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Tête-à-tête (3)

De
244 pages
Tête-à-tête (3) recueille la suite des variations valéryennes de l'auteur, qui sont autant d'introductions à l'Œuvre-Valéry. Il s'agit de fait d'éclairer et de reprendre sa pensée en dialoguant avec elle, en la citant et commentant en fonction de situations existentielles ou intellectuelles décrites selon les rythmes et hasards d'une fréquentation journalière. En somme, l'auteur a tenté de méditer la pensée de Valéry en tenant compte, autant que possible, de sa systématique multiplicité unitaire.
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Jean-Philippe Biehler
Tête-à-tête (3)
Introduction(s) à Paul Valéry
C’est le maître du Possible, c’est-à-dire l’homme du Possible, ou presque
à peu près tel, que Valéry essaie toujours de promouvoir ou d’inventer,
de circonscrire ou de décrire, d’imiter voire de copier, sinon d’être. Tête-à-tête (3)
Par exemple Teste, en tant que fonction et modèle, prototype et archétype
du Possible, mais aussi Léonard, en tant que génie tout-pouvoir et
toutsavoir, son Faust de même, jusqu’au point de tout répudier, et puis Introduction(s) à Paul Valéry
Gladiator, sa fantaisie de surhomme crypto-nietzschéen, et puis encore,
autrement et en moindre mesure, Descartes, débloquant et développant
du Possible géométrico-mathématique, voire Goethe, sur un tout autre
plan, arrondissant son Possible par la complétude de sa très longue vie,
etc. De fait, n’importe quelle fgure, à peine réelle, plutôt idéelle-idéale,
derrière ou au travers de laquelle Valéry se transsubstantie et/ou se
transgresse. Car chacune d’elles, complète ou incomplète, combinée ou
délirée, est toujours à la fois fguration et schéma directeur. C’est dire
qu’il s’agit toujours d’un nom, ou titre, muni du sésame ouvre-toi d’être
diférent, ou d’accomplir par volonté une richesse supplémentaire.
Et il s’agit toujours, et dans un sens essentiel, d’être avant tout et
surtout, spectaculairement réfexif…
Jean-Philippe Biehler est professeur
de philosophie, membre de l’équipe Valéry
de l’Institut des textes et manuscrits
modernes (CNRS/ENS).
Contact auteur : biehler.biehler@yahoo.fr
En couverture : Double Je, Olivier Unfer
ISBN : 978-2-343-04519-1
25 e
Tête-à-tête (3)
Jean-Philippe Biehler
Introduction(s) à Paul Valéry





















Tête-à-tête (3)

Introduction(s) à Paul Valéry

















Jean-Philippe BIEHLER




























Tête-à-tête (3)

Introduction(s) à Paul Valéry




















































































































[ Les références paginées au Texte Valéryen renvoient pour les Cahiers à
l’édition en fac-similé, t. I à XXIX, Paris, C. N. R. S., 1957-1962, notées (C, I à
XXIX, suivies du numéro de la page), pour les Œuvres à l’édition procurée par
Jean Hytier dans la “ Bibliothèque de la Pléiade ”, Paris, 1992, notées (Œ, I ou
II, suivies du numéro de la page), et pour la Correspondance, à Lettres à
quelques-uns, Paris, 1957, éd. Gallimard, André Gide-Pierre Louÿs-Paul Valéry,
Correspondances à trois voix, 1888-1920, éd. Gallimard, 2004, et Paul
ValéryAndré Lebey, Au miroir de l’histoire, éd. Gallimard, 2004. ]





























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04519-1
EAN : 9782343045191

« La vie aussi simple, la pensée aussi complexe que possible, c’est
mon goût. »


« “PENSEUR”

Parler avec soi-même…
Ce n’est pas toujours amusant :
Rendre la conversation amusante,
intéressante, instructive, imprévue,
avec soi-même,
c’est ce faire — penseur…
Rôle de la voix intérieure.
Les systèmes philosophiques sont mal compatibles avec le naturel de
cette conversation et sont au fond de simples écritures. »

