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Sur les pas des philosophes

De
253 pages
Cet ouvrage présente dans toute son ampleur la diversité de la pensée philosophique depuis ses origines grecques jusqu'à nos jours dans le respect du pluralisme des doctrines et des courants qui la constituent. A cet effet, l'auteur a voulu, tout en conservant aux "auteurs phares" de l'histoire de la philosophie la place que la tradition leur attribue, élargir l'horizon pour une réflexion philosophique plus audacieuse.
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SUR LES PAS DES PHILOSOPHES
Le défi de penser

<9 L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09961-6 EAN:9782296099616

Crépin Gyscard GANDOU D'ISSERET

SUR LES PAS DES PHILOSOPHES
Le défi de penser

Préface de ProsperMartin N'GAKEGNI

L'Harmattan

PRÉFACE
Cet ouvrage est une introduction à la philosophie. TIs'adresse à tous ceux qui ont le désir d'élargir leur culture philosophique ou de s'appliquer dans les études philosophiques. fi présente dans toute son ampleur la diversité de la pensée philosophique depuis ses origines grecques jusqu'à nos jours dans le respect du pluralisme des doctrines et des courants qui la constituent. À

cet effet, l'auteur a voulu, tout en conservant aux

«

auteurs phares» de

la philosophie la place que la tradition leur attribue, introduire les pensées de bien d'autres philosophes, garantissant ainsi un enjeu critique plus audacieux. On constatera que dans le chapitre qui traite de l'origine, de la nature et de l'objet de la philosophie l'auteur n'a pas hésité à aborder la question de l'origine orientale de la philosophie, question éludée par la plupart des ouvrages. Aussi a-t-il su bien articuler l'approche analytique avec la démarche historitico-critique dans les chapitres qui traitent entre autres de la nature de la philosophie et du rapport de la philosophie à la science. Cette démarche est franchement originale. Le mérite de cet ouvrage tient au fait qu'il présente une excellente analyse des thèmes classiques de la philosophie et, partant, une étude critique des grands auteurs de la philosophie de l'Antiquité à nos jours. Le moins qu'on puisse dire c'est que l'auteur n'a pas senti le strict besoin de déterminer les frontières entre le philosophique et le non-philosophique. On ne s'étonnera pas cependant de noter l'absence des auteurs comme Freud, Lacan, Lévi-Strauss et de bien d'autres dans le chapitre qui traite du rapport de la philosophie à la culture, précisément pour comprendre les sociétés non occidentales. Les raisons sont bien claires. . . L'originalité, en outre, de cet ouvrage est de présenter au début de chaque chapitre des citations marquant comme une hésitation de la part de l'auteur de présenter les philosophes par les textes selon un ordre chronologique. C'est au fond une volonté de sa part d'introduire le lecteur dans la temporalité des textes. L'auteur combine ainsi dans une même démarche une sorte d'histoire de la philosophie et l'examen des notions philosophiques telles que présentées dans les ouvrages académiques traditionnels. Conscient du fait que la chronologie

introduit la discontinuité et masque de fait la philosophia perenis, il a recherché à rendre proches des philosophes éloignés dans le temps.

En effet, si les philosophes se lisent

bien - les textes philosophiques renvoient aussi bien au philosophique qu'au non-philosophique. Car la philosophie demeure un effort spirituel de la pensée pour penser la pensée. Les textes d'histoire des sciences, des arts et des autres domaines du savoir cherchent à éclaircir cet extérieur de la philosophie avec lequel, nolens valens, le philosophe entretient toujours un rapport plus ou moins ambigu.

