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Une histoire des critiques philosophiques de la psychologie

De
317 pages
Couvrant les XIXe et XXe siècles, de Kant à Foucault en passant par Comte, Bergson, Politzer et Piaget, cette étude est sans précédent. Elle ambitionne de montrer qu'il est impossible de fonder la psychologie sur le plan théorique, cette discipline étant prise dans une contradiction insurmontable entre sa tendance métaphysique et sa tendance scientifique.
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UNE HISTOIRE DES CRITIQUES PHILOSOPHIQUES DE LA PSYCHOLOGIE

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05360-1 EAN : 9782296053601

Saïd CHEBILI

UNE HISTOIRE DES CRITIQUES PHILOSOPHIQUES DE LA PSYCHOLOGIE

Préface de

Mireille DELBRACCIO

L' Harmattan

Epistémologie et Philosophie des Sciences
Collection dirigée par Angèle Kremer-Marietti La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Dernières parutions
Lelita OLIVEIRA BENOIT, Sociologie comtienne: genèse et devenir, 2007. Jean-Pierre COUTARD, Le vivant chez Leibniz, 2007. Joseph-François KREMER, Les formes symboliques de la musique, 2006. Francis BACON, De la justice universelle, 2006. Léna SOLER (dir.), Philosophie de la physique,2006. Robert PALEM, Organodynamisme et neurocognitivisme, 2006. Christian MAGNAN, La science pervertie, 2005. Christian MAGNAN, La nature sans foi ni loi, 2005. Lucien-Samir OULAHBffi, Méthode d'évaluation du développement humain, 2005. Zeïneb Ben Saïd CHERNI, Auguste Comte, postérité épistémologique et ralliement des nations, 2005. dans la logique Pierre JORA y (dir.), La quantification moderne,2005. Adrian BEJAN, Sylvie LORENTE, La loi constructale, 2005. Pierre-André HUGLO, Sartre: Questions de méthode, 2005.

DU MEME AUTEUR

Figures de l'animalité dans l'œuvre de Michel Foucault, (1999), Paris, L'Harmattan, Collection «L'Ouverture Philosophique », 156 pages. La tâche civilisatrice de la psychanalyse selon Freud, (2002), Paris, L'Harmattan, Collection, « L'Ouverture Philosophique », 237 pages. Foucault et la psychologie, (2005), Paris, L'Harmattan, Collection « Epistémologie et Philosophie des Sciences », 304 pages.

A Clara et à Patricia Remerciements à Mireille Delbraccio pour sa correction attentive du manuscrit et ses conseils amicaux pour la rédaction.

PREFACE
La question de son identité disciplinaire est sans doute le fantôme qui hante la psychologie depuis les prémisses de sa constitution en un domaine propre de savoir. On a longtemps disputé sur les origines de sa scientificité, la reconnaissant tantôt comme une potentialité (elle s'initiait au XVIIf siècle, avec Locke), tantôt comme une connaissance positive par l'introduction de la mesure (au XIX siècle avec la psychophysique de Fechner), tantôt par l'adoption de la méthode expérimentale empruntée aux sciences de la nature et la création de laboratoires (à la fin du XIX siècle, avec Wundt à Leipzig), auxquelles correspond historiquement la conquête par la psychologie de son statut de discipline à part entière. Ce mouvement d'institutionnalisation donne à la psychologie un caractère scientifique et lui permet de s'émanciper de la tutelle de la philosophie. C'est dire que le voisinage avec la philosophie est à la fois constitutif du projet même de « la » psychologie et du même coup éminemment problématique pour cette dernière lorsqu'elle s'attache à produire sa propre définition. En admettant qu'il soit possible d'attribuer à la psychologie une origine, son moment fondateur se situerait donc du côté de la philosophie et le développement de son histoire tendrait à progressivement éradiquer cet enracinement originaire de manière à établir son autonomie. À Descartes, démontrant qu'une science de l'âme et du corps n'est pas pensable, John Locke objecte en 1700, dans son Essai philosophique concernant l'entendement humain, l'évidence de la « conscience de soi» (<< qui ce fail que chacun est ce qu'il nomme soi-même ») et rend donc la psychologie possible en supposant un continuum reliant l'objet, les sens, l'idée, le mot qui l'exprime et la conscience que l'on en prend Nous relèverons cependant que les interrogations fondatrices de la

psychologie moderne -

si l'on veut bien admettre une telle
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généalogie - sont formulées par Locke sur le mode d'une réfutation
de la philosophie cartésienne. Cet élément polémique initial, sur fond duquel s'établit la possibilité même de la psychologie, ne fail qu'inaugurer, chez les philosophes, une très longue suite de débats portant sur la légitimité d'une connaissance rationnelle de la psyché humaine] et instruit un ensemble de procès critiques d'autant plus vifs que la philosophie s'était attribué par tradition la réponse à la question de savoir et d'énoncer ce qui spécifie l'animal humain. On ne peut donc qu'être reconnaissant à Said Chebili d'avoir engagé une enquête qui se veut systématique sur les positions critiques d'un certain nombre de philosophes à l'égard de la psychologie. On ne peut que partager également le constat d'où s'origine sa recherche, relatif au caractère problématique du savoir psychologique, dont la volonté hégémonique et 1'« extension démesurée» concourent à lui faire perdre son identité. «Peut-on parler de psychologie ou faut-il parler des sciences psychologiques? », telle était déjà la question qui ouvrait en 1949 l'ouvrage de Daniel Lagache, L'unité de la psychologie. S. Chebili montre à l'évidence que la question n'est certainement pas résolue de nos jours, où le morcellement de la discipline et son « inflation» dans les domaines les plus divers (de la clinique à l'entreprise) dominent. Le constat est ici d'une nature double: à la fois d'ordre épistémologique, et de l'ordre de l'expérience puisque c'est également dans sa pratique de psychiatre que l'auteur se trouve confronté à la difficulté de faire dans le champ de la thérapeutique avec la psychologie et les psychologues. La réflexion qui nous est ici proposée dépasse l'interrogation sur la discipline psychologique au sens strict pour porter sur la question centrale du statut scientifique de la psychologie. La thèse
Déjà, Christian Wolff en 1728, dans son Discours préliminaire sur la philosophie en général (trad. fro Th. Arnaud, W. Feuerhahn, J.-F. Goubet, J M. Rohrbasser, Paris, Vrin, 2006) définit la psychologie comme la « science des [choses] qui sont possibles par l'âme humaine» (~ 58, p. 114) et lui reconnaît la capacité de pouvoir produire une connaissance mathématique des activités de l'esprit, en s'appuyant pour cela sur l'exemple de l'attention (9 14, p. 78). En distinguant ce qu'il nomme la «psychologie empirique)} de la « psychologie rationnelle », cette partie de la philosophie «qui s'occupe de l'âme », Wolff initie le programme d'une « psychométrie» à même de prendre en charge la connaissance mathématique de l'esprit humain. Il ouvre ainsi la voie à une psychologie mathématisée, laquelle constituera I'horizon dans lequel tout au long du XIXe siècle se jouera le destin de la psychologie « scientifique ».
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directrice - ou plutôt ce que S. Chebili qualifie d'« hypothèse» -, à savoir que «la psychologie n'est pas en mesure de se fonder théoriquement», en raison notamment d'une tension insurmontable entre ce que l'auteur nomme sa « vocation scientifique », autrement dit sa tendance naturaliste et positiviste, et l'ancrage métaphysique (sa« vocation métaphysique ») dont elle ne parvient pas à se départir, rencontre sa confirmation chez chacun des auteurs examinés. C'est précisément cette prétention à la scientificité de la psychologie que les critiques philosophiques qui nous sont ici tour à tour présentées vont tantôt clairement invalider (Kant et Comte, et d'une tout autre manière mais aussi radicale G. Canguilhem), ou tenter de redéfinir (Bergson, à partir de sa critique de la psychophysiologie et dans la perspective d'une réévaluation de la métaphysique, Politzer, en philosophe matérialiste engagé dans une polémique contre le bergsonisme, et Piaget, de l'intérieur même de la discipline psychologique), voire même décider d'ignorer en débusquant son lien à la politique (U Foucault). L '« intelligibilité philosophique », à laquelle S. Chebili fait appel pour faire pièce à la «faillite» de la psychologie lorsqu'il s'agit de produire l'intelligibilité de son objet et de ses méthodes, consiste à demander à cette dernière de rendre à chaque fois compte du choix de sa rationalité, et se révèle ainsi à même de conduire de manière féconde l'examen critique requis en exhibant les apories et les principaux paradoxes auxquels se heurtent chacune des théorisations de la psychologie étudiées, venant par là même conforter l 'hypothèse de départ et rejoindre le diagnostic que Michel Foucault énonçait en 1957 dans les termes suivants: « [...] il n y a pas d'erreur scientifique en psychologie, il n y a que des illusions. »1 Pour conduire ses analyses, l'auteur a fait le choix d'une tradition philosophique particulière, la philosophie française, et s'est défini un cadre chronologique: le XIX et le ~ siècles, avec un retour sur le XVIIf, fixant ainsi clairement les limites de son enquête. En s'en tenant au domaine de la philosophie française, l'investigation laisse délibérément de côté les philosophes allemands - à l'exception toutefois de Kant, auquel S. Chebili consacre des analyses très riches et qu'il fait intervenir à titre de moment critique fondateur en raison de sa réfutation de toute possibilité d'une science psychologique dans
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Michel Foucault, « La recherche scientifique et la psychologie », in Dits et écrits, I, 1954-1975, Paris, Gallimard, « Quarto », 200 I, p. 164. 9