Paul Valéry

Prologue
Le fil et la trame de ce troisième volume de Tête-à-tête sont les mêmes. Le
sujet-objet interrogé, commenté, édifié, est le même. Il s’agit de
l’ŒuvreValéry. Le moi qui s’y applique, n’est que moi-même. Qui certes n’est
jamais tout à fait le même ni tout à fait un autre. Mais j’ai simplement
continué. Je me suis transformé et je me suis complété. Je me suis
appliqué. Je me suis exécuté. J’ai travaillé. Et j’ose affirmer aujourd’hui que
si j’ai écrit ce Journal Valéryen 2013 comme j’ai écrit tous mes précédents
Journaux Valéryens depuis 1987, — c’est et c’était, principalement, par
volonté de donner et d’assurer aux Cahiers de Paul Valéry l’importance
insigne qu’ils ont, tout en espérant pouvoir imprimer ma (re)marque
valéryenne, cette dernière supposée profitable et d’assez de qualité, dans le
vaste mouvement passé et futur de l’Et Cetera du Commentaire
Valéryen…

(Un prologue est presque toujours inspiré par une relecture qui sécrète son
épilogue. Et je puis donc dire aussi, et conformément au système valéryen,
que si j’ai écrit ces textes de cette façon, c’était et c’est sans doute parce que
l’art de penser, mieux, de repenser, ne consiste pas seulement à expliquer,
mais bien plutôt à représenter. Autant dire que d’ici à là, au travers de ces
textes, l’écrire explore et articule avant tout l’art de décrire. (D’)Écrire
toutes choses, jusques et y compris, et le plus souvent, des choses difficiles
parce que mentales.)

« Mon système est de représenter et non d’expliquer. » (C, XX, 378)

Janvier
Ano Novo 2013
Je ne suis pas empêtré, je ne suis pas bouché, je ne suis pas troué, je ne suis
pas éclipsé. Je suis vivant. Je suis entier. Je suis solide. J’ai conscience. Je
n’ai pas maladroitement échoué. Je ne me suis pas malheureusement
perdu. Car je me suis toujours travaillé. J’ai cherché à m’ensemencer
moimême. J’ai voulu m’unifier et me pluraliser. J’ai voulu me particulariser et
m’universaliser. J’ai lu. J’ai écrit. J’écris. Et j’ai cultivé ce jardin afin d’y
mieux pousser. Mais maintenant, en plein milieu de mon dedans non
déçu, je tournique en rond. Je vacille piteusement entre mes bords. Tout
comme le long de ce propos, qui erre bêtement sous sa phrase
désagrégée…

« Cycles. Le cycle est l’ensemble de l’excitation et de la réponse. Il est
fermé quand l’être entier — le système de systèmes distincts — se
trouve après la réponse dans le même état qu’avant l’excitation. » (C,
II, 431)
Escrever…
Une voix d’Esprit de Nouvel An me dit : — Ton Tête-à-tête est en librairie
et cela t’indique d’un doigt fragile que tu existes. C’est une chose et c’est très
bien. Et c’est très bien même si tes Journaux Valéryens devaient d’abord servir
de squelette à un grand Ensemble-Valéry. Mais tu sais que les événements de
ton histoire ont dépassé la tentative de le produire. Et tu sais que ton
Ensemble-Valéry n’est plus qu’une virtualité sans persuasion complète. Tes
Journaux, par contre, sont devenus exogènes et s’affichent comme les éléments
démonstratifs d’une sorte de Work in progress. Et c’est aussi très bien. Très
bien comme tu voudras et soit dit en passant. En tout cas beaucoup mieux que
rien. Donc — continue. Continue et travaille. Écris. Écris et récris. Écris plus
régulièrement, plus obstinément, plus tous les jours. Écris et corrige, car écrire et
corriger est le propre et le destin de l’imparfait…

La voix d’optimisme ajouta par principe et afin de conclure en sourdine :
— Écris. Car Tête-à-tête c’est encore plus que cela. Écris pour durer. Écris
pour te reproduire. Écris pour exister parmi les bonnes choses que tu pourras
écrire et qui te survivront. Et si tu désires que ce soit toujours encore la chose
valéryenne qui s’avance et te propose ses idées à repenser, alors écris et récris à
tout propos au sujet ou autour de tous ses à-propos. D’ailleurs là, depuis ce vaste
bord de textes, tu auras toujours le choix. Tu pourras manœuvrer des
abréviations, des développements, ajouter des ajouts, opérer des retranchements,
exécuter des bondissements, moduler des incursions ou des excursions,
reconfigurer les tours et alentours des textes. Tu pourras, si tu le veux écrire,
faire échec à leurs perfections ou compenser leurs imperfections. Écris, car tu
pourras toujours faire affaire avec les textes et les prétextes, faire ou défaire ce
que tu voudras faire ou défaire, ou que sais-je encore car j’en passe. Mais écris
surtout, avant tout, parce qu’en écrivant tu pourras peut-être toujours
continuer d’écrire…

