Une idée d'un système de la liberté Fichte et Schelling

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Face à la grandiose tentative menée par Hegel d'inscrire la liberté au coeur même de la logique du système de la nécessité que constitue le savoir, les philosophies de Fichte et Schelling n'apparaissent trop souvent que comme des étapes du trajet menant de Kant à Hegel, soit de la finitude théorique imposée par la raison conçue comme finie au savoir absolu permis par la raison dialectique. Philosopher avec Fichte et s'astreindre à exercer sa pensée à la doctrine de la science c'est ainsi justifier cet infondé que tout être raisonnable fini trouve en soi: le sentiment de la liberté.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296398757
Nombre de pages : 146
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UNE IDÉE D'UN « SYSTÈME DE LA LffiERTÉ » : FICHTE ET SCHELLING

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

V. M. TIRADO SAN JUAN, Husserl et Zubiri. Six études pour une controverse, 2005. Xavier ZUBIRI, L 'homme et Dieu, 2005. Xavier ZUBIRI, L'intelligence sentante - Intelligence et réalité, 2005. Ariane BILHERAN, La Maladie, critère des valeurs chez Nietzsche, 2005. Florence BERNARD DE COURVILLE, Nietzsche et l'expérience cinématographique. Le savoir désavoué, 2005:' Thomas ROUSSOT, Marc-Aurèle et l'empire romain, 2005. Michel FA TT AL (sous la dir.), La philosophie de Platon. Tome 2, 2005. Marina GRZINIC, Une fiction reconstruite, 2005. Arno MÜNsTER, Sartre et la praxis, 2005. Dominique LÉVY-EISENBERG, La pensée des moyens, 2005. Joseph JUSZEZAK, Invitation à la philosophie, 2005. Franck ROBERT, Phénoménologie et ontologie. Merleau-Ponty lecteur de Husserl et Heidegger, 2005. G. BERTRAM, S BLANK, C. LAUDOU et D. LAUER, Intersubjectivité et pratique, 2005. Hugo Francisco BAUZA, Voix et visions, 2005. E. HERVIEU, L 'Intimisme du XVIII èmesiècle, 2005. Guy-Félix DUPORTAIL, Intentionnalité et trauma. Levinas et Lacan,2005.

Agnès CASSAGNE

UNE IDÉE D'UN « SYSTÈME DE LA LffiERTÉ » : FICHTE ET SCHELLING

L'Harmattan 5-7,file de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

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2005 ISBN: 2-7475-8411-9 EAN : 9782747584111

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Au lieu d'observer les choses que nous voulions connaître, nous avons voulu les imaginer. De supposition fausse en supposition fausse, nous nous sommes égarés parmi une multitude d'erreurs,. et ces erreurs étant devenues des préjugés, nous les avons prises par cette raison pour des principes: nous nous sommes donc égarés de plus en plus. Alors nous n'avons su raisonner que d'après les mauvaises habitudes que nous avions contractées. L'art d'abuser des mots sans bien les entendre a été pour nous l'art de raisonner Quand les choses sont parvenues à ce point, quand les erreurs se sont ainsi accumulées, il n y a qu'un moyen de remettre l'ordre dans la faculté de penser,. c'est d'oublier tout ce que nous avons appris, de reprendre nos idées à leur origine, d'en suivre la génération, et de refaire, comme dit Bacon, l'entendement humain. 1

Étienne Bonnot De Condillac Cours d'études (1775)

1 En remerciant ma sœur Florence de m'avoir commlUliqué la lettre aussi bien que l"esprit de ce texte. Je tiens aussi à remercier le Professeur Alain Renaut, pour avoir supervisé le DEA dont ce texte constitue à l'origine le mémoire, et surtout pour m'avoir le premier donné l'envie de lire Fichte. Je remercie également M. P.-H Tavoillot pour m'avoir encouragée à poursuivre dans la voie de la philosophie. 5

Si l'idée d'une systématicité et d'une systématisation possibles de la liberté peut sembler paradoxale, elle répond sans doute à l'exigence qui accompagne toute tentative de penser la liberté: concilier la nécessité et la liberté, faute de quoi le sentiment humain de liberté ne peut véritabletnent se prémunir contre le soupçon de n'être qu'une illusion nécessaire. L'idée de système de la liberté renferme deux exigences, celle de systématicité du savoir et celle de penser la liberté, qui peuvent paraître se contredire voire s'annuler mutuellement mais qui peuvent aussi sembler, et peut-être tout particulièrement dans la situation qui est celle de l'idéalisme allemand, indéfectiblement liées. La systématisation peut être considérée comme une exigence de la pensée conséquente avec ses propres principes, et le système comme la forme propre de la pensée philosophique; à défaut qu'un système de la connaissance soit réalisable, l'Idée d'un tel système réalisable dans une progression à l'infini semble constituer une condition du progrès du savoir humain. Le système est en effet la seule forme du savoir capable de le fonder en le fondant sur lui-même, et en ce sens la systématicité est une véritable revendication de toute pensée prétendant à un savoir qui ne trouve pas son fondement dans une révélation. Une pensée philosophique non systématique apparaît dès lors sans fondement et donc incertaine, propédeutique mais non scientifique. C'est bien le jugement que Schelling porte sur la philosophie kantienne à 7

