Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Temps et Récit. L'Intrigue et le Récit historique

De
0 page

L'intrigue et le récit historique



Temps et Récit explore, après La Métaphore vive, le phénomène central de l'innovation sémantique. Avec la métaphore, celle-ci consistait à produire une nouvelle pertinence de sens par le moyen d'une attribution impertinente. Avec le récit, l'innovation consiste dans l'invention d'une intrigue : des buts, des causes, des hasards, relevant à des titres divers du champ pratique, sont alors rassemblés dans l'unité temporelle d'une action totale et complète. La question philosophique posée par ce travail de composition narrative est celui des rapports entre le temps du récit et celui de la vie et de l'action affective. Plusieurs disciplines sont convoquées à la barre de ce grand débat entre temps et récit, principalement la phénoménologie du temps, l'historiographie, et la théorie littéraire du récit de fiction.



Temps et Récit 1 met en place, dans une première partie, la thèse de Paul Ricœur, qui se précise tout au long des trois tomes, selon laquelle le récit comporte trois rapports "mimétiques" : au temps agi et vécu, au temps propre de la mise en intrigue, au temps de la lecture. Dans une deuxième partie, l'ouvrage met ce schéma à l'épreuve sur l'histoire.


Voir plus Voir moins
couverture

Du même auteur

Aux mêmes éditions

Karl Jaspers

et la Philosophie de l’existence

(avec M. Dufrenne), 1947

« La Couleur des idées », 2000

 

Gabriel Marcel et Karl Jaspers

Philosophie du mystère

et philosophie du paradoxe

1948

 

Histoire et Vérité

troisième édition, augmentée de quelques textes

« Esprit », 1955, 1964, 1990

et « Points Essais »,

n° 468, 2001

 

De l’interprétation

Essai sur Freud

« L’Ordre philosophique », 1965

et « Points Essais », n° 298, 1995

 

Le Conflit des interprétations

Essais d’herméneutique I

« L’Ordre philosophique », 1969

 

La Métaphore vive

« L’Ordre philosophique », 1975

et « Points Essais », n° 347, 1997

 

Temps et Récit, T. 2

La Configuration dans le récit de fiction

« L’Ordre philosophique », 1984

et « Points Essais », n° 229, 1991

 

Temps et Récit, T 3

Le Temps raconté

« L’Ordre philosophique », 1985

et « Points Essais », n° 230, 1991

 

Du texte à l’action

Essais d’herméneutique II

« Esprit », 1986

et « Points Essais », n° 377, 1998

 

Soi-même comme un autre

« L’Ordre philosophique », 1990

et « Points Essais », n° 330, 1996

 

Lectures 1

Autour du politique

« La Couleur des idées », 1991

et « Points Essais », n° 382, 1999

 

Lectures 2

La Contrée des philosophes

« La Couleur des idées », 1992

et « Points Essais », n° 401, 1999

 

Lectures 3

Aux frontières de la philosophie

« La Couleur des idées », 1994

et « Points Essais », n° 541, 2006

 

L’Idéologie et l’Utopie

« La Couleur des idées », 1997

et « Points Essais », n° 538, 2005

 

Penser la Bible

(avec André LaCocque)

« La Couleur des idées », 1998

et « Points Essais », n° 506, 2003

 

La Mémoire, l’Histoire et l’Oubli

« L’Ordre Philosophique », 2000

et « Points Essais », n° 494, 2003

Chez d’autres editeurs

Philosophie de la volonté

I. Le Volontaire et l’Involontaire

Aubier, 1950, 1988

II. Finitude et culpabilité

1. L’Homme faillible

2. La Symbolique du mal

Aubier, 1960, 1988

 

Idées directrices pour

une phénoménologie d’Edmund Husserl

(traduction et présentation)

Gallimard, 1950-1985

 

Quelques figures contemporaines

Appendice à l’Histoire

de la philosophie allemande, de E. Bréhier

Vrin, 1954, 1967

 

Jean Wahl et Gabriel Marcel

(avec Emmanuel Lévinas et Xavier Tillette)

Beauchesne, 1976

 

Enseignement supérieur : bilans et prospective

(avec Léon Dion, Edwards F. Sheffield)

Presses de l’Université de Montréal, 1971

 

Les Cultures des temps

Payot, « Bibliothèque Scientifique », 1975

 

La Révélation

(avec Emmanuel Lévinas, Edgar Haulotte)

Publications des Facultés Universitaires

Saint-Louis, 1977

 