la mesure où celle-ci, à la différence de la science de la nature, ne saurait mathématiser son objet, les mathématiques ne pouvant s'appliquer selon lui aux phénomènes du sens interne. Sans remettre aucunement en question ce choix méthodologique, nous aimerions toutefois signaler que la réflexion de la philosophie allemande sur la

psychologie - etplus largementsur le statut scientifique des sciences
humaines-, issue du Methodenstreit (ou «querelle des méthodes» entre « sciences de la nature» et « sciences de l'esprit» au tournant du xœ et du d siècle) - nous pensons notamment ici à l 'œuvre de Wilhelm Dilthey et aussi à certains aspects de l'oeuvre de Max Weber - aurait permis de pratiquer d'autres pistes et sans doute suggéré des conclusions différentes. En examinant, en effet, les problématiques et les débats philosophiques qui ont accompagné en Allemagne la naissance des sciences de 1'homme, l'on constate que le statut scientifique de la psychologie y représente un enjeu central pour la réflexion dirigée vers ces nouvelles disciplines apparues depuis la seconde moitié du XVIIf siècle et qui n'avaient alors pas encore trouvé leur patronyme définitif (on les nommait indifféremment «sciences morales », «sciences morales et politiques », «sciences historiques », «sciences de l'esprit », avant de les rassembler sous la bannière des « sciences humaines »). Selon Dilthey, par exemple, c'est à la psychologie, en tant qu'elle est la science de l'individu agissant dans la société et dans l 'histoire, qu'il revient d'assumer la fonction de «science humaine fondamentale»: telle est ['ambition d'une psychologie entendue comme « psychologie descriptive et analytique »1, qui se définira de manière critique en renonçant à la prétention d'« expliquer» les processus psychiques selon les modèles d'intelligibilité en vigueur dans les sciences de la nature pour se tourner vers le «comprendre », marquant par là l'abandon du « préjugé de nature» en psychologie2 pour inaugurer une psychologie définie comme « science de 1'homme ». La tradition allemande permettrait peut-être de mieux éclairer les raisons pour lesquelles, parmi toutes les sciences de l 'homme, la psychologie représente pour
Nous renvoyons ici à l'essai de 1894, «Idées concernant une psychologie descriptive et analytique », in Wilhelm Dilthey, Le monde de l'esprit, trad.. ft. par M. Rémy, Paris, Aubier, 1947, vol. 1.
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C'est à M. Foucault que nous empruntons l'expression, cf M. Foucault, «La

psychologie de 1850 à 1950 », in D. Huisman et A. Weber, Histoire de la philosophie européenne, T.. IT: Tableau de la philosophie contemporaine, Paris, Fischbacher, 1957, p. 591-606 (repris in Dits et écrits, T. I, p. 148-165). 10

la philosophie à la fois un enJ-eucrucial et une cible privilégiée, et ce de façon récurrente jusque dans notre contemporanéitéJ_ Le «fil conducteur» qui guide notre auteur, en fidèle lecteur de Kant, est celui d'une histoire de ces critiques philosophiques de la psychologie, laquelle lui permet d'ordonner la succession chronologique qui préside à l'examen des doctrines qu'il passe, à son tour, au crible d'une « critique philosophique». Cette histoire prend son départ au XVIIr siècle, avec Kant, puis nous mène au XIX, avec Comte, pour rejoindre le U siècle, nous conduisant d'une première période (Kant avec Comte) où la critique s'adresse à une psychologie naissante, à celle des refondations (Bergson, Politzer et Piaget) et enfin aux critiques les plus contemporaines (Canguilhem, Foucault). Mais bien éloignée de la prétention à l'exhaustivité - l'exposé nous fait passer de Kant à Comte, puis de Comte à Bergson, sans autre

médiation - l 'histoire critique que S. Chebili se propose de mobiliser
inscrit en elle la discontinuité, conformément à un héritage cette fois foucaldien: une « histoire certes discontinue» mais « dotée d'un fil conducteur», porté par l'idée de critique philosophique. Ainsi se dessine 1'horizon d'une histoire philosophique des critiques de la psychologie, dont Said Chebili nous offre ici une première cartographie, selon une division tripartite, chacun des chapitres mettant en regard deux grands auteurs (Kant et Comte pour le premier,. Politzer et Piaget pour le second, avec le passage obligé par la figure de Bergson; Canguilhem et Foucaulr pour le troisième). La contrainte critique à laquelle l'auteur se soumet lui impose de situer, pour chacun des auteurs retenus, la critique formulée à l'encontre de la psychologie dans l'économie plus générale de son entreprise philosophique, à l'intérieur de laquelle elle trouve sa fonction et son sens. La conclusion de l'ouvrage nous invite à penser, dans 1'horizon des contradictions mises en évidence, le dynamisme actuel, autrement dit à venir, d'une approche de la psychologie, qui, renouant avec son
Panni bien d'autres ouvrages, cf. Pascal Engel, Philosophie et psychologie, Paris, Gallimard, Folio/Essais, 1996. 2 II faut ici mentionner que Said Chebili a déjà publié un premier travail important sur Foucault et la psychologie (Paris, L'Harmattan, 2005, coll. « Épistémologie et philosophie »), dans lequel il analyse avec une extrême attention aux textes les variations de la position de Michel Foucault à l'égard de la psychologie tout au long de son œuvre. L'étude plus concise qu'il nous propose ici présente l'originalité de faire de la psychologie un « relais de la discipline ». Il
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«fondement clinique », nous enjoint de quitter ces représentations unilatérales dans lesquelles la psychologie s'est considérablement dévoyée si l'on veut se donner les moyens de «renouveler sa pratique ». Je voudrais terminer en saluant la singularité du souci philosophique qui anime Said Chebili à un double titre, en tant que philosophe, mais aussi en tant que psychiatre: le problème de la psychologie est pour lui à la fois d'ordre épistémologique, méthodologique, voire gnoséologique car il concerne la psychologie à
la fois comme science et comme pratique. Je ne puis m'empêcher d

y

voir une résonance de la manière dont une figure de la psychiatrie qui a beaucoup compté pour le premier Foucault, Ludwig Binswanger, psychiatre-philosophe, fondateur de la Daseinsanalyse (ou « analyse existentielle ») dans les années cinquante, concevait sa réflexion critique sur le statut scientifique de la psychiatrie comme conduite par la recherche d'un «fondement philosophique» de la psychiatrie. Pour le psychiatre-philosophe, l'exigence du questionnement théorique se présente comme indissociable d'un intérêt pour le destin d'une pratique, surtout lorsque cette pratique s'adresse au sUJ"et humain.
Mireille DELBRACCIO

Ingénieur de recherche CNRS (UMS 22667-CAPHÉS/ENS)

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INTRODUCTION

Notre recherche tire son origine de notre pratique psychiatrique quotidienne, tout en s'inscrivant dans la continuité de notre formation philosophique. Nous côtoyons, en effet, beaucoup les psychologues, et souvent leur pratique autant que leur discours nous déçoivent. En ce qui concerne la psychologie, notre premier constat est celui d'un véritable morcellement de cette discipline: on parle de psychologie clinique, de tests, de psychologie comportementale et cognitive, d'ethnopsychologie, de psychologie sociale, etc. Pour compliquer les choses, à cette hétérogénéité des pratiques, fait pendant une diversité théorique, où les différents courants se disputent âprement le devant de la scène. Nous assistons ainsi à une inflation outrancière de la psychologie, remarquable, tant au niveau institutionnel que conceptuel. La très forte institutionnalisation de cette discipline frappe d'emblée. Reconnue par l'administration hospitalière, le personnel soignant et les patients eux-mêmes, elle s'insère dans tout le processus de l'investigation clinique dans les diverses étapes du diagnostic et du traitement. Elle occupe encore une part non négligeable dans la mise en évidence et la résolution des conflits interpersonnels au sein de l'équipe des saignants. Enfin, elle investit de manière tout à fait considérable, le champ de l'expérimentation, qui soumet le sujet, totalement pris dans les rets d'un dispositif figé, à des manipulations faisant fi de son être propre. Contre toute attente, elle s'immisce dans le conseil d'entreprise, en vue d'un douteux travail de sélection des individualités, au profit des employeurs et pour les besoins de l'industrie. Plus grave et encore plus éloigné de tout souci éthique, certains auteurs, non psychologues il est vrai, en collaboration étroite avec la police n'hésitent pas à prendre au sérieux la tentative de construction de la personnalité des tueurs en série, à partir des 13

circonstances du crimel, Le désir effréné de reconnaissance doit-il autoriser tous les écarts et justifier ce type de collusion? Certains réactualisent la vieille psychologie des peuples, chère à Wundt, pour détourner des concepts empruntés à l' œuvre de Georges Devereux, et créer ainsi une discipline hétéroclite baptisée ethnopsychanalyse. Ses thuriféraires, spécialistes autoproclamés, attirent les populations étrangères, dans des ghettos au prétexte de mieux faire ressortir la dimension culturelle de leurs symptômes. Nous avons souligné cette dérive dès 1990. A l'époque peu de nos collègues se risquaient à critiquer ce courant de pensée2. Ces exemples, bien que non exhaustifs, signent sans conteste l'extension démesurée de la psychologie, qui, à vouloir brasser tout le champ du possible, finit par perdre son identité et sa crédibilité. Même si les psychologues sont loin d'être totalement responsables de l'impérialisme de leur discipline, ils le soutiennent cependant, avec l'illusion de former l'élite des spécialistes de la psyché. Ainsi, Jean Gagey loin de dédaigner cette exagération, cherche à en faire la théorisation. Il forge le concept d'« hypothèse pluraliste », pour lire dans cette démesure « le signe d'un foisonnement de l'action, d'une richesse du réel et des modes de communication qu'il permet entre les êtres» 3. Seulement, ensuite, muni du fil rouge du concept bachelardien de connaissance approchée, il esquisse un schéma, somme toute très positiviste, dans lequel la psychologie débuterait par un stade pré scientifique, où elle serait caractérologie pour enfin dévoiler tout son génie, dans le stade scientifique, où elle prendrait les traits d'une psychologie phénoménologique. Selon Gagey, « science tardive, la psychologie se serait constituée en assimilant et en accommodant les modèles scientifiques que lui ont proposé les autres disciplines au fur et à mesure de leur apparition, en attendant de créer, à son tour des méthodes originales. Il y aurait de ce fait, autant d'étapes de la psychologie scientifique que d'étapes de la science »4. Marquons notre désaccord. Non seulement la comparaison établie avec la science, mais aussi l'évolution irréversible vers le progrès, qui ont accompagné la discipline à ses débuts, paraissent aujourd'hui deux
1

2 Chebili S., «Réflexions sur l'alcoolisation des maghrébins de première génération », Actualités Psychiatriques, 1990, 45-50. 3 Gagey J., Analyse spectrale de la psychologie, Paris, Editions Marcel Rivière,
1969, p. 17. 4 Ibid, p. 30. 14

MontetL., Le profilage criminel,Paris, PUF, Que sais-je? 2002, 126p.

présupposés insoutenables. A l'instar du polymorphisme des thèmes, il est facile de repérer une pluralité de méthodes dans la pratique de la psychologie. Que l'on juge plutôt: tests projectifs ou d'efficience intellectuelle, investigation par la psychanalyse, thérapies brèves et corporelles, expérimentation d'inspiration cognitive et comportementale. Toutefois, à l'heure actuelle, la théorisation comportementalo-cognitiviste semble dominer le champ théorique. Elle règne en maîtresse dans les départements de psychologie des facultés, en lutte ouverte contre la psychanalyse. De plus, le comportementalo-cognitivisme pénètre dans le milieu hospitalier, par l'entremise de psychiatres qui s'initient à cette pensée dans le cadre de diplômes d'université spécialisés. Cependant, des disciplines composites peu spécifiques aux contours mal définis voient le jour: ethnopsychologie, psychobiologie, psychologie de l'entreprise et neuropsychologie. Le préfixe « psycho », ne suffit pas à conférer une unité à tous ces domaines. Mais peut-être cette absence d'unité est-elle compensée par une vision de l'homme, qui serait l~objet d'un consensus? Le croire génère une profonde déception. De plus, il est extrêmement grave de constater l'absence de toute élaboration anthropologique, comme cela apparaît manifestement dans la psychologie expérimentale, dont la soi-disant spécificité lui épargne la peine d'élaborer une conception de l'homme renvoyée avec désinvolture, voire avec mépris, aux préoccupations des philosophes. Une telle carence n'a pas échappé au regard pénétrant de Georges Politzer, dont les propos dans Critique des fondements de la psychologie, laissent pointer la désillusion. Selon lui, «les psychologues n'ont rien fait, sinon remplacer une sorte de fabulation par une fabulation différente, un schéma par un autre, et c'est tout, mais réellement tout. La connaissance de I'homme? Mais tout cela est relégué, ou bien dans le domaine des faux problèmes, ou bien dans celui des espoirs lointains [...] Mais le psychologue se comporte aussi bêtement devant un homme que le dernier des ignorants et, chose curieuse, sa science ne lui sert pas quand il se trouve avec l'objet de sa science, mais exclusivement quand il se trouve avec des "confrères" »1. Le lieu de notre interrogation se situe dans cette difficulté d'échange que nous éprouvons vis-à-vis de cette discipline.