laquelle feraient défaut les premiers principes: ce qui aurait pour conséquence l'absence de liaison entre philosophie théorique et philosophie pratique. Ainsi le criticisme kantien ne peut composer synthétiquement les questions de ce que peut être le savoir de l'homme et de ce qu'il lui est permis d'espérer pour en faire la question de la destination de l'homme. Avec la philosophie kantienne la question du système, c'est-à-dire la question de la forme du savoir permettant de subsumer sous une Idée la totalité du divers des connaissances, prend la forme de la question de la liaison de la philosophie pratique et de la philosophie théorique en même temps que l'exigence systématique prend un sens particulier: il ne s'agit pas seulement d'assurer le savoir humain en le fondant sur lui-même, il s'agit de conférer au savoir humain la capacité de penser la vie, la destination de l'homme. La forme systématique doit pouvoir faire accéder la philosophie au statut de science au sens où, science de l'homme dans son essence, elle peut le guider; il faut penser la vie pour la guider. L'exigence de penser la liberté devient dès lors incontournable, elle devient la fin même du système; c'est l'histoire dans tous ses soubresauts qui fait face à la philosophie et requiert d'être pensée. Le système ne semble donc pas pouvoir être conséquent sans se prescrire de penser la liberté, ou sans, du moins, ménager à l'intérieur de lui la possibilité et la pensabilité de la liberté comme causalité par concept. Mais le concept de liberté, dans la mesure même où il est défini, à la suite de Kant, comme pouvoir d'initier une série semble à son tour exiger le système. Comment la liberté humaine pourrait-elle en effet avoir une efficacité dans un monde dont elle ne connaît pas les lois, comment son produit pourrait ne pas dès lors lui échapper jusqu'à nier la fin à l'origine de sa production? C'est donc la liberté qui exige la 8

connaissance, la philosophie pratique qui sollicite la philosophie théorique pour l'éclairer. Mais cette sollicitation n'est pas sans risque car si l'aptitude à penser la liberté peut être considérée comme l'épreuve du système, la systématicité est une véritable mise à l'épreuve de la liberté. C'est en effet dans la mesure où il permet d'instaurer une connexion nécessaire entre le divers des connaissances que le système peut procéder à l'unification des connaissances sous une Idée. La relation à l'œuvre dans le système est la règle de la nécessité garantissant la validité du savoir. La vérité recherchée au moyen de la forme systématique risque ainsi de rabaisser la liberté au rang d'une simple illusion. Ce faisant, néanmoins, le système libère de l'erreur et en ce sens le système permettant le savoir est toujours une libération de l'homme; mais cette libération est peut-être la seule liberté que le système puisse offrir à la pensée. La conciliation des deux exigences apparemment contradictoires mais devant cependant être liées, auxquelles le système de la liberté se fait fort de répondre, peut s'opérer de deux manières différentes. On peut d'une part considérer que penser la liberté et en assurer la possibilité consiste à tenter d'en rendre raison sans la nier par là : il faut alors que le système tende à une déduction de la nécessité de la liberté. Mais on peut d'autre part considérer que le système de la liberté constitue proprement un système de la finitude dans la mesure où il comprend en lui le point de vue de sa propre construction comme système se fondant lui-même. Son universalité est celle de la liberté comme essence de la raison et non celle d'une vérité qui s'impose. Ces deux types de composition de la systématicité et de la liberté s'opèrent donc respectivement du point de vue du système et du point de vue de la liberté, comme telles elles laissent subsister la possibilité

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de leur composition l'une avec l'autre, composition dont il nous faudra essayer d'apercevoir la modalité. Les systèmes de Fichte et de Schelling tels qu'ils s'élaborent de 1794 à 1801 constituent deux tentatives de composer liberté et nécessité au moyen de la systélnaticité, et Fichte comme Schelling se sont réclamés de la notion d'un système de la liberté sans pourtant expliciter clairement ce qui dans leurs systèmes respectifs correspond à cette exigence. Deux tentatives dont le questionnement se nourrit dans la problématique kantienne et dont l'horizon est constitué par la grandiose tentative hégélienne d'inscrire la liberté au cœur même de la logique du système. Dans ce trajet menant de Kant à Hegel il faudra essayer de déterminer la place propre aux philosophies de Fichte et de Schelling, trop souvent rétrogradées au rang d'étapes dans la constitution du système de leur illustre successeur à partir des prémisses kantiennes. Or la problématique du système de la liberté qui est partagée par Fichte et Schelling jusqu'en 1801 \ et la résolution du conflit de la nécessité et de la liberté qu'elle tend à produire, peut constituer l'élément original qui permet d'apercevoir en quoi les systèmes de Fichte et de Schelling sont certes parties intégrantes du trajet qui mène .de Kant à Hegel mais y échappent également.

