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Utopies et devenirs deleuziens

De
115 pages
"L'utopie, en ces moments de crise économique et civilisationnelle, devrait-elle redevenir une démarche nécessaire au politique et au philosophe ?" Face à cette question, Deleuze soutient une position originale qui, sans annuler complètement le concept d'utopie (il est solidaire de la critique nietzschéenne et spinosiste de cette notion), permet d'en construire un sens nouveau. L'utopie revue par Deleuze ouvre un questionnement nécessaire concernant les problèmes fondamentaux de la philosophie de notre temps.
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Introduction1
Gilles Deleuze, à croire la rumeur présente, serait le tout dernier arrivé des utopistes. Ne tendrait-il pas, en effet, à mettre en place contre le capitalisme mondialisé, une société nomade élargie à la terre entière, sans frontières ni pouvoir de contrainte, fluant ou surfant sur les nouvelles technologies qui portent l’homme dans ses lignes de fuite et de désir ? Il n’y va peut-être que d’une image, d’une mode, d’un succès dans certains mil eux, dits d’avant-garde, qui repose sur une lecture rapide et facile de sa pensée. Il serait plus crédible que sa pensée, réellement philosophique, soit plus complexe et plus difficilement annexable aux courants et aux utopies qui dominent présentement (le nomadisme mondialiste et sans frontières des flux et des intensités). Si j’ai choisi de traiter la question de l’utopie en partant de la philosophie de Gilles Deleuze c’est que, au-delà des clichés dont elle est recouverte présentement, elle me semble nous fournir une précieuse leçon. Voyons d’abord comment se présente la question de l’utopie, en première approximation. Le terme et le genre littéraire qu’est l’utopie nous viennent de Th. More (1516). Succès foudroyant de sa fiction, de son récit Utopia. Traductions instantanées en plusieurs langues, etc. Depuis
1. Ce petit essai a pour origine trois conférences données dans le cadre de l’Université Populaire d’Avignon, les 2, 9 et 16 décembre 2008. Elles se trouvent ici remaniées et enrichies. L’UPA fut lancée par Jean-Robert Alcaras, en écho à celle fondée à Caen par Michel Onfray, l’initiateur des universités populaires.

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UTOPIES ET DEVENIRS DELEUZIENS

More jusqu’à nous, il a été recensé plus de 1 600 récits utopistes. Ce succès est un signe : il coïncide avec l’avènement de la modernité, inséparable, d’une manière ou d’une autre, d’une référence à l’utopie comprise au sens large comme rapport à un idéal en vue d’une transformation de la société présente. Aujourd’hui : nous constatons une quasi-disparition de ce genre littéraire, grosso modo depuis les années quatre-vingt. La veine et la disposition affective qu’elle implique semblent figées, taries après les années qui ont suivi Mai 68. Serait-ce le signe d’une sortie de la modernité, d’une autre modernité (alter modernité), d’une postmodernité ? Dans les années quatre-vingt on voit aussi la fin des dernières communautés, les dernières microsociétés issues du mouvement libertaire et anarchiste de 68. Ces mouvements, groupes, communautés, voulaient expérimenter concrètement, mettre en œuvre un autre mode de vie, et ainsi répondre sur le plan vital, personnel, existentiel indissociable d’une organisation sociale, au cri de 68 : « Je veux vivre autrement ! ». Le thème choisi cette année par L’UPA est-il un signe que ce mouvement s’inverse, qu’on fasse à nouveau retour à l’utopie, à sa démarche ? La crise du capitalisme financier est-elle propice à l’apparition de nouvelles alternatives et, pour les guider, à une pensée utopiste ? Malgré les apparences, je n’en suis pas convaincu. Du moins l’utopie ne semble pas pouvoir prendre la même forme que celle qu’elle a prise récemment pendant la dernière séquence libertaire en Europe et aux USA, avec le mouvement hippie, beatnik, par exemple. Pourquoi ce doute ? Il vient d’une impression générale concernant notre époque. Nous sentons (affect), ou croyons sentir, que quelque chose a changé et qui n’est pas une « mode », quelque chose de superficiel ou accidentel, mais qui concerne la modernité elle-même. Nous croyons de moins en moins en elle, nous perdons de plus en plus la croyance dans le progrès. Et si plus de progrès, alors plus de modernité ! Quelque chose s’est cassé, a viré, et qui est au centre, qui anime le cœur vivant de la modernité philosophique et peut-être politique, issue des Lumières, et dont la

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INTRODUCTION

racine se trouve dans la Renaissance, avec des penseurs et écrivains justement comme Thomas More. Une mutation semble s’être produite, qui touche à la conception même du temps et de l’être, ce que nous pouvons par ailleurs nommer notre ontologie ou notre métaphysique. Il y a, sinon un retrait, ou une rupture ou un abandon, du moins comme un déplacement, un décalage, une autre position par rapport à la modernité. La modernité ne serait pas abandonnée ou dépassée (dépassement qui serait encore œuvre de la modernité elle-même !) mais comme mise à côté, comme quelque chose de parallèle, qui accompagne le mouvement ou le nouveau cours des choses, mais ne gouverne plus : une para- ou une post-modernité. Voilà ce qu’il nous faut examiner et qui se tient comme enjeu majeur à l’horizon de notre réflexion. Les sciences humaines, économiques, historiques, psychologiques, ont leur intérêt, mais elles ne peuvent à elles seules, expliquer cette mutation d’époque, ni surtout comprendre cette réorganisation de concepts qui structurent la pensée, et qui retentissent depuis ce domaine sur nos façons de voir le monde (percept) et de le sentir (affect). La question de l’utopie, son lien à la modernité, à notre présent, exige donc une réflexion proprement philosophique. Soit. Mais pourquoi faire alors appel à Gilles Deleuze ? Si ma réflexion se place sous le signe de Deleuze, c’est parce que ce philosophe, sans renoncer au rôle subversif de la philosophie, à son intempestivité, fournit l’ontologie nécessaire pour comprendre les raisons de cette faiblesse ou disparition du thème de l’utopie. Pour mesurer le raz-de-marée qu’il représente par rapport à la question (dont il ne parle jamais) de la modernité et donc de l’utopie (dont il aborde souvent la question) nous avons plusieurs passages. Mais ils sont tous restrictifs, ils atténuent l’importance et même émettent des doutes sur la validité et de ce terme et de ce concept. Ces passages sont principalement dans Qu’est-ce que la philosophie ? 2
2. Qu’est-ce que la philosophie ?, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Éditions de Minuit, 1990. Le sigle QQPh renvoie à cet ouvrage.

