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Une brève histoire de l'Esprit

De
220 pages
D'Esprit, il est question dans ce livre. Du pneuma grec au Geist hégélien, tant de significations ont été coulées dans ce concept qu'on finit par ne plus s'y retrouver. Ce livre se propose de tracer l'évolution du mot et de ses significations. Ce sont des péripéties passionnantes à suivre, car elles évoquent un mythème central de la culture occidentale.
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UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ESPRIT Jacques Steiwer
D’Esprit, il est question dans ce livre. Du pneuma grec au Geist hégélien,
tant de signifi cations ont été coulées dans ce concept qu’on fi nit par ne
plus s’y retrouver. Son histoire se confond dans une large mesure avec UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ESPRIT
l’histoire de la philosophie, où le mot n’a cessé de changer de nuances
et d’interprétations, oscillant entre la théologie et les neurosciences.
Dès lors, un bilan s’impose. De la substance subtile des
présocratiques aux dopamines de nos cellules nerveuses, l’esprit se réfugie dans
un espace de plus en plus matériel, de plus en plus explorable.
Ce livre se propose de tracer l’évolution du mot et de ses signi fi
cations. Ce sont des péripéties passionnantes à suivre, car elles évoquent
un mythème central de la culture occidentale.
Jacques Steiwer est né au Grand-duché de Luxembourg, où il vit
et écrit actuellement. Il a fait ses études de philosophie à la Sorbonne.
Après un doctorat d’État au Luxembourg, il a enseigné dans ce pays,
puis à Bruxelles. Il est l’auteur d’une série d’essais philosophiques,
ainsi que de plusieurs romans policiers. Dans toute son œuvre, il
défend une interprétation matérialiste et systémique de la connaissance, de la société
et de la politique.
ISBN : 978-2-343-04626-6
21 euros
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
OUVERTURE-PHILO_PF_STEIWER_BREVE-HISTOIRE-DE-L-ESPRIT.indd 1 15/10/14 14:45
UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ESPRIT Jacques Steiwer



















































































UNE BRÈVE HISTOIRE DE
L’ESPRIT



Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des
travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels »
ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Grégori JEAN et Adam TAKACS (eds.), Traces de l’être
Heidegger en France et en Hongrie, 2014.
Frédéric PRESS, Du sens de l’histoire. Essai d’épistémologie,
2014.
Grégoire-Sylvestre GAINSI, Charles de Bovelles et son
anthropologie philosophique, 2014.
Dieudonné UDAGA, La subjectivité à l’épreuve du mal,
Réfléchir avec Jean Nabert à une philosophie de l’intériorité,
2014.
Augustin TSHITENDE KALEKA, Politique et violence,
Maurice Merleau-Ponty et Hannah Arendt, 2014.
Glodel MEZILAS, Qu’est-ce qu’une crise ?, Eléments d’une
théorie critique, 2014.
Vincent Davy KACOU, Paul Ricoeur. Le cogito blessé et sa
réception africaine, 2014.
Jean-Louis BISCHOFF, Pascal et la pop culture, 2014.
Vincent TROVATO, Lecture symbolique du livre de
l’Apocalypse, 2014.
Pierre CHARLES, Pensée antique et science contemporaine,
2014.
Miklos VETÖ, La métaphysique religieuse de Simone Weil,
2014.
Jacques Steiwer
















UNE BRÈVE HISTOIRE DE
L’ESPRIT













































































Du même auteur

Aux éditions L’Harmattan :
Les méandres de la raison impure, L’Harmattan, Paris, 2013.

Une morale sans Dieu, L’Harmattan, Paris, 2011.

Vers une théorie de la connaissance systémique, L’Harmattan,
Paris, 2010.

Mort d’un Nietzschéen, roman, L’Harmattan, Paris, 2010.

De la démocratie en Europe, L’Harmattan, Paris, 2008.

Chez d’autres éditeurs :
Angelika chez les Luxos, roman policier, éditions Phi,
Luxembourg, 2014.

Du gâchis chez les Luxos, roman policier, éditions Phi,
Luxembourg, 2012.