- parfois

bien, parfois moins

Prosper Martin N'GAKEGNI

8

A V ANT-PROPOS

Comme le titre l'indique, cet ouvrage est une introduction à la philosophie. En tant que tel, il présente des outils de base essentiels pour apprécier et engager une réflexion philosophique. Nous avons constaté que bien des personnes qui s'engagent dans les études philosophiques éprouvent des difficultés à apprécier la méthode de travail et les modes de recherche en philosophie. Et ce en dépit des efforts que les enseignants déploient pour bien présenter cette matière. Partant, la philosophie est souvent perçue comme la bête noire de toutes les matières. Les étudiants ne ressentent pas moins une appréhension à l'égard de la philosophie, si ce n'est un malaise, qui rend d'emblée périlleux le décollage conceptuel. Or la philosophie est loin d'être un domaine réservé pour ainsi dire à une poignée d'individus. Comme toutes les autres disciplines, la philosophie a une méthode et un objet d'étude qui lui sont propres. TIest ici question entre autres de montrer la singularité de la démarche philosophique et de dégager, partant, le mode spécifique de la philosophie à répondre aux questions qu'elle se pose. Pour remédier aux difficultés énumérées, nous avons tenté de présenter dans cet ouvrage une sorte d'histoire générale de la philosophie sur fond d'analyse des thèmes les plus abordés en philosophie, appuyée de quelques textes décisifs. Nous comptons ainsi mettre à la disposition de ceux qui s'engagent dans les études de philosophie aussi bien des connaissances que des méthodes d'approche et d'analyse des questions pour les aider à saisir comment se déploie la réflexion philosophique à travers le temps et les espaces. Ainsi, l'enjeu dans cet ouvrage n'est pas tellement de présenter tel ou tel philosophe. TI est surtout question de faire acquérir une

méthode de travail, de susdter un éveil pourla un plus grand approfondissement de la pensée sens; cet ouvrage offre plus un itinéraire qu'une questions que l'on pourrait rencontrer dans d'accoucher les idées.

connaissance et surtout philosophique. Dans ce solution toute faite aux l'apprentissage à l'art

Gyscard GANDOU D'ISSERET

10

Première

partie

Chapitre

Premier

ORIGINE, NATURE ET OBJET DE LA PHILOSOPIDE

1-

Qu'est-ce

que la philosophie?

En tout lieu, quiconque veut vraiment devenir philosophe devra « une
fois dans sa vie» se replier sur soi-même et au-dehors de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici et tenter de les reconstruire. E. Husserl, Méditations cartésiennes, trad. É. Levinas, Paris, Vrin, 1978, p. 8.

La question de savoir ce qu'est la philosophie est une des questions les plus controversées dans la réflexion philosophique. Ayant pourtant fait la préoccupation de presque tous les philosophes, elle n'a jamais trouvé de réponse définitive. Descartes rend ainsi compte du problème: «Platon dit une chose, Aristote dit une autre, Épicure une autre, Télécio, Campanella, Bruno, Buisson, Vanini et tous les novateurs disent chacun diverses choses}) 1. Hegel n'en a pas moins complexifié le problème en affirmant que la vérité est une puisque l'instinct de la raison a ce sentiment ou cette foi invincible. Partant, une seule philosophie serait vraie. Or nous constatons fort bien qu'il y a une diversité de philosophies qui prétendent toutes être à la quête de cette unique vérité. On se trouve ainsi devant une altemative. Ou bien toutes les philosophies sont dans le fond fausses ou bien elles sont toutes vraies. Tout porte à croire qu'elles sont toutes vraies. Ce qui est pour le moins paradoxal c'est que chacune d'elles assure et cherche même à persuader qu'elle est cette unique et vraie philosophie2. Beaufret fait remarquer à ce propos qu'à bien voir les choses, Descartes n'est pas plus vrai que Platon, ni Hegel plus vrai que Kant. La philosophie de Platon à Descartes est aussi vraie qu'elle l'est de Kant à Hegel à la seule différence que « tout grand philosophe se sépare de ses devanciers dont il dénonce l'insuffisance, comme quand Descartes dit d'Aristote qu'il parle pour ne rien dire. Mais en réalité aucun des grands philosophes n'a mieux résolu que ses devanciers un problème qui leur aurait à tous préexisté! fi n'a fait que répondre autrement à un même appel que celui auquel d'autres, avant lui, avaient répondu en d'autres guises. C'est ainsi qu'en philosophie ce sont les concepts fondamentaux

l Cf. R. Descartes, Lettre à Beeckman, 17 octobre 1630. 2 Œ. G. W. F. Hegel, Leçon sur l'histoire de la philosophie, trad. J. Gobelin, Gallimard, « Idées ».

coll.

qui deviennent sans cesse autres et autres. L'illusion est de croire qu'il s'agit des mêmes, plus ou moins exactement définis» 3. Ainsi, la question de savoir ce qu'est la philosophie est vraiment déroutante. Essayons un tant soit peu de l'approfondir.