« Mon principe littéraire est anti-littéraire. Il est d’ailleurs instinctif.
Je n’ai goût à écrire que ce qui m’apprend quelque chose à
moimême — qui me contraint à chercher une expression qui capte un
objet de l’esprit difficile à exprimer — imprévu par le langage et qui
ne vienne pas comme la parole courante à la bouche-oreille de
l’esprit. » (C, XVIII, 821)
L’extrait magnifique
Quarta-feira à Rio de Janeiro (2/1/2013). Et ce texte de Paul Valéry pour
commémorer, initialiser et styler la Nouvelle Année :

« L’idée absurde du Savoir achevé — de tout Savoir est essentielle à la
philosophie ; elle est cachée dans toute philosophie et jusque dans
Kant. Qui philosopherait sans cette arrière-pensée ? Dieu sait Tout.
Mais cette notion naïve — — Va au Musée.
La philosophie (genre des anciens) ne considérait pas le progrès —
admettait stabilité — admettait qu'il y eût “quelque chose” — un
12 objet de la connaissance absolu (matière p[ar] ex[emple]) et un moyen
de la connaissance — un Possible de savoir — qui fût limite.
Ces deux pôles d’ailleurs indépendants. De sorte que la
“connaissance” pût comprendre un tout autre contenu que le donné
(connaissance de Dieu p[ar] exemple) et que le donné, de son côté,
pût être l’objet d'une connaissance infiniment différente de la
connaissance donnée. On ne pouvait penser qu’un accroissement de
précision, par exemple, pût changer le jeu du tout au tout. (Matière,
est un vieux mot qui a surnagé — et esprit, un autre. Mais ils ne
cadrent plus du tout avec l’état des faits.) » (C, XIII, 653-654)

Ce texte, donc, intellectuellement parfait de Paul Valéry. En tout cas
équivalent à un point de vue sûr, justement sur la pratique occidentale de
penser et, par certains rebords et débords, ou mauvaises filatures, de
malpenser. Mais plusieurs choses si j’extrapole, développe l’esprit et divague un
peu. D’abord la déclaration liminale de finitude incontestable. Conforme à
la décision moderne, conforme au parti pris a-théologique. Conforme à
l’Information scientifique du réel. Ensuite, surtout la dévalorisation d’états
du savoir au nom d’étapes du savoir, nécessairement successives et futures.
Donc la mise en perspective de rythmes cognitifs, et la mise en place
d’équilibres philosophiques instables, en déséquilibre puisque se détachant
d’aspects du réel, s’auto-produisant éventuellement leurs propres limites, avec
cette conséquence que tout ce qui peut être pensé, par exemple d’ici à là,
peut être déduit d’une supposition qui n’est elle-même, peut-être,
qu’imaginaire erronée. D’où, aussi, quelquefois les marches déclinantes vers
des stades tautologiques du savoir philosophique, qui, à l’arrivée, n’amènent
qu’à ceci : qu’on ne peut parler que de ce dont on parle, et qui par
conséquent mènent directement à la pauvreté des formes, des contenus, des
intuitions, etc... De sorte, par ailleurs, que l’Histoire de la philosophie
pourrait être lue comme l’histoire des annulations, par philosophies
successives, des contradictions des philosophies précédentes, chacune se
poussant en quelque sorte à bout de précision jusqu’à atteindre un degré
d’absurdité insurmontable. Ainsi par exemple une phase hyper-théo-logique,
perdant absolument toute vision concrète du monde, suivie d’une phase
hyper-anthropo-logique, perdant jusqu’à l’idée d’Altérité, etc…
13 Précisions
Ce jeu de langage, ou fabrication conceptuelle : “— un Possible de savoir—
qui fût limite”. C’est-à-dire, selon le sens du texte, une configuration du
savoir en puissance limitée, qui sans doute a produit et rendu ses résultats,
épuisé ses sources et ressources, mais qui peut-être rend impossible son
auto-dépassement, ou qui bloque la précision à tel degré de précision, ou
qui empêche, par myopie intellectuelle, “un accroissement de précision”, et
qui, partant, oblitère, ruine, voire réprouve ou dévalorise d’entrée toute
nouvelle croissance ou possible croissance du savoir.