Una Scuola per l’Europa, ouvrage collectif conçu sous la
direction d’Enrico Tacchi et Jacques Steiwer, éditions Franco
Agnelli, 1998 (en italien).































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04626-6
EAN : 9782343046266
AVANT-PROPOS
D’Esprit il sera question dans ce livre. C’est un
mot qui a hanté l’histoire de la philosophie depuis
ses origines les plus reculées. Littéralement «
hanté » ; car l’esprit est aussi fantôme, gnome et génie
maléfique. Il apparaît, puis disparaît. Il domine une
époque, puis se volatilise dans les voûtes d’un
château écossais. Il fait rire les spectateurs au détour
d’un vaudeville, puis s’arc-boute puissamment dans
les œuvres de Hegel. Autant dire qu’on lui en fait
faire de toutes les couleurs.
Chaque fois qu’émerge un insaisissable, c’est
l’Esprit qui lui sert de réceptacle. Mais tout
insaisissable qu’il paraît, il est présent dans notre
perception phénoménologique du monde, avec la même
clarté que l’espace et le temps. Nous y enfermons la
raison, l’âme, le psychisme, l’intelligence, la sagacité,
la lucidité au même titre que l’obscur fermentation
du désir ou le saisissement mystique.
De lui émerge toute création, et en lui se résorbe
toute mort.
Mais comme toutes les abstractions
philosophiques, ce concept a aussi une histoire. Il n’apparaît
pas sous les mêmes nuances suivant qu’il se
transpose d’une langue à une autre, d’une époque à la
suivante. Le πνεΰμα grec, s’il s’entendait peut-être
avec le Geist allemand, ne se lierait que difficilement
à l’esprit voltairien ou à la conscience torturée de
Freud.

7

Ce livre s’efforcera de démêler la pelote
entortillée d’une histoire hétéroclite.
On verra qu’avec un savoir scientifique qui va en
s’accumulant le signifiant et l’imaginaire que
charriait le terme « Esprit » se modifie profondément au
cours des siècles. L’histoire du concept devient
l’histoire de la philosophie même qui s’est souvent
prévalue d’être « la science de l’Esprit », tout court.
La théorie de la connaissance tend à occuper peu à
peu un terrain qu’un Esprit trop vague et trop
théologique doit céder progressivement. Un positivisme
réducteur veut carrément bannir le mot de son
vocabulaire et le réduire à la description de
mécanismes cognitifs ou déterministes.
Mais l’Esprit a la vie dure. Il ré-émerge au
vingtet-unième siècle comme résidu au fond des creusets
de combustion des neurophysiologistes, lorsque
plus aucun signal électrique ou chimique ne vient
titiller leurs appareils d’enregistrement. Nous nous
efforcerons donc aussi d’attribuer à notre farfadet
l’identité qu’il peut encore revendiquer de nos jours.



Luxembourg, le 30 septembre 2014
Jacques Steiwer





8





Le pessimisme de Voltaire :

« Personne ne sait ce que c’est que l’être appelé ‘esprit’, auquel même
vous donnez ce nom matériel d’esprit qui signifie ‘vent’. Tous les
premiers pères de l’Eglise ont cru l’âme corporelle. Il est impossible à nous
autres êtres bornés de savoir si notre intelligence est substance ou
faculté : nous ne pouvons connaître à fond ni l’être étendu, ni l’être
pensant, ou le mécanisme de la pensée. »
Voltaire : Dictionnaire philosophique, au chapitre ‘Âme’.

… et l’optimisme de Karl Marx :

« Die Religion ist nur die illusorische Sonne, die sich um den
Menschen bewegt, solange er sich nicht um sich selbst bewegt […] Es ist
zunächst die Aufgabe der Philosophie, […] nachdem die
Heiligengestalt der menschlichen Selbstentfremdung entlarvt ist, die
Selbstentfremdung in ihren unheiligen Gestalten zu entlarven. »
Marx : Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, Einleitung.