1-1 - De la difficulté de définir la philosophie
L'histoire et la tradition philosophiques attribuent la paternité du concept de philosophie à Pythagore. Ce dernier définissait la philosophie par «l'amour de la sagesse ». Remarquons en effet que le terme «philosophie» est formé à partir de deux racines grecques à savoir: philos et sophia. Le premier terme désigne l'amour et le second la sagesse. Pythagore pensait en effet que l'homme n'entretenait qu'un rapport d'amitié avec la sagesse. Cette dernière était l'apanage des dieux. TIsied de noter avec G. Deleuze que le terme ami désignait chez les Grecs une intime compétence; une sorte de goût matériel ou une potentialité. Partant, être ami de la sagesse ou de la philosophie c'est entretenir une certaine présence dans la pensée. Cet effort d'avoir une présence dans la pensée constitue en philosophie la condition nécessaire pour engager une réflexion. Le philosophe est en quelque sorte l'ami du vrai, du bien, de la sagesse et du concept. Mais être ami n'est-ce pas aussi ou parfois être l'amant ou le prétendant? Le philosophe en devenant l'ami du vrai et du concept est en puissance vers quelque chose qui n'est pas encore mais qui cependant se possibilise. La philosophie apparaît ainsi comme une recherche et un entretien passionnés avec la sagesse. Elle a pour objet de créer des concepts par l'effort de la réminiscence après avoir contemplé les idées éternelles. Tel est pour le moins le sens que va prendre la pensée grecque à travers l'œuvre de Platon. Mais au fil de temps, cette pensée grecque a fini par se confondre avec la morale puis avec la vertu. Du don à recevoir des dieux, la sagesse - objet de la philosophie - est passée pour une activité mentale et intellectuelle qu'il fallait exercer avec une grande habilité pour éviter qu'elle ne conduise à des calamités. Platon fait en effet remarquer que:
«la philosophie

(...) n'est sans doute pas sans charme

si l'on s'y livre

3

Cf. J. Beaufret, Dialogue avec Heidegger, t. III, éd de Minuit.

16

avec modération dans la jeunesse, mais si l'on s'y attarde au-delà d'une

juste mesure, c'est la calamité» 4. En considérant le déploiement de l'activité philosophique à travers l'histoire, force est de constater que de manière générale les philosophes n'arrivent pas à s'accorder sur la définition de la philosophie. Le discours philosophique est en effet marqué par de continuelles remises en question au sujet de la définition de la philosophie. A bien y réfléchir, la difficulté de trouver une définition à la philosophie qui fasse l'unanimité tient à la spécificité de son objet d'étude. La réflexion philosophique porte en effet sur le réel qui appelle tout justement plusieurs approches de compréhension. Dans la mesure où la réalité se présente sous de multiples facettes, l'homme saisit parfois mieux, parfois moins tel champ plutôt que tel autre, telle partie plutôt que telle autre. Et cela pour la simple raison qu'il se situe de manière particulière en face du monde. fi le questionne, l'interprète et le comprend aussi de manière toute particulière. Cette situation fait que chaque philosophe se trouve pour ainsi dire contraint de définir la philosophie aussi différemment qu'il comprend son rapport au monde. Spinoza rend ainsi compte de cet état de fait: «Je laisse chacun vivre selon sa compréhension, et je consens que ceux qui le veulent, meurent pour ce qu'ils croient être leur bien, pour qu'il me soit permis à moi de vivre pour la vérité »5. Husserl ne dit pas autre chose quand il déclare que «la philosophie - la sagesse - est en quelque sorte une affaire personnelle. Elle doit se constituer en tant que sienne, être sa sagesse, son avoir qui, bien qu'il tende vers l'universel, soit acquis par lui et qu'il doit pouvoir justifier dès l'origine chacune de ses étapes, en s'appuyant sur ses intentions absolues» 6. La philosophie apparaît ainsi comme un regard critique sur le monde et sur son devenir. A la diversité des perceptions et des représentations du monde correspondent divers systèmes philosophiques. La difficulté de trouver une définition à la philosophie qui requiert l'assentiment de tous devient alors inéluctable. La prétention de la philosophie à l'universalité est subordonnée à la limite de l'intelligence humaine à connaître.