(Mais là-dedans, dans l’expression isolée, et outre le sens que délimite le
contexte du texte, résonne aussi toute une mythologie valéryenne. Une des
plus démarquantes. Car le ou un Possible de savoir sur le glacis de sa limite
est incontestablement du Valéry en variations et anecdotes. Je dirais
presque qu’il est l’emblème d’ornement ou la signature de l’être valéryen.
En quelque sorte son exhibition d’identité, ou manière d’être justifié du
début à la fin. Depuis son besoin du point de vue de “grand angle de vue”,
en passant par Teste ou Léonard et divers essayages et dressages, jusqu’à
l’idée de s’auto-réaliser lui-même, ou “se refaire”, en se visant et poussant
sur-humainement, en s’excitant et s’apaisant, par manœuvres de
compréhensions et rajouts de relations, et par brisures du pensable, — en
pur et définitif Possible Intellectuel…)

« L’IDÉAL c’est peut-être : un principe, une idée, un précepte bien
vu par l’esprit clair et cristallin, puis à force d’être compris, se faisant
ressentir, s’emparant de l’être — devenant peu à peu capable d’agir
ou de produire, engendrant enfin l’application, l’acte, l’œuvre
comme par une incarnation. C’est ainsi que parfois l’on finit par
devenir ou par faire ce qu’on a désiré pendant des années, considéré
comme son “impossible”.
Un jour vient. Une connaissance devient capable d'existence. » (C,
VI, 510)
Précisions (2)
C’est au sujet de ce bout d’expression complexe : “— un Possible de
savoir— qui fût limite”. J’entends que la limite serait l’exhibition totalisante
14 de tous les résultats obtenus grâce à l’emploi optimal de tous les claviers
cognitifs d’un certain système de savoir. C’est-à-dire, précisément dans ce
cas limite, l’exhibition dernière d’un système de savoir qui (dé)montrerait
en même temps par là sa propre fin. En quelque sorte la fin de parcours de
sa finalité ou possibilité limitée. La fin, par épuisement, d’ici à là exhibée
complètement, — d’un “Possible de savoir”. Son acmé d’un coup mortelle.
Et de fait, il ne pourra plus après et alors se produire du pensable neuf. Ni
en soi, par auto-régénération, par combinaison ou accroissement de
précision compréhensive, ni suite à quelque hasard, ou découverte
confirmée, mais aussitôt bloquée. Et donc il ne pourra pas davantage
s’engendrer de nouveaux gains cognitifs, ou d’augmentation du Capital
Savoir, qui d’évidence consisterait à pouvoir expliciter plus d’implicite…

« J’appelle pseudo-problèmes tous ceux dont l’énoncé ne peut être
exprimé en termes certains — c’est-à-dire en termes limites et ne
donnant lieu chacun à des problèmes.
Si l’on élimine des philosophes tous les pseudo- problèmes (réalité,
Être, liberté, cause — etc.) on trouve que chez la plupart, la
préoccupation capitale, the chief point fut de chercher à donner aux
idées, aux choses mentales — puissance de chose, permanence,
uniformité, résistance, netteté des corps solides.
(Cf. Platon qui voulant faire concevoir toute la différence des Idées
aux idées que n[ou]s avons, compare les premières à des pots et les
secondes à leurs ombres portées..) » (C, XII, 125)

(C’est un peu court, un peu faux, et d’allure osée et négligée, — pour
critiquer et rabattre, dé-limiter et pousser à l’absurde quelque “Possible de
savoir” de type platonique. Mais c’est drôle, de style et d’esprit, et même
pas tout à fait faux.)
Précisions (3)
Encore ce bout d’expression complexe : “— un Possible de savoir— qui fût
limite”. S’il s’agit d’abord, suivant la lettre du texte, d’un Possible de savoir
ayant égalé sa puissance, voire d’un Possible de savoir épuisé, ou en
puissance de l’être, il s’agit aussi, sans doute par historicisme et
conséquence du “progrès” constaté, — d’une loi de variation de la limite,
15 d’une loi de relais ou de déplacement de la limite, donc d’une loi de
variation du Possible de savoir, c’est-à-dire d’une loi de variation du
(re)pensable…

(Une loi paradigmatique, donc. Une loi formelle. Qui expliquerait par
l’action ou l’inaction, par la puissance ou l’impuissance d’une forme ou
formule épistémologique, — par exemple les révolutions et
outrerévolutions coperniciennes. C’est-à-dire, en extension et compréhension,
les reculs et les avancées dans tel ou tel domaine d’inspection du réel… Et
ceci me rappelle à relire les excellentes pages introductives de L’inconscient
cérébral de Marcel Gauchet, où il est justement question d’une variation
d’un Possible de savoir. Autrement dit, du point de vue de sa thèse
particulière qui retrace l’histoire de la représentation du sujet, — d’un
nouveau “déploiement du pensable”, suite à une phase de renouvellement
des connaissances et pratiques, suite à un gain de précision, c’est-à-dire
suite à un “déplacement qu’enregistre et résume la notion d’inconscient
cérébral”.)