« La religion n’est que l’illusion d’un soleil qui tourne autour de
l’homme, tant qu’il ne se centre pas sur lui-même […] Le premier
devoir de la philosophie […], après qu’elle a démasqué
l’autoaliénation sacralisée de l’homme, consiste à démasquer l’aliénation dans
ses incorporations non religieuses. »
Marx : Critique de la philosophie du droit de Hegel, introduction.









































Ruach, Pneuma, Psych et Spiritus

es quatre termes désignent, respectivement en Chébreu, en grec et en latin, une substance
mystérieuse qui n’a cessé de hanter la théologie et la
philosophie depuis la plus haute antiquité.
Commençons donc par explorer les méandres
linguistiques qui tracent les origines des mots.
La Genèse introduit le ruach divin dès les
premiers versets : « La terre était vide et vague, les
ténèbres couvraient l’abîme, et l’esprit de Dieu flottait
sur les eaux. » Une autre traduction dit : « … et un
vent de Dieu tournoyait sur les eaux, » en spécifiant
bien qu’il ne s’agit pas de l’Esprit divin et de son
rôle dans la création, qui sera l’œuvre de la «
paro1le » de Dieu. Le grec utilise à cet endroit le mot de
πνεΰμα qui implique une vague respiration, et la
vulgate latine suit cette métaphore en traduisant ruach
et pneuma par spiritus. Une version mot à mot en
anglais propose : « And the spirit of Elohim vibrating over
the waters. » En allemand Luther introduit un mot
bien germanique : « Und der Geist Gottes schwebet über
dem Wasser. » Mais d’autres versions disent « der
Hauch Gottes » ou « Gottes Atem ». La version russe
de la bible introduit un « Дух Божий », donc un
Esprit Divin – deux fois avec la majuscule – qui
rapproche la notion du Saint Esprit trinitaire.

1La Bible de Jérusalem, éditions du Cerf, 1974, p. 31.

11

L’ambiguïté du concept apparaît au chapitre 8 de
la Genèse. Lorsqu’à la fin du déluge Dieu prend
pitié des animaux et de Noé, il fait souffler son ruach
sur les eaux (« u iobr aleim ruch ol eartz »), afin
d’assécher la terre. Et nous voyons les traducteurs
passer à une interprétation plus concrète du terme.
La vulgate latine « Deus adduxit spiritum super terram »
devient en français : « Dieu fit passer un vent sur la
terre. » Et en allemand : « …und Gott liess Wind auf
Erden kommen. » Dans la traduction de Lefebvre
d’Etaples, les deux passages s’énoncent ainsi :
« L’esperit du Seigneur estoit poste sus les eaues » et
« il feist venir le vent sus la terre ».
Nous sommes allés du souffle au vent, de la
respiration à l’agitation, de l’halène à l’esprit et de l’inspiration à
la création, toujours en passant par l’idée qu’il s’agit
de quelque chose d’extrêmement subtil, d’invisible,
d’impalpable, d’une mouvance éthérée qui va du
désordre à l’ordre et qui émane directement de la
divinité.
La Bible de Jérusalem remarque assez
subtilement que ce n’est pas « le souffle » du créateur qui
engendre l’émergence des choses et leur ordre, mais
sa « parole ». « Et Dieu dit : Que la lumière soit… »
Και είπεν ο Θεός… Le logos se démarque du
pneuma, au départ.
Les traducteurs grecs et latins des textes bibliques
n’avaient pas de mal à interpréter le mot hébreu
« ruach ». Le grec « pneuma » pouvait s’employer

12

dans une polysémie assez vague pour servir toutes
les nuances. Les Latins divisaient le sens entre «
spiritus » et « ventus », « anima » et « animus » ou
mê2me « aer » . Toujours est-il que ce « pneuma » initial
devait avoir une carrière longue et mouvementée
dans la terminologie de la philosophie à travers les
siècles, à tel point que « l’esprit » pouvait passer
pour ce qui fait l’objet même de la recherche
philosophique.
Mais restons pour l’instant dans le monde grec,
contemporain des prophètes israélites. Le souffle
créateur de l’ancien testament devient, chez les
Grecs, élément subtil, et ce sens ne disparaîtra
jamais de l’image que les penseurs helléniques – les
plus avancés en matière de physique et de
métaphysique parmi tous les peuples de l’antiquité – se
faisaient de l’univers.
La plupart des présocratiques se représentaient
les choses comme composées de substances
élémentaires. Un peu comme le tableau de Mendeleïev
nous offre un monde ramené à 118 (++) éléments
chimiques, les anciens voyaient un monde simplifié
à quatre substances : terre, eau, air, feu. Les
explications tenaient debout : l’homme est terre, puisqu’il
tire sa subsistance de la terre et qu’il retourne à la
poussière après sa mort. Il est eau, puisqu’il meurt,
s’il n’absorbe pas régulièrement des substances