Hermeneutics and the human sciences :

Essays on language, action and interpretation

Maison des Sciences de l’homme, 1981

 

À l’école de la phénoménologie

Vrin, 1986, 2004

 

Le Mal. Un défi à la philosophie

et à la théologie

Labor et Fides, 1986, 2004

 

Paul Ricœur, éthique et responsabilité

(entretiens avec H. Halpérin,

O. Mongin,

G. Petitdemange et al.)

La Baconnière, 1994

 

Réflexion faite : autobiographie intellectuelle

Esprit, 1995

 

Le Juste 1

Esprit, 1995

 

La Critique et la Conviction

(entretiens avec François Azouvi

et Marc de Launay)

Calmann-Lévy, 1995

Hachette, « Hachette Littératures », 2002

 

Amour et Justice

PUF, 1997

 

Autrement

Lecture d’Autrement qu’Être ou Au-delà de l’essence

d’Emmanuel Lévinas

PUF, 1997

 

Ce qui nous fait penser. La nature et la règle

(avec Jean-Pierre Changeux)

Odile Jacob, 1998

 

Innocente culpabilité

(entretiens avec Paul Ricœur, Stan Rougier,

Yves Leloup, Philippe Naquet,

sous la direction de Marie de Solemne)

Dervy, « À vive voix », 1998

 

L’Unique et le Singulier

L’Intégrale des entretiens d’Edmond Blattchen

Alice, 1999

 

Entretiens Paul Ricœur, Gabriel Marcel

Présence de Gabriel Marcel, 1999

 

Le Juste 2

Esprit, 2001

 

L’Herméneutique biblique

Cerf, 2001

Sur la traduction

Bayard, 2004

Parcours de la reconnaissance

Trois études

Stock, 2004

et Gallimard, « Folio essais », 2005

A la mémoire de Henri-Irénée Marrou

Avant-propos


La Métaphore vive et Temps et Récit sont deux ouvrages jumeaux : parus l’un après l’autre, ils ont été conçus ensemble. Bien que la métaphore relève traditionnellement de la théorie des « tropes » (ou figures du discours) et le récit de la théorie des « genres » littéraires, les effets de sens produits par l’une et par l’autre relèvent du même phénomène central d’innovation sémantique. Dans les deux cas, celle-ci ne se produit qu’au niveau du discours, c’est-à-dire des actes de langage de dimension égale ou supérieure à la phrase.

Avec la métaphore, l’innovation consiste dans la production d’une nouvelle pertinence sémantique par le moyen d’une attribution impertinente : « La nature est un temple où de vivants piliers… » La métaphore reste vive aussi longtemps que nous percevons, à travers la nouvelle pertinence sémantique — et en quelque sorte dans son épaisseur —, la résistance des mots dans leur emploi usuel et donc aussi leur incompatibilité au niveau d’une interprétation littérale de la phrase. Le déplacement de sens que les mots subissent dans l’énoncé métaphorique, et à quoi la rhétorique ancienne réduisait la métaphore, n’est pas le tout de la métaphore ; il est seulement un moyen au service du procès qui se situe au niveau de la phrase entière, et a pour fonction de sauver la nouvelle pertinence de la prédication « bizarre » menacée par l’incongruité littérale de l’attribution.

Avec le récit, l’innovation sémantique consiste dans l’invention d’une intrigue qui, elle aussi, est une œuvre de synthèse : par la vertu de l’intrigue, des buts, des causes, des hasards sont rassemblés sous l’unité temporelle d’une action totale et complète. C’est cette synthèse de l’hétérogène qui rapproche le récit de la métaphore. Dans les deux cas, du nouveau — du non encore dit, de l’inédit — surgit dans le langage : ici la métaphore vive, c’est-à-dire une nouvelle pertinence dans la prédication, là une intrigue feinte, c’est-à-dire une nouvelle congruence dans l’agencement des incidents.

