Swami Prajnanpas et la philosophie

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Swami Prajnanpad est un maître indien (1891-1974) qui est entré dans le cœur et la conscience collective de l'Occident grâce à son approche expérimentale de la spiritualité. Le présent ouvrage veut nous montrer que l'art et la manière du philosophe s'enracinent, à partir de l'expérimentation d'un Freud, dans une profondeur psychologique inouïe, qui rejoint celle d'un Heidegger en Occident, ou celle d'un Ibn Arabi ou d'un Molla Sadra en Orient. Une rencontre entre profondeur et simplicité.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296267299
Nombre de pages : 123
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Swami Prajnanpad et la philosophie
© L'HARMATTAN, 2010 57, rue de l'ÉcolePolytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782296131972 EAN : 9782296131972
Philippe Moulinet Swami Prajnanpad et la philosophie
VOIR OU AVOIR L’Harmattan
Du même auteur Le Soufisme regarde l’Occident3 volumes, aux éditions de L’Harmattan, 2002. La science de la Présence chez les soufis  L’Harmattan, 2003. Le Livre de la Sagesse du Trône, traité de Molla Sadra Shirazi, traduit de l’arabe avec une présentation, Librairie de l’Orient, alBouraq, 2008. Champ zen, derniers essais de Daisetz Teitaro Suzuki, traduits de l’anglais avec présentation, chez Albin Michel, 2010. Les clés d’Ibn Arabi, Commentaire du grand ouvrage d’Ibn Arabi Fuçus alHikam , Librairie de l’Orient, al Bouraq, 2010. Trois révolutionnaires : Molla Sadra, Heidegger, Swami Prajnanpad8 volumes, à paraître en 2010, aux éditions  al Bouraq, Librairie de l’Orient.
«On pourrait appeler mystique l’expérience spirituelle qui dépasse les limites de l’opposition du sujet et de l’objet.» 1 Nicolas Berdiaev Je voudrais conserver le corps Le corps si jeune, si tendre ; Vous pouvez enterrer l’âme. L’âme j’en suis saturé. 2 Heinrich Heine «Laisse ton âme et viens. » Cheikh Ahmad alAlawi «Dieu nous enveloppe de partout, comme le Monde luimême. Que vous manquetil donc pour que vous puissiez l’étreindre ? Une seule chose :le voir». 3 Pierre Teilhard de Chardin «Œil, fenêtre du corps humain par où l’âme jouit de la beauté du monde.» 4 Léonard de Vinci 1  N. Berdiaeff,Royaume de l’Esprit et royaume de César, éd. Delachaux et Niestlé, 1951, p. 170. 2 In Léon Chestov,Les commencements et les fins, éd. L’Age d’Homme, 1987, p. 55. 3 Pierre Teilhard de Chardin,Le Milieu divin, éd. du Seuil 1957, p. 25 4  Léonard de Vinci,inPéladan, Joséphin La philosophie de Léonard de Vinci, Stalker éditeur, 2007, p. 63.
1. UNE VISION SANS DIVISION
1 «Etre c’est voir» dit sobrement Balzac . Nous tenons au « voir » comme à la prunelle de nos yeux. Voir c’est savoir. L’acte de voir n’est pas unilatéral. Il n’est pas 2 dirigé vers l’extérieur . Il n’est pas tourné vers 3 l’intérieur . Il est orienté vers Soi. Voir c’est savoir que Je vois. L’œil de l’esprit se voit voir avant tout mouvement d’entrée ou de sortie. Sinon il ne pourrait se voir faire, il ne pourrait être témoin de ses allées et venues. La puissance derotation du voir repose sur la vision de la vision, ce qu’a bien vu Aristote : «Quelqu’un voit et, voyant, il a justementen même temps aussidéjà vu.Le mouvement de voir autour de soipromenant ses en regards, et de vérifier en allant revoir, n’est véritablement suprême mobilitéquedans la reposance duvoir recueilli 4 en soimême» . Je me vois être. C’est le principe de toute responsabilité. Nul ne peut échapper à son propre regard. « L’homme est témoin de luimême quelle que soit l’excuse 5 qu’il profère».Quand je dis : « jemeconnais, jemesais être, jeme vois exister, jeme vois je » sujetfaire », le « n’a pas conscience d’un « moi » objet, mais il vise un « me », un pronom « réfléchi ». Le « Je » se réfléchit dans le « Me » ; il se reconnaît immédiatement en lui. La connaissance de Soi est reconnaissance. Soi se retrouve en 1 DansLaRecherche de l’Absolu.2 Pro/spective, ex/ploration, expectative. 3 In/spection, esprit d’investigation. 4  Martin Heidegger, Questions I et II, éd. Tel Gallimard,Qu’est et comment se détermine la physis ?p. 552. 5 Coran 14 / 15.