2 Remarquons que le lexème latin « animus » dérive du grec « άνεμος »
dont la signification est clairement celle de « vent ».

13

aqueuses. Il est air, puisqu’il respire et étouffe sans
lui. Il est feu, puisqu’il garde une température
constante et qu’un froid excessif ou une chaleur
excessive le tuent. Toutes les autres choses matérielles
étaient censées se constituer, en proportions
diverses, à partir des quatre éléments. Le bois, en brûlant,
ne se décompose-t-il pas en flamme, cendre et
fumée, alors que l’eau le préserve du feu ?
Empédocle ajoute à cette théorie les concepts
d’attraction et de répulsion, qu’il appelle, dans un
langage plus accessible à ses contemporains,
« amour » et « haine » (Éρος και Νείκος).Toutes ces
notions abstraites étaient, d’une façon ou d’une
autre, divinisées dans la mythologie. Empédocle
attribue l’élément le plus subtil, l’air, au dieu Zeus, celui
qui régit les cieux. Alors que terre et eau semblent
lourdement liées au sol, le feu et l’air s’élèvent et
tendent vers le haut, là où personne n’accède, là où
réside Zeus-Deus, le lanceur de foudres et le
pourfendeur des airs.
Ainsi, dans l’imaginaire des Grecs, le pneuma
devenait, dès les premiers balbutiements de la pensée
philosophique, un élément de régie divine privilégié.
La théorie des quatre éléments demeurera, jusque
loin dans le Moyen Âge, une colonne porteuse de
toutes les explications physiques du monde. Au
siècle de Molière, la médecine raisonnera encore par
fluxions, liquides et phlegmes, par fièvres, saignées
et mixtures, par excréments et poudres alchimiques.

14

Platon attribuait une forme géométrique aux
éléments (carré, triangle, hexaèdre, octaèdre) et y
ajouta un cinquième, le plus subtil, l’éther, la quinta
essentia, mais Aristote revint à quatre.
Dans l’évolution de la pensée grecque, le débat
tournera autour de la question de l’origine des
éléments et de leur mélange. Pour Empédocle, les
quatre éléments sont fondamentaux et
indécomposables. La proportion de leur interpénétration donne
lieu aux diverses concrétions de la nature, que ce
soient des inanimés ou des êtres vivants. « La
chienne s’assoit sur l’argile, parce qu’elle lui est
da3vantage semblable », dira-t-il. A partir de lui se
développera toute la physique matérialiste qui aboutira
à l’atomisme de Leucippe, de Démocrite et
d’Epicure trouvant une expression littéraire
fulgurante dans le poème latin de Lucrèce « De rerum
natura ». Cependant, la bifurcation entre matérialistes
et idéalistes est apparente dès le cinquième siècle
avant notre ère. En effet, les « grands » de la pensée
hellénique s’inscrivent en faux contre les
explications par éléments ou par atomes. Platon et Aristote
postulent une matrice idéelle derrière les choses, un
είδος situé dans l’univers des essences éternelles, un
immuable qui module des individus,
accidentellement divers, mais essentiellement identiques. L’Idée
platonicienne de même que la Forme aristotélicienne

3Cité d’après une glose d’Aristote dans l’Ethique à Eudème, in Les
présocratiques, éditions de la Pléiade, p. 333.