Dans l’un et dans l’autre cas, l’innovation sémantique peut être rapportée à l’imagination productrice et, plus précisément, au schématisme qui en est la matrice signifiante. Dans les métaphores neuves, la naissance d’une nouvelle pertinence sémantique montre à merveille ce que peut être une imagination qui produit selon des règles : « Bien métaphoriser, disait Aristote, c’est apercevoir le semblable. » Or, qu’est-ce qu’apercevoir le semblable, sinon instaurer la similitude elle-même en rapprochant des termes qui, d’abord « éloignés », apparaissent soudain « proches » ? C’est ce changement de distance dans l’espace logique qui est l’œuvre de l’imagination productrice. Celle-ci consiste à schématiser l’opération synthétique, à figurer l’assimilation prédicative d’où résulte l’innovation sémantique. L’imagination productrice à l’œuvre dans le procès métaphorique est ainsi la compétence à produire de nouvelles espèces logiques par assimilation prédicative, en dépit de la résistance des catégorisations usuelles du langage. Or, l’intrigue d’un récit est comparable à cette assimilation prédicative : elle « prend ensemble » et intègre dans une histoire entière et complète les événements multiples et dispersés et ainsi schématise la signification intelligible qui s’attache au récit pris comme un tout.

Enfin, dans les deux cas, l’intelligibilité portée au jour par ce procès de schématisation se distingue aussi bien de la rationalité combinatoire que met en jeu la sémantique structurale, dans le cas de la métaphore, que de la rationalité législatrice mise en œuvre par la narratologie ou par l’historiographie savante, dans le cas du récit. Cette rationalité vise plutôt à simuler, au niveau supérieur d’un méta-langage, une intelligence enracinée dans le schématisme.

En conséquence, qu’il s’agisse de métaphore ou d’intrigue, expliquer plus, c’est comprendre mieux. Comprendre, dans le premier cas, c’est ressaisir le dynamisme en vertu duquel un énoncé métaphorique, une nouvelle pertinence sémantique, émergent des ruines de la pertinence sémantique telle qu’elle apparaît pour une lecture littérale de la phrase. Comprendre, dans le deuxième cas, c’est ressaisir l’opération qui unifie dans une action entière et complète le divers constitué par les circonstances, les buts et les moyens, les initiatives et les interactions, les renversements de fortune et toutes les conséquences non voulues issues de l’action humaine. Pour une grande part, le problème épistémologique posé, soit par la métaphore, soit par le récit, consiste à relier l’explication mise en œuvre par les sciences sémio-linguistiques à la compréhension préalable qui relève d’une familiarité acquise avec la pratique langagière, tant poétique que narrative. Dans les deux cas, il s’agit de rendre compte à la fois de l’autonomie de ces disciplines rationnelles et de leur filiation directe ou indirecte, proche ou lointaine, à partir de l’intelligence poétique.

Le parallélisme entre métaphore et récit va plus loin : l’étude de la métaphore vive nous a entraîné à poser, au-delà du problème de la structure ou du sens, celui de la référence ou de la prétention à la vérité. Dans la Métaphore vive, j’ai défendu la thèse selon laquelle la fonction poétique du langage ne se borne pas à la célébration du langage pour lui-même, aux dépens de la fonction référentielle, telle qu’elle prédomine dans le langage descriptif. J’ai soutenu que la suspension de la fonction référentielle directe et descriptive n’est que l’envers, ou la condition négative, d’une fonction référentielle plus dissimulée du discours, qui est en quelque sorte libérée par la suspension de la valeur descriptive des énoncés. C’est ainsi que le discours poétique porte au langage des aspects, des qualités, des valeurs de la réalité, qui n’ont pas d’accès au langage directement descriptif et qui ne peuvent être dits qu’à la faveur du jeu complexe entre l’énonciation métaphorique et la transgression réglée des significations usuelles de nos mots. Je me suis risqué, en conséquence, à parler non seulement de sens métaphorique, mais de référence métaphorique, pour dire ce pouvoir de l’énoncé métaphorique de re-décrire une réalité inaccessible à la description directe. J’ai même suggéré de faire du « voir-comme », en quoi se résume la puissance de la métaphore, le révélateur d’un « être-comme » au niveau ontologique le plus radical.

La fonction mimétique du récit pose un problème exactement parallèle à celui de la référence métaphorique. Elle n’est même qu’une application particulière de cette dernière à la sphère de l’agir humain. L’intrigue, dit Aristote, est la mimèsis d’une action. Je distinguerai, le moment venu, trois sens au moins du terme mimèsis : renvoi à la pré-compréhension familière que nous avons de l’ordre de l’action, entrée dans le royaume de la fiction, enfin configuration nouvelle par le moyen de la fiction de l’ordre pré-compris de l’action. C’est par ce dernier sens que la fonction mimétique de l’intrigue rejoint la référence métaphorique. Tandis que la redescription métaphorique règne plutôt dans le champ des valeurs sensorielles, pathiques, esthétiques et axiologiques, qui font du monde habitable, la fonction mimétique des récits s’exerce de préférence dans le champ de l’action et de ses valeurs temporelles.