I Politzer G., Critique des fondements de la psychologie, 1928, Paris, PUF, 1968, p. 29. 15

Dès lors, il restait à savoir vers quelle science nous tourner pour apporter un éclaircissement à notre questionnement sur la psychologie. L'opacité de ses discours, l'insuffisance de ses modèles théoriques et sa propension à l'hégémonie ont mobilisé notre réflexion, et nous avons résolument opté pour une réflexion philosophique devant la faillite de la psychologie à conférer d'ellemême une intelligibilité à son champ d'étude. Cette préoccupation n'est pas nouvelle et a été stimulée par le questionnement foucaldien qui nous a interpellé. C'est, incité par la lecture de Foucault, que nous avons décidé d'engager une réflexion sur les critiques philosophiques de la psychologie. En premier lieu, définissons ce que nous entendons par « critique philosophique» de la psychologie. Elle ne correspondra pas à une description, fut-elle la plus large et la plus exhaustive possible du champ de la psychologie. Ainsi, elle ne prétendra à aucune érudition.. Par contre, elle s'efforcera de problématiser. Nous entendons par là, chercher les lignes de tension, de contradiction et les apories inhérentes au discours de la psychologie, dans sa tentative de se construire un corpus théorique. Problématiser, c'est aussi soulever des faits, des affirmations, des constructions qui paraissent poser des problèmes à la psychologie. Dès lors, la «critique philosophique» permet de penser dialectiquement~ D'une part, aucune psychologie n'est capable d'énoncer un discours défmitif sur la pathologie mentale en général et sur notre psychisme en particulier. Mais d'autre part, la pathologie mentale et notre psychisme ne manquent pas d'interpeller la psychologie. Celle-ci s'octroie un pouvoir exorbitant, avide de conquérir les domaines les plus divers, malgré la faiblesse de son appareil théorique et conceptuel. La philosophie, par la rigueur de son raisonnement et son extériorité par rapport au champ psychologique, nous paraît plus à même d'ouvrir des pistes de réflexions fécondes. Nous irions même jusqu'à dire qu'elle pourrait, d'une certaine manière, fonctionner comme une « métapsychologie », étant entendu que notre usage de ce terme ne signifie pas une position métathéorique. Sur ce point, Canguilhem ne disait-il pas que pour la philosophie toute matière étrangère est bonne. L'hypothèse qui structure notre livre se formule simplement. Nous pensons que le statut théorique de la psychologie s'inscrit dans une double tension entre sa vocation scientifique et sa vocation métaphysique. D'un côté, elle se veut science, conformément à un modèle naturaliste et positiviste hérité des sciences naturelles. De l'autre, son histoire montre qu'elle n'arrive pas à se libérer de son ancrage métaphysique 16

et philosophique tout en ne cessant de prétendre à son autonomie à l'égard de la philosophie. A notre sens, elle ne peut tenir ces deux positions, au demeurant antinomiques, en même temps. On pourrait penser, à l'énonciation de cette problématique, qu'elle évoque peu ou prou la question de l'unité de la psychologie développée par Lagache. Or, il n'en est rien. En effet, Lagache opposait la psychologie clinique et la psychologie scientifique. Adoptant un autre point de vue, nous formulons, à notre tour, l'hypothèse que devant cette tension insurmontable, la psychologie n'est pas en mesure de se fonder théoriquement. Qu'entendons-nous par là? Nous définirons le théorique par trois critères. Premièrement, «théorique» signifie élaborer une synthèse la plus vaste possible. Deuxièmement, cette synthèse explique le plus grand nombre de faits psychologiques Enfin, troisièmement, une théorie a pour finalité de susciter le plus large consensus entre les psychologues, qui l'admettent à titre d'hypothèse. Accepter et chercher à construire une théorie est important pour dépasser le niveau de la doxa et permettre à la psychologie de progresser par l'élaboration de concepts. La psychologie demeure éloignée d'un tel objectif. Il faudrait unifier le champ théorique, audelà des doctrines individuelles figées. Il est aussi important de considérer une théorie, comme évolutive et non comme un système clos et fermé une fois pour toutes. Précisons que nous entendons la théorie de manière très différente de ce que Dilthey appelait la Weltanschauung, qui représente un point de vue unitaire, une synthèse englobant, pour une époque donnée, le point de vue religieux, moral, scientifique et politique. Nous verrons, à la lumière de l'intelligibilité philosophique, que tous les systèmes psychologiques débouchent sur des apories. A cet égard, soulignons que même le constructivisme de Piaget prête le flanc aux critiques, bien qu'il présente le louable effort d'ordonner le champ du psychologique grâce à la notion de structure. L'exemple de Piaget confirme qu'à chaque moment de l'évolution d'une science, les paradigmes théoriques se modifient. Ainsi, dans cette vague structuraliste, Piaget se saisit de la notion de structure pour tenter de donner une assise scientifique à la psychologie. Toutefois, les fondements du système piagétien témoignent de leur faiblesse, notamment par l'usage central de la notion de stade, qui soulève d'importantes difficultés épistémologiques. La psychologie nous apparaît impossible à fonder théoriquement pour plusieurs raisons. Premièrement, trop de théories s'opposent sans dénominateur commun entre elles. Deuxièmement, à la différence de la philosophie, 17

dans laquelle le savoir s'enrichit d'une période historique à l'autre, le savoir en psychologie est disjonctif. En effet, chaque théorie se veut exclusive et n'intègre pas la réflexion des conceptualisations voisines. Dès lors, la connaissance s'appauvrit. Pour ne donner qu'un exemple, le cognitivisme, s'il entend éviter les contradictions du behaviorisme, n'en reste pas moins piégé dans la même difficulté que lui. En effet, malgré la réintroduction d'une réflexion sur la psyché, le cognitivisme conserve le comportement comme carrefour fondamental de son système. Troisièmement, la psychologie rencontre une difficulté à exister théoriquement, car elle cherche à tout prix à le faire sur le modèle des sciences de la nature. Même si cette intention est discutable, il n'en demeure pas moins qu'un tel objectif est louable. Or, pour cela, elle devra satisfaire à une exigence fondamentale: celle de pratiquer et de reproduire des expériences standardisées sur l'homme, dès lors réduit à la qualité d'objet passif. Cependant, l'homme-sujet ne satisfera pas à ce type d'investigation. Enfin, l'objet de la psychologie n'est pas uniforme. A cet égard, on notera tous les efforts de Politzer, qui a rompu avec la démarche classique, pour proposer la notion de « drame ». Avec celle-ci, il pensait avoir quitté le domaine de l'abstraction pour enfin étudier l'homme dans le concret de son existence quotidienne. Hélas le projet politzérien n'a pas fait long feu, et fut abandonné au profit d'un matérialisme strict. Dès lors que nous avions délimité notre sujet, il restait à structurer notre ouvrage. La difficulté n'était pas mince de sélectionner les auteurs. Nous avons choisi de nous limiter aux philosophes français, théoriciens d'une critique de la psychologie fortement argumentée. Restait à savoir comment procéder? Devant l'hétérogénéité des angles d'attaque, une des manières de faire aurait été de repérer des cibles (le moi, l'introspection, le comportement, la mesure. . .) et de présenter de manière systématique les attaques des philosophes. Avec cette approche, les bénéfices n'auraient pas été à la hauteur de l'attente. En effet, cette méthode aurait eu le double désavantage de nous imposer un survol rapide des différents philosophes et de nous faire manquer la richesse des argumentations. Dès lors, il nous a semblé préférable d'inscrire les critiques de la psychologie, à l'intérieur des systèmes des auteurs considérés, desquels elles nous ont pam indissociables. En effet, comment comprendre la critique kantienne sans évoquer la Critique de la raison pure. Toutefois, ressaisir les critiques, dans un mouvement d'ensemble, risquait de laisser croire que nous envisagions une 18