« C’est de ce qu’on peut appeler l’ouverture d’un pensable qu’il y va,
un pensable à la fois indéterminé et contraignant. Il se trouve donc
que l’accumulation des connaissances relatives à l’homme objectif —
qu’il s’agisse de ses origines, de son organisation corporelle ou des
lois de l’univers gouvernant son économie — a créé les conditions
d’une vision complètement renouvelée de l’homme intérieur. La
psychologie de l’inconscient en est l’une des illustrations les plus
spectaculaires. » Marcel Gauchet, L’inconscient cérébral, p. 19.
Sujets à Possibles…
“Un Possible de savoir — qui fût limite” : cette formule est littéralement
élastique. Extensive par compréhension, par cohérence thématique, et ainsi
de suite par connotation. Je peux par exemple facilement changer ou
démultiplier son principe contextuel. Je peux l’essayer à une autre échelle,
augmenter le champ de sa validité, répercuter sa couverture, sortir du strict
circuit philosophico-philosophique, épistémologique, proprement cognitif,
ou par ailleurs autrement restreint, pour passer à des dimensions
métaphoriques plus vastes et plus globales. Par exemple la dimension
16 culturelle d’ensemble ou dimension civilisationnelle. Je le peux car cette
formule d’un “Possible de savoir — qui fût limite” invite à l’appliquer par
analogie d’attribution et de proportionnalité à toutes formes de sujets ou
d’objets en puissance ou en effectuation de Possibles de savoir, et partant à
toutes formes de limites de ces mêmes Possibles…

“Un Possible de savoir — qui fût limite” : cette formule permet bien sûr
d’éclairer une large part de la lecture valéryenne de l’histoire, lecture
typique, caractéristique, en ce sens qu’elle fonctionne et représente par
scansions, par crises de régime, donc par ruptures d’équilibres, c’est-à-dire
par invalidation puis (re)validation, ou dispute de Possibles successifs. Mais,
moins sérieusement et cependant, cette formule pourrait aussi être
l’enseigne ou le critère décisif d’une lecture à peu près hégélienne de
l’histoire, absolument kojèvienne, mais aussi d’une lecture heideggérienne,
et puis spenglerienne, tout aussi bien sloterdijkienne, mais aussi
foucaldienne, et bien sûr braudélienne, et j’en passe sûrement d’encore
mieux justifiées, d’autres lectures, peut-être fameuses, quelques-unes
fumeuses, d’autres lectures en tout cas typiques, justement et précisément
celles dans le genre tranchefilé et organisé de Possibles, — de l’histoire, de
ses durées et interruptions, c’est dire d’ici à là de ses métamorphoses en
brisures, ou variations de Possibles.)

« Si les hommes allaient tout nus, si le froid n’eût inventé la pudeur
— quelle société ? Où serait l’autorité d’un prêtre nu, d’un juge
nu ?..
Et si les pensées étaient nues, si tous voyaient leurs mutuelles pensées
dès qu’elles naissent — et que rien dès lors ne serait chose qui ne
compte pas ; et les réactions de ces pensées entr’elles. » (C, IV, 705)
Sujets à Possibles… (2)
“Un Possible de savoir — qui fût limite” : — je peux par exemple essayer la
figure de cette formule au niveau civilisationnel. L’avant dernier en
importance, car l’ultime au-delà, en ce sens, serait alors — le Possible ou
Limite de l’Humain en tant que tel. Mais là je ne veux qu’appliquer cette
formule à l’étage inférieur, donc au niveau tout juste civilisationnel. C’est
un peu comme si je roulais ce principe d’observation sur la boule du
17 monde, sur la sphère globale, et y interrogeais selon un axe nord-sud, mais
justement avec cette seule question, donc principalement selon ce
pointde-vue, ou manière de voir construite, — la différence, la dissemblance, la
discordance, mais celle-ci d’ici à là spécifiée et évaluée selon la guise de
cette formule, entre un Orient et un Occident et leurs (Im)Possibles
civilisationnels réciproques…

(Valéry ne s’en prive pas, qui applique la logique interprétative de cette
formule à l’échelle de la dichotomie Orient/Occident. Qui certes applique
ce point-de-vue critique en l’eurocentrant. Qui l’applique notamment
pour idéaliser la ressource européenne, mais aussi pour critiquer l’impasse
actuelle de sa puissance, la pente et la panne de sa propre mytho-motricité.
Au niveau civilisationnel, plus précisément au niveau du destin
civilisationnel, voire de la dispute civilisationnelle, il y est par exemple
fréquemment et fondamentalement question des Possibles et Impossibles
spécifiques de l’Orient et de l’Occident, de l’Asie et de l’Europe, ou de la
Chine et de l’Europe, etc.)