C’est à ce dernier trait que je m’attarderai dans ce livre. Je vois dans les intrigues que nous inventons le moyen privilégié par lequel nous re-configurons notre expérience temporelle confuse, informe et, à la limite, muette : « Qu’est-ce donc que le temps ? demande Augustin. Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus. » C’est dans la capacité de la fiction de re-figurer cette expérience temporelle en proie aux apories de la spéculation philosophique que réside la fonction référentielle de l’intrigue.

Mais la frontière entre l’une et l’autre fonction est instable. D’abord, les intrigues qui configurent et transfigurent le champ pratique englobent non seulement l’agir mais le pâtir, donc aussi les personnages en tant qu’agents et que victimes. La poésie lyrique côtoie ainsi la poésie dramatique. En outre, les circonstances qui, comme le mot l’indique, entourent l’action, et les conséquences non voulues qui font une part du tragique de l’action, comportent aussi une dimension de passivité accessible par ailleurs au discours poétique, en particulier sur le mode de l’élégie et de la lamentation. C’est ainsi que redescription métaphorique et mimèsis narrative sont étroitement enchevêtrées, au point que l’on peut échanger les deux vocabulaires et parler de la valeur mimétique du discours poétique et de la puissance de redescription de la fiction narrative.

Ce qui se dessine ainsi, c’est une vaste sphère poétique qui inclut énoncé métaphorique et discours narratif.

 

Le noyau initial de ce livre est constitué par les Brick Lectures, données en 1978 à l’Université de Missouri-Columbia. L’original en français se lit dans les trois premiers chapitres de la Narrativité (Paris, éd. du C.N.R.S., 1980). S’y ajoute la Zaharoff Lecture, donnée à la Taylor Institution, St. Giles’, en 1979 : « The Contribution of French Historiography to the Theory of History » (Oxford, Clarendon Press, 1980). Diverses parties de l’ouvrage ont été élaborées sous une forme schématique à l’occasion de deux séminaires donnés à l’Université de Toronto, dans la chaire Northrop Frye, et dans le cadre du « Programme de Littérature Comparée ». Plusieurs esquisses de l’ensemble ont constitué la matière de mes séminaires au Centre d’Études de Phénoménologie et d’Herméneutique de Paris et à l’Université de Chicago dans la chaire John Nuveen.

Je remercie les professeurs John Bien et Noble Cunningham de l’Université de Missouri-Columbia, G.P.V. Collyer de la Taylor Institution, St. Giles’ à Oxford, Northrop Frye et Mario Valdès de l’Université de Toronto, pour leur aimable invitation, ainsi que mes collègues et mes étudiants de l’Université de Chicago pour leur accueil, leur inspiration et leurs exigences critiques. Ma reconnaissance va, tout spécialement, à tous les participants du Centre d’Études de Phénoménologie et d’Herméneutique de Paris, qui ont accompagné ma recherche dans tout son cours et contribué à l’ouvrage collectif la Narrativité.

J’ai une dette particulière à l’égard de François Wahl, des Éditions du Seuil, dont la lecture minutieuse et rigoureuse m’a permis d’améliorer l’argumentation et le style de ce livre.

I

Le cercle entre récit et temporalité



La première partie du présent ouvrage vise à porter au jour les présuppositions majeures que le reste du livre est appelé à soumettre à l’épreuve des diverses disciplines traitant soit d’historiographie, soit de récit de fiction. Ces présuppositions ont un noyau commun. Qu’il s’agisse d’affirmer l’identité structurale entre l’historiographie et le récit de fiction, comme on s’efforcera de le prouver dans la deuxième et la troisième partie, ou qu’il s’agisse d’affirmer la parenté profonde entre l’exigence de vérité de l’un et l’autre modes narratifs, comme on le fera dans la quatrième partie, une présupposition domine toutes les autres, à savoir que l’enjeu ultime aussi bien de l’identité structurale de la fonction narrative que de l’exigence de vérité de toute œuvre narrative, c’est le caractère temporel de l’expérience humaine. Le monde déployé par toute œuvre narrative est toujours un monde temporel. Ou, comme il sera souvent répété au cours de cet ouvrage : le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative ; en retour le récit est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l’expérience temporelle. C’est à cette présupposition majeure qu’est consacrée notre première partie.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin