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Une histoire cinquantenaire

De
264 pages
Ce numéro anniversaire est l'occasion de revenir sur l'histoire de la revue et la conception que les membres de sa rédaction se forgent de son avenir. Des témoignages personnels retracent les modes de subjectivation d'une trame intellectuelle et politique commune. Des contributions analytiques reviennent sur les convergences et divergences de lecture des transformations sociales, économiques et idéologiques opérées durant les cinquante dernières années. Il en découle deux concepts balisant l'espace idéel mobilisé par la revue : l'émancipation et la liberté.
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L’homme et la société
201-202
Une histoire cinquantenaire L’homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
L’homme et la société atteint son cinquantième anniversaire,
occasion de revenir sur l’histoire de la revue et la conception que
les membres de son comité de rédaction se forgent de son avenir.
C’est sous deux angles complémentaires que cette livraison aborde
cette continuité et le projet qui la sous-tend : dans une première Une histoire cinquantenaire
partie, des témoignages personnels retracent les modes de
subjectivation d’une trame intellectuelle et politique commune mais
diversement interprétée selon les parcours de chacun ; dans une
seconde partie, des contributions analytiques reviennent à partir
de positions diverses sur les convergences et les divergences de
lecture des transformations sociales, économiques et idéologiques
qui se sont opérées durant les cinquante dernières années. Deux
concepts, centraux, balisent l’espace idéel mobilisé par la revue :
l’émancipation et la liberté, le premier renvoyant plutôt à un socle
politique, le second s’inscrivant dans un horizon philosophique.
Le lecteur ne manquera pas de s’impliquer dans les débats
passionnants ici mis en scène.
coordonné par
Monique Selim
En couverture : Dominique D’ACHER. L’homme
Huile sur toile, 38 x 55 cm et
la société
ISSN : 0018 - 4306
ISBN : 978-2-343-10996-1
2016/3-427 €
Coordonné par
Une histoire cinquantenaire
Monique Selim

















Une histoire cinquantenaire

























L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

Fondateurs
Serge JONAS † et Jean PRONTEAU †
Directeurs
Claude DIDRY et Michel KAIL

Comité de rédaction
Michela BARBOT, CNRS-ENS Cachan-IDHES. Pierre BRAS, University of
California, Paris. Francesca BRAY, University of Edinburgh. Ioana CÎRSTOCEA,
CESSP (CSE), UMR 8209 Paris. Delphine CORTEEL, Université de
ReimsREGARDS. Laurence COSTES, Université Évry-Val d’Essonne-Centre Pierre
Naville. Christophe DAUM, Université de Rouen. Claude DIDRY,
CNRSENS Cachan-IDHES. Camille DUPUY, Université de Rouen. Jean-Pierre DURAND,
Université d’Évry-Centre Pierre Naville. Dominique GLAYMANN, Université
Paris Est-LIPHA. Bernard HOURS, Université Paris 7-IRD-INALCO-CESSMA.
Salvador JUAN, Université de Caen. Michel KAIL. Pierre LANTZ, Université
Paris 8. Florent LE BOT, Université d’Évry Val d’Essonne-IDHES. Corine
MAITTE, Université Paris-Est Marne-la-Vallée-ACP. Margaret MANALE, CNRS.
Stéphane MICHONNEAU, Université Lille 3-IRHiS. Louis MOREAU DE BELLAING,
Université de Caen. Pierre ROLLE, Université Paris X. Monique SELIM, Université
Paris 7-IRD-INALCO-CESSMA. Richard SOBEL, Université de Lille 1-CLERSE.
Sophie WAHNICH, CNRS-EHESS-TRAM. Claudie WEILL, EHESS.


Comité scientifique
Michel ADAM, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Alain BIHR, Monique
CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine
COQUERYVIDROVITCH, Christine DELPHY, René GALLISSOT, Michel GIRAUD,
Gabriel GOSSELIN, Colette GUILLAUMIN, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, NUMA
MURARD, Sami NAÏR, Gérard RAULET, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas
TERTULIAN, Mahamet TIMERA, Dominique VIDAL.

Rédaction
L’Homme et la Société ENS Paris-Saclay Bât. Laplace
61, avenue du président Wilson 94235 Cachan CEDEX
E-mail : revue.homme.et.societe@gmail.com
© L’Harmattan et Association pour la recherche de synthèse en sciences humaines

L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
Une histoire cinquantenaire
Coordonné par
Monique SELIM








































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

ISSN : 0018-4306
ISBN : 978-2-343-10996-1
EAN : 9782343109961

L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 201-202 2016/3-4
Une histoire cinquantenaire
Monique SELIM
Un héritage pluriel en commun 7
HISTOIRE COLLECTIVE ET PARCOURS INDIVIDUELS
Florian DUCROT
L’homme et la société :
Généalogie et ramifications d’un projet éditorial ambitieux 11
Pierre LANTZ avec Gaëtan FLOCCO
Associer science et politique 29
René GALLISSOT avec Claude DIDRY
Un apprentissage algérien 51
Serge LATOUCHE avec Bernard HOURS et Thierry POUCH
Tous marxistes !? 67
Louis MOREAU DE BELLAING avec Laurence COSTES
Entre les lignes d’un front commun 77
Nicole BEAURAIN
Revue d’une revue
Réponses à un questionnaire 89
Monique SELIM avec Michel KAIL
Femme et anthropologue :
Discordances à L’homme et la société ? 101
DES CONCEPTS ET DES SUJETS POLITIQUES
Claude DIDRY, Bernard HOURS, Monique SELIM
e e Du XX au XXI siècles : quelle émancipation ? 109
Michel KAIL, Richard SOBEL
Que peut la liberté ?
Critique d’une critique 135 Pierre LANTZ
Temporalité humaine : une invention oubliée ? 159
Florent LE BOT
Le passé a de l’avenir. Au risque de l’enquête,
faire surgir « le levain de l’inachevé » 189
Pierre ROLLE
Des chemins qui s’entrecroisent… 213
Sophie WAHNICH
Rester vivants, en archipels 227
OUVERTURE
Michel Kail
Pascal, une leçon de sociologie ? 243
Résumés/Abstracts 251

ABONNEMENTS ET VENTES AU NUMÉRO
Éditions L’Harmattan 5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 PARIS
Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double
(joindre un chèque à la commande au nom de L’Harmattan)
France : 60 € — Étranger par avion : 65 €
Nicole BEAURAIN a assuré la relecture et la mise en pages de ce volume.
Un héritage pluriel en commun
Monique SELIM
Peu de revues en sciences sociales atteignent leur cinquantième
anniversaire, encore moins le dépassent : citons tout d’abord la doyenne
L’année sociologique, fondée en 1896, Les Annales, 1929, plus proche de
nous la New Left Review fondée en 1960, comme la Revue française de
sociologie, les Cahiers internationaux de sociologie qui ont arrêté leur
publication en 2010 à leur volume 118-119 après avoir fêté leur
cinquantenaire en 1996 : cet événement avait été d’ailleurs salué dans le
numéro 126 de L’homme et la société où Nicole Beaurain faisait un long
commentaire des articles. Prenant modèle sur ces illustres revues,
L’homme et la société entend poursuivre une réflexion dont les bases ont
été posées au milieu des années soixante et qui aujourd’hui pourraient
être qualifiées par d’aucuns d’obsolètes. Comment expliquer cette
volonté partagée de continuité qui se donne à voir dans cette nouvelle
livraison ? C’est sous deux angles complémentaires que cette
interrogation est abordée : dans une première partie des témoignages
personnels retracent les modes de subjectivation d’une trame
intellectuelle et politique commune mais diversement interprétée selon
les parcours de chacun ; dans une seconde partie, des contributions
analytiques reviennent à partir de positions diverses sur les convergences
et les divergences de lecture des transformations sociales, économiques et
idéologiques qui se sont opérées durant les cinquante dernières années.
Le lecteur est donc placé au cœur des dialogues et des heurts qui
nourrissent le comité de rédaction et par là même invité à s’impliquer
dans les débats ainsi mis en scène. Corollairement il peut à loisir repenser
à partir de cet écheveau ses propres conceptions et les postures adoptées
dans son réseau d’interconnaissance. L’exercice collectif de réflexivité
effectué porte ainsi en lui ses déclinaisons potentielles infinies et riches
de surprises.
o L’homme et la société, n 201-202, juillet-décembre 2016 8 Monique SELIM
Deux concepts, centraux, pourraient baliser l’espace idéel mobilisé par
la revue : l’émancipation et la liberté, le premier renvoyant plutôt à un
socle politique, le second s’inscrivant dans un horizon philosophique. Ces
deux plateaux constituent les fondements de la revue au fil des années, se
prêtant aux représentations les plus contradictoires et chaque article y
revient ici à sa manière, travaillant les sillons critiques de la pensée pour
mieux comprendre le présent et peser sur lui. Émancipation et liberté
concernent tous les groupes sociaux et toutes les sociétés, dans leurs
singularités mais hors des identitarismes qui pullulent désormais et
alimentent de sombres retours nationalistes et excluants, fussent-ils au
nom de la « république » ou de la « laïcité ». La revue fut d’ailleurs une
des premières à attirer l’attention en 1987 (n° 83) sur les risques que
représentait pour les chercheurs en sciences sociales l’engouffrement
dans la notion d’identité.
Émancipation et liberté prennent une signification aiguë à l’aube d’un
e XXI siècle qui voit élues démocratiquement à la tête du gouvernement de
sombres figures par exemple aux États Unis ou aux Philippines, tandis
que se maintiennent au pouvoir les pires dictatures au Congo ou au Bénin
pour ne citer que quelques cas. Les médias attirent l’attention sur le désir
d’États autoritaires qui animerait les populations alors même que
désormais la puissance des algorithmes dans le cadre du marché guide
nos choix et inclinaisons politiques. Comment dès lors se tenir à l’écart
de déterminismes absurdes et surtout bâtir des imaginaires
d’émancipation et de liberté, détenteurs d’agencements collectifs et
d’insubordination individuelle ? Telles sont les préoccupations qui nous
tiennent à cœur dans la revue.
Notons sur un autre registre que l’air du temps n’a pas conduit à
changer le nom de la revue pourtant bien marqué par son époque et
pouvant aisément être connoté d’androcentrique ; si depuis 1991, date de
publication du n° 99-100, « Femmes et sociétés », de nombreux volumes
ont fait une large place aux féminismes et aux divers courants qui
s’arriment à la remise en cause d’une dualité sexuelle ontologisée, il est
néanmoins apparu à la majorité d’entre nous qu’il fallait garder la marque
totémique de la revue, comme une trace et un repère, aussi problématique
soit-il pour certains !
Le lecteur qui prendra la peine de parcourir sur Persée et Cairn la
collection des articles publiés sur cinquante ans découvrira combien la
revue s’est tenue constamment à l’écart des modes et des idées
dominantes, laissant libre cours à une pensée affranchie des liens
institutionnels et idéologiques qui enchaînent fréquemment chercheurs, Un héritage pluriel en commun 9
enseignants et intellectuels. Qu’il s’agisse de l’espace dit scientifique – et
en particulier sociologique – ou encore des théories prépondérantes à
divers moments – comme le marxisme –, dans chaque situation un esprit
iconoclaste a inspiré les auteurs, ne reculant pas devant leur potentielle
marginalisation, voire stigmatisation. Ainsi pouvons nous considérer
avoir été souvent à l’avant-garde de la critique, celle-ci fût-elle
aujourd’hui balayée par les effets de marché et de concurrence. C’est
dans cette voie étroite mais fructueuse que nous entendons poursuivre la
publication de L’homme et la société, revue autant rugueuse
qu’attachante, ne cédant pas aux séductions fragiles de l’instant.

o L’homme et la société, n 201-202, juillet-décembre 2016
Généalogie et ramifications
d’un projet éditorial ambitieux
Florian DUCROT
Nous publions ci-dessous la première partie du mémoire de master I
« Sciences humaines et sociales » (Département : Histoire ; spécialité :
Histoire contemporaine) que Florian Ducrot a rédigé et soutenu, au
cours de l’année universitaire 2015-2016, sous la direction de François
Chaubet (Université Paris-Ouest Nanterre La Défense) et sous le titre
« Histoire intellectuelle de la revue L’homme et la société ». Nous
remercions Florian Ducrot de l’intérêt historien qu’il a porté à notre
revue et de nous autoriser à publier un extrait de son mémoire.
MK
La genèse de la revue L’Homme et la Société commence par une
rencontre entre deux personnalités, Serge Jonas et Jean Pronteau, ses
fondateurs.
Si l’on devait dresser un rapide portrait de Serge Jonas, il apparaîtrait
1comme un personnage ayant de grandes ambitions intellectuelles ,
2 3cultivé, ouvert à toutes les sciences , passionnant avec un côté
4aventurier . Quant au second, il renverrait l’image d’une personne
5profondément sincère, rigoureuse et active à la fois , remarquable par la
vivacité de son intelligence, ses connaissances, la fidélité dans ses
6amitiés, le courage, et la droiture .