(“Un Possible de savoir — qui fût limite” : — cette formule est une littérale
eu-porie valéryenne. Une eu-porie langagière pensante. Une formule
désobstruante pour questionner. Un truc, qui a ses fonctions. Ses fonctions
pour commencer à réfléchir, pour continuer et évaluer, et finalement pour
juger. Une aubaine de formule conceptuelle. Une abondance conceptuelle.
Ne serait-ce d’ailleurs que parce que la formule “un Possible de savoir —
qui fût limite” peut être rétrécie. Et peut s’écrire, se reproduire, et se penser
plus globalement comme — “un Possible qui fût limite”. Et ceci presque
sans perte, ou alors à quelques nervures mentales près. Mais de là
l’efficacité d’extension et les valeurs transfinies de cette formule. Elle
autorise un point-de-vue, qui définit une attitude critique, qui opère alors
avec une puissante fonction d’accommodation. D’où aussi son sur-emploi
conceptuel, explicite ou implicite, déclaré ou sous-jacent, en tout cas
fonctionnel, et qui pourrait se retracer dans toute l’Œuvre-Valéry, et
notamment dans son œuvre d’observation du monde historique et réel.)

« L’Europe a été grande et singulière / s’est faite singulièrement
grande dans le monde / par le rôle que la pensée et la critique ont pu
prendre dans la vie, dans la société, dans la politique. L’individu y a
18 pris ou pu prendre des valeurs énormes, (parfois dangereuses) aux
dépens des institutions, des Églises, des gouvernements, des
croyances. (Nombre des grands individus.) Cette ère va peut-être
finir. » (C, XIV, 563)
Valéryana
“Un Possible […] — qui fût limite” : — donc pourquoi pas celui, insigne
et de civilisation, de cette “perle de la sphère”, ou “cerveau d’un vaste
corps”, qu’est l’Europe ? Le Possible de l’Europe. En tout cas le Possible
analysable de ce que l’Europe “est en réalité”. Et s’y ajoutant par
soustraction, selon l’esprit de “La Crise de l’Esprit”, le Possible imaginable
de “ce qu’elle paraît”. Donc le Possible composé mais rassemblé de l’Europe.
C’est-à-dire ? Par exemple ? Là je vais dire vite et selon Valéry, vite et sans
trop de critique, — un Possible civilisationnel qui a su édifier, maintenir et
composer, divulguer et promouvoir une identité qui contenait bien sûr sa
propre fécondité, aussi un Possible qui a pu et su par divers côtés dégager
de la vérité, de la beauté, de la richesse, de la puissance, avec de l’horreur et
de la mort, et de l’idéal. Un Possible qui a pu et su mathématiser puis
surcontrer la nature et qui a soumis l’absolu à la représentation. Un Possible
qui a même pu et su faire des plans valides pour l’humanité entière ! Mais
pourtant voici ce Possible de l’Europe qui s’épuise, s’effiloche, s’exténue, et
se tient actuellement entre détresse et salut. Voici ce Possible fatigué,
troublé, relâché, miné, s’enfonçant et se dispersant dans la crise, fendu et
refendu par des fissurations que Valéry, et semblables types d’observateurs,
voient et désespèrent de voir se creuser chaque jour…