histoire continue des critiques philosophiques de la psychologie. Les auteurs sélectionnés ne se répondent pas délibérément les uns les autres. Nous nous sommes plutôt fixé comme objectif d'élaborer une histoire des critiques philosophiques de la psychologie, tentative qui, à notre connaissance, n'a pas eu de devancier. Jusqu'à maintenant, il existait seulement des histoires de la psychologie majoritairement écrites par des psychologues. Devant cette lacune, il nous semblait que l'intelligibilité philosophique apporterait des éléments de réponse qui viendraient féconder cette question. Nous avons donc eu l'idée de les situer dans une histoire, certes discontinue, mais dotée d'un fil conducteur. Le dénominateur commun aux auteurs appréhendés dans cette histoire philosophique, nous le trouvions dans l'impossibilité de la fondation théorique de la psychologie. Nous traitons des critiques philosophiques de la psychologie au dix-neuvième et au vingtième siècle, et nous nous livrons à une analyse exhaustive des positions de Kant et de Comte. Faut-il y voir là une contradiction, puisque cela pouvait prêter à confusion de parler de Kant, philosophe du dixhuitième, alors que notre étude se limitait aux philosophes français du dix-neuvième et du vingtième siècle? En fait, la contradiction n'est qu'apparente et ne résiste pas à une analyse plus poussée. En effet, il nous a semblé indispensable d'accorder une large place à Kant, le premier à avoir articulé les éléments d'une critique de la psychologie d'un point de vue philosophique, décelables dès la période pré-critique et présents jusqu'à l'Anthropologie d'un point de vue pragmatique, son dernier ouvrage. Kant, bien sûr, ne critiquait pas la psychologie telle que nous la connaissons actuellement, mais telle qu'elle se lisait dans les manuels, dont celui de Baumgarten ou dans l'œuvre de Christian Wolff qui faisait autorité à l'époque. Kant se saisit de la question de cette psychologie naissante et de sa prétention à la scientificité, et ses réflexions profondes n'ont pas manqué d'influencer un penseur contemporain comme Foucault. II nous paraissait fort éclairant d'ouvrir notre réflexion par Kant, même si nous avons décidé de ne pas traiter des autres philosophes allemands. Ainsi, nous n'avons pas approfondi le débat, ouvert par Dilthey, sur l'opposition entre les sciences de la nature et les sciences de l'esprit. De même, la question du psychologisme, à l'éclaircissement de laquelle a largement contribué Husserl, ne nous a pas davantage retenu. Délibérément nous avons choisi de ne pas nous placer dans le champ ouvert par les philosophes allemands, tant sur le plan de la psychophysiologie que sur celui de la psychologie expérimentale et 19

c'est la raison pour laquelle nous avons laissé de côté un auteur comme Wundt. Pour notre part, nous avons voulu que notre réflexion s'en tienne au domaine de la psychologie française. Nous avons divisé notre livre en trois parties. Tout d'abord, le moment fondateur, temps d'âpres débats sur le statut de la psychologie naissante, avec Kant et Comte. Kant a successivement condamné la psychologie rationnelle, puis la psychologie empirique. Puis, il a ressaisi la psychologie dans l'horizon de l'histoire de l'humanité, domaine dans lequel il lui a préféré le nom d'anthropologie. Celle-ci explore les manifestations visibles de la personnalité humaine. Auguste Comte a condamné la psychologie introspective et prôné d'abord une psychologie physiologique, avant de la condamner définitivement lorsqu'il a fondé une nouvelle science, la «sociologie ». Les choses paraissaient tranchées avec Comte, qui condamnait farouchement l'introspection. Nous avons cependant consacré un chapitre à Bergson, qui, avec des arguments étoffés, a montré les insuffisances de la psychophysique et a permis un retour de la psychologie spiritualiste. Toutefois, par sa méthode, l'intuition, avec laquelle il part en quête du moi profond, il fait de la psychologie une métaphysique construite sur le préjugé de la conscience. La deuxième grande partie de notre ouvrage rassemble deux auteurs, Politzer et Piaget. Le premier, d'un point de vue philosophique, se livre à une critique acerbe des outils conceptuels de la psychologie, surtout sensible dans son célèbre pamphlet antibergsonien : La fin d'une parade philosophique: le bergsonisme. Cet ouvrage lui offre l'opportunité d'une remise en cause de la psychologie spiritualiste. Dénonçant son caractère idéaliste et abstrait, Politzer met en chantier les bases d'une psychologie concrète articulée autour de la notion de «drame », pour, pense-t.-il, résoudre les contradictions de la première. Prenant rapidement conscience du caractère fallacieux de ses hypothèses, il abandonne son projet, subrepticement, sans se donner la peine d'élaborer son échec. Il est vrai que l'action militante accaparait de plus en plus son existence, réduisant aux acquêts les réflexions épistémologiques. Si dans un premier temps, il tente de concilier la psychologie avec le matérialisme, il renonce ensuite à ce projet pour se consacrer principalement à l'action politique. Disparu précocement, il est impossible de savoir si Politzer aurait repris son projet initial de réfonne de la psychologie. Quoi qu'il en soit, retenons l'argument principal de sa critique: la psychologie n'est pas concrète car elle 20

utilise des concepts métaphysiques. Le psychologue et philosophe genevois Piaget s'est, quant à lui, principalement attaché à donner une assise scientifique à la psychologie de l'enfant. Il s'est efforcé de bâtir une psychologie qu'il voulait scientifique, en adoptant une approche différente de Politzer. En effet, Piaget proposait une méthode nouvelle pour éviter de se fourvoyer dans le dilemme entre la genèse et la structure, talon d'Achille de la psychologie. II forge le modèle constructiviste et sa notion corrélative de stade de développement, spécialement heuristique chez l'enfant. Cependant, malgré la rigueur de Piaget, malgré son souci de l'expérimentation contrôlée, cette notion recèle de telles contradictions qu'elle fait vaciller tout son édifice théorique. Aussi, tous ses efforts pour donner une objectivité scientifique à son système nous semblent rester vains. Dès lors, selon nous, Piaget échoue dans sa tentative d'élaborer une psychologie satisfaisante sur le plan théorique. De plus, fasciné par le modèle des sciences naturelles, il n'a abouti, au travers de ses expériences stéréotypées, qu'à chosifier l'enfant. Réduit à un objet inerte, privé de son environnement affectif, il devient la cible de toutes sortes de projections étrangères à son monde. Enfin, dans une troisième partie, nous avons abordé les travaux de deux philosophes dont la critique de la psychologie reste à ce jour la plus virulente qui soit, et conforte notre hypothèse de l'impossibilité théorique de la psychologie. Canguilhem a tout d'abord retenu notre attention. Son œuvre, polymorphe, concentrée dans une somme d'articles, concerne, au premier chef, l'épistémologie et la philosophie de la biologie. Cependant, à la considérer de près, il est impossible de méconnaître qu'elle contient de très longs développements consacrés à la psychologie. Déjà, dans les Libres propos, revue dirigée par Alain, Canguilhem, à travers une série d'articles, apporte sa contribution au débat sur la psychologie. De manière plus systématique, dans le Traité de logique et de morale, son premier ouvrage, il réduit la psychologie à la biologie, tout en lui déniant sa prétention à se considérer comme science. Dans Le Normal et le Pathologique, Canguilhem teste la validité de son hypothèse - le pathologique est radicalement différent du normal - sur le plan psychopathologique, et reproche ainsi à la psychologie d'avoir insuffisamment réfléchi sur le concept de norme. De plus, Le Normal et le Pathologique prend en compte le point de vue du sujet, sans lequel aucune psychologie n'aurait pu voir le jour. Cette mise au premier plan du sujet reviendra hanter son célèbre travail sur « Qu'est-ce que la psychologie? » En effet, c'est au nom du 21