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On peut dire en ce qui concerne la philosophie de Schelling qu'en

1801 la problématique du système de l'identité met fin à celle du système de la liberté qui ne réapparaîtra, mais sous une forme différente et amoindrie, qu'en 1809 dans les Recherches sur la liberté humaine. Mais en ce qui concerne la philosophie de Fichte, la philosophie de l'absolu telle qu'elle apparaît en 1801 ne me semble pas mettre fin à la thématique du système de la liberté même si elle constitue une approche différente. 10

Les philosophies de Fichte et de Schelling peuvent apparaître comme incarnant deux réalisations d'un même projet: celui de penser la liberté au moyen d'un système. Les divergences essentielles, apparues dans le développement de ces deux systèmes à partir de prémisses communes, permettent de mettre en lumière l'importance pour l'élaboration d'un système se voulant système de la liberté des notions qui, divergentes dans les deux systèmes, peuvent expliquer comment à partir d'un projet commun ils aboutissent à des réalisations forts différentes. L'interprétation schellingienne de la doctrine de la science est en ce sens très riche dans la mesure où les conséquences des glissements de sens que Schelling opère par rapport aux principes mis en place par Fichte apparaissent dans toute leur ampleur. C'est ainsi que l'étude de cette interprétation schellingienne et de sa tentative de contribution à la doctrine de la science devrait nous permettre de dégager les outils méthodologiques que Fichte met en place pour élaborer un système de la liberté. Je privilégierai en effet dans ce travail l'étude du système fichtéen dans la mesure où il me semble que c'est en tant que tentative dans la plus grande fidélité à l'esprit du criticisme de conférer à la philosophie le statut de science qu'il a pris la forme d'une exigence de système de la liberté; c'est la corrélation entre d'une part système se voulant système de la finitude et devant en ce sens toujours penser son propre point de vue, et d'autre part système de la liberté, que la confrontation de la pensée schellingienne à l'entreprise fichtéenne me semble pouvoir mettre en lumière. Je tenterai en ce sens de montrer que c'est en tant que philosophie de la raison finie que le criticisme tichtéen se doit d'être un système de la liberté. Il nous faudra essayer de déterminer quelle peut être la réalité d'un tel système de la liberté. Il

Les contemporains de Fichte lui ont en effet souvent reproché l'incohérence d'un système qu'il semblait prétendre tantôt achevé tantôt inachevé, mais on peut considérer que cet achèvement sans cesse inachevé est doublement le signe d'un système de la finitude et de la liberté. La cohérence du système tichtéen semble en effet exiger qu'il ne soit jamais qu'une Idée de système renvoyant à l'infini l'effort de la raison; renvoi à l'infini qui ne saurait être pensé que pour la raison finie, allant à l'infini et par-là se limitant. Un système de la liberté se voulant système de la liberté ne pourrait donc être qu'une Idée de système dans la mesure où plaçant la liberté en son principe, il ne peut se communiquer que par l'exhortation de l'auditeur à l'acte libre qui lui permettra d'élaborer en lui le système au fil de la démonstration du créateur du système. La liberté ne peut être pensée que par un acte de libre pensée et en ce sens un système de la liberté ne pourrait être qu'une Idée de système, achevable à l'infini et achevable à chaque fois personnellement par la pluralité de ceux qui décident de le parcourir.' Un système de la raison finie pour la raison finie serait donc celui qui donne à la raison sa fin, son idéal et qui justifie cet infondé que tout être raisonnable fini trouve en soi: le sentitnent de la liberté. L'étude du système fichtéen par la confrontation avec l'interprétation schellingienne qu'il a suscitée devrait nous permettre de déterminer ce qu'il en est de la possibilité et de la réalité d'un système de la liberté comme système de la finitude.2

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J'adopte tout au long de ce travail la typographie employée par A.

Philonenko dans ses traductions des œuvres de Fichte et écrit « Moi» et « Non-Moi» avec une majuscule. Dans les citations les [ ] indiquent des éléments que j'ajoute, les < > indiquent des éléments ajoutés par le traducteur. Sauf indication contraire c'est l'auteur qui souligne. 12

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Critique, système et liberté: Fichte. et. l'héritage kantien

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