15

sont des modules qui impriment la matière, à partir
d’un monde du concept et de l’intellect. La matrice
spirituelle prévaut sur la matière. Il est d’ailleurs
probable que ces deux penseurs ne sont devenus
« grands » (et que tous leurs écrits nous sont
parvenus par des copies médiévales, arabes d’abord,
grecques et chrétiennes ensuite) que parce que leur
façon de penser convenait parfaitement à ce que le
mysticisme religieux voulait voir « derrière la
réalité ». Leur esprit convenait à la spiritualité
chrétienne.
Mais les penseurs matérialistes ne demeuraient
pas en reste pour expliquer des phénomènes qui
tombaient sous l’évidence et dont il fallait bien
rendre compte : la mémoire, l’abstraction, la pensée,
l’affect et l’intellect, bref tout ce que le langage
résume sous les termes de « âme », « esprit », «
raison ».
Chez les présocratiques, la conception
matérialiste de l’esprit est solidement ancrée dans la lignée qui
va d’Empédocle à Anaxagore, de Leucippe à
Déemocrite. Elle sera continuée plus tard (au III siècle
avant notre ère) par Epicure dans la culture grecque,
puis par Lucrèce, dans le monde latin. Avec des
variations diverses, ces philosophes admettent tous la
théorie des éléments et attribuent au feu et à l’air
des qualités particulièrement actives dans ce qu’ils
appellent ψυχή (âme) et νοΰς (intellect). Cette

16

conception physique s’exprime sans ambages à
partir de Démocrite :
« Il pense que l’âme est identique à
l’intellect, et d’autre part il considère que
celui-ci fait partie des corps primordiaux et
indivisibles, et qu’en raison de la petitesse de
ses parties et de sa figure, il est moteur ; or,
dit-il, la forme sphérique est de toutes les
figures la plus apte à mouvoir ; et telle est
justement la figure à la fois de l’intellect et du
4feu. »
La théorie atomiste « s’il faut en croire le
témoignage de Posidonius, <est> aussi ancienne et
remonte à Mochos de Sidon, né avant la guerre de
5Troie » nous dit Strabon . Elle trouve son
expression la plus résolue chez Epicure (341-270 avant
notre ère) qui lui adjoint une conception matérialiste
et hédoniste de la vie quotidienne et de la morale.
Cela ne veut pas dire qu’il fût un débauché ni même
un jouisseur inconsidéré (Epicuri de grege porcus,
comme Horace dira plus tard, précisément pour se
démarquer de cette interprétation d’un épicurisme
vulgaire). Malheureusement la plupart des écrits
d’Epicure ont disparu, sans doute parce que ni les
penseurs musulmans ni les scribes monastiques n’y

4 Aristote : Météorologiques, II, 3, 356b 4 cité d’après Les Présocratiques,
édition de la Pléiade, p. 797.
5Géographie, XVI, éd. Casaubon, 757.

17

trouvaient aliment à leur dogme d’une âme et d’un
esprit immatériels.
La meilleure source qui nous reste de la
philosophie épicurienne est le poète latin Lucrèce (95-51
avant notre ère) qui, dans un poème d’un lyrisme
exalté (De rerum natura), brosse un tableau précis de
la doctrine de son maître à penser. Ici, les
interprétations de tout ce qui est âme, intellect ou esprit sont
extrêmement claires.
« Et maintenant […] sache que, dans tous
les êtres animées, les esprits et les âmes
légères son soumis à la naissance et à la mort…
De ton côté, fais en sorte de comprendre
l’une et l’autre substance sous une même
dénomination, et, par exemple, si je parle de
l’âme, enseignant qu’elle est mortelle,
persuade-toi que j’entends aussi l’esprit, puisqu’ils
ne forment qu’une unité aux éléments
indissolublement unis… L’âme est d’une matière
subtile, composée de menus corps, faite
d’éléments bien plus petits que la liqueur
transparente de l’eau, le brouillard ou la
fumée : car par sa mobilité elle les dépasse de
loin, elle se meut sous l’impulsion de chocs
6bien plus légers… »

6Lucrèce : De rerum natura, édition Budé, 1966, texte établi et traduit par
Alfred Ernout. A la suite de celle-ci, toutes les citations de Lucrèce sont
extraites de la même source.