1. Entretien avec Pierre Lantz, entretien réalisé le 12 décembre 2014.
2. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing réalisé le 22 janvier 2015.
3. Entretien avec Denis Pryen réalisé le 25 avril 2016.
4. Entretien avec Christiane Rolle réalisé le 10 mars 2016.
5. Entretien avec Pierre Lantz.
6. Serge JONAS, « In Memoriam (Jean Pronteau) », L’homme et la société, n° 71-72,
1984, p. 3.
o L’homme et la société, n 201-202, juillet-décembre 2016 12 Florian DUCROT
Pour résumer leur différence de style, Serge Jonas est un homme de
grands discours tandis que Jean Pronteau est un homme d’action
7beaucoup plus discret .
Afin d’éclairer les motivations qui ont présidé à la création de la
revue, nous nous attarderons en premier lieu sur leur itinéraire personnel
et intellectuel jusqu’à leur rencontre et ce projet commun de lancement de
revue. Nous aborderons ensuite le positionnement de la revue au sein de
la sociologie française pour enfin montrer que la revue L’homme et la
société prend alors place dans un projet ambitieux, intégrant une maison
d’édition ainsi que plusieurs revues que nous détaillerons par la suite.
Le parcours des fondateurs
Serge Jonas est né le 5 janvier 1914 à Moscou. Issu d’une famille
juive cultivée, il maîtrise le français comme le russe, sa langue
8maternelle . Pour comprendre son parcours, il convient d’évoquer tout
d’abord celui de ses parents. Proches des socialistes révolutionnaires, ils
9participent à la révolution bolchevique d’octobre 1917 aux côtés du
sociologue russe Georges Gurvitch, ami de son père, tous deux juristes de
formation et amis de Lénine. À ce propos, Serge Jonas se plaît à raconter
cette anecdote, invérifiable, selon laquelle son père lui aurait dit qu’à trois
ans il s’était retrouvé sur les épaules de Lénine pour voir défiler les
10bolcheviques .
Aux alentours de 1918, 1919, Gurvitch et Jonas père ne peuvent plus
accepter la tournure antidémocratique que prend cette révolution avec
notamment des arrestations et détentions arbitraires et des procès sans
11instruction . Ils le font savoir à Lénine qui leur promet la promulgation
prochaine d’une constitution censée être en cours d’élaboration. La
constitution n’étant toujours pas rédigée, ils informent Lénine de leur
intention de quitter le pays. Ce dernier va faciliter leur sortie légale de la
Russie soviétique, en leur obtenant un passeport ; ils ne retourneront plus
12jamais en Russie . La famille Jonas s’installe tout d’abord en Lituanie
puis en Suisse, à Genève, à partir de 1922. Serge arrête sa scolarité à

7. Entretien avec Pierre Lantz.
8. Ibid.
9. Jacques GUIGOU, Irène JONAS, « Serge Jonas (1914-2012). Un homme de pensée et
d’interventions », Hermès, La Revue, 2013/1, n° 65 : « Le monde Pacifique dans la
mondialisation », p. 222.
10. Entretien avec Denis Pryen, Bernard Hours et Louis Moreau de Bellaing.
11. En avec Louis Moreau de Bellaing.
12. Entretien avec Louiau deUn projet éditorial ambitieux 13
14 ans pour travailler dans l’imprimerie installée sur la ferme familiale.
Juste avant la seconde guerre mondiale, il se rend une première fois en
France, pays auquel il reste très attaché. Mais il est appelé sous les
drapeaux en Lituanie. Ne souhaitant pas se faire soldat ni retourner en
Suisse, il opte pour la Palestine où il a également de la famille. Il y
enseigne le russe dans une école Berlitz où il rencontre sa première
13femme, Clairette Arié . Pendant la guerre, il anime avec elle les
14émissions de la France Libre à Radio Jérusalem . En 1946, le couple
15gagne la France, Serge y fonde une entreprise de sérigraphie nommée
16Serifloc . Parallèlement, il reprend des études et obtient un diplôme de
l’École pratique des hautes études (EPHE) puis suit des cours à la
17Sorbonne où il devient l’étudiant de l’ami de son père, Georges
18Gurvitch . Après ses études, il suit son mentor qui lui trouve un travail
au Centre d’études sociologiques (CES), établi au 82 rue Cardinet à
19Paris , fondé en 1946 à l’initiative de Georges Gurvitch, avec l’appui du
20CNRS .
Jean Pronteau naît quant à lui à Paris le 31 août 1919. Il a des origines
paysannes par son père qui a quitté l’école à 11 ans puis son Indre natale
21pour monter à Paris et exercer le métier de représentant de commerce .
Jean étudie au lycée Henri IV, en khâgne, puis à la faculté des lettres à
22Paris, en 1938 . En 1939 il s’engage dans l’armée et devient élève
23officier de réserve de piste puis aspirant l’année suivante . En 1941, il
s’inscrit à la faculté, à Toulouse, en lettres et en droit. Il y organise des
groupes d’action d’étudiants pour le compte du mouvement Combat

13. Jacques GUIGOU, Irène JONAS, « Serge Jonas (1914-2012). Un homme de pensée
et d’interventions », op. cit., p. 222.
14. Ibid.
15. Ibid.
16. Entretien avec Christiane Rolle.
17. Jacques GUIGOU, Irène JONAS, op. cit., p. 222.
18. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing.
19. Ibid.
20. Jean-Christophe MARCEL, « Le déploiement de la recherche au Centre d’études
sociologiques (1945-1960) », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], n° 13, 2005,
URL : http://histoire-cnrs.revues.org/1656, consulté le 20 juin 2016.
21. Dossier « Jean Pronteau : éléments pour une biographie (1919-1984) », Bulletin de
l’IHTP, n° 74, novembre 1999.
22. Ibid.
23. Ibid.
14 Florian DUCROT
24devenant responsable des huit départements du Sud-Ouest . En 1942,
après sa démobilisation, il devient responsable de l’Armée secrète pour la
région R4 (Sud-Ouest). La même année, il entre discrètement au Parti
communiste français (PCF) grâce aux liens noués lors de son activité
25clandestine . En 1943, il retourne à Paris pour reprendre ses études et
obtient le certificat d’études supérieures de philosophie générale et de
logique. Il continue parallèlement son action clandestine sous la fausse
identité de Jean-Pierre Moineau et devient l’un des principaux
responsables des Forces unies de la jeunesse patriotique (FUJP), instance
contrôlée par le PCF. En 1944, il devient le colonel Cévennes et
26commande le secteur du Quartier latin lors de la libération de Paris .
Jean Pronteau embrasse alors une carrière politique. Il est élu à
l’Assemblée nationale constituante lors des élections législatives de 1945
puis réélu à l’occasion des élections législatives de 1946 et de 1951. En
1953, il soumet au PCF le projet de créer une revue d’économie politique
marxiste. Son projet aboutit l’année suivante avec la parution du premier
numéro de la revue Économie et politique. Il en est le directeur et Jean
27Baby le rédacteur . En 1956, il est élu membre titulaire du Comité
ecentral lors du XIV congrès du PCF après l’avoir été en tant que
28suppléant six ans plus tôt .
Ses activités de politicien et de revuiste s’accompagnent de nombreux
voyages en Europe de l’Est, en particulier à Prague où il se rend à
plusieurs reprises, notamment en 1959 pour une conférence organisée par
29la Nouvelle revue internationale où il présente un rapport sur les
30conséquences du marché commun pour les pays d’Europe occidentale .

24. Dossier « Jean Pronteau : éléments pour une biographie (1919-1984) », op. cit.
25. Ibid.
26. Ibid.
27. Ibid.
28. Ibid.
29. Ibid.
30. Ce rapport circonstancié dépeint une Europe des cartels et des ententes entre
groupes financiers et industriels pour lesquels le marché commun agit comme « un fort
stimulant » au sein d’un mouvement général de centralisation du capital et de
concentration industrielle qui s’est développé antérieurement au traité de Rome. Alors que
la signature du traité est récente, Jean Pronteau tente d’en esquisser les conséquences au
niveau économique, anticipant l’élimination des petits industriels et exploitants agricoles
familiaux conjointement à une aggravation des déséquilibres entre les régions à l’intérieur
des différents pays membres, voire entre les pays eux-mêmes. À la suite de quoi il
annonce un afflux massif de travailleurs des régions en déclin vers celles plus
dynamiques, et, plus globalement, une intensification de la paupérisation des salariés.
Face au marché commun qu’il voit s’inscrire au sein d’un vaste projet de marché mondial Un projet éditorial ambitieux 15
Il se rend également à Budapest, en Roumanie ainsi qu’en Pologne. Il
passe le printemps 1957 à Moscou ; ce qui le conduit, à son retour, à
rendre compte des thèses khrouchtchéviennes au sein d’Économie et
31politique . Parallèlement il donne des cours à l’École centrale du PCF
sur le passage du socialisme au communisme puis sur l’édification de la
32société communiste en URSS . Le Comité central juge la ligne
éditoriale de la revue Économie et politique trop proche des positions
révisionnistes, prônées notamment par Laurent Casanova. Cela vaut à
33Jean Pronteau de ne pas être réélu au Comité central l’année suivante .
Cette période de rupture avec le PCF est pour lui une épreuve très
douloureuse, comme en témoigne sa correspondance avec Génia, un ami
34soviétique, à qui il écrit vivre « les jours les plus durs de [sa] vie ».
Cette même année 1961, il collabore avec Pierre Cot au sein de l’Institut
d’études du développement économique et social de l’université de Paris.
En 1964, il conçoit un projet d’ouvrage intitulé Les communismes dans le
monde d’aujourd’hui pour lequel Jean-Paul Sartre s’est engagé à écrire
une introduction et une postface. En 1969, il abandonne définitivement ce
35projet sans cesse reporté du fait des événements de Mai 68 et de la
36répression croissante en Europe de l’Est . Il publie la même année un
ouvrage collectif franco-tchécoslovaque intitulé Ici Prague.
Selon Irène Jonas, sociologue et fille de Serge Jonas, ce dernier aurait
rencontré Jean Pronteau lors d’un séminaire de sociologie organisé par
Georges Gurvitch, incontournable dans cette discipline, dans les années
37 381950 , au sein du Laboratoire de sociologie de la connaissance . Cet

capitaliste, Jean Pronteau en appelle au pouvoir rassembleur des partis communistes
européens en vue d’une action coordonnée pour préparer une Europe socialiste « sans
trusts » (Rapport archivé à la Bibliothèque de L’IHTP, Fonds Jean Pronteau, JP27).
31. Dossier « Jean Pronteau : éléments pour une biographie (1919-1984) », op. cit.
32. Ibid.
33. Ibid.
34. Ibid.
35. Ibid.
36. Jean-Pierre PIGNOT, « La biographie politique de Jean Pronteau : un projet de
thèse », Bulletin de l’IHTP, n° 74, 1999.
37. Jean-Christophe MARCEL, « Georges Gurvitch: les raisons d’un succès », Cahiers
internationaux de sociologie, n° 110, 2001, p. 99.
38. Jacques GUIGOU, Irène JONAS, « Serge Jonas (1914-2012). Un homme de pensée
et d’interventions », op. cit., p. 222.
16 Florian DUCROT
39institut, fondé par Georges Gurvitch en 1957 , est le point de rencontre
de nombreux sociologues et anthropologues travaillant dans ce domaine
40de recherche . Le bulletin de l’IHTP mentionne la présence de Jean
41Pronteau au séminaire de Georges Gurvitch en 1961 . C’est donc
certainement dans cette période que l’on peut situer leur rencontre. Les
deux hommes se lancent alors dans un projet éditorial et fondent la revue
L’homme et la société au cours de l’été 1966. Pour Serge Jonas, il s’agit
de nourrir ses ambitions intellectuelles, quant à Jean Pronteau il est à
cette époque en grandes difficultés avec le PCF et cette opportunité lui
42offre une planche de salut . En effet, ce dernier confie à Pierre Lantz
combien son départ de la direction du PCF a été éprouvant. Ayant rejoint
très jeune le Parti, sa vie était étroitement liée à ce dernier, par ses
amitiés, par ses lectures consacrées à la littérature communiste, par ses
vacances, qu’il passait sur les bords de la Mer Noire : son renvoi « à la
43base » lui avait pour ainsi dire fait perdre tous ses repères .
Le lancement de L’homme et la société
Le paysage intellectuel de la sociologie française au début des années
441960 est essentiellement composé de deux revues très universitaires . Il
s’agit des Cahiers internationaux de sociologie, fondés en 1946 par
Georges Gurvitch et dont l’objectif est de « contribuer […] à la jonction
45nécessaire entre théorie sociologique et recherche empirique ». Ce sera
la principale revue de sociologie pendant près de quinze années, jusqu’en
1960, date à laquelle la Revue française de sociologie est créée par Jean
46Stoetzel, brisant ainsi cette situation de monopole . À la mort de
Georges Gurvitch en 1965, son ami Georges Balandier prend la relève
des Cahiers internationaux de sociologie, et conserve l’orientation de la

39. Francis FARRUGIA, « Un grand danger pèse sur la sociologie », Sociologies [En
ligne], Découvertes/Redécouvertes, Georges Gurvitch et l’à-venir de la sociologie, URL :
http://sociologies.revues.org/3086, consulté le 20 juin 2016.
40. Presses Universitaires de France, « Georges Gurvitch » [En ligne], URL :
http://www.puf.com/Auteur:Georges_Gurvitch, consulté le 20 juin 2016.
41. Dossier « Jean Pronteau : éléments pour une biographie (1919-1984) », op. cit.
42. Gaëtan FLOCCO, « Associer science et politique. Entretien avec Pierre Lantz »,
L’homme et la société [dans ce numéro].
43. Entretien avec Pierre Lantz.
44. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing.
45. Francis FARRUGIA, « Un grand danger pèse sur la sociologie », op. cit.
46. Jean-Christophe MARCEL, « Georges Gurvitch : les raisons d’un succès », op. cit.,
p. 99. Un projet éditorial ambitieux 17
revue qui se voulait scientifique, universitaire et internationale, sans
47réelle tendance politique . Louis Moreau de Bellaing y a notamment
publié un article sur le paternalisme en 1966 par l’intermédiaire de son
directeur de recherche qui le met en relation avec Georges Balandier ; ce
dernier corrigera son article en vue de gommer des positions politiques
48trop engagées . Quant à la Revue française de sociologie, elle est
49« purement scientifique, dépolitisée ». Par ailleurs, la sociologie dite
« officielle » de cette période, notamment au Comité consultatif des
universités de philosophie puis de sociologie, est représentée par des
50personnes plutôt à droite sur l’échiquier politique .
Face à cette absence de pluralisme dans le contexte de la sociologie
51française, Serge Jonas décide de créer une revue non universitaire , qui
prenne ses distances avec les différents univers intellectuels existants et
qui cherche « à faire converger l’approche scientifique et les
52préoccupations politiques ». Il ne s’agit pas d’une revue universitaire,
mais d’une revue privée – elle appartient aux éditions Anthropos – où
53écrivent des universitaires .
Pour les premiers numéros de la revue, Serge Jonas s’adresse à un
certain nombre d’auteurs, qui ne sont pas forcément universitaires, de
même qu’ils ne sont pas forcément marxistes, en dépit des ambitions
intellectuelles affichées de Serge Jonas qui voudrait faire de la revue un
instrument pour la diffusion d’un marxisme antistalinien, antitotalitaire,
54dans la lignée de Georges Gurvitch, qui l’a formé .
eLe lancement de la revue coïncide avec le VI Congrès mondial de
55sociologie à Évian qui se déroule du 4 au 11 septembre 1966 . Serge
Jonas s’y rend et y distribue gratuitement des exemplaires de la revue,
concrétisant par là son projet de faire émerger la revue sur la scène
intellectuelle sans qu’elle dépende d’aucune institution ni d’une

47. Entretien avec Pierre Lantz.
48. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing.
49. Gaëtan FLOCCO, « Associer science et politique. Entretien avec Pierre Lantz »,
L’homme et la société, op. cit.
50. Ibid.
51. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing.
52. Ibid.
53. Gaëtan FLOCCO, « Associer science et politique. Entretien avec Pierre Lantz »,
L’homme et la société, op. cit.
54. Ibid.
55. Gaëtan FLOCCO, op. cit.
18 Florian DUCROT
56quelconque maison d’édition établie , la revue étant publiée par sa
propre maison d’édition.
L’année suivante, Serge Jonas s’emploie toujours à faire la publicité
de la revue. Il est convié au colloque de Cerisy, qui se déroule du 11 au
19 juillet et qui est dédié au centenaire de la publication du Capital de
57Marx . Il y anime une séance intitulée, « Pour une sociologie
58synthétique », le 17 juillet . Pierre Lantz, qui est également présent au
colloque, rapporte le fait que Serge Jonas en a profité pour distribuer de
nombreux exemplaires de L’homme et la société, comptant également les
59diffuser à Royaumont ainsi qu’à d’autres rencontres intellectuelles .
Pendant cette période de lancement de la revue, les témoignages
concernent essentiellement Serge Jonas. Jean Pronteau ne semble pas y
participer activement bien que membre fondateur de la revue. Sa
biographie mentionne qu’il effectue plusieurs voyages en Italie au cours
60des années 1966 et 1967 .
La création d’une maison d’édition : Anthropos
La création de la revue L’homme et la société participe d’un plus vaste
projet qui a mûri dans l’esprit de Serge Jonas et dont il a fait part à Pierre
61Lantz dans les années 1970 . Ce projet consiste, de manière imagée, en
une fusée à trois étages : le premier étage correspond à la création de la
revue et de la maison d’édition, le deuxième étage doit permettre de
gagner une certaine audience auprès de l’Université en tant qu’institution,
ce qui se traduit par l’objectif de nouer des contacts avec des
universitaires, enfin le troisième étage consiste en la formation d’un
mouvement de pensée à la fois politique et scientifique de diffusion du
62marxisme, mais d’un marxisme hétérodoxe et antistalinien . Serge Jonas
était en effet convaincu de la scientificité du marxisme en tant que
science d’observation et d’expérience plutôt qu’en tant que science des

56. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing.
57. Centre culturel international de Cerisy, « Colloques de Cerisy (depuis 1952) » [En
ligne], URL :
http://www.cciccerisy.asso.fr/colloques3.html#1967, consulté le 20 juin 2016.
58. Ibid.
59. Gaëtan FLOCCO, « Associer science et politique. Entretien avec Pierre Lantz »,
L’homme et la société, op. cit.
60. Dossier « Jean Pronteau : éléments pour une biographie (1919-1984) », op. cit.
61. Gaëtan FLOCCO, op. cit.
62. Ibid. Un projet éditorial ambitieux 19
63concepts comme peut l’être le structuralisme d’un Louis Althusser .
Cette métaphore calque l’actualité car c’est en effet la période des
lancements de fusées ; elle est de surcroît pertinente car l’étage suivant
est tributaire du précédent, comme semblent l’être les différentes étapes
du projet de Serge Jonas.
Abordons donc ce premier étage de la fusée et plus particulièrement la
maison d’édition. Celle-ci est fondée par Serge Jonas peu de temps avant
la création de L’homme et la société, les premières éditions d’ouvrages
remontant à 1965 avec le Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné,
dans l’Afrique centrale, de René Caillié.
Les éditions Anthropos sont situées dans le Quartier latin, à Paris,
initialement au 15 rue Racine au sein de la librairie détenue par Serge
Jonas, ensuite dans des locaux dédiés au 95 boulevard Saint-Michel ; on y
accède en traversant un jardin, dans une cour intérieure ; les bureaux,
64d’un bon standing, occupent une grande partie du rez-de-chaussée . Les
sources de financement pour une telle entreprise privée demeurent
incertaines. Selon Irène Jonas, elles proviennent de l’entreprise Serifloc
grâce à laquelle Serge Jonas s’est enrichi du fait notamment d’un procédé
65de flocage qu’il a inventé . Selon plusieurs anciens et actuels membres
de la revue, elles proviendraient de l’argent de sa première femme,
66Clairette Jonas . Quoi qu’il en soit c’est bien cette dernière qui assure la
67comptabilité, au jour le jour, des éditions Anthropos ainsi qu’au sein de
68l’entreprise Serifloc . Serge Jonas endosse plutôt le rôle de directeur
69éditorial , étant par ailleurs quelqu’un de peu rigoureux dans la gestion
70d’un budget .
Jean Pronteau rejoint les éditions dès les débuts pour y devenir
codirecteur avec Serge Jonas. Son activité au sein des éditions Anthropos
71remonte en effet à l’année 1965 .

63. Gaëtan FLOCCO, op. cit.
64. Entretien avec Christiane Rolle.
65. Jacques GUIGOU, Irène JONAS, « Serge Jonas (1914-2012). Un homme de pensée
et d’interventions », op. cit., p. 222.
66. Entretien avec Louis Moreau de Bellaing, Pierre Lantz et Christiane Rolle.
67. Entretien avec Denis Pryen.
68. Entretien avec Christiane Rolle.
69. Entretien avec Denis Pryen et Christiane Rolle.
70. Entretien avec Bernard Hours réalisé le 29 avril 2016.
71. Jean-Pierre PIGNOT, « La biographie politique de Jean Pronteau : un projet de
thèse », op. cit.
20 Florian DUCROT
72Le choix des ouvrages à éditer revient aux deux hommes . Parmi les
plus notoires, citons la publication en 1966 des œuvres de Claude Henri
de Saint-Simon en six tomes, d’Auguste Comte en 1968, puis de Charles
Fourier en 1971. Citons également l’édition en trois tomes de 1970 à
1972 des œuvres complètes de Jean Meslier, dit le curé Meslier, auquel
Jean Pronteau fait souvent allusion et auquel il semble vouer une grande
73admiration , ou encore la publication d’une première traduction
74française des Fondements de la critique de l’économie politique de
Karl Marx en 1967. Par ailleurs, de nombreux auteurs contribuant aux
revues que possèdent les éditions Anthropos y éditent également leurs
ouvrages.
Autour de l’année 1970, Jean Pronteau est à l’initiative du recrutement
de Christiane Rolle au sein des éditions. Elle rejoint Annette Lorenceau,
qui y est également employée. Cette dernière travaille alors sur l’édition
des œuvres de Jean Meslier dont l’appareil critique exige un
75investissement important . D’origine danoise, Annette Lorenceau est
une amie de Jean Pronteau, et issue comme lui du PCF.
L’emploi occupé par Christiane Rolle est un trois-quarts de temps, ce
qui lui permet, d’abord, de suivre en parallèle ses études de philosophie.
Elle n’a pas de poste attitré mais joue dans les faits le rôle de secrétaire de
76rédaction pour L’homme et la société . Son travail consiste en la
préparation des numéros, la correction des épreuves, quelquefois la
réécriture des traductions d’articles, la mise au point des textes. Elle n’est
pas seule pour accomplir cette tâche car certains articles peuvent être
donnés à relire en externe. Elle participe également à la rubrique « Revue
des revues » pour les numéros 17 à 22 de L’homme et la société
correspondant aux années 1970 et 1971. Elle a également en charge des
articles voire des numéros entiers de la revue Épistémologie
77sociologique , revue qui est également dans le giron des éditions
Anthropos, comme nous le verrons.
Après un peu plus d’une année, Christiane Rolle démissionne des
éditions Anthropos, du fait de ses relations de travail difficiles avec Serge
Jonas qui s’emporte facilement et qui, du reste, la paie souvent en

72. Entretien avec Christiane Rolle.
73. Dossier « Jean Pronteau : éléments pour une biographie (1919-1984) », op. cit.
74. Jacques GUIGOU et Irène JONAS, « Serge Jonas (1914-2012). Un homme de pensée
et d’interventions », op. cit., p. 222-223.
75. Entretien avec Christiane Rolle.
76. Ibid.
77. Ibid. Un projet éditorial ambitieux 21
78retard . Elle exerce ensuite quelques années au sein d’un bureau
d’études abandonnant son projet de thèse en sociologie, puis elle entre au
Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ) où elle
fait une grande partie de sa carrière, travaillant dans le domaine de la
sociologie du travail sur les besoins en qualification des travailleurs en
79vue d’accompagner les transformations de l’économie française . Elle
intègre en fin de carrière un laboratoire de sociologie de l’université de
Versailles Saint-Quentin où elle retrouve ses anciennes activités
80puisqu’elle participe à la création d’une revue nommée Temporalité .
Des archives sur les données économiques de la maison d’édition
Anthropos auraient sans doute permis de mettre davantage en lumière son
influence au sein de l’édition en sciences sociales, tout comme des
données administratives auraient permis de détailler le fonctionnement de
la maison d’édition, mais les unes et les autres sont absentes.
Mentionnons également le fait que les éditions Anthropos
fonctionnent de pair avec la librairie que Serge Jonas possède rue Racine,
81où sont en vente entre autres les ouvrages édités par Anthropos .
La formation d’un réseau de revues
La revue, L’homme et la société, n’est pas la seule revue créée au sein
des éditions Anthropos. Celles-ci fonctionnent en quelque sorte comme le
centre de gravité d’un réseau qui promeut une revue pour chaque
problématique surgissant dans la société, la revue L’homme et la société
étant la première, la plus importante et l’une des plus durables au sein de
82ce réseau .
Au cours de l’année 1966, une seconde revue voit le jour au sein des
éditions Anthropos, elle se nomme Autogestion. Cette revue a en
commun avec L’homme et la société son fondateur, Serge Jonas, sa date
de naissance, 1966, ainsi que plusieurs collaborateurs comme Henri

78. Entretien avec Christiane Rolle.
79. Ibid.
80. Ibid.
81. Ibid.
82. Ibid.
22 Florian DUCROT
83Lefebvre, René Lourau et Claudie Weill ; ce qui fait dire à cette
84dernière que les deux revues étaient jumelles .
Le projet intellectuel de la revue tire son origine de travaux de
Georges Gurvitch et de Daniel Guérin, présentés notamment lors d’un
colloque organisé les 24 et 25 novembre 1965 à l’Institut de sociologie de
85l’Université libre de Bruxelles et intitulé « L’actualité de Proudhon ».
Au fil des publications, l’orientation intellectuelle proudhonienne est
abandonnée pour laisser place à l’étude scientifique, historique et
86théorique de l’autogestion . La revue devient ainsi une sorte
d’observatoire des mouvements d’émancipation autogestionnaires à
travers le monde, comme ceux apparus en Yougoslavie, en Algérie ou en
87Israël .
Le comité de rédaction est un lieu de discussion et de confrontation
88ouvert à toutes les tendances de la gauche et de l’extrême gauche . Des
auteurs de pays où l’autogestion est alors une des formes d’organisation
politique y trouvent également une tribune, non pas en tant qu’opposants
qui s’exprimeraient de façon clandestine mais comme intellectuels
pouvant s’exprimer librement sur l’autogestion, comme c’est le cas alors
89en Yougoslavie .
La revue portera trois noms au cours de ses vingt années d’existence :
née Autogestion, elle fut rebaptisée Autogestion et socialisme à partir de
1970, puis Autogestions au pluriel à partir de 1980, ce dernier
changement coïncidant avec le changement d’éditeur, d’Anthropos à
90Privat, et de directeur, d’Yvon Bourdet à Olivier Corpet . La revue
cesse de paraître en 1986.
Yvon Bourdet collabore également à L’homme et la société en tant
qu’auteur de 1968 à 1975. Il y publie six articles et cinq recensions
d’ouvrages au cours de cette période. Agrégé de philosophie, son
parcours intellectuel le conduit à s’intéresser à l’austro-marxisme pour

83. Claudie WEILL, « La revue Autogestion comme observatoire des mouvements
d’émancipation », L’homme et la société, n° 132-133, 1999, p. 30.
84. Ibid.
85. Roland BIARD, Dictionnaire de l’extrême-gauche de 1945 à nos jours, Paris,
Belfond, Collection « Ligne de mire », 1978, p. 49.
86. Ibid.
87. Claudie WEILL, op. cit., p. 32.
88. Roland BIARD, , p. 49-50.
89. Entretien avec Christiane Rolle.
90. Claudie WEILL, op. cit., p. 33. Un projet éditorial ambitieux 23
91son projet de thèse et sa candidature au CNRS . Il fait connaître cette
école de pensée en France en présentant des auteurs comme Max Adler,
92Rudolph Hilferding ou encore Otto Bauer . En 1954, il rejoint le groupe
93Socialisme ou Barbarie, et collabore également à la revue Arguments
avant d’intégrer la revue Autogestion par l’intermédiaire de Daniel
Guérin, à l’origine du projet de la revue. En 1976, il fonde le Centre
international de coordination des recherches sur l’autogestion avec l’aide
94du sociologue yougoslave Rudi Supek de la revue Praxis . Fervent
défenseur des minorités nationales, il milite auprès de la mouvance
95occitane à partir de 1975 et publie Éloge du patois en 1977 .
En 1968, c’est la revue Épistémologie sociologique qui fait son entrée
au sein des éditions Anthropos. Cette revue réunit des travaux antérieurs
menés par le groupe d’épistémologie du Centre d’études sociologiques
(CES) dont font notamment partie les sociologues Pierre Naville,
sous96directeur du centre , et Pierre Rolle, rédacteur en chef de cette nouvelle
revue. Pierre Naville a obtenu du CNRS une subvention qui permet à
97Épistémologie sociologique de se faire éditer . Sa publication cesse en
1973 consécutivement à l’arrêt de cette subvention, attribuée alors à la
98revue Autogestion et socialisme que nous venons d’évoquer .
Avant leur collaboration commune à Épistémologie sociologique,
Pierre Naville et Pierre Rolle ont participé à la revue Cahiers d’étude des
sociétés industrielles et de l’automation publiée par le CNRS et dont
99l’existence se poursuit durant dix années pour s’arrêter en 1967 .
Pierre Naville, auréolé de l’étiquette de surréaliste pendant
l’entredeux-guerres, est un « puits de science » selon les mots de Pierre Rolle. Il
milite dès ses 21 ans aux Jeunesses communistes puis au parti

91. Jacqueline PLUET-DESPATIN, « Bourdet (Yvon) », in Jacques JULLIARD, Michel
WINOCK, Dictionnaire des intellectuels français. Les personnes, les lieux, les moments,
Paris, Éditions du Seuil, 1996.
92. Jacqueline PLUET-DESPATIN, « Bourdet (Yvon) », op. cit.
93. Ibid.
94. Ibid.
95. Ibid.
96. Catherine BLUM, « Naville (Pierre) », in Jacques JULLIARD, Michel WINOCK, op.
cit., p. 1010.
97. Entretien avec Pierre Rolle et Christiane Rolle.
98. Comité de rédaction de L’homme et la société du 16 juin 2016.
99. Entretien avec Pierre Rolle réalisé le 10 mars 2016.
24 Florian DUCROT
100communiste l’année suivante en 1926 . En 1927, il fait un voyage en
101URSS et en revient oppositionnel au régime , et militant trotskiste.
Pendant l’occupation, il vit en zone libre, à Agen, et reprend des études
102de sociologie . Après la guerre, il entre au CNRS en section sciences
humaines bien que le PCF fasse tout pour l’en évincer du fait de son
étiquette trotskiste. Il trouve finalement un soutien en la personne de
103Georges Gurvitch qui le fait entrer dans la section de sociologie . En
1956, il soutient une thèse sur Karl Marx intitulée De l’aliénation à la
104jouissance . En 1963, il écrit un ouvrage en forme de manifeste intitulé
105Vers l’automatisme social . Aux alentours de l’année 1962, il participe
également à l’écriture du Traité de sociologie du travail, projet mené par
le sociologue du travail Georges Friedmann et son équipe au sein de
laquelle Pierre Naville ne figure pas au départ. Cependant sa grande
érudition le rend indispensable si bien qu’il finit par écrire seul quasiment
106un tiers du traité . Par ailleurs, il est membre du comité national du
107Parti socialiste unifié (PSU) de 1961 à 1969 .
Pierre Rolle quant à lui est psychologue de formation, il enseigne à
l’université de Nanterre, notamment pendant les événements de Mai 68.
Il entre au CNRS grâce à Pierre Naville qui soutient son projet de
recherche, sésame d’entrée dans cette institution. Pierre Rolle est, par
ailleurs, l’un des rares à avoir suivi Pierre Naville quant à l’orientation
108intellectuelle de ses différents travaux de recherche .
Les relations entre Épistémologie sociologique et L’homme et la
109société sont distantes ; Pierre Naville écrit tout de même cinq articles
dans L’homme et la société de 1967 à 1972. Pierre Rolle y écrit
seulement à partir de 1983 et fait actuellement toujours partie de son
comité de rédaction. Concernant les relations avec la maison d’édition
Anthropos, elles sont bonnes car Pierre Naville y a publié les six volumes
de son ouvrage phare, Le nouveau Léviathan, qui regroupe notamment
110tous ses travaux sur les pays communistes et socialistes .

100. Catherine BLUM, op. cit.
101. Entretien avec Pierre Rolle.
102. Ibid.
103. Ibid.
104. Ibid.
105. Ibid.
106. Ibid.
107. Catherine BLUM, op. cit., p.1011.
108. Entretien avec Pierre Rolle.
109. Ibid.
110. Entretien avec Christiane Rolle. Un projet éditorial ambitieux 25
En 1970, c’est la revue Espaces et Sociétés qui voit le jour au sein des
éditions Anthropos. Elle est fondée par Henri Lefebvre et Anatole Kopp
qui en seront les codirecteurs jusqu’en 1974, Raymond Ledrut assurant
111cette fonction jusqu’en 1987 .
Espaces et Sociétés travaille sur les problématiques d’aménagement
112du territoire, d’urbanisme, de population . Au sein des premiers
numéros, la revue affiche un « collectif de rédaction ». Celui du premier
numéro est composé entre autres des deux fondateurs de la revue, de
Serge Jonas, de Jean Pronteau, de Raymond Ledrut ou encore de Manuel
113Castells, qui est l’animateur de la revue à ses débuts . À partir de 1985
la mention « collectif de rédaction » disparaît pour laisser place à un
comité de rédaction où figurent, entre autres, Jean Rémy, futur directeur
de la revue à partir de 1987 et qui négocie cette même année le transfert
de la revue chez L’Harmattan, ou encore Jean-Pierre Garnier, qui jusqu’à
cette année faisait également partie du comité de rédaction de L’homme et
114la société .
Le projet intellectuel : la synthèse sociologique
Depuis le lancement de L’homme et la société jusqu’au premier
semestre 1987, la revue est sous-titrée « revue internationale de
115recherches et de synthèses sociologiques ». À partir du second
semestre 1987, ce sous-titre prend sa forme actuelle, à savoir « revue
internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales ». Le
fondement du projet intellectuel de Serge Jonas est en effet la
116synthèse . Pour le comprendre, il faut se plonger dans l’article qu’il
publie dans le quatrième numéro de la revue et qui s’intitule « Pour une
117sociologie synthétique ».

111. Espaces et sociétés, « Organisation de la revue » [En ligne], URL :
http://www.espacesetsocietes.mshparis.fr/organisation-de-la-revue, consulté le
20 juin 2016.
112. Entretien avec Christiane Rolle.
113. Ibid.
114. Entretien avec Monique Selim réalisé le 29 avril 2016.
115. Persée, L’homme et la société [En ligne], URL :
http://www.persee.fr/collection/homso, consulté le 20 juin 2016
116. Entretien avec Bernard Hours.
117. Serge JONAS, « Pour une sociologie synthétique », L’homme et la société, n° 4,
1967, p. 215-221.