4 Platon, Gorgias, 484c-485, trad. A. Croiset, éd. Les belles lettres, coll. «Budé », 1967, pp. 163-164. 5 B. Spinoza, Lettre XXX à Oldenburg, 1665. 6 E. Husserl, Méditations cartésiennes, trad. É. Levinas, Vrin, 1978, pp. 1-5. 17

1-2 - La pluralité des définitions de la philosophie
À chaque philosophe correspond un système philosophique. Le philosophe est pour Aristote celui qui possède la totalité du savoir dans la mesure du possible. Est aussi philosophe celui qui connaît le plus grand nombre de choses, surtout celles qui sont les plus difficiles. Le philosophe est ainsi celui qui connaît les causes des choses avec beaucoup d'exactitude. Or avoir la connaissance de toutes les choses n'est-ce pas précisément posséder la science de l'universel? Ainsi, la philosophie en tant que science des causes dernières et des principes premiers est à la fois une science théorétique et poétique7. Pour bien saisir le sens qu'Aristote donne à la philosophie, il importe de garder à vue que dans l'Antiquité les sciences étaient regroupées en trois classes principales. fi y avait les sciences pratiques dont l'objet était la praxis, c'est-à-dire une activité qui n'a pas d'autre fin que son action intérieure: l'eupraxie. fi y avait aussi les sciences poétiques dont l'objet était la réalisation des œuvres extérieures à l'agent. On rangeait parmi ces sciences la poétique et la rhétorique. La troisième classe constituait la science théorétique. Elle avait pour objet la theoria, autrement dit la contemplation de la vérité qui était le but de tout savoir. C'était le domaine de la philosophie. Par rapport à son objet d'étude, la science théorétique se situait au-dessus des autres sciences puisqu'elle les englobait. La philosophie se présentait alors comme la science première car elle résumait toutes les autres sciences. Elle se définissait comme un savoir fondamental et universel; elle avait pour objet l'être en tant qu'être et ses attributs essentiels8. Descartes définit pour sa part la philosophie comme l'étude de la sagesse. La sagesse est pour lui aussi bien la prudence dans les affaires que la parfaite connaissance des choses. Les deux permettent à l'homme de bien conduire la raison, d'assurer la conservation et d'inventer des arts. Ainsi, philosopher c'est rechercher les causes premières, autrement dit rechercher la connaissance profonde des choses à partir de laquelle on peut tout déduire. Descartes compare la philosophie à un arbre dont les racines constituent la métaphysique. Elle a pour objet l'étude des principes de la connaissance qui rendent possibles l'explication des attributs de Dieu, l'immortalité de l'âme et les notions claires et

7 Aristote, Métaphysique, trad. J. Tricot, livre I, 1.I, Vrin, 1933, pp. 6-9. 8 T. Nkeramihigo sj, Initiation à l'acte philosophique. Introduction à la philosophie, Éd. Loyola, Publications Canisius, pp. 25-28. 18

