opposant les détenteurs provisoires (petits propriétaires à Athènes, grands fonciers à Rome, « hommes aux écus» maintenant) des moyens de production de l'époque, aux simples producteurs, esclaves, petits paysans exploités, propriétaires dépossédés. Classe contre classe. Primat donc des classes sur la lutte des classes. L'histoire avance ainsi, la lutte en étant le « moteur». Principe 1I- C'est la contradiction qui est le principe et le « moteur» de la lutte, l'essence de la lutte. Une classe ne lutte contre une autre qu'animée par la contradiction, et c'est la contradiction qui, dans son « développement », fait avancer l'histoire, la fait passer d'une forme à une autre, supérieure, et en particulier finit par la conduire jusqu'à la Forme dominante actuelle, la Forme de la contradiction entre la classe capitaliste, détentrice des modernes moyens de production, et la classe prolétarienne, dénuée de tout, dernier antagonisme, après quoi le communisme (sic). Principe lll- Toute contradiction, motrice de son développement, contient en elle le principe de son dépassement, de sa négation et de la réconciliation entre ses termes contraires. 14

-

C'est le fameux principe de l'Aujhebung hégélien, la négation de la négation qui promet théoriquement et infailliblement la Fin de l'histoire, la réconciliation universelle des contraires, au terme du développement des formes de la dialectique historique. Principe IV. C'est par la négation que l'histoire avance. Si elle se fait, c'est par le « mauvais côté », par la classe négative, la dominée, et non par la classe positive, la dominante, par les exploités et non par les exploiteurs, aujourd'hui par les prolétaires et non par les capitalistes. Principe V - Il suffit pour cela que la classe négative s'unisse dans sa condition négative, qu'elle se constitue de classe en soi (négative de fait) en classe pour soi (négative de droit). Par cette négation elle ronge et décompose tout le système de domination de la classe dominante, elle en détruit les institutions, l'Etat, la famille, la religion, elle en nie les idées, et range les hommes dans deux camps où la lutte des idées devient possible comme lutte de classes. C'est dans cette lutte idéologique de classe que le prolétariat prend conscience de soi et de sa mission, se constitue en classe, et que la classe capitaliste pressent la fin imminente de son règne. (Gramsci

rêvait de ce texte auquel il prêtait un sens « gnoséologique »
fabuleux et faux). Principe VI - Le terme de ce processus contradictoire et négatif, du primat des classes sur leur lutte, du primat du négatif sur le positif (la négativité), c'est la fin de l'Histoire, la Révolution, le grand Renversement du Non dans le Oui, le triomphe des exploités sur les exploiteurs, la fin de l'Etat, le prolétariat devenu lui-même l'Etat et son idéologie l'idéologie dominante. Fin de l'Etat, fin de l'idéologie, fin de la famille bourgeoise, fin de la morale et de la religion, c'est alors dimanche tous les jours, et le règne de la « paresse », que célébrera un jour Lafargue, qui était sérieux, commence pour tous les travailleurs manuels et intellectuels. Voilà comment le « travail du négatif» débouche sur la Révolution qu'annonce comme une évidence le Manifeste de 1847-1848. Sachons que ce texte passa complètement inaperçu dans la tempête des révolution de 1847-1848, mais qu'il en 15