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UTOPIES ET DEVENIRS DELEUZIENS

- Ce n’est pas un bon mot (p. 96). - Plus grave : ce n’est pas un bon concept 3. Pourquoi, ce retrait, ce recul, ou cette atténuation ? C’est plutôt étonnant. Deleuze passe pour révolutionnaire, du moins pour certains ; et il l’est sans doute, mais à sa façon qui n’est pas celle qui prédomine dans les milieux qui font de la révolution leur objectif (mouvements anticapitalistes, de gauche « extrême » etc.). L’utopie a toujours joué un rôle de contestation ou de subversion, a toujours accompagné les mouvements progressistes ou révolutionnaires4. On lui assigne traditionnellement comme fonction : la critique de la réalité présente et l’orientation de l’action transformatrice en offrant des modèles, des fictions régulatrices, des idéaux à réaliser dans le futur. Soit la démarche même de la « modernité » comprise comme mouvement de transformation et de modernisation de la société, d’abolition de la tradition au profit de nouvelles formes sociales. L’utopie, pour les socialismes du XIXe siècle par exemple, scientifiques ou non, est pensée comme un guide nécessaire, comme un instrument permettant d’éclairer et orienter la transformation (révolutionnaire) de la société. Dans L’Anti-Œdipe5, dans l’Après-Mai, Deleuze, avec Guattari, se sont rattachés directement à ce courant de pensée et en appelaient à une révolution à la fois politique et moléculaire (désirante). La perspective politique révolutionnaire se base sur la révolution en acte, actuelle et incessante, qu’est par lui-même le désir. Il est conçu comme activité productrice (et non simplement imaginative, fantasmatique ou théâtrale) impliquant dans sa réalité machinique les rouages les plus fondamentaux, les plus
3. Page 106 (même phrase dans Pourparlers, p. 235). 4. On peut considérer qu’il en va de même pour les utopies négatives, dites contre utopies en ce qu’elles invitent a contrario à la vigilance en avertissant d’un danger, d’une forme aberrante de société susceptible de prendre corps dans le futur. 5. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Paris, 1972, Éditions de Minuit (sigle = AŒ).

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INTRODUCTION

constitutifs de la machine sociale. Le désir, comme force libidinale, fait partie de l’infrastructure des sociétés. Le désir travaille en permanence à sa libération ; il est par essence subversif, et cette subversion est immédiatement politique, car les deux plans molaires (des organisations sociales) et moléculaires (des pointes de désir, des lignes de fuite désirantes, des intensités nomades…) sont indissociables. Dans cette perspective, Deleuze donnait un rôle positif à des utopies du désir, comme celle de Fourier, par exemple, et ainsi orientait la révolution en cours ou en voie de reprise… Dans la suite, et surtout à la fin de sa vie, Deleuze manifeste une réticence, non pas à l’égard de Fourier, ni même à l’égard de la critique subversive (c’est un des traits intrinsèques de sa pensée), mais vis-à-vis de la posture ou position utopiste, et donc aussi à l’égard de la « révolution » Pourquoi ce virage ou cette réticence ? Qu’est-ce qui a changé ? Deleuze ne critique pas l’utopie d’un point de vue réactionnaire, antisubversif, puisqu’il ne renonce pas à la nécessité des luttes, à ce qu’il appelle la « guérilla » (voir Prologue de Pourparlers) contre les pouvoirs établis, contre l’ordre du monde, et en particulier contre la mondialisation marchande et communicationnelle. Tant qu’il ne renonce pas à l’intempestivité du philosophe, à son rôle subversif, il est donc apparemment paradoxal qu’il ne fasse plus une place de choix à l’utopie dans la pratique politique6. Sans s’opposer directement, frontalement à l’attitude
6. René Scherer, in Regards sur Deleuze, Éditions Kimé, 1998 (« Deleuze et l’utopie «) insiste sur la « ligne nomade » (pp.110) qui relie certains utopiens à Deleuze. Il montre bien que les utopistes auxquels Deleuze se rattache (Butler, Tard, Ballanche) introduisent tous trois une rupture avec l’hégémonie de l’histoire en vue d’une audace spéculative qui est « art des extrêmes des limites ou des confins » (p. 109). Ces penseurs, comme Deleuze, se tiennent, dit-il, « au bord de la faille à franchir », et à l’écart de la pensée majoritaire, et même universitaire. Si René Scherer a grandement raison de détecter le « phylum machinique qui connecte ces utopistes à la pensée de Deleuze » ; il manque à souligner les difficultés que posent en lui-

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