distinctes. Le tronc constitue la physique. Elle étudie les principes des choses matérielles. Et les branches qui sortent du tronc constituent les autres sciences parmi lesquelles se trouvent la médecine, la mécanique et la morale 9. Pour Kant, la philosophie n'est au fond que la simple «idée d'une science possible qui n'est donnée nulle part in concreto, mais dont on ne cherche à s'approcher que par différentes voies jusqu'à ce qu'on ait découvert l'unique sentier qui y conduit, mais qu'obstruait la sensibilité, et que l'on réussisse, autant qu'il est permis à des hommes, à rendre la copie, jusque-là manquée, semblable au modèle» 10.il s'ensuit qu'il n'y a aucune philosophie qu'on puisse apprendre. On n'apprend qu'à philosopher. Kant relève aussi que la philosophie à l'époque de la scolastique apparaissait comme une science qui n'avait pour but que son unité systématique et donc la perfection logique de la connaissance. La sagesse ancienne la comprenait plutôt comme la science du rapport de la connaissance aux fins essentielles de la raison humaine. Le philosophe n'était pas à proprement parler «un artiste de la raison, mais le législateur de la raison humaine» 11.On comprend dès lors qu'il n'était que trop orgueilleux de s'appeler philosophe. La philosophie est pour Kant la législation de la raison humaine. Du point de vue de Hegel, la philosophie est le fondement du rationnel, l'intelligence du présent et du réel et non la construction de l'au-delà. Si Thibaudet la définit comme la science du tout et non de tout, Wittgenstein considère plutôt que la philosophie n'est pas une connaissance puisqu'elle n'a rien à dire. Elle ne fait qu'éclaircir. René Le Senne la définit comme une réflexion critique sur l'expérience totale. Elle est pour P. Valery une vision d'ensemble sur tout ce que l'homme sait. il ressort de toutes ces définitions que la philosophie est une réflexion critique sur le réel. Elle est une attitude de l'homme face du monde. De fait, il n'existe pas de philosophie désincarnée. Toute philosophie se comprend par rapport à son ancrage historique. Hegel déclare à juste titre que la philosophie est fille de son temps même si elle peut être un questionnement sur l'avenir.

9

R. Descartes, Les principes d£ la philosophie, Paris, Gallimard, 1953, pp. 557-567. 10É. Kant, Critique d£ la raison pure, trad. Trémesaygues et Pacaud, Paris, PUF, 1963, pp. 561-562.
Il

É. Kant, op. dt., p. 562. 19

1-3 - Approche de définition de la philosophie
Le déploiement de la pensée philosophique dans le temps et dans l'espace laisse dire que la philosophie est véritablement une recherche du vrai, une quête du savoir et non sa possession. Elle est une accession, une ascension vers le bonheur, le bien, la justice universelle. La philosophie est strictement une réflexion critique sur les conditions existentielles. Fille de l'étonnement comme le souligne Platon, la philosophie naît d'une certaine crise. Elle naît précisément «de la perte de la conscience naïve en face du monde qui provoque un sentiment de manque et le surgissement des interrogations sur le pourquoi des choses». La philosophie, souligne M. Conche, «ne naît pas dans n'importe quelles conditions historiques mais là où s'est creusé un manque spécifique» 12. fi ne s'agit pas du manque de quelque chose qu'on peut avoir. Mais de quelque chose qui n'est pas encore. Quelque chose qui cependant se possibilise en l'homme. Ce manque est à l'origine même de l'activité philosophique. fi se reproduit et se maintient en chaque philosophe. fi est uni au manque en chacun d'eux de quelque chose qui leur est tous commun: le sens. La recherche du sens est en effet la caractéristique fondamentale de la démarche philosophique. Car vivre en conformité avec ce sens c'est cela la sagesse. Si la philosophie dans son essence est une tension vers la sagesse, ce projet n'est nullement l'apanage d'un groupe de personnes. Il est encore moins l'exclusivité d'une culture. La philosophie est fondamentalement une activité universelle dans la mesure où l'étonnement qui constitue son point de départ se trouve inscrit dans la nature humaine13. L'objet de la philosophie est de s'interroger sur l'homme et sur le cosmos et d'expliquer rationnellement le réel. La philosophie n'est pas une «ascèse» en vue de la communication avec l'au-delà. Elle est rigoureusement un savoir pur et désintéressé, un mouvement discursif et dialectique. C'est précisément cette discursivité 14 ou encore la systématisation et la thématisation qui donnent au discours
12 Cf. M. Conche, Orientation philosophique cité par Ngbendu-Dhikumbo, in Recherches philosophiques africaines. Langage et philosophie. Actes de la 4e semaine philosophique de Kinshasa, du 23 au 31 avril 1979, FTC, Kinshasa, 1981, p. 127. 13M. Conche, op. cit. 14Kinyongo Jeki, « De la discursivité au discours philosophique en Afrique» in La place de la philosophie dans le développement humain et culturel du Zaire et de l'Afrique, Lubumbashi, 1976, p. 63.