18

On remarquera que Lucrèce introduit la
distinction propre au latin entre animus et anima.
« Maintenant, je dis que l’esprit et l’âme se
tiennent étroitement unis (dico animum atque
animam coniuncta teneri), et ne forment
ensemble qu’une seule substance ; mais ce qui est la
tête et ce qui domine pour ainsi dire dans
tout le corps, c’est ce conseil que nous
appelons l’esprit et la pensée… L’autre partie de
l’ensemble, l’âme, disséminée par tout le
corps, obéit et se meut à la volonté et sous
7l’impulsion de l’esprit. »
Avec la présupposition que les deux soient
toujours de nature matérielle et atomique :
« La mort laisse tout en place, sauf la
sensibilité et la chaleur vitales. Il faut donc que
l’âme tout entière soit formée d’éléments tout
petits, et se distribue dans les veines, la chair,
les nerfs ; puisque, même après sa retraite
totale du corps tout entier, la ligne extérieure
des membres se garde encore intacte, et le
8poids n’a pas perdu un grain. »
Pour Lucrèce, ce sont les atomes aérés qui
doivent assurer le fonctionnement de l’animus-anima
vivant, en agissant ensemble avec les éléments feu,
eau et terre, constitués eux-mêmes d’atomes plus ou
moins lourds, plus ou moins collants, plus ou moins

7Livre III, vers 136 et suivants.
8Livre III, vers 215 et suivants.

19

crochus. A aucun moment, le poète latin n’emploie
le terme de spiritus, qui, à son époque correspond
encore très concrètement au souffle de l’inspiration
et de l’expiration, à l’haleine. Le grec πνεΰμα
véhiculait à lui seul les représentations du souffle, de
l’esprit et de l’âme. Il faut croire que Lucrèce est ici
plus précis que son mentor Epicure. Dans l’image à
la fois simpliste et complexe que les atomistes
anciens se faisaient de l’action de l’âme, ses idées
étaient pour le moins cohérentes :
« Ne vois-tu pas de même qu’en dépit du
poids énorme de notre corps, l’âme, avec sa
nature si subtile, est capable de le soutenir,
parce qu’elle lui est intimement unie et ne
forme qu’un avec lui ? Enfin quand notre
corps s’enlève d’un bond léger, quelle force
peut le soulever, sinon celle de l’âme qui
gouverne nos membres ? Vois-tu maintenant
combien la substance la plus subtile acquiert
de force dès qu’elle est unie à une substance
pesante, comme l’air l’est à la terre, et l’âme à
9notre corps ? »
Et ailleurs, pour expliquer cette action :
« Les vents sont des corps invisibles, [et
pourtant] ils se révèlent et par leurs actes et
par leurs caractères les rivaux des grands
fleuves, qui sont, eux, d’une substance
visible… De même nous sentons les diverses

9Livre V, vers 556 et suivants.

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odeurs que répandent les corps, et jamais
pourtant nous ne les voyons venir à nos
narines […], toutes choses qui néanmoins sont
nécessairement de nature matérielle,
puisqu’elles peuvent ébranler nos sens : car
toucher et être touché ne peut être que le fait
10d’un corps. »
Cette conception matérialiste de tout ce qui est
esprit, âme et intellect est solidement ancré chez les
atomistes de l’antiquité qui n’ont que le tort d’avoir
été de deux mille années en avance sur une science
empirique qu’ils ne pouvaient pas, avec les moyens
techniques de leur époque, atteindre. Mais de toutes
les interprétations physiques du monde, la leur est
de loin la plus cohérente et la plus proche des
phénomènes observés. En tant que telle, elle
correspond à un critère de rationalité expérimentale, toute
fruste que celle-ci puisse être. Il faut remarquer que
pour leur époque cette vision du monde était «
moderne » et « osée ». Elle ne rencontrait évidemment
pas l’adhésion du peuple, engoncé dans ses
superstitions animistes et polythéistes, ni de la classe
dirigeante, plutôt disposée à promouvoir des idéologies
politiquement « constructives », comme le
stoïcisme. L’atomisme, avec sa morale de l’équilibre
corporel, trouvait ses adhérents davantage dans le
milieu artistique et intellectuel. Horace se proclamait

10Livre I, vers 295 à 304.

21