Même, comme je reconnais mon image réfléchie lorsque je vais devant le miroir. «Et qu’estce donc que ce « je » ? Un « je » sansmoi « même» ? Une chose sans elle même. Une nonentité, une nonréalité, une illusion ! Comme un feu sans luimême, un feu qui ne serait pas 1 brûlant, un feu qui ne pourrait pas brûler !» . La vision implique non pas une di/vision, un dédoublement de personnalité, mais une multiplication, un 2 «redoublement» , une recrudescence, un ressourcement, une élévation de la conscience au carré. L’animal sait. L’homme sait qu’il sait. Il est doué deproprioception. Son proprium(moi) lui revient en propre, dans un mouvement d’appropriation. Nous sommes là au cœur de toute philosophie. Tout le monde se demande ce que c’est que « voir ». Le maître zen Bassui a «concentré son esprit sur un seul problème :Qui est Celui qui voitet qui entend ?Quel 3 est notre propre Esprit» . Le Coran répond que Dieu «est4 Celui entend et Celui qui voitLe maître zen Ryôkei» . dit qu’voyant quelque chose,« en l’Oeil foncier se 5 dresse» . C’est très intéressant. Il dit bien que lorsque le regard perçoit quelque chose d’ «autre», l’Oeil foncier s’est «dressé», il s’est déjà reconnu luimêmevision. La n’est pas quelque chose ; elle est quelqu’un. La vision est personnelle. Elle est la mise en é/vidence (ex videre) de notre propre esprit, présence d’esprit. C’est ce qui fait le fond de la philosophie de Descartes et de Kant. 1 Swami Prajnanpad,L’art de voir, pp. 99 à 101. 2 Coran 57/11. 3 Sermon de Bassui, in Masumi Shibata, collection Les grands initiés, 1974, p. 262. 4 Coran 42/11. 5  M. Shibata,Les maîtres du Tchan en Chine, éd. Maisonneuve et Larose, 1985 p. 207.
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Ecoutons Kant : «Je suis conscient de moimême, est une pensée qui contient déjà undoublemoi, le moi comme sujet et le moi comme objet. Comment estil possible que moi, le « Je pense », je sois pour moimême un objet de l’intuition et qu’ainsi je puisseme distinguer de moi même, voilà qui est absolumentimpossible à expliquerbien que ce soit unfait indubitable; mais cela révèle un pouvoir à ce point élevé audessus de toute intuition sensible qu’il entraîne, en tant quefondement de la possibilité d’un entendement, la complète distinction d’avec tout animal auquel nous n’avons pas motif 1 d’attribuer unpouvoir de se dire Je à soimême. » Le fondement de l’entendement est dans le fond de l’œil. Il y a distinction sans séparation entre Soi et Même. Il y a entre eux une relation sans dualité. C’est une relation absolue, absoute de la dualité sujet/objet. Le Voyant est le Vu en personne. La personnalité ne s’éveille que dans le choc de cette rencontre entre Soi et Même. Gassendi écrit : «Considérant pourquoi et comment il se peut faire que l’œil ne se voie pas luimême, ni que l’entendement ne se conçoive point, il m’est venu en la pensée que rien n’agit sur soimême.»Il trouve donc dans une image réfléchie par un miroir l’exemple unique de la connaissance que l’œil peut acquérir de luimême, et il finit par dire :«Montrezmoi doncun miroir qui puisse ainsi renvoyer l’image de l’esprit, et je vous assure que, venant à réfléchir et renvoyer contre vous votre propre espèce, vous pourrez alorsvous voir et vous connaîtrevous même, non pas à la vérité par une connaissance directe, mais du moins par une connaissance réfléchie ;
1 In Martin Heidegger,Les problèmes phénoménologie, éd. Gallimard, 1975, p. 164.
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fondamentaux de la
autrement, je ne vois pas que vous puissiez avoir aucune 1 notion ou idée de vousmême.»
2. PENSER ET VOIR
Que pouvonsnous voir ? Tout ce qui existe. Le Coran dit : «Nous leur montrerons Nos signesauxhorizons et 2 dansleursâmesafin qu’ils réalisent que Je Suis l’Etre» . Le voir circule librement entre l’intérieur et l’extérieur, sans avoir le sentiment de transgresser une limite ou d’avoir à passer une frontière. Le voir se porte «aux horizons» du monde extérieur où il perçoit les étants physiques, tangibles, réels. «Ne peuventilstourner leurs regards vers le chameaupour voircomme il a été créé, vers le ciel comme il a été élevé, et vers les montagnes, comme elles ont été affermies, et 3 vers la terre comme elle a été étendue ?» . Le regard peut aussi se tourner vers l’intérieur pour effectuer un travail d’introspection, sonder les reins et les cœurs. Il peut voir tout ce qui se passe en nous, procéder, comme on dit, à un « examen de conscience ». Je peux voir mes intentions, mes émotions, mes sentiments, mes instincts, mes inclinations, mes tendances acquises, les habitus, les vertus et les vices, bref tous les mécanismes profonds de la vie intérieure.
1 Œuvres choisies de Maine de Biran, éd. Aubier Montaigne, 1942, pp. 116 et 117. 2 Coran 41/53. 3 Coran 58/ 17 à 20.
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