20

philosophique une allure scientifique. Comme la scientificité d'un savoir se définit par son objet et sa méthode, la philosophie est sans aucun doute un savoir à prétention scientifique. La philosophie est en définitive une forme de culture qui tend à donner à la conscience humaine à la fois libre et raisonnable les moyens d'une réflexion systématique sur l'ensemble des problèmes théoriques et pratiques que l'homme rencontre dans son rapport au monde. Le discours philosophique est marqué certes par les jeux de réfutation et de remise en question. Mais l'illusion est de croire qu'il s'agit des mêmes concepts fondamentaux plus ou moins exactement

redéfinis. En fait, on doit convenir avec Heidegger que
penseurs est la lutte amoureuse

«

la lutte entre les
15.

qui est celle de la chose elle-même»

1-4 - La valeur de la philosophie
La valeur de la philosophie, estime Russell, doit être recherchée pour une bonne part dans son incertitude même. Car tout homme qui n'a pas de visée philosophique traverse son existence en demeurant emprisonné des préjugés qui lui viennent du sens commun, des croyances habituelles et des convictions qui se sont développées en lui sans passer par le tribunal de la raison16. La philosophie permet à l'homme de se comporter à l'égard du monde comme si rien n'allait de soi17. Elle récuse le dogmatisme sous toutes ses formes. Russell souligne en effet que «la philosophie, bien qu'elle ne soit pas en mesure de nous dire avec certitude quelle est la vraie réponse aux doutes qu'elle élève, peut néarlffioins suggérer diverses possibilités qui élargiraient le champ de nos pensées et le délivrent de la tyrannie de la coutume »18, En remettant en question les connaissances étroites et figées qui nous habitent, la philosophie nous libère du poids des préjugés et des opinions et maintient en nous le sentiment de l'émerveillement et de l'étonnement qui est la condition nécessaire pour garder en soi le goût de la recherche.

M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, Alean, p. 646. 16B. Russell, The Problems of Philosophia, 1912, trad. L. L. Grateloup, Press, Londres, Chap. 15. 17Cf. Jankélévitch. 18B. RusselL op. cit.

15

Oxford University

21

Contestant pour sa part cette prétention de la philosophie de sortir l'homme des ténèbres où le plonge son ignorance19, Hume fait observer que la philosophie pose souvent des questions auxquelles elle n'est pas toujours en mesure de répondre elle-même. fi s'agit des

questions du geme : « Où suis-je ? Et que suis-je? De quelle cause tiré-je
mon existence et à quelle condition retrouverai-je (...). Toutes ces questions me confondent et je commence à me trouver dans les

conditions

les plus

déplorables

qu'on

puisse

imaginer»

20.

La

philosophie n'a pour Hume aucune valeur exaltante dans la mesure où on philosophe si et quand cela fait plaisir. La philosophie a plutôt un pouvoir corrosif, affirme Bayle. Elle «reflète d'abord les erreurs, mais, si on ne l'arrête point par là, elle attaque les vérités, et quand on la laisse faire à sa fantaisie, elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir21 ». Et Freud de renchérir: «la philosophie [s'éloigne des méthodes des sciences] en se cramponnant à des chimères, en prétendant offrir un tableau cohérent et sans lacunes de l'univers, prétention dont tout nouveau progrès de la connaissance nous permet de constater l'inanité ». En fait, la

philosophie, du point de vue de la méthode,

«

s'égare en surestimant la

valeur cognitive de nos opérations logiques en admettant la réalité d'autres sources de la connaissance, telles que par exemple l'intuition ».

fi conclut en reprenant Henri Heine:

«

Avec ses bonnets de nuit et des

lambeaux de sa robe de chambre, il [le philosophe] bouche les trous de l'édifice universel. »22 J.J. Rousseau soutient dans le même sens que « les philosophes sont une troupe de charlatans criant chacun à la place

publique»

23.