respect du sujet et de sa liberté que Canguilhem condamne avec la dernière énergie le behaviorisme, qui élimine la conscience pour se focaliser exclusivement sur le comportement, dans une vision totalement an-historique. Enfin, nous terminerons notre ouvrage par Michel Foucault, dont l'intérêt pour la psychologie court, comme un fil rouge, du début à la fm de ses travaux. Ainsi, dès son premier ouvrage, Maladie mentale et personnalité, il semble approuver l'idée d'une psychologie matérialiste. Dans ce livre, il cherche d'abord à expliquer les maladies mentales selon la Daseinsanalyse de Binswanger. La traduction de ce terme, approuvée par son auteur, est l'analyse existentielle, dont il donne la définition suivante: elle est, «un mode d'expérience phénoménologique reposant sur une expérience phénoménologique des essences. Il est phénoménologique parce qu'il veut montrer la chose en question à partir d'elle-même~ sans aucune construction théorique qui lui soit étrangère; il est existentiellement analytique parce que la chose dont il s'agit ici est un événement dans lequel la présence entretient essentiellement des rapports avec son être propre» 1. Foneault après avoir étayé son approche des maladies mentales sur une analytique existentielle, y renonce au profit d'une phraséologie inspirée de Pavlov. Les emprunts au physiologiste russe ne laissent pas de nous surprendre sous la plume de Foucault. Mais eet étonnement s'évanouit si l'on se souvient que dans les années cinquante, sous l'influence de Louis Althusser, Foucault a adhéré au Parti Communiste Français et que les intellectuels communistes se réclamaient de Pavlov pour vouer aux gémonies la psychanalyse, jugée réactionnaire. Par la suite, Foucault renonce à chercher les racines de la maladie mentale dans les contradictions générées par la vie sociale. Son intérêt pour la psychologie matérialiste s'émousse, et dans l'Histoire de la folie, il s'interroge sur les conditions de possibilité de la psychologie. Dans une perspective ontologisante, il pense que l'expérience primordiale de la folie, id est la déraison, a disparu à jamais. Foucault se projette au moment où la raison et la déraison communiquaient librement et vivaient en bonne intelligence. Dès lors que la raison a triomphé de la déraison pour discourir sur elle, aucune psychologie ne saurait advenir. Comment le pourrait-elle, dès lors que son objet d'étude,
1 Binswanger L., «Analyse existentielle et psychothérapie, (II) », 1958, in L. Binswanger : Introduction à l'analyse existentielle, traduction de J. Verdaux et R. Kuhn~ Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 149. 22

construit à travers les siècles, relève d'un coup de force du rationalisme positiviste? Pour Foucault, la psychologie ne doit son existence qu'à la psychiatrie, qui l'a utilisée pour avancer travestie derrière elle et asseoir ainsi son pouvoir. Véritable faire valoir de la psychiatrie, la psychologie manque d'existence propre, si ce n'est comme satellite de celle-ci. Malgré notre souci d'exhaustivité, nous n'aborderons pas le « dernier Foucault », à savoir le retour aux Grecs. Nous savons que dans l'Herméneutique du sujetl, Foucault congédiait définitivement la psychologie pour préconiser un retour à l'esthétique de l'existence, cultivée par le monde antique. Nous n'avons pas retenu cette partie de l'analyse foucaldienne, pour deux raisons. D'une part, son retour aux Grecs est très discuté et d'autre part, il n'apporte pas d'éclairage supplémentaire pour notre propos. Aussi, pour ne pas surcharger notre ouvrage, nous ne l'avons pas retenu. Nous renvoyons les lecteurs, intéressés par cette question à notre ouvrage, Foucault et la psychologie2. Notre hypothèse de l'impossibilité de l'existence théorique de la psychologie doit-elle pour autant stigmatiser la psychologie? Nous ne le pensons pas. La psychologie doit continuer à exister. Toutefois, afin que cela advienne, une condition vitale s'impose à elle. Elle doit renoncer à son impérialisme conquérant et se focaliser sur la clinique: à cette condition elle serait alors apte à redéfinir ses objectifs avec toute la sérénité nécessaire. De longues recherches seront encore probablement indispensables pour savoir si la psychologie se régénérera par un renouvellement de son objet d'étude, ou de ses méthodes d'analyse. L'enjeu est de taille. En effet, actuellement, fait cruellement défaut une discipline, qui, dans ce monde technicisé et basé sur le profit et la rentabilité, puisse donner du sens à la souffrance des patients. A cet égard, pour nous exprimer en termes foucaldiens, la psychologie ne trouvera son salut qu'au prix d'une descente aux enfers, pour y laisser les scories du système cognitivocomportemental, qui réduit I'homme au rat de laboratoire et dont les sirènes nous chantent que le remède réside dans la seule suppression des symptômes.

2

Foucault M., L 'Hetméneutique du sujet, Cours au Collège de France, 1981-1982, Paris, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Gallimard, Le Seuil, 2001, 540 p.

I

Chebili S., Foucault et la psychologie, Paris, L'Harmattan, 2005, Collection
23

« Epistémologie et philosophie des sciences », 304 p.

CHAPITRE I : LE DEBAT AUTOUR DU STATUT SCIENTIFIQUE DE LA PSYCHOLOGIE

1- LA CRITIQUE PSYCHOLOGIE

KANTIENNE

DE

LA

Kant, tout naturellement, occupe la première place dans notre parcours historique des critiques philosophiques de la psychologie. D'une part, il est le premier à la réfuter systématiquement pour en dénoncer les apories. D'autre part, il inaugure le moment critique, lorsqu'il s'efforce de mettre à jour ses critères de possibilité, c'est-àdire ses conditions a priori. Fondateur, le moment kantien l'est assurément quand il ancre la contestation de cette discipline dans le champ philosophique. Mouvement qui n'a pas échappé à la perspicacité de Foucault qui, très sensible à la leçon de Kant, en radicalisera le propos. Notre travail se développera en trois parties: tout d'abord, la période pré-critique dont les réflexions, bien que disparates, préparent les textes de la maturité; en second lieu, nous nous attacherons à l'examen de la Critique de la raison pure, centrée sur la question du «je pense », qui condamne fermement le projet psychologique par le démantèlement de ce qui était alors nommé psychologie rationnelle. Enfin, l'Anthropologie du point de vue pragmatique, dans laquelle Kant congédie définitivement la psychologie au profit de l'anthropologie, entendue comme science de la mesure des comportements extérieurs de l'homme, retiendra notre attention. Dans cet ouvrage, fruit d'une longue maturation de sa pensée, Kant propulse la question de l'homme au cœur de l'entreprise critique. Y a t-il émergence d'un thème nouveau, (l'anthropologie), hétérogène aux recherches précédentes, ou bien alors continuité 25