« Or, l’heure actuelle comporte cette question capitale : l’Europe
vat-elle garder sa prééminence dans tous les genres ?
L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un
petit cap du continent asiatique ?
Ou bien l’Europe restera-telle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie
précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un
vaste corps ? » La Crise de l’Esprit (Œ, I, 995)
19 Valéryana (2)
“Un Possible de savoir — qui fût limite” : — écrite et citée telle quelle la
formule date de 1929, et se trouve dans le Cahier AE de cette même année.
Mais elle fonctionne ou opère déjà, et forcément, du moins sous sa forme
limitée d’un “Possible — qui fût limite”, par exemple dans ce texte
d’adolescence, texte de théorétique politique, qu’est “Le Yalou” (1895).
Texte qui ne sera jamais contredit, je veux dire ni dans ses opinions ou
positions, ni, et c’est ce qui m’intéresse, dans son multi-usage du Possible,
ou sens du Possible, employé par effet d’arrière-pensée pour décrire et
discriminer de l’événementiel, mais se détachant pourtant aussitôt du
situationnel, élevé et accommodé contextuellement et par abstraction à
hauteur de dimension civilisationnelle, d’ici à là la chinoise et
l’européenne, et déployé, même si discrètement et de façon sous-jacente,
en sous-main, comme critère décisif de jugement historique, avec toutes ses
raisons énonçables et ses valeurs justificatrices. Option ou perspective
d’étude, manière de voir critique, point-de-vue surpassant, que Valéry
confirme et souligne dans cette considération rétrospective d’un
passagecahier de 1926…

« Je m’étais accoutumé en 1893 à considérer toutes choses sous le
rapport des combinaisons.
Événements ; œuvres ; doctrines.
La considération des “possibles” m’était familière, immédiate ;
nécessaire — Espace du possible.
C’est là une forme de scepticisme.
N’est-ce point la première chose à faire, devant toute question ?— »
(C, XI, 800)
Digression
« Tout ce qui est possible est becqueté… » Le Yalou (Œ, II, 1021)

Dans “Le Yalou”, c’est le Chinois qui rend l’Europe impossible. C’est le
Chinois qui rappelle et démontre à l’Européen les possibilités illimitées de
la Chine, et par conséquent les impossibilités et les limites provoquées par
“le désordre insensé de l’Europe”. C’est lui qui propose et compose une
(re)considération de l’Europe, la faisant (entre)voir dans un Miroir chinois.
20 Car dans “Le Yalou”, l’Europe est et sera d’ici à là (entre)vue en négatif.
Elle sera vue se voyant vue critiquement. Et ceci et cela pour exprimer par
regards inverses mais concordants l’Europe en crise. L’Europe impossible
et en crise perpétuelle telle qu’elle apparaît être aux yeux du Chinois, et
l’Europe qui fut possible, mais en crise actuelle, déclinante ou en rupture,
telle qu’elle est, ou devient, aux yeux de Valéry, c’est-à-dire conformément
à la réalité. En somme, car c’est le point, ce petit portrait qui raisonne et
chinoise en fonction de possibilités civilisationnelles, ce petit portrait tramé
de différences de potentiel, est la première expertise tragique d’une Europe
devenue impossible dans l’Œuvre-Valéry.

J’aime ce passage, qui va très loin dans l’adéquation à la réalité, et où je sais
l’un des secrets de nos symptômes. C’est le Chinois qui parle :

« L’intelligence, pour vous, n’est pas une chose comme les autres.
Elle n’est ni prévue, ni amortie, ni protégée, ni réprimée, ni dirigée ;
vous l’adorez comme une bête prépondérante. Chaque jour elle
dévore ce qui existe. Elle aimerait à terminer chaque soir un nouvel
état de société. Un particulier qu’elle enivre, compare sa pensée aux
décisions des lois, aux faits eux-mêmes, nés de la foule et de la
durée : il confond le rapide changement de son cœur avec la
variation imperceptible des formes réelles et des Êtres durables.
[ … ]
C’est par cette loi que l’intelligence méprise les lois… et vous
encouragez sa violence ! Vous en êtes fous jusqu’au moment de la
peur. Car vos idées sont terribles et vos cœurs faibles. Vos pitiés, vos
cruautés sont absurdes, sans calme, comme irrésistibles. Enfin, vous
craignez le sang, de plus en plus. Vous craignez le sang et le temps. »
Le Yalou (Œ, II, 1018)
Digression (2)
« 6 juin 32.
On a donné comme sujet de dissertation au Concours des Affaires
étrangères pour la diplomatie, cette formule : N[ou]s entrons dans
l’avenir à reculons — qu’ils ont tirée de ma conférence à l’Europe
Nouvelle. Je serais curieux de savoir ce que les candidats ont pu dire
21 pour “développer” cette proposition plus qu’évidente — et
suffisante. » (C, XV, 678)