Et Karl Marx de tirer la conclusion:

«

les philosophes n'ont

fait qu'interpréter diversement le monde, ce qui importe c'est de le transformer »24. Que conclure alors? La philosophie ne serait au fond qu'une ambition démesurée? Peut-être pas. En fait, la philosophie ne s'intéresse pas aux difficultés de la vie. Sa recherche est libre comme le note

19 Hegel souligne en effet qu'il «paraît particulièrement nécessaire de faire de la philosophie une affaire sérieuse» d. Phénoménologie de l'esprit, Préface, trad. J. Hyppolite, Aubier, p. 52 20 D. Hume, Traité de la nature humaine, trad. Leroy, Aubier, 1946, p. 363. 21 P. Bayle, Dictionnaire historique et critique, 1697. 22 S. Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse, trad. Anne Berman, coll. Idées, Gallimard, 1975, p. 212. 23 J. J. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 2è partie. 24 K. Marx, Thèses sur Feuerbach. 22

Aristote:

«

Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue, dans

notre recherche, aucun intérêt étranger? Mais de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette science [la philosophie] est aussi la seu1e de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seu1e elle est à ellemême sa propre fin »25. Husserl assigne au philosophe le devoir de

porter en avant l'héritage du génie créateur du genre humain car

«

notre

histoire ne se dresse pas seu1ement devant nous comme quelque chose qui est par soi-même nécessaire, mais comme quelque chose qui, à nous philosophes d'aujourd'hui, nous est confié. Nous sommes précisément ce que nous sommes (c'est-à-dire des philosophes) parce que nous sommes en tant qu'héritiers des coporteurs de la direction du vou1oir qui la traverse entièrement, et nous sommes cela à partir d'une fondation originelle, laquelle cependant est en même temps une fondation seconde et la modification de la fondation originelle grecque. C'est dans celle-ci en effet que se trouve le commencement téléologique» 26, la véritable gésine de l'esprit européen absolument parlant ». Apercevant bien la finalité peu commode qu'on assigne à la philosophie, Platon faisait remarquer que le philosophe fait rire parce qu'il ne voit pas ce qui est sous ses yeux, comme Thalès qui, à trop observer le ciel, n'avait pu voir le trou qui se trouvait au-devant de lui. Pour Descartes, il n'y a aucun doute que vivre sans philosophie est proprement avoir les yeux fermés sans jamais tâcher de les ouvrir. Autrement dit, vivre sans philosopher c'est déjà presque une mort. La philosophie -la réflexion de la pensée sur la pensée - est la seu1e activité de l'esprit qui distingue l'homme de l'animal. Son étude est nécessaire pour régler les mœurs et les conduites27. Compte tenu de son effort d'assomption, la philosophie a parfois sacrifié la singu1arité au nom de l'universalité, de la rationalité et de la raison28. Partant, le philosophe apparaît comme un être dépourvu de sentiments, «un être théorétique tout préoccupé de la cohérence de son discours, dédaigneux de ce que ce discours signifie pour les autres (et pour lui-même, pour autant que lui, philosophe, reste individu vivant avec d'autres individus), tandis que c'est précisément la philosophie qui révèle que la vérité n'est une que dans la mu1tiplicité des aspects sous
25 Aristote, Métaphysique, A, 2, 982b10, trad. Tricot, Vrin. 26 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie fondamentale, trad. G. Granel, Gallimard, 1976, pp. 81-82. 27 R. Descartes, Préface aux Principes de la philosophie. 28 É. Weil, Philosophie politique, (1955), Vrin, 1971, p. 260. 23

lesquels elle se donne à l'homme ». La philosophie révèle au philosophe, à celui qui s'intéresse à la multiplicité des aspects et des dimensions de

la vie,

«

une vérité présente dans la vie de tout homme capable de voir la
de l'utiliser comme matière brute, dans
29.