nécessaire avec celles-ci? Il nous appartiendra d'apporter des éléments de réponse. De plus, alors que Kant avait déplacé la question de l'objet de la connaissance vers la condition de possibilité de celleci, que signifie le surgissement du thème anthropologique? A ..LA PERIODE PRE-CRITIQUE Kant, à l'instar des professeurs de philosophie de son époque, s'inspirait pour son enseignement des célèbres ouvrages de Christian Wolff qui, le premier, a séparé la psychologie en deux parties, respectivement traitées dans deux ouvrages: la Psychologie empirique (1732) et la Psychologie rationnelle (1734), La première s'efforce, au moyen de l'expérience, d'établir les principes par lesquels l'âme humaine accède à la compréhension. Elle cherche donc à dresser un inventaire et à classer les facultés de l'âme, considérée sur le modèle d'un phénomène perçu par le sens interne. En outre, par l'analyse introspective et l'observation, elle mène à bien la tâche de définir les lois qui régissent les différentes facultés, pour saisir le fonctionnement de l'âme. La psychologie rationnelle, quant à elle, vise un autre objectif: l'étude philosophique, c'est-à-dire métaphysique, non seulement des différentes opérations du psychisme mais aussi de l'origine de l'âme. Elle envisage aussi, de manière rationnelle, les liens de l'âme avec le corps, conçus selon le modèle leibnizien de l'harmonie préétablie. Cela étant dit, précisons qu'il serait contraire à l'esprit de Kant d'imaginer une séparation tranchée entre la période critique et la période pré-critique. Cette dernière, bien que reniée par la suite, n'en demeure pas moins très significative et importante pour lui. Elle pullule d'intuitions, développées ultérieurement dans la Critique de la raison pure. Ainsi, le lecteur de cet ouvrage s'autorisera à inférer un principe de continuité entre les différents textes, malgré l'apparente absence d'unité des recherches. Kant lui-même soulignait l'aspect heuristique d'une telle démarche: « Il est regrettable que ce ne soit qu'après avoir consacré bien du temps à rassembler de façon rhapsodique, en suivant les indications fournies par une Idée cachée en nous, beaucoup de connaissances se rapportant à cette Idée et utilisées comme des matériaux, et après avoir surtout passé un bien long temps à les agencer entre elles de manière technique, qu'il commence alors à nous être possible d'apercevoir l'Idée sous un jour plus clair et de tracer architectoniquement les contours d'un tout d'après les fins de la raison. Les systèmes semblent s'être constitués, 26

tels des vers, par une generatio aequivoca, à partir de la simple conj onction de concepts accumulés» 1. Si cette impression de confusion aboutit à un résultat fécond, précisément dans la Critique de la raison pure, il est alors fructueux de suivre le cheminement de la pensée kantienne qui aborde très tôt le problème de la psychologie. Ainsi, si nous ouvrons l' Histoire générale de la nature et théorie du ciel (1755), nous y découvrirons déjà des notations intéressantes, utiles pour notre propos. Kant accrédite l'idée de la pluralité des mondes et admet même que ceux-ci puissent être habités. L'homme s'insère dans un équilibre global au sein du macrocosme, dans lequel l'homme, parmi tous les êtres raisonnables demeure le plus connu, même si sa « nature intérieure» 2 échappe encore à la connaissance. Ainsi, Kant cherche une explication physique et somatique au fonctionnement du psychisme humain. Dès lors, l'homme reçoit, par l'entremise de son corps, dans son esprit toutes les représentations de l'univers avant qu'elles ne s'éveillent dans son âme. Remarquons la totale dépendance de l'homme à l'égard de la matière, indispensable à l'exercice de sa pensée. Aussi, « il est établi à partir des principes de la psychologie qu'en vertu de la constitution présente, dans laquelle la création a rendu l'âme et le corps dépendants l'un de l'autre, la première ne doit pas seulement recevoir tous les concepts de l'Univers par la communauté et l'influence du second, mais que, aussi l'exercice de la faculté de penser, elle-même propre à l'âme, dépend de la constitution du corps, et tient de son assistance la capacité nécessaire pour son exercice» 3. Propos qui trahissent un lien très étroit entre la physique et la métaphysique. En effet, pour Kant, même si la nature obéit à des lois physiques, il n'en demeure pas moins que son ordonnancement nécessite l'intervention divine. Toutefois, il recherche des raisons physiques à la part la plus essentielle de l'homme, à savoir l'esprit et le psychisme. Par ses remarques, Kant montre son attachement à deux thèses: la très forte union entre l'âme et le corps et l'immortalité de l'âme. Le lien avec la Critique de la raison pure devient évident, si l'on se rappelle que dans cette dernière, Kant fera de l'âme une idée transcendantale. Si l'on poursuit la lecture
Kant E., Critique de la raison pure, 2e édition 1787, traduction d'Alain Renaut, Paris, Garnier Flammarion, 2001, p. 675. 2 Kant E., Histoire générale de la nature et théorie du ciel, 1755, traduction de F. Marty, in E. Kant: Œuvres philosophiques, Tome I, Des premiers écrits à la Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, Edition de La Pléiade, 1981, p. 100. 3 Ibid, p. 101.
1

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des textes pré-critiques, d'autres remarques sur la psychologie retiendront notre attention. Ainsi, dans La fausse subtilité des quatre figures des syllogismes (1762), Kant recherche la différence à l'origine de la séparation nette et essentielle entre l'homme et l'animal, condition de la reconnaissance de la spécificité de la psychologie humaine. Cette différence réside dans le sens intime, dont le pouvoir est de « constituer ses propres représentations en objets de pensée. Ce pouvoir ne peut pas être déduit d'un autre; il est un pouvoir originaire dans le sens propre, et ne peut appartenir, comme je le soutiens, qu'aux êtres raisonnables. Or c'est sur ce pouvoir que repose toute la force de la connaissance supérieure» 1. Exprimant la faculté de notre esprit de saisir ses propres états, la notion de sens intime marque d'un jalon important la pensée de Kant. De plus, Kant, de moins en moins dépendant de Leibniz et de Wolf£ cherche à donner une évidence certaine aux principes de la métaphysique. Sa voie s'écarte de la solution de Leibniz, qui veut asseoir la métaphysique sur les mathématiques. Au contraire, il se tourne vers Newton et adopte le modèle de la philosophie du dix-huitième siècle, qui selon Cassirer, «tient de toutes parts à l'exemple privilégié, au paradigme méthodologique de la physique newtonienne. Mais elle en généralise aussitôt l'application. Elle ne se contente pas de comprendre l'analyse comme le grand outil intellectuel de la connaissance physico-mathématique, elle y voit l'instrument nécessaire et indispensable de toute pensée en général [...] Le Traité de métaphysique de Voltaire, Le Discours préliminaire de l'Encyclopédie de d'Alembert, les Recherches sur la clarté des principes de la théologie naturelle et de la morale de Kant, parlent à ce propos le même langage »2. Kant s'efforce d'exprimer la métaphysique à l'aide d'expériences sûres, à savoir les règles de survenue des phénomènes. Cet effort est sensible dans la Recherche sur l'évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale. Dans cet ouvrage, écrit en réponse à une question offerte au concours de l'année 1763 par l'Académie de Berlin, Kant recherche « par une expérience interne certaine, c'est-à-dire une conscience immédiate évidente, les caractères qui se trouvent à coup sûr dans le concept
I