Je structure la déclinaison de l’Europe comme telle à l’Europe en crise dans
l’Œuvre-Valéry, du moins le sens de cette crise, à peu près comme ceci : —
l’Europe comme telle, ou l’Occident, est (entre)vue comme un Accident
heureux, ou Possible composé, dont on peut néanmoins expliciter
l’événement-avènement, et le succès, par des considérations
géo-psychologiques objectives. Mais Valéry (entre)voit et considère d’après expérience,
et finalement, que cette Europe comme telle est entrée en crise, s’épuise, a
diffusé sa différence, devient impossible, que l’Accident-Occident
s’accidente actuellement de lui-même pour des raisons géo-psycho-logiques
à la fois identiques aux précédentes, mais d’effets inverses. Bref, l’Europe
entrerait en crise par la loi de sa réalité (par exemple son déficit objectif en
masse), et par les effets d’une sorte de contrainte autonome. Cette dernière,
une contrainte qui présente de multiples aspects (par exemple sa
composante concurrence polémologique interne), est néanmoins envisagée
historiquement, et le plus souvent comme une sorte d’automutilation
(in)consciente, ou réflexe civilisationnel négatif, ou Accident destinal
archétypiquement approprié à l’Europe, et partant d’allure presque
irréversible. Comme une conséquente et mortelle auto-capitis diminutio…

Et voici aussi, selon Valéry, et ici comme par rebond antérieur, car il s’agit
de l’encore très jeune Valéry des premiers Cahiers, mais qui a parfaitement
raison, et pense et ausculte déjà selon la même fonctionnalité et les mêmes
principes, — voici comment et pourquoi une peut-être future civilisation
mondiale existera ou non. Ou, autrement dit, comment et pourquoi le
Possible rassemblé du monde entier lui-même, entrera lui-même ou non,
— en crise d’impossibilité :

« Le monde sera bientôt fait de nations extrêmement étrangères les
unes aux autres et toutes très semblables, (elles seront donc hostiles,)
si on n’y trouve pas des liens nouveaux, analogues à l’ancienne
chrétienté, ou à ce qu’on a nommé plus tard la civilisation
européenne… » (C, I, 193)

22 (Onze jours d’affilée que je triture ce texte et plonge dedans pour exciter
mon cerveau et le conserver dans l’état d’alerte-Valéry. Tout ceci et cela se
rassemblera et se consolidera peut-être par synthèse. Où miroiteraient alors
un sujet et son échafaudage. Sinon il restera au moins des gouttes
d’analyse, un ensemble d’éléments simples et sans stricte ordonnance, mais
avec cependant le mouvement ou trajet qui va de l’un à l’autre. C’est-à-dire
les échos, plans supportants, — ou articulations possibles — d’idées à
développer.)

« L’idée absurde du Savoir achevé — de tout Savoir est essentielle à la
philosophie ; elle est cachée dans toute philosophie et jusque dans
Kant. Qui philosopherait sans cette arrière-pensée ? Dieu sait Tout.
Mais cette notion naïve — — Va au Musée.
La philosophie (genre des anciens) ne considérait pas le progrès —
admettait stabilité — admettait qu'il y eût “quelque chose” — un
objet de la connaissance absolu (matière p[ar] ex[emple]) et un moyen
de la connaissance — un Possible de savoir — qui fût limite.
Ces deux pôles d’ailleurs indépendants. De sorte que la
“connaissance” pût comprendre un tout autre contenu que le donné
(connaissance de Dieu p[ar] exemple) et que le donné, de son côté,
pût être l’objet d'une connaissance infiniment différente de la
connaissance donnée. On ne pouvait penser qu’un accroissement de
précision, par exemple, pût changer le jeu du tout au tout. (Matière,
est un vieux mot qui a surnagé — et esprit, un autre. Mais ils ne
cadrent plus du tout avec l’état des faits.) » (C, XIII, 653-654)
Contra-diction
Ce texte, avec cependant un mince sed contra où je chipote… C’est-à-dire
la virulente critique, voire excrétion, sans appel, de l’idée dite “absurde” de
“Savoir achevé”. Donc une “idée”, ou “notion”, ou “arrière-pensée” qui,
déclare-t-il, peut-être impérativement, — “Va au Musée”. Bien sûr, c’est le
meilleur diagnostic. Conforme, aujourd’hui, à ce que la raison pense et
juge nécessaire de penser sans contradiction. Conforme en tout cas à la
finité conceptuelle d’une “idée”, ou “notion”, ou “arrière-pensée” de cette
espèce d’envergure, infinie et grevée d’inconnues, et d’autant plus
extravagante si je songe moi-même en variations mentales, par exemple à la
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