nature vivante et non seulement

l'art, dans la religion, dans tout sentiment humainuniversel» 2

- Problématique

de l'origine

de la philosophie

La question de ou des origines de la philosophie divise les philosophes. D'aucuns affirment qu'il faut situer strictement l'origine de la philosophie en Grèce; d'autres estiment que les circonstances et les faits qui ont permis l'émergence de la philosophie au VIe siècle avant J-C dans les cités ioniennes ont été longtemps préparés sous des conditions diverses en Égypte. Par conséquent, il faut situer l'origine de la philosophie en Egypte. D'autres penseurs considèrent plutôt qu'il faut situer l'origine sinon les conditions d'émergence de la philosophie dans le brassage des cultures en Grèce. En effet, l'importation en Grèce des systèmes de représentation et d'explication de l'univers appartenant au monde oriental est un fait indéniable. Ainsi, la philosophie est le résultat d'un travail d'ensemble. La Grèce est en définitive le lieu d'expérimentation et d'application sans doute osées de systèmes de pensée venus d'ailleurs. En jugeant de la pertinence de ces trois thèses qui se contredisent d'ailleurs entre elles en même temps qu'elles se complètent, il importe de souligner d'emblée que l'effort de dépassement réalisé en Grèce n'a eu lieu nulle part ailleurs. Et si ce dépassement doit s'entendre comme le passage du mythe à la raison, on doit bien situer en Grèce, lieu de démarcation de la dictature du mythe à la liberté de la raison. Relevons toutefois que la prétention occidentale à se considérer comme le «seul centre, le lieu unique ayant compétence d'engendrer le discours sur l'humain» 30a souvent et d'ordinaire dérouté toute tentative de poser sereinement la question de ou des origines de la philosophie. fi y a donc lieu de s'affranchir de l'ethnocentrisme européen pour apprécier à sa juste valeur le mérite de l'Occident d'avoir rationalisé la pensée mythico-religieuse des Orientaux, mérite qui n'empêche pas de

29

É. Weil, op. cit.

30 Cf. A. Mbémbé, Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et Etat en société postcoloniale, Karthala, 1988. 24

reconnaître la grande dose d'orientalité dans les conditions de la pensée positive en Grèce31.

d'émergence

2-1 - De l'origine grecque de la philosophie
Nombre de philosophes pensent comme Engels qu'à travers la philosophie grecque, on reconnaît s'incarnant dans le temps la raison absolue. Et cette incarnation de la raison constitue pour les autres peuples, alors a-historiques, la perte de leur indépendance et de leur souveraineté puisqu'ils ne pourront philosopher en toute légitimité sans se référer à la Grèce. Engels note cet effet que « nous sommes obligés, en philosophie comme dans tant d'autres domaines, de revenir sans cesse aux productions de ce petit peuple grec» 32. Plus tranchant, Gusdorf

affirme qu' « en dehors de la pensée inaugurée par Socrate, il n'y a que
mythe et primitivisme »33. fi s'ensuit que le monde grec est le monde de la raison. Les Grecs sont le premier peuple à avoir inauguré la pensée réfléchie, une pensée toute différente de la pensée abstraite des Orientaux. La Grèce est de ce point de vue le lieu de la démarcation de la pensée rationnelle de la pensée mythico-religieuse des Orientaux. La philosophie apparaît à cet effet en Grèce à partir du VIe siècle avant J-C sous la forme d'une pensée essentiellement positive. La philosophie est ainsi le propre du monde grec car aucun peuple n'avait pu réaliser jusque-là une pareille révolution intellectuelle. Cet effort de démarcation a reçu le nom du miracle grec. fi s'agit d'un important bouleversement dans la manière de penser, de comprendre le réel et d'expliquer le monde. À partir de cette révolution de la connaissance, l'homme a semblé prendre définitivement en main son destin devant l'histoire. Car il va non seulement couper toute référence aux dieux pour

expliquer le monde et il va surtout vider le monde des dieux en
apportant, par son propre effort, la lumière sur la plupart des situations auxquelles le commun des mortels n'osait plus y porter le moindre doute tellement il était persuadé que les choses étaient ainsi faites. Les sciences prendront leur naissance dans cet important bouleversement moral et intellectuel. Burnet note à cet effet que « les philosophes ioniens ont ouvert la voie que la science n'a eu qu'à suivre» 34.Dès lors, dire que
31 lire à ce propos T. Obenga, Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx. Contribution de Œeikh Anta Diop à l'historiographie mondiale, Paris, Présence Africaine, 1996. 32 Cf. F. Engels, Dialectique de la nature. 33 Cf. G. Gusdorf, Mythes et Métaphysique.
34 Cf.

J. Burnet,

Aurore

de la philosophie.

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