Kant E., «De la fausse subtilité des quatre figures des syllogismes», 1762,

traduction de S. Zac, in E. Kant: Quelques opuscules pré-critiques, Paris, Vrin, 1970, p. 88. 2 Cassirer E., La philosophie des lumières, traduction de P. Quillet, Paris, FayarcL 1966, p. 46-47. 28

d'une quelconque réalité "Beschaffenheit" générale, et bien que vous ne connaissiez pas la nature complète de la chose, vous pouvez néanmoins vous en servir avec assurance pour en tirer beaucoup des propriétés de l'objet »1. L'erreur de la métaphysique, imprégnée du contenu du rationalisme leibnizien, a été de vouloir se calquer sur la démarche des mathématiques. Kant souligne deux points très importants. Premièrement, la philosophie se trouve dans l'impossibilité d'égaler les mathématiques, car loin d'être confrontée comme celles-ci à des objets idéaux, elle doit prendre en compte les données du sens interne. Deuxièmement, les mathématiques raisonnent synthétiquement par construction de concepts, au contraire de la philosophie, qui s'appuie sur l'analyse pour juger les données de l'expérience. En effet, si les mathématiques, au moyen d'axiomes donnés, procèdent par synthèse et produisent un objet par une construction qui va du simple au complexe, il en va autrement de la démarche de la philosophie, qui concentre ses efforts sur l'analyse pour progresser du complexe au simple sans user d'axiomes prédétenninés, pour mieux appréhender l'expérience interne, son objet privilégié. La question du fondement synthétique de la métaphysique se posera de nouveau avec acuité dans la période critique. M. Fichant souligne ce point dans son introduction au livre de Kant: « la tâche assignée à la philosophie est le dénombrement et la description des éléments primitifs de la représentation, dégagés par l'analyse et la clarification des données de la conscience immédiate [...] On peut dire qu'elle devient par là psychologie, en se donnant comme domaine, "une matière seconde et raffinée de l'expérience, une deuxième instance de la réalité" »2. Les données du sens intime ne sont pas issues de l'expérience empirique immédiate et tout le problème est de savoir comment les subsumer sous les concepts formés par l'entendement. Kant s'attellera à cette tâche ardue dans la Critique de la raison pure. Pour le moment, il poursuit ses réflexions dans l'Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative (1763), occasion d'une distanciation par rapport à
Kant E., « Recherche sur l'évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale », 1763, traduction de M. Fichant, in E. Kant: Recherche sur l'évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale. Annonce du programme des leçons de M E. Kant durant le semestre d'hiver 1765-1766, Paris, Vrin, 1966, p. 43. 2 Fichant M., « Introduction », in E. Kant: Recherche sur l'évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale. Annonce du programme des leçons de M E. Kant durant le semestre d'hiver 1765-1766, op. cil., p. 18. 29
1

la tradition philosophique, notamment celle de Descartes, sur l'application des mathématiques à la philosophie. Kant rappelle que les mathématiques procèdent par construction de concepts, alors que l'analyse philosophique clarifie et définit précisément les notions vagues et confuses, afin de leur donner du sens. Ensuite, il commente ce qu'il entend par le négatif, appréhendé de manière totalement nouvelle. En effet, contrairement à l'usage communément répandu, il ne l'envisage plus seulement dans sa dimension négative, mais de manière dynamique. Les grandeurs négatives détiennent une valeur vraiment positive. Ainsi, le repos ne se résume pas à une privation de mouvement, mais à une force négative qui s'oppose à une force

motrice. Kant étend ce raisonnement et fait de I~erreur une vérité
négative et du vice une vertu négative. Il ne néglige pas les incursions dans le domaine psychologique lorsqu'il se demande si le déplaisir réside seulement dans une absence de plaisir ou s'il correspond à un principe de privation de plaisir conçu positivement en lui-même: « Il s'agit de savoir si le déplaisir est seulement un défaut de plaisir ou bien un principe de la privation de plaisir, qui soit quelque chose de positif en soi, et non seulement l'objet contradictoire du plaisir, mais qui lui soit opposé en un sens réel, et si, par conséquent, nous pouvons
appeler le déplaisir un plaisir négatif»

. Cette

deuxième réponse lui

semble préférable, car grâce au sens intime, nous ressentons que le déplaisir ne se réduit pas à une simple négation. Kant en mathématisant la sensation de déplaisir nous offre une dynamique des sensations, tendance qui se cristallisera plus tard, sous l'impulsion de Weber, sous forme de loi: «Pour ces raisons on peut appeler l'aversion un désir négatif, la haine un amour négatif, la laideur une beauté négative, le blâme un éloge négatif, etc. )}2. Kant, avec pertinence, élabore un système psychique conçu de façon dynamique, même si certains de ses exemples prêtent à sourire par leur puérilité, comme lors de l'analyse de ce qui se déroule dans l'esprit, lorsque la représentation d'un tigre s'efface au profit de celle d'un chacal.. En psychologie, de même qu'en physique, il faut imaginer un conflit entre deux forces. En outre, Kant saisit parfaitement l'importance de l~ambivalence, concept dont la fortune grandira de manière inflationniste en psychologie: « L'aversion est quelque chose d'aussi
1

2

Kant E., Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, 1763, traduction de R. Kempf, Paris, Vrin, 1949, p. 90.

Ibid, p. 92-93.

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positif que le désir. Elle est la conséquence d'un déplaisir positif comme le désir est la conséquence positive d'un plaisir. Pourtant, dans la mesure où nous éprouvons en même temps plaisir et déplaisir à l'égard du même objet, les désirs et les aversions qu'ils font naître sont alors dans une opposition positive)} 1. Kant crée une philosophie des valeurs, et le négatif loin d'être le rien, forme le pendant du positif avec lequel il s'affronte et participe ainsi à l'équilibre du monde. Kant ajoute la nécessaire présence du conflit au sein de l'âme. Malgré les intuitions géniales de ce livre, la réflexion kantienne reste marquée par la prégnance du mécanisme physicaliste, à en juger par l'application quasi-automatique des principes newtoniens à la psychologie et à la métaphysique. Malgré ce travers, l'essai de Kant comporte deux intuitions absolument essentielles. Premièrement, il a pressenti l'existence de l'inconscient, dont les contenus positifs n'accèdent à la conscience que sous forme négative, afm d'échapper au filtre du refoulement. Freud, dans son article désormais célèbre, «La négation », nous précise que: « un contenu de représentation ou de pensée refoulé peut donc pénétrer jusqu'à la conscience à la condition de se faire nier. La négation est une manière de prendre connaissance du refoulé, à vrai dire déjà une suppression du refoulement, mais certes pas une admission du refoulé »2. L'intérêt de la réflexion tient à son caractère dynamique. Deuxièmement, l'effort de Kant pour relier la sensation à l'excitation présage les études de psychophysique, qui vont connaître un très grand développement en Allemagne avec la publication du livre de G. T. Fechner, Elemente der psychophysik (1860). Cette dernière discipline a consacré l'importance de la mesure en psychologie. Tout au long des ouvrages de cette période, Kant complète ses remarques, affine sa critique et poursuit ses recherches dans le domaine psychologique. Ainsi, dans l'Essai sur les maladies de la tête (1764), il refusera la stricte dichotomie raison-déraison. Largement méconnu par les commentateurs, au point de briller par son absence dans l'édition de La Pléiade des Œuvres philosophiques de Kant, le livre retiendra tout d'abord l'attention des psychiatres, qui prirent le soin de le traduire dans l'Evolution Psychiatrique, et le sortirent ainsi de l'oubli. Toutefois le sens profond du texte leur
1 2

Ibid., p. 293.

Freud S., « La négation », 1925,traduction de J. Laplanche, in S. Freud: Œuvres
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Complètes, Psychanalyse, Tome XVII, Paris, PUF, 1992, p. 167-168.